Les traites négrières. Essai d'histoire globale

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Monstrueuse, la matière de ce livre l'est, pour deux raisons. Le sujet, d'abord : le trafic d'hommes noirs, infâme trafic jusque dans les justifications qu'on a voulu lui trouver. Monstrueuse aussi, son étendue dans l'espace, de l'Afrique à la Méditerranée orientale puis de l'Afrique aux Amériques ; et dans le temps, puisque cette histoire est longue de près de quatorze siècles.
Il fallait à Olivier Pétré-Grenouilleau, pour maîtriser dans sa totalité l'étude de ce trafic et l'ériger en objet historique, une approche globale, qui mettrait en relation l'histoire de l'esclavage avec d'autres domaines de la recherche historique - histoire des idées, des comportements, de l'industrialisation... Cette méthode comparative, alliée à une vision à la fois panoramique et plongeante, permettrait de découvrir comment des logiques différentes, propres à l'Afrique noire, au monde musulman et à l'Occident, ont pu se connecter pour donner naissance aux traites négrières. Comment, une fois pris le pli, enclenché l'engrenage négrier, les traites ont évolué jusqu'à leur terme, résultat d'une dynamique abolitionniste, certes ambiguë, mais radicale.
De l'esclavage antique à la mise en place de nouveaux systèmes d'exploitation de l'homme, ce livre restitue pour la première fois dans son ensemble la complexité d'une histoire débarrassée des clichés et des tabous, riche aussi de révoltes et de combats. Un des phénomènes mondiaux à l'origine du monde moderne.
Prix de l'Essai de l'Académie française (2005).
Publié le : samedi 23 août 2014
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EAN13 : 9782072562587
Nombre de pages : 736
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C O L L E C T I O N F O L I OH I S T O I R E
Olivier PétréGrenouilleau
Les traites négrières
E S S A I D ’ H I S T O I R E G L O B A L E
Gallimard
© Éditions Gallimard, 2004.
Olivier PétréGrenouilleau est professeur à l’Univer sité de BretagneSud (Lorient).
I N T R O D U C T I O N
Ce n’est qu’à partir de la seconde moitié des an nées 1960 que des scientifiques, surtout anglo saxons, ont contribué à donner une impulsion déci sive à l’étude de la traite des Noirs. Depuis, les recherches se sont multipliées, en Europe, en Amé rique et en Afrique, au sein des trois continents impliqués dans le trafic négrier. Plusieurs milliers de titres — ouvrages et articles confondus — exis 1 tent maintenant sur la question . Mais, alors que l’« honnête homme » et les nonspécialistes esti ment souvent tout connaître sur le sujet, des my thes et des légendes persistent, pendant que d’épaisses brumes continuent d’obscurcir des aspects essen tiels. « Même aujourd’hui, malgré un quart de siècle de recherches internationales sophistiquées, écrit Herbert S. Klein, le fossé entre l’entendement com mun et la connaissance érudite demeure aussi pro fond qu’au moment où la traite était remise en question dans les cercles cultivés d’Europe, au e XVIIIIl n’y a pas eu icisiècle. » Avant d’ajouter : « seulement échec du dialogue entre les universitai res et le public cultivé, il y a eu également une sur prenante ignorance au sein même du monde acadé mique, dans son ensemble, à propos de la nature de
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Les traites négrières
2 la traite . » L’histoire de l’esclavage et des traites né grières reste encore à l’écart des grandes questions abordées dans les cursus universitaires, y compris aux ÉtatsUnis. L’essentiel des travaux sur le sujet est publié en anglais. Même dans cette langue, ce pendant, les ouvrages d’ensemble sont rares. Le plus souvent thématiques, ils s’intéressent à la traite par l’Atlantique, à l’esclavage en Afrique, aux traites que l’on qualifiera ici d’orientales, ou bien encore à l’histoire du mouvement abolitionniste. À ma con naissance, aucun ouvrage moderne n’aborde l’en semble des questions relatives aux différentes trai tes négrières, à leurs origines, leur évolution, leur abolition et leurs rôles dans l’histoire mondiale. Nombre d’historiens ont pourtant appelé à essayer d’en restituer un tableau d’ensemble, ce que David 3 Brion Davis a nommé le « Big Picture ». Les raisons de ce paradoxe — une histoire en plein essor mais peu connue et mal reconnue — sont nombreuses. Elles tiennent au discrédit qui pesa longtemps sur une histoire coloniale à laquelle elle est parfois quelque peu artificiellement rat 4 tachée , à l’existence d’un tabou négrier qu’il ne faut cependant pas exagérer (car certains déten teurs d’archives privées n’hésitent pas, en Europe, à en faciliter l’accès aux historiens), aux difficultés in hérentes à l’écriture d’une histoire dépassant tous les clivages habituels, qu’ils soient temporels (sa du rée s’étale sur plus d’un millénaire), spatiaux (trois continents sont concernés), thématiques (écono mie, politique, culture… sont tour à tour imbri quées). Globale, monstrueuse par ses dimensions comme par son objet, l’histoire de la traite se trouve écartelée en de nombreux sousensembles dont il est difficile de maîtriser la totalité. À ces raisons,
Introduction
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dont la liste n’est pas limitative, ajoutons le fait que l’histoire négrière n’a pas été suffisamment connec tée à d’autres grands axes de la recherche histori que auxquels elle est pourtant indéniablement liée, comme l’histoire du commerce maritime, du capi talisme, ou bien encore l’étude des sociétés, des économies et des civilisations qu’elle contribua à mettre en relation. Au sein même des études négriè res, l’histoire comparative reste trop rarement pra tiquée. Marginalisée du fait d’une substance peut être trop riche et de divers tabous, l’histoire des traites négrières l’est donc également parce qu’elle n’a pas su sortir du ghetto dans lequel, parfois, elle s’est ellemême en partie enfermée. Ajoutons que, né avec le combat abolitionniste, le discours sur la traite est devenu un enjeu avant même d’avoir été pleinement érigé en objet histori que. Initiées par le père Dieudonné Rinchon et par Gaston Martin en France, ainsi que par Elizabeth 5 Donnan aux ÉtatsUnis , les premières tentatives modernes d’approche scientifique de la question datent de l’entredeuxguerres. Philip Curtin à l’échelle de la traite transatlantique dans son en semble, Jean Mettas et Serge Daget à celle de la traite française jouèrent ensuite un rôle considéra ble, montrant qu’une approche statistique fiable des événements pouvait succéder à l’ère des dénombre ments impressionnistes et souvent fantaisistes. Le débat était lancé. Et depuis il ne s’est guère inter rompu. De nombreuses circonstances ont favorisé son développement : l’émergence de nouveaux États qui, nés de la décolonisation, se mirent à la recher che de leur passé, l’utilisation rationnelle de sour ces et méthodes originales, autour, notamment, de l’histoire orale africaine, l’apparition de nouvelles
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curiosités et l’essor de sciences humaines engagées dans un dialogue avec l’histoire (anthropologie, eth nologie…). Mais certains facteurs ont aussi contri bué à obscurcir le débat, qu’ils soient hérités d’un lointain passé ou bien de querelles idéologiques, comme la question noire aux ÉtatsUnis, le doulou reux processus de décolonisation à la française, ou bien encore, parmi d’autres, l’intégration des pays arabes anciennement négriers au sein des pays du « Sud ». Des querelles ellesmêmes souvent plus ou moins héritées de vieux affrontements relatifs au racisme, au colonialisme et au tiersmondisme. Tout cela explique pourquoi l’opinion commune tarde à évoluer, malgré les nombreux efforts dé ployés par les historiens afin d’assurer la diffusion des acquis de la recherche moderne. Il y a là de quoi décourager beaucoup de bonnes volontés. Et sans doute fautil y voir la source de certaines ré orientations de la part d’historiens préférant, au bout de quelques années, s’intéresser à d’autres sujets de recherche. À l’heure de l’histoire mémoire, une dé portation organisée d’êtres humains, la plus impor tante de tous les temps, continue ainsi d’être large ment oubliée. Non pas parce qu’elle serait peu étudiée, mais parce qu’elle est déformée par les ra vages du « on dit » et du « je crois », par les ran cœurs et les tabous idéologiques accumulés, sans cesse reproduits par une souslittérature n’ayant 6 d’historique que les apparences . Dépouillée ainsi d’une bonne partie de sa substance, l’histoire de la traite des Noirs a permis l’enracinement de mémoi res souvent antagonistes. Simple commerce hon teux pour les uns, crime contre l’humanité ou géno cide pour les autres, ou encore tare qu’il convient de faire disparaître de son passé, la traite et son
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