Louis-Joseph Morel de la Durantaye

De
En 1723, Louis-Joseph Morel de La Durantaye achète la seigneurie de Kamouraska. Il en est le cinquième propriétaire. À sa mort, en 1756, il l’a toujours en sa possession. Cette célèbre seigneurie avait d’abord été concédée à son père, Olivier Morel de La Durantaye, par le comte de Frontenac, en 1674. Autant dire que la famille Morel de La Durantaye est intimement liée au territoire de Kamouraska, au temps du régime français.     C’est à la fois l’histoire de ce seigneur campagnard et de la seigneurie qu’il administre qui est, ici, racontée. Jean-Paul Morel de La Durantaye relate des événements de la vie privée et publique du seigneur, montre l’encadrement et le développement de la seigneurie sous le règne de cette famille, observe les comportements domestiques et publics des censitaires, expose l’épreuve de force entre les de La Durantaye et les religieuses de l’Hôpital Général de Québec, tout en tenant compte du contexte socio-économique des soixante dernières années du régime français. 
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EAN13 : 9782896642151
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Extrait de la publicationLOUIS-JOSEPH MOREL
DE LA DURANTAYE

Extrait de la publicationExtrait de la publicationJean-Paul Morel de La Durantaye
LOUIS-JOSEPH MOREL
DE LA DURANTAYE

Seigneur de Kamouraska
Extrait de la publicationMaquette de la couverture : Josée Lalancette
eIllustration de la couverture : un gentilhomme du XVIII siècle, dans F. Nivelon,
The Rudiments of Genteel Behaviour, Londres, 1737.
Révision: Solange Deschênes
Mise en pages: Gilles Herman
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eDépôt légal – 3 trimestre 1999 Librairie du Québec
Bibliothèque nationale du Québec 30, rue Gay-Lussac
ISBN 2-89448-141-1 75005 Paris
FranceË ma sÏur AndrŽe Morel
de La Durantaye-Thibodeau
Je remercie tous ceux qui mÕont aidŽ
dans mes recherches et
dans la prŽparation de cet ouvrage,
notamment RŽnald Lessard,
Annette Le BoulengŽ et Jean-Paul Duquette.
Extrait de la publicationExtrait de la publicationAvant-propos
Une même vague par le monde, une même vague
depuis Troie
Roule sa hanche jusqu’à nous.
Saint-John Perse, Amers
L’histoire des familles seigneuriales de la Nouvelle-France est peu
développée. Ainsi, que connaît-on des Berthier, des de Saint-Ours, des
Dupont de Neuville, des Deschamps de Boishébert, des Bécard de
Granville ? Pourtant, plusieurs familles seigneuriales du régime
français ont joué un rôle important dans le développement
économique, social et politique de l’empire français d’Amérique. Que
dire également de leur participation à la défense de la colonie ? Il est
temps, selon nous, de faire valoir ce que ce groupe élitaire a accompli
et légué comme héritage. Ce second livre consacré à la famille Morel
de La Durantaye se veut une contribution en ce sens. Cette fois, la
figure dominante est Louis-Joseph Morel de La Durantaye, seigneur de
Kamouraska de 1723 à 1756, chef de nom et d’armes de sa famille
pendant quarante ans.
Cette étude se fonde sur de nombreux documents d’archives :
mémoires d’administrateurs adressés au ministre de la Marine ;
certificats, rapports et comptes rendus de fonctionnaires coloniaux ;
contrats notariés de plusieurs tabellions de France et du Canada — les
de La Durantaye sont particulièrement enclins à tout enregistrer ;
registres paroissiaux tant de la France que de la Nouvelle-France ;Avant-propos
correspondance, notamment une lettre de Louis-Joseph Morel de La
Durantaye adressŽe ˆ la supŽrieure des religieuses de lÕH™pital GŽnŽral
de QuŽbec.
Ces documents parlent, bien sžr, du seigneur de Kamouraska et de
sa famille, mais en m me temps de la vie de la seigneurie de
Kamouraska, de son cadre juridique, de son dŽveloppement
Žconomique, des rapports de force entre les groupes, du fonctionnement de
lÕinstitution familiale. Et plus largement encore, ˆ la mani re de cercles
concentriques, cÕest tout un pan de la vie de la sociŽtŽ coloniale que
rŽflŽchit la conjoncture de la seigneurie de Kamouraska. De lÕune ˆ
lÕautre existe tout un continu de rapports. Tout cela est ŽtudiŽ ˆ un
moment crucial de notre histoire, puisque les faits rapportŽs se
dŽroulent durant les 60 derni res annŽes du rŽgime fran ais.
LÕorganisation de ce travail sÕest faite tout naturellement autour du
personnage principal et le rŽcit est linŽaire. Nous rappelons dÕabord les
origines familiales de Louis-Joseph Morel de La Durantaye, son
Žducation en Nouvelle-France, son entrŽe dans la carri re des armes en
France. Nous examinons ensuite sa fonction de seigneur, son
apprentissage comme rŽgisseur de la seigneurie de La Durantaye, ses
activitŽs comme propriŽtaire de la moitiŽ de ce fief. De lˆ, nous le
suivons dans la seigneurie de Kamouraska. CÕest lÕoccasion dÕŽtudier la
gestion et le dŽveloppement de cette seigneurie, dÕen analyser le tissu
humain et les rapports conflictuels du seigneur avec ses crŽanci res, les
religieuses de lÕH™pital GŽnŽral de QuŽbec. Il est fait mention
Žgalement des dommages tant humains que matŽriels causŽs ˆ la
seigneurie de Kamouraska pendant la guerre de Sept Ans. Nous
signalons, au passage, la contribution de la famille de La Durantaye
dans ce conflit. Nous nous attardons enfin ˆ la vente de cette seigneurie
par les hŽritiers de La Durantaye, sans nŽgliger de rendre compte de sa
situation au moment o� un nouveau propriŽtaire en prend possession.
Comme la vente des diffŽrentes parties de ce fief sÕŽchelonne sur une
pŽriode de 12 ans, cÕest lÕoccasion privilŽgiŽe dÕobserver, de fa on
concr te, les fluctuations de lÕŽconomie coloniale ˆ la fin du rŽgime
fran ais et au dŽbut du rŽgime anglais.
Cette tranche dÕhistoire marquŽe du doigt des de La Durantaye ne
manque pas dÕŽvŽnements ˆ la fois Žtonnants et savoureux.
Extrait de la publication


La jeunesse et
la carri re militaire
de Louis-Joseph Morel
de La Durantaye
Origines familiales
Le 15 aožt 1671, la demeure des de La Durantaye, situŽe dans la
hauteville de QuŽbec, a pris une allure festive. Et pour cause ! Olivier Morel
de La Durantaye et Fran oise Duquet, son Žpouse, viennent de faire
1baptiser leur premier enfant . NŽ la veille, il sÕappelle Louis-Joseph.
Messire Henry de Berni res a cŽlŽbrŽ ce bapt me en la cathŽdrale de
2QuŽbec. Comme parrain et marraine, les parents ont choisi le sieur
3Jacques de Chambly , capitaine de lÕune des compagnies installŽes en
Nouvelle-France, et demoiselle Jeanne Gaudais, Žpouse du sieur
Nicolas Dupont de Neuville. Ceux-ci appartiennent, comme le jeune
couple de La Durantaye, ˆ la haute sociŽtŽ de la colonie.
En ce milieu du mois dÕaožt, cÕest le temps des rŽcoltes, temps de
labeur mais aussi temps de rŽjouissance. La naissance de Louis-Joseph
ne sÕharmonise-t-elle pas avec cette pŽriode privilŽgiŽe de la fŽconditŽ ?
Extrait de la publicationLouis-Joseph Morel de La Durantaye
Les de La Durantaye ont donc lieu de cŽlŽbrer en compagnie de leurs
invitŽs. Si les parents sont heureux dÕassurer leur descendance, ils
ignorent cependant que leur lignage en AmŽrique sera tout entier
4portŽ par ce fils .
ACTE DE NAISSANCE DE LOUIS-JOSEPH MOREL DE LA DURANTAYE
Le seizi me jour du mois dÕaožt de lÕan mil six cents soixante et onze
par moy Henry de Berni res ptre curŽ de cette paroisse a ŽtŽ baptisŽ
Louis Joseph Morel nŽ du jour dÕhyer du mariage dÕOlivier Morel
escuyer sr de la Durantayes et de Damle Fran oise du Quet sa femme,
les parrain et marraine ont ŽtŽ le sr Jacques de Chambly capitaine
dÕune compagnie et Damle Jeanne Gaudais femme du sr Nicolas du
Pont.
H. De Berni res
Registres de lÕŽglise paroissiale Notre-Dame-de-QuŽbec.
En 1671, le p re de Louis-Joseph, Olivier Morel de La Durantaye,
est capitaine de lÕune des compagnies assurant la dŽfense de la colonie.
Il tient garnison ˆ QuŽbec et travaille, sans aucun doute, ˆ la
structuration des troupes coloniales sous les ordres du comte de
5Frontenac. InstallŽ en Nouvelle-France depuis 1669, il a ŽpousŽ
Fran oise Duquet, le 14 septembre 1670. Fier de son appartenance au
second ordre (la noblesse), il peut dŽcliner une ascendance lignag re de
neuf degrŽs de noblesse. Peu de temps apr s son installation en
Nouvelle-France, Louis XIV lui a octroyŽ deux seigneuries : La
Durantaye, en 1672, et Kamouraska, en 1674. Ce qui a fait de lui lÕun
6des grands propriŽtaires terriens de la vallŽe du Saint-Laur . Eennt
1683, le gouverneur de La Barre le nommera commandant du poste de
Michillimakinac, fonction quÕil assumera jusquÕen 1690. Ce
postefronti re, situŽ au cÏur des Grands Lacs, Žtait lÕun des plus importants
Extrait de la publication
Jeunesse et carrière militaire 13
de la Nouvelle-France en raison, notamment, de la quantité de castor
que la colonie transigeait avec les Amérindiens. Le 16 juin 1703, le roi
Louis XIV nomme Olivier Morel au Conseil supérieur de la
NouvelleFrance, reconnaissant ainsi ses mérites comme officier au sein des
troupes coloniales. En accédant au Conseil supérieur, Morel fera partie
du corps administratif le plus prestigieux de la colonie.
La mère de Louis-Joseph, Françoise Duquet, est une femme
connue et respectée dans la capitale. N’est-elle pas seigneuresse de
l’arrière-fief Grand-Pré de La Redoute, domaine qu’elle conservera
jusqu’au 28 octobre 1718 ? Elle en a hérité ainsi que d’une petite
fortune à la mort de son premier époux, Jean Madry,
maître7chirurgien . Née à Québec, elle est issue d’une famille bourgeoise qui
8jouit à la fois de prospérité et de considération . Comme plusieurs
jeunes filles de sa condition, elle a reçu une éducation très soignée au
couvent des Ursulines de Québec. Femme de noble, elle va attacher
beaucoup d’importance à la représentation, à la mise en scène. Tous les
ressortissants de la noblesse n’ont-ils pas les yeux fixés sur la cour, lieu
9d’ostentation par excellence ? Mademoiselle de La Durantaye a une
chambrière, une résidence meublée dans le goût des châteaux français,
avec fauteuils à colonnes torses revêtus de tissu, chenets décorés de
chérubins de cuivre, un service de table de grande qualité, avec
gobelets de verre, vaisselle de Cornouaille, chandeliers de cuivre, plats
10de faïence . L’élégance vestimentaire fait aussi partie de ce style de vie
noble hautement respecté par Françoise Duquet.
Au fil des ans, bon nombre de personnes de la haute société de la
Nouvelle-France vont être accueillies par la seigneuresse de La
Durantaye. Au nombre des hommes, qu’il suffise de mentionner
Jacques de Chambly, commandant du fort Saint-Louis, Louis Rouer de
Villeray, lieutenant particulier civil et criminel de la Sénéchaussée de
Québec, Philippe Gaultier, sieur de Comporté, commissaire des
magasins du roi et prévôt de la maréchaussée de Québec, Jacques
Duchesneau, intendant pour le roi en Nouvelle-France, Pierre Duquet,
11sieur de La Chesnaye , procureur du roi à la prévôté de Québec,
François-Madeleine-Fortuné Ruette, sieur d’Auteuil, procureur général
au Conseil souverain ; et parmi les femmes, Jeanne Gaudais, femme de
Nicolas Dupont, sieur de Neuville, conseiller au Conseil souverain, Louis-Joseph Morel de La Durantaye
GŽnŽalogie des Morel
ALAIN MOREL
seigneur de La Corbi re, vit en 1400, Žpouse Guillemette Huet
GUILLAUME MOREL
seigneur de La Corbi re, Žpouse Jeanne Du Parcq. En 1448, employŽ pour la rŽformation des nobles
CHARLES MOREL
seigneur de La Corbi re, Žpouse Isabeau Le Boulanger. Appara”t dans un acte du 26 mars 1469
ROBERT MORELTRISTAN MOREL
sieur du PrŽ-Vallonsieur de La Corbi re
Sans hŽritier
GILLES MOREL GILLETTE MOREL
sieur de Caumay
fait un acte de partage
le 23 mai 1531
THOMAS MORELJULIEN MOREL
sieur de La Durantayesieur de GrŽmil
et de La ChaussŽeŽpouse Jeanne Chalier
Žpouse Alliette du Houssayfait un acte de partage avec
le 30 janvier 1631ses fr res et sÏurs le 15 mai 1619
FRAN‚OIS MOREL PERRINE MORELPHILBERTE
seigneur de La ChaussŽeŽpouse Jacques BrossaudmentionnŽe dans
Žpouse Anne Le Moyne sieur de Rancourt
un acte de bapt me
(vers 1660) le 3 fŽvrier 1655
le 8 fŽvrier 1644
Extrait de la publication
Jeunesse et carrière militaire 15
du duché de Bretagne
PIERRE MOREL
sieur de la Corosserye, gentilhomme de la suite du duc de Rohan
1) épouse Ursuline Hubert, dame de La Violaye
2) épouse Guillemette de Carduel de la maison de Grémil
apparaît dans des actes du 15 mars 1515 et du 9 juin 1550
FRANÇOIS MOREL
sieur de la Corosserye et de Grémil, épouse Julienne Le Picard
avait pour tuteur Claude de Carduel qui rend compte de sa gestion en 1556
PIERRE MOREL
sieur du Bois Gaudin, épouse Jeanne Simon
passe un acte d’accord avec sa mère et le sieur Simon le 7 juillet 1586
ANNE MOREL FRANÇOIS MOREL GILLES MOREL
1) épouse Guill Texier épouse Perrine Deluen chanoine
2) épouse Jacques Geraud,
sieur du Houssay
JEANNESUZANNE MOREL PIERRE MOREL OLIVIER MOREL JULIEN CHARLOTTE
MORELépouse seigneur de La Durantaye MOREL MOREL
Daniel Collombe épouse Françoise Duquet
à Québec,
le 14 septembre 167016 Louis-Joseph Morel de La Durantaye
Geneviève Macard, femme de Charles Bazire, agent de la Compagnie
des Indes occidentales, Madeleine Laguide, femme de François-Marie
Perrot, sieur de Sainte-Geneviève, gouverneur de Montréal, Anne
Dusaussay, femme de Louis Rouer, sieur de Villeray, Catherine de
Sostelneau, femme de Charles Denis, sieur de Vitray, conseiller au
Conseil souverain.
Voilà le lignage particulier qui va fonder l’identité de Louis-Joseph.
Voilà aussi l’environnement dans lequel il va grandir, où il va faire les
premières expériences de la vie. Mais il ne sera pas le seul enfant à qui
les de La Durantaye vont transmettre cet héritage. En l’espace de treize
ans, Françoise Duquet va donner naissance à huit autres enfants :
Françoise-Geneviève, née le 7 septembre 1672, Philippe-Olivier, le 16
février 1675, Jacques-François, le 4 octobre 1676, Joseph, le 6 décembre
1677, Jacques, le 11 avril 1679, Charles, le 11 juin 1681,
FrançoiseAngélique, le 29 mai 1683, et François, le 19 juin 1685. Seulement
quatre d’entre eux vont parvenir à l’âge adulte : Françoise-Geneviève,
Philippe-Olivier, Charles et François. Les quatre autres meurent très
tôt après leur naissance.
Louis-Joseph ne va partager ses jeux d’enfant et ses rêves
d’adolescent qu’avec Françoise-Geneviève et Philippe-Olivier, un écart
d’âge de près de 10 ans le séparant de Charles et de près de 14 ans, de
François. D’ailleurs, il ne connaîtra pratiquement pas ses deux jeunes
frères puisqu’à son départ pour la France, à l’automne 1685, l’un n’a
que deux ans et l’autre quelques mois.
Pendant que Louis-Joseph s’occupe à ses jeux d’enfant, qu’il
s’abandonne à l’insouciance propre à son âge, la Nouvelle-France vit
dans un état de paix prolongé. Le gouverneur, M. de Frontenac, va en
profiter pour étendre les frontières de la colonie. Dans cette tâche, il
sera aidé par de grands explorateurs : Cavelier de La Salle et Daniel
Greysolon Du Lhut, dans la région des Grands Lacs ; Louis Jolliet et
Jacques Marquette, du côté du Mississippi. Voici que se concrétise,
dans l’esprit de ces explorateurs et de tous ceux qui les regardent, le
12rêve de l’espace infini, ce que Luc Bureau appelle « l’idéal faustien ».Jeunesse et carrière militaire 17
Éducation et service militaire
Puis un jour, Louis-Joseph atteint l’âge de raison. Rapidement, ses
parents vont s’occuper de sa formation morale et de son apprentissage
scolaire. Le 12 juillet 1679, il entre au Séminaire de Québec. Il a huit
ans et il est un peu jeune car cette institution a l’habitude d’accueillir
les écoliers à l’âge de 10 ans. Un jeune garçon qui entrait au Séminaire
avait déjà appris à lire et à écrire, à la petite école des Jésuites. En 1679,
le Séminaire est un jeune établissement. Il n’a été achevé qu’en 1677 et
est rattaché au Séminaire des Missions étrangères de Paris. Ce n’est
qu’un pensionnat où les prêtres s’occupent exclusivement de
formation morale et religieuse. Les jeunes gens qui vivent au Séminaire
vont chercher l’enseignement classique au Collège des Jésuites.
Au moment où Louis-Joseph est au Séminaire, le nombre de
pensionnaires est d’environ vingt-cinq. La plupart de ses confrères sont
plus âgés que lui : certains ont même 15, 19 et 20 ans. Ils viennent de
régions très diverses : plusieurs sont de Québec et des environs,
d’autres de Montréal et de Trois-Rivières, d’autres sont de Paris, un
autre enfin vient du Saut Saint-Louis : il est Iroquois. Une telle
diversité des milieux d’origine de la clientèle étudiante donne à penser
que le séminaire de Québec constitue un milieu très ouvert, où l’on
prend conscience de la différence de l’autre et de l’immensité du
territoire qu’on habite. Dans cette institution, le prix de la pension,
l’entretien non compris, est de cent livres par année. Ces pensionnaires
portent un costume : un capot à la canadienne, retenu à la taille par
13une ceinture, un bonnet en toile ou en étoffe, selon les saisons .
Quand arrivent les grandes vacances, le 15 août, tous se rendent aux
erfermes du Séminaire au cap Tourmente. Ils en reviennent le 1
octobre.
Au Collège des Jésuites, les élèves reçoivent une formation en
humanités et en sciences, enseignement comparable à celui des collèges
de France. Il n’est pas sans intérêt de relater ce qu’écrit, à ce sujet, le
père Germain en 1711 :
Pour ce qui est du Collège de Québec, toutes choses y sont ou se font
comme dans nos collèges d’Europe et peut-être avec plus de régularité et
d’exactitude et de fruit que dans plusieurs de nos collèges de France. OnLouis-Joseph Morel de La Durantaye
y enseigne les classes de grammaire, des humanitŽs, de rhŽtorique, de
14mathŽmatiques, de philosophie et de thŽolog . ie
Comme dans toutes les maisons des JŽsuites, lÕŽtude du latin et du
grec fait partie du programme dÕŽtudes et les enseignants attachent
une importance particuli re ˆ la connaissance de la langue fran aise.
Une lettre Žcrite par Louis-Joseph ˆ la supŽrieure des religieuses de
lÕH™pital GŽnŽral de QuŽbec tŽmoigne ˆ la fois dÕune ma”trise
ecourante de la langue Žcrite et de lÕinfluence des Žcrivains dXVII si cle u
15sur son expression langagi r,e entendons par lˆ la prŽciositŽ du style.
eEn cette fin du X VII si cle, le Coll ge des JŽsuites de QuŽbec dispense
lÕenseignement ˆ environ 130 Žl ves, compte tenu des 25 ou 30 gar ons
venant du SŽminaire. Comme bon nombre dÕautres enfants,
LouisJoseph ne fera quÕune partie de son cours classique. Il sort du
SŽminaire le 18 novembre 1681. Il y passe donc peu dÕannŽes. Il nÕy a
pas lieu de sÕen Žtonner. Dans les meilleures familles du royaume, on
ne laisse que quelques annŽes les gar ons au coll ge. IncitŽs par leurs
parents, les fils de gentilshommes ambitionnent avant tout de faire
carri re dans lÕarmŽe. Lˆ, ont-ils appris, ils vont accomplir des actes
hŽro•ques.
Louis-Joseph va sÕengager dans cette voie dans les circonstances les
plus favorables. Il faut, ici, rappeler les faits. Le 12 novembre 1684,
M. de Meulles, intendant de la Nouvelle-France, demande au ministre
de la Marine dÕinaugurer une coutume qui consisterait ˆ accueillir tous
les ans, dans les Žcoles militaires du roi, deux enfants de gentilshommes
canadiens. Il nomme m me les deux personnages sur lesquels sÕest
portŽe son attention : nuls autres que MM. de La Durantaye et de
BŽcancourt. Rien de mieux que de recourir au texte pour dŽcouvrir les
intentions de lÕintendant.
JÕauray lÕhonneur de vous dire Monseigneur que si vous voulez faire
quelque chose dont tout le Canada vous fust obligŽ, ce serait de prendre
tous les ans deux enfants de gentilshommes de ce pa•s icy pour les mettre
dans la marine en qualitŽ de gardes tout le pa•s vous en serait fort obligŽ
et vous donneriez une grande consolation ˆ plusieurs p res de qualitŽ qui
ne scavent que faire de leurs enfans; si cette proposition vous estait
agrŽable Monseigneur par lÕinclination que vous avez pour ce pa•s ; je
prendrai la libertŽ de vous nommer le fils du sieur de La Durantaye qui
Extrait de la publication
Jeunesse et carri re militaire
est venu icy en qualitŽ de capitaine et ˆ qui Sa MajestŽ accorde tous les
ans une gratification de trois cens livres. Et le second, un des enfans du
16sieur de BŽcancour .
La suggestion de M. de Meulles ne reste pas lettre morte. Apr s
quatre mois seulement, soit le 10 mars 1685, le roi Louis XIV rŽpond
ceci ˆ lÕintendant :
Je veux bien faire recevoir tous les ans deux gentilshommes de Canada
dans les gardes de la marine, et vous pouvez dire aux Srs de La Durantaye
et de Becancourt dÕenvoyer leurs fils ˆ Rochefort pour servir en la dite
17qualitŽ suivant les ordres que je vous envoie ci-jo .ints
En Žtant appelŽ ˆ Rochefort, Louis-Joseph compte parmi les jeunes
gens privilŽgiŽs de la Nouvelle-France. LÕŽcole des gardes marine de
cette ville est le haut-lieu de lÕŽducation navale du royaume de France.
Colbert a voulu faire de Rochefort un port de guerre parfait. Il a voulu
que la marine du Ponant puisse se mesurer ˆ ses redoutables rivales
dÕAngleterre et de Hollande. Louis-Joseph, ‰gŽ de 14 ans, nÕa pas tout
ˆ fait lÕ‰ge requis pour tre admis ˆ lÕŽcole des gardes marine. M. de
Meulles, dans son mŽmoire du 28 septembre 1685, fera mention de
cela en le vieillissant dÕun an.
Le Sieur du BŽcancourt envoie cette annŽe son fils ˆ Rochefort avec le
brevet que vous avez eu la bontŽ de lui accorder ; jÕai donnŽ pareillement
ˆ Mademoiselle de La Durantaye, celui que vous avez envoyŽ pour son
18fils, je crains quÕon ne le trouve un peu jeune, nÕayant que 15 ou 16 ans.
Mais le jeune de La Durantaye a une caution de poids : son p re.
En 1685, Olivier Morel est commandant de Michillimakinac, un des
postes clefs de lÕempire colonial fran ais. LÕabsence de ce dernier dans
la capitale explique pourquoi le brevet de la cour est remis ˆ Fran oise
Duquet. Le capitaine de La Durantaye a des relais politiques de
premi re instance. Les hostilitŽs ayant repris entre Fran ais et Iroquois,
il vient, dÕailleurs, dÕaccomplir un exploit militaire dans la rŽgion des
Grands Lacs. M. de Meulles le signale au ministre, dans son rapport du
28 septembre 1685 :
Ce fut lui [Olivier Morel] qui lÕannŽe passŽe vint si ˆ propos joindre notre
armŽe du c™tŽ de Niagara ˆ la t te de 600 hommes dont il y en avait 150
fran ais et le reste sauvages, il est allŽ depuis porter des ordres de M. de
Extrait de la publication
Louis-Joseph Morel de La Durantaye
la Barre chez les nations sauvages, M. de Denonville ayant su cette action
compte de sÕen servir lorsquÕil voudra entreprendre quelque chose contre
19les Iroquois.
Il est clair que M. de La Durantaye est bien vu des autoritŽs
coloniales. Elles reconnaissent son efficacitŽ comme homme de guerre.
M me si la cour accorde une grande faveur aux deux jeunes
recrues de la Nouvelle-France en les acceptant ˆ lÕŽcole des gardes
marine, M. de Meulles va pousser lÕaudace jusquÕˆ demander au
ministre de leur verser une modeste pension.
Si vous vouliez, Monseigneur, destiner quelque petite gratification pour
les canadiens que vous metterez dans la marine vous ferez une grande
charitŽ ce leur serait un moyen de sÕentretenir un peu honnestement leurs
p res estants tous extraordinairement chargez dÕenfans ne sont pas en
20estat de leur faire de grandes avanc . es
En termes plus clairs, il demande au ministre de les aider
financi rement.
Ë lÕŽcole de Rochefort, Louis-Joseph subira un rude noviciat. Les
conditions matŽrielles et disciplinaires des Žcoles militaires Žtaient tr s
dures. CÕest dans lÕasc se que les cadets faisaient lÕexpŽrience de lÕart de
la guerre. Les exercices corporels prenaient une place importante dans
la formation : les cadets manÏuvraient, faisaient des exercices ˆ feu,
apprenaient lÕescrime ˆ visage dŽcouvert, pratiquaient lÕŽquitation, la
voltige. On sÕadonnait Žgalement ˆ lÕhistoire, ˆ la gŽographie, ˆ
lÕhŽraldique, ˆ lÕhistoire naturelle et aux mathŽmatiques. Bref, les
responsables de ces Žcoles tendaient ˆ former des corps robustes et des
esprits dŽliŽs.
Encore ŽtonnŽ dÕavoir ŽtŽ admis ˆ Rochefort, Louis-Joseph
sÕembarque pour la France ˆ lÕautomne 1685. Apr s la remise des
brevets, ses parents et ceux de Fran ois-Alexandre ont retenu des
places sur un des bateaux qui mouillaient dans la rade de QuŽbec en
attente de la traversŽe de lÕAtlantique. Les marchandises ont ŽtŽ
chargŽes, on a fait provision de bois et dÕeau. Le matin du dŽpart, le
port dŽborde dÕactivitŽ et il y a grande presse. Pour la population de
lÕŽpoque, lÕappareillage dÕun navire constitue un ŽvŽnement.
Extrait de la publication
Table des mati res
Avant-propos 9

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