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« Libération enfin ! » (1942-1944)

De
304 pages
Voici le neuvième et le dernier tome de l’œuvre considérable à laquelle Roger Arvois a consacré des années de travail, et qui n’est pas seulement un témoignage sur l’action des maquisards de Champagne, mais aussi un message adressé à ceux qui se font les gardiens de la mémoire. Il y a chez Roger Arvois, une authenticité qu’on ne saurait contester. Il n’écrit pas seulement sa propre histoire, mais nous conte, souvent avec émotion, ce que fut le combat collectif des hommes qui luttèrent à ses côtés.
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"LIBÉRATION... ENFIN ! "
1942-1944

Roger ARVOIS

"LIBÉRATION... ENFIN ! "
1942-1944

LES ANNÉES TERRlBLES TOME IX

Pr~face de Pierre Meunier

L'Harmattan.
5-7, rue de l'École-Polyt.echnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR

DES BAGNES DE VICHY AUX MAQUIS DE CHAMPAGNE
(1942-1944), Les années terribles, Tome 1, 1992.

MALGRÉ MILICE ET GESTAPO, ON SE BAT ENFIN
(1942-1944), Les années terribles, Tome 2, 1993.

COMBA1TRE

L'ENNEMI PAR TOUS LES MOYENS

(1942-1944), Les Années Terribles, Tome 3 1993.

LES MAQUIS DE LA NUIT
(1942-1944), Les années terribles, Tome 4, 1994.

L'ENNEMI

NE DOIT PAS'NOUS

ÉCHAPPER

(1942-1944), Les années terribles, Tome 5, 1994.

LES JOURS LES PLUS LONGS
(1942-1944), Les années terribles, Tome 6, 1994.

L'AUBE DE LA LIBERTÉ
(1942-1944), Les années terribles, Tome 7, 1995.

LA VICTOIRE EN CHANTANT
(1942-1944), Les années terribles, Tome 8, 1995.

@ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-5366-X

1997

PREFACE
Voici le neuvième et le dernier tome de l'oeuvre considérable à laquelle Roger Arvois a consacré des années de travail, et qui n'est pas seulement un témoignage sur l'action des maquisards de Champagne, mais aussi un message adressé à ceux qui se font les gardiens de la mémoire. II y a chez Roger Arvois, une authenticité qu'on ne saurait contester. II n'écrit pas seulement s,a propre histoire, mais nous conte, souvent avec émotion, ce que fut le combat collectif des hommes qui luttèrent à ses côtés. TIrend ainsi hommage aux millions d'hommes et de femmes, inconnus dans l'histoire de la Résistance: maquisards, familles de maquisards, agents de liaison, et tous ceux qui ont les aidés et abrités. Accomplissant tout naturellement ce qu'ils considéraient comme leur devoir, alors qu'ils risquaient, à chaque instant, la torture, la déportation et la mort, leurs noms ne figurent nulle part, sur aucune stèle, sur aucune liste de décorations. Le grand mérite de Roger Arvois, c'est de sortir de l'ombre des femmes et des hommes, résistants, courageux, qui luttèrent avec abnégation contre le nazisme

pour la libertéet la patrie.

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C'est avec émotion que j'ai lu, dans ce neuvième tome, combien la libération çle Paris par son peuple fut un stimulant pour la lutte des maquisards contre l'occupant. J'ai vécu, personnellement, aux côtés de Georges Bidault, l'insurrection parisienne décidée par le Comité Parisien de Libération dans le cadre de l'appel à l'insurrection nationale lancé par le Conseil National de la Résistance et préparée par 7

son Comité d'Action Militaire (C.O.M.A.C.) et l'Etat-Major National F.F.I. J'ai assisté de barricade en banicade, aux combats héroïques de la population parisienne contre l'occupant nazi et j'ai vu, place de l'Hôtel-de-Ville, à Paris l'arrivée sur son char, du jeune capitaine Dronne qui commandait l'avantgarde de la 2è Division Blindée lancée par le général Leclerc sur Paris pour appuyer l'insurrection. Le rêve de mon ami, Jean Moulin se trouvait exaucé: en sacrifiant sa vie à l'union de tous les Français décidés à sauver l'honneur de la France en même temps que les valeurs qui fondent la République, en mettant en place le Conseil National de la Résistance qui allait donner au combat patriotique sa dimension nationale et renforcer l'union de la Résistance intérieure et des Forces Françaises Libres, Jean Moulin avait ainsi montré que la bataille pour la libération de la France et la restauration des libertés publiques ne pouvaient avoir d'issue victorieuse sans le rassemblement de tous les patriotes unis au-delà des clivages politiques traditionnels. C'est dans cet esprit que Roger Arvois a dirigé l'action de la Résistance en Champagne qui, encouragée par la libération de Paris par les Parisiens, a permis à l'année américaine de progresser d'une manière foudroyante, grâce au dégagement des routes, et aux combats d'avant-garde menés par le maquis de Champagne. TI en résulta, pour l'armée américaine, une avance de Troyes à Châlons-surMarne en une journée et, dans le même temps, de Châlons à Toul, sans un. coup de fusil et sans un seul blessé ou tué chez nos alliés. Roger Arvois démontre ainsi que la Résistance intérieure a joué, dans la libération de la France, un rôle encore plus important que celui que lui ont attribué, jusqu'à présent, les historiens. Cela est d'autant plus notable, que sans rien enlever à l'action de Roger Arvois et de ses maquisards, dans beaucoup de régions, l'action a été encore plus 8

importante puisque, dans un nombre considérable de départements, la libération a eu lieu sans que les forces alliées aient été présentes. Roger Arvois a raison de souligner la déception des résistants après leur lutte courageuse. Certains d'entre-eux se retrouvèrent dans des régiments commandés encore par des officiers et sous-officiers qui avaient obéi, jusque-là, aux ordres de Vichy, sans participer aux combats de la Libération. Ils se retrouvèrent aussi aux prises avec une administration dans laquelle Bousquet "avait su placer ses hommes", et une justice toujours fidèles à l'idéologie de Vichy. Roger Arvois en fit lui-même les frais à plusieurs reprises. Condamné et emprisonné, ce héros de la Résistance demeurait un "terroriste" aux yeux des collaborateurs et des attentistes. Roger Arvois a le courage de rétablir la vérité. Il a raison, car on ne dénoncera jamais avec assez de force le caractère criminel de l'idéologie nazie et les valets qui, en France, s'en firent les défenseurs. Les jeunes générations qui n'ont pas connu la guerre doivent être instruites de ce qui constitue leur propre histoire. C'est en puisant dans l'expérience de ces "Années Terribles" qu'elles pourront mieux mesurer les valeurs de démocratie, de liberté, de tolérance, pour lesquelles ont donné leur vie des dizaines de milliers d'hommes et de femmes, Français ou immigrés, valeurs encore menacées par les relents du racisme et de l'antisémitisme. Outre son mérite historique, l'oeuvre de Roger Arvois est un apport à la morale tant il est vrai que l'école de la Résistance fut aussi celle du civisme et de l'éthique. II ne faut pas seulement lire l'ouvrage .de Roger Arvois, mais en recommander la lecture. A travers le cheminement d'un homme fidèle à son engagement de jeunesse, c'est la réalité d'un combat qui nous fut commun, qui nous est restituée. Pierre Meunier
Secrétaire général du Conseil National de la Résistance Grand officier de la Légion d'Honneur.

REMERCIEMENTS
Nombreux sont ceux qui m'ont accompagné, encouragé, entre autres: aidé,

Gilles PERRAULT Henri NOGUERES Georges et Marcelle DEBIESSE Pierre VIDAL-NAQUET Pierre SUDREAU François et Lucienne FONVIELLE-ALQUIER Robert CHAMBEIRON Robert BONNEAU André OUZOULIAS Madeleine REBERIOUX Maurice KRIEGEL VALRIMONT Claude BOURDET Pierre MEUNIER Charles JOINEAU André TOLLET Marcel CHARLOT Marcel PAULIN Marc LHEUREUX René GARNIER Pierre DURAND France HAMELIN Joë NORDMANN Pierre SERVAGNAT - Association des Evadés des Trains de Déportations (AFTEDT) . - Mon fils Alain et mes petits fils Cyrille et Emmanuel. Il

- Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie (APHG) - Fondation de la Résistance. - Amicale de Chateaubriant. - Office Républicain des Mérites Civils et Militaires (ORMCM). - Fédération des' Internés et Déportés Résistants et Patriotes (FNDIRP). Tous les anciens du maquis. Tous les gens de la région qui nous aidèrent sans compter et notamment, les habitants de Fère-Champenoise et de toutes les communes du secteur "B". A toutes et à tous, j'adresse ici mes très vifs et très sincères remerciements. Roger Arvois.
Le 6 novembre 1995, Pierre m'adressait la préface que vous venez de lire. Ce 9ème tome est sous-presse alors que nous parvient la terrible nouvelle. Pierre'~lJ~~R un compagnon de résistance de Jean Moulin Pierre Meunier, l'un des compagnons de Jean Moulin au Conseil ~ational de la Résistance (CNR) pendant la seconde guerre mondiale, est décédé, mardi 16 avril, dans sa quatrevingt-huitième année à Arnay-Ie-Duc (Côte-d'Or). ~é le 15 août 1908 à Dijon et de formation rédacteur au ministère des finances, Pierre Meunier devient en juin 1936, chef du secrétariat de Pierre Cot, ministre de l'Air du gouvernement de Front Populaire. C'est à son cabinet qu'il fera la connaissance d'un jeune préfet, Jean Moulin, dont il deviendra l'un des plus proches collaborateurs. Sous les noms de code "Morlay" ou "Marmet", il jouera ensuite un rôle déterminant auprès de Jean Moulin dans la résistance à l'envahisseur allemand. 12

Pierre Meunier est "contacté"en 1941 alors qu'il est dans la clandestinité en zone nord occupée par les Allemands, par Jean Moulin, dont il est un ami sûr et qui va devenir, après avoir séjourné à.Londres, le représentant spécial du général de Gaulle. Membre du secrétariat de Moulin à Paris, il va aider "Max" l'un des surnoms de l'envoyé du chef de la France libre à rassembler les éléments de dossiers de tous ordres destinés au général de Gaulle. C'est ainsi que Pierre Meunier est en 1942, l'homme des contacts avec le Front National. A plusieurs reprises, Pierre Meunier sera menacé d'arrestation par la Gestapo, mais il parviendra à tromper la police nazie. Ses relations avec d'autres grands résistants ne sont pas toujours aisées, Jean Moulin intercédera toujours en faveur de son collaborateur. Fin mai 1943, "Morlay" est chargé par son "patron" d'organiser la première réunion, rue du Four à Paris, de ce qui allait devenir le Conseil National de la Résistance (CNR), animé par Moulin. Malgré les critiques formulées par Pierre Brossolette, un autre grand résistant, Pierre Meunier en assurera le secrétariat politique et administratif aux côtés de Daniel Cordier, le secrétaire particulier de Jean Moulin. En Novembre 1944, Pierre Meunier est délégué à l'Assemblée consultative provisoire. Puis après avoir entretemps réintégré l'administration des finances, il continuera à avoir une activité politique en étant dans les années 70, conseiller général de la Côte-d'Or et Maire d'Arnay-Ie-Duc. A la retraite, l'une de ses dernières manifestations publiques aura été le témoignage sur la fin tragique de Jean Moulin, qu'il aura apporté en 1987, à la demande de l'Association nationale des anciens combattants de la Résistance, au procès à Lyon du tortionnaire allemand de "Max", Klaus Barbie. Titulaire de la croix de guerre 1939-1945 et de la médaille de la Résistance, Pierre Meunier était commandeur de

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l'ordre national du Mérite et grand officier.de la Légion d'Honneur.

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DIMANCHE 27 AOUT 1944
Je fais partir une liaison afin d'être fixé. Gilbert a pris sur lui de faire en sorte que tous les groupes sans exception soient prêts à relancer les attaques dès le lever du jour. Même si on peut encore les annuler, il a bien fait. Le grondement qu'on entend semble d'ailleurs s'être rapproché, à moins que ce ne soit le vent qui porte mieux. Coutier a fait savoir que son effectif était presque au complet. Ce rassemblement d'une centaine de gars au même endroit me fait peur. TIfaut absolument qu'il en disperse au moins les 3/4 le long des routes où ils se feront la main sur ce qui passera. Comme cela a été convenu hier, des voitures attelées nous apporteront l'eau et le ravitaillement au lever du jour. Nous leur demanderons de les maintenir attelées toute la journée. TIfaut qu'elles soient prêtes à nous apporter nos stocks si jamais nous descendons sur Fère. Aux dernières nouvelles, la nuit a été assez calme. La circulation, qui est restée faible, s'est faite par la déviation, donc en dehors du pays. L'inquiétude des gens provient essentiellement du bruit sourd qui se rapproche et qu'on entend mieux la nuit. A part ceux qui y ont participé, personne ne sait à Fère qu'il y a eu un parachutage à 7 ou 8 km. à vol d'oiseau. Notre chroniql;leur. local ne fait même pas mention des vagues interminables de bombardiers qui nous ont survolés.

Le départ d'un grand nombre d'hommes pour le maquis de
Saint-Mard n'a pas davantage éveillé sa curiosité. Tant mieux! TIa dû se coucher tout habillé dans sa tranchée. Voici quand même son compte-rendu pour information: 15

.

"26 Août: Un peu plus d'animation qu'hier avec moins de gris (aviation) et plus de vert (Wehrmacht). Il apparaît que l'on râcle tous les fonds de tiroirs pour les équipages, jusqu'à un autobus tiré par des chevaux. Remue-ménage en ville, nos hôtes se disposent à déménager, ils ont bien l'air de faire leurs malles. Toujours des détonations que nous entendions vers le Sud et maintenant plus vers l'Est (nous saurons qu'il s'agit de destructions). A 18 heures, coups de feu vers' la côte d'Euvy. TIs'agit encore d'une attaque par les F.F.I. sur des camions allemands. Bientôt il se produit une grande animation sur la Place puis à la Mairie. Un chef rugit et réclame des camions en remplacement. Henriette entend parler d'otages et je m'apprête à prendre le l~ge par une voie détournée. M. Guérault convoqué, essaie de discuter, il ne fait que provoquer la colère de son interlocuteur et voyant que "ça va très mal tourner. pour tout le pays", notre maire prête enfin deux camions de la' Fromagerie et petit à petit le calme revient. Les hommes de Fère l'ont échappé belle! L'inquiétude continue de régner, et bien des personnes se couchent tout habillées ou' vont dans les tranchées-abris préparées. Vers minuit, des hurlements s'élèvent dans la rue de Bannes, c'est une femme qui est molestée par deux soldats ivres. " Ici, on ne peut pas parler d'inquiétude. Les sentiments qui dominent sont la certitude, la confiance et la joie profonde d'une Libération très proche... Chacun s'applique à accomplir sa tâche avec calme et célérité. La question qui hante tous les esprits est la même: "Quand va-t-on descendre à Fère ?" Tous pensent que c'est pour aujourd'hui. Dans leurs préparatifs, ils ont emmené avec eux, suivant les consignes données, des munitions qui leur permettront de harceler l'ennemi pendant vingt quatre 16

heures, et des vivres pour la même durée. Cela signifie qu'ils vont pouvoir jouir d'une autonomie de 24 heures dans le cas d'une attaque sur Fère. L'atmosphère en est devenue un peu irréelle. On va retrouver la liberté, et peut-être même nos familles. Mais comment cela va-t-il se passer? Les Allemands vont-ils s'accrocher? Faudra-t-il les déloger un par un? Et puis recevront-ils des renforts? Mais la confiance est absolue. La victoire nous accompagnera comme elle a accompagné les Parisiens. TIfaut seulement faire preuve de résolution, accomplir le mieux possible tout ce qui a été prévu. L'un des radios et Gilbert se relaieront pour' donner lecture des dernières informations, profitant de l'heure du petit déjeuner. . "B.B.C. 21 heures 30 - 22 heures" LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS, "Les accords qui viennent d'être signés à Londres au nom de la Grande-Bretagne et de la France, par MM. Anthony Eden et Massigli, et qui ont été signés en même temps sur le territoire français libéré, au nom des Etats-Unis et de la France, par le général Eisenhower et le général Koenig, règlent toutes les questions de caractère administratif, juridique, économique ou financier qui se posent nécessairement sur le territoire de notre pays au cours des opérations militaires actuelles. Trois grands principes dominent l'esprit de ces accords: Tout d'abord, la présence des forces alliées sur le sol de la France alliée ne peut évidemment porter atteinte à la permanence de la souveraineté française que le Gouvernement Provisoire de la République a la charge d'exercer. C'est à ce gouvernement qu'incombe la responsabilité des tâches, dans tous les domaines de l'administration civile, depuis la nomination des fonctionnaires, la promulgation des décrets ou des règlements, jusqu'à l'émission des billets de bangue nécessaires pour faire face aux besoins des armées, de l'Etat ou des particuliers. 17

En second lieu, le Gouvernement Provisoire de la République reconnaît qu'il est indispensable de donner au commandant en chef interallié tous les pouvoirs dont il a besoin pour assurer l'heureuse conduite des opérations militaires contre l'ennemi commun. Nous n'oublions pas que le général Eisenhower, puisqu'il commande des forces françaises, est pour une part un général français, et de même que le général Foch, commandant suprême interallié au cours de la dernière guerre, s'était vu conférer par l'ensemble des Alliés l'autorité essentielle pour mener à bien sa tâche, de même il est naturel que le général Eisenhower dispose aujourd'hui de pouvoirs similaires, notamment dans les zones de combat et dans les zones, qui, à l'arrière, sont affectées par des opérations militaires de débarquement et de transport de troupes. Enfin, les dispositions des accords qui viennent d'être signés tendent toutes à diriger et à coordonner. l'aide que les autorités et la population françaises apportent aux forces alliées sur le territoire de la France. TIfallait, pour que l'effort de la France soit aussi efficace que possible dans la lutte commune, que le gouvernement français allié aux gouvernemen~s des Nations Unies soit sans cesse présent par ses chefs militaires, par ses administrateurs civils, pour animer et guider la force française. TI fallait que des fonctionnaires sûrs et actifs soient nommés à tous les postes, que les quelques éléments douteux, souvenir du régime exécré d'hier, soient éliminés. L'accord nous permet d'assurer qu'il n'y aura aucune friction entre les autorités alliées pour l'exécution de cette grande tâche. Dans les textes qui entrent aujourd'hui en vigueur, il faut v:oir plus encore que l'application technique de dispositions qui, dans leur esprit, animaient déjà la coopération entre l'administration française et les armées britannique et américaine. Nous y trouvons un indice nouveau, mais plus précis encore que ce que nous avons pu constater dans le 18

passé de cette volonté de nos amis anglais et de nos amis des États-Unis d'assurer à la France. le rôle que nécessairement, elle va jouer au cours des très prochaines réunions où seront discutés la paix, la sécurité future, l'avenir de l'Europe. Ainsi que l'exprime le préambule même de notre traité, la volonté des nations signataires - et nous savons que telle est aussi la politique de nos amis soviétiques - est d'assurer, aussi rapidement que possible, "le retour de la France à sa place historique parmi les nations du monde" "Les accords signés sont la conclusion des négociations menées depuis le début du mois de juin dernier et qui forcément ont été longues, puisque le champ qu'elles recouvrent est immense. Elles sont le fruit de deux visites que le général de Gaulle a faites à Londres et à Washington au cours de ces dernières semaines; elles sont aussi le résultat des travaux de nos négociateurs, au nombre desquels nous devons comptet, parmi les premiers, M. Pierre Vignot, ambassadeur de France, mort il y a quelques jours au poste qui lui avait été confié à Londres par le gouvernement et qui n'aura pu voir, hélas, l'heureux aboutissement de son effort." Et puis un autre communiqué: 21 heures 32 - 22 heures. "LES FRANÇAIS PARLENT AUX FRANÇAIS. Jacques Duchesne. Nous sommes obligés, ce soir, de négliger les autres nouvelles du monde qui ne cessent de nous parvenir darts un moment comme celui-ci. Nous ne voulons pas manquer d'envoyer notre salut à nos alliés russes, qui ont versé tant de sang pour qu'un jour comme celui-ci soit possible. Nos amis britanniques, canadiens et américains qui se battent en France sont les

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premiers à comprendre que nous songions ce soir au sacrifice russe. n y a en France aussi une division blindée polonaise qui s'est magnifiquement battue, et de Varsovie même, de Varsovie qui n'est pas encore libérée et dont un aviateur disait ces jours-ci les incendies y, sont si violents que l'on retrouverait Varsovie à l'odeur - même si on était aveugle -. De Varsovie, une voix s'est élevée à la radio. Elle a parlé en français, elle a dit, en s'adressant aux soldats de l'armée intérieure de la France: "Nous sommes fiers de savoir que nos soldats de la division polonaise et nos aviateurs aient participé à la lutte qui a mené à cette éclatante victoire. Ce grand succès mènera en France à la défaite totale de notre ennemi commun. Mais écoutez la voix même de la radio de Varsovie qui vous parle en français!" Et enfin, d'hier midi 12 heures 45 - 13 heures. PARIS OUTRAGÉ... Quart d'heure français de Midi PARIS MARTYRISÉ, Général de Gaulle. Mais PARIS LffiÉRÉ ! "Le 25 Août, étreint par l'émotion et rempli de sérénité", le général de Gaulle quitte Rambouillet pour Paris où il est entré par l'avenue d'Orléans. n s'est rendu au poste de commandement de Leclerc, puis au ministère de la guerre et à la préfecture de police. Au début de la soirée, il est accueilli par Georges Marrane et Georges Bidault dans le grand salon de la Ville de Paris. Tout y est d'une dignité parfaite que le général apprécie: "Admirable réussite d'une réunion depuis longtemps rêvée et qu'on a payée de tant d'efforts, de chagrins; de morts".

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A l'Hôtel de Ville, le général a été accueilli par une foule débordante de joie. Écoutez plutôt :(1) Pourquoi voulez-vous que nous dissimulions l'émotion qui nous étreint tous, hommes et femmes qui sommes ici, qui sommes ici chez nous, dans Paris, levé, debout pour se libérer et qui a su le faire de ses mains! Non, nous ne dissimulerons pas cette émotion profonde et sacrée. TI y a des minutes, nous le sentons tous, qui dépassent chacune de nos pauvres vies. Paris, Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré! Libéré par lui-même, libéré par son peuple, avec le concours des armées de la France, avec l'appui et le concours de la France tout entière, c'est-à-dire de la France qui se bat, c'est-à-dire de la vraie France, de la France éternelle. (Applaudissements) Eh bien, puisque Paris est libéré, puisque l'ennemi qui le tenait a capitulé dans nos mains, la France rentre à Paris chez elle. Elle y rentre sanglante, mais elle y rentre bien résolue, elle y rentre éclairée par d'immenses feux; mais elle y rentre plus certaine que jamais de ses devoirs et de ses droits. Je dis d'abord de ses devoirs et je les exprimerai tous pour le moment en disant qu'il s'agit de la guerre. L'ennemi chancelle mais il n'est pas encore battu, il reste sur notre sol. TIne suffira même pas que nous l'ayons, avec le concours de nos chers et admirables alliés, chassé de chez nous pour que nous nous tenions pour satisfaits après ce qui s'est passé. Nous voulons sur son territoire entrer, comme il se doit, en vainqueurs. (Applaudissements)
(1)

Le texte reproduit ci-contre est la retranscription faite par le

service d'écoute français de Londres. TI a été établi d'après l'enregistrement diffusé de Paris par la Radiodiffusion de la nation française le 25 Août 45. C'est un enregistrement que la B.B.C. a rediffusé à la France entière le 26. On se reportera, pour le texte authentifié, aux "Discours et Messages". 21

C'est pour cela que l'avant-garde française est entrée à Paris à coups de canon; c'est pour cela que la grande armée .française d'Italie a débarqué dans le Midi et remonte rapidement la vallée du Rhône; c'est pour cela que nos braves et. chères Forces de l'intérieur veulent devenir des unités modernes; c'est pour avoir cette revanche, cette vengeance et en même temps cette justice, que nous saurons continuer de nous battre jusqu'au dernier jour, jusqu'au jour

de la victoiretotale et complète. .
Ce devoir de guerre, tous les hommes qui sont ici, tous ceux qui nous entendront en France savent bien qu'il comporte d'autres devoirs, dont le principal s'appelle l'unité nationale. La nation ne permettrait pas, dans la situation où elle se trouve, que cette unité-là soit rompue. La nation sait bien qu'il lui faut pour vaincre et reconstruire et pour être grande, avoir avec elle tous ses enfants. La nation sait bien que ses fils et ses filles, tous ses fils et toutes ses filles, hormis quelques malheureux traîtres qui se sont livrés à l'ennemi et lui ont livré les autres et qui connaissent et connaîtront la rigueur des lois, hormis ceuxlà, tous les fils, toutes les filles de la France marchent et marcheront fraternellement pour les buts de la France, la main dans la main... (Applaudissements). C'est cette grande, noble discipline nationale que le gouvernement réclame de tous les citoyens. Cette grande et noble discipline nationale n'empêche pas, bien au contraire, la nation d'avoir conscience de ses droits. Je dis ici, parce qu'il faut qu'on l'entende, qu'après ce qui s'est passé en 40, après l'abdication que vous savez, et après l'usurpation odieuse, il n'y a pas d'autre voie pratique et acceptable, pour que le peuple fasse entendre sa voix, que le suffrage universel libre de tous les Français et de toutes les Françaises, dès que les conditions dans lesquelles se trouve la nation permettront de passer la parole au peuple, c'est-àdire au souverain (Vifs applaudissements et bravos)

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Enfin, la France a des droits au dehors. La France est une grande nation. Elle l'a prouvé comme au temps où nous n'avions pas la mer autour de nous. Nous nous en sommes bien aperçus, mais nous voilà debout rassemblés, nous voilà parmi les vainqueurs. Et ce n'est pas fini. Cette grande nation là a des droits et ces droits, elle saura les faire valoir: elle a le droit d'être en sécurité; elle a Je droit d'exiger de n'être plus jamais envahie par l'ennemi qui l'a fait tant de fois; elle a le droit d'être au premier rang parmi les grandes nations qui vont organiser la paix et la vie du monde; elle a le droit de se faire entendre dans toutes les parties de la terre. Elle est une grande puissance mondiale, elle le peut, elle saura faire en sorte que les autres en tiennent compte, par ce que cela est de l'intérêt suprême. Je veux dire de l'intérêt de l'Humanité. (Acclamations et applaudissements prolongés). Voilà ce que nous devons faire: autour du gouvernement, la guerre, l'unité et la grandeur. Voilà notre programme. Je n'ai qu'à vous regarder tous pour savoir, de la manière la plus certaine, que c'est celui de tous les Français. Par conséquent, marchons. Il arrivera bien des difficultés. Il en arrivera spécialement à Paris. Ce n'est pas du jour au lendemain que nous pourrons rendre à Paris et à la France sa richesse, son aisance, ses, facilités d'autrefois. Ce n'est pas aujourd'hui que nous pourrons remettre sur la figure de notre pays les traits pacifiques qui furent séculairement les siens. Nous aurons donc bien des obstacles à surmonter, bien des difficultés à vaincre. Le gouvernement fera son devoir. Toute la nation doit exiger qu'il le fasse. Ainsi irons-nous vers des jours plus heureux. Quant à nous, qui aurons vécu les plus grandes heures de notre Histoire, nous n'avons pas à vouloir autre chose que de nous montrer". Ce message nous arrache des larmes. Des phrases s'inscrivent dans nos têtes et ne les quitteront plus. ,

"Paris outragé, Paris martyrisé,mais Paris libéré!
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Libéré par lui-même, libéré par son peuple. " Nous songeons alors à notre Paris à nous: et qui nous attend. "Nous voulons des Français et des Françaises dignes, dignes d'eux-mêmes, dignes d'elles-mêmes et dignes du pays. Nous voulons pour chacun en France des conditions d'existence qui soient à la hauteur de ce qu'un homme et une femme ont le droit de réclamer. "Oui, sur cela nous sommes pleinement d'accord. C'est pour cela que nous continuerons de nous battre, avec cette force nouvelle qui nous vient maintenant qu'on sait que Paris et de grandes régions de France sont libres, et que cette Libération est le fruit de leur combat. Nous voulons aller contre les abjurations des pusillanimes. Pour nous, c'est la seule manière de montrer au monde que la France est toujours une Nation, que la trahison et la honte de 40 peuvent être lavées par notre propre sang. Devant moi, les visages sont pâles, graves, reflétant le caractère inébranlable de notre résolution. Nous nous apprêtons à poursuivre le combat avec un courage renforcé. Pour nous, l'heure est venue. La dispersion des gars se fait en quelques minutes. J'ai maintenant devant moi une dizaine de nouveaux, des jeunes 'venant des villages alentour. Ils rejoindront les groupes avec les liaisons. Ils feront leurs classes sur le terrain en combattant. Avec Michel, Papate, Gilbert, nous étudions la situation dans son ensemble pour décider quels doivent être nos objectifs pour les heures à venir. L'un de nos plus' gros soucis, c'est l'éclatement de Bonne- Voisine en groupes mobiles. Nous craignons que les liaisons ne se fassent plus aussi régulièrement. C'est de l'ouest que doivent arriver les Alliés. Si tout se passe bien, ils vont rester dans le secteur Salon-Semoine. Dans ce cas, les groupes pourraient servir d'avant-garde aux alliés et ainsi les prévenir que nous sommes en possession des plans allemands de défense sur la Marne. Mais rien n'est sûr. Nous devons donc faire une 24

copie de ces plans pour Gilbert. C'est lui qui tiendra avec ses gars la Nationale 4, entre Connantre et Fère. Didis, René, Michel, s'occuperont eux des routes de Corroy-EuvyGourgançon. Nous sommes presque sûrs que les Alliés vont arriver par la grande route de Paris et que c'est Gilbert qui établira le contact. Quant à moi, je serai en possession du second jeu et resterai en contact permanent avec ces groupes. Nous convenons de prendre Fère en fin d'après-midi. J'irai moi-même me rendre compte de la situation au début de l'après-midi. Je donnerai le feu vert à 17 heures. Les groupes devront pénétrer dans Fère à 19 heures très précises. J'attendrai avec Henri Faure et quelques autres chez Thierry que la brasserie soit prise pour y installer notre P.C.(1). Du haut de la Malterie nous aurons une vue extraordinaire sur les environs. La centaine de gars de Coutier occupera ses positions de soutien. S'il n'y a pas de nouveau parachutage, Robert et ses gars arriveront en renfort et seront à la disposition du P.C. Au cas (improbable) où nous devrions reporter à nouveau l'opération, les groupes interviendront le plus souvent possible sur les routes avec pour objectif d'arrêter totalement la circulation. La "Centaine" de Coutier devra être engagée en totalité lors de ces actions. Les groupes seront échelonnés de telle sorte qu'ils puissent se couvrir mutuellement. La liaison entre eux sera permanente. Aussitôt arrêtées, les instructions sont rédigées et expédiées. Des nouvelles nous parviennent. Le triage de Connantre est contrôlé par des cheminots résistants dont la mission principale est d'empêcher d'éventuels sabotages et d'effectuer un recensement du matériel militaire contenu dans les wagons en stationnement. Les points les plus sensibles sont
(1) Voir le plan de libération de Fère. Tomes précédents, (Editions l'Harmattan). 25

les aiguillages d'entrée et de sortie. Gilbert leur a fourni des mines anti-personnel. TI s'agit de grenades allemandes à manche qu'on peut lier en gerbes de 7 ou 8. Juste au centre, est placée une grenade de même type: qui fait office de détonateur. L'anneau de cette grenade est relié par un fil qu'on peut actionner à distance. Cela donne une belle explosion qui vous laisse sourd pendant quelques instants. TI n'est pas bon de se trouver dans un rayon de 20 ou 30 mètres. Le plus embêtant, c'est de dissimuler cet engin assez volumineux. On utilise soit des herbes ou des branchettes, soit des morceaux de filet de camouflage. Or, la nuit dernière, une camionnette boche est arrivée à proximité des aiguillages, côté Linthes. Les gars ont tiré sur la ficelle un peu prématurément, faisant fuir précipitamment les Fritz qui venaient de mettre pied à terre. Ceux-ci ont abandonné sur place des charges toutes prêtes qui ont été aussitôt mises en lieu sûr. A l'autre extrémité du triage, une tentative d'approche était faite une heure plus tard. Cette fois, il a dû y avoir des blessés car on a relevé au lever du jour des traces de sang et une mitraillette abandonnée. Mais nos gars ont cru à une attaque des Allemands, et fait sauter par panique d'autres mines. Le résultat est quand même satisfaisant. Rien n'a été détruit, et ils n'~nt pas eu besoin d'ouvrir le feu sur les artificiers. A compter d'aujourd'hui, nos groupes sont autorisés à faire usage de ces mines au cours des attaques sur route. Le même système équipe les gars de Fère qui surveillent la gare et les réservoirs d'eau. Les Allemands n'avaient pas prévu que leur repli s'effectuerait en désordre et en abandonnant souvent armes et bagages. Notre stock de grenades à manche, par exemple, est tel que nous pourrions en attacher au pied de tous les arbres entre Connantre et Fère. Cela doit poser un problème d'une ampleur insoupçonnée pour le haut état-major allemand.

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Le plan de défense de la Marne prévoit en effet, en avant de la ligne de défense Kitzinger établie dès 1943, un glacis de 50 à 60 km. Rien ne doit subsister dans ce "no man's land". Ni voies ferrées, ni routes, selon une réédition de la vieille tactique allemande constamment mise en oeuvre sur le front de l'Est et qui a pour objet de détruire, d'effacer toute vie économique susceptible d'être mise à profit par l'adversaire. C'est-à-dire, plus d'électricité, plus d'eau. Rien. Une zone désertifiée. Une zone invivable même pour ses habitants dont la fuite ne ferait qu'accroître les difficultés de l'ennemi. Cette zone doit s'étendre de la Mer du Nord à la Suisse, les villes qui doivent jalonner cette ligne infranchissable sont Abbeville, Amiens, Soissons, Epemay, Châlons, Saint-Dizier, Chaumont, Langres, Gray, Besançon. Cette zone de terre brulée apparaît sur les plans de destruction de Fère-Champenoise lesquels. seront confirmés par les Allemands eux-mêmes dans les jours qui vont suivre. Pour nous, les gens de la Marne, et depuis les temps les plus reculés, nos plaines sont des champs de bataille et le seul obstacle, c'est notre rivière, la Marne. Nous savons, nous avons toujours su qu'il en serait ainsi même maintenant. Les Allemands ne se laisseront pas reconduire à l'intérieur de leurs frontières sans tenter d'arrêter le déferlement des troupes alliées. Dès lors, notre stratégie est simple. Nous devons tout faire pour contrecarrer la mise en place du dispositif ennemi et empêcher les destructions. Le premier succès enregistré cette nuit nous conforte dans notre tactique. Nous craignons seulement la fatigue ou une défaillance de l'un des groupes de surveillance. Sur l'heure, nous rédigeons à l'intention de Henri Faure, une note. "Des tentatives de destruction ont eu lieu la nuit dernière sur le triage de Connantre. Grande éventualité pour tentative sur Fère dans courant journée ou nuit prochaine." Les nouvelles qui continuent de nous parvenir du côté ouest se précisent. Romilly aurait été évacué, mais des combats se déroulent dans Troyes. On apprend que ce sont 27

des troupes américaines qui auraient attaqué Troyes. Mais il y aurait aussi des Canadiens. Nos aviateùrs, à qui nous faisons part de ces nouvelles, sont fous de joie. Nous avons le plus grand mal à les empêcher de hurler et de pousser des Hourras! TIstrépignent littéralement. Ils veulent, ils exigent que le groupe auquel ils sont rattachés, se joigne à la bagarre immédiatement. TIsfont main basse sur toutes les armes en surnombre. TIva falloir que je discute avec Wilson pour qu'il réfreine un peu leur ardeur guerrière. Ils instaurent à tel point la pagaille que leur chef de groupe me demande instamment de le débarrasser de ces recrues un peu trop turbulentes. D'après lui, ils exagèrent leur méconnaissance de la langue au point de faire semblant de ne pas comprendre ce que signifie "stop". Pour lui, ces Anglo-Saxons sont les soldats les plus fous et les plus indisciplinés de la terre. Des années plus tard, il n'aura toujours pas changé d'opinion. Mais puisque nous parlons de ce détachement, je dois vous dire que j'ai reçu, il n'y, a pas très longtemps, le témoignage de Wilson justement. Je vous fait part au moins de la partie concernant notre période sans anticiper sur les événements. Je commence par la lettre de Robert Hacquin qui en a assuré la traduction. Oui, ce Robert Hacquin que nous avions condamné à mort pour désertion, après l'équipée de Jalons. Eh bien, mon guide dans cette terrible bataille de Jalons a vécu une véritable épopée. Je l'ai retrouvé au Canada 40 ans plus tard. TInous a aidés à faire la lumière sur Jalons. Je vous relaterai sous peu son extraordinaire aventure. "Mon Cher Roger, Suite à ma lettre du 29 juin dernier, et après avoir transmis ta requête à Don Wilson, ce dernier est passé à la maison, il y a deux semaines, au cours d'un voyage qu'il a fait entre le Nouveau-Brunswick et Toronto. Il m'a remis son texte en anglais, dont je te joins l'original. J'en ai fait la traduction ci-jointe. Tu remarqueras que Don a 28

rédigé son récit au passé et que je l'ai traduit en utilisant le présent, c'est plus facile à lire et plus percutant. J'ai ajouté quelques notes qui m'ont été précisées par Don au cours de notre conversation: (2) page 1. (5) page 6, (6) page 7 et (9) page Il. A la page 1, il dit qu'il a participé le 18 juillet à un raid sur Caen qui, en fait, a été libéré le 9 Juillet. Carpiquet a été pris le 4 juillet. Ce raid a donc été fait à l'est de Caen ou bien il y a erreur sur la date. Je le lui ai fait remarquer, mais il semble certain de cette date, je te laisse le soin de vérifier. Je pense .que son récit est captivant et qu'il peut constituer un bon chapitre pour ton livre. En attendant de tes bonnes nouvelles, je t'espère en bonne santé. TEMOIGNAGE DE WILSON in extenso - Escadrille N° 49 51ème Groupe de Bombardement Royal Air Force Lincolnshire - Angleterre - Bombardiers Lancasters. Equipage - Pilote Roy Deacon (Canadien) . - Bombardier Al Harpell (Canadien) - Mitrailleur tourelle supérieure Al Rammage (Canadien) - Mitrailleur arrière Don Wilson (Canadien) - Opérateur radio Jack Diley (Anglais) - Mécanicien Harry ? (Anglais) - Navigateur Bill Fortune (Anglais) - 18 Juillet 1944 - Notre escadrille a participé, tôt ce matin, à un raid de 1.000 bombardiers sur Caen. Nous profitons d'un repos bien mérité lorsque la sirène nous appelle au "briefing,,(1)pour un raid de nuit sur la France. Décollage à 22 heures 30. Objectif: une importante concentration de troupes et d'armement à Vitry-le-François. Deux autres
(1) Réunion au cours de laquelle les instructions tactiques données. sont

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objectifs secondaires sont prévus en France, plus un à la frontière allemande. Le service de renseignements précise que les Allemands disposent en France de 150 chasseurs de nuit tout au plus(2).L'effectif est alors de 94 bombardiers quadrimoteurs plus quelques "Liberators".américains qui volent au-dessus de nous. Dès que nous survolons la côte française, nous sommes pris dans les faisceaux de centaines de projecteurs et harcelés par les chasseurs de nuit, jusqu'à ce que l'on atteigne l'objectif, et même après. Nous effectuons deux passages sur l'objectif, puis nous bombardons à une altitude de 5.800 mètres. Mais nous sommes toujours harcelés par les Boches. Environ 10 minutes après, ayant effectué plusieurs "tirebouchon" pour essayer de nous dégager, notre appareil est sévèrement atteint au plan gauche, par un JU 88. Un violent incendie se déclare immédiatement et se propage très rapidement. Le pilote nous demande de nous tenir prêts à évacuer.. . C'est le dernier contact avec le reste de l'équipage: le téléphone interne et les conduits hydrauliques sont coupés. Je tourne la tourelle arrière à la manivelle, j'ouvre la porte et endosse mon parachute. J'ouvre alors la porte arrière du fuselage. Je fais le geste "Bonne chance" (poing fermé, pouce en l'air) au mitrailleur de tourelle (Rammage), qui me répond de la même façon et je saute dans la nuit. Quelques secondes plus tard, je touche terre, tandis que le Lancaster s'écrase dans un champ à peu de distance(l) . Je ramasse mon parachute et m'éloigne de l'appareil en flammes en courant vers la forêt voisine. Ayant l'impression d'être à l'abri, je cache mon parachute et me prépare une litière pour m'y reposer jusqu'à l'aube. J'y resté trois jours observant les fermes, mais aussi des mouvements de
(2) Wilson dit: "Cette nuit-là, ils étaient tous sur notre dos". (1) Près d'Ecury-Ie-Repos... Quelle ironie!

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