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LUMIÈRE

D'ÉGYPTE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

Du même auteur

- La faim,

la soif et les hommes, Hachette, Paris 1960

- Récits d'un
Paris 1996

routier du développement, L'Harmattan,

Couverture 1: Le Caire disparu des années 30. Joueur d'orgue de Barbarie et son assistante acrobate. Un petit singe bondissant et rieur accompagnait souvent le couple, faisant la quête parmi les badauds et sous les fenêtres, à l'aide d'un tambourin (photo Independent Press Service). Couverture 4: L'auteur en compagnie d'un nomade devenu producteur agricole dans la région d'El Alamein en novembre 1968. Un programme du gouvernement égyptien vise à la sédentarisation des nomades du pays (photo Brent Null).

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5232-9

"Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît, c'est le quartier des Francs: la ville des Italiens, des Provençaux, des Maltais..." Gérard de Nerval Voyage en Orient

AVANT-PROPOS

Deux voix se relaient au fil du récit: la voix issue des pierres du "quartier franc" du Caire, qui n'existe plus que dans la mémoire du narrateur. Et la voix - toujours sienne et cependant autre - du voyageur qui parcourt à des décennies de distance, calepin en main, les routes du pays natal, hors des chemins de l'enfance, mais où le passé pointe parfois son nez par-delà un buisson d'hibiscus, à travers le feuillagé léger d'un tamaris. Un double itinéraire et deux temps - jadis et aujourd'hui - dont l'amalgame lui a paru obéir à une logique intérieure où passé et présent composent une trame unique.

1

Le quartier franc... Il n'existe plus que dans la mémoire. Gérard de Nerval y habita, durant son séjour au Caire. J'y suis né. Et peut-être aj.je vécu dans les pierres qui abritèrent, un siècle auparavant, un de mes poètes préférés. Et ses rêves... Le quartier franc tressait son étroit lacis de ruelles dans la partie orientale de la ville, dominée par la Citadelle de Saladin. A l'ombre de la Cathédrale grecque de Saint-Nicolas et des remparts du Collège des Frères de Khoronfish. Khoronfish... Il rassemblait, pour les quatre dernières années du cycle secondaire, les meilleurs élèves des quatre collèges des Frères de la capitale, élevant chacun, dans la langue de Racine, plus d'un millier d'élèves. Elèves qui venaient faire, chez les Frères, au coeur du quartier franc, leur Classe de Rhétorique et leur Classe .de Philosophie. Rhétorique, Philosophie... Ces nOInssonores et nobles ont eux-mêmes disparu, remplacés par Terminale, teinté d'informatique et de cobol, fruits de notre civilisation. Et qui évoque l'arrêt final d'une ligne d'autobus; un terminus où des adolescents débarquent, après douze ans d'efforts, comme sur un quai solitaire, sous un auvent glacé. Sans l'escorte d'un rhéteur ni d'un philosophe. Où Démosthène et Platon ne sont que des fantômes...

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Le quartier franc était, à très grande majorité, grec et italien. Les rares Français étaient les Frères de Khoronfish et les Soeurs de l'Ecole Saint-Vincent de Paul. De nombreux Maltais y vivaient aussi. Et, après les événements tragiques de 1915 en Turquie, une importante communauté d' Arméniens vint y chercher refuge. Nous habitions le troisième étage d'une maison dont le deuxième était alors occupé par une famille arménienne: un vieux couple paisible et leur fille, une enfant qu'ils avaient trouvée, errant dans les rues, en proie à la terreur, dans leur fuite de Turquie. C'étaient des rescapés du génocide. L'horreur figeait encore leurs traits, s'étalait comme une plaie par-dessous leurs paupières. Ils recevaient une fois par mois: des frères arméniens dont la patrie commune, détruite ou déportée, n'existait plus que dans leurs coeurs. Leurs voix graves et lentes montaient des fenêtres. Et la réunion se terminait, après le café rituel, par un chant sourd, lancinant, où revivaient sans doute l'Arménie de leur enfance et le temps des massacres. Et pour des centaines de milliers de survivants, l'heure douloureuse de l'exil et de la diaspora.. . Le massacre des Arméniens: le plus grand génocide du siècle, après celui du peuple juif - et si facilement oublié associé, dans ma mémoire, à cette longue, déchirante complainte dont les mots m'étaient inconnus et dont la vérité bouleverse à cinquante ans de distance.

Le bakali était la cheville ouvrière du quartier, s'affairant dans sa boutique - tablier à la taille, crayon à l'oreille, boucle sur le front, moustache dans la bouche - à longueur de journée et de vie. Se faufilant entre ses sacs de jute gonflés de produits imprégnés de sa Grèce natale, des senteurs de sa terre et de son ciel; qu'il goûtait rarement dans sa frugalité extrême, mais dont il vantait la qualité à ses 10

clients - tous des amis - poussant vers le plafond crevassé un. sourcil suave, collant un baiser sonore sur le bout des doigts rassemblés, tels les pétales d'un bouton de rose. Ces produits qui étaient parcelle de son pays, fragment de sa chair et dont la musique - alors qu'il passait la main à travers les graines blanches et luisantes des haricots - le faisait frémir de joie. - Yassou, Dionyssi ! Dionysos, épicier du Péloponnèse, tenait négoce à deux pas de notre maison. Les Grecs assuraient le petit commerce. Les Italiens exerçaient les petits métiers: peintres, menuisiers, électriciens, coiffeurs. Les Arméniens étaient orfèvres, chemisiers, zincographes, photographes. Nous avons une photo de famille, du temps des décors en carton-pâte. Nous posons en groupe, le regard doucereux, le bras alangui - et néanmoins raides comme des pharaons selon les instructions tatillonnes de l'artiste, entre deux colonnes torses, aux plantes ébouriffées. Photo signée fièrement Aram. Tous les idiomes se croisaient, au quartier franc, avec l'odeur des épices des hakali. La lingua franca - c'est le cas de le dire dans ce contexte - était le français, zozoté à la grecque, moulé et roucoulé à l'italienne, bancal dans ses adverbes, bedonnant dans ses substantifs, mais fleurant toujours, de près ou de loin, parmi ces pierres délabrées, la langue de Molière. Et le bagage ~ulturel le plus modeste, d'une dactylo débutante, comportait>l~ connaissance de cinq langues, pour laquelle elle recevrait un salaire de misère.

La nuit du samedi était celle des donneurs de sérénades et des tendres écouteuses, le coeur battant derrière leurs volets clos. La musique montait sous les étoiles, vers les fenêtres de la belle, plus éloquente que les mots. Un espéranto, gratté sur guitare, plus clair que mille paroles. Quartier chaleureux et humain, religion exceptée. Là les 11

Chrétiens se retranchaient dans deux camps farouches, farouchement opposés, prêts à s'étriper l'un l'autre au nom du même Christ: orthodoxes et catholiques. De très nombreux Grecs d'Egypte étaient d'origine stambouliote et smymiote. Et les Grecs non orthodoxes d'Asie mineure étaient appelés par leurs compatriotes orthodoxes établis sur ces côtes - et formant l'écrasante majorité de la population grecque - frangopo/iti, sans doute parce que
descendants d'anciennes communautés "franques"

- véni-

tiennes et génoises pour la plupart - installées en Méditerranée orientale. Et ce frangopo/iti était plus que péjoratif: il débordait de mépris et de rage, le Franc étant tenu responsable de tous les malheurs traversés par Byzance, chute de Constantinople . .

compnse.

Or mon grand-père maternel, natif de Constantinople, était "citoyen franc". Et s'il nous arrivait de nous trouver dans un milieu orthodoxe que mon grand-père jugeait intolérant, il me glissait, en grec, à l'oreille: "Il ne faut pas dire qu'on estfrangopoliti..." Je n'avais pas dix ans. Je portais culottes courtes et socquettes, mais j'approuvais gravement. Fier d'être le dépositaire d'un secret de mon grand-père, que j'admirais, dont je portais le prénom byzantin. Fier surtout d'être frangopoliti. Comme ces Francs dont j'étudiais l'histoire, à l'école. Un descendant de quelque lointain Mérovingien, même si je vivais au bord du désert arabique; issu, sinon de la cuisse de Jupiter, du tibia d'un Chilpéric.

La frontière occidentale du quartier franc courait approximativement du palais royal d'Abdine, au sud, au jardin de l'Ezbékieh (I)au nord. Jardin qui dressait ses grands arbres exotiques face au glorieux Shepheard's - l'ancien Shepheard's détruit par les flammes, car un nouveau
(1) La graphie française des noms égyptiens et arabes est celle courammentpratiquée en Egypte. 12

Shepheard's se mire désormais dans les eaux du Nil - au profil tarabiscoté et mauresque. Palace et jardin avaient été créés à l'occasion des fêtes célébrant le percement du Canal de Suez en 1869 et de l'arrivée dans la capitale, à l'invitation du khédive, de la fine fleur de la gentry internationale. L'Ezbékieh occupait l'emplacement d'un lieu agreste, couvert de pavillons, dont le plus somptueux avait servi de résidence cairote à Napoléon. Et, après le départ de Bonaparte, à Kléber. L'égyptologie est le plus beau cadeau offert par la France à l'Egypte. L'Ezbékieh, mini-Luxembourg tracé au coeur du Caire, en était un autre, presque aussi précieux. Jardin peuplé d'essences rares, traversé d'allées secrètes, habillé de statues et fontaines, étangs et petits ponts, abritant volière et labyrinthe, égayé d'un kiosque à musique, ceint d'une noble grille en fer forgé. C'est accroché à cette grille que je fis mes premiers pas, allant bravement sur mes pieds incertains, d'un barreau à l'autre. Ma mère m'y conduisait souvent. Et en rentrant, la main dans la main, du jardin à la maison, nous passions devant le Continental-Savoy dont la silhouette solennelle s' épanouissait, place de l'Opéra, face à la statue équestre d'un pacha à chéchia aïeul de Farouk - condottiere triomphant dressé sur sa monture - et au Théâtre de l'Opéra, voulu par le khédive pour la première de l'Aida de Verdi. Le Continental, havre mythique alors, dont nous n'aurions jamais osé franchir le vaste escalier menant à une aussi vaste terrasse, verte comme une serre, parsemée de petites tables ornées d'un abat-jour, dont la lumière tremblait dans le cristal des verres; aux dîneurs élégants servis par de sveltes Nubiens, à tunique et turban immaculés, à large ceinture écarlate, sous le regard austère de maîtres d'hôtel en smoking. Et jardin, palaces, théâtre, palais royal formaient autour des pierres lépreuses du quartier franc un écrin somptueux... 13

Mais Le Caire européen étendit bientôt ses frontières audelà des palaces, pointant vers l'ouest et les berges du fleuve. De nouveaux buildings naissaient, longeant de larges artères: maisons claires aux parquets luisants, dotées de vraies salles de bain, d'électricité, d'ascenseur... L'exode du quartier franc commençà. Et les Egyptiens occupaient, l'une après l'autre, les demeures abandonnées. La Seconde Guerre mondiale, le départ des Anglais firent le reste. L'histoire suivait son cours naturel: l'Egypte aux Egyptiens. Les communautés grecque, italienne, maltaise, levantine de tout bord, s'amenuisèrent jusqu'à disparaître. Le quartier franc n'était plus. Les donneurs de sérénades étaient partis, leurs accords en bandoulière. Les guitares ne berçaient plus les rêves de la nuit. Les Dionysos avaient démonté, telles des tentes de nomades, leur paradis de jute. La langue fleurant les îles grecques avait disparu. L'arabe seul traversait le lacis des ruelles. Les voix de jadis ne se retrouvent plus que chez les marchands des quatre-saisons, poussant leur charrette à bras sous les fenêtres. Et dont le chant varie, à la mode napolitaine, selon le produit proposé. Aubergine, tomate, courgette ont chacune leur ritournelle, modulée aujourd'hui dans le patois de Mahomet, mais selon la musique des habitants de Pausilippe. Quelques rares mots plongent leurs racines dans la syntaxe du passé. Le chiffonnier s'en va, en galabieh, babouches et turban, sac à l'épaule, dans les ruelles de l'ancien quartier franc, criant, la main en cornet autour de l'oreille, tel un muezzin sur le baleon de son minaret: roba vecchia... Les Grecs détenaient le petit commerce (et le très grand). Les Italiens exerçaient les petits métiers. Les Arabes ont hérité du petit commerce. Les métiers d'ouvriers ont trouvé moins d'amateurs. Et l'Egypte offre aujourd'hui, aux regards des visiteurs, en dépit de mille efforts, un corps délabré. 14

Le quartier franc... Les coupoles lézardées de la Cathédrale grecque de Saint-Nicolas rappellent seules le passé. Et l'enceinte vétuste du Collège des Frères des Ecoles chrétiennes: le Collège de Khoronfish qui fut havre de culture française au coeur du quartier franc, culture que des Frères à rabat et tricorne, issus d'un siècle ancien, des coteaux dorés de la Champagne, ont emmenée sur les routes du monde et fait rayonner jusqu'en ces pierres disjointes. (1) - Jean-Baptiste de La Et dont le fondateur de l'Institut Salle, enfant de Reims - n'a droit qu'à trois lignes du Larousse: mon fraternel Petit Larousse Illustré, édition 1938, où Jules Sandeau, "écrivain soigné et attachant" (mais qui y est aujourd'hui attaché ?), reçoit la récompense d'une ligne .

supplémentaire.

Jean-Baptiste de La Salle, à qui un enfant né de mère athénienne, de père napolitain, dans les murs du quartier franc du Caire, doit d'avoir fait du français, la plus belle des langues, sa langue maternelle.

(1)

Institut des Frères des Ecoles chrétiennes 15

Camet de route

Les Pyramides... Nous n'y allions presque jamais dans notre enfance. Demandez à un Romain s'il fréquente les Forums. Et à un Athénien, s'il arpente le Parthénon, si l'Erechthéion le tourmente. Les Pyramides faisaient partie de notre paysage familier. Leurs silhouettes légères se dessinaient au bord du ciel - de la terrasse de la Citadelle, proche du quartier franc - dans la lumière rose et bleue du crépuscule. Elles ne nous contemplaient pas du haut de leurs quarante siècles. Nous ne les toisions pas du bas de notre existence éphémère. Elles étaient là comme nous. Bonjour, bonsoir. Chacun sa vie.

Les Pyramides... Me voici à leurs pieds, quarante ans après. Et hélas en touriste. Notre guide copte - teint cuivré, épaule pointue, geste hiératique de pharaon - nous raconte la légende de Nitokris, plus belle et plus folle que celle de Cendrillon. Car Mykérinos, de Nitokris, ne vit d'abord qu'une mince sandale, qu'un corbeau laissa choir sur le genou du roi. Et son coeur s'embrasa pour celle qui deviendrait, à sa découverte, "La Belle aux joues de rose", Et Nitokris, depuis la mort de Mykérinos, rôde autour du tombeau de son amant, dans l'heure éblouissante de midi et dans la lumière plus tendre du crépuscule. Nitokris éplorée, 17

vêtue de ses seules larmes... Nous voilà à midi frappant devant le sépulcre de Mykérinos. Aucune trace hélas de la douce Nitokris et, à défaut de "La Belle aux joues de rose", les bajoues pendantes des chameaux chamarrés cheminant dans les sables, à travers la forêt de bras tendus des vendeurs de papyrus et des quémandeurs de bakchich. "Fantôme Nitokris niet"..., soupire un touriste kazak en s'épongeant la nuque, sur les traces, comme nous, de l'aimée de Mykérinos.

On démonte, au pied du Sphinx, les tréteaux qui ont servi au grand show de l'A ida, pour reter - avec quelque retard les cent ans du Canal. Que pense-t-il, ce guetteur d'éternité, de nos jeux dérisoires? Forcé à subir, chaque nuit, au pied des Pyramides dont il monte la garde, trompettes et trombones, ténors et sopranos. Et les amours d'opérette d'Aïda et de Radamès, grimés en faux Egyptiens, dont trilles et roucoulades signées Verdi, grand ailleurs, font rire en Egypte dont Verdi n'a vu ni le Nil, ni le désert, ni, surtout, les habitants dont il prétend raconter amours et déchirures... Les ouvriers s'affairent autour des tréteaux. L'Aida et le Sphinx. Cymbales et silence, opéra et mystère. La pacotille et l'éternel.

Contradiction déconcertante, chez les Anciens Egyptiens, ces princes de la géométrie et du calcul, qui ont cru pouvoir conquérir le ciel et l'éternité à bord d'une barque solaire. Bouleversante la barque, longue de plus de quarante mètres, que j'aperçois pour la première fois dans les sables de Guizeh, dans sa cage de ciment et de verre. Une barque solaire couchée pendant quatre mille ans dans l'ombre d'un reposoir, parfaitement équipée d'avirons, de cordages, d'une cabine même. Et à bord de laquelle le roi espérait pouvoir s'élever, comme d'un Mirage ou d'un Concorde, vers le ciel. 18

L'irrationalité la plus folle au pied des Pyramides, haut lieu des sciences exactes. Les Pyramides... Si nous y allions rarement dans notre enfance, nous nous rendions plus souvent sur la route des Pyramides. Elle reliait les berges du Nil au plateau désert de Guizeh, où veillait le Sphinx. La route des Pyramides, c'était la vie, la campagne profonde, les champs fleurant le trèfle sauvage. Les Pyramides avaient beau pointer leurs profils d' aristos au nez haut perché par-dessus les rideaux d'arbres: nous regardions les vieux banians aux racines aériennes pleuvant des branches, lourde houppelande rousse sous un chapeau de feuilles et d'oiseaux. Nous regardions le buftle avancer sans fin, de son pas égal et agreste, autour de la sakieh, dont la roue ruisselante tournait contre le ciel. Et accueillir parfois, dans ses flancs moelleux, un enfant endormi ou des hérons chahuteurs. D'autres buftles et buftlesses, plus chanceux, s'ébattaient dans des étangs voisins, au bord de cases de roseaux et d'argile, sous un panache de palmiers, s'empiffrant de nénuphars. L'eau pétillait dans les rigoles, découpant les champs en échiquiers, quadrillés de lumière...

Au départ de la route des Pyramides, longue d'une dizaine de kilomètres, se dressait, sur une place proche du fleuve, un casino au nom magique: Fantasio. Mon grand,. père m'y conduisait parfois le dimanche. Nous y allions en autobus, décapotable, dont on rabattait à l'arrière l'immense capote de cuir rapiécé. Nous roulions dans d'homériques cahots, dans un paysasage de flamboyants et d'acacias à fleurs rouges ("barbes de pacha"), jusqu'au terminus: là place poussiéreuse où Fantasio dressait ses tréteaux pompeux, évoquant guinguette et baraque foraine. 19

J'ignorais alors l'existence même de Musset et ne me demandais donc pas comment le personnage du poète eût pu inspirer un cafetier grec du Caire. Le nom seul me ravissait... La promenadedu dimancheà Fantasio, blotti contre mon grand-père, avec les "barbes de pacha" frôlant en route mes cheveux,fut une des joies de mon enfance.
J'allai plus souvent aux Pyramides durant mon adolescence. Non pas pour y admirer en touriste, guide en poche, une des merveilles du monde, mais pour fuir les chaleurs et les bruits des ruelles de mon quartier. L'escalade des Pyramides n'était pas alors interdite et celle de Mykérinos ne présentait pas de difficultés particulières. La demeure éternelle du roi n'était pour moi qu'un belvédère. Voilier de pierre plutôt, aux voiles tendues dans l'archipel de dunes, dont j'étais l'unique passager. J'emportais toujours un bon livre, surtout de poèmes. Mes poètes préférés d'alors étaient Baudelaire et Nerval. Aucun des quarante siècles ne pouvait me contempler, puisque les blocs de granit déferlaient sous mes pieds vers la mer de sable, en même temps que les alexandrins de Baudelaire s'envolaient vers le ciel. Je ne sais si Khéops, Khéphren ou Mykérinos apprécièrent Les Fleurs du Mal ou la plainte d'El Desdichado, au "front rouge encore du baiser de la reine"... Et il me fut évidemment impossible de le lire sur le masque inviolable du Sphinx. J'aurais dû interpeller la tendre Nitokris, Ophélie des Pyramides enveloppée de pleurs. Mais son fantôme m'a toujours hélas évité avec adresse.

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