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Les volontaires cubains dans la défense de la République espagnole

De
289 pages
La Guerre civile espagnole a été l'occasion d'une solidarité internationale sans précédent dans la lutte contre le fascisme. Cuba a été le pays qui, eu égard à son nombre d'habitants, a fourni le plus de combattants pour la défense de la République espagnole. Pourtant la proximité de la guerre d'indépendance de Cuba - contre l'Espagne - et ses séquelles ne laissaient pas entrevoir une aussi forte participation. Comment expliquer pareil revirement ?
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Les volontaires

cubains espagnole

dans la défense de la République
1936 - 1959

@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole

2008 75005 Paris

polytechnique;

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05364-9 EAN : 9782296053649

Denise Urcelay-Maragnès

Les volontaires cubains dans la défense de la République espagnole
1936 -1959

La légende rouge

L'Harmattan

Recherches Amériques latines Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Recherches Amériques latines publie des travaux de recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend du Mexique et des Caraïbes à l'Argentine et au Chili.

Dernières parutions Bruce JNO-BAPTISTE, La dynamique identitaire de la Dominique: quelles stratégies pour un petit État caribéen
anglophone, 2008. Laurent FONTAINE, Paroles d'échange et règles sociales chez les Indiens yucuna d'Amazonie colombienne, 2008. Rodrigo CONTRERAS OSORIO (coord.), La Gauche au pouvoir en Amérique latine, 2007. José PINEDA QUEVEDO, Espace et archéologie au Pérou. Lecture spatiale des sociétés préhispaniques, 2007. Porfirio MAMANI-MACEDO, La société péruvienne du XX siècle dans I 'œuvre de Julio Ramon Ribeyro, 2007. J. GONZALES ENRIQUEZ, Les Yaqui. Mexique septentrional. Un manuel d'ethnographie appliquée, 2007 Rodrigo CONTRERAS OSORIO, Une révolution capitaliste et néoconservatrice dans le Chili de Pinochet, 2007. Renée Clémentine LUCIEN, Résistance et cubanité. Trois écrivains nés avec la révolution cubaine: Eliseo ALBERTO,
Léonardo

PADURA

et Zoé VALDES,

2006.

Alexis SALUDJIAN, Pour une autre intégration sudaméricaine. Critiques du Mercosur néo-libéral, 2006. Philippe FRIOLET, La poétique de Juan GELMAN Une écriture à trois visages, 2006. André HERAcLIO DO RÊGO, Littérature et pouvoir. L'image du coronel et de la famille dans la littérature brésilienne, 2006. Marguerite BEY et Danièle DEHOUVE (sous la dir.), La transition démocratique au Mexique. Regards croisés, 2006. Marie-Carmen MACIAS, Le commerce au Mexique à l 'heure de la libéralisation économique, 2006.

Prologue

« Ni el libro europeo, ni el libro yanqui daban la clave dei enigma hispanoamericano. » José Marti

On venait de m'offrir un recueil de témoignages et de biographies succinctes de combattants cubains, intitulé Cuba y la defensa de la Republica espanola (1936-1939)1. Une liste de pas moins de 732 brigadistes clôturait l'ouvrage. J'avais en quelque sorte « découvert» la forte participation, dans la Guerre civile espagnole, de plusieurs centaines de volontaires d'un peuple caraïbéen, notre grand voisin cubain. La solidarité combattante de plusieurs centaines de Cubains faisait problème au regard du long passé colonial de la Grande île et des dures guerres d'indépendance (1868-1878, 1895-1898) contre la puissance colonisatrice espagnole. On sait qu'à la paix, et à compter de 1902, les Cubains se détournèrent de l'ancien maître déchu; certains, comme l'anthropologue Fernando Ortiz, regardèrent vers le Nord, après une critique sévère de l'Espagne décadente et impérialiste. Curieusement, les Espagnols ne quittèrent pas Cuba; de nouveaux flux de population espagnole, importants et continus, se déversèrent dans l'île, ravivant les conflits entre les travailleurs des deux nations en même temps que les liens intercommunautaires jusque dans les années 30. Partant, qu'est-ce qui avait changé à I'heure de la décision de défendre la Répu1. Ram6n Nicolau Gonzâlez, Cuba y la defensa de la Republica espanola (1936-1939), Ed. Politica, La Habana, 1981. Avertissement au lecteur: les fonds d'archives, la presse, les témoignages écrits et les sources orales sont portés dans les notes de bas de page. Tous les mots soulignés dans une citation l'ont été par leur auteur. Sauf indication contraire, les traductions de l'espagnol au français sont de moi, D.V-M.

5

blique espagnole? Comment fut dépassée la discorde entre les deux communautés? L'engagement ne pouvait donc s'appréhender par la seule conviction de la justesse de la lutte contre le fascisme. D'autres raisons résidaient dans les sentiments à l'égard de l'Espagne et des Espagnols. Leur bouleversement lors du pronunciamiento du 18 juillet 1936 exigeait un retour sur leurs manifestations tout au long de la République de Cuba. Cependant, le changement des représentations de l'Espagne et des Espagnols suffit-il à expliquer le départ pour l'Espagne de centaines de Cubains? Les «liens de sang », qui furent aux yeux de nombre d'hispanistes, d'historiens et même de témoins de la guerre, l'une des raisons de l'engagement cubain, avaient-ils joué dans le soutien à la République? Comment expliquer que les Cubains avaient constitué un fort « contingent» 1 de volontaires en 1936 ? Pourquoi ces hommes avaient-ils pris le bateau pour, ironie de l'histoire, défendre l'Espagne? Etait-ce par antifascisme et internationalisme comme semblait l'admettre la majorité des témoins à l'instar des autres volontaires internationaux ou y avait-il une spécificité cubaine? Les autres Antillais des anciennes colonies espagnoles avaient-ils défendu la République espagnole aussi massivement? D'autres textes abordaient la question, mais il ressortait qu'une étude restait à faire pour comprendre la singularité de l'engagement cubain. Plusieurs voyages à Cuba s'imposèrent afin de rencontrer des acteurs de la guerre et collecter des sources et des témoignages écrits et oraux. Il s'agissait ensuite de diriger mes investigations vers l'Espagne2. Je devais également me tourner
1. Le terme « contingent)} ne désigne nullement un groupe détaché de l'armée nationale cubaine. Il ne s'agit que de la dénomination de l'ensemble des volontaires cubains localisés. 2. Cette orientation fut encouragée par Pierre Broué. Lettre de novembre 1998 : « [...] le cas des volontaires cubains est à part. Je crois que très nombreux ont été ceux qui ont été versés directement dans l'armée républicaine. En ce cas les papiers se trouvent dans les archives classiques, Ministère de la Guerre, Archives de la Guerre civile à Salamanca [...] ». 6

vers les Etats-Unis d'où étaient partis de nombreux Cubains incorporés dans le bataillon nord-américain Abraham Lincoln. Cependant, Victor Berch, vétéran de la guerre d'Espagne, responsable de la bibliothèque de la Brandéis University conservant les documents concernant ce bataillon, me signifia que les informations, très réduites sur les volontaires cubains, apparaissent dans une de ses publications, African Americans in the Spanish Civil War1. Afin de suivre le chemin des combattants, la prospection s'imposa dans les archives de la Préfecture de police de Paris, les archives départementales des ports de l'Atlantique et des départements français ayant accueilli les camps de concentration pour Espagnols et Internationaux, les archives diplomatiques de Paris, celles de la SDN et de la Croix-Rouge Internationale siégeant à Genève. Les premiers dépouillements de documents -liste d'hospitalisés et de soldats des unités internationales et espagnoles2, dépêches de surveillance des frontières, correspondance des familles, témoignages - apportaient de nombreuses données propres à établir une sociologie des combattants de même qu'une nouvelle liste de ces hommes complétant celle qui a été constituée par l'Institut d'Histoire de La Havane. Il me restait à retracer le long périple de ces hommes, de leur pays au front, puis du front aux camps jusqu'au retour à Cuba. Une manière en quelque sorte d'approcher ce que Manuel Tunon de Lara appela « el palpito de los combatientes »3.

1. Victor Berch, African Americans in the Spanish Civil War: « This Ain 't Ethiopia, But It'll Do », Editor Danny Duncan Collum, New York, 1992. Lettre du 17-11-1998 : « Outside of a few books, there is little archival material in our collection on the Cubans and only very little on those Cubans who were living in the United States at the time. That little bit can be found in the book' African Americans in the Spanish Civil War'. » 2. Arch. General Militar Avila, AGMA, CGG 5 L. 276 C. 5, Liste de volontaires étrangers au service des « rouges». 3. Préface de Manuel Tunon de Lara in Pedro Mateo Merino, Por vuestra libertad y la nuestra. Andanzas y rejlexiones de un combatiente republicano (1936-1939), ed. Disenso, Madrid, 1986, p. 3. 7

Chapitre I Historiographie de l'engagement cubain

« He tenido una idea maravillosa, me voy a Espana, a la revolucion espanola. Alléi en Cuba se dice, por el canto popular jubiloso: , no te mueras sin ir antes a Espana '. Y yo me voy a Espana ahora, a la revolucion espanola, en donde palpitan hoy las angustias dei mundo entero de los oprimidos. »1 Pablo de la Torriente Brau

Antifascisme, défense de la République et de la démocratie espagnoles, prolongement du combat national: ces positions résument celles de tous les combattants étrangers. Pour les Internationaux, la situation intérieure de leur pays semblait trouver dans ce combat sa solution2. Il y avait là pour tous une reprise des mots d'ordre du Comintern diffusés par les commissaires politiques et la presse de guerre chargés d'instruire et de former les combattants3. Mais se limiter à cet éclairage unique de l'engagement en Espagne ne permet pas d'approcher les spécificités propres à chaque groupe national qui n'ont pas manqué de pousser ces hommes au combat. Quelque 200 témoignages écrits et oraux de volontaires cubains, dont l'un des points communs, significatif: est la parti1. Pablo de la Torriente Brau, Peleando con los milicianos, Editora Politi~ La Habana, 1987, p. 22. 2. Hugh Thomas, La Guerra Civil Espanola, Ed. Grijalbo Mondadori, Barcelon~ 1976, vol. I, p. 489 et p. 491. 3. Voir Mirta Nuiiez Diaz-Balart, La Prensa de guerra en la zona republicana durante la Guerra Civil espanola (1936-1939), Thèse de doctorat, Faculté des Sciences de l'information, Université de Madrid, 1983, 3 1.,6 vol. 9

cipation à la lutte contre la dictature de Machado (1925-1933), frappent par leur grande homogénéité aussi bien dans la justification de la participation à la guerre en Espagne que dans le récit de la guerre mêmel. Chacun souligne l'internationalisme exemplaire des Cubains dans la lutte antifasciste pour la défense de la République et du Front populaire. La lutte contre le fascisme y apparaît comme la prolongation de la lutte contre Machado et Batista. Cependant, le fait que la majorité des témoignages aient été écrits entre 1979 et 19842, soit quarante ans au moins après la fin de la guerre, permet de penser que le souvenir de la motivation première - celle qui a poussé chacun à partir - a été modifié à la fois pendant la guerre par le discours officiel et par la situation de Cuba à la date du témoignage. L'un des organisateurs de la solidarité à Paris, le poète Félix Pita Rodriguez, montre bien ce qu'a pu être le processus de transformation des sentiments premiers à l'égard de la Guerre d'Espagne. Dans un entretien accordé en 1978, il dit: « Je suis retourné en France peu après le Congrès avec une transformation idéologique complète3. J'étais politiquement un révolutionnaire émotionnel, sans aucune base théorique. Mais mon séjour en Espagne, l'expérience de cette manifestation, ce que j'ai vu de la guerre, m'ont mûri profondément et pénétré au plus profond de mon cœur. Je commençai à dévorer des livres, des journaux et des revues marxistes. »4 Ainsi, nombre de volontaires ont pu s'engager comme Pablo de la Torriente Brau qui écrivait en 1936 : « J'ai eu une idée merveilleuse: je vais en Espagne, dans la révolution espagnole. »5 Ou comme Juan Breâ qui était préoccupé avant tout par l'avenir de la révolution so-

1. Voir une partie de ces témoignages in Ramon Nicolau, Cubay..., op. cit. 2. Document non répertorié, IHMCRS. 3. L'Association des écrivains pour la défense de la culture avait décidé en 1935 de célébrer son congrès à Madrid. Malgré la guerre, le gouvernement républicain accepta de recevoir les congressistes, in Alejo Carpentier « Espafia bajo las bombas I», 12-9-1937, Cronicas, t. II, Arte Y Literatura, La Habana, 1976, p. 207. 4. Alberto Alfonso Bello, Juan Pérez Diaz, Cuba en Espana. Una gloriosa pagina de internacionalismo, Ed. de Ciencias Sociales, La Habana, 1990. 5. Pablo de la Torriente Brau, Peleando con los milicianos, op. cit., p.22. 10

cialiste sur laquelle devait déboucher au plus vite la Guerre civilel. Les motivations majoritaires correspondaient aux consignes du Comintern reprises par la déclaration du Bureau Politique du Parti Communiste de Cuba (PCC) publiée le 17 novembre 1936, plus de quatre mois après le coup de force des militaires2. Le BP lançait un appel à l'aide au peuple espagnol, au Front populaire et à son gouvernement démocratique. Au plan intérieur, il réaffirmait la perspective d'alliance contre les consignes « ultra-radicales» des anarchistes et des « trotsko-fascistes ». D'autres raisons sont apparues. Dans son discours du 10juillet 1937, l'intellectuel communiste cubain, Juan Marinello, président des délégations hispano-américaines au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, s'attache à présenter l'adhésion singulière des Hispano-Américains à la défense de la République3. S'il rappelle d'abord « le très fort lien de sang », il insiste davantage sur « le souffle historique commun» de l'Espagne et de l'Amérique hispanique. HispanoAméricains et Espagnols souffrant des mêmes injustices d'un système économique dépendant, c'est dans cette communauté de souffrances que les Hispano-Américains voient dans le destin de l'Espagne leur propre destin. Dès lors, comment expliquer le faible engagement des autres Hispano-Américains (Argentine 176, Costa Rica 2, Mexique 134, Pérou 5)4 ? Pour sa part, Consuelo Naranjo Orovio, qui observe l'importante répercussion de la Guerre civile dans l'île, note que le thème des « liens historiques et de sang» est constamment repris dans la presse5.
1. Mary Low, Juan Breâ, Carnets de la Guerre d'Espagne, Ed. Verticales, Genève, 1997. 2. BIas Roca, «Resolucion deI B.P. sobre Espafia », Bandera Roja, 17-111936, n° 75. 3. Manuel Amar Soler, Luis Mario Schneider, Il Congreso internacional de escritores para la defènsa de la cultura (1937), Generalitat valenciana, Valencia, 1987, t. nI, p. 234. 4. Gerold Gino Baumann, Los voluntarios latinoamericanos en la guerra civil espanola, Ed. Guayacan, San José, Costa Rica, 1997, p. 39. 5. Consuelo Naranjo Orovio, Cuba, otro escenario de lucha, Consejo Superior de Investigaciones Cientificas (CSIC), Madrid, 1988, pp. 66, 67. Il

En France, Alfred Melon souligne la place au tout premier rang de la solidarité cubaine, et situe les raisons de cette singularité dans le contexte cubain des années 30 qui amorçait de meilleures relations avec l'Espagne. Il évoque les « affinités historiques, culturelles, et affectives» qui unissaient les pays d'Amérique latine à l'Espagne, et voit dans l'appui de ces pays au Front populaire espagnol une proximité politique en raison de leur implication dans des mouvements politiques semblables. Les réactions de solidarité, observe-t-il, furent plus rapides dans les pays comme Cuba, qui possédaient des structures politiques et syndicales formées à la lutte révolutionnaire. Il souligne pour Cuba l'influence de la forte immigration espagnole, en majorité travailleuse et aux traditions anarcho-syndicalistes. De plus, dans la crise révolutionnaire de 1933, la conscience intemationaliste tendait à concurrencer les tendances nationalistes. Cette évolution et la répression en 1935 contre les anti-impérialistes favorisaient le sentiment de continuité entre la lutte contre les nationalistes espagnols et la lutte locale contre la dictature et la bourgeoisie réactionnaire. Dans ces conditions, lorsque la guerre d'Espagne éclate, « les Cubains ont le sentiment de l'identité des contextes et des enjeux» 1. Toutes ces études tentaient de souligner les particularités hispano-américaines, parfois cubaines, mais ne s'étant pas proposé une étude approfondie de la question, les sentiments antiespagnols présents à Cuba étaient occultés pour ne laisser apparaître que les proximités tissées au cours d'un flux migratoire constant. De même, les conditions de décision d'engagement y étaient à peine évoquées. Les interrogations demeuraient donc ouvertes.

1. Alfred Melon, « La guerre d'Espagne vue de Cuba », Autour de la guerre d'Espagne 1936-1939, Actes du colloque organisé à la Sorbonne par le CRill, Presses de la Sorbonne Nouvelle, Paris, 1993, pp. 181-193. 12

Chapitre II Pour une nouvelle approche de l'engagement

L'analyse de l'engagement suppose que l'on s'attache à ce qui a participé de la décision de tant de Cubains à partir en Espagne alors que, depuis de nombreuses années, et en 1936 encore, ils étaient engagés dans la lutte antidictatoriale inachevée. On mettra ensuite en évidence quelles avaient pu être, à Cuba, les relations entre Cubains et Espagnols jusqu'au moment de l'engagement dans la GuelTe d'Espagne, puis leur transformation pour que tant d'hommes s'enrôlent comme volontaires au côté de la République espagnole.

L'échec de la voie insurrectionnelle

à Cuba

Cuba indépendante ne connaît pas les développements attendus par les combattants de la guelTe de Libération (1895-1898). L'administration n'est plus espagnole, mais les nouveaux gouvernants ne peuvent ni ne veulent rien entreprendre contre le jeu du capitalisme nord-américain florissant dans l'île. La désillusion et le pessimisme sont le lot de la jeune République néocoloniale entachée par la corruption et l'immoralité des gouvernants des deux premières décennies du XXè siècle. « Guerritas }), conspirations, grèves, occupations de terre, banditisme, se succèdent et font la démonstration s'il en était besoin que l'indépendance cubaine n'a pas donné lieu à une décolonisation authentique. Mais les rébellions nées de la discri13

mination sociale ou raciale se limitent à un changement du personnel au pouvoir sans remise en cause du système de dépendance. Il faut attendre les années 1920 pour que la frustration trouve des fondements et commence à s'organiser. Les années 20 : le nationalisme économique Le krach bancaire de 1920 et la grande crise économique qui en résulte accélèrent la dénationalisation de l'économie cubaine et son absorption par le capital nord-américain. Ce phénomène suscite le développement du nationalisme économique de certaines couches sociales lésées qui prennent conscience du mécanisme de la pénétration impérialiste. Une nouvelle génération fait la critique de la corruption et de la dépendance, en accusant l'impérialisme et ses appuis nationaux. Cette critique s'ouvre sur de nouvelles perspectives car elle s'accompagne de symptômes d'un renouveau moral manifesté dans la fameuse « Protesta de los Trece » (1923) contre la corruption de l'administrationl. Elle est aussi le signal de la reprise du combat pour la conquête de la souveraineté nationale. Le groupe d'intellectuels qui clame cette « Protesta» donne naissance au Groupe Minoriste. Certains de ses membres forment, sans lendemain, la Phalange d'Action Cubaine, conçue par l'un de ses dirigeants, Rubén Martinez Villena, comme une avant-garde armée et disciplinée. La propagande civique de la Junte Cubaine de Rénovation Nationale de Fernando Ortiz fait entendre la voix de certains secteurs de la petite bourgeoisie, des intellectuels, de la classe moyenne touchée par la concentration économique et financière. De nombreux « minoristes », porteurs d'un projet d'insurrection, et les membres de la Phalange d'Action Cubaine, rejoignent l'Association des Vétérans et des Patriotes. Cette dernière est alors un grand mouvement national des vétérans de la guerre de 1895. Dans son manifeste, elle vise la moralisation de la vie politique, prône l'égalité des droits politiques de la femme cubaine et réclame une loi fixant le paiement
1. Juan Marinello, « Una protesta hist6rica », Pensamiento y politica cultural cubanos, Pueblo y Educaci6n, La Habana, 1986, tomo 1,pp. 110-111. 14

régulier des pensions des vétérans de l'indépendance. Cette plate-forme veut notamment garantir les « droits de l'ouvrier cubain contre l'étranger» 1.Mais aucune protestation n'est élevée contre l'intervention des Etats-Unis dans les décisions intérieures de Cuba. Les appuis au mouvement des vétérans sont des plus hétérogènes, regroupant des milliers de vétérans de la paysannerie pauvre, des officiers évincés du pouvoir, des étudiants de la Fédération des Etudiants Universitaires, quelques intellectuels et même des représentants de groupes de la bourgeoisie, victimes de la pénétration financière et économique nord-américaine. Son programme reflétait des aspirations limitées essentiellement à la moralisation de la vie politique et des élections, à la dénonciation de la corruption administrative et de l'impuissance gouvernementale2. Il ne définissait pas une alliance durable entre des groupes aux intérêts aussi divergents. Il ouvrait plutôt la voie à tous les opportunismes et trahisons. D'ailleurs, ce rassemblement hétéroclite projeta une insurrection contre le pouvoir, mais les ambitions de quelques personnalités déjouèrent les plans de la nouvelle génération enthousiaste. Les plus radicaux de ses militants, Rubén Martinez Villena et Julio Antonio Mella qui prend ses distances pour diriger le mouvement étudiant et l'Université Populaire José Marti, ne font la critique du mouvement qu'après son échec. Ce sera la dernière action de grande envergure des vétérans. Deux forces sociales dynamiques, le mouvement étudiant et la classe ouvrière, se réorganisent. En effet, 1922 voit la création de la Fédération des Etudiants Universitaires (FEU) qui lance, dès janvier 1923, des actions appelant aux réformes pour « assainir» l'Université. Ce secteur se manifeste sur les mots

1. Le manifeste prônait une loi imposant un minimum de 50% de travailleurs nationaux, in Lionel Soto, La revolucion deI 33, Ciencias Sociales, La Habana, 1977, p. 149. 2. Rubén Martinez Villena, « Declaracion deI grupo Minorista », 7-5- 1927, Pensamiento y politica ..., op. cil., p. 115. 15

d'ordre d'indépendance nationale et de solidarité latino-américaine avec son dirigeant Juan Antonio Mellal. Néanmoins, l'influence majoritaire de l'anarcho-syndicalisme dans le mouvement ouvrier a éloigné la classe ouvrière de la question nationale depuis le XIXè siècle. Les organisations ouvrières, refusant toute participation aux élections et toute alliance avec les partis bourgeois, et le mouvement nationaliste, se développent parallèlement. L'organisation de la classe ouvrière structurée en corporations, sociétés de résistance ou en syndicats locaux a atteint un stade nouveau grâce à la création de syndicats de secteur ou de région. En 1925, la Confédération Nationale Ouvrière de Cuba (CNOC), qui en est issue, traduit la montée de l'influence d'une tendance majoritairement anarchiste aux côtés d'une minorité communiste. Mais cette organisation à caractère national reste encore limitée. Le mouvement syndical réformiste s'organise dans la « Asociacion Nacional de la Industria Azucarera » qui rejette la lutte de classes. Pour leur part, 17 ouvriers et militants de la classe moyenne créent, les 16 et 17 août 1925, le Parti Communiste de Cuba ( PCC) qui se rallie aux 21 principes de la Illè Intemationale2. Le Parti Libéral et le Parti Conservateur continuent de se partager les arènes électorales. Ces diverses orientations marquent les formes de développement des oppositions et des luttes à venir dont la lutte antidictatoriale en sera le principal signe. La révolution des années 30 En 1925, Gerardo Machado, candidat libéral à la présidence de la République qui canalise les revendications en promettant de garantir la souveraineté de Cuba et de lancer une réforme universitaire, est élu. Bien que son gouvernement se soit lancé dans une répression de toutes les oppositions et critiques, syndi1. A. Garcia Garcés, « Le développement du mouvement ouvrier cubain dans la période 1930-1933 », Les Années 30 à Cuba, Université de la SorbonneNouvelle, Paris III, L'Harmattan, Paris, 1982, pp. 37-64. 2. Actes de fondation du PCC in El Movimiento Obrero Cubano. Documentos yartlculos, Ciencias Sociales, La Habana, t. I, 1865-1925, 1975, pp. 443-457. 16

cats et partis politiques relèvent la tête. Les grandes luttes antimachadistes commencent. Deux grandes stratégies révolutionnaires se dessinent: celle du courant nationaliste révolutionnaire, majoritaire, et celle du courant communiste. En 1930, c'est la grande grève générale, les rassemblements de l'Union Nationaliste, les manifestations d'étudiants.. Rafael Trejo est tué au cours de l'une d'elles. Des milliers d'opposants sont emprisonnés, l'Université fermée!. 1931 est l'année des opérations armées contre le gouvernement. Les diverses oppositions bourgeoises tentent des actions insurrectionnelles qui sont écrasées. La plus importante, l'expédition commandée par Emilio Laurent, débarque le 17 août à Gibara.. Les hommes prennent la ville, résistent pendant plusieurs jours. Une centaine de combattants tombe, les chefs sont arrêtés le 25 août. Après ces échecs, le mouvement de la tendance nationaliste révolutionnaire poursuit ses plans d'insurrection armée en Oriente avec son inspirateur, Antonio Guiteras. Pendant ce temps, le PCC, «Ala Izquierda Estudiantil» qui vient de se détacher du DEU jugé trop réformiste, et la Confédération Nationale Ouvrière de Cuba (CNOC) s'efforcent de mobiliser les masses. Le prolétariat doit passer à l'offensive pour la formation d'un gouvernement d'ouvriers et de paysans, selon les directives de l'Internationale Communiste, en reliant les revendications économiques aux revendications politiques2. Ainsi, les appels à la grève de la CNOC se multiplient en août 1931, avril et mai 1932. En 1933, les groupes politiques nationalistes appellent à l'unité contre Machado autour de la Junte Révolutionnaire de New York, sans le PCC et les organisations syndicales qu'il influence. L'ancienne coupure lutte nationale-lutte sociale perdure dans des contextes différents.
1. Pablo de la Torriente Brau publie un témoignage, « 105 dias presos », sur les terribles conditions de détention des opposants au régime dans l'île des Pins, in El Mundo du 26 avril au 8 mai 1931. Nouvelle publication in El periodista Pablo. Letras cubanas, La Habana, 1989, pp. 37-138 2.« Pronunciamiento del Comité Central », in Hortensia Pichardo, Documentos para la historia de Cuba, vol. IV, segunda parte, Ciencias Sociales, La Habana, 1980, pp. 351-361. 17

Les luttes ouvrières culminent dans la grève générale de 1933 avec des mots d'ordre antimachadistes. En effet, la grève des transporteurs (omnibus) de La Havane organisée par le PCC et la CNOC, appuyée par le «Directorio Estudiantil Universitario » (DEU), déclenche des grèves de solidarité dans tout le pays. Des opposants de la bourgeoise se rallient à ce mouvement, qui, lancé à partir de revendications économiques, se transforme en mouvement national contre la dictature. Menacé, Machado rencontre la direction du PCC et celle de la CNOC et leur concède toutes les revendications en échange de leur appui. Les garanties constitutionnelles sont rétablies, la censure de la presse levée, les prisonniers politiques libérés par la Loi d'amnistie du 26 juilletl. Mais Machado ne pouvant être renversé que « révolutionnairement» par la classe ouvrière et la paysannerie pauvre ou moyenne, dirigées par le Parti Communiste et appuyées par le secteur révolutionnaire de la petite bourgeoisie urbaine, le PCC appelle à reprendre le travail. Pour lui, le ralliement d'éléments «non-prolétariens, y compris d'ennemis de classe du prolétariat» n'annonce qu'un changement de gouvernement plus favorable à leurs affaires2. Mais la grève continue, qui aboutit à la chute du dictateur. Mettant à profit la déstabilisation du pouvoir, les vieux militaires et politiciens veulent tenter un coup d'Etat, mais le malaise a touché l'armée dont la masse provient des couches les plus humbles. Le 4 septembre 1933, les troupes de jeunes soldats, de sergents, parmi lesquels Fulgencio Batista, et des étudiants armés du DEU font échouer l'opération. Batista prend la tête de l'insurrection. Le nouveau chef de la police de la Havane est Emilio Laurent, ex-soldat, leader de l'expédition de Gibara de 1931. Le 5 septembre se forme la « Pentarquia » qui prend le pouvoir. Les étudiants entrent dans les ministères, Ba-

1. Julio Le Riverend, La Republica. Independencia y Revolucion, Instituto cubano dellibro, La Habana, 1969, pp. 286 et suivantes. 2. José A. Tabares deI Real, « Proceso revolucionario: ascenso y reflujo (1930-1935), in La Neocolonia (Organizacion y crisis desde 1899 hasta 1940), Ed. Politica, La Habana, 1998, pp. 282-335, p. 299. 18

tista est au commandement. Les Etats-Unis refusent de reconnaître ce gouvernement et encerclent le pays de leurs navires. Le nouveau gouvernement ne peut empêcher durablement le retour d'une dictature militaire. Batista, qui est déjà entré en contact avec l'ambassade des Etats-Unis à La Havane, est nommé colonel sans concertation de la pentarchie. Le 10 septembre 1933, cette dernière est dissoute par la Junte militaire, et Ramon Grau San Martin est désigné président de la République sur proposition de Eduardo R. Chibâs, dirigeant du « Directorio Estudiantil Universitario» (DEU). Des mesures attendues sont prises: la création d'un secrétariat du travail, l'autonomie universitaire et la loi de nationalisation du travail ou loi des 50% visant à limiter le nombre d'étrangers dans les entreprises 1. Le gouvernement abroge la « Enmienda Platt» 2 et prépare un nouveau Traité de Réciprocité commerciale. L'oligarchie des grands propriétaires se sent menacée par la distribution des terres non cultivées. Le représentant de l'administration nordaméricaine, Sumner Welles, tente de convaincre l'opposition de se rallier à Batista. Peu à peu, les membres les plus radicaux du gouvernement sont mis à l'écart. Grau San Martin, démis de la présidence le 15 janvier 1934, s'exile. Il est remplacé par Carlos Mendieta grâce aux manoeuvres de Batista qui a renforcé son pouvoir dans l'armée. La nouvelle administration est reconnue par le gouvernement de Washington. Le coup de force du 15 janvier 1934 met en place un pouvoir d'unité nationale appuyé par le « Comité de Conjunto de Corporaciones Economicas de Cuba» et le Diario de la Marina. Dans cette nouvelle situation, écartées du pouvoir, les forces d'opposition se recomposent. Une partie du courant nationalréformiste se regroupe autour du populaire ex-président de la République, Ramon Grau San Martin, et des dirigeants du DEU pour former le Parti Révolutionnaire Cubain (Authentique), PRC (A). Ce courant, « el autenticismo », demande des réformes démocratiques-bourgeoises, un capitalisme moderne et
1. José A. Tabares deI Real, « Proceso revolucionario...», op. cil., pp. 309311. 2. Cet amendement octroyait aux Etats-Unis le droit d'intervention militaire et d'ingérence politique dans les affaires du pays ( article 3). 19

tente de créer un climat favorable à la lutte électorale, mais n'abandonne pas le recours à l'insurrection année. Le Parti Apriste adopte la voie électorale pour construire une démocratie représentative, la justice sociale et l'unité des luttes en Amérique latine. Le Parti Agraire National (PAN) est un petit parti luttant depuis les années 20 pour l'indépendance politique, économique et sociale. Les professeurs de l'Université ont un projet politique réfonniste au sein de l'Organisation Cellulaire Radicale Révolutionnaire (OCRR). Une autre partie du mouvement nationaliste poursuit résolument des projets de lutte année. Son dirigeant, Antonio Guiteras, crée au début de 1934 la TNT qui pratique le sabotage et l'attentatl. Dissous en 1934, ce groupe laisse la place à « Joven Cuba» dont le programme anti-impérialiste vise la création d'un Etat « selon les postulats socialistes »2. Par les sabotages, la propagande et les attentats, il prépare la guerre révolutionnaire, malgré l'échec de la grève générale qu'il veut organiser en janvier 1934 contre le putsch militaire. Pour sa part, le PCC, lors de son second congrès national d'avril 1934, continue de prôner une lutte pour développer la révolution agraire, anti-impérialiste, démocratique et populaire, de libération nationale, « étape vers la révolution socialiste et un pouvoir soviétique des ouvriers, des paysans et des soldats »3. Début 1935, les grèves touchent tout le pays; gouvernement et mouvements populaires s'affrontent. Le PRC (A), ABC (groupe terroriste) et l'OCRR envisagent un front unique et l'organisation de la paralysie complète du pays. Le Comité de Grève Universitaire lance un appel à la grève générale pour la démilitarisation et le rétablissement des principes démocratiques. Pour Antonio Guiteras, le mouvement est prématuré car « Joven Cuba» n'est pas encore suffisamment armée. Pour le PCC, le prolétariat n'est pas prêt. Mais le PRC (A), ABC, le

1. Le groupe TNT reprend le sigle de l'explosif, in 1. A.Tabares deI Real, GuUeras, Ciencias Sociales, La Habana, 1973, p. 432. 2. « Septembrismo », in « Anexo », ibidem, pp. 531-535 ; et Raul Roa, El fuego de la semilla en el surco"JLetras Cubanas, La Habana, 1982, pp. 473, 474 et pp. 478-480. 3. J. A. Tabares del Real, « Proceso revolucionario... », op. cU., pp. 324-328. 20

PAN, maintiennent le mot d'ordre de grève. Guiteras et le PCC s'y rallientl. La grève échoue faute d'unité et d'appui armé, selon le PCC et « Joven Cuba)} qui augmente ses préparatifs pour la guerre révolutionnaire. Mais Guiteras est assassiné au moment de son départ pour le Mexique où devait être préparé le prochain soulèvement. De petites organisations révolutionnaires apparaissent en 1935: l'Organisation de Révolutionnaires Cubains Anti-impérialistes (ORCA) dirigée par Pablo de la Torriente Brau, Raul Roa, Gustavo Aldereguia, «Izquierda Revolucionaria)} (IR) de Ramiro Valdés et Ramon Miyar. Toutes agissent séparément malgré des contacts ponctuels2. L'impasse La grève générale de mars 1935 a été le dernier acte de la vague révolutionnaire des années 30. Cependant, quelques documents et témoignages attestent que les projets de préparation d'insurrection ne sont pas abandonnés3. En pleine répression et désagrégation des organisations révolutionnaires, les désaccords s'exacerbent. Faut-il choisir la participation aux élections de 1936 ou leur boycott? Faut-il créer une organisation dans laquelle chaque groupe perdrait son indépendance ou faut-il construire un front unique anti-impérialiste autour d'un programme commun de lutte? La ligne insurrectionnelle est entrée dans une profonde crise depuis la mort de Guiteras, et le contrecoup moral et politique est grand sur ses partisans. Les rapprochements politiques sont divers. « Joven Cuba» et le PRC (A) signent un pacte le 5 décembre 1935, le pacte de México. Il réaffirme la nécessité de la

1. « Llamamiento del Partido Comunista de Cuba a la Huelga General de Marzo », in El Movimiento Obrero Cubano..., op. cit., t II, pp. 863-870. 2. Raul Roa, lettre de « Filadelfia, Agosto 6 de 1935 » in Pablo de la Torriente Bran, Cartas Cruzadas, Letras Cubanas, La Habana, 1961, pp. 463-465 ; et lettre de Ramiro Valdés Dauss~ Habana, 7-9-1935, ibidem, pp. 469, 470. 3. Federico Chang Pon, « Reajustes para la estabilizaci6n del sistema neocolonial », La Neocolonia..., op. cit., p. 361 ; Emilio Laurent, De oficial a revolucionario, s. ed., La Habana, 1941. 21

révolution anti-impérialiste et d'une insurrection armée dirigée par un Comité Révolutionnaire Suprêmel. Un autre bloc réuni à Miami tente encore de constituer un Front Unique. Sans rejeter la voie insurrectionnelle, il envisage la possibilité d'utiliser les voies légales, adaptant sa tactique au flux et reflux du mouvement révolutionnaire qui peut encore passer par l'insurrection armée. Il regroupe « Izquierda Revolucionaria », l'ORCA, le Parti Communiste, le Parti Apriste, le PAN, «Joven Cuba», le PRC (A). Ce dernier, hostile à tout front avec les communistes et dont la direction lui échapperait, quitte la troisième réunion2. Le départ de l'organisation la plus populaire met en échec la tentative de Miami. La probabilité de l'insurrection recule davantage, mais elle demeure le point de discorde entre de nombreux groupes. Dans cette suite ininterrompue de soulèvements, bien que le mouvement insurrectionnel rassemblât des courants divergents sur l'analyse de l'impérialisme et sur le programme de transformation de la société cubaine, après chaque défaite, il fut capable de se relever pour de nouvelles actions de défense de la nation cubaine. Les communistes La stratégie révolutionnaire du PCC et sa tactique d'alliances devaient l'éloigner des rébellions nationalistes. A l'improvisation nationaliste s'opposaient la ligne et la discipline communistes. Mais si l'appareil du parti maintint son orientation de lutte de « classe contre classe », une Opposition Communiste organisée en son sein (OC), attentive aux insurrections qui traversaient le pays, s'en détacha pour former le Parti Bolchévique Léniniste qui se joindra aux luttes « guitéristes ». En 1928, l'IC (VIè congrès) fait l'analyse de la situation internationale caractérisée par la crise générale du capitalisme, « l'exacerbation des antagonismes entre la bourgeoisie et le prolétariat », et donc « la recrudescence de la lutte de classe
1. « Paeto de México », Hortensia Pichardo, op. cit., pp. 24-32. 2. Federico Chang Poo, « Reajustes ...», op. cit., p. 364.

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contre classe ». Le PCC prend acte du rapport de Martinez Villena qui expose les orientations de l'IC et la résolution de la première Conférence communiste latino-américaine (BuenosAires) sur la situation cubaine et les perspectives de développement de la lutte de libération nationale et sociale. L'alliance « organique» avec la paysannerie et la liaison avec les couches anti-impérialistes de la petite bourgeoisie et des forces démocratiques, patriotiques et nationalistes, devront se faire sous la direction du prolétari~t et du Parti Communiste. Les syndicats regroupés dans la CNOC tenteront de former des groupes armés et des sovietsl. Dans le secteur universitaire, les étudiants communistes se détachent du DEU pour former « Ala Izquierda Estudiantil » (AIE). Dans cette phase, toute alliance est subordonnée aux intérêts et à I'hégémonie de la classe ouvrière et à la conquête des masses. La création du Syndicat National des Ouvriers de l'Industrie Sucrière (SNOIA), de la Section cubaine du Secours Rouge (DOl), de « Ala Izquierda Estudiantil» (AIE), et de la Ligue Anti-imperialiste s'y emploie. Mais cette ligne se heurte à l'influence de la voie insurrectionnelle des nationalistes révolutionnaires. Déjà, Rubén Martinez Villena et Julio Antonio Mella n'avaient pas résisté à la pression du mouvement des vétérans2. Ces divergences révèlent l'impatience à renverser la dictature et l'illusion sur l'irruption du prolétariat dans ce bouleversement. Elles montrent également les difficultés tactiques et stratégiques de lier la lutte nationale et la lutte sociale. 1932 est aussi l'année de la participation du PCC aux élections avec la consigne de vote blanc afin de « combiner les diverses formes de lutte de manière souple et utiliser la tactique léniniste de lutte parlementaire »3. Ce mot d'ordre éloigne de lui les militants qui récusent cette tactique au moment où la terreur

1. El Movimiento Obrero Cubano..., op. cit., t. II, pp. 207-209. 2. En 1928 encore, Mella concevait, du Mexique, avec l'Association des Nouveaux Émigrés Révolutionnaires Cubains (ANERC), une expédition aux larges alliances de classes, in Carteles, 28-6-1931, n° 17. 3. R. Soler Martinez, «Los Origenes del trotskismo cubano », in En Defensa del Marxismo, Mayo de 1998, n° 20, note 9, p. Il. 23

machadiste ne garantit pas les conditions de «légalité bourgeoise ». C'est bien l'application de ces orientations par Rubén Martinez Villena qui explique l'appel du PCC à cesser la grève générale de 1933 et son refus de reprendre le mot d'ordre de renversement de Machado. Par cette attitude, le PCC s'isole davantage du mouvement nationaliste révolutionnaire et reste par conséquent extérieur au gouvernement populaire de Grau San Martin. Il s'attache à organiser des « soviets» dans les centrales sucrières de Hormiguero (Las Villas), Senado (Camagüey), Mabay (Oriente), réprimés par ce gouvernement nationaliste!. L'activité du PCC fait l'objet de critiques de la part de la revue de l'Internationale Communiste (IC) qui regrette la pénétration insuffisante du parti dans les grandes entreprises, dans les syndicats réformistes et dans les campagnes. Ses liens avec le mouvement de la petite bourgeoisie et avec celui des paysans sont jugés trop faibles2. Une opposition, qui juge son axe d'intervention « sectaire », se constitue à partir de 1931 et reçoit l'influence de l'Opposition de Gauche internationale (trotskiste)3. Exclue du PCC entre 1932-1933, elle forme, en septembre 1933, le Parti Bolchévique Léniniste (PBL)4. Celui-ci estime que depuis mars 1933, le reflux du mouvement ouvrier révolutionnaire et des masses empêche l'éclatement immédiat de l'insurrection armée5. Mais la petite bourgeoisie n'abandonnera pas ce terrain, car elle aspire à conquérir de meilleures positions en prévision de la constitution d'un gouvernement provisoire. Le prolétariat, trop faible pour se lancer dans une offensive générale, n'a pas
1. Julio Le Riverend, La Republica..., op. cil., p. 294. 2.1. Gomez, « Les événements révolutionnaires à Cuba et les tâches du parti communiste », La Correspondance Internationale, Paris, 16-9-1933, n° 75-76, pp. 927-930. Pour l'IC, l'ennemi demeure la social-démocratie, principal appui de la bourgeoisie dans la classe ouvrière et acteur de la fascisation de l'Etat bourgeois, in « A propos des résultats de la Xlè Session plénière du C.E. de l'I.C. », ibidem, Pravda du 24-4-1931, n° 40, mai 1931, pp. 575, 576. 3. R. Soler Martinez, op. cil., p. 1.

4. Ibidem, p. 5.

.

5. Archivo Nacional de Cuba (ANC) Fondo Especial, caja 1/2709 : « En el camino de la Revolucion », CC de la Oposicion Comunista (OC), 10-5-1933. 24

de parti révolutionnaire pour faire front au gouvernement neutre provisoire. Ce reflux doit donc être l'occasion d'entreprendre la conquête des masses ouvrières et paysannes et de rectifier les erreurs de « sectarisme et d'opportunisme» du PCC. Malgré ses critiques contre la pénétration de l'idéologie petite-bourgeoise dans le mouvement ouvrier, le PBL se caractérise «par une tendance sans cesse grandissante à faire cause commune avec le nationalisme petit-bourgeois» 1. Après la répression de la grève de 1935, le PBL est divisé par les mêmes questions que celles que Julio Antonio Mella s'était posées: comment construire simultanément un large front anti-impérialiste et le parti prolétarien d'avant-garde? Comment combiner la lutte de libération nationale et la lutte de libération sociale? Au lendemain de la défaite de la grève de 1935, un secteur du PBL, convaincu de la viabilité d'une politique liant le parti ouvrier au nationalisme petit-bourgeois, rejoint les « guitéristes » et le PRC (A). D'autres, au contraire, se restructurent avec Luis Miyares. Beaucoup, découragés, abandonnent l'action politique. La frustration générale a pénétré toute l'activité de ce courant2. En somme, la participation répétée de cette tendance marxiste aux actions de la petite bourgeoisie révèle à nouveau la pression exercée par cette classe sur le mouvement révolutionnaire et son hégémonie tant décriée sur les ouvriers. Force est de constater une difficulté du courant communiste cubain à mener de front la libération nationale et la libération sociale. Le VIIè Congrès de l'IC, en octobre 1935, opère un virage stratégique et tactique. Il prône l'unification des travailleurs sans distinction idéologique ou politique. Le PCC en appelle donc à former un Front populaire du prolétariat et des autres classes opposées à la dictature pour l'indépendance économique et politique de Cuba, pour la démocratie et le progrès social3.

1. Gary Tennant, « Les trotskystes cubains entre deux révolutions: le parti bolchevik-léniniste et le parti ouvrier révolutionnaire (1935-1956) », in Cahiers Léon Trotsky, n° 73, mars 2001, pp. 5-6. 2. Gary Tennant, op. cit., pp. 7-8. 3. Marin, (pC de Cuba),« Débat sur la VIIOCongrès de l'IC », La Correspondance Internationale, 1935, n° 23, pp. 405, 406. 25

Le départ en Espagne Tandis que les tentatives d'unité des organisations révolutionnaires échouent, certains militants attendent encore dès armes et le signal de la guerre révolutionnaire. Les diverses formations politiques s'orientent vers une pratique de lutte légale tout en continuant de proclamer que la conquête de l'indépendance se ferait par les armes. La riche correspondance de Pablo de la Torriente Brau, exilé à New York, éclaire cette situation. Ce dernier ne peut cacher son sentiment de désillusion dans l'attente de plus amples informations sur la réunion unitaire de Miami. Le 4 août 1936, il annonce à un ami qu'il a décidé d'aller en Espagne!. Cuba n'est plus le théâtre de la lutte à laquelle il aspire. Il n'a d'yeux que pour l'Espagne: «Si je ne pars pas, je tombe malade. »2 Il complète ce tableau par une note aussi pessimiste à propos de l'activité du groupe de New York: « Tout est mort. Et par conséquent, nous aussi. »3 On ne saurait prêter à tous les volontaires cubains les mêmes sentiments. Pourtant sa désillusion n'est pas exceptionnelle. En effet, la voie insurrectionnelle discréditée par les échecs répétés, les trahisons et les défections est affaiblie par la répression et la démoralisation. Des détournements d'argent assombrissent la réputation de certains groupes. L'apparition du gangstérisme dans les rangs de certains d'entre eux fait perdre sa crédibilité à la voie insurrectionnelle. « Joven Cuba », qui a focalisé l'espoir d'une guerre de libération nationale, se désagrège et se met à la remorque du PRC (A). Tout cela laisse entrevoir l'abandon des combats armés. Néanmoins, le signal du soulèvement est attendu. Ramon Nicolau, responsable de l'organisation des « groupes de choc» du PCC, affirme que, dès 1934, malgré les divergences, une unité à la base s'était effectuée entre le PCC, quelques membres « radicaux» du PRC (A), «Joven Cuba », autour du projet
1. Pablo de la Torriente Bra~ Car/as Cruzadas, dés Daussâ (Luis), 4-8-1936, pp. 409-411. 2. Ibidem, pp. 407-408. 3. Ibidem, p. 399. op. cil., lettre à Ramiro Val-

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d'Antonio Guiteras 1.Il laisse entendre que ce projet est encore à l'ordre du jour au moment du coup d'Etat en Espagne et est reporté, sur décision de Grau San Martin. En outre, un article de Juan Carlos Fernandez signale l'existence d'une activité insurrectionnelle commune aux nationalistes et au PCC, au moment des tentatives d'unité de México et de Miami. Cette fois, elle concerne les directions des organisations et non plus les seuls militants de base comme en 1934. Cependant, bien que chaque groupe refuse un commandement militaire unique, « La direction du mouvement insurrectionnel est passée aux Authentiques qui ont essayé d'en exclure les communistes. Dès lors, la date du lancement de l'insurrection a été proposée systématiquement. »2 Une source non communiste confirme la coalition du PCC et du PRC (A). Ainsi, après les rencontres de México, Raul Roa, stupéfié, informe Pablo de la Torriente Brau de la conclusion récente d'un pacte secret « de coordination insurrectionnelle» entre le PRC (A) et le PCC. « Cette attitude du PCC [...] manifeste ainsi sa profonde crise idéologique et politique» 3, écrit-il. Sans doute les témoignages sur cette question ne sont-ils pas nombreux, mais l'on peut raisonnablement avancer que le PCC, engagé dans une ligne de Front populaire, devait mener son activité subversive dans le plus grand secret, comme l'avance Raul Roa. Ce parti ne subissait-il pas comme le PBL la pression du mouvement nationaliste-révolutionnaire? En ce qui concerne le recrutement de volontaires, il convient de noter que Ramon Nicolau et Juan Carlos Fernandez établissent un lien direct entre l'abandon du projet de soulèvement à Cuba et cette décision. Ce dernier rapporte en outre un événement édifiant:
« Dans cette situation, éclata la guerre civile en Espagne, et la IIIè Internationale appela à rejoindre les Brigades internationales. De ce fait, le Parti Communiste de Cuba avisa Grau que si sa
1. Ram6n Nicola~ op. ci!, pp. 8-14. 2. Juan Carlos Fernandez, « Espatia 1936 », revista Moncada, enero de 1976, atio 10, n° 9, pp. 3-9. 3. Pablo de la Torriente Brau, CarIas Cruzadas, op. cil., p. 495. Lettre de Raul Ro~ 7-12-1935, pp. 491-500. 27

promesse d'invasion de Cuba n'était pas mise à exécution dans un délai de six mois, les combattants concernés étaient libres de décider de partir en Espagne. L'aile radicale des Authentiques et les membres de 'Joven Cuba' se rallièrent à cette proposition. ,Cette discussioneut lieu à Cayo Largo, situé entre Miami et Cayo Hueso, et ce fut la seule fois que Grau vota en faveur des communistes, pour lui c'était la meilleure façon de les éloigner et d'éviter l'engagement insurrectionnel. »1

C'est donc en raison de la décision de l'IC de procéder au recrutement de combattants internationaux que le PCC met en demeure Grau San Martin de fixer la date de l'insurrection cubaine, dans un délai de six mois. Il faut donc éclairer le départ « tardif» de La Havane (15 avril 1937) des premiers volontaires. Tandis que le décret de recrutement des Brigades internationales est promulgué officiellement le 22 octobre 19362 et que « l'appel» de Dimitrov date de novembre 19363, les révolutionnaires cubains sont en effet dans l'attente du signal de leur propre insurrection. Ce n'est donc qu'après la décision de Cayo Largo qu'ils peuvent se décider à partir pour l'Espagne4. Le renoncement à la lutte à Cuba est dans les deux cas présenté comme un simple report, et l'engagement en Espagne comme une occasion de parfaire leur apprentissage de la lutte. Cette double décision appelle donc une interrogation: le combat en Espagne était-il un combat de substitution? La désillusion qui se fait jour à Cayo Largo (Floride) n'est pas un sentiment nouveau chez les combattants de l'indépendance. A la naissance même de l'Etat cubain, cette dernière avait été bafouée. Les interventions nord-américaines politiques et économiques avaient attisé les sentiments d'humiliation et, de ce fait, les rancoeurs et le désir
1. Juan Carlos Fernandez, op. cit., p. 5. 2. Rémi Skoutelsky, Les volontaires français en Espagne républicaine (19361939), thèse pour le doctorat d'histoire, Université de Paris I, juin 1996, p. 72. 3. Ramon Nicolau, op. cit., p. 7. Et Georges Dimitrov, {(Le Front populaire de lutte contre le fascisme et la guerre », in La Correspondance Internationale, 14-11-1936, n° 50, pp. 1378-1380. 4. La réunion de Cayo Largo, dont la date n'est pas signalée, n'a donc pu avoir lieu qu'après le mois de novembre 1936 et avant le 15 avril 1937, date de départ du premier groupe de Cuba.

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