Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne

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Mettant à profit la longue durée, cette étude montre la mise en place de liens collectifs d'allégeance ainsi que les conditions de possibilité d'une forme particulière de notabilité à la fois politique et industrielle entre la France et l'Allemagne. Autour de l'annexion allemande de l'Alsace-Lorraine en 1871, le cadre de la France de l'Est permet d'interroger les rapports entre territoire(s) et politique(s), le façonnage complexe des identités et territoires en périphérie, la francophilie comme ressource politique dans les régions frontalières, mais aussi l'action collective et les mobilisations partisanes, syndicales, religieuses et nationales.
Publié le : mardi 1 mars 2005
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EAN13 : 9782296389588
Nombre de pages : 336
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Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne
L'industrie faïencière à Sarreguemines
(1836-1918)

Logiques politiques Collection dirigée par Yves Surel
Créée en 1991 par Pierre Muller, la collection «Logiques politiques» a pour vocation principale de publier des ouvrages de science politique, ainsi que des livres traitant de thématiques politiques avec un autre angle disciplinaire (anthropologie, économie, philosophie, sociologie). Elle rassemble des recherches originales, tirées notamment de travaux de doctorat, ainsi que des ouvrages collectifs sur des problématiques contemporaines. Des séries thématiques sont également en cours de développement, l'une d'entre elles visant à publier des ouvrages de synthèse sur les systèmes politiques des États-membres de l'Union européenne.

Dernières parutions
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Philippe HAMMAN

Les transformations de la notabilité entre France et Allemagne
L'industrie faïencière à Sarreguemines
(1836-1918)

Préface de Brigitte Gaïti

L'Harmattan 5-7~e de I~ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

Chez le même éditeur

Philippe Hamman (sous la direction de, en collaboration avec JeanMatthieu Méon et Benoît Verrier), Discours savants, discours militants. Mélange des genres, Paris, L'Harmattan, coll. Logiques politiques, 2002.

La publication du cahier photographique que contient cet ouvrage a bénéficié du soutien de la municipalité de Sarreguemines, que nous souhaitons remercier pour son concours. Les mentions d'illustrations dans le texte renvoient à ce cahier. Les photographies reproduites sont tirées des collections du Musée Régional de Sarreguemines.

(QL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7943-3 EAN : 9782747579438

PRÉFACE
La publication d'une partie de la thèse volumineuse que Philippe Hamman a consacrée aux transformations de la notabilité à partir de l'étude du personnel dirigeant d'une grande entreprise lorraine vient à point nommé; elle participe de ces travaux, nombreux depuis ces dernières années, rédigés par des historiens, des sociologues et des politistes, chacun avec leurs outils et leurs questionnements disciplinaires, qui ont considérablement éclairé notre compréhension des effets de l'introduction du suffrage universel dans la vie politique. Un des premiers apports de ces recherches a été de revenir sur une histoire héroïque de la conquête d'un droit de vote qui aurait été arraché par des individus naturellement déjà politisés et spontanément déjà électeurs. Historiens, politistes et socio-historiens ont mis au jour l'étrangeté du dispositif électoral à l'univers rural, communautaire, fortement hiérarchisé de la France du XIXe siècle. Les modalités d'appropriation des procédures électorales et des principes de représentation par les électeurs qui se sont déplacés en masse lors des premiers scrutins, ont pu conduire à la consécration des autorités sociales « naturelles», à la réinstallation de notables dans leur position dominante, représentant désormais un espace local unifié et pouvant se prévaloir d'une légitimité démocratique. Les souvenirs de Tocqueville de ce fameux dimanche d'avril 1848 témoignaient, sans ambiguïté semblait-il, de la pertinence de cette interprétation. Pour autant, il ne s'agit pas de conclure à une reproduction à l'identique des situations de domination notabiliaire antérieures: bien au contraire, les recherches ont mis à jour le travail intensif, « inventif», mené par ceux qui vont se professionnaliser dans l'activité politique pour conquérir les suffrages; elles ont suivi les modes de politisation des citoyens, et la transformation des allégeances qui vont s'y associer, mettant l'accent sur la nécessité d'éclairer la chronologie, la géographie et la sociologie de l'acclimatation électorale et de la familiarisation du plus grand nombre avec l'univers politique - que cette familiarisation s'opère ou non sous des formes légitimes. L'analyse de Philippe Hamman mobilise l'ensemble de ces travaux (de ce point de vue, signalons-le, ses références bibliographiques constituent un outil inestimable) et s'inscrit dans ces révisions: il traite ici principalement de la période qui va du Second Empire au début du XXe siècle. Période d'encadrement du vote, de contrôle des candidatures, de restriction des droits d'informer et de s'associer, le régime de Napoléon III est aussi un moment de transformation rapide des positions de pouvoir et des ressources de ceux qui les conquièrent. En travaillant sur la notabilisation tout à la fois politique et économique d'un baron du Second Empire, capitaine d'industrie en

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terre lorraine, Philippe Hamman choisit un terrain d'enquête particulièrement judicieux. Le parcours d'Alexandre de Geiger, directeur de la faïencerie de Sarreguemines, est en effet doublement typique: il l'est de la montée d'un personnel politique davantage lié aux ressources que peut distribuer l'Etat; il l'est également de l'ascension de ces nouveaux grands industriels qui tentent d'organiser un paternalisme d'usine, susceptible de favoriser l'émergence locale d'une main d'œuvre adaptée et docile en milieu rural. Cette ascension n'est pas compréhensible dans les seuls termes de la consécration d'une position localement dominante; elle ne l'est pas plus dans ceux d'une imposition par l'Etat de représentants au niveau local. Le notable élu qui au début des années 1860 semble accumuler sans effort les mandats électifs, bénéficiant d'un monopole politique local, a en fait, comme le montre avec force Ph. Hamman, converti difficilement une proximité à Napoléon III en avantages économiques et en position politique sans commune mesure avec ce qu'il pouvait revendiquer auparavant. Soyons précis: on ne peut analyser ce processus de notabilisation politique et industrielle comme l'adaptation et l'inscription dans le tissu local ou même comme l'actualisation d'un ancrage dans le milieu lorrain. Il n'est pas plus la mobilisation des réseaux de sociabilité locale que le produit d'un soutien des autorités sociales et religieuses en place. Mais il n'est pas non plus la simple traduction locale d'une position éminente liée à la proximité à l'Empereur et à l'appareil d'Etat. De ce point de vue, le cas de cet entrepreneur politique faïencier peut nous faire saisir plus nettement le caractère complexe des processus de notabilisation dans la seconde moitié du XIXe siècle. Allemand naturalisé en 1843 - en terre française, protestant en terre catholique, industriel en terre rurale: Philippe Hamman décline cette série de « qualités» propres à Alexandre de Geiger qui sont des « handicaps» de poids si l'on suit une étroite version de la réussite notabiliaire comme adaptation à un milieu local. Or, l'analyse nous engage dans une autre direction: nous voilà en effet tournés du côté de la notabilisation comme entreprise de création d'un nouveau territoire, de nouvelles allégeances et de nouvelles alliances. Les titres des parties et chapitres qui décrivent l'ascension notabiliaire sont éloquents: la « production d'un lieu», la «production d'une main d'œuvre», la «production d'un fief». Production donc de nouvelles relations sociales et non pas reproduction d'une notabilité ancestrale ni même reconversion de la ressource politique conjoncturelle que constituent alors la proximité à l'Empereur et les politiques que mènent les dirigeants du Second Empire en faveur de l'émergence de concurrents à ces représentants « traditionnels» du terroir, grands notables ruraux monarchistes. L'appui du pouvoir central et les ressources qu'il permet de distribuer pour qui en bénéficie (avantages administratifs, facilités financières,

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équipements en infrastructures, etc.) constituent sans conteste une des conditions du processus de notabilisation ; encore faut-il interroger cet intense travail de création d'un environnement favorable à celui qui prétend le représenter. Le territoire, souvent envisagé de manière à la fois inerte et contraignante (ce à quoi il faut s'adapter) devient le produit de mobilisations croisées, un construit social et politique (un lieu qui advient en même temps que ceux qui se voient reconnaÎtre un droit à parler en son nom). Toute la nouveauté du travail de Philippe Hamman est là: suivre pas à pas cette re-création de la ville marquée par l'usine, par son architecture, par le tracé des routes qu'elle favorise, par les transports de matériaux et d'hommes qu'elle implique, par les fumées qu'elle recrache. Re-création de l'entreprise faïencière, qui opère une véritable révolution technique et capitalistique alors même que se développe une politique directoriale de représentation de l'usine et de ses ouvriers comme une famille unie autour d'un métier artisanal. Recréation d'une population rurale, qui apprend à se penser comme attachée à la faïencerie, à y voir un lieu d'expression artistique parfois et plus largement un lieu protégé, si ce n'est un lieu de promotion sociale. La production d'un milieu s'opère plus largement par la diffusion d'une autre manière de penser le progrès et le confort, l'activité économique, les techniques agricoles. Cette politique de modernisation, qui converge alors avec les orientations économiques nationales et la promotion de nouvelles élites d'Etat, s'adosse à une politique de célébration des traditions artisanales ou paysannes activée par ceux qui contribuent à les affaiblir, à les contourner ou à les invalider en pratique. Philippe Hamman montre la minutie de ce travail de production de nouvelles relations sociales locales, qui se lit dans l'énergie déployée autour de «grandes» et de «petites» affaires: de la visite de l'Empereur à la fête du comice agricole, de la pression sur l'appareil d'Etat pour sauver la garnison à la délibération locale autour de la réfection d'un trottoir, de la construction d'un oratoire, de l'entretien d'un chemin ou encore de l'implantation d'un bec de gaz. Homme proche de l'Etat, capable de mobiliser localement l'administration d'Empire, le nouveau notable est sans cesse appelé aux compromis quotidiens avec les habitants, les prêtres, les membres du conseil municipal, avec des concurrents d'une « taille» sociale et politique incomparablement plus modeste mais qui peuvent localement constituer un obstacle efficace à sa réussite politique et industrielle, dans la mesure où ils sont toujours susceptibles de faire surgir un autre environnement, qu'il soit plus « paysan», plus « catholique» ou encore plus «localisé», mais qui, dans tous les cas, dissocie, désagrège les liens profonds qui s'étaient tissés dans les faits et dans les esprits entre le lieu et l'usine, liens incarnés par ce notable d'un nouveau genre.

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Le terrain étudié par Philippe Hamman est d'autant plus éclairant qu'il permet de suivre des liens en train de se faire mais aussi en train de se dé-faire et de se re-faire. La production d'un milieu social qui consacre Alexandre de Geiger comme son représentant s'est engagée sur deux décennies: elle se transformera dans le contexte singulier de l'annexion allemande. Le jeu des allégeances se trouve en effet profondément affecté: la confrontation d'un univers industriel paternaliste à la protection sociale bismarckienne, l'insertion d'un univers marqué par une représentation communautaire des relations sociales dans une compétition politique allemande structurée autour de partis et de syndicats, la levée des obstacles à l'installation de nouvelles industries viennent complexifier le processus de reproduction notabiliaire. Le travail de reconstruction d'un milieu local francophile sous tutelle allemande se révèle intenable pour les héritiers du baron du Second Empire, contraignant la division familiale des tâches entre ceux qui vont se spécialiser dans l'activité industrielle et ceux qui vont se lancer dans la représentation politico-administrative du lieu. La dé-notabilisation des dirigeants de la faïencerie se lit alors dans la reconfiguration du territoire qu'ils avaient contribué à construire. Philippe Hamman nous donne à voir comment progressivement émerge un autre milieu lorrain dans lequel la concurrence industrielle s'intensifie autant que la concurrence politique. Ce livre ouvre ainsi des pistes multiples: il invite à réfléchir aux relations entre élites sociales et aux processus de spécialisation et de coopération qui s'engagent entre représentants des secteurs industriel et politique. Il invite aussi à repenser de manière plus globale les transformations du personnel politique et les processus d' « implantation» qui les accompagnent, c'est-à-dire les modes de constitution des territoires et des groupes sociaux qui les investissent (autrement dit, quels espaces et quels groupes sociaux émergent en même temps que surgissent les industriels ou les banquiers engagés en politique sous le Second Empire, les fonctionnaires de la Monarchie de Juillet, les « nouvelles couches» saluées par Gambetta à l'aube de la Ille République, ou encore les hauts fonctionnaires ou les enseignants de la Ve République ?). En ce sens, voila un travail qui permet d'enrichir l'histoire sociale et politique de la France contemporaine, en même temps qu'il renouvelle l'analyse du phénomène notabiliaire. Brigitte GAïTI IRIS-CREDEP Paris IX Dauphine

Université

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INTRODUCTION
«J'aime entendre parler de la faïencerie. Ça m'a plu. Quand on se retrouve entre copines, on dit toujours: "C'étaient nos plus beaux jours". C'était très beau ce qu'on faisait. Sarreguemines était la ville de la faïence. On était content d'avoir cette fabrique ». Celle qui se souvient a travaillé sa vie durant dans l'entreprise de céramique. En effet, Sarreguemines, chef-lieu de la Moselle-Est, doit largement son essor et sa notoriété à l'implantation d'une manufacture de faïence en 1790. Toutefois, la prépotence d'hier n'aura pas suffi à suspendre le temps: l'ère bel et bien révolue, rétrospectivement perçue comme radieuse, ne survit plus que dans sa mémoire d'« ancienne» de l'usine. A présent, la faïencerie de Sarreguemines n'existe plus que sous la forme d'une fabrique industrielle de carreaux aux effectifs très réduits: rien à voir avec l'entreprise de vaisselle et d'objets décoratifs qui s'est fait connaître par delà les frontières et faisait vivre presque à elle seule la population de l'arrondissement au début du siècle. Pourtant, aujourd'hui encore, c'est ce passé que découvre instantanément le visiteur qui se rend à Sarreguemines. Les noms des directeurs apparaissent d'abord au détour des rues; en divers points de la ville, le « Casino », le « Château », les cités ouvrières, les fours, le moulin, etc., sont autant de témoignages d'une époque que l'on peut penser plus prospère. En même temps, ces marques du passé donnent à voir les vestiges de ce qui a été un modèle très abouti d'entreprise paternaliste, débordant la sphère privée pour inclure de façon originale l'espace public local. Aussi, cette rechercheI prend appui sur deux objets relativement « classiques », mais inscrits dans deux champs disciplinaires différents: d'un côté, le paternalisme, réputé terrain des
I Cet ouvrage synthétise une partie des analyses développées dans notre thèse de science politique, « Les transformations de la notabilité: l'industrie faïencière à Sarreguemines (de 1836 à nos jours) », soutenue le 26 janvier 2000 à l'Institut d'Etudes Politiques de Strasbourg. Je souhaite ici remercier vivement Brigitte Gaïti, qui a dirigé ces recherches avec un intérêt jamais démenti, Yves Déloye, Renaud Dorandeu, Philippe Garraud et Gilles Pollet, qui ont accepté de constituer le jury de soutenance, ainsi que tous les enseignants et chercheurs avec lesquels j'ai pu échanger. Le format de publication implique des choix: j'ai dû renoncer à certaines parties de la démonstration, alléger l'appareil de notes, de références bibliographiques et méthodologiques, et me passer de nombreux documents visuels sur lesquels la recherche s'est appuyée. On ne peut ici que renvoyer le lecteur vers la thèse, disponible sous forme de micro-fiches dans toute bibliothèque universitaire et en deux volumes papier illustrés à Strasbourg.

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historiens; de l'autre, les problématiques de la notabilité, de la politisation et de la professionnalisation politique, davantage familières aux politistes 1. On reviendra brièvement sur ce substrat, avant de croiser ces perspectives, afin de questionner les processus en jeu dans et autour de la faïencerie de Sarreguemines de 1836 à 1918, c'est-à-dire sur la longue durée. Ce sont les liens entre le système entrepreneurial paternaliste et celui de la notabilité politique qui nous retiendront, en même temps que leurs incarnations successives. A un terrain spécifique correspond en effet le choix d'une méthode pour l'interroger. Le paternalisme: une notion à interroger

La seconde moitié du XIXe siècle voit la formation de ces grandes industries dans lesquelles certains chefs d'entreprise vont s'écarter de la conception purement libérale du rapport de travail, et prétendre dispenser des services qui n'obéissent pas à une stricte logique marchande. De nombreux historiens ont analysé ces politiques patronales comme autant d'éléments d'un «compromis néo-libéral» qui a suscité un large consensus en France.
Les principaux apports des études historiques

C'est dès la Monarchie de Juillet, autour d'Adolphe Blanqui et du Journal des économistes notamment, que les historiens repèrent les principaux thèmes d'une pensée du «libéralisme tempéré »2, où l'Angleterre est considérée comme l'anti-modèle. Face au « capitalisme sauvage» britannique, la solution française repose sur la complémentarité des activités économiques. La grande industrie est acceptée à la condition qu'elle ne remette pas en cause le rôle associé à la petite entreprise traditionnelle, éviter la prolétarisation massive et amortir les tensions sociales. Dès lors, le développement industriel est privilégié hors la ville, dans le monde rural, afin d'éviter tout contact entre les deux composantes du monde ouvrier français. Ainsi que l'a
1 Ainsi, le co11ectifrécent : Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, BeHn, 2003. 2 On renvoie aux travaux de Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française. XIX-X)(! siècle, Paris, SeuiJ, 1986, pp. 43-82 ; Denis Woronoff, Histoire de l'industrie en France du xvr siècle à nos jours, Paris, SeuiJ, 1994, pp. 302-304 ; J. Gai11ard, La petite entreprise en France aux XIX et X)(! siècles, Paris, éd. du CNRS, 1981, pp. 146150 ; et Christophe Charle, Histoire sociale de la France au X1X siècle, Paris, Seuil, 1991, 1 èrepartie.

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défendu Frédéric Le Play, à la campagne, les ouvriers et leurs familles bénéficient de la bienveillance des patrons et des ressources complémentaires que procure le travail agricole, tandis qu'à la ville leur déracinement conduit à une situation potentiellement dangereuse pour l'ordre social1. Certains acteurs ou analystes contemporains ont souligné la nécessité de «trouver un remède efficace à la plaie du paupérisme, ou se préparer au bouleversement du monde »2. Or, dans la logique libérale, la question ne pouvait être résolue par une intervention de l'Etat. Des solutions privées ont alors été expérimentées, telles les politiques patronales: en effet, les chefs d'entreprise étaient eux directement intéressés à la paix sociale et à l'entretien de la main-d' œuvre3. Les études historiques distinguent généralement deux étapes dans ces interventions des dirigeants d'industrie: le temps du patronage et celui du paternalisme. A partir du milieu du XIXe siècle fourmillent les œuvres sociales patronales. Par rapport aux décennies précédentes, le discours sur la terre se déplace vers le thème du logement ouvrier: désormais, ce sont les chefs d'entreprise qui concèdent la maison et le j ardin, en conservant le contrôle via la location4. Au Creusot, où Emile Cheysson semble aller plus loin, engageant après 1848 une politique «d'accès à la propriété », le projet directorial est le même: pour devenir propriétaires, beaucoup d'ouvriers empruntent à la Compagnie; c'est vers elle que s'oriente à présent le système de la dette5. Ces cités ouvrières se développent à proximité des usines et à l'écart des villages, ce qui permet de soustraire partiellement les
1 Frédéric Le Play, Les Ouvriers des deux mondes, 1856-1913, et Les Ouvriers Européens, Paris, Marne et fils, 1877-1879. 2 Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris, 1840, tome I, p. 98. Voir aussi Alban de Vil1eneuve-Bargemont, Economie politique chrétienne ou Recherches sur le paupérisme, Paris, Chez Paulin, 1834. 3 Voir François Ewald, L'Etat providence, Paris, Grasset, 1986, Livre I : Responsabilité, pp. 47-140 ; Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, p. 18 s.; et Jacques Donzelot, L'invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Fayard, 1984. 4 Les observations convergentes de G. Thuil1ier, Aspects de l'économie nivernaise au XIX siècle, Paris, Mouton, 1966, p. 342 s. ; Yves Lequin, Les Ouvriers de la région lyonnaise (1848-1914), Lyon, Presses Universitaires (PU) de Lyon, 1977, 1. 2, p. 114 s.; et R.-H. Guerrand, Les Origines du logement social en France, Paris, Editions ouvrières, 1967, pp. 126-140. 5 Emile Cheysson, Œuvres choisies, Paris, A. Rousseau, 1911 ; et Ron Me1chers, «La cigale et la fourmi. Assistance et prévoyance au Creusot. 1836-1870)}, Milieux, 10, 1982, pp. 18-23.

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ouvriers à l'influence rurale, notamment dans les industries minières. En contrepartie, le patron protège ses ouvriers contre les aléas du métier et de la vie: des caisses de secours et de prévoyance sont mises en place, censées assurer une assistance que l'ouvrier, individuellement, n'aurait pas su se procurer. L'Exposition Universelle de 1867 à Paris a accueilli les premières réalisations, avec en vedette Le Creusot et ses institutions patronales formant la trame de la ville 1. Une élite ouvrière, encouragée et récompensée, se dégage au même moment dans les écoles professionnelles. Les Schneider mais aussi les patrons mulhousiens orientent leur politique éducative dans le sens de l'apprentissage technique, pour parvenir à ces générations successives d'ouvriers qualifiés qui font tant défaut2. Toujours pour renforcer l'enracinement de la main-d'œuvre, le contour des métiers est progressivement précisé: dans les mines de Carmaux, on crée de nouvelles catégories pour élargir les hiérarchies du «fond» et stimuler les ouvriers. Dans la métallurgie, à Hayange, les Wendel instaurent même un système de «classes» d'ouvriers en fonction de l'ancienneté et de la nature du travail3. Derrière ces politiques se dégagent des projets idéologiques. Le modèle dominant est profondément catholique et tend à ranimer les vieux liens de dépendance qui ont si longtemps organisé la société d'Ancien Régime4. Mais d'autres inspirations sont également à
1 Parmi une abondante bibliographie, le catalogue collectif Les Schneider. Le Creusot. Une famille, une entreprise, une ville (1836-1960), Paris, Fayard-Musées Nationaux, 1995 ; Daniel Puymèges, « L'hôpital et la politique sociale patronale au XIXe siècle: l'exemple du Creusot », Milieux, 9, 1982, pp. 46-53 ; et Donald Reid «Industrial Paternalism: Discourse and Practice in 19th Century French Mining and Metallurgy », Comparative Studies in Society and History, XXVII-4, 1985, pp. 579-607. 2 A Mulhouse, Yves Schwartz souligne la place des exigences techniques chez des dirigeants à l'avant-garde industrielle du moment, pour comprendre l'implantation du paternalisme dans une région où «il avait le moins de raison apparente d'être », parce que la main-d'œuvre s'y trouvait coupée du reste du monde ouvrier par la barrière de la langue et sans tradition révolutionnaire: «Pratiques paternalistes et travail industriel à Mulhouse au XIXe siècle », in : Technologies, Idéologies, Pratiques, octobre-décembre 1979, pp. 9-77. 3 Louis Reybaud, Le Fer et la Houille, Brionne, Gérard Montfort, rééd. 1977, p. 229 s. 4 Le rapport intellectuel du patronage et de la féodalité mérite d'être souligné. En effet, au milieu du XIXe siècle, des penseurs comme Buret ou Gérando établissent un lien entre la fin du servage et la naissance du paupérisme: l'affranchissement de l'homme serait une libération pour la misère. Cette idée se retrouve à l'arrière-plan des politiques patronales qui rétablissent une attache forte entre le patron et ses ouvriers. Voir Henri Hatzfeld, Du paupérisme à la Sécurité Sociale. 1850-1940. Essai sur les origines de la Sécurité Sociale en France, PU de Nancy, 1989 (1 èreéd., Paris, A. Colin, 1971), p. 9 s.

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l' œuvre. A Mulhouse, le calvinisme militant des cotonniers les incite à préconiser l'épargne ouvrière contre la charité et à récuser l'interventionnisme des philanthropes catholiques 1. A Noisiel, l'industriel Emile Menier se réclame d'un courant libéral, républicain et laïc, combattant l'aumône comme le socialisme. Mais, quelle que soit la diversité de leurs motivations, ces patrons «éclairés» entendent fIXer, contrôler et améliorer la compétence des personnels qu'ils emploient. En effet, dans tous les secteurs de la grande industrie, les ouvriers-paysans restent très nombreux. De plus, avec la conjoncture économique favorable des années 1860, le manque de main-d'œuvre entraîne une forte mobilité ouvrière qui contrecarre une gestion «rationalisée» de la force de travail. Le patronage apparaît ainsi lié à la lente conquête des ouvriers ruraux. Les études historiques convergent pour fixer dans les années 1890-1900 l'achèvement du processus. A ce moment, on est entré dans ce qui est présenté comme le temps du paternalisme. Les historiens ont largement montré que la France se caractérise au XIXe siècle par une «ouvriérisation» du monde industriel bien moins rapide qu'en Angleterre2. Rolande Trempé souligne que c'est seulement dans les années 1880 que le thème du «mineur fils de mineur» devient une réalité sociologique à Carmaux3. Dans le «Pays Noir », Philippe Ariès fait la même constatation4. Au Creusot également, la mobilité ouvrière se réduit considérablement. C'est à ce moment que le contrôle patronal se renforce dans les ateliers et s'étend à la vie locale: l'image de l'ouvrier pris en charge par l'entreprise «du berceau à la tombe» commence à devenir réalités. A la même période s'opère une réorganisation complète du processus de travail dans la grande industrie, favorisée par la multiplication du nombre des ingénieurs et
1 Sandrine Kott, Des philanthropies aux politiques sociales. Solutions françaises et thèse d'histoire, allemandes à la question sociale en Haute-Alsace - 1850-1914, Université Paris 7, 1991. 2 Patrick Joyce, Work, Society and Politics. The Culture of the Factory, Brighton, 1980 ; Judy Lown, « Le paternalisme à l'usine dans l'industrie de la soie à Halstead au XIXe siècle », Le Mouvement Social, 144, 1988. 3 Rolande Trempé, Les mineurs de Carmaux (1848-1914), Paris, Editions ouvrières, 1971, t. 1, p. 224 s. 4 Philippe Ariès, Histoire des populations françaises, Paris, Seuil, 1971, p. 85. 5 Voir René Parize, Le Paternalisme et son influence politique au Creusot (1899-1939), thèse, Toulouse, 1981 ; et Joseph Roy, Histoire de la famille Schneider et du Creusot, Paris, Maree] Rivière, 1962.

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la souplesse permise par les nouvelles conditions techniques 1. La concentration industrielle est particulièrement significative: en 1901, il y a en France 57 établissements de plus de 2 000 ouvriers2. Au sein de ces grandes sociétés, la dépendance économique de la maind'œuvre vis-à-vis des caisses et du logement d'entreprise se double désormais d'une dépendance sociale, à travers les nombreuses associations récréatives, musicales, théâtrales, qui tendent à se substituer aux traditions locales de sociabilité populaire qui leur préexistaient3. Ainsi se met en place chez Citroën, selon le mot de Sylvie Schweitzer, «un paternalisme musclé »4, que retrouve Nicolas Bourguinat en étudiant la politique sociale de Péchiney dans la vallée de la Maurienne dans les années 18905. Aussi, le paternalisme est ordinairement présenté comme un durcissement du patronage à la fin du XIXe siècle, visant à établir un contrôle étroit sur la vie ouvrière par des politiques de plus en plus sélectives6, valorisant les ouvriers qualifiés plutôt que la main-d' œuvre rurale 7, les ouvriers français plutôt que la main-d'œuvre étrangère8. Le renforcement des contraintes pesant sur le personnel dans les ateliers s'accompagne d'efforts pour donner une légitimité nouvelle au chef d'entreprise, tandis qu'à l'époque du patronage l'autorité du maître semblait suffisamment naturelle au plus grand nombre pour ne pas avoir à multiplier les signes symboliques. Au Creusot, les Schneider ont créé
1 Maurice Lévy-Leboyer (dir.), Le patronat de la seconde industrialisation, Paris, Editions Ouvrières, 1979. 2 Emile Levasseur, Questions ouvrières et industrielles en France, Paris, A. Rousseau, 1907,p.274. 3 Voir Gérard Noiriel, Les ouvriers dans la société française, op. cil., pp. 89-92 ; et Denis Woronoff, Histoire de l'industrie en France, op. cil., pp. 446-447. 4 Sylvie Schweitzer, André Citroën 1878-1935, le risque et le défi, Paris, Fayard, 1992. 5 Nicolas Bourguinat, « Le développement de l' électrométaIIurgie en Maurienne: recomposition et nouveIIes régulations d'un milieu rural en crise (1897-1921)), Le Mouvement Social, 165, 1993, pp. 43-65. 6 Gérard Noiriel, « Du patronage au paternalisme: la restructuration des formes de domination de la main-d'œuvre ouvrière dans l'industrie métaIIurgique française», Le Mouvement Social, 144, 1988, pp. 17-35. 7 Ce constat est commun à de nombreuses monographies d'entreprise. Voir par exemple Chantal Georgel, « L'économie sociale au Creusot: patronage ou paternalisme? », in : Les Schneider. Le Creusot, op. cit., p. 318 s. ; André Gueslin, Michelin, les hommes du pneu, Paris, Editions de l'Atelier, 1993, et Les hommes du pneu. Les ouvriers Michelin à Clermont-Ferrand (1940-1980), Paris, Editions de l'Atelier, 1999 ; René SédiIIot, La Maison De Wendel de 1704 à nos jours, Paris, 1958. 8 Voir Gérard Noiriel, Longwy, immigrés et prolétaires, Paris, PUF, 1984, Ch. V.

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entre 1899 et 1912 autant d'institutions sociales et ont célébré autant de fêtes que pendant les soixante-trois années précédentes. A la fm du XrXe siècle, s'il y a bien une classe ouvrière disponible pour les industriels, ces derniers sont confrontés désormais à la question des mobilisations collectives. De toute I'histoire du mouvement ouvrier français, cette époque représente sans conteste l'apogée 1. «Comme une marée irrésistible, la grève étend son domaine géographique et professionnel », note Michelle Perrot2. Parmi les « gens de métier» et dans la grande industrie, les luttes ouvrières se durcissent. L'explication couramment fournie est la suivante: le paternalisme d'entreprise souffre d'un discrédit; la montée d'un anticléricalisme virulent3 et la contestation des patrons au profit de coopératives de gestion autonomes4 le montrent. De plus, avec la grève, une deuxième réalité du mouvement ouvrier apparaît désormais dans la vie quotidienne des travailleurs: le syndicat, légalisé par la loi de 1884. Son rôle d'unification est fondamental face aux stratégies d'isolement des dirigeants d'entreprise: en maints endroits une transmission des traditions de lutte s'opères. C'est alors que la question sociale connaît véritablement en France une prise en charge par les pouvoirs publics.

L'activité législativede la rrre Républiqueen la matièrejusqu'en 1914
en témoigne: on peut citer les lois sur les accidents du travail (1898), sur la limitation de la journée de travail (1900) et sur le repos hebdomadaire (1906), sur les retraites ouvrières et paysannes (1910), etc. Ces dispositions viennent combler un «retard» des lois sociales françaises, résultat des conceptions différentes du « sursalaire» qui se sont affrontées tout au long du XrXe siècle6. Suivre sur une période
1 Claude Willard (dir.), La France ouvrière, t. 1, Paris, Editions de l'Atelier, 1995, 2epartie, pp. 221-409. 2 Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève. France, 1871-1890, Paris, Mouton, 1974, t. 1, p. 59 (Repris sous forme abrégée: Jeunesse de la grève. 1871-1890, Paris, Seuil, 1985). 3 Pierre Pierrard, L'Eglise 4 et les Ouvriers en France, Paris, Hachette, 1984, p. 468.

C'est en particulier la «solution ouvrière» à la grève menée par les verriers de Carmaux contre la mécanisation. Cf. J. Scott, Les Verriers de Carmaux, Paris, Flammarion, 1982 (éd. fr.). 5 Par exemple, Michel Pigenet montre que lorsque les métallurgistes de Rosières se lancent dans l'action en 1906 le soutien de la Bourse du Travail de Bourges est un facteur décisif du succès: «L'usine et le village: Rosières (1869-1914) », Le Mouvement Social, 119, 1982, pp. 33-61. 6 Voir Henri Hatzfeld, Du paupérisme..., op. cit., pp. 83-88 ; et Robert Castel, Les métamorphoses ..., op. cit., pp. 283-296.

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longue les réalisations singulières des dirigeants de la faïencerie de Sarreguemines permet précisément de saisir les transformations des problèmes rencontrés et des solutions apportées.
Les spécificités Sarreguemines du travail d'enclosure patronale à la faïencerie de

Du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle, on peut suivre à Sarreguemines les politiques mises en œuvre par des patronsfaïenciers confrontés à l'industrialisation en milieu rural. Nous adoptons une approche socio-génétique qui donne toute leur place aux acteurs engagés dans les différents processus constituant ce qu'on a nommé ex post le paternalisme d'entreprise. Pour cela, nous tenons une double interrogation permanente: en quoi ces politiques ont pu susciter de l'assentiment de la part de la main-d'œuvre et, simultanément, en quoi elles tentent de répondre à des contraintes pesant sur la gestion patronale. Nous analysons ainsi l'enclosurel de l'espace local autour de la faïencerie: l'usine devient le tout des relations sociales; l'individu est pris en charge de la naissance à la mort dans une sorte de ville-usine marquée par l'émergence de formes nouvelles de sociabilité, que l'on a pu qualifier d' urbanités2 ou encore de ville politique3 . A Sarreguemines, la clôture patronale des relations sociales repose d'abord sur la mise en place progressive, dès les années 1850, de nombreuses institutions gravitant autour de l'entreprise, reconstruite sur le mode naturalisé de la famille, de la ruralité, des liens personnels et de proximité. A cela s'ajoute un marquage matériel et symbolique du territoire embrassant la ville - ce dont on se propose de rendre compte en mobilisant comme outil d'analyse le modèle de

1 Historiquement, les premières enclosures renvoient à l'Elizabethan Poor Law de 1601, paroisse par paroisse. Cf. Giovanna Procacci, Gouverner la misère. La question sociale en France. 1789-1848, Paris, Seuil, 1993, p. 117 s. 2 Selon Jean-Pierre Frey, Le rôle social du patronat. Du paternalisme à l'urbanisme, Paris, L'Harmattan, 1995. 3 François Ewald, L'Etat providence, op. ci!., pp. 121-122, pour lequel «par "ville politique", il faudrait entendre non pas seulement la cité industrielle, mais l'ensemble unifié, formé par l'usine et les équipements qui l'accompagnent, organisé selon les principes d'une même économie. Une ville politique, ce serait en ce sens une entreprise industrielle, dès lors qu'elle tend à se constituer sous l'unique direction d'un patron comme société, c'est-à-dire non seulement comme instrument de production, mais comme organisation sociale».

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1'« institution totale» d'Erving Goffman 1. Cette construction d'un monde clos requiert des investissements importants, engageant les personnes: d'abord des investissements financiers, techniques et sociaux - tels la construction de cités ouvrières, l'ouverture d'un économat, la mise en place de caisses de secours, etc. Elle suppose aussi de produire de l'attachement à l'entreprise. En particulier, l'activité faïencière, très proche de l'artisanat d'art, est peuplée jusqu'à la fin du XIXe siècle de travailleurs attachés à une certaine indépendance, fiers de leur métier et de leurs savoirs. L'industrialisation aurait pu, davantage qu'ailleurs, produire de la «frustration relative» pour reprendre une problématique tocquevillienne - et susciter la radicalisation et la révolte. Dès lors, le renvoi au temps de la manufacture artisanale et la valorisation des compétences artistiques, au moment même où la fabrique entre nettement dans la logique industrielle, prend tout son sens si on analyse les politiques patronales comme autant de stratégies de mobilisation, de création d'une identité d'entreprise, qui s'opposeraient efficacement à toute tentative de regroupement sur la base de l'appartenance de classe. Le travail patronal d'enclosure dépend enfin de la construction d'un monde dont la réussite auprès des ouvriers est elle-même soumise à des conditions sociales comme l'absence de concurrence locale sur le marché de l'emploi - la monoindustrie - et l'absence d'implantation syndicale. Par rapport à ces enjeux, le cadre sarregueminois apparaît très singulier. En effet, après 1870, les trois départements de la Moselle, du Bas-Rhin et du Haut-Rhin connaissent l'annexion allemande; cela perturbe localement les processus de mobilisation collective des classes populaires, tels qu'ils se développent durant cette période en France. Alors que le syndicalisme français est relativement peu organisé, marqué par des orientations révolutionnaires, et souvent distant envers tout mouvement politique2, il en va différemment en Allemagne. Les syndicats s'y sont constitués entre 1861 et 1867, quand ont été abolies peu à peu dans les Etats les lois contre les
1 Erving Goffman, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Minuit, 1968, pp. 41-54, où l'auteur définit une institution totale comme «un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d'individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées ». 2 V oir Michelle Perrot, Jeunesse de la grève, op. cit.; E. Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier, Paris, A. Colin, 1953, t. 2; H. Dubief, Le syndicalisme révolutionnaire, Paris, A. Colin, 1969 ; et Georges Lefranc, Le syndicalisme en France, Paris,PlJF, 1984, 12eéd.

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associations ouvrières. Les «syndicats libres », liés au parti socialdémocrate, ont connu un essor rapide depuis leur fondation en 1869, en même temps que le parti ouvrier. En 1913, ces groupements représentent une machine bien rodée, qui a démontré sa puissance au cours des grandes grèves de la Ruhr en 1905 comme en 1912. Comptant 2,5 millions d'adhérents et 15 000 militants appointés dans les années 1900-1910, les « syndicats libres» possèdent leurs propres bureaux de placement, leurs coopératives, leurs Universités ouvrières, leurs journaux, leurs caisses de chômage et de maladie, etc. Leurs dirigeants ont troqué l'idéal révolutionnaire contre une politique d'amélioration à court terme de la condition ouvrière. Devenus pragmatistes, ils cherchent surtout à maintenir la discipline chez leurs membres et à signer des conventions collectives avantageuses; ils sont nationalistes et appuient très largement la politique coloniale de l'Empire 1. Les ouvriers lorrains perçoivent diversement un tel programme: autant les revendications concrètes d'amélioration des salaires et de la protection sociale peuvent apparaître séduisantes, autant les prises de position pangermanistes ne favorisent pas les adhésions dans un territoire disputé, où le clivage national exerce des effets puissants, réactivés au rythme des crises franco-allemandes2. Cette particularité de 1'Alsace-Lorraine est accentuée par le fait que la prise en compte étatique de la question sociale diffère entre la France et l'Allemagne. Plus tôt qu'en France, au moment où la pénétration des mouvements socialistes dans le Reich s'accélère, Bismarck fait voter des lois d'assurance sociale (1883-1889). Cette intervention du gouvernement allemand dans un domaine que l'idéologie libérale française attribue à la seule sphère privée vient contrarier directement l'exclusivité patronale de la prise en charge des risques du travail et de la vie ouvrière à Sarreguemines. Or, c'est là un élément central du paternalisme d'entreprise. Les dirigeants de la faïencerie sont confrontés après 1870 à des situations inédites, des contraintes spécifiques et croissantes. Que se passe-t-il lorsque la clôture patronale est contrariée dans cet espace industriel bien particulier, situé dans un territoire que se disputent deux nations? Comment
ge éd., et Histoire de 1 Voir J. Droz, Histoire de l'Allemagne, Paris, PUF, 1981, l'Allemagne, 1. 2 : L'Empire allemand. 1871-1918, Paris, Hatier, 1970 ; Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne. 1870-1991, Paris, Masson, 1992, 3e éd., pp. 24-25 et pp. 3639 ; François-Georges Dreyfus, Histoire des Allemagnes, Paris, A. Colin, 1970, Ch. 1 ; et J. Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Paris, Seuil, 1978. 2 Serge Bonnet, Sociologie politique et religieuse de la Lorraine, Paris, A. Colin Cahiers de la FNSP, 1972.

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contrôler les mouvements sociaux et syndicaux? Une étude sur la longue durée se révèle riche d'enseignements pour comprendre comment se font, se défont, se refondent les relations de travail paternalistes. L'espace de l'entreprise ne peut ici être séparé d'un espace public, ce qui suppose pour les patrons des investissements politiques et électoraux. Le travail patronal de clôture passe par une notabilisation singulière. Questionner les processus de notabilisation A l'origine, le paternalisme est lié à une vision sociale des notables libéraux. L'idéologie libérale, alliée à une conception dominante morale et chrétienne, reporte la responsabilité des problèmes sociaux non sur la société ou l'Etat, mais sur les individus qui la composent. Les premiers accusés sont les pauvres ou les ouvriers eux-mêmes, parce qu'ils mèneraient une vie faite d'imprévoyance, d'ivrognerie et/ou de paresse. Les industriels ne sont critiqués que pour leurs éventuelles insuffisances en termes de patronage: la position de supérieur implique des devoirs vis-à-vis des inférieurs, mais ces devoirs librement remplis par les premiers ne confèrent aucunement des droits aux seconds, qui sortiraient alors du cadre de la hiérarchie morale doublant la hiérarchie sociale 1. Comptant principalement des propriétaires fonciers dans leurs rangs, les notables transposent au nouveau monde industriel les relations de domination de la société rurale où le riche vient en aide au pauvre en période de difficultés naturelles et où il le dirige dans tous les domaines de la vie comme un enfant ou un serviteur. Dans ces conditions, le patronage est vanté parce que l'usine redevient une « grande famille» comme le domaine rural peut l'être dans certaines régions de métayage, de salariat agricole ou de petit fermage2. Un «modèle notabiliaire » émerge ici, sur lequel on se propose de revenir en analysant le paternalisme comme un mode de pouvoir lié à la démocratisation, à la civilisation électorale et à l'émergence de structures partisanes. Dans un cadre marqué par la monoindustrie, il n'y a pas d'opposition, ni même de distance, entre intérêt public et
1 On renvoie à Christophe Charte, Histoire sociale de la France au XIX siècle, op. cit., p. 41 s. ; et Giovanna Procacci, Gouverner la misère..., op. cit., pp. 313-314. 2 Voir André-Jean Tudesq, Les Grands notables en France (1840-1849), étude historique d'une psychologie sociale, Paris, PUF, 1964, t. 2, pp. 566-605 ; et Peter Stearns, Paths to Authority, The Middle Class and the Industrial Labor Force in France, 1820-1848, Urbana - Chicago - Londres, University of 111inois Press, 1978.

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intérêt privé. Les directeurs de la fabrique n'exercent pas leur rôle politico-social en plus ou en dehors de leur fonction d'entrepreneurs: il en fait partie 1. Aussi, ces patrons ne doivent pas être uniquement considérés comme la figure de l'industriel «maître» d'une faïencerie, mais bien, selon l'expression de F. Le Play, comme une «autorité sociale »2. Leur position à Sarreguemines renvoie à un travail d'implantation à la fois professionnel et public: à la direction de la grande entreprise locale, en expansion rapide, et la mise en place d'un grand nombre d'institutions patronales célébrant les relations sociales pacifiées s'ajoute l'exercice de multiples fonctions et mandats politiques. Une logique semblable prévaut: la constitution d'un «vaste système d'enclosure politique, social et culturel»3 , les différents versants se renforçant l'un l'autre. Ce travail patronal de clôture passe par une professionnalisation politique inédite; ce sont ces transformations de la notabilité qui vont nous retenir.
Le modèle du notable en sociologie politique

L'usage du terme de «notable» dans les études de sociologie politique est habituellement marqué par l'héritage de la défmition wébérienne de la possession d'une «estime sociale». Parler de notable suggère la continuité, la parenté, la stabilité politique au bénéfice d'individus qui, «par leur situation économique, sont en mesure de diriger et d'administrer effectivement de façon continue un groupement quelconque, sans salaire ou contre un salaire nominal ou honorifique» 4. La notion est tout aussi fréquemment associée à la période de I'histoire du XIXe siècle antérieure à l'instauration du suffrage universel. Depuis les travaux d'André-Jean Tudesq5 et de Louis Bergeron et Guy Chaussinand-Nogaret6, on pose une équation
1 Sur ce constat d'imbrication, voir aussi, pour le cas du Creusot, Michel Offerlé, « Les Schneider en politique», in : Les Schneider. Le Creusot, op. cit., pp. 288-305. 2 Frédéric Le Play, L'Organisation du travail, Paris, 1870, p. 18. 3 On se réfère à Michel Hastings, « Identité culturelle et politique festive communiste: Hal1uin-Ia-Rouge (1920-1934) », Le Mouvement Social, 139, 1987, p. 25. 4 Max Weber, Economie et société, Paris, Plon, 1971, p. 298 (Original, 1922). 5 André-Jean Tudesq, Les Grands Notables en France, op. cil. ; La France des notables (1815-1848), avec André Jardin, Paris, Seuil, 1973 ; et « Les comportements électoraux sous le régime censitaire », in : Daniel Gaxie (dir.), Explication du vote. Un bilan des études électorales en France, Paris, PFNSP, 2e éd., 1989, pp. 106-125. 6 Louis Bergeron, Guy Chaussinand-Nogaret, Les masses de granit. Cent mille notables du Premier Empire, Paris, EHESS, 1979.

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relativement stricte entre, d'une part, l'existence et le fonctionnement des marchés restreints et censitaires et, d'autre part, les propriétés sociales des notables qui, « grands» et «petits », selon une hiérarchie qui ne prend souvent en compte que leur patrimoine, en sont les uniques acteurs. Candidats et électeurs sont des notables, c'est-à-dire qu'ils disposent d'une fortune personnelle ainsi que d'un capital de relations (avec les pairs et les clients) et de notoriété (lié à la territorialisation dans l'espace local des différentes espèces de capital possédées)l. Yves Pourcher et Marc Abélès ont retenu l'ancrage territorial et la permanence dynastique sur un temps long pour être les manifestations essentielles de la notabilité2, repérée avec le plus de bonheur auprès des grands propriétaires fonciers, nobles catholiques de l'Ouest de la France, comme le montre bien Alain Guillemin3. Cet idéal-type est généralement associé à une étape du processus de constitution des marchés électoraux, avec un modèle d'évolution quasi-uniforme: aux notables l'exclusivité d'un temps situé en amont de l'apparition des entreprises politiques modernes, aux professionnels de la politique ensuite l'ère de la compétition électorale démocratique, différenciée et spécialisée. Les travaux de sociologie historique ont précisément analysé la Troisième République comme un moment de constitution du vote et de nationalisation de l'espace politique, avec l'apparition de mœurs électorales et civiques nouvelles4. Le plus nettement sans doute, Daniel Halévy a étudié les luttes parlementaires des débuts de la

1 Suivant Daniel Gaxie, «Le vote comme disposition et comme transaction », Explication du vote, op. cit., p. 13. 2 Yves Pourcher, Les maîtres de granit. Les notables de Lozère du XVIIr siècle à nos jours, Paris, Plon, 1995 (1 ère éd., Orban, 1987) ; Marc Abélès, Jours tranquilles en 89. Ethnologie politique d'un département français, Paris, Odile Jacob, 1989. 3 Alain Guillemin, « Patrimoine foncier et pouvoir nobiliaire: la noblesse de la Manche sous la Monarchie de Juillet», Etudes Rurales, 63-64, 1976, pp. 117-140; «Aristocrates, propriétaires et diplômés. La lutte pour le pouvoir local dans le département de la Manche. 1830-1875 », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 42, 1982, pp. 33-60 ; et «Rente, famille, innovation. Contribution à la sociologie du grand domaine noble », Annales ESC, 40(1), 1985, pp. 54-70. 4 Voir Alain Garrigou, Le Vote et la Vertu. Comment les Français sont devenus électeurs, Paris, Presses de Sciences Po, 1992 ; ainsi que les travaux d'Yves Déloye et Olivier Thl, tels que «La civilité électorale: vote et forclusion de la violence en France », in: Philippe Braud (dir.), La Violence politique dans les démocraties européennes occidentales, Paris, L'Harmattan, 1993.

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Troisième République pour y déceler la défaite du personnel politique aristocratique, résumée en une formule: La fin des notables 1. On peut encore remarquer que les études consacrées à la notabilité en milieu rural ont été de loin les plus nombreuses. Les historiens et, à un degré moindre, les politistes semblent avoir trouvé ici un terrain de prédilection2. Cependant, l'image d'un monde paysan extérieur à la vie politique nationale, voire «contre la politique »3, et au vote sans signification politique, est, comme le rappelle Yves Déloye, «certainement l'une des représentations, à bien des égards caricaturale, qui hante le plus les études consacrées à la politisation des campagnes au XIXe siècle »4. Deux œuvres pionnières - La fin des terroirs d'Eugen Weber et La République au village de Maurice Agulhon5 - ont présenté une interprétation que l'on peut résumer ainsi: la modernisation consisterait en une réduction progressive de la dichotomie entre des milieux urbains cultivés, traversés par des débats politiques d'ampleur générale, et des populations rurales plus apolitiques, peuplées d'électeurs soumis aux notables en raison de leur dépendance économique et de leur faible niveau d'éducation. «La politisation par implication» pour Eugen Weber et « la descente de la politique vers les masses» pour Maurice Agulhon sont deux façons d'envisager et de qualifier cette diffusion progressive des idées politiques « modernes» en direction de campagnes jusque-là acquises « naturellement» aux notables locaux. Peter Mac Phee insiste pour sa part sur la capacité de la culture des paysans à absorber et à nourrir leur engagement politique national, défendant la thèse d'une «politisation par le bas »6. Pour d'autres encore, la politisation des campagnes emprunte une trajectoire de longue durée, dont les origines
1 Daniel Halévy, La Fin des notables, Paris, Hachette, Pluriel, 1995 (1 èreéd., 1930). 2 Voir les mises au point de Gilles Pécout, « La politisation des paysans au XIXe siècle. Réflexions sur I'histoire politique des campagnes françaises », Histoire et sociétés rurales, 2e semestre 1994, pp. 91-125 ; et Michel Offerlé,« Le vote comme évidence et comme énigme », Genèses, 12, 1993, pp. 131-151. 3 Voir Suzanne Berger, Les paysans contre la politique, Paris, Seuil, 1976 (1 ère éd., 1972). 4 Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 1996, p. 79 s. 5 Eugen Weber, La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale. 1870-1914, Paris, Fayard, 1992 (1 ère éd., 1976); Maurice Agulhon, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Ir République, Paris, Seuil, 1979 (1 ère éd., 1970). 6 Peter Mac Phee, Les Semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 18461852. Classes sociales, culture et politique, Perpignan, Publications de l'Olivier, 1996.

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peuvent être recherchées dans l'expérience politique de la Révolution Française et des cahiers de doléances 1. Ces études et leurs divers modèles d'analyse font comprendre qu'il existe une très large gamme de nuances dans les processus de politisation, qui se déploient en des temps et des lieux différents2. Les travaux d'Alain Garrigou, Renaud Dorandeu et Eric Phélippeau en particulier ont montré que l'intelligence de la professionnalisation politique est indissociable de l'appréhension d'un ensemble de tensions sociales qui se sont tissées au fil du temps entre les membres de groupes sociaux concurrents dans divers espaces3. Cette approche exclut du même coup de faire comme si ces rivalités s'étaient inscrites au centre d'un processus unique et irréversible, à l'issue duquel les « anciens» notables auraient été systématiquement défaits par les « nouveaux» professionnels de la politique.
L'originalité des trajectoires des patrons-faïenciers

Les dirigeants de la faïencerie sont à la fois des entrepreneurs industriels et politiques. Le directeur de 1836 à 1870, Alexandre de Geiger, ne correspond pas à la figure traditionnelle du notable des campagnes ancré dans le «fief» familial: d'une part, c'est un industriel en milieu rural, d'autre part, il ne bénéficie pas d'une implantation locale immémoriale. Mais ce décalage va le servir sous le Second Empire. L'arrivée de Louis-Napoléon au pouvoir est pour lui une opportunité. Cela amène à travailler sur la politique nationale
1 C'est la position défendue par plusieurs historiens: Michelle Vovelle, La Découverte de la politique. Géopolitique de la Révolution Française, Paris, La Découverte, 1992 ; Charles Tilly, La Vendée: Révolution et Contre-Révolution, Paris, Fayard, 1970; ou Melvin Allen Edelstein, « La place de la Révolution Française dans la politisation des paysans », Annales historiques de la Révolution Française, avril-juin 1990. 2 Ce sur quoi insiste également Jean Joana, « Par delà les notables. Une socio-histoire des espaces politiques locaux sous la Ille République en question », in : Yves Déloye, Bernard Voutat (dir.), Faire de la science politique. Pour une analyse socio-historique du politique, Paris, Belin, 2002, pp. 137-154. 3 Alain Garrigou, Le vote et la vertu, op. cit., p. 205 s., et « La construction sociale du vote. Fétichisme et raison instrumentale », Politix, 22, 1993, pp. 5-42; Renaud Dorandeu, Faire de la politique... Contribution à l'étude des processus de politisation. L'exemple de l'Hérault de 1848 à 1914, thèse de science politique, Université Montpellier I, 1992, et « Les métiers avant le métier. Savoirs éclatés et "modèle notabiliaire" », Politix, 28, 1994, pp. 27-34 ; Eric Phélippeau, « La fin des Notables revisitée », in : Michel Offerlé (dir.), La profession politique. XIX-XX siècles, Paris, Belin, 1999, pp. 69-92, et plus largement L'invention de l'homme politique moderne. Mackau, l'Orne et la République, Paris, Belin, 2002.

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de promotion d'une élite nouvelle soutenue par le régime napoléonien. Pratiquement, les préfets doivent rechercher les candidats au Corps Législatif qui concilient le dévouement au chef de l'Etat et une popularité acquise par leurs compétences professionnelles et leur implication dans les secteurs économiques: un appel est lancé aux hommes nouveaux, autant techniciens que politiques 1. Les grands hommes d'affaires, traditionnellement à l'écart sous la monarchie censitaire, sont alors particulièrement bien représentés parmi le personnel politique du Second Empire. On peut citer le banquier Achille Fould, ministre d'Etat puis ministre des Finances, ou Armand Béhic, dirigeant du groupe Rothschild- Talabot, ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics de 1863 à 1867. Eugène Schneider, patron du Creusot, présidera même la Chambre à la fm de l'Empire. Cette proximité entre le pouvoir politique et le nouveau pouvoir économique du commerce et de la fmance s'explique par le projet bonapartiste de ne pas se contenter d'une majorité composée de leaders des anciens partis monarchistes et de conservateurs ralliés qui ont déjà servi les gouvernements précédents2. Contre les élites rurales traditionnelles, c'est tout particulièrement une notabilité industrielle qui est en mesure d'émerger; Alexandre de Geiger peut en tirer directement profit. Sans être spontanément formés à la politique démocratique, les citoyens entrent en masse en 1848 dans le jeu électoral et participent de ce fait à la politique des élites, dont ils sont alors dépendants3. C'est d'une conversion des électeurs à la «politique légitime» qu'il est alors question. Suivre le travail politique d'Alexandre de Geiger permet d'être attentif aux différentes dimensions de l'apprentissage

1 Patrick Lagoueyte, La vie politique en France au XIX siècle, Paris-Gap, Ophrys, 1989, pp. 55-65; et Raymond Huard, Le suffrage universel en France. 1848-1946, Paris, Aubier, 1991, pp. 69-100. 2 Ce que soulignent Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIX siècle, op. cil., pp. 74-76; Nicolas Stoskopf, Les patrons du Second Empire. Banquiers et financiers parisiens, Paris, Picard-Cenomane, 2002; Frédéric Barbier, La Maison Fould: finances et politique en France à l'époque contemporaine, Paris, A. Colin, 1991 ; Alain Plessis, De la fête impériale au mur des fédérés, Paris, Seuil, 1979 (rééd. 1996), pp. 52-53 et 76-79 ; Louis Girard, Alain Prost, Rémi Gossez, Les Conseillers généraux en 1870, Paris, PUF, 1976, p. 87. 3 C'est tout particulièrement le cas dans les milieux ruraux (comme l'arrondissement de Sarreguemines), ainsi qu'il ressort des travaux de Maurice Agulhon, « 1848, le suffrage universel et la politisation des campagnes françaises», Histoire vagabonde, Paris, Gallimard, 1. 3, 1996, et Eugen Weber, « La Deuxième République, la politique et le paysan» et « Comment la politique vint aux paysans », Ma France, Paris, Fayard, 1991.

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électoral. On retrouve ainsi la question du legs du Second Empire en la matière, trop souvent ignoré. Si la candidature officielle a restreint sensiblement le degré de la compétition électorale, le maintien du suffrage universel masculin et les nombreuses occasions de vote entre 1852 et 1870 ont, en revanche, contribué à la naturalisation de la procédure élective 1. Par sa continuité, sa régularité et sa généralité, l'élection a été un important vecteur de politisation. Or, le rôle d'électeur a été construit: «Attentifs à la manière dont les électeurs "font" l'élection, on oublie que l'élection a préalablement "fait" l'électeur », souligne Alain Garrigou2. A travers le cas de Geiger, on verra ici le problème posé par la prise en charge de la formation de l'opinion au moment où émerge la figure du citoyen. Trois types de contrôle des électeurs se mettent en place au même moment, mais avec une efficacité et un destin différents, à savoir un encadrement étatique, un encadrement social et un encadrement politique novateur. On a parfois résumé la pratique électorale du Second Empire dans le terme de «candidature officielle ». Les opposants républicains ont en général attribué leur défaite à celle-ci. Sans doute, le phénomène est loin d'être négligeable: le gouvernement avait de puissants moyens de peser sur le suffrage, en allant même jusqu'à l'illégalité et la fraude pure et
simple3

.

Or, c'est en partie pour battre

en brèche

le pouvoir

des

notables monarchistes et conservateurs ruraux que la candidature officielle a été mise en place. Alexandre de Geiger est en situation d'en bénéficier face à d'autres compétiteurs locaux. Cela dit, les interventions gouvernementales s'insèrent elles-mêmes dans un ensemble plus vaste de pressions qui accompagnent de façon quasi « naturelle» la possession d'un certain pouvoir social - que ce soit celui du grand propriétaire, du grand usinier ou de l'Eglise. En particulier, les industriels sont de plus en plus nombreux à briguer avec succès les suffrages. Ces nouveaux notables sont pour le pouvoir des candidats idéaux, capables d'apporter un contingent de voix suffisant pour faire la décision, précisément parce que, tels les Schneider, ils font jouer à leur profit à la fois leur pouvoir propre et

1 Voir Alain Rouquié, Guy Hermet, « Pour l'analyse des systèmes autoritaires», dossier de la Revue Française de Science Politique, 25(6), 1975, p. 1077 s. ; et Bernard Le Clère, Vincent Wright, Les Préfets du Second Empire, Paris, A. Colin, 1973. 2 Alain Garrigou, Le vote et la vertu, op. cit., pp. 14-19. 3 Patrick Lagoueyte, Candidature officielle et pratiques électorales Empire (1852-1870), thèse d'histoire, Université Paris 1,1991. sous le Second

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l'autorité que leur délègue le gouvernement1. A la tête de la grande entreprise locale, Geiger prend place dans un tel mouvement. Cet encadrement étatique et social du vote est entretenu par la symbolique et l'imagerie populaire, destinées à conquérir des populations inégalement ouvertes à la compréhension de discours idéologiques. Maurice Agulhon a tracé les voies de la recherche dans ce domaine2. Mais, avant la Troisième République, le Second Empire a poussé très loin l'utilisation politique des monuments, des images et autres chansons autour de la légende napoléonienne. Bernard Ménager suggère notamment que Louis-Napoléon s'est servi des almanachs, éléments privilégiés de la culture populaire, pour susciter puis maintenir l'attachement du monde rural au régime3. A la fin de l'Empire, la lutte électorale est devenue plus ardente et, si le régime triomphe sans difficulté, ses candidats doivent se mobiliser eux aussi. Le type de campagne électorale qui caractérisera la Troisième République prend forme: malgré les déviations constatées, les expériences de l'Empire ont acclimaté le suffrage universel en France4. Outre les comités électoraux qui se sont développés bon gré mal gré dans les années 1860 - cercles notabiliaires mais aussi républicains -, les candidats bénéficient de l'appui de la presse (titres officiels d'abord, premières manifestations de la presse d'opinion après la libéralisation de son régime juridique par la loi du Il mai 1868). Mais dans un pays où, malgré les progrès de l'instruction, les échanges oraux restent indispensables, les réunions et les tournées électorales s'imposent comme le meilleur moyen de l'emporter. A travers le travail spécifique de conquête des suffrages mené par les dirigeants de la faïencerie dans l'arrondissement de Sarreguemines, il est question de modernisation politique par un investissement personnel fort et innovant dans ses modalités pratiques. L'engagement novateur d'Alexandre de Geiger peut s'expliquer par l'ambiguïté de sa position dans le cadre local; il doit en faire toujours plus afin d'être intégré parmi les élites municipales et d'être reconnu par la population. Cette situation

1 Raymond Huard, Le suffrage universel en France, op. ci!., pp. 81-86 ; Michel Offerlé, « Les Schneider en politique », art. ci!. 2 Maurice Agulhon, Marianne au Combat: l'imagerie et la symbolique républicaines de 1789 à 1880, et Marianne au pouvoir: l'imagerie et la symbolique républicaine de 1880 à 1914, Paris, Flammarion, 1979 et 1989. 3 Bernard Ménager, Les Napoléon du peuple, Paris, Aubier, 1988. 4 Raymond Huard y insiste, Le suffrage universel en France, op. cit., pp. 86-100.

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singulière reflète l'importance des mécanismes locaux d'appropriation de l'élection et, par là, de défmition de la notabilité. Le notable traditionnel est catholique et le soutien de l'Eglise de première importance sous le Second Empire pour celui qui brigue des mandats électifs. L'Empire est «l'apogée des curés de campagne », plus que jamais au centre des communautés villageoises, alors que le maire voit son autorité réduite du fait de sa nomination par le sous-préfet - au besoin en dehors du Conseil municipall. Même le préfet ne parvient que difficilement à contrecarrer l'influence des prêtres et de l'évêque: Yves Pourcher et Bernard Ménager l'ont largement souligné2. Dans cette terre de foi catholique particulièrement fervente qu'est l'arrondissement de Sarreguemines, le protestant Geiger a une religion qui va être dénoncée. Par ailleurs, la localisation frontalière est propice à l'émergence de figures identitaires spécifiques - ce qu'a montré Michel Hastings à Halluin3 qui peuvent être analysées comme le résultat de rapports particuliers à l'Etat, au centre politique et aux élites nationales. Cette question se pose avec acuité à ceux qui, tels les directeurs de la faïencerie de Sarreguemines, se réclament les porte-parole d'un territoire en périphérie. Dans une société rurale aux communications encore lentes et à l'économie cloisonnée, les notables sont le principal lien social entre les régions françaises et la capitale. Aussi, l'inégale proximité du pouvoir d'Etat introduit une discrimination à l'intérieur même de la classe dirigeante, puisqu'il est fait un usage partisan des moyens de l'Etat central: le patronage du centre politique vient doubler le patronage local4. Les dirigeants de la fabrique jouent localement sur la conformité aux orientations nationales et sur le patriotisme français, composante de première importance du bonapartisme populaire dans une région aux portes des pays germaniques, où un conflit possible avec la Prusse occupe toujours les esprits. Dans ces circonstances, l'origine allemande d'Alexandre de Geiger devient une ressource
1 Yves Pourcher, Les maîtres de granit, op. cit., p. 31 s. ; Annie Moulin, Les paysans dans la société française. De la Révolution à nos jours, Paris, Seuil, 1988, pp. 114-117. 2 Yves Pourcher, « L'opposition de l'administration et du clergé, préfecture et évêché en Lozère au XIXe siècle », Etudes rurales, 101-102, 1986, pp. 75-201 ; Bernard Ménager, Les Napoléon du peuple, op. cit., pp. 121-133. 3 Michel Hastings, Halluin-la-Rouge. 1919-1939. Aspects d'un communisme identitaire, Lille, PU de Lille, 1991. 4 Voir Christophe Charle, Histoire sociale de la France au XIX siècle, op. cit., pp. 4245, et Les Hauts Fonctionnaires en France au XIX siècle, Paris, Gallimard-Julliard, 1980, p. 36 s.

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d'accusation pour ses adversaires. Ainsi, suivre les notables de la faïencerie dans leur travail politique, c'est aussi approcher les répercussions locales des politiques nationales du régime napoléonien, celles de sa politique étrangère et celles liées à l'évolution des relations internationales. Les spécificités de la situation frontalière mosellane sont accusées avec la guerre de 1870. L'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne, qui suit la chute du Second Empire, va poser aux successeurs d'Alexandre de Geiger - Paul de Geiger, son fils, et Edouard Jaunez, son gendre - la question du rapport au centre politique, des identités pertinentes et du territoire, redéfmis dans une entité nouvelle entre la France et l'Allemagne (le Reichsland ou Terre d'Empire) 1. La politique nationale du Reich fraîchement unifié essaye de concilier les intérêts des grands propriétaires fonciers de l'Est les Junkers prussiens en particulier - et ceux de la bourgeoisie d'affaires, bénéficiaire de la Révolution industrielle, qui prospère plus à l'Ouest (Ruhr...)2. Bismarck fait entrer ces différentes forces dans son système de gouvernement et laisse ainsi toute sa place au monde de l'entreprise, du commerce et de la fmance dans le Reichsland, à la condition que ces acteurs se rallient au régime allemand: là est toute la difficulté pour les directeurs de la faïencerie, dans un arrondissement où eux-mêmes ont jusqu'à présent cultivé le sentiment patriotique français. A ce moment, on voit comment les patrons et les relations au sein de l'entreprise - même construite comme un monde clos - dépendent des politiques centrales, de la nature de l'Etat et des identités (nationales...) à construire. C'est dans ce contexte bien particulier que la compétition politique et électorale s'avive à Sarreguemines. A partir d'une situation qui diffère du modèle de la politisation en France sous la Troisième République3, nous pouvons jeter un éclairage singulier sur la question du «décalage des mentalités» en matière d'élections. Comme le note Yves Déloye, l'analyse des processus de politisationet, par là, celle des transformations de la notabilité - doit se préoccuper de «l'absence de synchronisation entre l'introduction des nouvelles technologies électorales et l'évolution, plus lente, des

1 V oir les travaux de François Roth, Lorraine, France, Allemagne. Un parcours d 'historien, Metz, Serpenoise, 2002, notamment pp. 33-70. 2 Serge Berstein, Pierre Milza, L'Allemagne. 1870-1991, op. cit., pp. 19-39. 3 Voir par exemple Michel Offerlé, Un homme, une voix. Histoire du suffrage universel, Paris, Gallimard, 1993.

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conceptions de la politique qui donnent son sens à l'activité électorale» 1. L'expérience française a connu à la fm du XIXe siècle de nombreuses controverses sur la défmition légitime de la citoyenneté électorale: les élites républicaines voyaient dans l'acte du vote l'expression d'une opinion politique individuelle et éclairée, tandis que les élites catholiques et notabiliaires se déclaraient plus ou moins ouvertement hostiles à ce principe de souveraineté nationale qui les dépossédait partiellement de leur influence sur des électeurs qu'elles s'étaient jusque-là attachés collectivement2. A Sarreguemines, le problème est plus complexe encore: après 1870, le clivage national France-Allemagne occupe le devant de la scène politique, interférant en permanence avec les différentes variables habituellement privilégiées dans l'analyse: la classe sociale, l'âge, l'appartenance religieuse, etc. Dès lors, la conjoncture économique et toute autre sphère de l'activité humaine, même privée, deviennent localement des dimensions de la conjoncture politique3. Durant trois décennies, l'individu-citoyen de Moselle-Est se défmit prioritaire ment par rapport à son appartenance à cette communauté imaginaire qu'est la nation4, qui se prête à ce moment de conflit aux usages multiples et contraires des tenants de l'identité française, du germanisme ou encore d'un « particularisme» régional aux contours des plus changeants. Henri Contamine a montré combien, au XIXe siècle, la Moselle vibre à l'unisson de la nation française. Pourtant, ce département est situé dans une zone de contacts entre les mondes roman et germanique depuis le Haut Moyen-Age. A l'époque moderne, la France a marqué peu à peu des points sur l'Empire allemand et reporté sa frontière de l'Est au-delà de la limite des langues, intégrant les Lorrains germanophones de la région de Sarreguemines. Le français s'est imposé comme la langue de l'administration et de la fraction instruite de la société, tandis que les masses rurales parlent non plus le hautallemand mais divers patois germaniques. Les patriotes allemands ont trouvé là une preuve incontestable de la germanité de cette région. 1815 a été le premier coup d'arrêt aux prétentions françaises sur le

1 Yves Déloye, Sociologie historique du politique, op. ci!., pp. 91-92. 2 A ce propos, Yves Déloye, Ecole et citoyenneté. L'individualisme républicain de Jules Ferry à Vichy: controverses, Paris, PFNSP, 1994, pp. 122-132. 3 Sur cette problématique, Alain Ganigou, « Conjoncture politique et vote », in : Daniel Gaxie (dir.), Explication du vote, op. cit., pp. 357-384. 4 Voir Benedict Anderson, L'imaginaire national. Réflexions sur l'origine et ['essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996 (1 èreéd., 1983).

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Rhin et sur la Sarre; 1871 est une reconquête de toutes les terres allemandes et une avancée en pays roman puisque Metz, ville française de tradition, est incorporée au Reichl. Dans ce contexte, l'affmnation d'un «fait lorrain mosellan» n'adopte pas une voie unique et varie dans un «entre-deux» un peu flou, au rythme des poussées germanisatrices et des manifestations de francophilie2. Dans ces conditions, comment contrôler le vote? le personnel politique? les conjonctures guerrières même? A chaque fois, les dirigeants de la faïencerie s'efforcent d'intégrer ces désavantages, voire de les transformer en ressources. Cependant, les contraintes deviennent de plus en plus pesantes. Aussi, le pouvoir des directeurs, initialement indivis, se spécifie. Cette différenciation entre le pouvoir économique, politique, social, culturel, etc., est tardive et douloureuse. A ce moment, la maîtrise «totale» de l'espace local par les patrons faïenciers n'est plus possible. Un certain rapport au temps On aurait tort de prononcer une condamnation globale du genre monographique; celui-ci peut être tout à fait fécond si on prend garde de ne pas faire du « local un lieu clos à l'intérieur duquel se limitent les relations de pouvoir », mais d'appréhender cet espace social comme «un lieu d'interactions et de transactions entre des acteurs disposant de ressources différentes (et inégales), aussi bien locales (héritage familial, prestige social, responsabilités dans des organisations locales, etc.) que nationales (appartenances à la direction d'un parti, positions de pouvoir dans l'appareil d'Etat, capital social ou culturel garanti par une institution, etc.) »3. En l'espèce, saisir la production paternaliste d'un «bassin de pérennité »4 sarregueminois suppose de tenir les relations établies avec d'autres espaces, d'autres univers: la monoindustrie, les situations frontalières, les réseaux
1 Henri Contamine, Metz et la Moselle de 1814 à 1870. Etude de la vie et de l'administration d'un département au XIX siècle, thèse d'histoire, Université de Nancy, 1932. 2 V oir la thèse d 'histoire de François Roth, La Lorraine annexée. Etude sur la Présidence de Lorraine dans l'Empire allemand, Université Nancy II, 1973, publication de l'Université, 1976. 3 Jean-Louis Briquet, Frédéric Sawicki, « L'analyse localisée du politique. Lieux de recherche ou recherche de lieux? », Politix, 7-8, 1989, pp. 6-16. 4 Selon l'expression d'Annie Laurent, « La magie du nom », in : Claude Patriat, JeanLuc Parodi (dir.), L 'hérédité en politique, Paris, Economica, 1992, p. 177.

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régionaux ou parisiens, la politique napoléonienne puis bismarckienne vis-à-vis des élites de l'économie et de la finance, etc. De la sorte, la construction de frontières patronales renvoie rien moins qu'à l'histoire du Second Empire, des relations internationales, de l'Allemagne impériale, à l'histoire des religions (catholicisme-protestantismelaïcité), à l'histoire du combat républicain ou socialiste contre les milieux bonapartistes ou conservateurs... Les spécificités de la recherche ressortent ainsi: la singularité d'une notabilisation « mixte », à la fois industrielle et politique, et la complexité de la « clôture territoriale» dans un espace frontalier contesté. Le temps présente ici une dimension stratégique. Nous sommes d'abord confrontés à des reconstructions: les entretiens réalisés avec d'anciens ouvriers et employés de la faïencerie montrent la construction d'un âge d'or de l'entreprise paternalistel. La mémoire orale livre une multitude d'informations vécues ou entendues, interprétées par chacun en fonction de ses expériences, de son âge et de ce qu'il vit au moment où se déroulent les entretiens, dont le domaine de validité se comprend dans des conditions sociohistoriques et interactionnelles toujours spécifiques2. En évoquant les souvenirs d'enfance ou les dires des générations précédentes, on arrive à remonter jusqu'au tout début du XXe siècle. Rencontrer les « anciens» de la fabrique permet de dépasser l'usage problématique des collectifs pour restituer aux «hommes communs» leur place dans les processus étudiés3, et pas simplement focaliser sur quelques «témoins privilégiés» (des élites en général), dont l'élection est également l'exclusion de tant d'autres acteurs4. Ceci est d'autant plus important que toutes les personnes interrogées ont longuement évoqué
1 Nous nous appuyons sur deux séries d'entretiens menées en 1994 puis en 1997-1998, ainsi que sur l'exploitation d'interviews réalisées par le personnel du Musée Régional de Sarreguemines (MRS) en 1985, disponibles sur bande son au Musée. 2 On se permet de renvoyer sur ce point de méthode à nos articles: « Mémoire(s) du travail et travail de la mémoire. Place et absence du discours militant dans les récits de vie des "anciens" d'une entreprise paternaliste », Regards sociologiques, 23, 2002, pp. 99-112 ; et « Quand le souvenir fait lien... De la délimitation des domaines de validité des énoncés recueillis par le sociologue en situation d'entretien », Sociologie du Travail, 44(2), 2002, pp. 175-191. 3 Voir notamment la mise en garde de Paul Veyne, « L'histoire conceptualisante », in : Jacques Le Goff, Pierre Nora (dir.), Faire de l'histoire, 1. 1 : Nouveaux problèmes, Paris, Gallimard, 1974 , p. 75 s. 4 Les remarques d'Etienne Chadeau, « Les "modernisateurs" de la France et l'économie du XXe siècle. Note sur quelques ouvrages d'histoire d 'Histoire du Temps Présent, 9, 1982, pp. 22-35. immédiate », Bulletin de l'Institut

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