Lucie Cousturier, les tirailleurs sénégalais et la question coloniale

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A Fréjus, en 1916, Lucie Cousturier, artiste peintre, a rencontré quelques-uns des 40000 tirailleurs dits sénégalais venus combattre pour la France pendant la Grande Guerre. A Fréjus, en 2008, des historiens, des humanistes se sont rassemblés pour mieux faire connaître cette femme exceptionnelle et les tirailleurs qu'elle alphabétisa avant de les voir partir pour le front. Sont jointes des lettres inédites adressées au peintre Paul Signac et à l'humaniste Léon Werth, ainsi que de nombreuses illustrations et des fac-similés de manuscrits.
Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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EAN13 : 9782296215146
Nombre de pages : 346
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LUCIE COUSTURIER, LES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS

ET LA QUESTION COLONIALE

En couverture: Personnage du monument aux tirailleurs sénégalais sculpté par Yvon Guidez et inauguré sur lefront de mer de Fréjus en 1994. Cliché: Patricia Little - Conception: Roger Little

(Ç) L'Harmattan,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'Ecole polytechnique,

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.ft ISBN: 978-2-296-07348-7 EAN : 9782296073487

Sous la direction de

Roger LITTLE

LUCIE COUSTURIER, LES TIRAILLEURS SÉNÉGALAIS ET LA QUESTION COLONIALE
Actes du colloque international tenu à Fréjus

les 13 et 14 juin 2008,

argumentés de lettres adressées à Paul Signal et Léon FVerth

L'Harmattan

Lucie Cousturier, Autoportrait peint vers 1905-1910, huile sur bois, 34,92 x 26,51 cm. Indianapolis Museum of Art, don du Docteur et Madame M D. Ratner. Cliché du musée, reproduit avec son autorisation. Nos remerciements à Mme Ruth V. Roberts et à M James D. Ravin.

A V ANT-PROPOS: UNE INCONNUE CHEZ ELLE

A Fréjus, en 1916, l'artiste peintre Lucie Cousturier (18761925) a rencontré quelques-uns des trente à quarante mille tirailleurs dits sénégalais venus s'installer dans l'agglomération Fréjus-Saint-Raphaël avant d'être envoyés au ITontcombattre pour la France. Cette « Force noire », préconisée en 1910 par le colonel Mangin pour suppléer les troupes ftançaises en cas de guerre, avait déjà une longue histoire, remontant plus loin même que la création officielle, en 1857, sous l'impulsion de Faidherbe et la plume de Napoléon III, du premier bataillon des Tirailleurs sénégalais. Son arrivée massive en France, véritable marée noire, était pour beaucoup de Français un choc et une source de peur: on ne connaissait les Noirs que par un ouï-dire déformant et réducteur. La rencontre de Lucie Cousturier avec les soldats afucains a donné lieu chez elle à un effort exceptionnel de compréhension, d'ouverture et d'enseignement, ce dernier pour combler les lacunes linguistiques de ceux qui ne connaissaient que leurs langues indigènes et «l'espéranto militaire» qu'on appelle le «petitnègre». Ce baragouin comportait les avantages que souligne plus loin le lieutenant-colonel Champeaux: d'une part un parler commun aux troupes largement illettrées venues de toutes les colonies des Afuques occidentale et équatoriale françaises et d'autre part une langue qui leur permette de comprendre les commandes. En même temps, et c'est ce qui a le plus touché Lucie Cousturier, il empêchait tout contact autre que physique avec les Français et ajoutait une barrière de plus entre les peuples. Le témoignage de cette peur transformée en rencontre se décline dans un remarquable récit publié en 1920 sous le titre Des inconnus chez moi, ouvrage capital pour une meilleure compréhension de ce que peut être l'ouverture vers l'autre, très précisément celle qui nous révèle l'humanité commune partagée entre les tirailleurs et Lucie Cousturier. Se constituant institutrice, celle-ci a su accueillir, comprendre et aider ceux-là en les alphabétisant

Là n'était nullement sa formation. même si c'est devenu une vocation qui a bouleversé sa vie jusqu'à obtenir du ministère des Colonies une mission pour retrouver ce qu'elle appelle, dans l'autre volet de ses écrits sur les Mricains, publié en 1925, Mes inconmls chez eux. L'esquisse biographique que nous offie ici Adèle de Lanfranchi s'attache surtout. et pour cause, à sa peinture. Son maître, devenu ensuite son ami, était Paul Signac, et son admiration pour l'œuvre de Georges Seurat la portait vers un style pointilliste qu'on appelle le divisionnisme et qui caractérise nombre d'artistes néo-impressionnistes. C'est pour cela que nous ouvrons ce volume par une série d'études en histoire de l'art. Celle de Claire Maingon situe Lucie Cousturier par rapport au mouvement néo-impressionniste. Celle de Janos Riesz éclaire son côté africaniste par le biais des travaux de Carl Einstein. Nous nous efforçons nous-même de faire en quelque sorte le pont entre son regard de peintre et son évocation littéraire de ses élèves. Notre deuxième partie part de généralités historiques sur les tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale - et c'est Marc Michel, le grand spécialiste de la question. qui nous propose ici un résumé de son immense savoir - pour évoluer, en passant par les tirailleurs à Fréjus (Antoine Champeaux), et les tirailleurs à l'écran (Sada Niang), vers une mise en situation intellectuelle de Lucie Cousturier, d'abord par rapport aux colonies (votre serviteur), ensuite dans le contexte des aventurières et voyageuses qui l'ont précédé en Afrique (Berny Sèbe), et enfm dans celui des intellectuels de gauche de son temps (Elsa Geneste). Là s'arrêtent les communications du colloque, auxquelles nous ajoutons chemin faisant de brefs compléments d'information: sur la maison des Cousturier à Fréjus que Bernard Pradeau a retrouvée suite à nos indications, sur Carl Einstein avec des extraits de son livre sur La Sculpture nègre, sur le petit-nègre, et sur le massacre de Thiaroye vu par ceux qui ont été amenés à le commettre. Nous avons en outre obtenu, à notre grande joie, l'autorisation de publier pour la première fois les lettres que Lucie Cousturier a adressées d'une part à Paul Signac (c'est le volet artistique qui se prolonge de la sorte) et d'autre part à Léon Werth (poursuivant ainsi l'engagement intellectuel et humain de notre point de mire). Pour clore le volume, nous reprenons le magnifique hommage nécrologique rendu par Léon Werth à Lucie Cousturier. 6

Au terme de nos préparatifs du colloque et de ce volume qui en résulte, nous avons plaisir à exprimer notre gratitude à tous ceux qui les ont rendus possibles. Les édiles et les instances fréjusiennes ont soutenu moralement et financièrement une opération envisagée dès octobre 2001 et réalisée en juin 2008. En tout premier lieu, je nomme Alain Langlaude, bibliothécaire de la ville maintenant à la retraite, qui a expérimenté avec moi les montagnes russes du parcours, me soutenant dans les montées comme dans les descentes. Une fois à bord, à partir de 2007, Françoise Cauwel, adjointe déléguée à l'animation culturelle, aimablement secondée par Cécile Vincenti et Brigitte Chouchane, s'est de plus en plus enthousiasmée pour le projet. Sa baguette devait, comme celle d'un chef d'orchestre, entraîner dans un grand mouvement symphonique les animateurs et acteurs culturels de l'agglomération Fréjus-SaintRaphaël. Ils se sont joints aux membres du comité de pilotage présidé par Françoise Cauwel - Antoine Champeaux, Alain Langlaude, Bernard Pradeau et moi-même - après les deux réunions qui ont consolidé le partenariat entre ma fougue et celle des compétences locales. Leur inventivité a donné lieu à un péricolloque inspiré par la lecture chez les jeunes de Des inconnus chez moi et par le thème de la transformation de la peur de l'autre en rencontre, thème d'une actualité évidente. Les actes du colloque sont augmentés, nous l'avons vu, de deux série de lettres inédites. Que soient chaleureusement remerciés pour leur autorisation Madame Françoise Cachin, petite-fille du peintre Paul Signac, et Monsieur Claude Werth, fils de l'auteur d'un Clavel soldat antimilitariste et d'un Cochinchine anticolonial. Et que Madame Marina FeITetti-Bocquillon, responsable des Archives Signac, reçoive également l'expression de ma vive gratitude pour son aide dans le dernier déchiffrement d'une graphie parfois impénétrable. Le « dream team» des conférenciers a été modifié au fil des reports des dates du colloque - automne 2007, février 2008, enfin juin 2008 - à cause d'obligations incontournables, mais si substituts il y a eu, ils ne sont pas moins talentueux et savants que l'équipe prévue au départ. Les collègues venus de tous horizons (Allemagne, Anglete1Te,Canada, la France entière... sans parler de l'Irlande) pour refléter les multiples facettes de notre propos se trouvent intellectuellement réunis encore dans le présent volume. 7

Je les remercie tous. Leur présence physique à Fréjus s'est réalisée au haut lieu de la mémoire coloniale qu'est le Musée des Troupes de Marine. Son directeur, le Lt-Col. Antoine Champeaux, nous a accueillis dans les meilleures conditions sous un toit qui abrite de remarquables archives et nous lui devons toute notre reconnaissance. C'est lui qui y ad' ailleurs puisé pour fournir les copies des cartes postales qui jalonnent le présent ouvrage. Adèle de Lanftanchi m'~ pour sa part, aimablement adressé mle copie des deux portraits photographiques de Lucie Cousturier que nous reproduisons. La photo d'elle en compagnie de quatre tirailleurs sénégalais, prise devant les Parasols, provient des Archives Signac et sa reproduction est aimablement autorisée par Madame Françoise Cachin. Quant aux dessins, ils sont extraits de La Forêt dll Hallt-Niger de Lucie Cousturier (1923). Un public nombreux venu de l'Hexagone et de Belgique, de l'Australie même, participer à nos débats scientifiques autour de la femme exceptionnelle qu'était Lucie Cousturier, restée trop longtemps à l'ombre ou dans les marges des histoires tant de l'art que des colonies. Élevée dans un milieu commerçant assez aisé, qu'il ne serait pas faux de qualifier de bourgeois, son talent d'artiste l'a fait évoluer dans un milieu de pensée plus libre que ne suggère ce terme. C'est cette liberté d'esprit, partagée semble-t-il par un mari très compréhensif, qui lui a pennis de s'ouvrir aux tirailleurs sénégalais dans un premier temps, puis de se rendre seule en Arnque afin de mieux comprendre leur société d'origine. Les spécialistes du néo-impressionnisme connaissent, du moins en partie, son œuvre pictural; les historiens du colonialisme la mentionnent au passage; mais pour le commun des mortels, c'est une inconnue. J'ai bien l'impression qu'à Fréjus même elle était restée une inconnue chez elle, peu appréciée, marginalisée, largement et injustement oubliée. La propriétaire actuelle de la maison où elle a rencontré ses inconnus ignorait tout de son existence et de son histoire: je remercie d'autant plus Mme MarieHélène Léon d'avoir bien voulu accueillir chez elle d'abord, en novembre 2007, le comité de pilotage, puis, en juin 2008, les intervenants du colloque. Quant à Lucie Cousturier, aucun monument, aucune rue, aucune place de Fréjus, parmi tant de références militaires, ne porte son nom. Certes, les femmes peintres ou écrivains n'ont été que très 8

récemment pris au sérieux par une académie très majoritairement masculine. Mais les aléas de son héritage expliquent aussi en partie notre ignorance: son fils unique est mort accidentel1ement sans descendance, et ses biens dispersés. C'est bien dommage; il faut espérer que le nouveau rayonnement qu'elle connaîtra grâce à nos efforts conjugués démontrera à la fois notre désintéressement scientifique et l'intérêt scientifique - et partant la renommée de Lucie CoustlJ.I'ler - qui découleraient d'un accès qui ne soit pas limité aux seuls amis de la famille. Notre colloque et ces actes encourageront certes une nouvelle prise de conscience de ses talents d'artiste et d'écrivain, mais ce sont ses qualités humaines et l'émotion que génèrent ses écrits qui nous touchent au-delà de la SCience. Ces actes découlent de nos réflexions; des actions aussi. A Fréjus même, il est question de baptiser une école du nom de Lucie Cousturier, de poser une plaque sur son ancienne maison, de dresser une stèle à sa mémoire. L'an 2008 l'a vue figurer pour la toute première fois dans un guide touristique de la ville. Je me réjouis d'avoir été à l'origine de ces efforts pour qu'elle ne soit plus une inconnue chez elle. Car, comme le dit mémorablement le Sénégalais Birago Diop darts le cadre d'une nouvelle qu'il a consacrée à un ancien tirailleur: {(Les morts ne sont pas morts» : Ceux qui sont morts ne sont jamais partis Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire Et darts l'ombre qui s'épaissit, Les morts ne sont pas sous la terre fis sont dans l'arbre qui frémit, fis sont darts le bois qui gémit, Ils sont dans l'eau qui coule, Ils sont dans l'eau qui dort, Ils sont dans la case, ils sont dans la foule Les morts ne sont pas morts.

Les écrits de Lucie Cousturier sont admirables: d'une qualité, d'une perspicacité, d'une générosité humaine exceptionnelles. Qu'elle revive par nous, pour nous!
Roger Little 9

Abréviations utilisées dans ce volume: D : La réédition de 2001 de Des inconnus chez moi est abrégée en D ; pOlE les éditions antérielEes (1920, 1957), la date est ensuite donnée entre parenthèses; M indique les deux tomes de Mes inconnus chez eux, chaque tome étant représenté par Ml et M2, réédition de 2003, suivi de la date dans le cas des éditions antérielEes (1925, 1956). POlE de plus amples détails SIE ces différentes éditions, voir la bibliographie en fin de volume. Rarement, dans les notes, nous abrégeons le nom de Lucie Coust\Eier en Le.

:-"

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PREMIERE PARTIE: LUCIE COUSTURIER ARTISTE

LUCIE COUSTURIER : ARTISTE PEINTRE 1876-1925 Adèle de Lanfranchi
Naissance et origine, sa rencontre avec la peinture, ses débuts

On ne sait que peu de chose sur la petite enfance et la jeunesse de Lucie Brû. Née le 19 décembre 1876 à Paris, 226 rue SaintDenis. Ses parents, Léon Casimir Brû (1837-1918) et Apolline Manette Comyn (1837-1911), mariés depuis dix ans, sont à la tête d'une importante manufacture de poupées désormais célèbre, créée en 1867, domiciliée au 374 rue Saint-Denis. Les Brû ont fabriqué les premières poupées de caoutchouc et ont acquis une renommée importante. Léon Casimir Brû cédera son entreprise en 1884 pour devenir, six ans plus tard, facteur de pianos 14 rue de Clichy, à Paris. La jeune Lucie Brû évolue dans un milieu aisé, novateur et inventif. Grâce à son journal ainsi qu'à sa correspondance on sait qu'elle s'intéresse à la peinture dès l'âge de quatorze ans. Dans les lettres qu'elle écrit à son père, elle parle de ses visites du musée de Montauban, où eUe admire les dessins d'Ingres.
La rencontre avec Paul Signac, rencontre impressionnisme avec le néo-

La personnalité qui a le plus marqué Lucie Cousturier dans sa carrière de peintre est incontestablement Paul Signac (1863-1935). La date de leur rencontre nous reste inconnue. Nous pouvons penser qu'elle fait sa connaissance vers 1897, alors âgée de 21 ans, elle fréquente son atelier parisien de la rue d'Auteuil (que Signac occupe à partir de novembre 1897). Cette rencontre est un moment décisif de sa vie; elle entretiendra avec lui une correspondance, source d'informations d'un grand intérêt tant sur le plan de la vie artistique du moment que sur celui des idées artistiques, philosophiques ou politiques. Elle se livre:

D'ailleurs, dès que je suis abandonnée à moi-même, ce qui me manque pour exercer utilement ma volonté c'est la conviction, la passion, le mépris du plaisir, de l'oisiveté, toutes choses que vous me communiquez si heureusement pour moi. Pourtant, je travaille régulièrement, je vais au Musée comme vous me le conseillez. mais je crois que le pouvoir de réflexion me fait trop complètement défaut
pour

que cette dernière étude me soit bien profitable.

Votre dévouée L. Brû] Dans une autre lettre, elle écrit: Je m'ennuie beaucoup de ne pouvoir aller vous faire de visite à votre atelier d'Auteuil. [...] La monotonie pleurarde de mes lettres me dégoûte [...]. J'ai presque terminé le portrait de fillette dont je vous avais parlé.
Mon affection,

Votre très obligée Lucie Brû2

A travers les lettres on peut suivre les conseils prodigués par le maître sur son élève qui lui fait part de son travail :
J'ai essayé des croquis d'animaux à la sépia, ce procédé m'a d'abord amusée, mais je pense maintenant qu'avec mes gros coups de pinceau de couleur égale et silhouettant, je l'ai employé au mépris de toute logique. Peut-être doit-on faire à la sépia pour le ton ce que l'on fait à l'aquarelle pour la teinte: Donner, par des touches brèves et variées expressives d'intensité et de forme, la plus complète idée possible du sujet dans un temps donné. Je suis loin d'obtenir un résultat avec ma confiante lenteur et le mouvement des bêtes. J'ai besoin de m'obliger à des allegro. A l'aquarelle voulant noter les contrastes ou voulant éviter le badigeonnage, je ne mets plus sur la feuille blanche que des flaques de couleurs3.

Au moment où elle côtoie Paul Signac, celui-ci occupe une place de premier rang au sein du mouvement néo-impressionniste.
1

Lettre inédite de Lucie BTÛà Paul Signac, non datée, Archives Signac. [Nous

avons repris le texte de ces lettres d'après notre lecture, différente dans certains détails de celle d'A. de Lanffanchi, présenté plus loin, avec l'aimable autorisation de Mesdames Françoise Cachin et Marina Ferretti, sous le titre « Mon cher Signac: lettres de Lucie Cousturier à Paul Signac ». Ndlr.] 2 Lettre inédite de Lucie Brû à Paul Signac, datée du 28 janvier, Archives Signac. 3 Lettre inédite de Lucie Brû (pendant son séjour à Onival-sur-Mer dans la Somme) à Paul Signac, datée du 28 juin, Archives Signac. 14

En effet, après la mort prématurée de Georges Seurat en 1891, Paul Signac devient le chef de file des peintres néo-impressionnistes. Lucie Cousturier est en doute permanent quant à ses capacités à peindre, retranscrire ce qu'elle voit; elle l'écrit dans son journal : Ma confiance en mes aptitudes possibles en peinture dure des instants, le moindre travail l' ébranle. Je crois que j'aurais tout avantage à abandonner cet art et à me consacrer à celui d'écrire: mais ce dernier me semble auprès de l'autre bien misérable, et méprisé, et délaissé. Un tableau excellent a ou peut toujours avoir une destinée splendide. C'est comme la lumière: on a besoin de le regarder, on communique avec lui d'un coup d' œil, on le contemple longtemps ou brièvement, il ne demande, ni votre temps, ni votre attention pour le parcourir; il est comme le soleil: on r embrasse d'un seul moment; et quelle infirmité que celle du livre qu'on a peine à attaquer la première page, qu'on se reproche souvent de suivre et qu'on lit rarement deux fois4.

1900-1920 sa rencontre avec Edmond Cousturier, sa carrière de peintre Peut-être plus encore que Paul Signac la personne qui a le plus compté dans la « caxrière » de peintre, qui lui fait rencontrer le plus de peintres, l'a introduit dans la vie artistique du Paris de 1900, mais aussi dans sa vie de femme est son futur mari: Edmond Cousturier. D'origine bourguignonne, né à Mâcon le 21 décembre 1861, cousin du peintre Georges Je.anniot (1848-1934), il est très tôt plongé dans le milieu littéraire et artistique parisien. Proche de Georges Lecomte (1867-1958) né à Mâcon égaIement. directeur de La Cravache (1888-1889), il accorde une large place à la critique d'art dans sa revue et contribue à l'essor du symbolisme. C'est d'ailleurs chez Georges Lecomte qu'Edmond Cousturier rencontre Félix Fénéon en 1887. Dans une lettre à sa mère il écrit:
J'ai fait dernièrement chez Georges Lecomte la COIDJaissance'un d jeune critique d'art qui a dit à ce dernier que mon portraitS était une des meilleures choses du SalOIl Très curieux, ce jeune critique. Il ne
4

S

Extrait du journal inédit de Lucie Cousturier, non daté. Au salon de 1887, Jeanniot expose deu.x œuvres dont le numéro 1287 intitulé « Portrait de M. E. C. ».

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s'occupe dans ses écrits que des impressionnistes et encore parmi les impressionnistes, il ne prône guère que les partisans de la peinture scientifique, c'est-à-dire ceux qui appliquent la théorie de la division des tons, ne mélangent point les pâtes sur la palette sous prétexte que ce serait de la peinture sale et posent sur la toile des touches rondes semblables à des points. Si r explication de cette théorie peut f intéresser, tu la demanderas à Georges lorsque tu le verras. J'ai causé longuement de littérature moderne avec Fénéon, car il s'appelle Fénéon, le jeune critique. Georges Lecomte moins au courant nous écoutait. Lorsque nous sommes sortis, Fénéon s'étonnant de ne pas connaître mon nom comme littérateur m'a demandé si je n'avais rien publié. Je lui répondis qu'effectivement je n'avais encore rien fait imprimer mais que j'avais des nouvelles en préparation. Alors, il m'a conduit chez Édouard Dujardin, directeur de la Revue Indépendante et de la Revue Wagnérienne. Il est bon que vous fassiez sa connaissance - m'a dit Fénéon - dans le cas où vous voudriez lui porter une nouvelle. [...] Et à une heure et demie du matin, nous sommes allés faire une visite à ce monsieur. [...] Il n'était pas couché6.

C'est certainement au contact de Fénéon qu'il rencontre les peintres néo-impressionmstes qui. deviendront les amis du couple. Au printemps 1897, à l'invitation de Théo van Rysselberghe, ils parcourent la Belgique à bicyclette et visitent les musées des environs. Rysselberghe lui présente Émile Verhaeren. En 1899 il est invité par Paul Signac à Saint-Tropez. C'est peut-être là qu'il rencontre sa future épouse... Lucie et Edmond Cousturier se marient le 15 mai 1900 en l'église de la Sainte Trinité à Paris. De l'union de Lucie et Edmond Cousturier naît François, le 6 janvier 1901 à Paris. Lucie Cousturier se chargera de son éducation ; il sera leur seul enfant. C'est également pendant cette même année 1901, que Lucie Cousturier présente ses œuvres pour la première fois au Salon de la Société des Artistes Indépendants. Elle y participera régulièrement jusqu'en 1920. Cette participation au Salon des Artistes Indépendants marque rentrée officielle de Lucie Cousturier dans la vie artistique où les femmes restent très minoritaires. Chaque année elle envoie entre trois et hui.ttoiles.
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Lettre inédite d'Edmond Cousturier à sa mère, datée du 30 mai ]887, archives privées.

]6

Lucie Cousturier photographiée chez elle devant la grande toile de Seurat Un dimanche après-midi à la Grande Jatte

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Très appréciée du milieu artistique belge, elle participe au début de l'année 1906 à la demande d'Octave Maus au Salon de la Libre Esthétique de Bruxelles. Cette amitié entre les Cousturier et les Maus et en particulier entre les deux femmes, Lucie et Madeleine, sera marquée par la seule publication du 20" siècle sur Lucie Cousturier. En effet, Madeleine Octave Maus a écrit Évocation de Lucie COlls/llrie/. Dans cette plaquette, où il est question de leur grande complicité, on apprend que Madeleine Maus l'a soutenue et aidée à la fin de sa vie pour la rédaction de son dernier volume sur son voyage en Afuque : Mon ami Soumaré, lap/ot. Cette même année 1906, elle participe pour la première fois à la Sécession de Berlin, en y envoyant deux œuvres. A 30 ans, Lucie Cousturier est impliquée à la fois dans les plus grandes manifestations artistiques européennes de l'époque: Berlin, Bruxelles, Paris, ainsi que dans de plus modestes en province. Cette démarche prouve sa grande disponibilité, son ouverture d'esprit ainsi que son intérêt pour la démocratisation de la peinture. A la fin de l'année 1906, Lucie Cousturier prépare sa première exposition personnelle. Elle se fait engager par Eugène Druet : ce dernier ouvre sa Galerie, en novembre 1903, dans l'annexe de son atelier de photographie d'art, au 114 du faubourg Saint-Honoré. Edmond Cousturier transmet à sa mère la nouvelle de la future exposition: Druet est un marchand de tableaux du faubourg St Honoré qui pense tôt ou tard exciter les amateurs sur la peinture de Lucie. En attendant, il mise sur elle et vient de nous acheter deux paysages de l'Exposition des Indépendants. Il ne paie pas de gros prix, mais son avis, dénué d'artifice, est qu'on doit débuter modestement, puis d'année en année, augmenter ses prétentions. Nous ne refusons rien à un homme si bien disposé et qui veut, l'année prochaine, faire dans ses magasins une exposition particulière de Lucie, ou pour être plus exact, de ses œuvres. Dernièrement il a entrepris Lucie sur ce sujet. «TI m'a fait, me disait-elle, l'effet d'un paysan qui achète un cheval, l'examine en détail, le palpe et veut se rendre compte, avant de conclure le marché, si vraiment la bête est apte à rendre les services qu'on en attend. })Heureusement ta belle-fille ne se laisse pas du tout
7 Madeleine Octave Mans, Évocation de Lucie Cou.~turier, Éditions Lemarget, Paris, 1930. 8Mon ami Soumaré, laptot, est paru en 1925 aux éditions Rieder, à Paris.

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griser par les promesses ou les éloges, et, difficile pour elle-même, travaille sans penser ni à la gloire, ni à l'argent9.

L'exposition a lieu du 16 au 31 janvier 1907; elle réunit 39 peintures et 32 dessins. En 1907, Lucie Cousturier a atteint une maîtrise parfaite de la technique et de la couleur. La richesse chromatique est à sOn paroxysme et ne connaîtra pas par la suite d'évolution fondamentale. Les toiles de Lucie Cousturier, bien que portant l'empreinte des conseils de Paul Signac, possèdent une liberté spontanée. Elle est plus évidente dans ses natures mortes que dans ses paysages du Midi qui font immédiatement penser à ceux de Signac. Son enthousiasme nOus est attesté par ses vues chaudes et lumineuses de Saint-Tropez, de Fontainebleau, du Bois de Boulogne, de Suisse. Ces paysages nous révèlent sOn goût pour la peinture en plein air. C'est par-dessus tout son amour de la nature qui a stimulé sOn ardeur à peindre. Les arbres, les jardins, les campagnes, les rivières, les montagnes, la mer et les rivages marins, se retrouvent tout au long de sOn œuvre. La vivacité des couleurs, comme la fermeté de ses touches, donnent à ses peintures une intensité souvent évocatrice d'une vision pleine d'allégresse. Elle aime l'activité d'un port, notamment celui de Saint-Tropez qu'elle peint à plusieurs reprises; On peut même imaginer qu'elle ait pu le peindre au coté de Paul Signac. Les toiles étant rarement datées; il est difficile d'en étudier une évolution, mais la touche évolue, elle devient moins régulière; dans les peintures de plein air, elle est beaucoup plus libre et fluide, les couleurs sont vives et chaudes. Dans les peintures en intérieur, les natures mortes, elle est plus souvent divisée, et la palette est plus froide. A l'automne 1912, le couple Cousturier fait l'acquisition d'une propriété dans le Sud de la France. Le peintre Henri Person, ami de Paul Signac et des Cousturier, les avait aidés à trouver une résidence en Provence : Cher MonsieurPerson Les derniersjours de nos vacances à St-Raphaëlfurent si lugubrement noyés dans le gros vilain temps, que nous avons dû, bloqués,
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Lettre inédite d'Edmond Cousturier à sa mère, datée du 28 septembre 1906,
archives privées.

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renoncer à revoir 8t-Tropez et vous dire bonjour. Nous avons gardé un souvenir reconnaissant de la bonne journée passée avec vous et des démarches que vous avez faites pour nous procurer une aimable « bastide ». Ne vous préoccupez plus à ce sujet: nous avons, avant notre départ, acquis dans la haute campagne de Fréjus une modeste habitation entourée d'arbres « Les Parasols ». Malgré qu'éloignés de la mer nous la verrons scintiller et nous comptons y distinguer 1'« Henriette» Yacht devant le port de 8t-Raphaël. Très cordialement à vous de nous trois.
L CousturierlO

Cette maison se situe sur la route de Cannes, elle est appelée «Les Parasols» ou, dans les publications de Lucie Cousturier, « Les Cistes »11.Avant de faire l'acquisition de cette propriété de Fréjus, les Cousturier séjournaient, lors de leurs fréquents voyages dans le Sud, chez leurs amis Signac ou dans la maison du frère d'Edmond Cousturier, Paul, ancien administrateur des colonies, la villa Turquoise à Saint-Raphaël. L'été 1913, est le premier été que le couple Cousturier passe dans leur nouvelle propriété des Parasols. Edmond s'était rendu à Fréjus en mai pour signer les titres notariaux : Chérie, Je t'écris dans le salon des Parasols, [...] Ce matin, j'ai ouvert ma fenêtre sur le côté forêt, embaumé par les pins et les cistes aux étoiles blanches. Tout est vert et vigoureux dans le jardin où j'ai fait des photos. Hier,journée historique de notre modeste histoire,j'ai
signé l'acte de vente des Parasols12.

Lucie Cousturier expose une nouvelle fois au Salon de la Société des Artistes Indépendants en 1914. La Société n'organisera pas d'exposition pendant la guerre; les Salons reprendront en 1920. Avec son fils, elle restera aux Parasols pendant toute la durée du conflit; Edmond, lui, fera quelques allers-retours à Paris. Au printemps de l'année 1916, un camp de tirailleurs sénégalais s'installe à quelques mètres de la villa des Cousturier. Cette rencontre est un véritable tournant dans la vie de Lucie Cousturier,
10 Carte postale de Lucie Cousturier à Henri Person, datée du lundi 14 octobre 1912, Archives Person. Il Voir pp. 25-29 infra, « Historique des Parasols à Fréjus» de B. Pradeau. Ndlr. 12 Lettre inédite d'Edmond Cousturier à Lucie, datée du vendredi 30 mai 1913, colI. part. 20

elle sera à l'origine d'un livre publié en 1920 - Des inconnus chez moi - ainsi que d'un voyage en Afrique de l'Ouest. Elle qualifie cette rencontre d' « aventure surprenante ». Après la guerre En mars 1919, la famille Cousturier est de retour à Paris, au 43 Boulevard Beauséjour. Lucie paraît s'ennuyer beaucoup à Paris depuis le départ de ses amis africains; elle le dit à son ami Léon Werth :
Les heures me sont déjà si dures devant le départ de mes amis noirs et Paris crevé; du moins celui que je vois de nos fenêtres m'offre des visions macabres, ces gens qui prétendent vivre comme en 1914 sont morts, à mon avis, et je les vois courir et je les entends parler avec horreur13.

Dès le début l'année 1921, Lucie Cousturier prépare son départ pour l'Afrique. Son amie Georgette Agutte, épouse de Marcel Sembat, lui vient en aide en lui présentant Albert Sarrautl4, Ministre des Colonies, spécialiste des questions d'outre-mer. Néanmoins, elle participe pour la dernière fois au Salon de la Société des Artistes Indépendants, du 23 janvier au 28 février. Elle envoie quatre œuvres dont une étude de Noir. Elle embarque sur le Jupiter à Marseille pour Dakar début octobre pour arriver le 13 octobre 1921. Elle est accompagnée par son ami Mamady Koné qui, à la fin de la guerre, était resté en France, au service de Paul Signac. Elle a pour mission d'étudier « le milieu indigène familial et spécialement le rôle de femme
13 Lettre de Lucie Cousturier à Léon Werth, datée du 14 avril 1919, archives Werth. [Les lettres de Lucie Cousturier à Léon Werth sont reprises dans leur intégralité vers la fin du présent volume. Ndlr.] 14Albert Sarraut (1872-1962), docteur en droit, jeune journaliste, il devient une des principales figures du monde parlementaire de la troisième République. Député puis Sénateur radical-socialiste de l'Aude, gouverneur de l'Indochine à deux reprises (I911-1914 et 1916-1919), il est considéré comme un spécialiste des questions d'outre-mer et occupe le poste de ministre des colonies en 1920 et en 1932. Critique d'art et collectionneur, ami de Paul Guillaume, il s'intéresse très tôt au talent de peintre de son ami d'enfance Achille Laugé. 21

indigène. » Elle va parcourir une partie de l'Aftique de l'Ouest Française: Guinée ftançaise, Sénégal, Niger, Soudan Français... Lucie Cousturier est de retour aux Parasols en juillet 1922, après un voyage de dix mois en Amque. Son voyage fera l'objet de deux livres. Le premier: Mes inconnus chez moi: mon amie Fatou, citadine et le second: Mon ami Soumaré, laptot paraissent tous les deux en 1925, le premier en avril, l'autre en octobre, quelques mois après sa mort le 16juin. Dans ses livres, elle décrit les mœurs des Afticains, elle tente de comprendre leur mode de vie. Léon Werth admire le courage et le talent d'écrivain de Lucie Cousturier; il écrira à propos de ses livres:
Dans ses livres sur les Noirs et le continent noir on cherchait aussi vainement un sentimentalisme humanitaire ou préconçu que le féroce aveuglement des préjugés européens des coloniaux. Aussi bien qu'un philosophe ou qu'un savant elle saisit les mœurs, le « social }}.Et nulle tendresse ne fut plus sensible au mystère de l'individu. Les politiques reprochent aux livres généreux d'être sans fondement réel. Les êtres sensibles reprochent aux politiques leur cruauté et leur incompréhension de l'humain. Lucie Cousturier domine un tel débat. Elle a inventé la critique du cœurl5.

Les dessins et les aquarelles qu'elle ramène de son voyage illustrent parfaitement les descriptions qu'elle fait dans ses livres. En Amque, elle écrit et peint avec autant de liberté. Elle maîtrise les techniques de l'aquarelle, du dessin au lavis et possède un sens aigu de l'observation. Ses notations sont spontanées, et libres. Pour son parcours, Lucie Cousturier n'a pas suivi les chemins tracés des explorateurs précédents. Elle ne s'est pas contentée d'étudier un village mais tous ceux dans lesquels elle a vécu. Elle a aussi partagé chacun de ses moments avec les AITicains. Elle paraît apprécier cette liberté qu'elle n'a pas connue en France: cette expérience amcaine la transforme tout au long de son voyage. Pour la réouverture de sa Galerie de Bruxelles, Georges Giroux présente une exposition de Paul Signac et Lucie Cousturier, en octobre 1923. Pas moins de cent soixante-quinze aquarelles et dessins de son voyage sont exposés. Elle est saluée par la critique:
15 Léon Werth, Europe, 32 (15 août 1925). [Nous reprenons l'intégralité de cet admirable texte en fin de volume. Ndlr.] 22

L'artiste connaissait déjà la psychologie de ces grands enfants que sont les noirs du Soudan. [...] En eux, l'anatomie humaine s'allie àje ne sais quelles formes étrangement animales ou végétales. Ces nègres ou ces négresses qui ont parfois l'air d'un arbre ou d'un insecte (liane ou libellule) se rattachent par de mystérieux prolongements au décor fabuleux de leur forêt natale16.

Au cours de l'année 1924, la santé de Lucie Cousturier se détériore rapidement et son état devient inquiétant.
Lucie Cousturier décède dans la nuit du 15 au 16 juin 1925. Madeleine Maus, très liée à Lucie Cousturier durant la fm de sa vie, témoigne également de sa grande amitié, dans Évocation de
Lucie Cousturier : Son art, je ne le puis encore détacher de notre intimité, de nos promenades, de cet atelier! Là je connus sa peinture depuis le lointain de ses étonnants paysages alpestres impressionnistes ~ de ses lacs du Bois, irisés sous d'acides verdures. Vinrent ensuite les conquérants bouquets de tulipes ou de bégonias... Et enfin, n'est--ce pas, Lucie? ce que vous peignîtes de plus cher à votre cœur, du bout du pinceau trempé dans l'eau athcaine : cet essaim de tendres, vivaces aquarelles, bleu, jade, rose, où les visages des hwnains que vous chérîtes

apparaissent

- vous l'avez un jour écrit -

comme les cœurs noirs de

multicolores anémones. Aquarelles qui s'envolaient en foule de vos doigts bruns tandis que me les montrant au retour, vous ne me parliez déjà que du nouveau départ! Ce nouveau départ qui jamais ne devait

arriver et dont la hantise devint torture, quand bientôt commença l'acheminement terrible vers l'autre départ, inexorable celui-là, vous le saviez comme nous !... En guise de conclusion., nous retiendrons ces mots de Maria Van Rysselberghe, épouse du peintre Théo Van Rysselberghe, faisant un portrait de la défunte: Quelle créature unique, libre, était Lucie! elle refusait vraiment tout: clichés, visions, pensées, sentiments, manières, tout ce qui n'avait pas passé au feu créateur de son intelligence et quelle force ça lui donnait! Et quelle ardeur de vérité dans cet être frêle, quel sens vierge de la beauté et de la noblesse! la plus simple remarque prend chez elle l'accent de l'indépendance.

16

Charles-André

Grouas,L 'Horizon de Bn/xelles (20 octobre 1923).

23

« Les Parasols» aujourd'hui (cliché R. L.)

HISTORIQUE DES PARASOLS A FRÉJUS, PROPRIÉTÉ DES ÉPOUX COUSTURIER EN 1913 Bernard Pradeau Repérage in situ Route de Cannes, à Fréjus, se trouve une propriété comportant sur le pilier droit d'entrée: « Les Parasols })I. Elle est située à 300 mètres environ de la fourchez de la Tour de Mare, côté Estérel, en face de la «Résidence La Pinède}), cadastrée section AO n° 3. Cette propriété est déjà représentée sur la carte au 1/10.000 de 1913 de l'Institut Géographique National actuel, ancien service Géographique de l'armée. C'est la propriété des époux Cousturier où ont été reçus quelques tirailleurs sénégalais pendant la Première Guerre mondiale3. Analyse cadastrale Après avoir mis le cadastre actuel (AO n° 3) en correspondance avec le cadastre ancien dit napoléonien (suite à la loi de 1807), on s'aperçoit que cette parcelle provient pour partie de l'ancienne parcelle C n° 328. il a donc été procédé à la dévolution cadastrale de cette dernière parcelle C n° 328 depuis les origines 1826, jusqu'à l'époque de la présence des époux Cousturier à Fréjus:
I

nom de la maison en l'appelant ({Les Cistes », tout comme elle y choisit le deuxième prenom, Jean, de son mari Edmond (alors qu'elle maintient le prénom de son fils, François). Ndlr. 2 C'est le terme qu'emploie Lucie Coustnrier, D, p. 9. Ndlr. 3 C'est la « mignonne petite maison entourée de bois à 2 km de la ville» dont parle Lucie Cousturier dans sa lettre à Maximilien Luce du 30 septembre 1912. Elle écrira au peintre Henri Person le 19 octobre de la même année: ({Malgré qu'éloignés de la mer nous la verrous scintiller et nous comptous y distingner ({l'Henriette}) (le yacht de son maître et ami Paul Signac] devwt le port de St-Raphaël. }) La maison jouit toujours de cette même perspective. Ndlr.

Dans ses publications, Lucie Cousturier prefere, par discrétion, masquer le vrai

En 1826, la parcelle C 328 est la propriété de Pierre Bonnet qui la transmet à son fils Jean Joseph Bonnet en 1834. Ce dernier, en 1884, forme 3 lots: 1° le lot (f' 598) à Gubert Léonce et autres et ceci jusqu'aux nouvelles matrices cadastrales de 1913 ; 2° le lot (F 557) à Joseph Antoine Adolphe Aubenas, ancien Procureur Général à Fréjus. C'est ce lot de 1 ha 39 a 02 ca qui sera transmis à Joseph Esprit Bonnet en 1894, qui à son tour le transmettra à Jésus Sandalo de Urgate, artiste peintre à Paris, ce dernier cédant enfin en 1913 (pour 1914) à la famille Brû et Cousturier4 ; 3° le lot (f' 990) restant à Jean Joseph Bonnet pour 2 ha 18 a 80 ca, passera à Joseph Esprit Bonnet en 1896 jusqu'aux matrices de 19135. Mais chacun sait que le cadastre, n'étant qu'un élément fiscal, ne saurait être preuve de propriété: l'analyse notariée des actes de propriété s'impose. Origine notariée de la propriété Joseph Esprit Bonnet était propriétaire par succession de son père décédé à Fréjus le 12 septembre 1868 et dont il était le seul héritier. La dévolution de la propriété par la suite s'effectue de la façon suivante: 1. Le 28 mars 1882, par acte chez Me Sidore, notaire à Fréjus, Joseph Esprit Bonnet vend à Joseph Antoine Adolphe Aubenas, Procureur Général en retraite, officier de la Légion d'honneur demeurant à Fréjus « une parcelle de terre de 3 hectares environ détachée d'une plus grande propriété que Mr BONNET possède dans le territoire de Fréjus au quartier des DSFhoHSsières [rayé dans le texte; dans la marge: le Counillet] entre l'ancienne et la nouvelle route de Fréjus à Cannes. La parcelle présentement vendue formant la partie Nord de la dite propriété confrontant au Levant l'ancienne Route de Fréjus à Cannes, au
4

Outre les intertitres, sont imprimés en gras les éléments ayant trait à la parceHe
devant appartenir aux Cousturier. NdIr. La mise à jour du cadastre n'intervient notarié. qu'une ou deux années après l'acte

5

26

Nord la propriété de Mr Ferdinand PASCAL, au Couchant, la nouvelle route et au Midi, le restant de la propriété du vendeur séparée par un fossé. » En outre, la vente est consentie pour 8.000 ftancs non payés à ce jour mais à régler sous quatre ans avec intérêts à 5%. 2. Le 25 septembre 1882, Joseph Antoine Adolphe Aubenas vend à - Léonce Gubert, négociant à Draguignan, - Pauline Clapier, épouse Vial, négociant à Draguignan, - Marie Ernest Destelle, - Marie Valentine Destelle, veuve Garcin, demeurant à Dragmgnan, une propriété ainsi défInie: « Une parcelle de terrain d'une contenance de 16.098 m2, 47 détachée d'une plus grande propriété que Mr AUBENAS possède dans le territoire de Fréjus au quartier du Counillier confrontant: au Nord la propriété PASCAL, - au Sud Est l'ancienne Route Nationale de Cannes, - au Sud Ouest par la propriété restant au vendeur, telle que représentée sur le plan ci-joint. })

-

Création au Nord de la partie restante d'un chemin de 7 mètres de large pour desservir la partie vendue (c'est le «boulevard de 7 mètres}) de l'acte de 1913). Origine: Dans l'acte ci-dessus du 28 mars 1882 le prix de 8000 francs est encore dû, ce qui nécessite une main levée de l'inscription d'office au profit de l'ancien vendeur Joseph Esprit Bonnet qui y consent. Prix: Le prix de vente est de 16.000 ftancs pour ce terrain, somme que Mr Aubenas reconnaît avoir reçue dès avant ce jour en bonnes espèces. Sur la partie de 14 000 m2 qui restent, Aubenas fera construire la maison. 3. Le 20 novembre 1892, Joseph Esprit Bonnet, las d'attendre probablement le paiement de la propriété vendue dix ans auparavant à Aubenas, procède à un acte de rétrocession, par 27

devant Me Sidore, notaire à Fréjus de la propriété Aubenas ainsi déftnie : « Une propriété consistant en un terrain en partie cultivée et en partie en bois et inculte, avec maison d'habitation en très mauvais état, située dans le territoire de Fréjus au quartier du Counillier et confrontant au Midi l'acquéreur, au levant [sic] la Route Nationale de Fréjus à Cannes, au Nord, propriété PASCAL et au Levant propriété GUBERT DESTELLE et autres ayant fait partie du même immeuble. Il appartient en propre à Mr AUBENAS savoir: - les constructions pour les avoir fait élever lui-même avant son mariage, - et le terrain comme formant tout ce qui lui reste d'une plus grande surface qu'il a acquise de Mr BONNET comparant suivant acte du 28 mars 1882. Acquisition suivant le prix de 8000 francs dont 3000 francs payés ce jour, les 5000 francs vont être compensés par le prix de ce jour. )} 4. Le 15 mai 1908, par acte ~ Buffm, notaire à Fréjus, Joseph Esprit Bonnet vend cette propriété acquise de Aubenas à Jésus Sandalo de Urgate. 5. Le 15 mai 1911 par acte Me Martelly notaire à Fréjus, Jésus Sandalo de Urgate, célibataire, artiste peintre demeurant 25. rue Dareau à Paris, vend cette même propriété à Jean Marie Valmier et son épouse Victorine Marguerite Troin. 6. Le 29 mai 1913, la propriété fut acquise par les ép01LX Cousturier suivant acte passé par-devant Maître Martelly, notaire à Fréjus, comportant: Vente par: - Jean-Marie VALMIER, ancien receveur de l'enregistrement et - Victorine Marguerite TROIN, son épouse sans profession, demeurant tous deux à Fréjus, à : - Léon Casimir BRU, négociant, loueur de pianos demeurant 2, rue Largillière (paris), veuf non remarié de Mme Apolline COMYN 28

- Edmond Jean Augustin COUSTURIER, publiciste et - Jeanne Lucie BRU, son épouse sans profession demeurant
tous deux 43, Boulevard Beauséjour à Paris d'une propriété ainsi dérmie : « Une propriété rurale consistant en terrain, partie cultivée et partie en bois et inculte avec maison d'habitation, petite remise attenante et petite construction, servant de logement au gardien de la propriété, commune de Fréjus, quartier du Counillet confrontant: - au Nord un boulevard à l'Est la propriété GUBERT - à l'Ouest, la route nationale au Sud, la propriété BONNET.»

-

Les vendeurs Jean Marie Valmier et Victorine Marguerite Troin étaient les grands-parents de Melle Andrée Valmier et de Mme Vuillard sa sœur, demeurant à Fréjus avenue des Palmiers qui. consultées, confinnent bien cette vente. Cette propriété correspond bien à la parcelle cadastrale de Fréjus section AO n° 3, au lieu dit les « Darboussières ». Cette propriété est dévolue, suite au décès le 7 décembre 1949 à Fréjus d'Edmond Cousturier, déjà veuf de Lucie Cousturier (décédée à Paris le 16 juin 1925), à leur unique fils François Paul Marie Cousturier, né à Paris le 6 juin 190 l, suivant acte reçu par Maître Jacques Vincent. notaire à Paris. le 31 mars 1950. A la suite de nouvelles mutations6, cette propriété appartient actuellement à la fanùlle Léon.

6

François Cousturier est mort dans un accident de voiture le 14 août 1951. Ndlc.

29

Lucie Cousturier en 1923

LUCIE COUSTURIER, PREMIERE mSTORIENNE DUNÉO.JMPRESSIONNISME Claire Maingon

?

Pour qui cherche des sources critiques et littéraires sur le néoimpressionnisme ftançais, il existe trois principales références: Félix Fénéon, Émile Verhaeren et Lucie Consturier. Tons les trois ont livré des pages, des images et des idées qui ont permis aux contemporains de comprendre et d'apprécier l'art de Seurat, de Signac et d'Henri-Edmond Cross. Ils ont été les exégètes du mouvement divisionniste, les chantres de cette peinture moderne. Fénéon, comme Verhaeren, étaient des hommes de littérature, appartenant à la première génération symboliste. Plus âgés que Lucie Cousturier, tous deux furent les premiers critiques de ce mouvement, leurs articles ayant paru du temps de la révélation du néo-impressionnisme, dans les dernières années du 1ge siècle. La démarche de Lucie Cousturier n'est pas comparable à la leur. EUe n'a, quant à eUe, jamais revendiqué de prétentions critiques. Issue d'un milieu aisé, Lucie Cousturier (née Bru) n'avait semble-t-il pas besoin de travailler et gravitait depuis longtemps dans le milieu du journalisme et de l'écriture. EUe fut, comme on le sait, mariée à Edmond Cousturier, écrivain lié d'amitié avec Félix Fénéon7. Lucie avait commencé très jeune à commenter la peinture, et les expositions parisiennes, dans les correspondances échangées avec son père. Amie et élève de Signac, proche d'Henri-Edmond Cross, eUe se concentra sur ses travaux d'écriture avec une plus vive intensité à partir de l'année 1911, marquée par une période de deuil. Lucie Cousturier fut ainsi la première à livrer des mono7

Edmond Cousturier et Félix Fénéon s'étaient rencontrés dans les locaux de la
revue Entretiens politiques et littéraires, créée par Francis Vielé-Griffin en

avril1890, et écrivait ensemble pour La Revue blanche. Ce fut probablement
Edmond qui introdnisit Lucie dans ces cercles. Cousin du peintre Georges Jeannio!, il publiait lui-même des articles sur la vie artistique de son temps et sur les peintres de la génération symboliste.

graphies - sous fonne d'ouvrages ou d'articles - sur les trois grands acteurs du mouvement néo-impressionniste : Seurat, Signac et Cross. Le couple possédait dans sa collection personnelle plusieurs toiles, dessins et aquarelles de ces trois maîtres divisionnistes8. A cette époque, dans les années 1920, le mouvement néoimpressionniste n'était plus une découverte et était même devenu, peut-être, une école, notamment grâce à l'influence de Paul Signac, président du Salon des Artistes Indépendants et principal théoricien du groupe9. Les écrits de Lucie ont donc une portée particulière, différente de ceux d'un Félix Fénéon ou d'un Émile Verhaeren. Ils ne furent pas moins importants que les leurs, faisant autorité, étant repris et publiés à plusieurs reprises après sa mort, preuve que Lucie Cousturier a livré une parole unique et digne du plus grand intérêtlO. Gustave Coquiot, notamment, loua sa clairvoyance en qualité de critique d'art sur les artistes de son tempsll. Cela fait-il de Lucie Cousturier une historienne du néo-impressionnisme? Telle est la principale question que nous souhaitons poser. L'histoire de l'art a pour objet l'étude des œuvres et du sens qu'elles peuvent prendre dans l'histoire, mais aussi d'étudier les conditions de leur production et leur réception critique. En explorant les écrits de Lucie Cousturier, au travers de ses amitiés et de sa correspondance, nous découvrons une nouvelle facette de son caractère passionnément engagé: ceHe de biographe du néoimpressionnisme, plus sensible que le regard de Félix Fénéon, aussi poétique que celui d'Émile Verhaeren, et qui était aussi tout à la fois celui d'une femme et d'une artiste peintre.

8

Voir à ce sujet le chapitre consacré à «Lucie et Edmond Cousturier Collection-

neurs» in Adèle de Lan&anchi, Lucie COllsturier (1876-1925), chez l'auteur, 2008, pp. 121-140. 9 En 1899, Paul Signac a fait paraître un ouvrage théorique d'importance intitulé De Delacroix au néo-impressionnisme. 10 Ses articles furent repris dans plusieurs publications sur le néo-impressionnisme postérieures à sa mort, notamment dans le livre de Louis Hautecœur sur Seurat, en 1974, aux éditions Fabbri.
11

Cf. Gustave Coquiot,Les Indépendants, 1884-1920, Paris, Ollendorf, 1920.

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