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LES URGENCES AFRICAINES Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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MPERENG), Histoire du Congo Kinshasa indépendant.
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l’enracinement et conséquences sur le développement en
Afrique, 2012.
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2012.
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d’indépendance ou de dépendance ?, 2012.
Sylvain Tshikoji MBUMBA, Le pouvoir de la paix en Afrique
en quête du développement, 2012. Sous la direction de
Alphonse Zozime TAMEKAMTA
Éric Wilson FOFACK




LES URGENCES AFRICAINES

Réécrire l’histoire, réinventer l’État






























© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96371-9
EAN : 9782296963719






Aux Professeurs Salvador Eyezo’o et Léonard Sah
en reconnaissance à leur encadrement et leur estime.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Entre la tourmente de Berlin, le mépris colonial et
l’insouciance stratégique actuelle, s’inscrit l’urgence de la
pensée. Il s’agit, au-delà de l’euphorie festive ayant marqué
la commémoration de cinquante ans d’indépendance de
plusieurs pays africains, de questionner les politiques et d’en
dégager les imperfections, les déconvenues et les vicissitudes.
Car les cinquantenaires africains semblent n’avoir pas créé
une rupture, mais plutôt une fréquente permanence. Sous le
prétexte de garantir l’efficacité de l’action gouvernementale
et d’en assurer la rentabilité, les gouvernants africains se
déploient à inscrire l’affirmation démocratique au cœur de la
construction juridique de la société politique. Aussi, le
principe de liberté est-il marqué comme élément
d’approfondissement de l’État moderne, se voulant souple et
inclusif.
Cette étude s’invite, sans prétention d’en maîtriser tous
les contours et les théories, au banquet de l’analyse politique
et historique de la sociologie du pouvoir en Afrique. Partant
du glissement insidieux opéré par les États africains
modernes dans le passage d’une existence nationale à une vie
internationale, elle inscrit les démocraties matrimoniales, la
monarchisation et le néo-patrimonialisme au cœur de la
construction des sociétés étatiques fauves. Il s’agit, à
proprement parler, des entités qui prospèrent dans l’espérance
politique débridée et la rhétorique de l’espoir. En
conséquence, au nom mal dissimulé de l’existence des
oligarchies rentières, l’Afrique s’échappe à son propre
contrôle.
Au-delà de la technologie du management politique à
élaborer, du langage politique à concevoir et du progrès à
initier, existent des urgences. La première urgence, se
rapportant à l’histoire, recommande que l’Afrique s’offre à
elle-même. Ainsi, ses flétrissures, ses échecs et ses succès
7 devraient être acceptés et portés par la postérité afin
d’éclairer et d’inspirer la conscience collective africaine. La
deuxième urgence est liée à l’État à réinventer. En effet, il est
généralement pointé comme détenteur exclusiviste de la
violence et des richesses. Bien plus, son fonctionnement
inscrit la société au cœur des "chaos permanents".
C’est en rapport à ces urgences que les contributeurs
ont accepté de promener leur regard exercé dans la
conjoncture historique d’une Afrique post-guerre froide,
ayant pour souci de réduire la prégnance du désespoir, de
l’injustice, du conflit permanent sur le continent.
PREMIÈRE PARTIE
L’AFRIQUE AUX AFRICAINS
OU L’URGENCE DE SE RÉVÉLER
À SOI-MÊME










I
L’AFRIQUE CENTRALE ENTRE
REFUS
ET HÉSITATIONS DANS LA
DYNAMIQUE D’INTÉGRATION SOUS-
RÉGIONALE
1Alphonse Zozime Tamekamta
Introduction
Si à l’évidence l’Afrique centrale présente une
homogénéité culturelle propice à son intégration sous-
régionale plus profonde et plus aisée, il est tout aussi vrai
qu’elle est perçue comme un échec au triple plan politique,
économique et géopolitique. Tantôt comme une simple
incantation de conjonctures, tantôt comme une juxtaposition
2de "démocratures" ou encore comme une sorte
d’immatriculation ethnique, l’Afrique centrale est un grand
malade qui attire à son chevet la plus complète brochette de
spécialistes en tout genre, économistes, politiciens ou
politologues, diplomates ou juristes. Pendant ce temps, le
discours politique et diplomatique présente cette même sous-
région, criblée de misère, courbée sous le poids de la dette

1Professeur des lycées d’enseignement général, Doctorant en Histoire des
relations internationales, Université de Yaoundé I (Cameroun).
2Il s’agit selon Achille Mbembé, des États qui ne sont ni des démocraties,
ni des dictatures. C’est donc comprendre qu’il s’agit des États qui
conçoivent et font exécuter des modèles de perception des structures
mentales, d’équipements mentaux, les formes de conscience à leurs
peuples. Pour plus de détails, lire A. Mbembé, Afriques indociles,
christianisme, pouvoir et État postcolonial, Paris, Karthala, 1988, 244
pages.
11 financière. En réalité, plusieurs avis s’accordent pour situer
l’origine du mal-être de cette sous-région autour de 1960. Si
pour certains l’ancienne métropole (France) est responsable
du mauvais sort qui s’abat sur l’Afrique centrale, pour
d’autres, la responsabilité est imputable au piétinement du
processus d’intégration. En effet, l’éphémère espoir suscité
par les indépendances et mal entretenu par l’OUA/UA, s’est
mué en urgence de constituer un espace d’intégration digne
de ce nom. Malgré la pertinence du contenu du Plan d’action
1de Lagos , repris en 1991 par le Traité d’Abuja, le retard de
la sous-région s’est accru. Pourtant, elle est au point de vue
chronologique et conceptuel, la sous-région par laquelle
l’esprit d’intégration a pris corps sur le continent. Cette
antériorité de l’idée, voire du processus d’intégration en
Afrique centrale justifie l’indispensabilité d’en dégager le
bilan plus de quatre décennies après Brazzaville. Pour les
sceptiques, ces quarante années ont été un gâchis
innommable car le processus d’intégration de la sous-région a
marqué le pas sur place. Les optimistes, par contre, fondent
de grands espoirs sur la CEMAC, succédané de l’UDEAC.
La récurrence de ce débat exige une analyse critique
minutieuse de tous les éléments structurateurs de
l’intégration. Il s’agit d’abord du compromis manqué entre
membres de l’AEF/UDE, des statut et rôle du secrétaire
général de l’UDEAC. Une esquisse de bilan de l’UDEAC au
moment du transfert de l’héritage à la CEMAC clos le débat.


1Acte final du sommet extraordinaire de l’OUA en 1980 tenu à la suite de
l’échec du sommet de Cancùn pour l’instauration d’un Nouvel ordre
économique international, il exige le renforcement des cercles
concentriques de solidarités pour un réel développement du continent.
12 I- Le compromis manqué entre les membres de
l’AEF/UDE avant et après 1960
Il est facilement admis que la mise en place de
l’UDEAC est le résultat des efforts consentis par des pays ex-
colonies dans un espace régi par le droit et l’intérêt de la
puissance coloniale française. En conséquence, le phénomène
colonial fondamentalement complaisant, donc inégalitaire, a
inspiré le texte géniteur de l’UDEAC et légitimé tout débat
sur le leadership sous-régional.
A- Le traité institutif de l’UDEAC :
élément fondamental de désintégration de l’Union
L’AEF, créée en 1910, s’est présentée comme un cadre
dans lequel s’est réalisée la volonté de la France d’étendre,
depuis Paris, sa toile de domination. Sortir des cendres de
l’AEF, revient à nier inexorablement et à juste titre son
authenticité. En effet, au sein de l’AEF, les relations
politiques et économiques entre les territoires d’Afrique
centrale avaient un double objectif : d’abord, l’intensification
de ces échanges a permis à terme de concevoir un modèle
d’administration et un schéma de perception mentale unique
et harmonisé dans tout empire colonial. Ensuite, ces relations,
surtout économique et stratégique, visaient à accroître les
rendements budgétaires de l’AEF. La déclaration du
Gouverneur général Angoulvant selon laquelle : "Le
Cameroun constitue, tant sur le point de vue géographique
qu’économique, un complément indispensable de l’AEF. Le
moyen Congo et l’Oubangui Chari n’en sont que
1l’hinterland" le démontre clairement.

1Lire à ce sujet J. Koufan, "Les relations entre le Cameroun et l’AEF.
oChronique d’une annexion avortée (1916-1921)", Terroirs, n 1, 1991 et
D. Abwa, Commissaires et Hauts commissaires de la France au
Cameroun (1916-1960) : ces hommes qui ont façonné politiquement le
Can, Yaoundé, PUY, 2000, p. 13.
13 L’analyse de l’UDEAC en tant qu’organe régulateur de
la dynamique d’intégration sous-régionale est complexe.
Quelques indices peuvent justifier le vide juridico-
administratif de cette structure. D’abord, le traité de 1964
apparaît aujourd’hui comme un instrument juridique
obsolète ; le résultat d’un mauvais compromis. La
1présomption d’homogénéisation , l’extrême cloisonnement
des États résultant des contradictions et de l’imprécision de
certaines dispositions du traité institutif démontrent
clairement l’inadéquation des textes et actes en rapport avec
les principes généraux. En exemple, l’usage récurrent du
terme concertation au lieu d’intégration est une sérieuse
dérogation au principe de l’union douanière.
Ensuite, l’absence des moyens de coercition est une
entorse qui a validé des éventuelles incompréhensions et
légitimé tout sentiment de frustration. C’est comprendre que
l’UDEAC est restée rabougrie, faute de parlement ou de cour
de justice. En conséquence, les différends se comptant par
dizaines, les égoïsmes toujours redoutables et les crises de
plus en plus complexes ont inhibé tout effort intégrateur. La
déclaration du président tchadien François Tombalbaye au
moment du retrait de son pays de l’union en 1968, témoigne
de la gravité de la frustration subie : "… nous avons constaté
au sein de l’UDEAC une tendance à la colonisation indirecte
entraînant une stagnation… Nous avons été on seulement
lésés mais ulcérés parce que dans l’UDEAC, certains n’ont
2que leurs propres intérêts" .
Enfin, l’inefficacité des organes de la structure et la
confidentialité dans laquelle les grandes décisions sont prises
à l’UDEAC sont d’autres carences constatées dans le
fonctionnement de la structure. En somme, l’UDEAC est

1D. G. Awoumou Côme, "La coexistence CEEAC-CEMAC : une
onécessité ?", Enjeux, n 17, octobre-décembre, 2003, p. 23.
2 oPropos de F. Tombalbaye, Marchés tropicaux, n 1173, mai 1968, p-p.
1201-1202.
14 restée cloîtrée et envenimée par des regrettables débats autour
du ou des leadership(s).
B- Le Cameroun de la crédibilité sous-régionale
au leadership grippé
Ce qui peut tenir lieu de crédibilité sous-régionale du
Cameroun se résume en l’ensemble des raisons pour
lesquelles le secrétariat général de l’UDEAC lui a été confié.
Entre autres raisons, les réalités physiques, sociopolitiques et
économiques qui présentent fondamentalement
d’inestimables enjeux.
Au plan géopolitique et historique, le Cameroun, du fait
de sa situation, assure une connexion entre différents pays de
l’Afrique centrale. Le port de Douala assure ainsi les
transactions vers les pays situés sur la dorsale continentale.
Le particularisme historique du Cameroun lié à sa triple
colonisation allemande, française et britannique, a
probablement contribué à renforcer efficacement sa
crédibilité à l’échelle sous-régionale.
Au plan culturel et humain, le Cameroun, tantôt
assimilé à une Afrique en miniature, tantôt à un bouillon
ethnique, se présente comme un assemblage d’agrégats
culturels. Ce résumé sociologique et anthropologique est
constitué de plus de deux cents sept ethnies avec quelques-
1unes (Moundang, Baya, Fang…) étendues aux pays voisins .
La densité démographique et surtout le dynamisme de la
population sont autant d’atouts qui font dire du Cameroun
qu’il a une population travailleuse qui ne recule devant aucun
2sacrifice pour obtenir des résultats toujours plus valorisants .
Ce dynamisme a conféré au Cameroun un grand honneur et

1Lire H. Bourges, C.Wauthier, Les 50 Afriques : Afrique des grands lacs,
Afrique centrale, océan indien, Paris, Seuil, 1979, p. 222.
2D. Abwa, "Cameroun, moteur essentiel de l’intégration régionale en
Afrique centrale ?" in D. Abwa et als, Dynamiques d’intégration
régionale en Afrique centrale, Tome 2, Yaoundé, PUY, 2001, p. 503.
15 un considérable prestige. En conséquence, le pays a attiré
durant des décennies, des étrangers toujours séduits. Un
représentant gabonais au parlement français laissait d’ailleurs
entendre qu’il préfère être second au Cameroun que d’être
1premier Gabon .
Au plan politique, la prise de position du président
Ahidjo contre la politique internationale discriminatoire et sa
détermination à dénoncer les frayeurs du siècle font de ses
discours de véritables mises en garde. Selon lui, il n’est pas
question de rebâtir les relations entre les États mais de les
rendre équidistants au bénéfice de l’intégrité. À cette option
militante, il faut ajouter la présence régulière du Cameroun
aux grands rendez-vous sous-régionaux. Entre 1964 et 1982,
le président Ahidjo a tenu (peut-être sans le savoir) le pari
d’assister si non à tous les sommets de l’UDEAC.
Au plan économique, le potentiel énergétique et la
diversité du tissu industriel ont prédestiné le Cameroun a joué
un rôle régulateur de la sous-région. Malheureusement, il ne
le fera qu’imparfaitement car à l’urgence de la nécessité
d’une véritable intégration, s’oppose la vivacité et la rigueur
d’un pseudo-leadership. Le débat sur le leadership que
Georges Awoumou Côme présente en des termes
"complaisants" de "couple Cameroun-Gabon" est
anachronique. En effet, il s’est inscrit dans le contexte
africain dominé par la désolation issue de l’échec de la
conférence de Cancùn de 1981 au Mexique, l’urgence d’une
mise en route rapide du Plan d’action de Lagos, les angoisses
économiques de la décennie 1990, les impositions iques monstrueuses et restrictives de la Communauté
internationale. Éléments de compréhension des frustrations
de toute part, ces exigences ont accentué la décrépitude de
l’UDEAC. Qu’a fait donc la Cameroun autrefois leader ? Il a
brillé par son silence et son absence, rendant réel tout débat

1Entretien avec Ambroise Foalem, 77 ans, ancien secrétaire général de
l’UDEAC, Yaoundé, lundi 12 avril 2004.
16 autrefois virtuel sur son remplacement. L’augmentation de la
production pétrolière du Gabon autour de 1986 et le
déploiement "ostentatoire" de sa diplomatie lui ont valu la
récompense d’abriter le siège de la Bourse des valeurs
mobilières de la sous-région que le Cameroun "conteste".
En conséquence, le franc dialogue entre "co-leaders"
s’est rompu, encouragé par des suspicions parfois banales. Le
meilleur à tirer parti de ce jeu déconcertant semble être la
Guinée Équatoriale qui a su usé de ses pétrodollars, résumant
probablement l’intégration à la hauteur du nombre de barils
de pétrole produits. L’UDEAC aurait pu tenir sinon la moitié
de ses promesses au moment où les États se redoutaient.
Malheureusement, le secrétaire général est resté rapporteur
des réunions sans nulle autre prérogative.
II- Le secrétaire général de l’UDEAC :
roi sans royaume, sans trône et sans couronne
Deux caractéristiques profondes rendent compte de ce
qu’à l’UDEAC, le secrétaire général est resté pendant
longtemps un simple gestionnaire du personnel. Entre
hésitations, balbutiement et l’engagement disproportionné
des chefs d’État, il a assisté, impuissant, à une union mal
négociée par les dirigeants d’Afrique centrale.
A- Hésitations du pouvoir politique et balbutiement
du secrétariat général entre 1982 et 1991
Le secrétariat général de l’UDEAC en tant que
responsable de l’efficacité des services administratifs et de
l’organisation de l’appareil exécutif a été astreint à trois
réalités distinctes :
Le secrétaire général de l’UDEAC est resté une
personnalité sans pouvoir de décision en dépit des
prérogatives juridiques que lui confère l’article 20 du Traité
modifié. C’est dire que dans la réalité, il n’a pu rendre de
manière autonome aucune décision concernant le personnel
17 de son administration. Au lieu d’être un véritable "chef
d’orchestre", le secrétaire général est longtemps resté un
fonctionnaire qui dirige, qui applique les résolutions
générales sans détenir de pouvoir de refus, d’amendement ou
d’une disposition. Le professeur Jalloh le fait remarquer en
ces termes : "les organisations africaines sont des
organisations intergouvernementales avec le pouvoir de
décision dans les mains de l’élite politique et es bureaucrates.
Les employés des secrétariats régionaux ne jouent que des
1rôles secondaires ou des rôles d’exécution" .
La deuxième réalité est que le secrétaire général est un
homme sous l’autorité du président en exercice du conseil de
l’UDEAC. Conformément à son statut prévu par le Traité
institutif, le secrétaire général de l’UDEAC est placé sous
l’autorité directe du président en exercice du conseil. Si on
analyse profondément cette disposition, on s’aperçoit alors
que chacune de ses décisions et de ses actes doit faire l’objet
de l’appréciation du président en exercice du conseil. Même
si quelque fois, ce dernier apporte une caution morale à tout
acte de secrétaire, il est à noter qu’à bien des égards, cette
2contribution morale se distille et devient des instructions . Ce
glissement malheureux fait dérogation au Traité de l’UDEAC
qui stipule que l’ensemble du personnel ne peut ni solliciter,
ni recevoir d’instructions d’aucun gouvernement ou d’aucune
3entité nationale ou internationale . Avec cette interférence du
président en exercice du conseil dans l’administration de
l’UDEAC, on aboutit à la vulnérabilité de l’autorité du
secrétaire général. Au-delà des préoccupations

1Professeur Jalloh cité par J. Constantin, "L’intégration régionale en
Afrique noire. Esquisse sur dix années de recherches", Revue française
odes sciences politiques, vol. XXII, n 5, octobre 1972, p. 1110.
2A. Z. Tamekamta, "De l’UDEAC à la CEMAC : Bilan de la gestion du
secrétariat général de 1982 à 1998 ", Mémoire de Maîtrise en Histoire,
Université de Yaoundé I, 2004, p. 23.
3Traité institutif de l’UDEAC, article 19, chapitre 3.
18 administratives, il devra faire face à des contestations plus ou
moins ouvertes de son autorité par ses collaborateurs.
Cette démonstration s’avère être la troisième réalité
sus-mentionnée. Il s’agit en fait d’une des carences de l’esprit
d’intégration faite de méfiance née de la contestation de
l’autorité du secrétariat général. Par exemple, le secrétaire
général adjoint est l’œil de "Libreville à Bangui". Il devait
adresser un rapport annuel au gouvernement de Libreville, lui
rendant compte des affaires intérieures de la structure. C’est
d’ailleurs ce que faisait Ambroise Ngoye Mbongo, courant
1décennie 1980 . Il était "examinateur" et "rapporteur" du
comportement général non seulement des Gabonais, mais
aussi de tout fonctionnaire sous sa conduite. Ce déploiement
subtil du Gabon au sein du secrétariat de l’UDEAC est un
handicap à l’intégration sous-régionale car chaque personnel
était devenu "un empire dans un empire".
B- L’enthousiasme en saccades des chefs d’État
entre 1991 et 1998
Les avis s’accordent pour imputer aux chefs d’État de
la sous-région d’Afrique centrale, l’essentiel de la
responsabilité dans le piétinement du processus d’intégration.
Plusieurs indices rendent compte de l’engagement alterné de
méfiance des chefs d’État et confirment à ce titre leur
responsabilité.
Le premier indice est l’interposition des micro-États. À
l’origine, le congrès de Berlin de 1885 qui a légitimé la ruée
des puissances occidentales vers le continent noir. Malgré les
indépendances si durement acquises en 1960 au prix du sang
parfois, les nouveaux États souverains africains,
viscéralement rattachés aux métropoles, s’investissent à
construire l’unité nationale. L’UDEAC a donc été confrontée
aux problèmes dont le principal est la cristallisation des

1Ambroise Foalem, ancien secrétaire général de l’UDEAC, septuagénaire,
entretien du 12 avril 2004 à Yaoundé.
19 nationalismes. La nette décision entre les États, confirmée par
la difficile mise en application de la convention sur la libre
circulation est devenue un argument irréfutable que l’Afrique
centrale est demeurée plurielle au sein de l’UDEAC. Les
diverses suspicions débouchant sur de graves incidents
diplomatiques justifient cette analyse. L’absence d’unanimité
qui caractérise les chefs d’État par rapport à certains projets
est le signe que la recherche du bien commun à l’intérieur de
l’union n’est qu’un leurre.
Le deuxième indice est la consolidation des rapports
bilatéraux privilégiés avec des partenaires restreints. Constat
d’une servitude volontaire, l’UDEAC ne pouvait
véritablement fonctionner car les États de la sous-région ont
évolué en rang dispersé. Ils ont préféré de simples accords
bilatéraux au lieu de renforcer leur unité. La France, alors
premier partenaire des pays d’Afrique centrale, a renforcé son
empire économique dans la sous-région. Elle a consolidé son
pré-carré en Afrique centrale avec davantage une dépendance
1des pays vis-à-vis du trésor français . En conséquence, les
États de la sous-région sont restés dans une logique
d’assimilation au point où chacun des États, pris
individuellement, échange davantage avec la France qu’avec
2les pays voisins .
Le troisième indice est l’inertie et le désistement des
chefs d’État au sommet de Bata. La réunion de Bata du 15 au
20 décembre 1992 s’est tenue au moment où
l’internationalisation de l’économie et la constitution des
blocs économiques exigeaient de l’Afrique centrale un
ajustement efficient de son économie. Cette réunion s’inscrit
également dans la logique des moments de réflexions et de
sauvetage de l’UDEAC. Malheureusement, le sommet de

1Hubert Kamgang, quinquagénaire, ancien cadre supérieur à l’UDEAC,
entretien du 03 novembre 2004 à Yaoundé.
2Pour plus d’informations, lire l’Annuaire statistique du Cameroun, 1983
et 1997.
20 Bata a été une simple formalité, car il a apporté la preuve
éclatante de l’inefficacité commune des chefs d’État à
1s’accorder sur des projets immédiats . Bata a été un "non-
sommet" car largement boycotté par des chefs d’État.
L’absence des présidents camerounais, tchadien et
centrafricain traduit le manque d’engouement et le peu
d’intérêt qu’ils ont accordé aux questions sous-régionales.
Au demeurant, tous les projets à examiner à Bata ont
été reconduits et les échéances prorogées. L’incidence directe
est le retard constaté dans la mise en œuvre des décisions ou
l’auto-marginalisation de l’Afrique centrale par rapport aux
normes internationales.
III- Du piètre mirage de l’UDEAC
à l’espoir en demi-teinte de la CEMAC
Véritable kaléidoscope, l’UDEAC n’a atteint que de
moitié ses missions. Elle est plus restée dans les intentions
que dans les faits. Après plusieurs décennies de vie difficile,
elle a cédé la place à la CEMAC qui tente, bon gré mal gré,
de forger une intégration dans une sous-région fractionnée et
fragmentée.
A- Force et faiblesses de l’UDEAC
pendant 34 ans de survie
Le plus grand mérite de l’UDEAC c’est d’avoir existé.
En dehors de ce mérite, l’UDEAC a réalisé quelques
modiques exploits avant et après 1982. L’émission et la
stabilité de la monnaie ont accéléré le processus d’intégration
économique. Ce processus a milité en faveur de la création de
la BEAC, née de la convention de coopération monétaire
signée le 22 novembre 1972 à Brazzaville. L’intégration
monétaire par laquelle les États membres ont décidé

1V. Thierry, "UDEAC : Intégration régionale en panne", Jeune Afrique
oÉconomie, n 164, février 1993, p. 84.
21