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Les Trois Chemins de L'Aire aux buffles

De
418 pages

Ce récit autobiographique retrace « la vie ordinaire » d'une vietnamienne, des années 1944 à 1995. Hanh, dont le prénom signifie « bonne conduite », grandit au milieu des rizières près du delta du Mékong. Son parcours est marqué par trois bouleversements historiques : la colonisation française, la guerre civile entre nord et sud et la victoire des communistes. Victimes de persécutions, ses parents commerçants fuient leur village pour s'installer à Saïgon. Son grand-père-ci sera cruellement assassiné peu de temps après par les Viêt Cong et la maison de sa grand-mère brûlée. La petite fille curieuse devient une adolescente consciente des enjeux politiques qui gangrènent son pays. Suite à l'avénement du Communisme, elle constate que, malgré la solidarité, son quotidien ne s'améliore pas. Après le décès de son mari, elle se bat avec courage pour vivre dignement, cumulant les emplois pour permettre à ses enfants de faire des études. Ayant atteint la cinquantaine, elle se remarie et part vivre en France, pays qui lui offre la liberté de penser et de vivre sereinement comme elle l'entend, loin de la « folie guerrière ». Le cœur serré, elle repense à son « pauvre pays qui manque de l'essentiel » dans ce témoignage authentique d'une indéniable valeur historique.


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-22733-9

 

© Edilivre, 2016

Les Trois Chemins de L’Aire aux buffles

 

A PROPOS DES APPELLATIONS EN VIETNAMIEN.

Les Vietnamiens observent strictement le sens de la hiérarchie au sein de la famille comme dans la société. Cette hierarchie donne des précisions sur le rang occupé par chacun vis-à-vis de son interlocuteur. Le Vietnamien a en général trois noms. En outre, il a un quatrième nom qui est un numéro d’ordre, celui de sa naissance par rapport ses frères et sœurs. Prenons exemple du nom NGUYEN VAN LONG :

– NGUYEN : le nom de famille ou patronymique.

– VAN : nom intercalaire, en général VAN pour les hommes et THI pour les femmes.

– LONG : prénom.

Le nom suivant l’ordre de naissance dans la famille, par tradition, débute par deuxième et non premier : HAI pour l’aîné(e) puis troisième BA, quatrième TU, cinquième NAM ect…

On distingue dans la famille les branches aînées, les branches cadettes, le côté paternel, le côté maternel et les parents par alliance. Dans la société, les appellations réciproques sont aussi conditionnées par la place qui revient traditionnellement à chacun. Les appellations suivants sont les plus courramment utilisées dans le Sud Viet-Nam.

AU NIVEAU DES ARRIERE-GRAND-PARENTS ET DES AIEULS.

– ÔNG CÔ : arrière-grand-père paternel.- Bà CÔ : son épouse.

– ÔNG NÔI : grand père paternel. -Bà NÔI : grand-mère paternelle.

– ÔNG NGOAI : grand père maternel. -Bà NGOAI : grand-mère maternelle.

(ÔNG et Bà : désignent les générations qui ont précédé les parents)

AU NIVEAU DES PARENTS.

– BAC : oncle, grand-frère du père. (En société on appelle aussi BAC quelqu’un de la même génération mais plus âgé que le père).

– BAC GAI : femme d’un BAC.

– CHU : oncle, petit frère du père.(en société, un ami plus jeune que le père.

– THIM : épouse d’un CHU.

– CÔ : tante, sœur du père.

– DI : sœur de la mère.- DUONG : époux d’une CÔ ou DI.

– CÂU : oncle, frère de la mère. -MO : épouse de CÂU.

QUANT AUX FRERES, SŒURS, COUSINS, COUSINES.

– ANH : grand frère ou le cousin fils d’un grand frère ou d’une grande sœur de ses propres parents. On appelle aussi ANH, le mari de CHI.

– CHI : grande sœur ou cousine, fille d’un grand frère ou d’une grande sœur de ses propres parents. On appelle aussi CHI, la femme d’un frère.

– EM : frère ou sœur plus jeune.

Les frères, sœurs, cousins, cousins et cousines peuvent se substituer à leurs enfants respectifs et employer des appellations mentionnées plus haut au niveau des parents. Par exemple :

– Adulte, un grand frère peut appeller son petit frère CHU, ou sa sœur, petite ou grande CÔ pour plus de confornité familial.

L’ordre de naissance d’une personne dans la famille permet d’éviter parfois des confusions pour désigner tel oncle ; tel tante, tel frère, telle cousine… Pour ce faire, on ajoute aux appellations énumérées ci-dessus, le numéro d’ordre de naissance et éventuellement le nom personnel de la personne. Pour éviter des confussions on peut ajouter éventuellement un numéro d’ordre dans la famille par exemple, NGUYEN VAN LONG est aussi appelé NAM parce qu’il est le cinquième fils de ses parents. Il est donc appelé selon sa position dans la famille par ses interlocuteurs de BAC /ou CHU, CÂU/ NAM, etc… Si nécessaire, on ajoute son nom personnel LONG, il devient peut-être BAC NAM LONG, ou CHU NAM LONG…

Enfin, le tutoiement n’est utilisé qu’au sein de la famille quandles grandes personnes s’adressent aux enfants. Il est aussi utilisé par les amis de même âge, par les camarades de classe.

– TAO : je, moi. Par politesse, il faut utiliser TÔI.

– MAY : tu, toi. Par politesse, il faut utiliser, selon le cas : ÔNG (monsieur), Bà (madame) ou ANH, CHI, CHU, BAC…

Citation

 

« La route est difficile, non pas par les montagnes et les rivières comme obstacles mais à cause du manque de courage pour les franchir. »

(Nguyên Thai Hoc, révolutionaire vietnamien,
a été exécuté le 17/06/1930 par les Françcais.)

Chapitre 1
Chemin faisant vers la maison
de grand-père maternel

1946

La matinée est vraiment calme. Le soleil déjà haut, dépasse la rangée des bambous près de la porte devant la maison. Ses rayons précoces pétillent sur les tiges des fleurs “Princesse” aux couleurs émeraudes. Sa douce chaleur fait ouvrir les fruits de “pomme de lait”, dont la peau délicate est vert tendre comme des jeunes feuilles de bananier. L’astre les pare ainsi de leurs plus beaux atours. En silence, Hanh trace un ensemble de dessins géométriques, pour jouer à la marelle.

Hanh joue seule dans la très vaste cour ensablée du jardin. Madame Tu et son mari habitent là. Leur maison est située sur l’axe routier principal de la province de Bên-tre et du district de Thanh-Phu, au carrefour menant au fleuve Cô-Chiên. On a nommé ce nœud routier l’Embranchement de “l’Aire aux buffles”. En effet, une légende populaire ancienne nous apprend qu’il y avait en ce lieu un grand marais aux eaux salées où se regroupaient des buffles sauvages. Le couple a trois enfants, la fille aînée est âgée de dix ans, Hanh, la fille cadette, a quatre ans tout juste, et le dernier, un garçon, vient d’avoir trois ans. Tous les deux exercent, pour vivre, les métiers de sériciculteurs, de tisserands et de commerçants. Ils tiennent aussi une boutique bazar-épicerie à l’intention des gens du voisinage. La famille a une vie relativement aisée. Annuellement, ils disposent de la récolte du riz d’une dizaine d’hectares situées à proximité du marché et peuvent être évaluées à quelques centaines de boisseaux de 40 litres de paddy stockés dans les deux silos de la maison. Le commerce est le vrai métier de Monsieur Tu, car il en fit l’apprentissage avec son père d’origine chinoise dès l’enfance.

A l’embranchement de l’Aire aux buffles, les gens désignent Madame Tu et son mari par le surnom de “Tu Boutique” (dans le Sud du Viêt-Nam, on ne s’adresse pas à quelqu’un en l’appelant par son nom patronymique ou son petit nom, mais par son rang familial dans l’ordre des naissances. L’aîné des enfants est cependant appelé “Hai”, c’est-à-dire “Deuxième”).

– Oh ! Hanh ! A quoi joues-tu ?

Hanh joue à la marelle et saute à cloche pied avec un bel entrain se servant d’un fragment de brique comme palet. Elle se redresse sur ses deux pieds, adresse son plus beau sourire à son cousin et lui répond :

– Je joue à la marelle ! S’il te plaît ! Viens jouer avec moi !

Le cousin de Hanh s’appelle Bon, il a un an de plus qu’elle. Il est le fils de sa tante, Di Ba, la grande sœur de sa mère.

– Non, je n’aime pas jouer à la marelle. Tous les deux, nous allons rendre visite à Grand-père maternel. Ce sera plus plaisant, et puis, chez Grand-père, il y a plein de bonnes choses à manger, du maïs, des cacahuètes, des patates douces, et beaucoup d’autres choses.

– Oh oùi, j’aimerais y aller. Grand-père cultive toutes sortes de plantes délicieuses, et mère m’a dit qu’il va arracher les patates douces aujourd’hui, et il vient de cueillir le maïs.

Les deux enfants sont très satisfaits de leurs idées. Ils rentrent chercher les chapeaux, puis, se tenant par la main, ils traversent la route et prennent un raccourci à travers champs. Ils longent les diguettes bordant les rizières, évitant la route empierrée qui allonge le trajet. Il est dix heures, le soleil ardent de Mars inonde l’immense rizière de ses rayons éblouissants.

La terre des rizières est craquelée et forme à présent un grand puzzle de figures géométriques ayant chacune une surface aussi large que trois mains aux doigts écartés. Parfois il y a des trous. Ce sont les empreintes laissées par les pattes des buffles quand ils marchaient à travers champs pour transporter la moisson. Le vent est fort sur la vaste étendue des champs, les deux enfants doivent se hâter davantage. Ils cherchent à éviter le soleil en suivant les sentiers ombragés en bordure des rizières, là où sont plantés des rangées de “trâm bâu” au feuillage luxuriant, leur souche est assez développée pour renforcer les diguettes qui limitent les rizières. Chaque année, les propriétaires se fournissent ici en bois destiné à servir de combustible. Ils coupent sans crainte, car les arbres, avec le retour de la saison des pluies, se développent vigoureusement, et redeviennent très touffus. Il s’agit d’une espèce d’arbre qui pousse facilement dans cette région, malgré la terre aride et l’eau saumâtre. Les feuilles ont un goût âpre, les fleurs blanches, teintées de vert pâle, cèdent la place, à la saison sèche, aux grappes de fruits verts, ronds et légèrement striés, dont les pépins sont très efficaces pour combattre les vers parasites de l’homme. Pendant les périodes de labourage et de repiquage du riz, ces rangées de “trâm-bâu” constituent des endroits de repos ombragés, agréables pour les paysans. Ils y prennent leur déjeuner, s’y désaltèrent, font un brin de causette, se racontent des histoires grivoises ou jouent aux devinettes, puis rient pour oublier leur pénible existence, adossés à la rangée des “trâm-bâu”, sous leur chapeau conique en feuilles de latanier leur couvrant le visage. Le chant mélodieux et doux des rossignols juchés sur le faîte des arbres les berce doucement, et les endort pour une courte sieste, réconfort pour ces hommes, paysans aux pieds nus, simples dans leur façon de vivre et de penser.

Le sommaire petit déjeuner, pris très tôt, dès quatre heures du matin, ne comprend, en général, que du riz gluant avec quelques petits poissons. Les rangées des “trâm bâu”, à la fois hautes et denses, servent encore d’abris à la population du village, chaque fois que les soldats français y débarquent à la recherche de Viêt-Minh, car d’habitude, ces derniers n’osent pas s’enfoncer loin dans les zones de rizières, considérées comme mystérieuses et incertaines.

Les deux enfants traversent les parcelles immenses des rizières. Leurs pieds butent les mottes de terre séchée et désunie. Ils s’efforcent de ne pas tomber dans les trous de pieds, laissés par les buffles. Les fragments de terre séchée pourraient être à la fois pointus et coupants. Le soleil est déjà haut. Les deux cousins ont déjà passé la grande rangée de “trâm bâu” et, à partir de là, il n’y a plus d’ombre. Hanh voit des milliers et des milliers de rayons solaires éblouissants, semblables à des eaux en mouvement au-dessus de leur tête, inondant et submergeant l’espace. Cependant, ils ne sont qu’à mi-chemin, et pour parvenir à la maison de Grand-père maternel, il leur faudra traverser encore deux ensembles de rizières. La fatigue commence à gagner Hanh. Elle regarde dans le lointaine la rangée de bambous qui lui donnera bientôt un peu de fraicheur. Sur la diguette un buffle, portant un homme sur son dos, rumine à loisir, il longe lentement les bambous en s’abritant à leur ombre rafraîchissante.

– Eh ! Cousin Bon, j’aimerais marcher là-bas, sous les bambous, le soleil ardent brûle mes pieds et je suis très fatiguée ! (à la campagne, les gens marchent généralement pieds nus)

– C’est impossible ! Nous devons traverser les rizières, la maison de Grand-père maternel se trouve vers la gauche, là-bas. Regarde, nous pouvons apercevoir au loin un groupe de maisons. Vas-y ! Encore un petit effort.

Hanh espère que le chemin n’est plus aussi long et que son cousin se trompe. Elle continue à avancer et fait attention en posant ses pieds sur les mottes de terre sans aspérités. Parfois, maladroitement, la petite fille tombe dans un des trous laissé par les pieds de buffle, elle ressent une forte douleur. Elle choisit les traces laissées par les “cô lua” ou traineaux à riz, que tirent les buffles pendant la saison des moissons, créant une piste relativement plate. “Cô”, sorte de moyen de transport à trainer, fabriqué avec des bambous. Durant la saison de la moisson, Hanh aime suivre ses cousins pour assister aux travaux dans les rizières. Elle demande l’autorisation de s’asseoir sur le traineau pour rentrer à la maison. L’odeur du riz mûr est pénétrante, et l’odeur de la boue un peu forte. Elle se répand dans l’air ambiant et suit les pas du buffle. Hanh se sent alors comme immergée dans ce parfum chaleureux sans artifice, et ce, chaque fois qu’on l’autorise à prendre place sur le “cô” avec le conducteur à ses côtés. Seuls les enfants sont autorisés à emprunter ce moyen de transport, car leur poids ne pèse pas trop sur le cou du buffle. Mais quand les traineaux sont surchargés de riz, Hanh doit alors rentrer à la maison à pied. Evidement. Sur le trajet de la maison à la rizière, le traineau étant vide, on peut y prendre place.

Les deux enfants hâtent le pas à travers les champs immenses, à perte de vue. Ils doivent rester très vigilants et font en sorte de ne pas poser leurs pieds nus sur les bouses de buffle, tout en pouffant de rire. Et puis, dans les trous laissés par les pieds des buffles, il y a quelquefois les excréments de l’homme. Car à la campagne, les gens ont l’habitude d’aller à la selle dans les champs déserts, ouverts au vent frais et considèrent que cette pratique a quelque chose de confortable et d’agréable pendant la saison sèche. Evidement, cela contribue aussi à la fertilisation de la terre.

– Nom de Dieu ! Je préfère avant tout aller “chier” dans les champs où l’on a de l’espace et où, grâce au vent, on peut se rafraîchir… les fesses !

Ainsi parle le Grand-père maternel de Hanh.

– Au-delà de ce groupe de petites rizières, nous arrivons n’est-ce pas, Bon ? J’aperçois déjà les buttes de terre d’alluvions (giông) de Grand-père, là-bas où c’est vert, n’est-ce pas ?

– Oui, ce sont bien les buttes appartenants à Grand-père, à qui d’autre cela pourrait-il être ? On va arriver. Mais passons d’abord par les buttes pour voir ce que Grand-père a planté.

Au de-là du groupe de rizières de petites surfaces, on se trouve devant un hameau tranquille. Au centre de l’immensité du ciel et la terre, annonçant une certaine qualité de vie de l’être humain dans le silence de la nature.

Les deux enfants grimpent sur les buttes de terre haute, les “giông” de leur Grand-père maternel où, saison après saison, il cultive différentes plantes vivrières produisant rapidement des denrées comme les haricots mungo, l’arachide, le maïs, les patattes douces, les potirons, les pastèques, selon la saison. Le Grand-père de Hanh est âgé cette année de cinquante ans, il travaille sans interruption toute l’année. A la fin de période de travaux dans les rizières, il s’occupe des plantes vivrières. Hanh est ravie :

– Grand-père a déjà récolté le maïs ; regarde, il ne reste que des souches. Et là aussi, il ne reste que quelques carrés de patates qui seront sûrement toutes arrachées demain.

Hanh et Bon courent en poussant des cris de joie, autour des carrés de patates et des souches de maïs. Ici, la terre est ameublie plusieurs fois par an par Grand-père. Elle ne fait donc pas mal aux pieds. Une petite patate émerge au-dessus de la surface de la terre, Hanh fouille la terre pour dégager le tubercule, puis l’arrache de ses racines. Elle la frotte avec une feuille de maïs séchée pour enlever la terre puis l’essuie contre son chapeau. Elle partage la patate en deux, en porte un morceau à sa bouche, la patate craque sous ses dents. Elle tend l’autre morceau à Bon :

– Tiens ! Mange ! Je viens de l’arracher !

Les deux cousins savourent avec plaisir la patate et profitent pleinement de la douceur du temps et de la sereinité.

Grand-père ne plante que des patates à chair blanche, car celles à chair potiron sont très peu farineuses.

– Eh là vous deux ! Depuis quand êtes-vous là ?

De la maison qui se trouve à proximité de la parcelle de terre potagère sort en courant une petite fille qui les interpelle. C’est la petite Huyên, la fille de Câu Sau (Oncle Sixième). Elle a à peu près le même âge que la petite Hanh.

– Nous venons d’arriver, nous nous arrêtons ici juste pour observer les patates et le maïs, nous allons maintenant chez Grand-père, répond Hanh à sa petite cousine.

– Je viens avec vous. Nous mangerons du maïs grillé là-bas.

S’entraînant mutuellement, les trois enfants se précipitent vers la maison de leur Grand-père. La maison est située sur le vaste carré de la butte des terres hautes. Cette dernière est au centre des parcelles de rizières de grande superficie, jusqu’à des dizaines d’hectares qui sont la propriété de grand-père. Grand-père a construit sa maison au milieu de ses rizières comme tous les paysans, dans le but de mieux les surveiller. C’est une maison couverte de tuiles et large de trois travées. Dans la grande cuisine se trouve des fourneaux en terre cuite et un bat-flan de bambou. On s’assoit sur ce meuble pour travailler. Entre la cuisine et les pièces principales de la maison appelées “maison supérieure”, Grand-père dispose de deux rangées de grandes jarres qui gardent en réserve l’eau de pluie provenant des deux toitures. Cette eau suffit annuellement pour la cuisine et l’eau potable. Quand vient la saison des courges, Grand-père laisse macérer ce fruit dans l’eau des deux jarres de la première rangée, qui est réservée à la boisson. Grand-père dit que cette eau est rafraîchissante et dissipe la fébrilité du corps pendant la saison chaude. Un hamac est installé à côté des rangées de jarres, et souvent Grand-père y fait sa sieste, profitant de la caresse du vent frais qui courre entre les deux toitures. Grand-père n’a pas élevé de cloisons de feuilles étanches dans cet espace vide, mais des cloisons à claire-voie avec des tiges de petits bambous. Au matin, quand le soleil se lève, on peut observer l’astre, d’un rouge vif, à travers la cloison de bambou, et en même temps sentir le vent venant de l’Est. La maison est orientée vers le Sud, c’est la raison pour laquelle il y fait toujours frais. Vers l’avant, et du côté oriental de la maison, il y a l’étable, qui est suffisamment vaste pour loger quatre buffles et un petit buffon. La bande de pigeons élevés par Grand-père partage l’étable avec les buffles. Ils se posent sur les traverses de bois de la charpente du bâtiment couverte de feuilles de palmier et même se permettent la familiarité de se poser sur les dos des buffles.

L’étable est une construction ouverte ne comportant pas de cloison et n’est recouverte que d’un toit de feuilles destiné à se protéger du soleil et de la pluie. Il y fait très frais. Une touffe dense de vieux bambous proches de l’étable apporte aussi une ombre agréablement fraîche. Il y a à ses côtés, deux grosses meules de paille pour nourrir les buffles à la saison sèche. Là aussi, Grand-père a installé un hamac, oncle Ân utilise souvent cet endroit pour lire ou faire sa sieste. Oncle Ân est le fils que Grand-père a eu avec sa quatrième femme ou Bà Muoi (Madame Muoi) comme l’appellent les petits enfants. Elle vit avec Grand-père dans cette maison avec leurs deux fils, Ân et Minh. La Grand-mère maternelle de Hanh est morte jeune. Grand-père occupe le rang d’ancien du village et a acquis un certain prestige auprès des gens.

En dehors de la grand-mère de Hanh qui lui a donné quatre enfants et de Bà Muoi, il a deux autres concubines avec lesquelles il a six enfants. Il ne vit pas avec ces deux dernières. Grand-père est ainsi père de dix enfants au total. Depuis le décès de Grand-mère, Grand-père n’habite plus la grande maison de “l’Aire aux buffles”, il la confiée à Câu Hai (oncle deuxième) et Câu Nam (oncle cinqième). Il a construit sa maison au milieu des rizières, dans la région “Mum”, pour y vivre avec Bà Muoi.

Grand-père, est en train de prendre place sur le hamac à l’arrière de la maison. Quand il entend les voix et les rires bruyants des enfants, il demande d’une voix forte :

– Oh ! Qui est-ce ? Les enfants, qui êtes-vous ?

– Nous trois, Huyên, Bon et Hanh. Les enfants répondent de concert. Nos respects, Grand-père, nous venons d’arriver.

– Venez ici que je puisse vous voir. C’est bien Bon et Hanh, n’est-ce pas ?

– Oui ! Les deux enfants accourent vers leur Grand-père et se tiennent près du hamac.

– Vos pères et mères sont-ils à la maison ?

– Oui, répond Hanh vivement.

– Sont-ils si occupés chez eux pour ne pas venir ici ?

– Voilà, Grand-père : mon papa est en train de surveiller les ouvriers tisserands. Maman est occupée à nourrir les vers à soie, et Di Ba aide Mo Hai à filer la soie.

– C’est bien ! Restez là pour jouer. Je vais demander qu’on fasse cuire du maïs pour vous. Vous allez prendre le déjeuner ici avant de repartir.

Grand-père appelle aussitôt à haute voix :

– Oh, mon épouse ! Les petits enfants viennent d’arriver. Donne leur du maïs à manger. Ou s’ils préfèrent du maïs cru qu’ils feront griller eux-même, et fais cuire beaucoup de riz car ils vont déjeuner avec nous.

Ba Muoi se trouve en ce moment à l’étable aux buffles. Elle a entendu l’appel et rentre dans la maison. Elle est en train de mâchonner du bétel et tient dans une de ses mains une chique de tabac.

– Bonjour les enfants. Je vais faire cuire du riz. Quant au maïs, les épis viennent d’être cuits ce matin même, ils sont dans le vaisselier là-bas, allez les prendre. Quand vous repartirez dans l’après-midi, vous en prendrez suffisamment pour les autres enfants chez vous.

Les trois enfants se ruent vers le vaisselier, l’ouvrent, prennent les épis de maïs et les mangent avec délectation. Grand-père est très grave et digne. Il parle peu, avec des manières raffinées, car il est notable du conseil communal. Cependant, il a beaucoup d’affection pour ses enfants et petits enfants. Dans la famille, à commencer par Câu Hai, jusqu’aux petits, tout le monde éprouve de la crainte pour lui. Quand Grand-père est sur le chemin de l’Aire aux buffles pour leur rendre visite, et sur le point d’arriver à la maison, c’est le silence dans les rangs et chacun vaque à ses occupations. Grand-père est un homme très laborieux. Et il déteste voir les enfants rester oisifs.

La parcelle de terre de l’embranchement de l’Aire aux buffles a une superficie d’environ deux hectares. C’est une propriété comportant aussi une maison, héritée des arrières Grand-parents de Hanh, et grand-père y a vécu à maintes reprises. A proximité de cette maison se trouve une maison solide, de style français, qui appartient à Ông Bay, qui est le frère benjamin de Grand-père. Cette maison est la plus vaste et la plus récente de la région. Depuis l’éclatement du mouvement de la résistance, chaque fois que les troupes du Viêt Minh passent par le village, ils demandent l’autorisation de séjourner dans cette maison. Ông Bay est le dernier fils et il a hérité de la part d’héritage réservée au culte des ancêtres, laissée par les arrières Grands-parents. Cette part comporte beaucoup de rizières et de terre, Ông Bay est ainsi devenu très riche. Sa maison est construite avec des briques et des tuiles importées de France. Grand-père a quitté l’embranchement de l’Aire aux buffles mais en général, au bout de quelques jours, il parcourt à pied presque deux kilomètres pour remonter ici et s’entretenir avec Ông Bay et il en profite aussi pour rendre visite à ses enfants et petits enfants, et éventuellement leur faire des recommandations lorsque cela s’avère nécessaire. Il continue à s’intéresser aux affaires de tous ses enfants. Le système des liens de parenté de la famille viêtnamienne est très rigoureux, les plus jeunes doivent respecter les plus âgés, c’est un tradition indiscutée. Les opinions des grand-parents et des parents sont sacrées même si l’on est en plein maturité.

Il est dix heures et demi passées, Ba Muoi a terminé les préparatifs du déjeuner. Hanh voit sur la table un grand bol de potage de courges-citrouilles et une assiette de perches-anabas cuites dans le nuoc-mam. Les courges-citrouilles proviennent du potager de Grand-père et les poissons ont été pêchés par Câu Minh à l’étang. Hanh, Huyên, et Bon déjeunent avec Grand-père et Ba Muoi, ainsi que Câu Ân et Câu Minh qui sont aussi de retour à la maison. Câu Ân apporte du riz pour être pilé au grand mortier. Celui-ci, actionné à l’aide des pieds, se trouve du côté du pagodon, près de l’embranchement de l’Aire aux buffles. Dans chaque village il y a un mortier de ce type, destiné à l’usage communautaire. Avec ce mortier, il y a le gros pilon fixé au bout d’une sorte de long fléau. Comme il est lourd à actionner, l’effort de plusieurs personnes qui appuient en même temps avec leurs pieds est nécessaire. Pour actionner ce genre de pilon et piler le riz, en général, les habitants d’un village s’aident mutuellement. Quant à Câu Minh, il est allé à l’étang surveiller ses poissons et renouveler la clôture de branchage afin de les protéger des voleurs.

C’est un excellent repas. Chaque fois qu’elle vient chez son Grand-père, il semble à Hanh que le repas y est meilleur, peut-être aussi parce qu’elle a faim après avoir parcouru presque deux kilomètres à travers champs. De plus, c’est plus agréable ici car le vent y est frais, parce qu’autour, il n’y a que des espaces vides. Le vent apporte aussi le parfum du chaume mélangé à la boue.

Quand le repas est fini, le soleil est presqu’au zénith, Hanh et Bon s’apprêtent à prendre congé de leur grand-père, mais Ba Muoi les arrête :

– Restez, amusez-vous en attendant que je lave et cuise les patates. Vous les emporterez à la maison.

Les deux enfants décident de rester. Huyên rentre vite chez elle pour s’occuper du petit frère et Mo Sau, enfin disponible, peut aller nourrir les cochons, car déjà, les cris des truies affamées résonnent dans toute la maison. Hanh et Bon vont jouer du côté de l’étable aux buffles et ensemble, ils prennent place sur le hamac à l’ombre de la touffe de bambous. Le chien Jaune a aussi fini de manger et vient se délasser près d’eux. De temps à autre, tout en remuant sa queue, il se redresse sur ses pattes, ce qui effraie la bande de pigeons qui s’envolent et viennent se poser sur la poutre de l’étable en roucoulant. Les yeux mi-clos, Grand-père est couché sur son hamac qui ne se balance pas, il est déjà endormi. L’après midi est très silencieux Hanh écoute les buffles qui piétinent tout en ruminant et entend aussi le crépitement du feu de bambou de Bà Muoi qui fait cuire les patates.

Soudain, des sons de corne leur parviennent depuis quelque part. Les deux enfants se redressent. Ba Muoi sort de sa cuisine en courant et tend l’oreille pour bien entendre, puis, prise de panique, elle se rue à l’intérieur et appelle grand-père :

– Ohé mon époux ! J’entends le son de la corne d’alerte, veux-tu te lever et aller voir ce qui se passe ? Les Français arrivent, n’est-ce pas ?

Grand père qui est en train de rêvasser, se dresse sur son séant. Hanh et Bon, entendant cela, sont verts de peur.

– Grand-père, nous rentrons à la maison, car si les Français arrivent, nos parents vont nous chercher.

– Les patates sont cuites, Juste un petit instant. Je vous en prépare un paquet, dit Ba Muoi.

Malgré la peur des Français, Hanh et Bon pensent à la marmite de patates, et ils restent pour attendre Bà Muoi. Cette dernière prend une serviette, enveloppe des patates, sorties à l’instant même de la marmite, puis avec nervosité, elle noue la pièce d’étoffe et la remet à Bon. Rapidement, les deux enfant saisissent leurs chapeaux, s’inclinent pour saluer Grand-père et Ba Muoi puis disparaissent à toute vitesse.

On entend au loin des bruits de moteurs d’avions, les Français arrivent au-dessus du village. Bon court devant, Hanh sur ses talons. Quand ils dépassent la maison de Câu Sau et atteignent les buttes de terre “giông” de Grand-père, les moteurs d’avions se font entendre plus distinctement. Bon s’affole et remet le paquet de patates chaudes à Hanh. Puis tout en courant devant, il regarde vers le ciel et scrute du côté d’où les bruits de moteurs d’avion leur parviennent. Le soleil de l’après-midi, oblique et ardent, l’oblige à se voiler les yeux avec ses mains. Puis soudain, il montre le ciel et crie :

– Ils arrivent, tu vois, là-bas, du côté gauche, de tous petits points noirs. Vite ! Courons !

Bon file, tête baissée et Hanh, effrayée, le suit, le paquet de patates serré contre elle. Les bruits sont tout près maintenant et agressent violemment les oreilles. Les deux avions se distinguent nettement dans le ciel et décrivent des ronds comme pour chercher des cibles. “Retourner chez Grand-père ? ”. les deux enfants se disent que c’est trop tard. Bon, sans penser à rien, court à travers les rizières en oubliant sa cousine derrière lui. Hanh s’efforce désespérément de le suivre, mais ses pieds, petits et faibles, tombent dans les trous laissés par les pattes des buffles. Elle tombe, tombe, et malgré la douleur intense, se remet debout et court derrière Bon. Elle hurle :

– Ohé ! Attends-moi ! S’il-te-plaît !

– Cours vite ! Ils sont au-dessus de notre tête.

Tout en continuant, Bon hurle vers l’arrière en direction de Hanh. De nouveau, la pauvre petite tombe, se relève et se remet à courir, le paquet de patates chaudes est toujours dans ses bras. “Si nous atteignons les bords où se trouvent les grands “trâm bâu”, nous ne tarderons pas à arriver à la maison”, pensent-ils pour s’encourager.

Ils arrivent enfin sur le bord des “trâm bâu” et courent tout en profitant de l’ombre des arbres. A la fin du couvert des arbres, de nouveau ils doivent traverser les rizières.

“Tac tac tac tac”…, les deux avions ont découvert les deux petites silhouettes et commencent à faire feu. Bon entend les détonations, il hurle :

– Ils tirent sur nous, dépêchons-nous ! Courons sans nous arrêter, nous sommes presque arriver à la maison !

– Attends-moi ! Je suis tombée et j’ai très mal !

En pleurant, la petite fille s’efforce de le suivre, tremblante de peur. Elle surveille les deux avions qui tournoient dans le ciel et qui font feu sur eux. Un grand trou de patte de buffle la fait tomber encore une fois. La douleur est atroce. Ses deux pieds nus sont déjà ensanglantés, mais la peur est encore plus terrifiante que la douleur, elle repart et court à fond de train, et jamais, au grand jamais, elle n’a couru aussi vite.

Ils ont atteint la bordure de la rizière, là où, sur la diguette, il y a une touffe de bambous, et de l’autre côté de ce rideau de verdure, c’est l’embranchement de l’Aire aux buffles. Les enfants reprennent courage.

– Hanh ! On arrive, dépêche-toi ! Mets-toi à l’abri sous les bambous si non…

Hanh file vers la diguette aux bambous comme si elle avait des ailes, alors que les deux avions continuent à tracer des cercles dans le ciel avec des tirs de plus en plus nourris. Ces avions ratissent toujours la région à la recherche des Viêt Minh avant le débarquement des troupes.

Quand elle atteint la touffe de bambous derrière le pagodon, Hanh a moins peur, car à partir de là, les maisons masquent la fillette qui peut ainsi courir sans difficulté et pénétrer dans le hameau où la présence des habitants la rassure. Bon ne court plus, et attend Hanh. Les deux avions arrêtent leur recherche et s’éloignent. Les deux enfants courent, se dirigent vers la route empierrée et la maison. Cô Tu vient de s’apercevoir du retour des enfants, et l’inquiétude disparaît de ses yeux pour faire place au soulagement.

– Les enfants, où étiez-vous ?