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Lettres d'un diplomate en Chine au début du XXe siècle

De
320 pages
Tiré de la correspondance du grand-père maternel de l'auteur, Raphaël Réau, cet ouvrage est la suite de Jeune Diplomate au Siam (1894-1900). Alors que les pressions des Puissances accélèrent le déclin de la dynastie mandchoue, il décrit la vie professionnelle et familiale d'un jeune ménage et de ses deux filles au cours de ses trois affectations successives en Chine de 1900 à 1908. Il permet de prendre conscience de l'ampleur des changements intervenus dans les conditions de vie en à peine un siècle.
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Lettres d'un diplomate en Chine
eau début du XX siècle
HONG KONG, HAI NAN, YUNNAN
(1901–1909)


















Mémoires Asiatiques
Collection dirigée par Philippe Delalande


Déjà parus

Jianping SUN, Une jeune Shanghaienne dans la Chine de Mao (1954-1981),
2008.
Paul GUILLAUMAT, La Chine à l’Encan, Rapports et souvenirs d’un officier
efrançais du 2 Bureau en Extrême-Orient (1897-1901), 2008.
Claude GILLES, Le Cambodge. Témoignages d’hier à aujourd’hui, 2006.
Maly CHHUOR, Le serment, 2005.
eStéphane FERRERO, Formose vu par un marin français du XIX siècle, 2005.
Philippe Marchat






Lettres d'un diplomate en Chine
eau début du XX siècle
HONG KONG, HAI NAN, YUNNAN
(1901–1909)


























Du même auteur

L'économie Mixte, Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1971.
Un Empire convoité. Le Maroc et les Puissances de 711 à 1942, Prix Lyautey
2007 de l'Académie des Sciences d'Outremer, Muller Edition, 2007.
Jeune diplomate au Siam (1894-1900). Lettres de mon grand-père. Raphaël
Réau, Muller Edition, 2009.





















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54333-1
EAN : 9782296543331 AVANT-PROPOS

Cet ouvrage, qui fait suite à Jeune diplomate au Siam (1894-1900), retrace
la vie de mon grand-père maternel, Raphaël Réau, à partir de sa
correspondance, inopinément retrouvée. Commencée dès sa mise en pension
par ses parents qui habitaient l'île d'Oléron, elle nous fait partager sa vie de
lycéen à La Rochelle, d'étudiant en droit et d'élève de l'Ecole des Langues
Orientales à Paris, et son année de conscrit à Rochefort. Alors commence sa
carrière, avec pour premier poste le Royaume, encore très féodal, du Siam, où
il reste de 1894 à 1900. Il est appelé à y rechercher, comme "troisième consul",
parfois au péril de sa vie, des résidents indochinois pour en faire des "protégés
français", mais aussi à assister au Palais royal de Bangkok, à des réceptions
fastueuses, ou émouvantes lorsqu'il s'agit de crémations. Il épouse, durant son
congé en France une cousine, Laure, charentaise comme lui, et rejoint avec
elle, en janvier 1901, comme interprète, le Consulat de Hong Kong – le port
parfumé, traduction française du cantonais Heung Gong.

La Chine, un Empire convoité en voie de déliquescence

L'enclave insulaire de Hong Kong est, avec sa splendide rade abritée au
pied du fameux Pic, le Tai Mo Shan qui culmine à 958 mètres, un havre de paix,
alors que la Chine qui en borde les Nouveaux Territoires, connaît depuis des
années des troubles qui ne cessent de s'aggraver. C'est l'Angleterre qui, dès
1840, a initié ce que l'on a qualifié sa "pénétration" par diverses Puissances
étrangères. L'incapacité grandissante de la dynastie mandchoue des Ts'ing – ou
Qing -, au pouvoir depuis 1649, à remplir ses fonctions régaliennes, encourage
et facilite leurs interventions. L'interdiction, en 1839 par Pékin, de poursuivre
le trafic de l'opium est à l'origine d'une intervention militaire de l'Angleterre à
Canton. Elle obtient l'ouverture de cinq ports et la liberté de commercer,
comme les Etats-Unis et la France, qui se voit en outre attribuer deux ans plus
tard le droit de protéger les missions catholiques. Les hausses d'impôts, une
famine et diverses épidémies qui font en 1849 une dizaine de millions de
victimes amplifient l'hostilité populaire contre le pouvoir impérial et favorisent
le développement d'un mouvement religieux, le T'ai Ping, qui va jusqu'à créer à
Nankin un pseudo-Etat. C'est avec une aide étrangère- américaine et anglaise
du futur gouverneur du Soudan Charles Gordon-, que le pouvoir vient à bout,
en 1864, de cette jacquerie, dont le bilan s'élève, là encore, à plusieurs millions
de morts. La multiplication des meurtres de missionnaires, l'hostilité des
autorités et le non-respect des clauses des traités de Tien-tsin (aujourd'hui
Tianjin) qui avaient ouvert onze nouveaux ports, sont à l'origine d'une nouvelle
expédition, cette fois franco-anglaise, dirigée par Cousin-Montauban, qui,
après la victoire de Palikao et la prise de la capitale, aboutit à la signature des
traités de Pékin. Outre l'accès à de nouveaux ports, ils accordent aux étrangers
7divers droits concernant la propagande religieuse et les représentations
diplomatiques et consulaires.
Les timides réformes de l'impératrice douairière T'seu hi, arrivée en 1861
au pouvoir, n'améliore en rien une situation de troubles et de massacres qui, en
1870, n'épargnent pas les religieuses de Tien-tsin. Le Japon, bien que
Puissance asiatique, y voit l'occasion de participer, lui aussi, au "dépeçage" de
sa grande voisine en l'attaquant en 1894. Le traité de Shimonoseki du 17 avril
1895 lui accorde Formose (aujourd'hui Taiwan) et la presqu'île de Leao-tong
avec Port Arthur, provisoirement restitué à la Chine sur les instances de la
Russie, qui l'obtiendra comme "territoire à bail" en 1898. "Le démembrement"
s'accentue au cours de cette période, avec la cession, par Pékin, de la baie de
Kiao tchéou à l'Allemagne, de Wei hai Wei (aujourd'hui Wei-hai), de la
Birmanie et d'une zone d'influence dans le bassin du Yang-tse à l'Angleterre, et,
à la France, de la baie de Kouang tcheou Wan, ainsi que d'une concession de
chemin de fer au Yunnan. Le ressentiment qui en résulte conduit à l'éviction
pendant trois mois – les Cent Jours – de l'Impératrice par l'Empereur Kouang-
siu. Celui-ci lance à son tour des réformes, que T'seu-hi s'empresse d'annuler
dès son retour au pouvoir. Elle fait arrêter les chefs réformistes, et oblige
l'Empereur à désigner comme son successeur P'ou Tsiu, dont les Japonais
feront, sous le nom de P'ou Yi, en 1934, l'Empereur du Mandchoukouo qu'ils
auront préalablement envahi.
Ces "révolutions de Palais" favorisent l'extension à tout l'Empire d'une
situation de plus en plus chaotique, due en partie à la montée en puissance de
la Société secrète des Boxers, dont la forte idéologie xénophobe et les
constantes agressions contre les étrangers confortent l'influence. Appuyée par
l'impératrice, leur attaque du quartier des Légations étrangères à Pékin, et le
meurtre du ministre d'Allemagne, provoquent l'envoi en 1900 d'une expédition
internationale et l'imposition l'année suivante de lourdes réparations à la
Chine. Celles-ci ne manquent d'accroître plus encore une opposition populaire
qui vise autant le pouvoir impérial pour son impéritie, que les "diables
étrangers" pour leurs assauts continuels. L'anarchie est telle qu'à côté des
Boxers apparaissent et se développent Seigneurs de la guerre et bandes armées.
L'une d'elles, les Pavillons noirs, dont le nom rappelle la couleur de leurs
oriflammes, sévit surtout dans les provinces méridionales et la zone frontalière
du Yunnan et du Tonkin. Ils s'étaient opposés à la politique de pacification que
la France y avait menée après avoir rattaché cette ancienne province chinoise à
l'Union indochinoise créée en novembre 1887.

La situation particulière de Hong Kong et de Macao

Arrivé comme simple interprète au Consulat français de Hong Kong,
Raphaël y bénéficie rapidement, comme cela avait été le cas à Bangkok, de
circonstances favorables qui lui permettent d'en devenir le gérant au bout de
8quelques mois, le titulaire du poste partant en retraite, et son successeur n'étant
pas à même de l'occuper. La circonscription consulaire dont il a la charge
diffère profondément, par sa taille et son statut, de la précédente qui s'étendait
sur l'ensemble du Siam. Elle regroupe l'île - avec son Pic, sa rade et la ville de
Victoria -, et, sur les 30 kilomètres bordant la côte chinoise, la presqu'île de
Kowloon et les Nouveaux Territoires, ainsi que les îles Stonecutters et quelque
237 ilots. Au Sud-est de la Chine, et à environ 130 kilomètres au Sud de
Canton, cet ensemble de 1.000 kilomètres carrés, et de 3.000 avec ses eaux
territoriales, jouit d'un statut particulier qu'il doit à l'histoire et à sa position
stratégique.
La première guerre de l'opium précitée, déclenchée après une saisie
chinoise, à Canton, d'importants stocks d'opium, permet à l'Angleterre d'obtenir
l'île de Hong Kong, par la convention de Chuenpi du 20 janvier 1841. Le traité
de Nankin du 29 août 1842 perpétue cette cession, et la convention de Pékin qui
clôt le 26 mars 1860 la seconde guerre de l'opium y ajoute Kowloon et les îles
erStonecutters. Leur rétrocession à la Chine, décidée le 1 juillet 1997, intervient,
comme prévu, le 9 juin 1998.
Macao, ville côtière proche de Hong Kong, est incluse dans sa juridiction
consulaire, ce qui explique que Raphaël s'y rende plusieurs fois pour y
rencontrer le gouverneur portugais, et y défendre des intérêts français menacés.
Ce petit territoire de 21 kilomètres carrés, à l'habitat resté typiquement
portugais, avait été cédé en 1557 par Pékin pour remercier Lisbonne de son
aide contre le pirate Chang Tsé-lao. Les "droits d'occupation perpétuelle"
eraccordés le 1 décembre 1887 à cette zone devenue un paradis fiscal, et dotée
de plusieurs casinos ont, là aussi, été rétrocédés à la Chine, un peu plus tard, le
20 décembre 1999.
C'est un poste particulier que Raphaël rejoint en mars 1901, du fait que
cette minuscule île chinoise, comparée à l'immense Empire du Milieu qui la
borde, et qui est alors à feu et à sang, jouit d'un calme exceptionnel et
surprenant, car elle est depuis plus d'un demi-siècle sous administration
anglaise. A ce premier pôle d'intérêt important, s'en ajoute, pour le poste
comme pour celui qui l'occupe, un second, d'ordre franco-français, dû à sa
proximité d'un Tonkin devenu "territoire français" par son récent rattachement
à l'Union indochinoise. C'est là une situation aussi exceptionnelle que
complexe. Nicole Bensacq-Tixier, dans son Histoire des diplomates et consuls
français en Chine (1840-1912), éditée en 2008 par les Indes Savantes, a fait une
excellente analyse de ses multiples éléments, dont quelques-uns sont repris dans
le présent ouvrage pour le précieux enrichissement qu'ils apportent à la rapide
présentation d'une histoire tourmentée qui n'a rien d'un "long fleuve
tranquille".
Ainsi en est-il de la description, que le comte de Rochechouart fait, en
1866, d'un site qui devait sensiblement correspondre à celui que trouve Raphaël
à son arrivée : "la rade de Hong Kong est superbe. La mer est bleue comme la
9Méditerranée, le ciel clair et lumineux, et les côtes élevées, agraires et
pittoresques. La ville s'élève en amphithéâtre sur une colline aride et pierreuse,
où naguère il ne poussait pas un brin d'herbe. Aujourd'hui les pentes adoucies
permettent la circulation des voitures, et partout des maisons qui sont des
palais se sont élevées comme par enchantement". Raphaël Réau passera
plusieurs années dans cette île, avant de rejoindre, pour un bref séjour, une
autre île, relativement proche, mais beaucoup plus grande, et chinoise – Hai
Nan -, qu'il quittera ensuite pour rejoindre, au cœur de la province méridionale
chinoise du Yunnan, le consulat de Mongtseu, aujourd'hui Mengzi.

Les problèmes que le Tonkin pose au Consulat de Hong Kong

Au moment où Raphaël rejoint le premier de ces trois postes, un bref rappel,
de ce qu'est alors la politique française en Extrême-Orient ne paraît pas inutile.
Avec l'appui de négociants français, et du missionnaire Pigneau de
Béhaine, Nguyen Anh fonde en 1802 la dynastie des Nguyen, conquiert
l'Annam, la Cochinchine et le Tonkin, puis se proclame empereur d'un pays qui
s'appelle, déjà, Viet Nam. Lui succèdent, en 1819, son fils Minh Mang, puis Tu
Duc qui, après la prise de Tourane en septembre 1858 et la pacification de la
Cochinchine en 1861, cède à la France en juin 1862 les provinces orientales du
Nam-Ky, du Nam-Bo et la Basse Cochinchine. Le Cambodge devient en 1863 le
premier protectorat français de la région. Le départ de Hong Kong, fin octobre
1872, pour explorer les abords du fleuve Rouge, de Jean Dupuis, "officiellement
un négociant convoyant des armes à destination du Yunnan pour les livrer au
maréchal Ma, afin de lutter contre les rebelles musulmans", incite les Chinois,
"par l'envoi d'émissaires à Hong Kong et Hanoi", à s'en "débarrasser". L'un
des prédécesseurs de Raphaël au Consulat, Adam Sienkievicz, gêné, car
ignorant "ce que sont les vues du gouvernement français sur le Tonquin (c'était,
de même que Péking, l'orthographe alors utilisée) préfère "se refermer dans la
réserve la plus absolue", bien que, "cette province, riche en mines de cuivre,
plomb, argent, charbon, et d'un climat très salubre était pour l'opinion le
complément nécessaire de notre colonie". Il avait entendu parler de "la
conquête du Tonquin par la France comme d'un fait qui serait, comme ainsi
dire, accompli", au point d'avoir "naturellement éveillé les susceptibilités du
gouvernement de Hong Kong". Le traité d'Annam, conclu en août 1884 avec
l'empereur Hiep Hoa, successeur de son frère Tu Duc, fait, à son tour, du
Tonkin un protectorat que, par le premier traité de Tien-tsin du 11 mai 1884, la
Chine s'engage à évacuer, en même temps qu'elle reconnaît, en juin, le
protectorat sur l'Annam.
La création, en novembre 1887, de l'Union indochinoise regroupant trois
protectorats – Annam-Tonkin, Cambodge et Laos -, une colonie – la
Cochinchine – et un territoire à bail – le Kouang Tchéou Wan – est bien
accueillie par les milieux industriels et commerciaux de Hong Kong qui "se
10réjouissent à juste titre de voir la France leur ouvrir un nouveau centre
d'opérations" à un moment où "les banques regorgent de capitaux inoccupés".
Mais, alors que les milieux d'affaires de Hong Kong songent à renforcer les
liaisons maritimes et commerciales existantes, Adam Sienkiewicz estime
"préférable de laisser l'avantage de la situation aux négociants français de
Saigon, plutôt que de l'abandonner à des personnes qui, tout en ne portant
qu'un bien faible intérêt à la France, voudraient profiter des facilités qu'à ses
risques et périls elle offre au commerce général".
Après son départ en avril 1877, le Consulat connaît des années difficiles.
Son nouveau titulaire, Arthur Lannen, ne pouvant rejoindre son poste, une
personne étrangère au service assure l'intérim jusqu'à l'arrivée, en juillet 1878,
d'Ildefonse Plichon qui en avait eu la gérance en 1875. Dans la nuit de Noël
1878, "le plus terrible incendie qui se soit vu depuis la création de la colonie"
détruit près de quatre-cents maisons, mais la cathédrale, l'évêché et le Consulat
sont "miraculeusement épargnés grâce aux secours apportés par les
commandants, capitaines et équipages des navires français ancrés dans la
rade". Les années suivantes voient le personnel consulaire sérieusement
éprouvé par des ennuis de santé. Une dysenterie emporte, en février 1880,
Ildefonse Plichon ; son successeur Gustave Delongraye attrape la fièvre jaune,
"échappe de peu à la mort, et rentre en France". Après un bref intérim
d'Alexandre Laurence de Lalande, Léon Déjardin, qui prend, fin novembre
1882, un poste "composé d'un consul et d'un chancelier substitut", informe son
Ministre du "surcroît de travail qu'impose l'expédition du Tonquin. Tous les
ports de la côte chinoise étant interdits aux navires de l'escadre française
durant le conflit, ceux-ci trouvent refuge à Hong Kong". Aussi relève-t-il
l'insuffisance des frais de représentation que leur octroie leur Ministère.
Le Consulat français de Hong Kong est "à une position stratégique", étant,
dès mars 1883, chargé "de toutes les transmissions télégraphiques entre le
gouvernement à Paris, le corps expéditionnaire au Tonquin, l'escadre, les
légations de Péking et de Tokyo, et le Consulat de France à Canton", en
attendant la pose de lignes directes, terrestres et marines, avec Canton, Saigon,
Haiphong et Macao. Il lui faut aussi recevoir et distribuer "toute la
correspondance destinée aux bâtiments de la division navale d'Extrême-
Orient", et donc suivre, pour les transferts de courrier, tous les mouvements
des navires de guerre et des paquebots - ou "malles" - étrangers. Une fois créée
l'Union indochinoise, ce rôle de "plaque tournante" se renforce, car "Hong
Kong est le poste consulaire le plus proche des nouvelles possessions françaises
en Extrême-Orient".
Cette importance des passages que relatera aussi Raphaël, conduit un autre
de ses prédécesseurs, Georges Gueyraud, à informer à son tour son Ministre
que "ce poste est le plus dispendieux de Chine", le consul y étant tenu d'y
recevoir "hauts fonctionnaires, officiers généraux, voyageurs sans distinction,
sans parler des consuls étrangers et de toutes les personnalités importantes de
11la colonie". Ce sont autant de "gens de bonne compagnie" qu'il lui faut
recevoir, sous peine "d'acquérir le fâcheux renom d'un ladre guère plus payé
qu'un jeune comptable du Comptoir d'Escompte". Mais la santé de l'auteur de
cette note de savoir-vivre l'oblige à quitter prématurément Hong Kong. Il a
pour successeur, en novembre 1894, un ami de Gambetta, Gaston Leroux, dont
la famille ne supporte pas le climat. Aussi quitte-t-il lui aussi son poste, dont il
reste toutefois titulaire, alors qu'apparaît, comme chaque année entre mai et
septembre, "la peste, terrible fléau pratiquement endémique, qui fait 2.500
victimes chinoises et 10 européennes". Peu après débarquent, en février 1901,
Raphaël, et sa jeune épouse qui ne connaît pas encore l'Asie.

Hong Kong et Macao, bases de repli et d'action
des révolutionnaires et réformistes chinois

Hong Kong, comme le relève madame Bensacq-Tixier, est "l'un des points
d'observation les plus importants, non seulement pour les mouvements de
navires dans le port, mais également pour les provinces méridionales de la
Chine". Celles-ci – d'Est en Ouest le Kouang-tong, le Kouang-si et le Yunnan,
sont des zones sensibles pour leur irrédentisme séculaire, leur éloignement de
Pékin, et leur proximité de deux territoires – le Tonkin et la Birmanie – qui ont
récemment échappé à la suzeraineté chinoise. Cela vaut aux consuls français de
Hong Kong d'être "aux premières loges pour surveiller l'Angleterre, toujours
considérée comme la principale rivale". La porosité des frontières entre ces
différents territoires contribue à y aggraver une situation dont notre légation à
Pékin (il n'y existait pas encore d'ambassade) et le Quai d'Orsay à Paris sont
régulièrement informés.
En mars 1898, par exemple, sont signalés "des troubles désolant la région,
où le vent de la persécution souffle à nouveau, et menace de gagner de proche
en proche". "Des chrétientés" y sont dévastées, et "des massacres de
missionnaires", comme celui du père Barthollet, s'y déroulent "en plein jour et
en toute impunité". Ils sont le fait "de pillards disant avoir l'aval des autorités,
et proclamant que les chefs des Pavillons noirs levaient des volontaires pour
anéantir le christianisme et battre les Français". Le consul, auteur de la note, y
voit "peut-être seulement un début", et craint "d'assister à une seconde édition
des ruines de 1883-84", par référence au conflit franco-chinois soulevé par le
Tonkin. Dans ce contexte général, l'exterritorialité de l'île anglaise est
naturellement utilisée, sous différentes formes, par ceux qui luttent contre la
dynastie mandchoue. C'est ainsi que, selon Nicole Bensacq-Tixier, Hong Kong
devient pour les révolutionnaires "la base idéale pour lancer leurs opérations
dans les provinces méridionales, sous l'œil complaisant des autorités anglaises
et des consuls européens présents dans ce port".
Un exemple parmi d'autres en est donné au Quai d'Orsay par l'arrivée dans
l'île, le 29 octobre 1898, de l'opposant Kang Youwei qui, dans la maison que
12garde la police, "ne se prive pas de recevoir de nombreux ennemis du
gouvernement impérial sous la protection du gouvernement britannique". Au
nombre des opposants qui, "poursuivis par la police impériale après l'échec des
Cent Jours", y résident épisodiquement, figurent également Liang Qi-cha et,
surtout, Sun Yat Sen, qui mérite une mention spéciale. Son engagement
politique inflexible, qui en fera le premier Président d'une République chinoise
éphémère, remonte à ses années de jeunesse. Elles se passent dans son Kouang-
tong natal, à Tchoi-rang, Macao, Canton, puis Hong Kong, où il exercera
pendant plusieurs années comme médecin. Il y nouera ses premiers contacts,
qui se poursuivront, avec Raphaël Réau, dont il écrira "qu'il était l'un de ses
vieux amis, connaissant bien le parti". C'était le Parti du Peuple, émanant de
l'Association pour la régénération de la Chine, devenue en 1908 la Ligue de
l'Union des Révolutionnaires, et en 1911 le Kuomintang. Cette même année, un
évènement majeur annonciateur de la création de la République allait se
produire, après un grave incident survenu à Hankéou, que rapporte un collègue
de Raphaël Réau, Georges Soulié de Morant, dans son livre consacré, à partir
de ses mémoires, à Soun Iat Senn, selon l'ancienne typographie. "A la réunion
du Corps consulaire, le consul de France, Réau, prit la parole avec force,
expliquant que le but du Parti révolutionnaire de Soun Iat-Senn, était de
réorganiser le gouvernement, et qu'il ne s'agissait pas d'une tempête sans
raison et sans idée. On ne pouvait en aucune manière comparer le Parti aux
Boxers".

Grandeur et servitudes du métier de diplomate

Seule la lecture de telles correspondances rend compte de l'énorme
différence, sans cela difficilement concevable, existant entre les conditions de
vie actuelles de nos expatriés dans les pays lointains, et celles de nos
diplomates au début du siècle dernier. Les effets qu'ont eus dans leur vie
quotidienne des progrès constamment renouvelés méritent, là aussi, d'être très
brièvement mentionnés.
Quelques heures d'un vol confortable en jet suffisent aujourd'hui à
rejoindre Hong Kong, alors qu'il fallait à Raphaël, au gré des circonstances, un
mois ou plus, à bord d'un "steamer", constamment appelé à affronter moussons,
typhons et avaries plus ou moins importantes. A cette durée, déjà longue et
toujours incertaine, s'ajoutaient, pour Mongtseu, avant la mise en service du
chemin de fer, une à deux semaines de cheval, de jonque ou de chaise à porteur,
dans des conditions parfois fort dangereuses décrites avec force détails.
Les distances, que les liaisons aériennes ont considérablement réduites,
créaient un sentiment d'éloignement, grandissant au fur et à mesure que se
prolongeaient des séjours de trois ans et plus. Le temps mis à parcourir ces
distances était une contrainte incontournable qui s'imposait dans de multiples
domaines, qu'il s'agisse du transport, non seulement des personnes, mais aussi
13des biens, du courrier, et de l'information sous ses formes les plus diverses. Le
télégraphe, fort coûteux, était à ses débuts, comme le cinéma, et, faute à
l'époque de téléphones, fixes ou portables, de radios, de télévisions, d'internet et
d'autres i-pods ou blackberries, consultables vingt-quatre heures sur vingt-
quatre, il fallait attendre les "malles" maritimes, relayés dans certains cas par
des coursiers à cheval, pour avoir des nouvelles des familles et du monde, et les
descriptions d'arrivée du courrier sont à cet égard édifiantes sur l'impatience
avec laquelle il était attendu.
La santé, autre élément, cette fois-ci vital, revient comme un leit-motiv dans les
lettres, non sans raison si l'on songe à la fréquence, au nombre et à la diversité
des accidents de santé et des deuils relatés. Leur nombre, qui s'accroît au fur et
à mesure que s'égrènent les années, concerne aussi bien les familles restées "au
pays", que "les agents" du "Quai" (d'Orsay) ou du "Département" - pour
reprendre des expressions consacrées - et les proches qui les accompagnent.
Raphaël lui-même ne devait pas faire exception, comme ministre de France à
Bangkok, où il fut terrassé en 1928, comme l'avait été l'un de ses prédécesseurs
lors de son premier séjour, alors qu'il venait de rejoindre cette ville dont il
redoutait l'insalubrité relevée au cours de son premier séjour.
La lecture des courriers de cette époque révèle, en ce domaine aussi,
l'importance des progrès réalisés dans l'éradication et le traitement des
maladies "coloniales", comme des épidémies récurrentes, tels que choléra,
dysenterie, paludisme, peste, rage, ou tuberculose. Ils sont dus aussi bien à la
multiplication et à la sophistication des personnels, des établissements et des
traitements médicaux qu'à la sécurité qu'offrent aujourd'hui les évacuations
sanitaires par avion, qui ont remplacé celles, plus longues et moins
sécurisantes, qui s'effectuaient alors par bateaux.
L'influence permanente de ces différents éléments sur la vie personnelle de
nos diplomates ne manque d'affecter également leur vie professionnelle. L'une
de leurs conséquences – et non la moindre – se retrouve dans les conditions qui
présidaient alors à la gestion du personnel diplomatique et consulaire Les
délais nécessaires pour rejoindre leur poste, prendre leurs congés après des
séjours continus de trois ans et plus qui ne manquaient d'altérer leur santé, la
durée, souvent plus qu'annuelle, de ces congés, et les multiples aléas imprévus
compliquaient la tâche des DRH de l'époque – encore ignorants de ce sigle ! A
ces difficultés s'ajoutaient une insuffisance chronique d'agents ayant l'âge et les
qualifications nécessaires pour pourvoir des postes dépourvus de titulaires, ou
qui en avaient un dans l'incapacité de les occuper pour diverses raisons –
maladie, congé, autre affectation parallèle. Il était, dans ces cas, fait appel,
pour des durées généralement indéterminées, à des agents plus jeunes, ne
disposant pas des qualifications requises. Raphaël eut la chance de bénéficier
de ces dispositions, à Bangkok,- dans des fonctions qui firent de lui un
"troisième consul" officieux, puis à Hong Kong, où, de simple interprète, il
devint le gérant d'un important Consulat.
14Mais de tels avantages avaient pour revers importants une incertitude
permanente sur la durée de ces intérims, qui empoisonnaient, comme le révèlent
les courriers, la vie quotidienne, en introduisant une épée de Damoclès pour ce
qui touchait, notamment, aux dates de fin d'intérim, de départ en congés, si
attendus des familles restées en France, et aussi, parfois, aux conditions de
logement. Les correspondances de l'époque font en effet apparaître le rôle
important que ce problème du logement pouvait jouer dans le comportement
d'agents et de leurs proches appelés à cohabiter, des années durant, dans des
espaces restreints au sein desquels ils étaient naturellement amenés à se juger
mutuellement. Pour sévères qu'ils aient pu être dans des cas particuliers, ces
jugements n'en méritent pas moins d'être rapportés, bien des années s'étant
écoulées, et les intéressés n'étant plus de ce monde, pour les informations
complémentaires qu'ils apportent sur une époque désormais révolue.
Ces logements variaient selon les postes, car si certains, comme Pékin avec
son quartier des légations, ou le vice-consulat de Hoi Hao, offraient des
logements de fonction accolés aux bureaux, tel n'était pas le cas à Hong Kong
où, faute de pouvoir signer un bail de location sur trois ans, Raphaël eut,
pendant son séjour à changer deux fois de bureau et trois fois de logement,
toujours choisi, cependant, sur les flancs du Pic. Ce qui permit au peintre qu'il
était, à ses moments perdus, d'y faire d'inoubliables descriptions de la rade au
coucher du soleil, d'où montaient du navire-amiral les accents du God save the
King, ou, à l'inverse, des éléments déchaînés qu'il dut à plusieurs reprises
affronter, sur le Pic comme en mer, dans cette zone cyclonique aux violences
climatiques aussi imprévisibles que redoutables. Car les conditions climatiques,
particulièrement sévères dans ces régions, et qui n'ont guère beaucoup changé,
étaient sans doute à l'époque plus difficiles à supporter du fait que les moyens
de les combattre, et particulièrement de les prévoir, étaient alors bien
moindres.

15 GERANT DU CONSULAT
DE HONG KONG
(janvier 1901-octobre 1903)
La nouvelle affectation est décidée, non sans quelques difficultés
1900. 22 novembre Vous avez du recevoir aujourd'hui mon télégramme
vous annonçant que notre départ était remis par suite d'une recrudescence de la
peste à Bombay. Les voyageurs à destination de l'Extrême-Orient ne sont plus
autorisés à descendre à terre. Je ne peux donc donner suite aux projets qui
motivaient notre passage à Bombay en partant sur l'Indus. Huit jours plus tard la
Ville de la Ciotat (ce sont deux paquebots des Messageries maritimes) que nous
allons prendre à Marseille nous mènera à la même date, le 25 décembre à
Saigon, en nous épargnant huit jours inutiles de mer et de quarantaine à
Bombay. Il est fort regrettable que nous n'ayons pu éviter ce contretemps. Nous
préférons rester quatre ou cinq jours de plus à Paris, et quatre autres jours à
Marseille, Laure et moi. Nous voyons souvent les Defrance (M. Defrance avait
été à Bangkok le "patron" de Raphaël, dont il était "le mentor" en même temps
qu'un ami), lui fort gracieux pour Laure.

1900. 25 novembre. Nous partons demain matin pour Marseille par le rapide
qui nous transportera en douze heures. Nous aurons donc les journées de
vendredi et samedi pour nous occuper de nos bagages et de nos derniers achats.
Et dimanche nous secouerons nos mouchoirs en signe d'adieu à la côte de
France.
De quoi vous parler ? De l'arrivée à Paris de Kruger (le président sud-
africain) et des manifestations continuelles des Parisiens en son honneur. De
nos visites aux Defrance, et des invitations qu'ils nous ont adressées à plusieurs
reprises. Du temps pluvieux et froid. De nos bagages qui augmentent sans cesse.
De notre santé qui est bonne, bien que nous nous soyons enrhumés.
Nous déjeunons aujourd'hui chez les Defrance qui sont de vrais amis pour
nous deux.
De Marseille, avant l'embarquement, je vous enverrai encore de nos
nouvelles. Nous y serons à l'hôtel du Louvre et de la Paix.

1900. 2 décembre. (Marseille. 4 heures). Tandis que vous me croyez sur le
paquebot, je suis dans ma chambre d'hôtel, ficelant mes malles et m'apprêtant à
retourner à Paris, Laure de son côté rejoignant ses parents à Cognac.
Pourquoi ? Je ne le sais pas très bien, les télégrammes du Ministère n'étant
pas très bien, pas très détaillés. Mais je suis invité à ne pas retourner au Siam, et
à prendre des instructions. Il paraît qu'une lettre m'avait déjà été adressée à ce
17sujet. Elle ne m'est pas parvenue, et c'est en télégraphiant pour obtenir mes
réquisitions de passage que j'ai reçu une réponse m'informant de nouvelles
intentions du Ministère.
Très, très ennuyeux pour nous, pour Laure surtout. Le remboursement de
tous les frais de voyage inutilement faits ne nous enlèvera pas nos fatigues. De
Paris, je vous écrirai dès que je saurai ce que le Ministère veut faire de moi. Je
pars ce soir à 8 heures 11, et Laure à 7 heures 52. Elle sera à Cognac vers midi,
et moi à Paris à 7 heures et demie.
Ne soyez pas inquiets de tout cela. J'espère au contraire que ce sera
profitable.

1900. 4 décembre. (Paris). Tout commence à s'éclairer. Après la nomination
de M. des Longchamps comme consul à Bangkok, M. de Panafieu, avisé
télégraphiquement, demanda, puisque je faisais double emploi, que je ne lui
fusse pas renvoyé. Le Ministère m'écrivit le 20 une lettre m'invitant à surseoir à
mon départ. Cette lettre, mal adressée, ne me parvint pas. D'où télégrammes
avec Paris quand il me fallut mes réquisitions, me demandant de revenir à Paris
prendre des instructions. La lettre du 20, égarée par la Poste est revenue au
Ministère.
M. Beau, (un collègue et ami plus âgé, qui se soucie également de la
carrière de Raphaël, et qui, après une affectation à Paris, sera successivement
ministre à Pékin, de juin 1901 à juin 1902, puis Gouverneur général de
l'Indochine) toujours charmant pour moi, me cherche un autre poste qui soit une
compensation très large de celui de Bangkok. M. Defrance demande aussi de
son côté que j'aie un bon poste.
Je pense que d'ici peu de jours une décision sera prise, favorable pour moi.
On me prie de rester à Paris, ce qui est une garantie de son imminence.
Ma pauvre Laurette est à Cognac. Elle toussait le soir du départ. Je suis très
inquiet et j'attends une lettre d'elle me rassurant sur sa santé. Elle était mortifiée
de retourner à Cognac, et je comprends ses sentiments, car on a du jaboter pas
mal à notre sujet.
Nous repartirons immédiatement, dés ma nomination. Je crois qu'on
m'enverra encore en Extrême-Orient, où notre salon laqué blanc et force
bagages se baladent devant nous.
Je ne pense pas aller vous revoir, à moins qu'on ne prolonge trop longtemps
mon congé.

1900. 7 décembre. (Paris). Il est cinq heures et demie. Je sors à peine du
Ministère où la décision qui me concerne a été discutée cet après-midi. Je
m'empresse, avant la levée de six heures, de vous annoncer que je vais être
chargé de la chancellerie de Hong Kong, (ce qui serait fort avantageux pour
moi), et ce serait sous certaines conditions sauvegardant mon retour au Siam
plus tard, facilitant ainsi mon avancement. Et tout cela fut fait à la demande de
18M. Defrance, dont l'amitié infatigable agit toujours. J'ai accepté Hong Kong
avec ces conditions. Une lettre doit m'être écrite, les énumérant, afin que je
puisse les faire valoir plus tard. Sans M. Defrance, le résultat n'aurait pas été
celui-là.
Il est six heures. Je vous écrirai plus longuement quand ce sera chose
conclue. Il faut que j'enlève cette affaire demain, pour pouvoir partir dimanche à
Cognac, où m'attend ma pauvre Laurette.
Nous partirons dans huit jours, je suppose.

1900. 8 décembre. (Paris). Eh bien ! Je ne suis pas plus avancé qu'il y a huit
jours, en ce sens que je n'ai pas de poste ! Cependant je ne me plains pas, si ce
n'est d'être loin de cette pauvre Laure, car M. Beau me cherche une
compensation matérielle et morale qui soit réelle, et non point apparente. C'est-
à-dire un vice-consulat, dont je serais chef de poste. Vous pensez si je suis
heureux de cette perspective !
Mais il y a un cheveu. C'est qu'actuellement, d'après les bureaux, aucun vice-
consulat n'est vacant, donc disponible ! Mais peut-être les bureaux du Personnel
ne me sont-ils pas favorables, la faveur dont je jouis actuellement pouvant
porter ombrage à nombre d'attachés du Personnel. Or c'est d'eux seuls que je
tiens l'assurance qu'aucun vice-consulat n'est actuellement vacant.
Il y a ce soir grande réception au Ministère (où je serais allé si j'avais apporté
mon habit) et M. Defrance va y voir M. Delcassé (le Ministre des Affaires
étrangères) et M. Beau.
En tout cas je pars lundi soir pour Cognac, car ici je traîne comme une âme
en peine, et m'ennuie fort d'être loin de Laure.

1900. 11 décembre. (Cognac). Vous le voyez, j'ai quitté Paris pour retrouver
ma femme.
Le Ministère m'avait demandé trois jours, qui sont écoulés depuis hier. On
m'a déjà offert trois vice-consulats : Tampico, au Brésil, Coni, en Lombardie, et
Monastir en Macédoine. M. Defrance m'a conseillé de les refuser tous, et
d'attendre quelque chose de mieux. Je peux attendre sans inquiétude, ayant
toujours Hong Kong comme pis-aller.
Tampico, avec ses 14.000 francs, m'avait séduit, mais c'est un poste très
malsain : il y a la fièvre jaune. Monastir, dans la montagne, est un affreux trou !
Aden, même, m'a été offert !
Je voudrais bien aller vous voir, mais je crains d'être rappelé à tout moment
par un télégramme de M. Defrance.

1900. 15 décembre. (Cognac). Comme je n'ai toujours pas été nommé à un
vice-consulat, j'écris aujourd'hui même à M. Defrance pour lui dire que je ne
peux attendre plus longtemps, et qu'à défaut de vice-consulat j'accepte la
19chancellerie de Hong Kong qui m'a été offerte, et que j'ai refusée. Je lui
demande si je dois retourner à Paris.
J'ai reçu une lettre de mon Ministre m'indiquant que je ne retournerai pas au
Siam, et qui se termine ainsi : "Vous ne verrez, j'en suis assuré, dans la décision
qui vous appelle à exercer temporairement des fonctions hors du Siam, aucune
raison relative aux mérites de vos services. Je me propose d'ailleurs de vous en
fournir le témoignage en vous conférant le plus tôt possible un avancement au
choix.
Recevez…etc.. Signé Delcassé"
Cette lettre me donne toutes les satisfactions que je pouvais désirer. M.
Defrance me blâme cependant de n'avoir pas su attendre en congé jusqu'à ce
qu'on me trouvât un vice-consulat qui m'a été formellement promis.
J'estime cependant que ma situation actuelle, avec la gérance de la
chancellerie de Hong Kong, à 10.000 francs plus 5% des opérations de
chancellerie, en climat sain, en séjour dans une belle ville et une perspective
d'avancement prochain au choix, valent bien le vice-consulat inconnu qu'on
m'aurait offert.
Je quitte Paris demain rejoindre ma pauvre femme, et jeudi ou vendredi nous
allons repartir, par Bordeaux cette fois, pour Marseille où nous nous
embarquerons dimanche à quatre heures. Je suis tellement éreinté que je ne sais
si je ferai le petit voyage de La Rochelle. Mais pourquoi ne viendriez-vous pas ?
Le Ministère m'accordant une indemnité pour mes voyages et frais inutiles,
tout est donc pour le mieux.

29 décembre. (Marseille. Grand hôtel de Genève sur la Canebière, près la
Bourse). Ce ne sera pas un brillant voyageur qui, demain, verra pour la
troisième fois disparaître les côtes de France. Le docteur Thomas, que j'ai
consulté au dernier moment, m'a permis de quitter Cognac et a diagnostiqué une
laryngite. Je prends des fumigations d'eucalyptus, et en ressens le plus grand
bien. La fièvre a cessé, et nul doute qu'en mer le tout s'atténue jusqu'à
disparaître.
Notre voyage de Bordeaux à Marseille a été bien fatigant pour nous deux,
bien que nous fussions en première.
Eh bien, le guignon (la malchance) est bien vaincu, je crois. Je vais partir,
enchanté, comme vous savez, d'aller dans une ville comme Hong Kong, en
Chine, mes anciennes amours.
Nous sommes allés, Laure et moi, voir l'Armand Béhic (un paquebot de la
Compagnie des Chargeurs Maritimes qu'il a déjà pris) qui nous emportera
demain, et qui, déjà, lançait deux énormes panaches de fumée noire. Laure et
moi, tous deux animés de sentiments différents. Elle, inquiète et heureuse à la
fois de tout cet inconnu qui va s'ouvrir devant elle ; moi, heureux à la pensée de
retrouver les heures charmantes de la vie des tropiques.
20Allons, bonjour pour deux ans, mes chers parents ! Soignez-vous bien tous
deux, afin qu'à notre retour aucune raison de mauvaise santé n'altère la joie de
se retrouver. Nous vous embrassons tous deux bien fort, et demain, en agitant
notre mouchoir, selon les us marseillais, nous l'agiterons vers vous en pensant à
vous. Puis le maître d'hôtel sonnera le dîner, et nous irons nous habiller.

Une traversée, en "steamer", bien plus longue que prévu

1901. 3 janvier. (En mer). Nous allons arriver cette nuit à Port Saïd.
L'Armand Béhic est un rude marcheur. Nous avons eu grosse mer dès le soir de
notre départ, et ma pauvre Laurette a été bien malade dans la nuit. Puis elle a
dormi. Le lendemain, calme plat au passage des bouches de Bonifacio. Laure et
moi déjeunons à une petite table, dans la salle à manger très gaie et pleine de
monde. A quatre heures la grosse mer reprenait. Laure se recouchait.
Le surlendemain, même cérémonie après le passage du détroit de Messine.
Mais le beau est revenu, le soleil est chaud, et nous oublions tous nos ennuis.
Nous voici aux portes de l'Orient : la chaleur, la bonne chaleur va revenir. La
mer Rouge et l'océan Indien ne peuvent être mauvais à la saison actuelle, et
nous aurons donc mangé notre pain noir le premier.
Il y a à bord deux amiraux, un évêque, des tas d'officiers, des bonnes sœurs -
des blanches et des noires -, au moins quarante.

1901. 14 janvier. (A bord du paquebot Armand Behic). Nous arrivons
demain à Colombo après dix jours de traversée sans arrêt depuis Suez. Nous
devions, à Colombo transborder sur le Sydney (autre navire de la même
compagnie) mais nous avons trouvé ce paquebot bien malade à Suez, et nous
avons pris tous ses passagers. C'est donc sur le Salazie, un des moins beaux et
des moins confortables paquebots de la compagnie, que nous allons nous caser,
afin de laisser l'Armand Béhic poursuivre sa course vers l'Australie, et nous,
nous diriger vers la Chine.
La traversée de la mer Rouge a été, comme d'ordinaire, très chaude et très
calme, la mer comme un lac. Laure, qui avait été malade en Méditerranée, a pu
se lever, reprendre des forces, et s'amuser un peu. Hier nous avions la soirée
traditionnelle. Programme très chargé avec chants, musique, monologues,
prestidigitation. Laure a joué un joli morceau de mandoline, accompagnée par
une dame de nos amies, madame Douhet.
C'est dimanche aujourd'hui. On est en train de dire la messe. L'évêque officie
sur le pont sur un autel entouré de drapeaux. Nombreuse assistance des plus
recueillies. Moi j'ai fui, et j'entends du salon de lecture où je vous écris les
chants doucereux des sœurs. Il y en a de quatre sortes : des blanches, des noires,
des noires et blanches et des violettes.
21Un dernier mot sur ma santé pour vous dire qu'après quinze jours d'une
terrible influenza, la fièvre a disparu, et je commence à manger un peu ; je suis à
peu prés guéri.

1901. 20 janvier. (Colombo. Galle face Hotel). La série de nos
mésaventures continue. Nous devions à Colombo transborder sur le Sydney et
laisser l'Armand Béhic poursuivre sa route sur l'Australie. Le Sydney a eu de
grosses avaries de machine et n'a pu rejoindre Colombo. Le Salazie (ce nom est
celui d'une commune de l'île de la Réunion) qui devait le remplacer, a aussi des
avaries à réparer à Saigon. Nous avons donc une quinzaine à attendre ici.
On nous a débarqués et logés, aux frais de la compagnie, dans le plus bel
hôtel de Colombo, un hôtel d'un luxe que vous ne pouvez imaginer. Nous
sommes quarante-cinq passagers de première. Dans un autre hôtel, il y a les
passagers de seconde, et dans un autre encore, ceux de troisième. Nous
n'engendrons pas la mélancolie. Ce ne sont qu'excursions et parties de plaisir.
Malgré tout, les journées sont bien longues.
Il y a tous les jours de l'orage, et la chaleur est fatigante. Laure se porte bien.
erNous sommes arrivés ici le 14, et n'en partirons pas avant le 30 ou le 1 février.
Ce qui fait le 6 février à Singapour, le 8 à Saigon où nous nous arrêtons trente-
six heures, et nous n'arriverons pas à Hong Kong avant le 14 du mois prochain.
Et d'ici là, avec notre déveine, il y a à prévoir quelques nouvelles avaries et de
nouveaux retards.
J'écris au consul de Hong Kong pour l'aviser de tout cela. Si j'avais su, je
serais resté en France à attendre le vice-consulat promis.
Hier soir il y avait grande soirée dans l'hôtel. Nous avons dîné en musique,
puis à neuf heures le bal a commencé, et des Anglais enragés ont dansé jusqu'à
une heure.
Nous allons, Laure et moi, faire un petit voyage au Pic d'Adam et à Kandy
pendant trois à quatre jours. Nous trouverons dans la montagne à 2.000 mètres
d'altitude de la fraîcheur et même du froid. On y fait du feu, paraît-il. C'est ce
que beaucoup de passagers qui s'ennuient font ou ont déjà fait.
Je suis tout à fait guéri de mon influenza. Mais comme j'ai été malade, j'en
frémis rien que d'y penser, tellement j'étais faible, et ne mangeais rien, rien,
avec une fièvre continuelle. Laure écrit de longues lettres chez elle, et j'envie ce
beau zèle que je n'ai plus.

1901. 4 février. (A bord du paquebot le Tonkin). Notre séjour à Colombo a
duré dix-huit jours, dix-huit longs jours, vides. Laure et moi avons à tour de rôle
été souffrants, si bien que j'ai dû renoncer aux voyages dans Ceylan, aux
excursions dans la montagne à 2.000 mètres d'altitude.
Nous nous trouvions dans le meilleur hôtel de Colombo, devant une jolie
plage, avec la brise marine toute la journée, le luxe et le confort de cet hôtel
dépassant tout ce que l'on voit en Europe.
22Le Sydney, que nous devions prendre, s'est laissé dépasser par le Tonkin, et
c'est sur ce dernier paquebot que nous nous sommes embarqués le 31 janvier
dernier. Par je ne sais quelle guigne nous n'étions pas portés sur la liste des
passagers, bien que Marcelline le fût (l'ancienne bonne des parents de Laure,
qui les accompagne pour la première fois et restera à leur service pendant des
années pour s'occuper de leurs deux petite filles). Le commissaire, qui avait
déjà toutes les peines du monde à caser les nouveaux arrivants, pris au
dépourvu, nous assigna une étroite petite cabine, prés des machines,
surchauffée, inhabitable. Je refusai de l'occuper, me plaignis au commandant, et
le commissaire dût déloger des gens pour nous donner une cabine spacieuse et
aérée. Laure, dans son état (elle attend leur premier enfant) ne saurait souffrir
l'inconfort. Malheureusement la mer a été mauvaise depuis notre départ de
Colombo et notre entrée dans le détroit de Malacca.
On nous a beaucoup parlé de Hong Kong à bord. On s'accorde à en louer le
climat, la vie intéressante, mais on insiste aussi sur la cherté de la vie, entre
autres choses, celle des loyers – une petite maison est à plus de 2.000 francs.
A bord, où nous sommes huit cents, il y a M. de Contonly, consul général qui
se rend à Batavia avec sa femme et leurs deux filles. Nous causons souvent tous
deux, et pestons contre la mauvaise foi de notre Ministère
Vous avez eu des froids considérables. Brr… Je suis bien heureux de les
avoir évités.
Nous arrivons demain à Singapour, le 7 à Saigon, et le 12 à Hong Kong.
Quel interminable voyage !

La première installation du jeune couple à Hong Kong

1901. 13 février. (Hong Kong Hotel). Nous voici arrivés ! Mais nous ne
sommes pas au bout de nos ennuis. On ne trouve pas de logement à Hong Kong.
Nous sommes à l'hôtel où, pour vous donner une idée des prix, nous payons 6 $
chacun, Laure et moi, et 3 $ pour Marcelline, avec un dollar valant 2,50 francs.
M. Leroux, le consul, un vieillard de 63 ans, fort ingambe encore, et très, très
aimable, s'est mis en quatre pour nous trouver une maison. Je crois que nous en
aurons une le mois prochain, pour six mois seulement, pendant l'absence du
propriétaire qui est retourné en Angleterre. La maison est à mi-côte de la
Montagne. C'est une villa ravissante, toute meublée, d'un coût de 150 $ par
mois, soit 375 francs.
Hong Kong est la plus admirable chose que l'on puisse imaginer. Le port
formé par l'île de Hong Kong et la côte chinoise en face peut contenir des flottes
entières. Il y a actuellement une vingtaine de cuirassés et de croiseurs de
différentes nationalités.

231901. 6 mars. J'ai encore manqué le courrier. Il est 9 heures 30 et j'ai jusqu'à
10 heures, le temps de gagner une autre victoire sur ma négligence avant le
départ de la malle allemande.
Nous sommes toujours dans une pension de famille, Mrs Mathen's, où nous
occupons deux chambres, une grande pour Laure et moi, et une petite pour
Marcelline. La nourriture est exécrable ; heureusement que, de temps à autre,
nous dînons en ville, à bord de navires de guerre français, ou chez madame de
Champmorin, la femme du sous-agent des Messageries maritimes, la grande
compagnie française de navigation. Dans seize jours, nous nous installons dans
notre jolie maison.
Le docteur Lamort qui a examiné Laure prévoit l'événement pour les
premiers jours de juin. Nous devons déjà retenir une garde-malade chinoise,
brevetée sage-femme à Londres, pour 150 francs par mois, contre près de 400
francs pour une nurse européenne.
Vous me demandez des descriptions de Hong Kong. Ma foi je n'ai plus ma
verve descriptive (et de peintre qu'il est à ses moments perdus) des anciens
jours. J'admire cependant avec le même enthousiasme toutes les beautés de cette
île merveilleuse, ses routes le long de la montagne, les travaux gigantesques
entrepris par les Anglais pour vaincre les difficultés résultant de la configuration
de l'île. Il y a un funiculaire qui monte à 600 mètres et qui fait du sommet de la
montagne une zone habitable, où, même l'été, règne une fraîcheur délicieuse. Là
sont les riches qui peuvent avoir un nombreux personnel de domestiques pour
les approvisionner. Le consul de Russie, comme celui de Hollande, y habitent.
M. Leroux et sa famille vont aller s'y installer dans un mois. De là-haut, la mer
parsemée d'îles et d'îlots, la côte chinoise avec ses crêtes de montagnes, les
navires par centaines dans la rade, forment un admirable panorama.

1901. 11 mars Hong Kong. Le Tonkin qui nous a amenés est sur rade, sa
proue tournée vers l'Europe où il va rentrer en emportant cette lettre. En
revenant de la messe à la cathédrale ce matin, nous avons rencontré le
commandant et le commissaire de ce paquebot qui nous ont félicités sur notre
bonne mine. Cela m'a fait remarquer que Hong Kong est vraiment très, très sain,
et que nous nous y portons à merveille. (Ce qui était loin d'être le cas dans son
poste précédent, le Siam).
De ce côté donc le sort nous sourit, qui nous a fait venir dans un pays où les
vilaines maladies du Siam sont peu à craindre. Mais je vous ai déjà dit la cherté
de la vie qui ne conduit pas à penser faire des économies.
Aujourd'hui dimanche, nous sommes allés déjeuner avec M. Leroux et le
docteur Lamort chez M. Droeze, le consul général des Pays Bas, tout en haut de
la Montagne, avec la vue sur toute la rade, et la brise fraîche qui souffle là-haut.
Madame Droeze est fort aimable pour Laure. Déjeuner impeccable de
Hollandais qui savent bien manger et bien vivre. L'après-midi, par les crêtes de
la montagne, sur les routes bitumées, entre les villas luxueuses accrochées un
24peu partout, nous sommes allés avec nos chers hôtes, en chaises à porteur,
visiter M. Oustinoff, le consul de Russie, et son épouse qui habitent tout près du
sémaphore, dans les nuages la plupart du temps. C'est leur maison que va
prendre M. Leroux au départ de madame Oustinoff pour l'Europe. Il y a un
tennis, entouré de hauts filets, qui est suspendu sur l'abîme. En regardant en bas,
on voit Victoria avec ses maisons grosses comme le doigt et les navires comme
des petits bâtons.
Nous rentrons ensuite chez nous. Il commence à faire chaud en ville. L'hiver
est fini, et la saison brûlante va commencer. Mais nous serons installés dans
onze jours, avant les grosses chaleurs. Quelle délicieuse maison nous aurons !
Il va falloir refaire nos malles pour la nième fois. Marcelline commence à
savoir les faire et devient précieuse à cet égard.

Une première maison, fort plaisante, à mi-côte du Pic

1901. 25 mars. Nous sommes installés depuis jeudi 21 dans notre maison,
vous pensez avec quel plaisir d'être enfin chez nous. D'abord c'est une
délicieuse maison, toute meublée avec un goût exquis, éclairée à l'électricité,
eau partout, cabinets et salles de bains dernier style au premier étage. Le salon,
avec ses grandes portes vitrées sur la véranda et deux larges fenêtres, sa double
porte ouvrant sur la salle à manger, sa haute cheminée gothique, et les tableaux
très artistiques, et les meubles de style, et son piano, est un salon qui plairait
fort, même à une Parisienne très raffinée. La salle à manger, tout est parfait.
Surtout en haut, communiquant avec notre chambre à coucher, un drawing-
room, c'est-à-dire un salon pour lire et travailler, ouvrant sur une véranda à
balcons de pierre avec toute la rade devant. J'y ai installé mon bureau, et j'y suis
si bien, la vue est si belle que je n'ai plus envie de m'en aller de là ! C'est aussi
la pièce préférée de Laure, pièce toute égayée de vases, de porcelaines bleues
sur les meubles, et d'assiettes bleues aux murs, avec des tentures et des tapis
bleus.
Les propriétaires partent pour six à sept mois en congé, ils sont heureux de
trouver un ménage qui veut bien entretenir leurs affaires. Ils ne nous font payer
que leur propre loyer, qui est très cher, car la maison est ravissante, et jouit
d'une très jolie situation. Nous aurions pu attendre plus longtemps à l'hôtel, mais
peut-être n'aurions-nous rien trouvé avant longtemps. Je tiens à ce que Laure,
pour ses couches, soit bien installée, et j'ai suivi le conseil de M. Leroux qui m'a
engagé à saisir sans hésiter l'occasion qui se présentait.
La vie est chère, car c'est une vie toute artificielle que celle de Hong Kong,
ville de gros industriels ou commerçants, et d'officiers à gros traitements, ville
qui reçoit tout d'ailleurs, de Chine ou d'Europe, ville d'entrepôts.
C'est dans deux mois que Laure se décidera à déposer son bilan. Elle n'est
pas du tout grosse, et personne ne veut croire qu'elle est enceinte. Le docteur,
25cependant, qui l'a examinée, ne trouve rien d'anormal, et prévoit une bonne suite
d'évènements.
Nous habitons à mi-côte de la Montagne. Le soir, quand je suis revenu de
mon bureau, je vais avec Laure, avant le dîner, faire de grandes promenades
dans les sapins, à une hauteur vertigineuse. Toute la ville de Victoria s'étend au-
dessous de nous, la rade avec ses navires par centaines, et en face, Kow-Loon,
sur le continent chinois. Puis la nuit tombe, et l'obscurité se pointe de millions
de lumières qui révèlent la vie active se poursuivant dans la nuit. Des clairons
sonnent à bord des cuirassés, la musique joue le God Save the King à bord du
vaisseau-amiral, et nous rentrons pour trouver le délicieux intérieur que le sort
nous a réservé. Le dîner prêt, le boy attentif à nos moindres désirs, puis les
longues lectures avant de replonger dans le bain du sommeil.
Deux courriers français sur rade. J'ai du travail en masse. J'expédie à Paris
une succession que je viens de terminer, et qui m'a donné beaucoup de travail.

1901. 7 avril. C'est aujourd'hui Pâques, et cela va désoler maman, mais il ne
m'est pas possible d'aller à la messe. Hier au soir, M. Liébert, consul à Pakhoi
(aujourd'hui Beihai) nous avait invités à dîner à l'hôtel, nous sommes rentrés
tard. Nous étions fatigués, avons dormi tard, et ce matin nous nous sommes
réveillés à huit heures. Des fenêtres de la véranda j'ai vu le courrier de France
en rade : cela voulait dire que je ne pouvais chômer. Le courrier partira demain.
J'ai à signer de nombreuses pièces, à écrire de nombreuses lettres pour le
Ministère, et à faire la valise qui emportera le tout (il s'agit de la valise
diplomatique qui, en prenant le temps nécessaire, fonctionnait de Paris même
avec les postes les plus reculés).
Ce soir M. Le Roux donne un dîner de dix-huit couverts, avec le comte de
Bizaure (consul général à Shanghai) et sa femme, M. Harmand (ministre au
Japon), sa femme et sa fille, M. du Chaylard, consul général à Tien-tsin, M.
Liébert (consul à Pakhoi), Berteaux, interprète à Pékin, tous passagers de
l'Ernest Simon, (un autre navire des Messageries Maritimes, sur lequel Raphaël
avait déjà navigué) arrivés ce matin, et partant demain pour la France, nous
deux, et quelques personnes de Hong Kong.
Laure est toujours alerte et vaillante malgré sa grossesse de cinq mois passés.
Elle était si mince autrefois qu'elle paraît encore svelte. Mais je vais lui interdire
de dîner en ville : c'est trop fatigant pour elle.
Nous avons déjà rendu des déjeuners à des amis. Tout le monde admire notre
installation et envie notre maison. A vrai dire, nous sommes parfaitement
heureux, et la pensée d'un retour au Siam me fait horreur.

La naissance prématurée de leur première fille

1901. 13 avril. Laure a été prise subitement de douleurs le 11 au soir, et à 4
heures du matin nous est née une petite fille de sept mois, très robuste. Elle se
26prénomme Jeanne Madeleine, et a été ondoyée hier. (Elle sera ma future mère).
Laure va très bien, et nous sommes très heureux.

1901. 16 avril. Voici quatre jours à l'actif de Mlle Jeanne, notre héritière, et
je vois déjà combien tyrannique et importante veut être cette nouvelle vie. Que
de soins, d'inquiétudes continuelles elle engendre ! Non pas que sa santé nous
inquiète, elle se porte à merveille, tète comme père et mère et dort tout le temps.
Elle est réellement jolie, le fait est ratifié par tous ceux qui la voient..
Elle a vécu deux jours, selon la règle, d'eau sucrée, puis de lait. Mais notre
nurse a déclaré, ce qui l'a très affectée, que Laure, comme il arrive pour toutes
les Européennes déplantées d'Europe et vivant en Extrême-Orient, n'aurait pas
assez de lait pour nourrir sa fille. Il faudra y suppléer en l'alimentant deux fois
sur trois par du lait de vache, très soigné, en bouteilles cachetées. Le docteur est
émerveillé de la santé de Laure, qui n'a aucune souffrance, aucune fièvre, reste
robuste et calme, comme de celle de notre petite fille de sept mois.
Le climat, très doux maintenant, nous est précieux pour cette dernière. En
France, du fait qu'elle est prématurée, il eût fallu la mettre dans du coton, et
trembler au moindre changement de température. Notre nurse est admirable :
silencieuse, proprette, douce et amusante. C'est une Chinoise instruite qui a
étudié, est diplômée, et a soigné par vingtaines des petits Anglais de Hong
Kong. J'ai, comme le docteur, une confiance absolue en elle.
Laure, qui s'ennuie à rester de longues journées sur le dos, sans recevoir de
lettres de vous, a, il est vrai, des visites de dames. Mme de Champmorin, qui a
été admirable lors de la grande nuit, madame Droeze qui ne sait qu'inventer
pour lui faire plaisir, la nurse, toujours auprès d'elle, Marcelline qui vient lui
rendre compte du fonctionnement de la maison, et moi qui lui tiens compagnie,
le matin à une heure, et le soir après 5 heures et demie.
Mes douleurs au genou, causées par l'humidité d'Hong Kong, et les fatigues
des montées, sont presque passées. Nous habitons assez haut, à 90 mètres au
dessus de la ville, et à pied il est très fatigant de grimper. Je suis obligé pour
quelque temps de me servir de la chaise à porteurs, ce qui est, heureusement,
assez bon marché. A la descente, cela va tout seul à pied. J'arrive en dix minutes
à mon bureau, alors qu'il m'en faut vingt-cinq pour remonter chez moi.
J'ai rédigé hier l'acte de naissance de ma fille. Je vais en envoyer une copie
authentique à Paris qui la transmettra à la mairie de mon domicile.

1901. 19 avril. Voici huit jours déjà que Jeanne est née, et déjà je m'aperçois
des ennuis, des craintes, des responsabilités, comme aussi des joies douces que
donne la paternité. Ah ! Quel petit tyran qu'une enfant de quatre livres. Comme
on tremble à chaque moment de voir cette petite lumière de vie s'éteindre sous
le souffle subit de quelque malheur. Elle pèse exactement 4 livres anglaises, soit
1.794 grammes. C'est bien peu, mais elle n'a que sept jours. Elle est très grande,
et il lui reste à engraisser.
27Les chaleurs ont commencé tout d'un coup. Il fait aussi chaud qu'à Bangkok,
ce qui est bien gênant pour moi quand, à une heure, je vais déjeuner. Je suis
obligé de prendre une chaise à porteurs pour gravir les pentes sous le soleil.
Laure ne souffre pas de cette chaleur, car chez nous il fait très frais, la brise y
souffle toujours.
J'ai acheté pour 2.200 francs d'actions de la compagnie Hong Kong Macao
Steam Boat. Cela rapporte 9% par an, et c'est sûr. C'est le directeur de la
Banque de l'Indochine qui m'a signalé l'occasion. C'est une chose bien
intéressante que le marché financier de Hong Kong. Il y a des valeurs qui
rapportent jusqu'à 20%, mais elles sont soumises à des fluctuations.
M. Beau (alors ministre de France en charge de l'Asie au Quai d'Orsay) va
passer prochainement. Je ne sais si je vais attendre encore longtemps le vice-
erconsulat promis. Volontiers jusqu'au 1 septembre, date de la fin de mon bail.
Après il faudra me démener.

1901. 30 avril. Votre petite-fille pèse maintenant quatre livres et demie. Elle
ouvre de grands yeux, crie plus fort - que c'est ennuyeux la nuit ! - et tète
comme une grande personne ! Laure est tout à fait bien, reçoit de nombreuses
visites de dames, et se lèvera dimanche prochain.
Les chaleurs sont venues. L'été est ici plus chaud et plus étouffant qu'à
Bangkok. Nous avons mangé notre pain blanc, avec le temps exquis que nous
avons eu depuis notre arrivée, la température de juin en France. J'espère que
vous en avez fini avec l'hiver et ses rigueurs.
M. Flayelle, qui va à Pakhoi, est ici avec sa femme qui est sur le point
d'accoucher. Il m'a dit qu'il n'avait pas l'intention d'y rester longtemps, et qu'il
m'engageait à me porter candidat lorsqu'il partira, mais je désirerais que mon
attente ne dépassât pas cinq mois, le temps qu'il nous reste de notre bail. M.
Leroux restera ici plus d'un an encore, et je ne peux songer dans ces conditions
à attendre la gérance.
Mes actions, achetées 33 dollars, sont montées à 35,5. Elles devraient
atteindre 38 dollars en septembre. Dommage que je n'aie pu en acheter plus !

Nombreuses incertitudes sur la nouvelle affectation attendue

1901. 5 mai. Laure se lève depuis quelques jours, et fait même quelques pas.
Jeanneton grossit à vue d'œil, et pèse 5 livres.
Aujourd'hui dimanche nous avons eu M. Hardouin (un ancien collègue de
Bangkok avec lequel il s'est lié d'amitié). Il est venu de Canton pour rencontrer
M. Beau, qui doit arriver ce soir ou demain matin. Il m'engage vivement à
demander la gérance du consulat de Long-Tchéou dans le Quang-Si. J'ai écrit
une demande à cet effet que je remettrai à M. Beau quand je vais le voir. Long-
Tchéou est à 60 kilomètres de la frontière sino-tonkinoise. De Hanoi, on prend
le chemin de fer pour Lang Son, et à la frontière on prend des chaises à porteurs
28ou des chevaux avec lesquels on fait le reste de la route. Le poste est intéressant,
et a un très gros traitement de plus de 16.000 francs. Laure accepte avec plaisir
l'éventualité d'un nouveau voyage et d'une nouvelle installation. Ce ne serait
cependant pas très folichon là bas, mais deux ans sont vite passés.
Le Laos (un autre des paquebots de la Compagnie des Messageries
maritimes) est arrivé ce matin. Après avoir dîné chez lui, en haut du Pic, je suis
allé avec M. Leroux et M. Hardouin, en chaloupe à vapeur, faire une courte
visite à M. Beau, que, malheureusement, nous n'avons pas trouvé car il était
déjà descendu à terre. Il va venir dans quelques minutes au Consulat.
L'agent des Postes arrive : je clos les sacs de lettres.

1901. 11 mai. Jeanneton a quatre semaines depuis un mois. Nous avons,
avec beaucoup de regrets car elle était bien précieuse, remplacé la nurse par une
amah, nourrice sèche. Jeanne, qui boit du lait concentré délayé dans de l'eau
tiède avec un peu d'eau d'orge, pèse maintenant 5 livres et demie. Dans
quelques jours Laure pourra sortir et nous irons faire photographier ce joli bébé.
Laure prend de très grandes précautions, et n'ose encore descendre les
escaliers. Lorsque M. Hardouin est venu déjeuner, j'ai fait descendre Laure dans
un fauteuil par le boy et un coolie. Toutes les dames qui viennent la voir
insistent sur l'importance des précautions à prendre.
Les chaleurs, très, très fortes, sont arrivées. Le Pic est chargé de nuages – il y
a continuellement de l'orage, et l'on souffre de faire le moindre mouvement.
Cela vaut Bangkok.
M. Beau nous a appris que M. Defrance était mis en disponibilité avec
traitement, et remplacé comme ministre au Siam par M. Klobukowski. C'est un
homme de 45 ans, très allant, c'est-à-dire très disposé à aller de l'avant. Ce choix
coïnciderait avec un changement de politique de la part de Paris. M. de Panafieu
(qui fut, peu de temps, son dernier "patron" à Bangkok) est parti en congé. J'ai
bien peur, maintenant que j'ai jeté mon dévolu sur un consulat de Chine, qu'on
me rappelle au Siam où je serai longtemps en sous-ordre. J'espère être à mon
tour chef de poste, et avoir des responsabilités. Je me suis sérieusement remis au
chinois, et dés que j'ai un moment de libre, je pioche.
Nous nous trouvons bien heureux dans notre jolie maison auprès du bébé qui
centralise toutes nos affections. Laure reçoit tous les jours des visites de dames,
des sœurs de la Sainte Enfance. Elle travaille un peu, s'occupe de diriger le
ménage. Il y a beaucoup à faire, lutter contre cette maudite humidité, qui du jour
au lendemain recouvre tout de moisissure
On m'apporte à l'instant trois colis postaux venant du Bon Marché qui
contiennent toutes sortes de choses commandées pour l'accouchement et le
bébé. Nous les avons achetées ici, ces choses, et ce que je reçois est en trop.
C'est Mlle Jeanne, trop pressée, qui n'a pas voulu attendre le mois de juin.

291901. 19 mai. La malle française part demain pour Marseille. La malle
venant de France arrivera demain, peut-être après ce départ. Nous attendons
avec impatience de vos nouvelles.
Jeanne pèse 6 livres et demie, devient très gentille, mais je lui reprocherais
d'avoir trop souvent faim, et de le manifester de façon trop bruyante. Je vais
cette semaine, en compagnie de Laure, qui sort tous les jours avec moi, rendre
des visites de remerciements aux dames qui ont été si aimables avec elle. Elle a
beaucoup maigri, est plus mince qu'avant, a une taille encore plus souple et plus
cambrée, ce dont nous sommes tous deux très fiers. Tout le monde ici nous
prédit un second bébé pour nous faire enrager.
La température s'est radoucie. Nous avons eu la queue d'un typhon, avec
grosses pluies torrentielles, et maintenant, bien que le soleil soit fort, il fait un
temps très supportable.
J'ai demandé la gérance du consulat de Long-Tchéou en Chine, et j'attends la
réponse de Paris. J'attendrais volontiers deux ou trois mois ici, mais notre bail
erfinissant le 1 octobre, je ne voudrais pas avoir le souci d'une autre installation
ici. Nous avons eu une chance extrême d'avoir cette ravissante maison, mais
après cette date ce serait beaucoup plus difficile, car les Anglais rentrent.
Je travaille beaucoup chez moi, me suis remis au chinois. Au Consulat ce
sont toujours les mêmes actes administratifs et notariés, des comptes à tenir (ce
qui n'est pas mon fort), des registres de toutes sortes à tenir, la vraie besogne de
rond de cuir. Ce ne sont plus les vingt attributions d'un consul à Bangkok, mais
j'apprends beaucoup de choses que j'ignorais, et ce stage ici m'aura été précieux.
La malle n'arrive pas. Elle a dû être retardée par le typhon. Je clos donc cette
lettre.

1901. 3 juin. Bébé pèse 7 livres ; il a donc doublé son poids primitif, ce qui
prouve que tout va bien. L'amah, la Chinoise qui soigne Bébé, est très attentive
et pleine de soins. Laure et moi ne pouvons nous empêcher de l'admirer et de la
trouver infiniment supérieure aux femmes de ce genre en France.
Hier dimanche, nous sommes allés passer l'après-midi chez M. Leroux, au
Pic, tout en haut. Nous avons pris le funiculaire qui monte tout droit la pente
raide. A l'arrivée en haut, on est tout surpris de la fraîcheur de l'air. Il faisait 32°
en bas, et 25° en haut. Nous avons, madame Leroux, le consul de Russie, le
consul de Belgique et moi, joué au tennis qui est tout entouré de filets car il
donne à pic sur la pente abrupte de la montagne. Au dessous, à 800 mètres, on
découvre la ville, la rade, la Chine en face, et des îles tout autour de Hong
Kong. Une balle de tennis lancée par dessus le filet peut dégringoler jusqu'à
Victoria !
J'ai reçu une lettre de M. Defrance m'annonçant des nouvelles intéressantes à
propos de la nomination de M. Klobukowski comme ministre et gérant de la
Légation de Bangkok. Il n'a pu me faire avoir Pakhoi, et me prévient que je
peux être rappelé par télégramme au Siam, où je suis encore titulaire d'un poste.
30Si cela m'arrivait, je refuserais d'aller à Bangkok, à moins d'y être le second du
ministre et d'avoir les avantages de grade exposés au Ministère. Je l'explique à
M. Defrance, et vais l'écrire à M. Klobukowski.
Il y a ici des pêches délicieuses venant du Nord de la Chine.

Avoir un bébé prématuré à Hong Kong n'est pas si simple

1901. 16 juin. La semaine passée a été pleine d'émotions. Nous avons cru
perdre Bébé, dont le dérangement d'estomac continuait. Nous avons eu quatre
nourrices en huit jours. Et quelles nourrices ! Des Chinoises du peuple, sales,
désagréables, avant de mettre, hier, la main sur une qui est bien, sait soigner les
bébés, et parle un peu anglais. Bébé s'est remise complètement depuis qu'elle a
repris le sein. Elle est bien, bien jolie, quoique toute petite.
Je viens enfin de recevoir la nomination officielle que j'attendais depuis un
an à l'Ordre du Dragon de l'Annam - ce qui est la troisième, après celles du
Cambodge et de l'Orange et Nassau.
M. Rivière junior m'annonce l'envoi de 25 exemplaires de mon travail sur les
lois pénales et pénitentiaires au Siam.

1901. 22 juin. Bébé en est à sa cinquième nourrice. Elle pèse 7 livres, soit
3,175 kilos, ce qui est encore bien peu. Sa récente maladie a arrêté la croissance
jusqu'alors constante de son poids. Mais elle va bien, a de petits bourrelets de
chair aux poignets, une petite bouche, des yeux qui sont plutôt bleus, et sera
brune, les cheveux qu'elle avait, tombant et étant remplacés par d'autres, très
foncés. Nous allons procéder dans quelques jours à son baptême. J'attends
Hardouin, le parrain, et la marraine, madame Prunier, qui est à Cognac, (son
mari dirige une maison de cognac qui portait son nom) envoie une magnifique
robe et un moïse qui sera bien utile pour nos éventuels déplacements.

er1901. 1 juillet. Bébé grandit et grossit. Elle en est à sa sixième nourrice, ou
plutôt l'attend depuis deux jours. Que d'ennuis, cette alimentation ! On la trouve
très jolie, et nous sommes de l'avis des "on".
Je suis toujours dans l'attente d'une décision ministérielle me fixant sur mon
emploi définitif. Je sais que c'est par économie qu'on ne se hâte pas de pourvoir
au poste de Long-Tchéou que j'ai demandé. Il me faut à tout prix une
erdestination avant le 1 octobre, date d'expiration de notre bail. Car ici nous
dépensons pour l'instant plus que mon traitement, malgré la stricte économie
que Laure sait apporter aux dépenses du ménage.
Ici, toujours 29 et 30 degrés, et de l'humidité dans l'air qui rend la chaleur
étouffante.

311901. 5 juillet. Je viens d'avoir deux gros clous (des furoncles) qui ont
entraîné un gonflement des glandes de l'aine, et j'ai dû garder la chambre hier
samedi et aujourd'hui, bien que les clous paraissent guéris.
Ce soir, dîner chez le consul d'Autriche, avec le consul général des Pays-Bas
et sa femme, le consul des Etats Unis et sa femme, et les Leroux. Laure serait
bien ennuyée si je lui refusais cette occasion de se distraire, et de montrer ses
jolies robes. Du reste je n'aurai pas à marcher du tout, le trajet se faisant par le
funiculaire (qui monte de la ville au Pic) et une chaise à porteurs. Laure est très
aimée de toutes ces dames, et surtout des Droeze qui viennent presque tous les
jours la voir, et qui nous ont été si utiles au moment ennuyeux des couches,
avec madame de Champmorin.
Jeannette a de gros boutons qui la font souffrir.

La retraite du consul Leroux sera-t-elle de nature à clarifier la situation ?

1901. 15 juillet. Hier, 14, M. Leroux a reçu les Français dans son salon du
Consulat, et l'on a bu du champagne en portant les santés d'usage. La Vipère,
sur rade, (une canonnière de "la Royale" que Raphaël connaît bien pour l'avoir
vue assurer la sécurité devant la Légation de Bangkok pendant plusieurs
années, et avoir logé au consulat certains de ses officiers, dont le médecin) a
tiré des salves, et tous les bateaux de guerre ont répondu. Dans la soirée j'ai joué
au tennis chez les Le Roux.
Jeanne est de plus en plus gentille ; elle voit très bien et nous reconnaît. Dans
un mois nous espérons pouvoir nous débarrasser tout à fait des nourrices, et la
nourrir de lait concentré et de bouillies. C'est Laure dont la santé m'inquièterait
davantage. Elle maigrit de plus en plus et se plaint d'être très faible. Je lui fais
prendre du fer, et espère que son anémie cessera avec le traitement. La petite
fille de madame de Champmorin a été très malade d'un coup de soleil.
Nous attendons aujourd'hui la malle française par le bateau japonais. Ce
pauvre Ernest Simon a eu de grosses avaries et n'a pas pu dépasser Bombay, où
il est en réparation.
Je ne reçois pas vite le changement que j'ai demandé au Ministère, mais
j'espère être fixé avant deux mois.
Après avoir fait une chute au tennis, le docteur vient de me prescrire le repos
pour ma côte froissée, mais non cassée. Aussitôt le paquebot parti, je rentrerai
chez moi.

1901. 19 juillet. Ne mettez pas de timbres de 0,15 sur vos lettres. Si j'en
mets parfois, c'est que, à bord du courrier français au moment du départ, et là,
en terre française, j'affranchis mes lettres comme je le ferais à Marseille pour La
Rochelle, par suite de la fiction d'exterritorialité des bateaux postes. Voilà
l'affaire ! C'est toujours le jour du départ du courrier que Laure et moi pensons à
écrire, et à tous les deux le temps manque pour parfaire les lettres projetées.
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