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LETTRE A UNE AMIE ALLEMANDE

De
332 pages
Invité par son hôtesse allemande à évoquer les impressions de son séjour berlinois au printemps 1998, Daniel Cohen, se prenant au jeu, a finalement rédigé une longue lettre " biographique " sur ce pays pour lequel il éprouve tout à la fois fascination, intérêt et répugnance. Privilégiant une forme de conversation franche, grave et référencée, l'auteur y dit le mal d'être après la Shoah et tente d'éclairer un lieu tout en s'éclairant lui-même.
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Lettre à une amie allemande
(En marge d'un voyage à Berlin, juin 1998)

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry FeraI

L' Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette nouvelle collection est d'en rendre compte. Constituée de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion. Déjà parus Thierry FERAL, Justice et nazisme, 1997. Thierry FERAL, Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie, 1998. Thierry FERAL, Dr Henri BRUNSWICK, Dr Anne HENRY, Médecine et nazisme, 1998. Élise JULIEN, Les rapports franco-allemands à Berlin, 1999. Doris BENSIMON, Adolphe Donath (1876-1937),2000. H. BOUVIER, C. GERAUD, NAPOLA, Les écoles d'élites du troisième Reich, 2000.

Daniel Cohen
à Inge Pénot-Eberhardt

Lettre à une amje allemande
(En marge d'un voyage à Berlin, juin 1998)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADAH2Y IK9

L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8930-3

@

Du MÊME SOUS LE NOM DE DANIEL COHEN

AUTEUR ET DIVERS PSEUDONYMES:

Récits & fictions:
CANCÉRIADE,récit, Intertextes éditeur, Paris, 1983 (épuisé) OMBRES, récit, Intertextes éditeur, Paris, 1989 (épuisé) D'HUMAINESCONCILIATIONS,roman, L'Harmattan, Paris, 2000 BLANCHE DES OUBLIES, MADAME LE PRÉSIDENT, fable, illustrée planches d'Ellis A. Ware (en cours)

de 120

Essais & divers:
LEITREA UNEAMIEALLEMANDE,L'Harmattan, Paris, 2000 SAINT-PIERRE-DU-GROS-CAILLOU,HISTOIRED'UNE PAROISSEDE PARIS, DES ORIGINESA NOS JOURS, (ouvrage photographié et illustré par Andrew Pockett) Centre culturel du Gros Caillou, [commande de l'Église de France], Paris, 1995
LA CORRESPONDANCE, ESSAI DE TYPOLOGIE, Amarande, Paris-Genève, 1991

[édition courante et en livre de poche] (épuisé) LE DROITDUTRAVAIL, istoire et guide, Amarande, Paris-Genève, 1992 h [plusieurs tirages] (épuisé) LE DROITCIVIL,histoire et guide, Amarande, Paris-Genève, 1993 (épuisé)

Travail d'édition: DANIEL COHEN a fondé et animé une maison d'édition, INTERTEXTES
(1982-1992). Sous sa direction ont été publiés près de cent textes, romans, essais, poésie, français et traduits de langues étrangères: de l'anglais, entre autres, D.-H. LAWRENCE, HENRYJAMES,MELVILLE; du japonais, KENlI MIYAZAWA, SHUISHI ATO de l'allemand, entre autres, K ; URSFAES,SILVIO BLATTER, OTTO.F. WALTER;de l'hébreu, entre autres, YOTAM REUVENY, BRENNER, GNESSIN;du latin, Louis MEYER;un fonds d'essayistes et de romanciers français, de poètes, d'un livre-objet en hommage aux enfants assassinés à Soweto en 1976 (texte d'Edouard Maunick et noirs de Mechtilt, pièce qui fait partie de quelques grandes collections muséales en Europe et en Amérique du Nord). Nombreux, parmi ces ouvrages, ont été repris par d'autres éditeurs et sont régulièrement réimprimés.

P our Catherine et Peter, qui ont su amicalement et généreusement me faire confiance.

Près de vingt ans d'amitié ont été endeuillés par la disparition de Mechtilt Greiner, peintre des libertés et poète, partie le 2 janvier 2000. In memoriam.

Le titre de cet ouvrage emporte l'idée et l'exigence de l'amitié. Ce texte n'aurait pu voir le jour sans l'invitation, à Berlin, d'Inge Pénot-Eberhardt. Destinataire de cette lettre, elle en devient la dédicataire. En amont, Claudine Rosso, sans le savoir, a ouvert les chemins de son écriture. Qu'elle en soit remerciée. Je dis mon amitié à ceux qui m'ont soutenu en des temps difficiles. Qu'ils soient assurés de ma fidélité et qu'ils me pardonnent, faute de place, de ne pas les nommer, à l'exception de Batia Alper; sa famille a été décimée par les Nazis, dans un des pays baltes; cachée à Nice avec son fils et son époux, elle a pu échapper aux serres mortelles de l'ennemi. Elle est l'aïeule, la centenaire ; douée d'un grand cœur et d'une intelligence subtile, elle s'est discrètement battue pour moi, un jour de détresse. C'est que « l'armoire baîlle, qui eut sa jeunesse végétalel au sang blancl et les vieilles gens dont le cœur a battu naguèrel ouvrent la fenêtre grandel pour découvrir les plateaux ensoleillés de la mémoire», (André Frénaud, « les mystères de Paris» in 0 n y a pas de paradis, Gallimard, Paris, 1967).

que la philosophie ~ (Armand Colin, éditeur, Paris, 1997), Jean-Pierre Faye, rapporte une phrase de Lou Andreas-Salomé, extraite d'une lettre à Paul Klee : «Sans le vouloir, nos conversations nous mènent à ces abîmes, à ces endroits vertigineux que l'on a, un jour, escaladés seul». Dans son remarquable Qu~t-ce Je dois moi aussi parcourir ce chemin intérieur qui part d'« Ici» pour aller vers la souffrance inouïe de mon peuple et se continue en cherchant à tâtons à l'issue des tourments. Nelly SACHS Paul CELAN à (Correspondance, lettre non datée - probablement novembre ou décembre 1957) [...] Nous avons toujours admis que l'unité politique de l'Allemagne se ferait, que c'était là une révolution juste et nécessaire. Nous concevions l'Allemagne devenue nation comme un élément capital de l'harmonie du monde. Voyez notre naïveté T Cette nation allemande que nous désirions voir entrer comme une individualité nouvelle dans le concert des peuples, nous l'imaginions d'après le modèle de ce que nous avions lu, d'après les principes tracés par Fichte ou par Kant. Nous formions les plus belles espérances pour le jour où prendrait place, dans la grande confédération, un peuple philosophe rationnel, ami de toutes les libertés, ennemi des vieilles superstitions, ayant pour symbole la justice et l'idéal. Ernest RENAN, Lettre à un ami d'Allemagne, 1879 - in Le voyage en Allemagne) Les écrivains français et l'Allemagne, de Jean-Luc Tiesset, Albin-Michel, Paris, 1996 Aujourd'hui, méditons ceci: nous ne voulons pas vivre sans espérance. Espérance individuelle mais aussi collective. Mais vivre dans l'espérance, c'est vivre dans la vérité. Hans MAYER, Allemands et juifs: la révocation/ Des lumières à nos jours, collection Perspectives Germaniques, Presses Universitaires de France, Paris, 1999 Salzer à Gerstein: Vous n'étiez pas à Poznan, le 4 octobre, quand Himmler a dit que notre travail en faveur des enfants d'Israël était - au fait, comment a-t-il dit, l'oncle Heini ? - était une page de gloire jamais écrite) et qu'il ne faudrait jamais écrire, de l'histoire allemande... Oui, Gerstein, voilà la reconnaissance pour moi: la honte et la peur.
Rolf HOCHHUTH, Le Vicaire, Acte Ill, Scène llI, (traduction

de F. Martin etJ. Amsler), Le Seuil, Paris, 1963

L'intitulé Lettre à une amie aDemande a déjà été utilisé; le prestige de mes devanciers aurait dû m'intimider: que l'on songe, par exemple à la « lettre)} d'Ernest Renan en 1879 ou à celle d'Albert Camus en 1945. Je le maintiens puisque, stricto sensu, ce texte est celui-là même que j'ai adressé à Inge Pénot-Eberhardt, dans une version plus écourtée; il s'agissait, comme il s'agit encore, d'une lettre de remerciement pour l'accueil réservé à Berlin fin mai 1998 ; sans cette étrange interruption, sans cet exil à l'intérieur de moi-même, le texte que vous lirez ci-après n'aurait pas eu raison d'être; j'avais, depuis longtemps, choisi autrement de parler et de réfléchir sur l'Allemagne. Il reste que, dans mon esprit, cet ouvrage n'est pas une étude au sens traditionnel du mot. S'il avait fallu parler de l'Allemagne froidement, doctement, je m'y serais pris selon les principes de la thèse, de l'exégèse, de la synthèse et de tous les postulats qui portent semblable suffixe; des milliers de documents ont déjà été consacrés à la question; qu'aurais-je gagné à m'y empi1er? Une lettre, dans ce qu'elle a d'emporté, de libre, de méandreux parfois, colle au plus près, sinon au plus intime de soi. C'est ce qui m'a plu de suivre, quitte à ce que la conversation franche qu'elle est sacrifie, par politesse, à un appareil de notes; je ne prétendrai pas, ce faisant, à un travail savant. Le souligner passera, peut-être, pour une probité un peu naïve. J'y tiens, par souci de mon lecteur; par respect de quelques règles, même s'il est académique, depuis beau temps, de valoriser la primauté du texte sur toute autre considération.

D. C.

Avant-propos

Chère Inge,

n avant-propos à une lettre eût été incongru si, peu à peu, je ne m'étais rallié à l'idée que ce texte qui vous était d'abord destiné pouvait être lu, finalement, hors le cercle intime et restreint auquel je l'avais adressé, avec votre accord, il y a quelques mois. Une lecture attentive m'a

U

permis d'améliorer, ici et là, moins le fond que la forme. Cependant
j'avais pour impératif d'en préserver le caractère personnel et l'apparence épistolaire: il y a peu à dire aujourd'hui sur la Shoah qui n'ait été déjà évoqué, présenté, discuté; si la tragédie en tant que telle, de par son unicité et ses répercussions, continuera d'être un sujet de réflexion, il m'a semblé qu'il est encore possible de témoigner, à mon échelle, de la réception d'un événement terrifiant, si traumatisant pour l'être et le devenir juifs que, cinquante-cinq ans après, j'en parle comme s'il s'était déroulé la veille. On pourrait m'en vouloir de citer, ici, un passage tiré d'un texte fort et tourmenté, Kaddish pour j'enfant qui ne naltra pas (Actes Sud, 1995), du Hongrois Imre Kertész, dont voici quelques phrases: « Cate enfance et cette adolescence, bien que ma femme fût née après Auschwitz, étaient placées sous le signe d'Auschwitz. Plus précisément sous le signe de la judéité. Sous le signe de la vase (II')' La maladie de la mère de ma femme, c'était Auschwitz, or on ne peut guérir d'Auschwitz, personne ne peut se remettre de la maladie d'Auschwitz ». M'en vouloir: c'est-à-dire me reprocher d'invoquer une expérience effroyable, l'auteur ayant été jeté, enfant, au cœur d'un monde d'où il n'est jamais vraiment revenu, lui qui dédie sa dense et funèbre oraison à l'enfant qu'il n'a pas voulu conce-

voir? On pourrait. Lorsque le malheur fondit sur lui, mes parents ne se connaissaient pas. Pourtant, des mots d'Imre Kertész, que je rapproche de Jean Améry (publié chez le même éditeur - louons celui-ci), même si le second était bien plus âgé, ou encore, par le thème, du poète yiddish Avrom Sutzkever, (Mon enfan~ « Poetishe verk )), Tel Aviv, 1963) - je puis reprendre, à mon compte, le concept de l'incurabilité dj4uschwitz. Je vins au monde, dans le second demi-siècle. Je ne parlerai jamais de cette détresse que par épanchement, en ce lieu de croisement particulier où la réalité historique se transforme en deuil et la tristesse qui en émane en centre de réflexion. Né aux antipodes, en espaces et culture qui ne faisaient pas de la Catastrophe un nœud indénouable, le poison nazi m'a atteint, est passé à l'état de joug, n'a plus laissé répit ou sérénité: en moi - en mon travail - en mes recherches - en mes projets littéraires. Que puis-je apporter de neuf dans cette somme immense que représente, aujourd'hui, la littérature sur le hurbmi des temps modernes? Seulement pour autant que l'auto-référence ne soit pas considérée comme un obstacle

mais comme la nature même de ma démarche - un témoignage intellectuel sur le chagrin. Je ne suis pas un historien, je ne suis pas un philosophe au sens académique du terme - quelque distance je puis prendre, sourd de mes veines un courant intense de dégoût et de révolte. Ce texte, je ne le prévoyais, ni à cette heure, ni de cette forme. Devant une feuille vierge, un soir, j'entrepris de vous faire part, Inge Pénot-Eberhardt, de mes observations sur mon voyage à Berlin, au printemps de 1998. Berlin, précisément! Aller à Berlin rompait un tabou farouche
et féroce

-

confirmait,

néanmoins,

une vieille

fascination

de l'Allemagne,

de cette ville que j'ai trouvée telle que je l'imaginais: charmante, laide, grandiose, misérable, très verte. Dans ma vie, en mes apprentissages (lisez : goûts, lectures), l'Allemagne, étrangement, a précédé la Shoah. J'en dirai un peu plus, plus loin, mais sans trop m'étendre: j'ai le sentiment qu'une analyse, à la fois subtile et sans détour, de mes Allemagnes, mériterait un livre à part. Évoquer mon travail littéraire ne procédera pas de je ne sais quelle ridicule et dérisoire célébration; le rappeler démontrera l'importance de la culture allemande à mon niveau et l'effort permanent que j'eus à déployer pour mieux la comprendre. Certains en font une
Durban: ruines, destruction, en hébreu; vieux terme utilisé jadis pour évoquer l'anéantissement de l'État juif et la dispersion de ses habitants; « Diaspora» dit-on; et, sinon émergence, en tout cas développement de l'antisémitisme - Léon Poliakov en est l'irremplaçable historien. (Les notes, des trois mouvements de cette lettre, à l'exception de cet avant-propos) apparaîtront en fin de volume. 1

II

profession; ils ont un qualificatif: ils sont germanistes, dans l'acception la plus large du mot. Combien, parmi eux, ont-ils refusé de se laisser décourager par les champs de ruines, combien ont-ils surmonté leur répugnance d'une Allemagne barbare, en consacrant leur temps et leurs travaux à celle qui fait partie du patrimoine universel, l'Allemagne que nous aimons? Je pense à Hans Mayer, à Claude David - médiateur majeur de
Franz Kafka

-

morts, les deux, en 1999, la liste pourrait être exhaustive!

Je ne m'arrêterai, pour l'instant, qu'au cas, assez exceptionnel, de Marcel Reich-Ranicki, « le seigneur des livres », dont Josyane Savigneau livre un superbe portrait dans l'édition du Monde datée du 5 janvier 2000. « Je voulais absolument aller dans un pays où l'on parle allemand. Je voulais retrouver la culture allemande. C'est l'histoire de ma vie, le désir de la littérature allemande, la quête de la littérature allemande ». Lorsqu'on sait ce qui a été accompli, au nom de la nation allemande, contre sa famille, au ghetto de Varsovie, cet amour de la littérature allemande, et, au premier chef, celui porté à l' œuvre de Thomas Mann, forcent le respect. Bien sûr, dire à la suite, ma propre vénération de l' œuvre de Mann, est de mauvais goût. J'en prends le risque. Je ne suis, ici et maintenant, qu'un honnête amateur; à ce titre, ainsi qu'il se doit, j'ai dépensé sans compter. Être moins à la hauteur l'Allemagne, sujet immense - qu'à la bonne moyenne; cette culture vint, par hasard, sur le bord de mon lit : enfant, adolescent et pratiquement jusqu'à ma trentaine, j'ai dévoré les livres, couché sur un lit ; mes parents, quelques rares amis me houspillaient et ne comprenaient pas que je pusse m'intéresser à une nation qui avait donné l'image de la perversion et de la criminalisation d'un État; l'on donnait dans les préjugés courants sur la mentalité allemande: quoi! il y a tant à connaître et te voilà entiché d'un peuple carré, casemeux, discipliné, balourd! Je laissai dire; j'opposai au sarcasme de mes contempteurs le silence de celui qui s'enferme, peut-être avec hauteur, dans les émerveillements de la fable. Il y a quelques années, Ismail Kadaré nous donnait un magnifique texte, intitulé La légende des légendes, où il nous expliquait que nous créons inlassablement de nouvelles légendes afin de conjurer l'épouvante de notre solitude; il nous révélait que le monde communiste avait été un étrange creuset où se réélaborait et se perfectionnait l'alchimie des légendes. Précisément, c'est cette alchimie qui m'envoûta, enfant, quand vinrent à tomber, entre mes mains, des textes déposés dans ma première corbeille à livres. Il s'agissait d'alchimie et de mythologie allemandes; le petit garçon était né dans un milieu que la violence économique sousIII

trayait à la grande culture; c'était, au demeurant, un monde observan~ séphardi, dit-on en ces temps de classification ethnique, très judaïsé. Je ne me souviens pas que mon père ait manqué, un seul jour, ses prières matinales, phylactères au front et lanières au bras gauche; étole en satin, blanche, rayée de noir ou de bleu sur les épaules, lors de l'office dit Chahari~ qu'il conduisait pour sa seule personne -la synagogue se trouvant à l'autre bout de la ville, alors qu'il commençait son travail à six heures: il m'arrivait de l'observer, les draps remontés jusqu'aux yeux; il sortait de son bain quand le ciel de quatre heures-trente était, bien sûr, très noir ; j'ai appris à me réveiller avant le chant du coq. On me taquinait, dis-je. À partir de préventions; on me laissa libre, toutefois, dans mes choix. L'on ne m'imposa rien d'autre: dans une famille pauvre, la culture est, certainement, la patrie qu'on respecte en priorité. Aussi ai-je lu, très tôt, précocement peut-être, Ondine, Les aventures de Till Eulenspiegel ou l'autobiographie de Heinrich Schliemann ; sans savoir beaucoup, les noms de Alberich, Siegfried, Brünhild, de la Chanson des Nibelungen, m'habitèrent avant que des personnages français m'y rejoignent. Jakob Lenz, Goethe, Heinrich Heine, les frères Grimm, les romans d'Erich Kastner, dans la Bibliothèque verte, les courts récits de Thomas Mann, précédèrent ou concurrencèrent, dans mon pré carré, des auteurs français du XVIIIesiècle. La Bible si multiple, si touchante et si inoubliable, Les Récits hassidiques de Martin Buber, La célébration hassidique d'Elie Wiesel Üecite dans le désordre) ne me bordèrent que plus tard; je dirai comment et par quoi la Shoah m'a ciselé. Que l'on ne voie point dans ce mot je ne sais quelle préciosité de circonstance; ciselé: déchiré, pétri, façonné mon être; je tenterai d'expliquer pourquoi elle ne l'a plus quitté; l'Allemagne m'a bercé jusqu'à ce que je tombe sur quelques textes; je venais d'accéder à cet âge essentiel, selon la tradition juive, du har-mitzva: symboliquement, j'étais apte à partager les devoirs et les obligations de l'individu dans la Cité. Berlin. Ces deux syllabes ont eu, naguère, sur le très petit enfant qui feuilletait un dictionnaire Larousse, dans une édition populaire des années 20, le même effet musical que celles de Prague dont vous savez l'importance dans mon imaginaire et dans ma recherche. La Bohême, liée aux remous des États allemands, n'est-ce pas un sujet de dissertation pour candidats à la licence ?.. L'Histoire a tiré de la trahison des Occidentaux, quant à son sort, face aux revendications hitlériennes, un cas d'école. Dissocier sur ce double axe de l'Histoire et de la philosophie de l'Histoire,

IV

au moins pour le xxe siècle, Prague et Berlin? Je n'en suis pas sorti, vous le savez; mon attachement logique, et, disons le mot, morbide, à l'Allemagne s'expliquerait mal si je faisais abstraction d'un travail parallèle sur la montée au firmament intellectuel et l'extermination d'une femme par les Allemands, une poétesse dans le sillage de Rainer-Maria Rilke, de Hugo von Hofmannsthal; ces Allemands, qu'Elle avait aimés plus que de raison. BERLIN. ui, Berlin. Je pourrais travailler à une anthologie du O regard français posé sur Berlin. Les Français sont amoureux de Londres, passionnés de Rome ou de Lisbonne, condescendants envers Genève ou Berne, la capitale du Duché du Luxembourg, ou Bruxelles, gênés, semblet-il, lorsqu'il s'agit de Madrid. Je vous cite ces villes-phares, ces capitales des pays qui bordent leur pays. Berlin suscite leur curiosité, leur malaise, leur horreur, leur fascination, leur rejet: ils y reviennent avec émotion, si par émotion on vise le poids de l'Histoire et les blessures qui en sont restées; bref, il leur est difficile d'être « neutres» ; s'il est pays qui accueillit, dans ses profondeurs, l'événement capital que fut, après 1989, la réunification de Berlin, avec des sentiments mitigés, ce fut, semble-t-il, la France. Oublier l'Occupation et les défauts majeurs de la mentalité française, mis cruellement en lumière lors des années 1940-1944? Plutôt que de vous faire de longues citations, je vous renvoie à un aimable, mais très partiel, Voyage en Allemagne de Jean-Luc Tiesset, paru chez Albin-Michel en 1996, dans lequel on retrouve des morceaux moins édifiants qu'intéressants par ce qu'ils révèlent de français dans ce qui est rapporté de l'Allemagne et de Berlin: Le Poète assassiné de Guillaume Apollinaire, Siegfried et le Limousin de Jean Giraudour, Siegfried de Jean-Louis Cur2

Je souhaite, ici, ouvrir une parenthèse, à propos de Jean Giraudoux, dont Siegfried et le Limousin était encore fort lu dans les années 50, voire dans les années 60. La question de savoir si l'héritage giralducien, aujourd'hui, est toujours fécond ou tari ne se pose pas; je me contenterai d'ajouter que la lecture de son théâtre, par exemple, donne la même impression de force et de profondeur, qui m'avait impressionné, jadis, lorsque, bachelier, j'eus à lire ses œuvres dramatiques. On en parle moins, ce me semble, sinon à l'occasion de telle édition de la Pléiade; en 1997, Marc Lambron faisait paraître 1941 (Grasset) ; on y voit le narrateur du roman frapper à la porte du grand auteur, qui avait pris une chambre à l'hôtel des Trianons à Vichy; Giraudoux entr'ouvre sa porte, prend le pli qu'on lui remet, la ferme aussitôt. Peut-être, suggère Marc Lambron, rédigeait-il, dans l'atmosphère crépusculaire de la capitale de l'État français, « un inventaire de la France [...] [Il] avait l'amour du théâtre, et Vichy n'était-il pas une comédie? ».L'Allemagne fut toujours une passion pour Giraudoux. Lorsqu'il adapta son roman, Siegfried, pour le théâtre, dans une mise en scène de Jouvet, il expliqua qu'il avait besoin de parler de l'Allemagne, et, dans ce

cas, « le magnétophonelui-mêmen'est pas assezsonore ».Dans Siegfriedet le Limousin,je V

note ces phrases: « l'avais l'impressionque je vivrais difficilementsans l'Allemagne,et je
me sentais parfois, tous les fils qui me liaient à mes amis de Berlin, de Dresde ou de Munich tranchés, désorienté sur mon côté allemand et comme le chien auquel on a coupé à droite la moustache-antenne qui lui donne sa seconde vue et sa seconde ouïe. L'Allemagne est un grand pays humain et poétique, dont la plupart des Allemands se passent parfaitement aujourd'hui, mais dont je n'avais point trouvé encore l'équivalent [...] ». Mots, que, toute proportion gardée, je ferais miens sans hésitation et sans état d'âme, s'il n'y avait, Inge, entre votre patrie native et les Juifs, cette boule de feu qui roule encore sous leurs pas, et, en quelque sorte, les mutile. Les Juifs, décidément! Dans son roman étincelant, touffu, rapide, farci des idées du temps, qui en font, un objet anachronique, Giraudoux fait dire à Siegfried von Kleist (en rien « Allemand », nous explique-t-on dans Siegfried et le Limousin, comme pourrait le suggérer un patronyme si germanique) : « À qui est l'Allemagne, sinon à nous? Cette belle bourgade de Berlin, à qui est-elle? À qui est le village de Francfort? À qui est le district de Leipzig? À toi. À nous. Que Zelten me trouve un bateau, un théâtre, une barque où nous ne soyons les maîtres? Chez Rheinhardt, l'autre soir, au Marchand de Venise, il n'y avait pas un seul chrétien dans les quarante-trois acteurs qui insultaient Shylock? Que Zelten me cite un seul beau livre ou me montre un seul beau tableau fait depuis trente ans par d'autres que par nous! Qui est Schnitzler? Qui est Cassirer? Qui est Rathenau? Qui est Liebermann? Le bec de l'aigle allemand c'est notre nez ». Bref, on a envie d'ajouter, qu'en 1922, lorsque ce texte parut chez Bernard Grasset, la France pouvait s'interroger sur l'identité de son redoutable voisin - tant de forces vives enjuivées ! Peut-on déjà voir, dans la déclination des noms juifs, je ne sais quel malaise, quelle fureur que ce Républicain forcené éprouva à la fin des années 30 ? Il est tombé, comme d'autres, dans le panier de préventions qui nous font accroire, même aujourd'hui, non sans qu'une forme d'hommage acidulé soit rendue en passant, l'idée selon laquelle les Juifs occupent les premiers postes et conspirent contre tout. Je rappelle, en me fiant à la page sur Giraudoux, dans le roman de Marc Lambron, que le futur auteur d'Ondine et de La foUe de ChaiDot avait accompagné Henri Bergson lors du voyage que le philosophe entreprit en 1917 aux États-Unis; ce qui ne dédouane rien ni n'explique davantage. Or si nous consultons deux ouvrages monumentaux, Histqire de

l'antisémitismede Léon Poliakov (<<L'Europe suicidaire 1870-1933»,tome 4) ou Etrejuif
en France pendant la Seconde Guerre mondiale de Renée Poznanski, on lit des choses fort désagréables; ainsi, Giraudoux, nommé Commissaire à la Propagande du gouvernement Daladier réclame, en 1939 « l'institution d'un ministère de la Race» (Poliakov). Sous prétexte de s'attaquer au danger que représentent les étrangers, le haut fonctionnaire des Affaires étrangères, l'écrivain, le ci-devant Commissaire, fonction ô combien sensible à

l'époque, s'en prennent violemmentaux Juifs. Dans Pleinspouvoirs on lit : « [les Juifs]
apportent là où ils passent l'a-peu-près, l'action clandestine, la concussion, la corruption, et ce sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l'artisanat français. Horde qui s'arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans les hôpitaux qu'elle encombre... ». Il est des mots plus cruels que je ne rapporte pas. Poliakov a raison de rappeler que Giraudoux est commissaire d'un gouvernement qui comprend deux Juifs, Georges Mandel et Jean Zay, dont on sait la fin

tragique, lesquels furent tenus à l'écart par GeorgesBonnet qui,

«

ministre des Affaires

étrangères, anticipe les discriminations raciales en infligeant un affront à ses collègues [...], pour mieux faire honneur à Joachim von Ribbentrop [en visite officielle en France, en décembre 1938 ; au cours de la réception offerte au chef de la diplomatie allemande, le gouvernement, dans son ensemble, est invité selon le protocole, à l'exception, bien sûr/ de Mandel et de Zay] » (L'Europe suicidaire, op. cit.). La sortie de Giraudoux se passe de

VI

tis, La Motocyclette d'André-Pierre de Mandiargues, Le Roi des Aulnes de Michel Tournier, La Fantaisie du Voyageur de François-Régis Bastide, La Gare de Wannsee de François-Olivier Rousseau... Comment oublier - et c'est lui rendre hommage in memoriam - Jean-Michel Palmier, ce passeur français de la culture et de l'histoire allemandes des jours noirs, grâce à qui j'ai pu suivre des pistes fécondes, notamment quand je voulus savoir ce que furent les milliers d'artistes et d'écrivains à la fois en exil dans le vaste monde, et en exil à l'intérieur du Ille Reich3? Cette liste a, certes, l'imperfection du genre. M'est plus chère, plus intéressante, plus immédiate une liste d'auteurs allemands sur leur capitale. Ce n'est plus une anthologie, c'est une somme qu'il conviendrait de consacrer à la question. Je ne m'y risquerai pas. Lorsque je me rendis à Berlin, j'avais en tête les noms de Stephen Hessel, de Walter Benjamin, et, plus près de nous, de l'historien
Peter Reichel

-

l'un des derniers textes parus en France, L'Allemagne

et

sa mémoire (Éditions Odile Jacob) nous raccorde précisément à la mémoire allemande à travers les lieux, les symboles, le chiffre nazis dans la capitale et hors d'elle, enquête sur un temps figé et sur une morbidité à
commentaire; Auschwitz, où périrent tant de ces Juifs en qui il voyait un insupportable virus contaminant l'excellence et le génie français, est la seule réponse à lui apporter, pardelà sa mort survenue en 1945. Mais, on pourrait ajouter qu'elle n'est pas exceptionnelle, qu'elle représente même l'opinion moyenne de ce temps, qu'elle mène directement aux Statuts des Juifs en 1940, soit une année à peine après que Pleins pouvoirs aient été publiés. Avant 1940, faut-il le rappeler, les Juifs, dits étrangers et français, ne représentaient même pas un 1% de la population. Ils n'en étaient pas moins affectés de tous les maux, et il n'avait pas fallu attendre la défaite pour les désigner et anticiper leur indignité nationale. Seule la déclaration historique de Jacques Chirac, en 1995, a lavé, à mes yeux, la souillure d'une époque où les intellectuels portèrent la plus lourde des responsabilités (voir La guerre des écrivains, de Gisèle Sapiro, Fayard, 1999). Un livre récemment sorti, de l'Allemand Klaus Harpprecht, Dieu est-il encore fr811Çais? (Albin-MicheI, 1999), qui fut le correspondant à Paris, de la Frankfurter Zeitung, revient sur les mYthes français au sortir
de la guerre

-

ceux qui entretinrent

un « mensonge existentiel

», selon lequel, Vichy serait

tombé d'un ciel noir, aurait constitué une parenthèse exogène à la continuité de la République, fiction à laquelle un Mitterrand s'est accroché jusqu'au bout. Livre intéressant que celui de Harpprecht qui dévoile un regard allemand sur la France à l'heure où l'Allemagne et la France se penchent, sans illusion, sur leur passé et observent l'enterrement des mYthes du xxe siècle. Giraudoux est-il mort pour autant? Il n'est pas inutile d'en rappeler un certain nombre, notamment Berliner requiem, Galilée, 1976; Retour à Berlin, Payot, 1989 et 1997 ; le monumental Weimar en exil, (plus d'un millier de pages), Payot, 1990; enfin ses nombreux travaux sur l'art et les intellectuels allemands, dont Jünger, Piscator, Gottefried Benn, Heidegger, etc, j'épuise à peine la liste des travaux de celui qui fut l'un de nos plus brillants germanistes et historiens de l'Allemagne, trop tôt disparu, à l'âge de 53 ans. VII
3

l'affût, lieux de mémoire contradictoires, socles mités, inscrits, malgré eux, dans le courant national - de Reichel donc, de l'écrivain Hanns Zischler. J'aurais pu m'offrir toutes les lectures possibles; il reste que, le long des rues berlinoises, je ne pouvais me munir que d'un seul viatique: la patience et la consolation, la réflexion et la tempérance. Être en colère en Allemagne n'est pas une obligation, c'est une fatalité. Aurais-je pu m'arracher de la cervelle cette phrase que j'avais détachée, un jour, déjà lointain, d'une page de l'historien Saül FriedUinder - retrouvée, pour l'occasion,dans mes papiers? « Le 3 décembre 1938, écrit-il, une purification systématique de locaux et de rues allemandes a lieu, sur ordre du Reichsführer SS : les Juifs n'ont plus le droit de fréquenter théâtres, cinémas, cabarets, concerts publics, salles de lecture, musées, lieux de divertissement (sic), terrains de sport, patinoires, bains publics ou privés, bains intérieurs et bains ouverts, etc. À Berlin, ils n'ont plus le droit d'emprunter la Wilhelmstrasse depuis la Leipzigerstrasse jusqu'à Unter den Linden, la Wilhelmplatz, la Vosstrasse depuis Hermann-Goringstrasse jusqu'à la Wilhelmstrasse, et la partie nord d'Unter den Linden depuis le monument aux morts jusqu'à l'Université, etc., etc. ». C'est dire qu'il m'a coûté de marcher dans un périmètre que les Nazis avaient sacralisé jusqu'à la sottise; c'est dire qu'en faisant l'effort de dépasser, j'ai éprouvé une souffrance dont vous n'avez pas idée. J'avais, surtout, au ventre, une peur due à la rupture de mon tabou; le « bruit de mes pas », résonnait en amont et en aval d'une Mémoire turgescente. L'allaiter est impérieux; il faut, parfois, en atténuer l'emportement, surtout quand elle se refuse de ménager votre sens critique; quand elle réclame, en somme, une position, sans faux-fuyant. La calmer alors qu'elle vous assaille - exige-t-il que vous n 'oubliez jamais la trahison des masses allemandes? Ce terrible devoir et les dilemmes qu'il lève ailleurs dans le territoire mental, je m'y suis soumis des dizaines d'années. Cela s'appelle tabou. J'aurais pu intituler cet ouvrage,sobrement, Tabou...Qui dit tabou pense « effroi». Puis-je aller en Allemagne comme j'irais sur les Marquises? Dans une copieuse synthèse, publiée en octobre 1999 par les éditions Albin-Michel, sous la direction de Catherine Coquino, Parler des camps, penser les génocides, pionnière dans le sens où elle décrypte « des événements récents (Rwanda, ex-Yougoslavie, Algérie) ou mal connus (génocide cambodgien, famine planifiée en Ukraine) avec l'héritage d'événements plus anciens (génocide arménien, génocide juif) », ce qui pourrait soulever, malgré tout, quelques critiques, même s'il est bon d'interroger « la phénoménologie des violences politiques», en ce qu'elle « conduit à une interrogation sur l'humain»,

VIII

Catherine Coquino, précisément, dans sa contribution, Du malentendu, écrit: « Au camp, des hommes désignés, rassemblés, isolés, sont neutralisés, exploités ou exterminés, mais toujours empêchés d'être des Il hommes II : leur annulation juridique, politique, sociale, leur retire toute existence privée et publique, les privant de rôle social, de sentiment de dignité, de vie intime et de parole. Ce déni d'humanité franchit une étape décisive dans le génocide, qui mutile l'espèce humaine, brise les liens collectifs, tourmente les filiations, saccage les intimités, enrage les mémoires (c'est moi qui souligne) ». L'expérience de mes lectures m'a démontré que ces phénomènes, concernant le génocide opéré par l'Allemagne nazie, ne se limitait pas aux seuls camps. Les immenses tueries des Einsatzgruppen se faisaient à la périphérie des villes et l'oppression mortelle dans les villes elles-mêmes. Mêler Auschwitz à d'autres tueries, à d'autres abominations est une tendance de plus en plus glissante, de plus en plus ouverte, sinon de plus en plus soutenue. Ce n'est pas que je veuille voir dans le travail de MmeCoquino, un travers qui correspondrait à cette propension (quelques signatures prestigieuses ou exigeantes, comme celle d'Enzo
Traverso me dissuadent de m'en émouvoir)

- cette Lettre, des plus sub-

jectives, ne saurait offrir un contrepoids critique à un travail dont la facture universitaire paraît parfois décourageante, au moins au plan du style

-

mais si j'en crois Schmuel Trigano, dont L'idéal démocratique à
«

l/épreuve de la Shoah, est paru chez Odile Jacob, le même mois,
/I

la thèse

de la singularité de la Shoah est mise sur la sellette ».Je crains que la collection éditée par MmeCoquino ne lui déplaise par son mélange des

II

genres.Dès les premièreslignesde son ouvrage,le philosopheécrit: « Un
étrange débat fait rage depuis quelques années dans les démocraties occidentales. La Shoah constitue-t-elle un événement unique dans l'histoire humaine ou bien un génocide parmi d'autres dans l'histoire sanglante du xxe siècle? ». Trigano a souci d'exposer la discussion contemporaine autour d'Auschwitz et d'en relever les faux-semblants, les perversions, sinon les impostures. Je retrouve, dans cet écrit dense, les qualités qui me firent aimer l'auteur, dès lecture d'un de ses premiers livres, La nouveUe question juive; il s'y montre, tout autant, exigeant, clair dans le style et persuasif par une pensée qui fait flèche de tout bois, encore qu'il s'y révèle hautain (notamment vis-à-vis de la nouvelle école historique israélienne, à propos de laquelle Ilan Greilsammer a livré une somme, il y a deux ans chez Gallimard), féroce à l'occasion, sourcilleux au point d'exaspérer, d'un poids théorique avec qui il faut compter. Je reprendrai ici les mots de l'historien allemand Eberhard Jackel: « L'assassinat des Juifs par les IX

Nazis, a été quelque chose d'unique parce que jamais encore auparavant un État n'avait décidé et annoncé sous l'autorité de son responsable suprême qu'un certain groupe humain devrait être exterminé, autant que possible dans sa totalité, les vieux, les femmes, les enfants et les nourrissons inclus, décision que cet État a, ensuite, appliquée avec tous les

moyens qui étaient à sa disposition» (rapportéspar EnzoTraverso, « La
singularité d'Auschwitz» in Parler des camps, penser les génocides1. Si la Shoah est une référence névralgique, dans ces pages saignant d'un coup,
après une longue

-

et très lointaine

-

mesure,

si elle en est l'obsession

et

le tourment, elle ne pourrait pas, à elle seule, constituer l'épine dorsale de ma relation avec l'Allemagne. S'agit-il d'une relation ou d'une sédition? Pour d'aucuns l'Allemagne est un bloc; on l'aime un peu, on le rejette, on

négocie avec, car ainsi vont les affairesde la cité. J'ai lu La Montagne magique avant d'aborder l'abîme qui, historiquement, allait bientôt s'ouvrir à son flanc. Ces Allemagnesmultiples - que le même Thomas
Mann qualifie de
«

bon et juste pays» quelque part dans son Être écrivain

aUemand à notre époque (un recueil de textes qui s'échelonnent entre 1906 et 1949, dans l'édition française d'André Gisselbrecht, Gallimard,1996) - ont donné naissance, entre 1933 et 1945, dans l'égarement d'un peuple, à un État assimilé au Mal. Une énigme pour les contemporains de la tragédie; pour les génération descendantes; pour ceux, qui, j'imagine, réfléchiront sur les mésaventures et les tueries de notre siècle déjà passé; et pour moi inapaisé - substantiellement. Je trouve en tête de l'ouvrage de Shmuel Trigano plusieurs citations. L'une d'entre elles est de Hannah Arendt, tirée de son ouvrage De l'antisémitisme. Qu'il me pardonne, si tant est qu'il tombe, un jour, sur ces lignes, d'en faire usage - mais après tout Arendt appartient à l'humanité. « C'est l'un des faits les plus irritants et les plus déconcertants de l'histoire contemporaine », écrit-elle, « que, parmi tous les grands problèmes politiques restés sans solution à notre époque, ce soit le problème juif apparemment limité et de peu d'importance qui ait eu l'honneur, si l'on ose dire, de déclencher la machine infernale. Une telle disproportion
entre la cause et l'effet offense le bon sens [...] un problème qui menace si grandement notre sens de la mesure et notre besoin de raison». C'est par quoi je conclus cet « Avant-propos» et par quoi j'ouvre pour vous, Inge Pénot-Eberhardt, la raison et la nécessité de cette « Lettre» qui ne saurait être prise que pour ce qu'elle est: un examen de conscience et le reflet de l'Allemagne dans ma vie solitaire.

x

PREMIÈRE

PARTIE

Préparer

Berlin

Paris, le 12 juin 1998 üour de commencement de cette lettre)
Envolés et dans les yeux des abîmes amers inexpliquée demeure l'étoile de mer et dans l'abîme des yeux amers le coucher du soleil est demeuré sans destinataire
Odysseus Elytis Chant XN de« Passion»

in Axion

Esfi

Chère Inge,

J

E commence cette lettre sous l'autorité d'un poème qu'on a exhaussé vers les grands sommets de l'œuvre lyrique du xxe siècle. Le cou(( )}

cher du soleil est demeuré sans destinataire

vise,

à mes yeux, la tra-

gédie dont nous sommes les enfants. Sans elle mon voyage à Berlin n'eût été qu'une étape banale dans un modeste itinéraire européen. Ce « pèlerinage» berlinois aura participé de la grâce; revenir à Paris me remettait en selle, c'est-à-dire sur les rails d'un réel dont je ne puis dire qu'il fut absent dans la capitale allemande; je l'avais exempté de mes malaises quotidiens, d'un corps à corps immédiat: n'est-il pas dans la nature des pèlerinages de surseoir aux décisions, aux obligations qui nous bornent?

Se cogner au réel. Une habitude. On n'y pense presque plus. Après notre séparation, vous en souvient-il, Station Centrale, je voulus me ménager un espace de liberté: je mis les pieds dans cet intéressant Zoo (qu'avaient décrit, sinon cité quelques textes autrefois lus) ; être près des animaux, dits sauvages, c'était un peu prolonger le morceau de temps, quasi surréel, passé dans la capitale allemande. Ma vie, amie, s'est affligée, enrichie et encombrée de vos Allemagnes. Je puis dire, la force de l'âge en témoin, qu'elles ont été au centre de mes imaginaires, des peurs récurrentes, que le devoir de mémoire n'a cessé de réunir, de confondre, de séparer, de réparer, d'accompagner.

J'étais, debout à la barre, dans l'autocar qui me transportait à l'aéroport, quand j'eus à me pencher pour caler l'un de mes bagages; un frein intempestif a projeté un voisin, d'un poids très considérable, sur mon dos. Il n'a pas ménagé la zone cervicale. J'en ai longtemps souffert. L'autre ne s'est pas excusé. À Tegel, l'absence d'une hôtesse qui pût me renseigner sur l'emplacement du comptoir d'Air-France m'a fait traverser le bâtiment de bout en bout (il est construit, l'avez-vous remarqué, en forme de fer à cheval). Sans chariot - ils avaient été pris d'assaut par des hordes de touristes qui s'en allaient festoyer vers les archipels hellènes - je traînai, me débrouillai tel un âne sur un chemin qu'il ne connaît pas; à coup sûr, je me séparai de Berlin dans l'amertume et dans une souffrance composite; au tabou succédait le remords. Pauvre homme! En rentrant chez moi, très tard, ce soir de juin, après une journée mémorable où l'on m'avait fait traîner d'aéroport en aéroport, les

pilotes

-

qui ont un sens corporatiste développé -, ayant fait grève,

j'avais belle allure! Je déballai les paquets, le dos courbé comme si on l'avait flagellé! Je tentai, sur le lit, d'apaiser l'insoutenable courbature... Je disais, à mon amie Blanche, la chatte: j'ai mal au dos; rai mal au dos... Elle me toisait; mes caresses n'adoucissaient pas la sévérité de son regard noirci d'indignation: je m'étais absenté une huitaine; revenu, je lui chantai pouilles. Elle eut raison de me planter là. Je songeai que, décidément, dans cette partie avec l'Allemagne, les choses étaient compliquées, enchevêtrées, insolubles. J'avais quitté Paris mal à l'aise, profanant ce que j'avais cru sacré et inviolable; j'y revenais avec une lombalgie carabinée. Payer l'outrage...

12

Mais, dès le lendemain, j'eus à prendre sur moi; à courir à droite, à gauche- le quotidien,sa suite me réimposaientle jeu que j'avais mis entre parenthèses. Lettres urgentes, contacts avec les organismes publics ou parapublics qui gèrent les dépenses incompressibles. Je ne serai pas long en l'occurrence; j'ajoute que certaines données de ma vie me ramènent à la grande fragilité sur laquelle repose mon petit arbre nourricier. Je redoute les effets pervers de la vieillesse - que l'on ne sourie pas de mes 49 ans, les choses viennent plus vite qu'on ne le pense!

Aujourd'hui, la décomposant, ou en suivant l'ordonnance - son côté à la fois irréel et dense - cette visite ne laisse d'étonner le mémorialiste

que je suis, à mon corps défendant: je vous raconte une petite parcelle d'existence, qui n'est autre qu'un fragment d'une section plus grande. J'avais, après les avoir lus une première fois, été frappé par ces mots de Schelling,dans Les Âges du Monde: « Celui qui serait à même d'écrire l'histoire de sa propre vie, écrirait en même temps, une histoire brève et résumée du Cosmos ». Amusons-nous en ou épouvantons-nous en ; réaménageons le sens et la place de l'universel dans nos actes ou bénissons le lien cosmique qui va du geste humain à la masse gazeuse galaxique, il est bien délectable de croire que je résumerai le cosmos... Ne parlerai-je d'une tragédie? Dans cette reconstitution, en zigzags,de mon séjour berlinois, il ne s'agira ni de vous, ni de moi du moins, aucunement de la somme misérable de petits secrets que dénonçait Malraux en l'homme. Comparses d'un drame; il dépasse nos pauvres vies; jusqu'à notre mort; nous y aurons partie liée dans l'amitié ou hors d'elle. L'Histoire? Je crois, avec Hegel, qu'elle avance dans le temps, par ses mauvais côtés. Elle bousculera nos manies - quelque légèreté, quelque insouciance croirions-nous lui opposer.

J'entreprends d'écrire cette lettre, sans savoir où elle me mènera. Peutêtre sera-t-il possible de l'achever en quelques heures; à moins qu'un nombre important de jours, de semaines, de mois, soit requis pour y consigner mes impressions. Sur le chemin du départ, vous m'avez fait remarquer que nos relations personnelles ayant mûri, il n'était pas 13

illégitime que je m'exprime librement. Parlant de l'Allemagne, du cercle infernal qu'elle a dessiné en y associant les Juifs, dans cette éternité qu'est l'horizon discernable à échelle humaine, que viserais-je, sinon l'homme? Saint-John Perse s'interroge (Vent~ : « l\1aisc'est de l'homme qu'il s'agit! Et de l'homme lui-même quand donc sera-t-il question? Quelqu'un au monde élèvera-t-il la voix? Car c'est de l'homme qu'il s'agit, dans sa présence humaine; et d'un agrandissement de l'œil aux plus hautes mers intérieures... ». Ainsi de l'Allemagne criminelle et de l'Allemagne libérée. Ainsi de ceux qu'elle a assassinés. De vous. De moi. Que je vous sache, peut-être à tort, à cheval sur les principes de la différenciation sociale et psychologique

entre hommes et femmes, ne devrait pas inciter à erreur. En
« homme », je ne recouvre qu'une catégorie grammaticale neutre.

Or, comment ne pas aborder, déjà, la question des femmes, en ces jours tragiques? Le rapport privilégié que j'ai eu avec ma mère, de son vivant et par-delà son éternité, a aiguisé, accompagné, soutenu l'intérêt que j'ai porté à la condition féminine, en temps de guerre ou de détresse. Les témoignages les plus humbles ou les plus intenses d'entre ceux que j'ai lus quand la Mort était, ainsi que l'écrivit le plus douloureux, mais aussi le plus admirable des poètes de ce siècle, un « Seigneur venu d'Allemagne », ont été donnés, je crois, par les femmes. Il y a quelque chose, dans les tueries auxquelles elles furent soumises, comme un péché inexpiable, puisqu'elles furent, mères ou mères en puissance, les protectrices immédiates du monde qu'on détruisait. Peut-être entre-t-il dans cette dernière réflexion je ne sais quelle sentimentalité superflue, l'envoi à la chambre à gaz d'un petit garçon n'étant pas moindre dans l'ordre du crime. Derrière chacune des femmes que l'on aperçoit sur les documents photographiques, en route vers l'Inéluctable, j'ai imaginé ma mère, à l'époque déportable - qui ne le fut point parce qu'entrèrent en jeu des facteurs de stratégie, de géographie, de chance. L'amour a cette faculté insolite d'associer à la vie le poids de la mort: dans un univers qui paraît absurde, la raison humaine et son corollaire émotionnel exacerbent notre sensibilité à tout ce qui périt et, en l'occurrence, à ce qu'on a fait périr. Ma mère mourut en 1979, au terme d'un calvaire que j'ai tenté de transposer dans un récit qui fut bien reçu, Cancériade.En 1979, passait à la télévision un feuilleton qui bouleversa l'opinion, Holocauste,d'une facture 14

hollywoodienne

grossière. Mais, tandis que je guettais Marie livrée aux

opiacés, je suivais la sombre histoire d'une famille berlinoise sur qui s'étaient refermées la trahison d'une nation et la nasse mortelle. Gardien d'une mourante, je bénissais son Ciel de lui ôter vie entre nos livres et nos meubles, si loin de l'enfer qu'elle aurait pu connaître aux années-pieuvres de ce siècle. Ce tendre soulagement continue de m'habiter, tant l'Allemagne n'a cessé de me hanter. Les femmes, les

Allemandesau premier chef, ont payé le plus lourd des tributs.
L'émancipation, l'égalité qu'elles revendiquèrent par la suite trouvent leur raison d'être au moins dans la stérilité moissonnée par les soudards du Reich et dans le grand froid qui s'abattit sur l'Europe. Elles succombèrent dans le gaz des assassins, le feu des bombardiers, en ces villes et ces champs où elles remplaçaient les hommes partis à la
guerre. Elles auraient dû, si elles avaient pu, ou si elles l'avaient voulu, infliger le salaire de ces multiples souffrances en revendiquant immédiatement leurs droits: des droits qu'on avait trop souvent confondus avec leurs obligations. Elles se trompèrent aussi. Terriblement. Le principe de la fusion entre la « communauté populaire allemande» et son Führer, si il a eu quelque fondement, elles l'illustrèrent au-delà du supportable. Les scènes de convulsion amoureuse, le dessin de l'extase sur leur visage, au passage du cortège officiel qui ramenait le chancelier triomphant après l'abattement de la France, je n'ai jamais pu les voir, quelqu'en ait été le support, sans éprouver une colère intérieure violente ni dissiper, pourquoi le cacher, une sensation de nausée. C'est que, parallèlement, bien des scènes, décrites ou filmées, opposent leur réalité: le délire du triomphe, le respect, une sorte de dévotion méphistophélique des évangélistes nazis ici; et là, là-bas, la masse soushumanisée, écartelée, violée, asservie, tuée, incinérée. Ce sujet a été traité, dans les années 80, par Claudia Koonz,

une historienne américaine, dont le livre Les mères-patrie

du

lIt

Reich/Les femmes et le nazisme a été traduit à Paris en 89. Les Nazis ont été, dans le fond, malgré la forme, d'une misogynie aberrante; cependant les Allemandes auraient été, écrit MmeKoonz, « contaminées par la soif de pouvoir et l'ivresse de la soumission ». Elles auraient été imprudentes de loucher vers le pouvoir: elles n'en auraient rien reçu. On peut se gausser des Gertrud Scholtz-Klink, chef de la Ligue national-socialiste des femmes, ou constater, avec effarement, que dans le

plaisir de faire souffrir, les Irma Griese, « la chienne d'Auschwitz»,
n'avaient rien à apprendre de leurs homologues masculins; 15 des cen-

taines de milliers d'anonymes, même après la capitulation, se résolurent mal à se défaire du culte de celui qui leur avait promis un millénaire de gloire; la masse encore approbatrice, fût-ce après Stalingrad et le débarquement sur les côtes françaises, reste, à mes yeux, une énigme; et sinon une énigme un lieu de réflexion; les mères aiment leurs enfants: peut-être qu'aimer en eux, en leurs descendants, les princes du monde, expliquerait cet attachement mythique au chef; on pourrait me rappeler les décisions d'ordre social du régime en faveur des femmes au foyer; on pourrait m'indiquer que, sur le court terme, les déterminants politiques l'emportent toujours: un rêve de grandeur y est néanmoins intégré; je ne sais pas gouvernement qui, peu ou
prou, n'y complaise; exclure la part irrationnelle dans la sympathie des femmes allemandes envers le régime? Comment pourrait-il être criminel alors qu'il s'attelle, dans la constance, au bonheur et au faste allemands? Songez, entre tant de lustres: Paris, la capitale du monde, dans l'escarcelle allemande! Les discours de Gœbbels sur la nécessité d'être impitoyables envers les femmes polonaises et russes, nées pour

servir, jusqu'à ce que mort s'en suive, la « grande culture»

allemande

que de Berlin admirablement - mais bruyamment - démocratique; on m'opposerait, comme le font les imbéciles, les vertus du présent et de l'avenir - or « l'avenir», au moins en politique, relève d'un ensemble de prédictions - j'entends que le passé guide notre mémoire et, en partie, nos pas; est-ce être insultant envers l'Allemagne que de constater sa part écrasante dans la tache qui couvre notre siècle? Si l'on s'adonnait à une statistique, on verrait que les dates de mise au dépôt légal de dizaines de centaines de textes sur la question nazie et les effrois qui lui sont consubstantiels sont postérieures à 1970 ; c'est

[ce sont ses mots] sont ce qu'ils sont: sots et vaniteux à l'image de l'homme qui les prononça; la machine à tuer allemande les a absorbés et matérialisés; la façon dont on a traité les populations slaves, sans doute exterminables une fois le génocide des Juifs accompli, hommes et femmes raflés, déportés, réifiés est une des pages les plus sombres de votre patrie, Inge; il Y aurait encore beaucoup à faire pour la réparer et amorcer l'oubli - l'oubli sain, point l'oubli des impatients. Hélas, les Russes ne nous ont pas révélé que, dans le traitement de leurs propres femmes, ils aient été généreux et respectueux. Me trouvez-vous ressassant à l'infini à propos de la responsabilité coDectivedu peuple allemand? C'est un risque tandis que s'installe cette nouvelle Républi-

dire que le débat, vis-à-visdu grand public, a mis des années à 16

s'amorcer; la guérison est difficile; Henry Rousso, cependant, nous met en garde. L'auteur de Vichy un passé qui ne passe pas, s'inscrit

en fauxcontredes « procèsréelsouvirtuels[qui]sonten fait des mises
en scène du passé: il n'est guère surprenant que la société du spectacle s'adonne ainsi au spectacle de l'Histoire ». Il visait là, j'imagine, le procès Papon. Il explique, dans La Hantise du passé, qu'il y aurait une « volonté de juger le passé; [elle] se manifeste dans la pratique de certains écrivains, journalistes, historiens qui se considèrent, consciemment ou non, comme les porteurs de la " vengeance des peuples" selon la formule célèbre de Chateaubriand ». Là-dessusj'aurais beaucoup à dire. Vous déciderez, lorsque vous aurez achevé de lire cette

lettre,si j'ai été porteurde cet espritde « vengeance », même si, hélas,
la réflexion de Chateaubriand, l'un de nos plus grands écrivains politiques, est des plus pertinentes. Il est des livres, que je citerai dans cette missive, dont la célébrité a été jugée scandaleuse; rien ne perturbe autant ceux qui s'en tiennent à leur pré carré que des thèses transgressives, à qui l'on reproche, au fond, une manière neuve et dépoussiérante, un regard incisif - qui cumulent, aux yeux des détracteurs, les torts de se placer, d'emblée, en marge de la recherche ronronnante, envers et contre le consensus clérical. Aussi n'épouserai-je pas les réactions excessivesqui ont suivi la publication de l'ouvrage de Daniel Jonah Goldhagen, Les bourreaux volontaires de Hitler/ Les Allemands ordinaires et l'Holocauste. On a discuté la méthode. On n'a pu nier la réalité. Le plus intelligent des censeurs de Goldhagen, Ian Kershaw, historien du nazisme, dont le livre Qu'est-ce que le nazisme est l'un des grands opus de la question, un de mes livres de chevet au demeurant, note dans la dernière édition française de son ouvrage: « Lesuccès de Goldhagen et
de son livre tient au contraste entre l'étonnante simplicité de son interprétation comparée aux explications à première vue compliquées, sinon tortueuses, avancées par ses adversaires. Contraste accentué par sa façon d'écrire - ses descriptions détaillées des pires atrocités jouant

parfois le rôle de témoins par procuration - qui, malgré l'emploi souvent récurrent d'un jargon sociologique,tranche dans les récits chargés d'émotion des exécuteurs ordinaires et de leurs victimes, avec la prose académique et distanciée de la plupart des spécialistes de la politique antijuive du IlleReich. Difficilede n'être pas ému, bouleversé, horrifié par ces récits à la première personne des actes de cruauté gratuite infligées aux victimes par leurs persécuteurs et leurs bourreaux alle17

mands». Précisément: il s'agit de chair et d'émotion; les miennes,
marquées par l'ignominie, y ont trouvé non point ce qu'elles désiraient mais ce qu'elles redoutaient, ce qu'elles savaient brûler là où se meut la mémoire collective. J'avais déjà affronté l'épreuve du Livre Noir, textes, témoignages,réunis par Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossmann à la fin de la guerre, dont le destin fut contrarié par la politique antisémite de Staline. Le livre de Goldhagen m'a paru être à la hauteur de l'événement, au moins par ce qu'il décrivait, même si je ne tire pas les mêmes conclusions, même si je ne puis croire que tous les Allemands voulurent l'extermination. Que l'on se taise tandis que le bourreau écartèle et assassine est un crime moral; que l'on vienne à dire que, fondamentalement, tout préparait les Allemands à l'abjection de la Shoah, depuis des générations, est une autre paire de manches qui mérite plus qu'une étude.

Je puis dire, au risque de faire sursauter d'aucuns, que j'ai une passion de l'Allemagne. Qu'entends-je par « passion» ? Y aurait-il, dans ce mot, quelque acception théophanique ? Ma relation avec ce pays, dépasse, dans le registre des émotions les plus courantes et les plus complexes, ce qui rend un individu soucieux et soigneux de la connaissance de pays et nations qui ont compté dans la formation des civilisations. Pour notre malheur, la question allemande est subordonnée à son espace géographique. (Quelle part d'arrogance entrait dans l'ana,lyse d'un observateur politique américain, qui, dans une des livraisons du printemps 98, de la prestigieuse revue des relations internationales, ForeignPolicy, assurait que sans le leadership américain, « les vieilles questions européennes - au premier chef, que faire de l'Allemagne?

-

reviendraient

vite à la surface », Robert Kagan dixi~. Pourquoi

affi-

ner ma réflexion? L'histoire de votre pays natal, en ce siècle, l'eût induite au cas où cette particularité m'eût échappé - et une simple observation du planisphère lui donne évidence. Or ce qu'il y a de plus hideux en Allemagne m'a conduit à ce qu'il y a de plus haut, de plus raffiné, de plus humain, de plus universel en elle. Ainsi ce type de rapports extraordinaires, je ne puis même l'avoir avec un État, une nation, une idée, une histoire, une somme: Israël. Que ce soit dans l'irritation, vive, ou l'indulgence, parfois blâmable, un Juif, après ce que votre peuple a commis contre les communautés juives européennes, aurait-il le droit de lui témoigner de l'indifférence, la Shoah nous 18

ayant révélé qu'il n'est, dans l'Histoire, d'assurance ou de contrat d'assurance permanent envers aucun peuple, envers aucune minorité? Plus loin j'évoquerai Dieu, ma ferveur d'adolescent, mon besoin de croireà cette métaphoredes « hautes mers» qu'évoquait le poète et à son expulsion du territoire affectifau jour de ma confrontation avec le

Mal.
La Bible frappe par ce qu'elle rapporte, parce qu'elle allégorise. Dès la Genèse ne parle-t-elle pas du danger de dépouiller l'arbre de la connaissance de ses fruits et du malheur qu'il y aurait de les manger? Et naïve ma réflexion vous paraîtrait-elle, en quoi me parjurerais-je si je soupçonne la connaissance de déstabiliser, de briser, de

remodeler? Ne vous enfonce-t-ellepas dans des abîmes d'incertitude ?1Très jeune, enfant même, solitaire et distant, je trouvais dans les livres de quoi apaiser mes fièvres et, déjà, cette maladie que sont l'observation et l'introspection. Mes parents, fouettant d'autres vagues, de crainte qu'elles ne les engloutissent, m'abandonnèrent sur ce chemin de la connaissance - ouverture, confuse peut-être, authentique sans doute, au monde. Les premiers ouvrages sur la Shoah qui passèrent par mes mains furent des romans Üe vous les présenterai plus loin). Ce fut comme une déflagration dans mon cerveau et, à la suite, je présentai des symptômes qui ne m'ont pas quitté: moins la nausée d'être que le risque d'être, ainsi qu'un attachement, qu'on trouvera morbide, à ces millions de X qu'on tortura moralement avant de les
achever

-

par quels chemins!

Savoir...

Remarquant

dans mon entou-

rage proche une plus grande sérénité, sur la question et sur d'autres, par volonté ou par omission, j'en viens à me demander si cette quête précoce n'a pas déterminé des échecs ultérieurs; si le poison des livres

ne m'a pas ferméà des bonheursplus simples.« Du savoir extrême à
la connaissance vulgaire, la différence est nulle» constate Georges Bataille dans La littérature et le maL La Shoah, événement sans précédent dans l'Histoire, a découragé les comptines; elle enseigne, au contraire, que le destin de l'homme, au-delà de sa gratuite absurdité, dans une nature qui s'en est passé et pourra éventuellement s'en passer, est soumis à des variables factuelles (une communauté contre une autre) ; que le bonheur et le malheur classiques peuvent être contrariés par un malheur absolu d'autant plus arbitraire qu'il ne répond pas aux lois naturelles mais à un concours de circonstances, certes inscrites dans le tissu de l'Histoire, encore que généralement condamnées par elle, au moins au chapitre de sa morale, par quoi s'ouvre et se conclut tout

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enseignement. Tu veux savoir! m'admonestait une voix intérieure, eh bien tu en auras pour ton argent! Sois fort, l'arbre de la connaissance se mérite. L'Écriture ne l'ignore pas qui nous offre la parabole de Jonas; ne proteste-t-il pas contre le savoir, et, ars longa, vita brevis, contre le savoir absolu? Le tourment, dû au ver qui a piqué le ricin, à l'ombre duquel il a cru se détendre, s'insinue dans le corps du pauvre prophète, le harcèle et ne lui laisse répit: il n'y aurait pas de logique humaine à trouver dans les malheurs semble nous indiquer ce récit. Qu'une dialectique, cachée, échappe à notre questionnement assoifféet assoiffant consolerait-il? « Dans la vie, dans la conscience et dans la mort (...) peut-être que nous - et le reste - avons été formés à l'image du mouvement, comme toute lumière réelle... Peut-être la Bible avaitelle l'intention de dire cela mais a-t-elle été réécrite localement» écrit Harold Brodkey (un de ces stylistes américains, incomparables et pour le coup - rarissimes, donnés par l'Amérique cette fin de siècle; son Âme en fuite est un monument du moi soumis à une enquête sur la peur et le plaisir; je lui dois de beaux moments, semblables à ceux ressentis devant Ulysses ou L 'Homme sans qualités - puis-jevous avouer que leur réalité m'a désappris les idées reçues ?).Je vous cite, là, des fruits pérennes; ce n'est pas qu'il en soit d'autres rabougris ou sans valeur: après tout l'on reçoit et l'on donne à l'échelle de ses urgences ou de ses aptitudes. Je ne suis pas sûr que j'encouragerai ceux des petits de l'âge que j'eus de suivre l'itinéraire qui a été mien d'ailleurs on est le « produit» de son époque; de ce dédale on ne ressort jamais tout à fait sauf; si l'on regarde alentour on s'aperçoit qu'une catastrophe est un moment donné de l'histoire du monde; qu'elle ne préjuge en rien d'autres désastres, ni a fortiori ne les prévient. Les assassins au Rwanda, auparavant au Cambdoge et, ultérieurement ou concomitamment, dans les Balkans, en Somalie ou au Libéria, ont pratiqué leur œuvre sanguinaire sans que jamais l'expérience de la Shoah ait constitué un barrage ou un interdit. Si le monde n'était pas un renouvellement quotidien, avec sa part de chimères et
d'utopies, d'espérances et d'engagement, nous désespérerions de prolonger l'acte de foi qu'est la vie dans sa facette communautaire et historique. Un jour, il y a au moins treize ans, mon neveu âgé de cinq ans, Israélien de naissance, m'interrogea à l'occasion de la Journée du Souvenir, au cours de laquelle il avait été bouleversé par un film pénible relatantl'assassinatde ses ancêtres: - « Pourquoi les Allemands

ont-ils tué des Juifs?» - « Pour rien répondis-je» - « Pourquoi les 20

Juifs sont-ils morts? » - « Pour rien répondis-je encore» - « Mais si c'est pour rien, pourquoi ont-ilsvécu? » - « Jene saispas »,dis-je mal à l'aise - « Et pourquoi Dieu n'était-il pas avec les Juifs? ».Mon ma-

laiseétait encoreplus grand; je décidaid'être honnête: - « S'il existe il a trop à faire. En ce moment, il n'aimait pas les hommes». Il m'adressacetteprofessionde foi, avantde s'en aller brusquement: « Dieuest partoutsur cetteterre )}.

Je n'avaispas lu, à l'époque,la

correspondancede P. Celan est de N. Sachs. Quel Dieu après la
Shoah? semble dire Celan. Il s'attire cette réponse, à peine indignée:
« Maisje

suis croyante...On ne sait pas ce qui compte )}. Non on ne

sait pas. Pour autant, il est une douleur permanente, contenue déjà dans les questions de l'enfant que l'on préparait au savoir de la douleur humaine, fût-elle, ce jour-là, juive - une douleur qu'on ne saurait mesurer à la somme des peines, dispensées, elles, en communauté familiale ou tribale. Cependant, s'il s'agit de regarder en face la douleur, il n'y a aucune raison de nous interroger sur les subtilités souterraines du bien et du mal, dès lors que nous la savons forte d'elle-même. Je n'ai guère besoin de mystère pour mesurer la part du mal et toucher, de mes mains, la souffrance installée, en mon tréfonds, afin de m'assurer de sa présence,surtoutsi ellenaît de la loi deshommes.« n'est pas nécessaire d'en appeler au diable pour comprendre le mal. Le mal fait partie du drame de la liberté», écrit le philosophe allemand, Rüdiger Safranski, dans un livre riche et stimulant, sobrement intitulé Le Ma~

n

qu'il a fait paraître chez Grasset; plus loin, il ajoute: « le mal n'est
pas un concept, mais le nom de la menace qui pèse sur la conscience libre». Et encore: « La conscience peut transcender la réalité donnée et découvrir alors un néant vertigineux ou un Dieu en qui tout accède au repos ». Sur ma conscience libre, Auschwitz et le théâtre du mal que les Allemands ont mis en scène oppressent, pèsent et ont dénudé, parfois jusqu'à l'impudeur, mes rapports avec l'autre, par la conscience de ce mal et l'ère du soupçon qu'il continuera de connoter dans le drame de ma vie. Désobligerai-jevos convictions si je tiens le discours sur le divin pour ce qu'il est: une création et, par là même, une mystique? S'il arrive que Dieu et ses Anges figurent, parfois, à notre périphérie,2 ils s'effacent quand nous nous rapprochons de la scène des hommes, de leurs odeurs, de leurs couleurs, de leurs naufrages. Que nous soyons des animaux évolués, doués de raison, restés, concernant nos instincts et nos angoisses, à notre grande nuit repti21

lienne, loin, si loin, de ces hautes lignes intérieures, dont faisait état Saint-John Perse, en quoi le dire relèverait de la littérature, voire de la perversion littéraire - et en quoi le répéter ressortirait au simple marchandage de mots? Amie, qui pourrait nous garantir que l'Allemagne ne glisse, un jour, sur les chemins qui la menèrent, hier, au gouffre? La question peut paraître hérétique. Pas tant si l'on va à l'écoute des responsables suprêmes de ce pays, hier le chancelier Kohl, aujourd'hui le chancelier Schroder. L'historien allemand, Rudolf von Thadden (il est aussi coordinateur du gouvernement allemand pour les affaires franco-allemandes, poste créé en vertu d'un traité d'État, dit traité de l'Élysée), explique, dans un entretien au Monde, à la fin de 1999, que l'actuel chancelier tient à l'Europe pour que l'Allemagne ne reste pas seule

avec ses démons (c'est moi qui souligne). Il ajoute:

«

la peur de

l'isolement de l'Allemagne n'est pas seulement d'ordre politique, comme au temps de Guillaume Il, c'est aujourd'hui une peur presque existentielle. Une Allemagne intégrée dans l'Union européenne est moins tentée de se perdre dans des voies dangereuses. C'est la peur des Allemands vis-à-vis d'eux mêmes» (ibid). À supposer l'Union européenne en panne, ou en raison de complications internationales, en voie de désintégration, l'Allemagne serait-elle, fatalement et logiquement, un facteur de destabilisation ? Le choix d'installation, aux origines, avec le surplus de greffes et de brassages, détermine-t-il une sorte de tragique continuum? C'est une question taraudante et qui, apparemment, élude toute réponse rationnelle, dès lors qu'elle dépend de constructions politiques, par essence imprévisibles et mouvantes. Les Juifs, vissés à la mémoire allemande, en profondeur, ont décidé, un jour, longtemps avant la Shoah, de réparer l'outrage de leur dispersion, sujette à expulsions pour ne pas dire plus, sur un territoire qui ne leur sera favorable que s'ils bénéficient de conjonctures internationales propices, à moins qu'ils ne s'intègrent culturellement dans la sphère qui les entoure (c'est hautement improbable au moins pendant quelques générations), sphère largement hostile hors les officines gouvernementales. Mais ceci ne ressortit-il pas à un débat abstrait, dans la mesure où l'observation n'est valable qu'en Ici et Maintenant, la prospective étant évaluative et jamais définitive (pardonnez le truisme) ? Quand on se promène à Berlin, la modernité allemande est palpable jusqu'à l'étourdissement. L'Allemagne paraît très vivante,

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multiraciale, généreuse, sympathique et, ici et là, encore liée, nouée soit à un sordide qui survit, soit à un mélange de projections et de préjugés; je n'ai pas pu, à tous coups, m'émanciper du regard français à travers lequel on m'a appris à connaître votre pays. (Le statut sur la nationalité, en préparation, s'il aboutit, serait une révoJutiod). En
vérité, le
«

regard français» sur l'Allemagne, mériterait un développe-

ment tel que je craindrais de vous infliger deux ou trois tomes très détaillés. A la veille du nouveau millénaire, un germaniste, Michel Espagne (l'un des deux directeurs de la Revue germanique internationale, publiée par les PUF),et un historien, enseignant à Leipzig, Matthias Middell, nous avertissent sinon de notre cécité, en tout cas d'une forme d'aliénation culturelle, lorsque nous feignons d'observer l'Allemagne en général, et singulièrement celle qui, déjà, se nomme
« Répu-

blique de Berlin». Notre enthousiasme devant l'extraordinaire vitalité qui caractérise la capitale de la Républiquefédérale, « serait de meilleur aloi s'il ne résultait pas, en partie, d'une projection du sentiment national français sur l'espace germanique; s'il ne trahissait pas un traditionnel déficit d'information français sur l'organisation et l'histoire culturelle de l'espace allemand» écrivent les signataires d'une tribune libre parue dans Le Monde du 23 juillet 1999. Qu'il semble paraître loin le temps où la France s'enflammait dès qu'il était question de l'ennemi démoniaque - « démoniaque» de façon très particulière, après notre défaite de 1870 ! La littérature, sur ce point, ne manque pas: on remplirait des pages et des pages de bibliographie. L'un des derniers livres, non sur le sujet qu'il évoque dès son introduc-

tion, mais sur l'idée de « pangermanisme », culture politique allemande désastreuse quant à ses résultats et aux catastrophes universelles qu'elle provoqua, est celui, imposant et imposable, qui est paru, chez Fayard, Deutschland über alles, le pangermanisme 1890-1945:
Michel Korinman, le maître d' œuvre, nous a déjà habitués à des études sérieuses et compétentes, notamment celles qu'il a consacrées à l'Italie. Il cite l'historien Ernest Denis qui fit beaucoup pour la connaissance de la Bohême (son nom est encore vénéré à Prague) : « Notre école actuelle de germanistes vous a-t-elle jamais trop parcimonieusement mesuré les éloges, et de Gœthe à Wagner, lequel de vos maîtres n'a pas eu chez nous ses disciples et ses fanatiques? - Les Anglais n'ont été ni moins dociles, ni moins réservés dans l'admiration ». La note qui accompagne ces propos donne leur source: ils sont tirés de l'ouvrage de Denis, La Guerre, Causes immédiates et lointaines, Delagrave,

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