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Libre Algérie (1986-1988)

De
289 pages
Jacques Simon a dirigé Libre Algérie, fondé par Me Ali Mécili en 1986. Il s'agissait de répondre à la répression de plus en plus massive contre les universités, les associations, les artistes et la jeunesse de Kabylie. Journal d'informations, d'analyses et forum pour un libre débat, "Libre Algérie" fut bien diffusé en Algérie et en France. Jacques Simon a regroupé ses articles. La documentation apportée et les analyses faites ont été utiles pour comprendre les problèmes de l'Algérie durant les trois années qui ont précédé l'explosion sociale et politique d'octobre 1988.
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Libre Algérie (1986-1988)

Collections CREAC-Histoire - Politique et Société
Centre de Recherches et d'Études sur l'Algérie Contemporaine

Le CREAC entend: - Promouvoir la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins.
Déjà parus: La Fédération de France de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Regroupés en 4 volumes par Jacques SIMON, en 2002). - Le premier Congrès Ouin 1957).- Le deuxième Congrès (novembre 1959).- FLN contre USTA.- Son journal : La Voix du Travailleur Algérien. - Messali Hadj (1898-1974), Chronologie commentée. Avec le concours du Fasild -L'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon) - Les couples mixtes chez les enfants de 1 'immigration algérienne. Bruno Lafort. - La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (1881-1914). Mahmoud F aroua,. - L'Etoile Nord-Africaine (1926-1937), Jacques Simon,. - Le MTLD (Le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (19471954) (Algérie), Jacques Simon

- La

réglementation

de, l'immigration

algérienne

en France.

Sylvestre Tchibindat. - Un Combat laïque en milieu colonial. Discours et œuvre de la fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben FradjNovembre 1954, la révolution commence en Algérie. J. Simon -Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912)Abdelkrim Mejri - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. Jean René Genty. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat. - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 à 1906. Robert Attal. Le PPA (Le Parti du Peuple Algérien) J.Simon -Crédit et discrédit de la banque d'Algérie (seconde moitié du XIXè siècle) ML. Gharbi -Militant à 15 ans au Parti du peuple algérien. H Baghriche -Le massacre de Melouza. Algériejuin 1957. Jacques Simon - Constantine. Le cœur suspendu. Robert Attal

Textes choisis et présentés par Jacques SIMON

Libre Algérie (1986-1988)

Publié avec le concours du FAS/LD

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris France
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino Italie
L'Harmattan Burkina Faso

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

1200 logements 12B2260

villa 96 12

Ouagadougou FASO

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BURKINA

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr halmattan 1@wanadoo. fr @ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02468-8 978-2-296-02468-7 EAN : 9782296024687

PRÉSENTATION Libre Algérie est paru au lendemain de 1'« Appel» lancé depuis Londres par deux « Historiques », Hocine Aït Ahmed, chef du Front des forces socialistes (FFS) et Ahmed Ben Bella, le premier président de la République algérienne et leader du Mouvement pour la démocratie. (MDA) L'un et l'autre possédaient leurs propres Bulletin et Revue, mais pas de Tribune commune. L'idée d'un journal d'information et de libre débat a pris naissance en 1980, pendant le Printemps berbère, quand le syndicat des instituteurs (SNI) et la Fédération de l'Education nationale (FEN) de Paris, s'associèrent aux manifestations organisées à Paris pour protester contre la répression en Kabylie. C'est pendant un meeting à Jussieu où je représentais le syndicat enseignant de Paris que j'ai fait la connaissance de l'avocat Ali Mécili. Notre première discussion~' fut longue, riche et très amicale. Ali Mecili connaissait, un ami commun, ma participation à la lutte pour l'indépendance de l'Algérie, dès 1954, et pour le triomphe de la démocratie en Algérie, après les années soixante. J'appréciais chez Ali son engagement dans les rangs de l'ALN à dix sept ans, sa profonde connaissance de la société algérienne et les rouages de l'appareil administratif, judiciaire, militaire et répressif.. C'était aussi un homme cultivé, raffiné, chaleureux et passionnément attaché à la liberté et à la démocratie. Nous nous sommes revus à plusieurs reprises pour parler du mouvement nationaliste, des différents moments de la guerre d'indépendance et de la crise de l'été 1962 qui avait abouti, dès la signature des Accords d'Evian, à l'implosion du GPRA, la dissolution de l'Exécutif provisoire de Rocher Noir et à la dislocation du FLN. Pendant l'été 1963, j'avais passé un long mois en Algérie pour mener une étude sur l'autogestion et le syndicalisme algérien. Pendant une semaine passée en Kabylie, j'ai recentré mon travail sur la confrontation armée entre la wilaya 3 et l'armée des frontières, structurée comme une armée de métier, devenant comme je l'ai constaté, un véritable Etat dans l'Etat. Les discussions avec Ali ont porté sur cette ALN extérieure et en particulier sur le ministère de l'Armement et des Liaisons générales, le MALG qui deviendra la SM (Sécurité militaire). Il voulait même m'associer à l'écriture d'un ouvrage sur le MALG dont il avait fait partie et nous avons élaboré un plan détaillé de ce livre. Nous avons aussi longuement parlé de l'Algérie et de l'Afrique du Nord, de l'Amicale des Algériens, rattachée à l'Ambassade et fonctionnant comme une police politique de l'immigration, de la question palestinienne, du Moyen-Orient, etc. Depuis le voyage du président Chadli aux États-Unis (avril 1985), nous étions d'accord pour estimer que la politique libérale (infitah) qui se mettait en place en Algérie allait aggraver la situation sociale déjà très difficile et que selon une tradition expérimentée par l'Armée (ANP) en 1963 et pendant «le Printemps

berbère », la répression allait de nouveau s'abattre sur la Kabylie, toujours allergique à la politique d'arabisation/islamisation. D'autant que le 30 juin 1985, Me.Abdenour Ali Yahia avait proclamé à Alger, la création d'une Ligue des Droits de l'Homme (LADDH). Le 5 juillet, le dépôt d'une gerbe de fleurs par «le Comité des Enfants de martyrs» en dehors des cérémonies officielles, entraîne une vague d'arrestations et des perquisitions nombreuses et violentes en Kabylie. Le 22 septembre, un meeting gala à la Mutualité organisé par le Comité contre la répression en Algérie (CCRA) et le Comité de soutien à la LADDH, est soutenu par la Ligue française des Droits de l'Homme, le syndicat Force Ouvrière et plusieurs artistes. En novembre-décembre, la résistance s'organise pour soutenir les manifestations qui se déroulent en Kabylie. Le 28 janvier 1956, le SNI et la FEN de Paris s'associent à toutes les manifestations et condamnent «la multiplication des atteintes aux libertés qui frappe les pays du Maghreb ».C'est alors qu'Ali Mécili et moi-même sommes intervenus auprès de Luc Bentz, secrétaire général du SNI de Paris que « le Comité pour la libération des emprisonnés pour délit d'opinion» (CLEDOA) qui venait de se former ait son siège au local parisien du SNI pour être à l'abri des pressions de l'Amicale des Algériens et de l'Ambassade. C'est au lendemain d'un meeting à Jussieu, le 9 mars, que j'ai présidé, mandaté par la FEN de Paris, que Ali Mécili m'a parlé de la gravité de la situation en Algérie et d'un projet d'établir un document signé par les trois « Historiques» : Aït Ahmed, Ben Bella et Boudiaf, pour ouvrir un processus démocratique en Algérie. Il m'a soumis un brouillon que nous avons discuté, qui deviendra après relecture par Aït Ahmed et Ben Bella, mais sans Boudiaf, les Accords de Londres. Ce document sera publié dans les bulletins du FFS et du MDA. Peu après, Ali m'a demandé de rédiger un projet de journal sur la base des Accords de Londres.. A la deuxième rencontre, le projet sera finalisé, avec le titre que je proposais: « Libre Algérie », inversion de « l'Algérie libre », organe du MTLD. Une équipe de rédaction de cinq membres fut formée et trois discussions eurent lieu sur le contenu et la forme des articles qui devaient faire de Libre Algérie, un journal d'information, d'analyse et de débat. Ali rédigea les statuts de l'APIDI, l'association chargée de la gestion du journal, dont Ali me proposa, avec l'accord de Ben Bella et de Aït Ahmed, la direction. Je pris le pseudonyme de Youssef Djedra (la souche en arabe dialectal, pour marquer mon enracinement dans le terroir algérien ). Le numéro 0, précisait dans un éditorial rédigé par Ali : « le devoir de vérité », la philosophie du journal. J'ai ensuite rédigé un article/cadre sur le régime algérien. J'ai soumis à Ali une liste d'articles qu'il me paraissait important d'écrire sur 6

l'économie et la société algérienne, le système politique, l'immigration et les questions internationales.. Ali était d'accord pour que les articles proposés devaient présenter le caractère de ceux publiés dans des revues sérieuses: documentés, précis et synthétiques. D'autres articles sur la littérature, la chanson, le sport pouvaient être de type journalistique. Il fallait aussi largement traiter des luttes menées en Algérie sur les droits de l'homme et la démocratie. Dans un premier temps, j'ai voulu raconter l'histoire du journal: les débats menés au sein du comité de rédaction, le courrier des lecteurs, les commentaires faits dans les associations, au sein du FFS comme au MDA, et les appréciations de Ben Bella et de Aït Ahmed, souvent rencontré à Paris, sur mon travail et le journal. Pour d'autres raisons, j'ai choisi de ne publier dans ce livre que mes articles, signés de pseudos différents: vieille habitude d'un long séjour dans le Parti communiste internationaliste (PCI) puis dans le Comité de liaison des trotskystes algériens (CLTA) que j'ai cofondé avec Mustapha Ben Mohamed en 1972 et dirigé en France jusqu'en 1980. (Le CLTA deviendra ensuite le Parti des travailleurs en Alérie), précaution également, car après l'assassinat d'Ali Mecili, des menaces furent adressés au directeur du journal. À un moment où un large débat s'ouvre en France sur son passé colonial et l'immigration, il m'a semblé faire œuvre utile en parlant de Libre Algérie pour deux raisons: rendre hommage à Ali Mecili dont l'assassin, bien connu, n'a pas été condamné et faire connaître les articles qui furent l'objet de plusieurs rencontres/débats. Ce fut aussi pour moi, considéré c0t:nme un trotskyste/messaliste infréquentable, le plaisir d'avoir mené en Suisse, des discussions très franches avec Ben Bella sur Messali Hadj, la révolution algérienne, les crises au sein du FLN, l'autogestion, le régime de Boumediene, etc. D'autres discussions furent menées avec Aït Ahmed, des universitaires, militants syndicalistes et responsables d'associations. Au final, ce livre se veut une simple contribution à l'histoire de l'immigration algérienne en France, dans un moment charnière: les deux années qui ont précédé l'explosion d'Octobre 1988.

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Les articles ont été regroupés dans 4 rubriques:

- L'Algérie - Immigration
- Le Monde
- Livres - Histoire

À l'intérieur chaque rubrique, nous avons choisi le classement chronologique. Deux annexes importantes: L'Appel de Londres et les réactions qui ont suivi l'assassinat d'Ali Mécli. Chronologie (1962-1986)

ALGÉRIE
1 - D'une Charte à l'autre 2 - L'Algérie en quelques chiffres 4 - Il Y a un quart de siècle, les accords d'Évian étaient signés 5 - Accords franco-algériens 6 - Le doux nom de Liberté! 7 L'héritage colonial 8 - L'Algérie sous Ben Bella 9 - Le modèle algérien de développement 10 - 1967-1977 : Quelle planification pour quel développement? Il - La nationalisation des hydrocarbures 12 - La dépendance financière 13 - La politique économique de Chadli 14 - L'agriculture dans la tourmente (1965-1987) 15 - Démographie une population toujours déracinée 16 - Le problème de l'emploi' 17 - Le putsch et ses conséquences 18 - le budget nouveau est arrivé 19 - les voies de l' infitah 20 - Dinar algérien: dévaluation ou convertibilité? 21 - SONATRACH-EDF : Les enjeux22 - Exportations: un nouveau mirage 23 - Budget 1988 : un cran de plus 24 - La planification, la fin d'une mystification 25 - Assemblée populaire nationale. Projecteurs pour une chambre obscure 26 - Secteur agricole d'État: perestroïka à l'algérienne 27 - OPEP: vers la dislocation? 28 Chadli: I love America 29 - Alger-Paris: de l'idylle au réalisme 30 - Préparation du 6e congrès du FLN. Le système éducatif en question 31 - 24e Foire d'Alger: opération séduction 32 - Gaz renverser la vapeur 33 - Le séisme d'octobre 34 -Et maintenant?

3 - À la veille du 1er novembre 1954

Document 1 Août 86 N°O

D'une Charte à ['autre
En 1975, 10ans après le putsch du 19 juin, l'Algérie connaît une crise politique majeure. Elle trouve ses origines dans l'incapacité de la couche dirigeante à construire un appareil de production capable de satisfaire les immenses besoins d'une population en croissance rapide, de permettre à toutes les couches de la société algérienne de s'exprimer et de s'organiser librement, d'être représentées dans les organes politiques de décision. Dans ce cadre politique bloqué, la grève spectaculaire des conducteurs des autobus d'Alger (RSTA) en 1971 a nourri un large mouvement de reven-dications sur les salaires, les conditions de travail, la sécurité sociale. Dans le même temps, le pouvoir ne parvenait pas à imposer l'application de la gestion socialiste des entreprises (G.S.E.) qui visait à faire participer les travailleurs au plan de production des sociétés étatisées, c'est-à-dire à leur faire prendre en charge la rentabilité des entreprises en liant le montant des salaires à la productivité du travail. En 1974, s'insérant dans la crise politique de l'été, ouverte au sein même de l'équipe dirigeante, la grève victorieuse des métallos de la SNS de Kouba, a alimenté un mouvement de grèves et de luttes dans toutes les branches de la production ainsi que dans les universités. Conscient de ne plus pouvoir diriger le pays comme avant et plein d'illusions sur sa « dimension mondiale », Boumediene prononça un discours « historique », articulé sur deux idées essentielles: l'élargissement de la base sociale de son régime et la recherche d'une légitimation de son pouvoir qu'il pensait obtenir en plaquant sur la façade de son régime militairo-policier, les ornements de la démocratie parlementaire. De là, l'idée d'ouvrir un débat sur un projet de charte développant les orientations idéologiques du régime, mais sans fournir les données chiffrées, permettant de discuter sérieusement du bilan économique et social de la décade de « redressement ». De plus, le « débat» se déroulerait dans un cadre strictement contrôlé par le parti unique et ses organisations satellites: l'UGTA, l'UNPA, l'UNJA, l'ONM et l'UNFA. Il devait provoquer un large rassemblement populaire autour des dirigeants en place. Les conditions favorables ainsi créées, Boumediene aborderait la phase législative et institutionnelle suivante: des élections législatives à une assemblée populaire nationale (APN), l'adoption d'une constitution et l'élection d'un candidat unique à la présidence de la république. Mais les choses tournèrent court. Il

Et rapidement, le cadre imposé par les « animateurs» du FLN est disloqué. La discussion recherchée sur les divers aspects du socialisme « spécifique» algérien, est écartée et la critique ne se limite plus à la simple dénonciation des tares du régime: la bureaucratie, l'arbitraire, la corruption, le nespotisme... Elle portera sur les problèmes majeurs de la société: l'identité et la culture, la question de l'islam, l'émancipation de la femme, l'emploi, le logement... Et sur les fondements même du régime: ses origines, sa nature, sa politique économique et sociale, son fonctionnement. Dans ce contexte, « l'Appel des Quatre» donne une dimension politique plus large au débat. Lancé par quatre anciens dirigeants du mouvement national: F. Abbas, Benkhedda, Kheredinne et Lahouel, l'appel dénonce la faillite du régime en place et se prononce pour les libertés démocratiques ainsi que pour l'élection d'une Assemblée Constituante. Et parce que les interventions, publiées dans El Moudjahid, se placent de plus en plus dans le cadre posé par les « Quatre» et que les questions essentielles sont abordées, le débat sera clôturé. La « synthèse» sera faite par une commission nationale non élue, qui ne retiendra que « les amendements positifs» . Soumise au peuple par voie de référendum, la Charte sera adoptée massivement, le colonel président sera plébiscité (98,5 % de oui), des élections « à l'algérienne» conduiront, à l'APN, un troupeau de députés à l'échine souple. Et la constitution, élaborée par une « conférence nationale », composée de commissions politiques de l'APN, des membres de l'appareil central du parti, des walis, des secrétaires nationaux des o~ganisations d'encadrement des masses..., bref par des dignitaires de l'armée et de l'Etat, légalisera la dictature. En effet, la constitution accorde tous les pouvoirs au Président « chef des armées, de la police, de la diplomatie, du gouvernement, de l'Assemblée nationale, de l'exécutif, du législatif, de l'administratif, du judiciaire etc. Il est le garant de la constitution» (chapitre II) qui maintient la tutelle de l'ANP sur les institutions politiques, interdit les libertés démocratiques, érige l'Islam en religion d'État. Au total, la tentative faite par Boumediene pour légitimer le pouvoir, issu du coup d'État du 19 juin 1965, n'a abouti qu'à un renforcement du contrôle de l'ANP et du FLN sur la société et l'État. La Charte et son application La Charte énonce des principes généraux d'une philosophie politique aux interprétations multiples. Le « processus démocratique» à peine achevé, Boumediene nous donne la sienne: Le 31 mars 1977, il annonce dans son « message à la Nation », une ère d'austérité, de rigueur et de discipline. 12

Pourquoi ce changement d'orientation, cette rupture avec les proclamations euphoriques des années qui ont suivi la nationalisation des hydrocarbures? C'est que les plans économiques démentiels n'ont abouti qu'au renforcement de l'endettement et de la dépendance extérieure, et cela à un moment où la crise économique mondiale se développe. Ce n'est donc pas dans la charte nationale mais dans les documents du Fonds monétaire international (FMI) que Boumediene va chercher son inspiration. Et les budgets qu'il fait voter en 1975 et 1976 ne font que traduire les exigences des banques mondiales (et du cartel pétrolier) pour l'adoption de budgets draconiens, la suppression des aides aux produits de première nécessité, la diminution du montant des allocations sociales et des crédits d'équipement, l'aggravation de la fiscalité, l'équilibre financier du secteur public... En mai 1977, la grève des dockers, relayée par celle des cheminots et des agents de la RST A, contraint le pouvoir à céder sur les revendications des grévistes: les salaires, les conditions de travail, les congés payés, les droits sociaux. Humiliation suprême: Boumediene a dû se déplacer en personne au dépôt central de Fougeroux, pour négocier avec les grévistes de la RSTA. En 1978, c'est l'entrée en lutte d'autres couches de la population: les boulangers se mettent en grève, les commerçants manifestent leur mécontentement, les paysans boycottent les circuits commerciaux étatiques, les jeunes et les ménagères manifestent dans plusieurs villes. La disparition de Boumediene ne fait que précipiter la crise, y compris au niveau de l'appareil d'État et nourrit, en retour, l'initiative des masses qui prend des formes diverses. La désignation de Chadli par ses pairs de l'ANP, à l'issue d'une longue période de tractations entre les différentes cliques au sein de la couche dirigeante a révélé le degré de décomposition de ce régime qui ne repose que sur l'appareil de répression. C'est à ce moment que « le Printemps kabyle» (mars-avril 1980), qui a exprimé dans un secteur géographique donné et avec des formes particulières les exigences les plus fondamentales du peuple algérien, marque un nouveau tournant dans la situation politique. Après une période de sévère répression, l'approche pragmatique des problèmes économiques et sociaux et une plus grande souplesse dans le jeu politique ont créé certaines illusions sur une démocratisation possible du régime. Il ne s'agissait en fait que d'une redistribution des cartes au sein des différentes composantes de la classe dirigeante. Son autorité affirmée, Chadli se lance à son tour,l 0 ans après Boumediene, dans une laborieuse campagne de rénovation de la Charte.

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En 1985, une nouvelle Charte: pourquoi? La décision prise de soumettre à la discussion publique mais contrôlée, un document ignoré de tous, ne relève pas d'un simple caprice du prince. Il s'agit, en premier lieu de réaffirmer la continuité entre le régime actuel et celui du 19 juin 1965, et bien au-delà, avec la mythologie élaborée dans l'armée des frontières sur la guerre révolutionnaire, le peuple-l' ALN en armes, dont l'ANP serait la continuité. Et cela a un moment où cette légitimité est contestée par de larges couches de la population laborieuse et de la jeunesse. Il s'agit ensuite de se débarrasser de l'héritage encombrant de Boumediene et enfin de réaliser un nouveau consensus populaire autour du chef de l'État. Le contexte nouveau Depuis 1982, les retombées de la crise économique mondiale, le remboursement de la dette et les difficultés pour les entreprises algériennes de satisfaire les besoins du marché intérieur, très limité, et d'exporter, ont imposé à Chadli d'accentuer sa politique de « modernisation ». Cette politique est toute inscrite dans le plan quinquennal 1985-1989, axé sur l'austérité et l'accroissement de la productivité nationale et que Chadli s'efforce de faire passer dans les faits. Dans le secteur industriel, la restructuration financière des 60 plus grandes entreprises algériennes (la Sonatrach, la Sonacome...) devrait donner naissance à 460 sociétés, largement autonomes. De"séconomies sévères ont été réalisées, tant au niveau des comptes des entreprises (compression des effectifs, ferme-tures d'unités non rentables, salaires liés à la productivité des entreprises) qu'à celui du budget national. Quant au secteur privé, il est favorisé par la loi de finances 1985, qui lui accorde de grands avantages fiscaux et de crédit. Ainsi, les crédits versés aux entreprises privées depuis 1983, leur ont permis de contrôler la production: 60 % des céréales et des produits maraîchers, 85 % du lait et 90 % de la viande. En 1985-1986, sous la pression conjuguée de la crise économique mondiale, de l'OPEP, de la chute des prix des hydrocarbures et de celle du dollar, Chadli a renforcé sa politique d'austérité, marqué par une fiscalité plus lourde et un relèvement des prix des produits de première nécessité. Elle s'est accompagnée d'une ouverture croissante de l'économie aux capitaux étrangers. L'expression la plus spectaculaire de la sadatisation du régime est fournie par la rencontre Chadli-Reagan, en mai 1985. Il est significatif que les ministres accompagnateurs soient: le Dr Taleb Ibrahimi (relations extérieures), Kasdi Merbah (agriculture), Belkacem Nabi (pétrole et énergie), Abdelaziz Khelaf (commerce). 14

Il est aussi apparu à de nombreux observateurs que la question centrale des entretiens de Washington a consisté en la recherche d'un accord, tendant à faire d'une partie des entreprises algériennes restructurées, un secteur de soustraitance de l'économie américaine. Le contenu de la Charte Comment enrichir la Charte antérieure, c'est-à-dire comment faire passer la nouvelle politique tout en conservant la tutelle de la société? La réponse fut simple: « la révolution dans la continuité ». « La révolution », c'est le démantèlement du secteur public et sa restructuration au profit des entreprises privées, assortie de l'austérité pour les masses. La « continuité» c'est le maintien du discours mystificateur sur le « socialisme », à la fois « l'âme et le ressort du développement» et qui doit aussi bannir « l'injustice et l'exploitation en revalorisant le travail... ». Ce socialisme très spécial doit reposer sur la religion et la « justice sociale» que prône l'Islam, distincte de l'intégrisme et adaptée à la modernité. « La continuité », c'est surtout le contrôle strict de la société et de tous les rouages de l'appareil d'État par la couche des officiers, des grands propriétaires, des nouveaux PDG et des bureaucrates du F.L.N. L'échec de Chadli Comme en 1976, la campagne fut lancée en août à grands cris et des milliers de débats populaires furent annoncés. Mais comme il s'agissait d'un débat truqué, mené dans le cadre des entreprises, des structures contrôlées par le FLN et dans les limites précisées par le projet de la Charte, la discussion fut très limitée. Plus encore, avec la création de la Ligue Algérienne de Défense des Droits de l'Homme (LADDH) et du « Comité des enfants de martyrs », elle sera bloquée après le déclenchement de la répression et les deux procès de Médéa. C'est donc sans aucune surprise que la Charte, soumise au référendum, sera adoptée le 16 janvier à 98,37 % de « oui» L.. On le voit, la continuité est assurée avec les pratiques de Boumediene comme avec « les élections à l'algérienne» de la période coloniale. Mais de même que casser le thermomètre ne supprime pas la fièvre du malaise, la mascarade électorale ne fait que souligner l'impasse du régime, sans supprimer le caractère explosif des problèmes de la société.

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Document 2 Septembre 86

L'Algérie en quelques chiffres
Que reste-t-il du grenier de Rome? Tite-Live a plus d'une raison de se retourner dans sa tombe. Le célèbre grenier à blé de l'Empire romain que nous étions quelques uns à découvrir avec émerveillement au hasard de nos versions latines rejoint la cohorte des mythes évanouis qui hantent notre mémoire collective. Depuis l'indépendance, en 1962, la production céréalière n'a cessé de décroître: 2,3 millions de tonnes en 1962; 1,5 millions en 1982 et 1,8 millions en 1984. Parallèlement, la population est passée de 10.975.000 à 22.200.000 habitants. La conjonction de la baisse de la production, de l'accroissement démographique et de l'amélioration du niveau de vie a accru la dépendance alimentaire: les importations de céréales sont passées de moins de 1 million de tonnes au début des années 60 à 1,8 millions de tonnes en 1974 et à 3,8 millions de tonnes en 1983 pour diminuer légèrement par la suite grâce à deux années de bonnes récoltes. En 1984, l'Algérie a importé 70 % de sa consommation alimentaire, 25 % des importations totales contre 80 % pour la période 1967/1969. Cette situation est le résultat d'un triple phénomène: sociologique, politique et économique. Sociologique: car la population rurale vieillit plus rapidement que celle des villes du fait de l'exode rural et du très faible attrait qu'exerce l'agriculture sur la jeunesse. Les jeunes représentent 60 % de la population, mais 60 % des agriculteurs ont plus de 60 ans. À la veille de l'indépendance, il y avait des millions de paysans qui représentaient 80 % de la population active, aujourd'hui ils sont moins de 30 % des actifs à travailler les champs. En dix ans (1960 et 1970), le rythme d'urbanisation a atteint 1,3 millions de personnes - jeunes essentiellement - par an. C'est une véritable saignée pour l'agriculture, compte tenu d'un taux d'accroissement de la population de 3,2 % et de la consommation de 5 %. Politique: l'instauration de la « révolution» a bouleversé le monde rural et les agriculteurs restent perplexes devant cette greffe bureaucratique qui n'a jamais pris.

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Avant 1962, les Européens possédaient 2.400.000 hectares et les Algériens 4.400.000 hectares - les moins fertiles et les plus morcelés - (20.000 fermes pour les Européens contre 630.000 pour les Algériens). La révolution agraire a limité la propriété foncière pour les agriculteurs Algériens et remembré les terres déclarées vacantes par les colons: des 20.000 exploitations, on est passé à 3200 immenses domaines « autogérés ». Le secteur agricole public et qui a profité de crédits sans commune mesure avec les résultats a vu s'instaurer un état d'esprit de « fonctionnaires» parmi les agriculteurs. Actuellement, 60 % des céréales sont produites par le secteur privé et le pouvoir d'Alger tente d'en tirer les conséquences: une nouvelle politique, qui reconnaît explicitement la faillite du système, tend à y remédier par un retour progressif de la privatisation des terres. Économique: les données propres à l'Algérie sont cruelles: la superficie agricole utile représente 3 % de la superficie totale de l'Algérie, soit 7,5 millions d'hectares. Elle a baissé de 200.000 ha au cours des 20 dernières années. Les terres vraiment cultivées représentent 4,6 millions d'hectares dont 3 millions d'hectares pour les céréales (1 million pour le secteur étatique et 2 millions approximativement pour le secteur privé). Les rendements céréaliers sont passés de 8 quintaux/ha avant l'indépendance à 6 quintaux/ha en 1984, et ce malgré l'utilisation intensive d'engrais et de la mécanisation. Le parc des moissonneuses-batteuses s'élève à 6 000 unités, dont 500 en état de marche - (celles qui sont à l'arrêt le sont parfois à cause d'un simple boulon manquant ou d'une pièce de rechange d'un prix très modique), soit une machine pour 500 ha, alors que la norme européenne est d'une machine pour 1.000 à 1.200 ha. À titre de comparaison, on a enregistré, en France, des rendements de 17 quintaux à I'hectare en 1950 et de 50 quintaux à l'hectare en 1970 ; en 20 ans, la productivité a été multipliée par trois. Les importations agricoles et le formidable effort d'industrialisation ont obligé les autorités à faire appel à des banquiers internationaux. La dette extérieure n'a cessé de s'alourdir passant de 3,3 milliards en 1974, à 16,3 milliards en 1980, pour retomber à 14,6 milliards en 1984. Elle a essentiellement servi à financer l'industrie pétrolière et gazière et à faire face à l'importation de produits agricoles (20 % des importations totales en 1984). La dette publique extérieure reste très importante et pèse lourdement sur le budget. En 1983, l'Algérie a remboursé 4,2 milliards de dollars (30 % de ses recettes d'exportation). Le service de la dette restera déterminant à l'avenir, compte tenu des importations agricoles sans cesse croissantes (hormis 1985, 17

année exceptionnellement bonne pour les céréales: produites) et de la restructuration de l'agriculture. Les recettes d'exportations 1986 algériennes chuteront

3 millions de tonnes

d'au moins 28 o~ en

L'Algérie sera amenée à vendre son gaz à 2,40-2,45 dollars le million de Btu (fob)) au troisième trimestre, soit une baisse de 23 % à 24,25 % par rapport au deuxième trimestre et de 36 % à 37 % par rapport au premier trimestre, quand le prix était encore de 3,81 dollars, révèle l'hebdomadaire Pétrostratégie, spécialisé dans l'information énergétique, concernant le Moyen-Orient et l'Afrique, dans son édition du 2 juin. Cette estimation tient compte des arrangements transitoires, qui ont été conclus entre la société algérienne Sonatrach et ses clients européens (dont GDF) qui rendent désormais le gaz algérien aussi compétitif que les gaz européens. Sur l'ensemble de l'année 1986, les recettes d'exportations gazières de l'Algérie avoisineraient 2,2 milliards de dollars (sur la base de 20 milliards de mètres cubes exportés et de 3 dollars le million de Btu en moyenne), soit une baisse de l'ordre de 21 % par rapport à 1985. Mais le gaz n'assure qu'une part relativement réduite et des recettes d'exportations algériennes et les autres produits (pétrole brut, condensats et produits raffinés), connaissent des baisses de prix spectaculaires, qui avoisineraient 30% si le prix moyen qu brut se stabilisait à 18 dollars en 1986 (hypothèse optimiste). Dans ce cas, les recettes d'exportation de l'Algérie diminueraient globalement de 28% environ à 8,6 milliards, si on admet qu'elles atteignaient 12 milliards de dollars l'an passé. Devant l'ampleur de la catastrophe, le pouvoir a tenté de réagir en menant une opération vérité et en faisant relayer par ses médias officiels des propos alarmistes pour tenter de « réveiller» les citoyens en dénonçant les gaspillages de toutes sortes. Des mesures parcellaires et impopulaires ont été prises qui apparaissent comme autant de gouttes d'eau dans un océan: - limitation des allocations devises, - suppression des colis contre remboursement qui permettaient aux particuliers d'acquérir en dinars des pièces détachées introuvables, - autorisation d'ouverture de comptes en devises pour les émigrés. L'accord qui vient d'être trouvé au sein de l'OPEP est aujourd'hui subtilement utilisé pour démontrer qu'on pourra tout de même « s'en sortir» et que l'alerte n'a été que passagère. 18

Mais à quel prix le baril devra-t-il finalement se vendre pour faire vivre 23 millions d'habitants qui doivent acheter plus de 70 % de leur nourriture à l'extérieur et dont la moitié de la population n'est pas en âge de travailler?

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Document 3 Novembre 86

À la veille du 1er Novembre 1954 Une économie dépendante, un peuple exploité
Comprendre véritablement ce qu'était l'économie, essentiellement coloniale,

de l'Algérie avant le 1er novembre 1954, ainsi que ses répercussions sur le plan
social, implique nécessairement la définition de ceux qui en étaient les véritables maîtres: les groupes financiers, les sociétés, les banques et les gros colons. Parmi les groupes financiers les plus puissants, on peut signaler: - le groupe « Banque Algérienne de l'Union Parisienne-Mirabaud » qui dominait, directement ou indirectement, une constellation de banques, de compagnies d'exploitation agricole ou minière; - le groupe Crédit foncier d'Algérie et de Tunisie; - la Banque industrielle de l'Afrique du Nord; - l'Union des mines. Parmi les grandes sociétés à caractère agricole, les plus importantes sont: - les fermes françaises de Tunisie; - la société du Kéroulis, exploitant plusieurs domaines et possédant 10 000 m2 d'immeubles et la majorité des parts dans les sociétés agricoles de la Mitidja. Quant aux gros colons, trois hommes se détachaient du lot par leurs richesses et influence politique très considérables: - Henri Borgeaud, sénateur d'Alger, dit « homme de la vigne », mais dont les activités économiques étaient fort diversifiées; - Georges Blachette, député d'Alger, dit « homme de l'alfa », et dont les revenus annuels, 1 milliard 500 millions, en faisaient la plus grosse fortune du Parlement - Laurent Schiaffino, sénateur d'Alger, président de la région économique d'Alger, dit « homme des trusts ». Il gérait, entre autres, la société algérienne de navigation Charles Schiaffino et Cie. Agriculture Fondamentalement, l'agriculture algérienne était ainsi caractérisée: 1) Une répartition des terres entre Européens et Algériens, accusant un énorme déséquilibre: - 2 720 000 ha pour 25 000 propriétaires européens, soit une moyenne de 108 ha (dont 62 productifs); en 1952, cette moyenne fut estimée à 124 ha (contre 89 en 1929). 20

- 7.672.000 ha pour 532 000 propriétaires algériens, soit une moyenne de 14 ha (dont 5 productifs). En outre, et à tout point de vue, la qualité des terres qui revenaient aux colons était largement supérieure à celles de terres cultivées par les Algériens au sein de chacune des deux collectivités. La répartition était fort inégale: les 3/4 des propriétaires avaient, de part et d'autre, à se partager moins du quart des terres disponibles, la majorité des terres et les meilleures d'entre elles étaient entre les mains des colons. 2) L'utilisation des terres, faite au détriment des cultures de rapport limité, telles les céréales, portait sur les cultures riches, essentiellement destinées à l'exportation, tels les agrumes, les primeurs et la vigne. A titre d'exemple, 400.000 ha de vignobles, dont 90% appartenaient aux Européens, représentaient en valeur plus du tiers de la production agricole totale. Sur les 18 millions d'hectolitres de vin produits, seuls 2 millions étaient utilisés sur place, le reste étant écoulé sur l'hexagone, l'unique débouché, créant ainsi une dangereuse situation pour l'économie du pays qui devait prendre en charge les mécomptes d'une telle situation de surproduction aggravant les inégalités pour maintenir les revenus des viticulteurs, et plus particulièrement pour l'agriculture algérienne dans la mesure où cela créait une situation de dépendance accrue par rapport à l'hexagone. Malgré tout cela, l'agriculture algérienne coloniale n'en continuait pas moins sur « sa lancée », sans s'inquiéter du marché intérieur, de ses besoins et de ses possibilités. À titre d'exemple, la production globale de blé, aliment de base des Algériens, stagnait à son niveau de 1911, ce qui représentait un grave déficit si on tient compte de l'augmentation démographique de la population autochtone et des conséquences néfastes que le morcellement continu avait sur les terres des petits et moyens paysans. En 1871, chaque habitant disposait de 5 quintaux de céréales par an ; en 1900, de 4 quintaux; en 1940 de 2,5 quintaux, et avant 1954 de seulement 2 quintaux. Pareillement, l'orge et le maïs régressaient de 10 605 000 quintaux en 1911 à 7 220 000 en 1954, et, pour le maïs, de 140 000 quintaux à 124 000. L'exportation ayant été l'objectif essentiel de l'agriculture algérienne, les produits qui connurent une nette progression dans leurs productions, par exemple les agrumes, certains légumes secs, les figues, les dattes, profitaient, de fait, plus à l'extérieur qu'au marché algérien. Le revenu moyen de l'agriculture dont vivait près de 7 millions d'Algériens, était à peine supérieur à celui de l'Inde: moins de 20 000 francs par an. Pour remédier à une telle situation, diverses réformes et projets ont été concoctés par le gouvernement. Ils furent sans lendemain, parce qu'ils heurtaient de front certains grands privilèges (exemple de la loi Martin de mars 1942), par 21

manque d'engagement matériel et de réelle efficacité dans l'aide apportée au bénéficiaire algérien (exemple des sociétés algériennes de prévoyance (SAP) et secteurs d'amélioration rurale) et enfin par manque de volonté politique réelle: le cas de l'aménagement du Chott Echergui, projet qui aurait pu « sensiblement modifier l'économie de l'Algérie occidentale» selon un membre de la commission économique, mais qui fut négligé pendant plus de seize ans avant que l'on ne recommence à parler de lui en... 1957. En conclusion, l'Algérie, pays essentiellement agricole où le quart des propriétaires européens récoltent, en valeur, au moins autant que l'ensemble des agriculteurs algériens, réserve à l'exportation une grande partie de ses riches cultures: 105 milliards de francs en 1953, sur une production globale de 190 milliards. Alors que la population musulmane est sous-alimentée! Industrie Les rapports économiques entre la France et l'Algérie reposaient sur les principes du pacte colonial: la colonie est source de matière première et débouché pour les produits manufacturés de la métropole. Ainsi sur un total d'investissements de 149 milliards en 1940, la part réservée à l'industrie s'élevait à 1 milliard 14 millions. De l'industrialisation, personne n'en voulait, ni les gros colons, ni les trusts métropolitains, voire étrangers. Non pour préserver le pays de ses maux, mais pour le maintenir dépendant. Le « plan d'industrialisation» qui vit le jour le 15 octobre 1946 fut suivi de mesures prévoyant l'implantation de nouvelles industries. La légère amélioration réalisée par rapport à l'avantguerre ne pouvait cacher cependant la réelle situation de l'industrie algérienne: l'absence de toutes industries de base, des industries de transformation représentant à peine 10 % du revenu national et une production restant inférieure aux capacités réelles du pays. Le plan ne permit pas à l'industrialisation de l'Algérie d'éviter ses habituels obstacles: - ne pouvant être protégée par un régime douanier particulier, pour des raisons politico juridiques, la jeune industrie ne pouvait échapper à la mainmise et au contrôle de l'industrie métropolitaine; - l'énergie électrique revenait 70 % plus chère pour l'industrie algérienne par rapport à la métropolitaine, à cause de l'absence d'une politique visant à la transformation et au développement énergétique de l'Algérie en fonction de ses richesses et ses besoins; - la situation de monopole dont bénéficiaient 10 compagnies de transport maritime leur permettait de pratiquer des prix si élevés que les frais d'importation s'en trouvaient considérablement alourdis; - enfin, la soi-disant industrialisation ne fut accompagnée d'aucune mesure d'allégement des charges fiscales, bien au contraire! 22

En définitive, l'industrie algérienne était essentiellement une industrie d'extraction destinée à l'exportation, la production minière étant presque entièrement exportée à l'état brut. L'industrialisation n'était cependant pas impossible: subitement intéressés par le pétrole du Sahara, on se lança dans un programme saharien dans le cadre d'un plan stratégique de grande envergure, qui allait clamait-on, modifier l'orientation de l'économie algérienne. Groupes bancaires du Maroc et de l'Algérie, capitaux franco-allemands combinés avec des investissements américains, telle était la structure financière de cette « industrialisation d'Algérie ». Il ne semblait donc pas dans ces conditions que les vastes projets sahariens, non plus que cette africaine «course aux progrès », (seule capable, selon le responsable des projets, Louis Armand, d'assurer « l'avenir de la France»), fussent la meilleure introduction au changement de politique que certains réclamaient d'urgence en Algérie... Tout au plus une nouvelle richesse à surexploiter. Commerce Totalement dépendante de la métropole, l'Algérie était naturellement le meilleur client de la France: Il,3 % des exportations françaises en 1953 (contre 7,1 pour la RFA). Elle était son troisième fournisseur: 7,3 % des importations françaises (USA 19,3 % et la RFA 17,6 %). De son côté la métropole était le principal fournisseur de l'Algérie: 73,6 % des importations et son meilleur client: 70 % des exportations. À noter que le rapport entre le prix de la tonne importée et celui de la tonne exportée s'est de plus en plus aggravé. En 1938, il était d'environ deux à un, signe profond d'un déséquilibre de plus en plus accusé des termes de l'échange. L'Algérie importait des denrées agricoles, des combustibles et des biens industriels en tout genre et exportait des produits agricoles (86,6 %) et des minerais bruts (10,6 %). En 1952, son économie était dépendante et exploitée selon le modèle colonial le plus classique. La situation sociale Chômage Le chômage en Algérie était caractérisé avant tout par le caractère permanent que lui donnait la disproportion entre le taux de croissance démographique et les capacités de création d'emplois de l'économie du pays (selon le rapport de M. Delavignette) : - par le « sous-emploi» et le non emploi de la main-d'œuvre locale; - par l'extrême inégalité de sa répartition entre les citadins et les ruraux; 23

- et,

enfin, par une politique de discrimination, qui permettait à la population européenne d'y échapper totalement, alors que la population algérienne en était profondément atteinte: 850.000, 1 million, et 1.500.000 chômeurs algériens. Dans de telles conditions, le phénomène de l'exode rural et de l'immigration vers la métropole ne pouvait que s'amplifier. Salaires La comparaison comme suit:

des salaires pour l'industrie et le commerce s'établissait

FRANCE Zone d'abattement 0 Zone d'abattement 12%

ALGÉRIE

126
110,90

1e Zone
2e Zone 3e Zone

95,5 87,5 79,5

La comparaison des salaires journaliers pour l'agriculture s'établissait de la façon suivante: FRANCE zone la plus forte 1 107,45 9h du travail par jour zone la plus faible 890,10 (avantages en nature déductibles pour une somme n'excédant pas 280 francs dans la zone la plus forte)
ALGÉRIE

1e région 427
2e région 390

12 à 14h de travail
par Jour

(avantages en nature non déductibles)

Il Y a certains points à souligner ici: la faible proportion des travailleurs permanents, l'instabilité des travailleurs occasionnels et, enfin, le fait que les salaires légaux n'étaient pas respectés. Lois sociales La différence entre le régime métropolitain et le régime algérien était considérable en ce qui concernait les allocations familiales: a) qui n'existaient pas pour l'agriculture b) qui étaient, pour le commerce et l'industrie, trois fois moins élevées qu'en France. Ainsi, seul un enfant musulman sur cinq donnait droit à l'allocation familiale et encore ne représentait-il alors que le tiers d'un enfant français. 24

Santé publique Des progrès furent accomplis dans ce domaine. On remarquera toutefois qu'ils profitèrent surtout à la population européenne. Avec ses neuf millions d'habitants, l'Algérie ne disposait que de : 1851 médecins, 660 sages femmes, 611 pharmaciens et 462 dentistes. De plus leur répartition sur le territoire était très inégale: les seules villes d'Alger, Oran et Constantine en comprenaient ensemble 1145 et une cinquantaine pour chacune des sept autres principales villes; ce qui laissait à peu près 350 médecins pour le reste de l'Algérie, soit quatre à huit pour 100.000 habitants, (contre 78 à Alger). L'Algérie ne disposait que de 149 hôpitaux avec 96.037 lits, dont la répartition à travers le pays n'était guère différente de celle des médecins. Scolarisation Tous les enfants européens étaient scolarisés contre un enfant musulman sur cent. 2.400.000 enfants étaient ainsi dans les rues. Les maigres efforts entrepris se trouvaient à chaque fois anéantis par l'hostilité des colonialistes et par l'inégalité et la misère croissantes. En plus, et paradoxalement, alors que l'insuffisance des établissements scolaires était notoire, les crédits d'équipement diminuaient: entre 1952-1953 et 1954-1955 on enregistrait une diminution de 466 millions de francs pour l'ensemble des constructions scolaires, dont 140 millions pour le seul primaire. Alors que pour scolariser, chaque année les 200.000 élèves nouveaux c'était l'équivalent de 12 milliards environ de crédits d'équipement qu'il fallait allouer à l'enseignement primaire. Les problèmes se posant pour l'enseignement secondaire étaient du même ordre. Quant aux études supérieures, inutile de rappeler ici que n'y accédait qu'une très infime minorité d'Algériens. Cette situation économique et sociale ne pouvait qu'aboutir à l'explosion. Le peuple algérien et la terre algérienne livrés en pâture à l'impérialisme, à l'humiliation et au « génocide historique ». Il était certain que la réponse allait venir tôt ou tard et qu'elle serait radicale et intraitable: c'est ce que fut en effet

le déclenchement de la lutte armée révolutionnaire le 1er novembre 1954.

Y.D

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Document 4 Avril87

- N°2

Il Y a un quart de siècle, les accords d'Évian étaient signés
Il Y a 25 ans que la paix a été conquise de haute lutte par le peuple algérien. Les accords d'Évian, qui ont consacré la victoire du FLN -politique et non militaire - restent pour des raisons opposées comme des souvenirs honteux des deux côtés de la Méditerranée. En Algérie, cette date historique est escamotée pour des causes évidentes de politique intérieure liée au processus de prise de pouvoir par l'armée des frontières. Aussi est-il nécessaire, aujourd'hui, au-delà des partis-pris et des tabous, de sortir de l'obscurité cette période et lui donner toute sa signification dans cette fresque dramatique et glorieuse que fut le combat libérateur. C'est pendant la rencontre des Rousses (10 au 19 février 1961), qu'une étape décisive a été franchie dans les négociations franco-algériennes. De Gaulle est pressé de conclure. Le 8 septembre, il vient d'échapper à un attentat à Pont-sur-Seine. Et désormais, la lutte contre les menées terroristes de l'OAS est inscrite à l'ordre du jour de chacun des conseils des ministres. Le 17 octobre, 30 000 travailleurs algériens manifestent dans les rues de Paris pour protester contre l'instauration d'un couvre-feu pour les Algériens. À son ministre Louis Terrenoire, de Gaulle confie: « c'est la preuve que j'ai raison, lorsque je parle de désengagement. Les 9 millions d'Algériens musul-mans, qui seront 20 millions dans quelques années, n'acceptent plus de vivre dans les mêmes conditions qu'avant avec le million d'Européens» (1). La manifestation anti OAS du 8 février, sévèrement réprimée (huit morts au métro Charonne) et le sombre tableau de la situation en Algérie que brosse le ministre Louis Joxe, poussent De Gaulle à accélérer le processus de dégagement de la France du bourbier algérien: il faut éviter la guerre civile, restaurer l'autorité de l'État, redonner à la France un rang de grande puissance. Des Rousses à Évian Les instructions que le général donne à sa délégation vont dans le sens d'un dégagement. Il faut, téléphone-t-il à Joxe, le 18 février, préserver les intérêts matériels et politiques des Européens, le maintien de l'armée française et la continuité des « rapports économiques, techniques et culturels entre l'Algérie et la France. C'est, cet aboutissement, je répète, cet aboutissement qu'il faut réaliser aujourd'hui» (2). 26

Le lendemain, un accord de principe est signé par Joxe et Krim Belkacem. La reprise des discussions, pour achever une négociation dont les objectifs sont atteints (Evian du 5 au 18 mars), se déroule dans une situation marquée par une vague d'attentats menée par l'OAS en Algérie et un durcissement du FLN sur les pouvoirs de l'exécutif provisoire; ce qu'il veut, c'est être considéré comme la seule autorité engageant l'Algérie face à son peuple et à l'opinion française et internationale. Le 17, de nombreux problèmes restent à régler, mais le 18, les accords d'Évian sont signés et il est convenu que le cessez-le-feu interviendra le lendemain, à midi.
Le 19 mars: le cessez-le-feu est conclu

L'opinion française et la presse accueillirent avec soulagement le cessez-Iefeu en Algérie. Cette guerre n'avait jamais soulevé d'enthousiasme. Elle avait commencé après la défaite de Diên-Biên-Phu et déjà l'incendie s'était propagé dans les deux ailes du Maghreb. Malgré les liens étroits qui amarraient l'Algérie à la France, le développement de la lutte armée, après novembre 1954, ne surprit pas. Et dès la fin 1955, l'opinion avait basculé en faveur d'une négociation avec « les rebelles ». Le 19 mars 1962, l'affaire était terminée. C'est à peine si l'avenir des Européens d'Algérie ou des relations futures entre la France et son ancienne colonie inquiètent. Pour l'heure, la masse des Français attend le retour du contingent, la fin des attentats de l'OAS et des menaces de guerre civile, la reprise d'une vie normale.
Mais en Algérie, la situation reste explosive

« Le cessez-le-feu de De Gaulle n'est pas celui de l'OAS », proclamait l'organisation factieuse, dans un tract du 19 mars. Et c'est le déchaînement: à Alger comme à Oran, l'OAS pratique la politique de la terre brûlée et de la terreur: « ratonnades », massacre des partisans de la Paix, incendie des bâtiments publics, pillage des banques, formation de « zones insurrectionnelles» . Mais après la fusillade de la rue d'Isly (26 mars 1962), l'OAS suspendue dans le vide, doit s'incliner et signer avec le FLN les accords du 17 juin. Mais le mal a été fait et les pieds-noirs devront partir. Les Algériens ont accueilli avec une joie profonde la fin de la guerre. S'ils ignorent le contenu des accords d'Évian, ils savent que De Gaulle a pesé, pour accélérer le dénouement et que la délégation du FLN s'est révélée compétente, homogène et déterminée. Certes, la presse a parlé des divergences survenues au 27

sein du CNRA et des tensions entre le GPRA et l'état-major de l'armée des frontières (3). Mais elles paraissent bien faibles, comparées aux affrontements armés entre l'OAS et les militaires français. Ce qui importe c'est que le cauchemar prenne fin : les autorités, les déplacements forcés, les camps, les bombardements, les tortures, les tracasseries permanentes. Soulagement, joie profonde et confiance dans l'avenir. Malgré l'absence de moyens, la puissance française n'a-t-elle pas cédé sur l'essentiel? Et puisqu'il n'y a pas de Diên Biên Phu en Algérie, n'est-ce pas le peuple, les couches profondes du pays, qui par leurs sacrifices, leur dévouement et leurs abnégations ont arraché le droit de décider de leur destin? Ce 19 mars 1962, comment un Algérien ne pourrait-il pas croire en l'avenir? (1) Louis TERRENOIRE La fin de la guerre d'Algérie - les Accords d'Évian 19 « mars 1962» - ASF A 1982. (2) Jean LACOUTURE «Algérie, la guerre est finie» - Ed. Complexe 1985. (3) Mohamed HARBI«Le FLN, mirage et réalité (1945-1962) - Ed. Jeune Afrique 1980.

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