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LYAUTEY

De
328 pages
Le Maréchal Lyautey, figure légendaire de l'épopée coloniale de la France du XIXème et début du XXème, est surtout connu pour son œuvre au Maroc. Il fasciné par l'Algérie et surtout le Sahara au début de sa carrière militaire. Responsable des Territoires sahariens et Résident général de France au Maroc en 1912, il va se consacrer à la pacification et à la réorganisation de l'Empire Chérifien au nom du Sultan du Maroc. Il devient progressivement " Marocain " soucieux de faire du Maroc un état moderne.
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Paul DOURY

LYAUTEY
Un saharien atypique
Préface de J. Frémeaux Professeur à la Sorbonne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Mémoires du XXe siècle

Déjà parus

Willy BERLER,Itinéraire dans les ténèbres. Mon owitz, Auschwitz, GrossRosen, Buchenwald, récit présenté par Ruth Fivaz-Silbermann, préface de Maxime Steinberg, 1999. Jean-Varoujean GUREGHIAN,Le Golgotha de l'Arménie mineure. Le destin de mon père. Témoignage sur le premier génocide du U siècle, préface de Yves Temon, 1999. Saül OREN-HoRNFELD, Comme un feu brûlant. Expérimentations médicales au camp de Sachsenhausen, témoignage, préface de Thierry Feral, 1999. Daniel KLUGER(avec la collaboration de Victor SULLAPER),Vigtor le Rehelle. La résistance d'un Juif en France, récit biographique, préface de Henry Bulawko, 1999. Claire JACQUELIN, la rue d'Ulm au Chemin des Dames. Histoire d'un De fils, trajectoire d'un homme. (Correspondance, /902-/9/8). Hélène COUPE, OLGABARBESOLLE, Sans-Amour ou le journal de Les captivité d'une jeune Ukrainienne en Allemagne nazie Docteur Serge LAPIDUS, toiles jaunes dans la France des années noires, E onze récits parallèles de jeunes rescapés, 2000. René HERMITTE, André Hermitte (1925-1945). Un résistant au sourire de source, 2000. Olga TARCALI, Retour à Erfurt. /935-1945 : récit d'une jeunesse éclatée, 2001. André BESSIE E,Destination Auschwitz avec Robert Desnos, 2001. R Rose GETRAIDA, Avec mes deux enfants dans la tourmente, 2002. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002.

PRÉFACE

Écrire une préface est, d'abord, avoir l'honneur et le plaisir de recommander un livre de qualité. C'est aussi essayer d'y apporter, non pas des compléments, mais un éclairage qui cherche à attirer l'attention du futur lecteur sur les apports essentiels de l'ouvrage. Ici, la tâche est doublement aisée. Le livre écrit par le médecin général Doury avec toutes les qualités de l'historien, en particulier un recours scrupuleux aux archives et l'exercice constant de l'esprit critique, est un de ces ouvrages dont on peut être assuré que la lecture apportera agrément et profit. Par aiHeurs, l'auteur a retrouvé dans son étude une grande partie des sujets, des hommes et des pays, dont j'ai eu moi-même à traiter dans mes travaux, à la suite de mes maîtres, le professeur Yacono et le professeur Martel. Lyautey, un Saharien? L'expression est, pour le moins, paradoxale. Ce « grand colonial », comme on l'a longtemps qualifié, ne figure pas, aux côtés de Laperrine ou Foucauld, au nombre de ceux qu'il a été convenu de nommer, à la suite d'un livre du général Meynier célèbre en son temps, les « grandes figures sahariennes ». Ses plans d'occupation du Maroc n'ont jamais véritablement inclus les déserts qui s'étendent au sud du grand Atlas. Une partie de ces derniers, ceux qui constituent l'actuel Sahara occidental, avait d'ailleurs été attribuée à l'Espagne avant même la signature du traité de protectorat de 1912 et l'entrée en fonction de Lyautey à Rabat. L'occupation du Sud marocain elle-n1ême se termine bien après la fin de son commandement, puisque c'est seulement à partir de 1932 que les troupes relevant du « commandement militaire des confins algéro-marocains » procèdent à l'occupation du Tafilalet, et, après avoir soumis le djebel Sagho et l'Atlas central au prix de

très durs combats, atteignent la région de l'ouest Draa. Lorsque le 7 avril 1934, elles font leur jonction à Tindouf avec les troupes venues de Mauritanie, le vieux maréchal, qui a quitté le Maroc en novembre 1925, n'a plus que trois mois à vivre. Tout dépend, en fait, de la manière dont s'entend le mot Sahara. Au milieu du XIXè siècle, la définition englobait, en Afrique du Nord, des territoires qu'on n'y placerait pas aujourd'hui, et notamment ces vastes plateaux steppiques qui s'étendent au sud de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc, selon une ligne qui irait grossièrement de Gabès à Agadir, en passant par le Chott Djérid, le revers sud de l'Aurès, les hauts-plateaux du Sud algérois et du Sud oranais, et les revers méridionaux de l'Atlas marocain. Les Français ont abordé ces contrées par les régions qui s'ouvrent, au sud de Constantine, par le défilé d'elKantara, d'où l'on accède à Biskra ou, au sud d'Alger, par Boghar et le pays des Ouled Nail, en direction de Laghouat. Eugène Fromentin, en a décrit les paysages, a donné à son livre, publié en 1854 (l'année même de la naissance du futur maréchal), le titre significatif de Un été dans le S~hara. C'est précisément ce Sahara que, après avoir franchi le défilé d'elKantara, Lyautey découvre en 1878, alors que, sous-lieutenant de vingt-quatre ans, il aborde pour la première fois l'Afrique. II décrit avec enthousiasme, dans une de ses lettres, « des troupeaux de chameaux à l'horizon; caravanes sur caravanes, un manteau rouge de spahi, un Arabe armé de loin sur son cheval qui galope, des squelettes de chameaux, et du rouge, du rose, du bleu, tout cela aveuglant, éblouissant ». Il conservera toute sa vie une passion à la fois esthétique et physique pour ce pays de lumière et de chaleur. Ce Sahara n'est pas seulement un pays d'émotions ou de ressourcement. C'est aussi, pendant un siècle, pour les militaires français, un ensemble d'espaces à conquérir. L'histoire de cette conquête est particulièrement riche en épisodes, car ces pays arides, de parcours difficile, nourrissent des nomades éleveurs de moutons ou de chameaux, cavaliers émérites, guerriers 6

endurants et combatifs, décidés à disputer chèrement leur indépendance. C'est par exemple, à Taguin, à 140 km au sud de Boghar, que les Français ont réussi à surprendre, le 14 mai 1843, la smala d'Abd el-Kader; c'est à EI-Abiod, à 100 km d'Aïn Sefra, que les Ouled Sidi Cheikh ont levé l'étendard de la révolte en 1864, puis en 1881. La volonté d'occuper ces territoires provient moins de leur intérêt pour la colonisation que de la crainte de les voir constituer des zones où pourraient se rassembler et s'organiser des offensives contre les établissements situés plus au nord. C'est le cas notamment de l'ensemble de régions du Maroc oriental voisines de l'Algérie, depuis le massif des Beni Snassen et de la vallée de la Moulouya au nord et au nord-est jusqu'aux aux vallées de l'Oued Zousfana et de l'Oued Guir au sud. Dans cette zone de confins, le pouvoir central marocain a peine à imposer son autorité, tandis que les nécessités diplomatiques qui imposent de respecter la souveraineté du Makhzen, longtemps garantie par l'Angleterre, empêchent les Français d'y faire acte de possessIon. Ce Sahara, Lyautey l'aborde par deux fois, respectivement entre 1903 et 1910, puis à partir de 1912. L'auteur souligne bien, à travers une même ambition expansionniste, l'opposition, ou plutôt le renversement, des points de vue successifs. Dans le premier cas, commandant d'abord Je seul territoire d'Aïn Sefra, puis toute la division d'Oran, Lyautey agit en représentant des autorités françaises d'Alger. Certes, le bon sens et l'esprit de discipline lui font éviter de concevoir une conquête du Maroc par l'est, la diplomatie française préférant agir par un traité de protectorat qui lui donnera une légitimité préalablement à l'occupation. Il s'ingénie du moins à construire, par une avancée progressive dont il a fixé les limites à la Moulouya et aux confins du Tafilalet, une zone de contrôle dont le but avoué est d'assurer la sécurité de l'Algérie. Le point extrême de cette avance est, en 1908, le poste de Bou Denib, sur l'Oued Guir. Dans une seconde phase, devenu résident général au Maroc, il doit assurer la consolidation du protectorat. Il retrouve ainsi la 7

région de Bou Denib, porte du Tafilalet, centre commercial et historique au brillant passé, et berceau de la dynastie alaouite. Mais c'est désormais depuis Rabat qu'il considère ces régions, non plus pour les constituer en une sorte d'hinterland de l'Algérie, mais pour y rétablir la souveraineté du Maroc. Sa lecture de la carte s'établit désormais en fonction de préoccupations nord-sud: il importe pour lui de rouvrir la vieille route impériale qui va de Meknès au Tafilalet par Azrou et Itzer. Il s'oppose à toutes les tentatives menées par les officiers « algériens », dont il entend désormais borner les ambitions à la ligne Marnia-Figuig-Colomb-Béchar. C'est dans ce cadre qu'intervient un épisode longuement et très précisément étudié par le médecin général Doury: la brève occupation du Tafilalet (décembre 1917-septembre 1918), par son grand- père, le 1ieutenant-colonel Doury, alors commandant le territoire de Bou Denib. Avec une piété filiale exempte de partialité, l'auteur souligne avec quelle brutalité Lyautey brisa la carrière de cet officier brillant, après l'avoir accusé tout à fait injustement de s'être imprudemment engagé dans une aventure. Il démontre au contraire qu'il avait procédé à l'occupation en accord avec Lyautey lui-même. Ce dernier avait affirmé, quelques mois plus tôt, que le travail politique préparatoire qui avait été mené au Tafilalet, par le contact avec les notabilités locales, en assurait la soumission. Daniel Rivet a jugé, dans sa belle thèse sur Lyautey et l'institution du protectorat français au Maroc, que le général avait « bel et bien sous-estimé le potentiel guerrier et la combativité des grandes confédérations sises à cheval sur le revers méridional du Haut Atlas, les oasis du sud intérieur et le Sagho ». Lyautey paraît avoir reproché à son subordonné de s'être laissé entraîner, après le combat victorieux de Gaouz (9 août), dans une série d'engagements dont il était difficile de prévoir la fin. Il a pu redouter un engrenage où seraient .consommés des effectifs qu'il souhaitait conserver pour l'occupation du nord du pays, en particulier. pour ouvrir l'axe de Meknès à Bou Denib, déjà évoqué. Le colonel Doury semble avoir été sacrifié aussi à la crainte du 8

« patron» d'écarter toute « affaire» de nature à attirer, sur sa politique au Maroc, la colère du redouté président du Conseil et ministre de la Guerre Clemenceau, attaché à éviter toute distraction de force au détriment du front européen, où la victoire commence tout juste à être entrevue. L'étude de cette affaire, qui confirme le fait, familier aux historiens, que les plus grands chefs ne sont pas exempts de petitesses, n'entraîne cependant pas une remise en cause de la démarche d'ensemble ni du personnage de Lyautey. Comme tient à le rappeler l'auteur, ses qualités de soldat et d'organisateur sont tout à fait exceptionnelles. Elles le mettent, à l'égal de Gallieni, son supérieur au Tonkin et à Madagascar, bien connu par l'ouvrage de Marc Michel, au premier rang des militaires coloniaux de la Ille République. Il n'a jamais perdu de vue que J'usage de la force armée ne pouvait être qu'un moyen, et que, dans certains cas au moins, des démonstrations pacifiques (comme l'action des médecins, à laquelle est naturellement consacré un chapitre) pouvaient la limiter ou la remplacer. Au surplus, par sa volonté d'opérer la conquête dans les conditions qui ne compromettent pas l'avenir des relations franco-marocaines, il fait figure d'un visionnaire, qui, tout attaché qu'il fût à diriger une conquête en toute bonne conscience, a envisagé très tôt la perspective d'un Maroc indépendant.
J. Frémeaux Professeur à la Sorbonne

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AVANT-PROPOS

Après tous les nombreux ouvrages parus sur Lyautey depuis des décennies, pourquoi lui en avoir consacré un nouveau, alors qu'il semble que tout ait été dit sur ce fabuleux personnage de J'Histoire de France, sans doute le plus grand homme que la France ait connu dans la première moitié du vingtième siècle. Il se trouve que mon grand-père a fait partie de sa première équipe algérienne, lorsque Lyautey commandait le Territoire d'Aïn Sefra à partir de 1903, et qu'il fut Haut-commissaire des Confins algéro-marocains en 1908. Le général Lyautey, devenu Résident général au Maroc en 1912, appela mon grand-père dans son équipe marocaine en 1915 où il fut le principal artisan de la fameuse «jonction Poeymirau - Doury» entre le Maroc oriental et la Région de Meknès, coupant en deux le bloc Beraber dissident, après avoir traversé le haut-atlas, dont les plus hauts sommets dépassent 3 000 mètres; il fut ensuite, avec son Groupe mobile de Bou Denib, le premier pacificateur du Tafilalet, qu'il occupa de fin 1917 à fin 1918. Or, cette histoire de la première occupation du Tafilalet, entièrement pacifié après les magnifiques succès militaires de Meski et d'El Maadid de 1916 au nord du Tafilalet, est restée à peu près méconnue au point que la plupart des ouvrages sur l'histoire du Maroc et du Protectorat n'en font pas même mention. Pour la plupart des historiens, le Tafilalet, berceau de la monarchie chérifienne encore au pouvoir actuellement ne fut pacifié et occupé pour la première fois durant le Protectorat de la France au Maroc, pour le compte du sultan, qu'en 1932, par les troupes des généraux Huré et Giraud.

Je savais, que mon grand-père avait eu sa carrière, très brillante jusque là, brisée, comme l'a écrit récemment l'historien Jacques Frémeaux, à la suite d'un combat très controversé, le 9 août 1918, contre une puissante harka (de la tribu des Aït Atta soudoyée par les agents allemands qu rêvaient de mettre les Français en péril au Maroc), qui menaçait la lisière sud du Tafilalet pacifié. Devenu médecin militaire, le hasard voulut que je fasse la connaissance, peu après mon affectation à la Mission Militaire de Coopération Technique au Maroc, du général Mohammed Oufkir, ministre de l'Intérieur du gouvernement de sa Majesté Hassan II, peu après l'éclatement de l'affaire Ben Barka, et que je devienne son médecin personnel en 1965, ainsi que de plusieurs membres de sa famille. Or, le général Oufkir était originaire du Tafilaletl où il me fit inviter. Là, reçu par les chérifs du Tafilalet, dans une ambiance à la fois particulièrement amicale et chaleureuse, l'un d'entre eux, très âgé, me demanda si j'étais parent du colonel Doury qu'il avait connu autrefois, en 1918, au Tafilalet. Après un moment d'hésitation, je lui répondis que j'étais son petit-fils. Aussitôt, les Marocains présents me dirent que, chez eux, j'étais doublement chez moi, et ils me firent alors l'éloge de mon grand-père dont ils avaient apprécié l'action bénéfique au Tafilalet en 1918, avec notamment l'installation d'un service médical et surtout l'introduction de la paix dans cette Région fabuleuse, au passé prestigieux, mais qui fut l'objet de tant de convoitises de la part des tribus nomades avoisinantes. Plus tard, résidant de temps à autre à Senlis, où ma femme avait sa maison familiale, je découvris le monument dit « A la Victoire et à la Paix », œuvre de Paul Landowski, grand prix de Rome de sculpture, inauguré par le maréchal Lyautey en 1924 à Casablanca, puis démonté et remonté à Senlis en 1961. Or, sur les quatre faces du socle de ce monument dédié aussi à l'amitié
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Le général Oufkir est né à Aïn Chaïr en 1920, (Aïn Chaïr est un petit village

chleuh situé à environ 125 km à l'est de Bou Denib).

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franco-marocaine représentant un cavalier marocain serrant la main d'un frère d'armes, un cavalier français, figure la relation des plus fameux faits d'armes auxquels participèrent durant la guerre de 1914-1918, les Français étroitement unis aux Marocains. Or, sur la face sud-ouest de ce monument, j'eus la surprise de lire la relation de ce combat de Gaouz du 9 août 1918, glorieux et magnifique fait d'armes couronné par « l'enlèvement du camp de la harka». signé: Lyautey. En 1974, j'étais professeur agrégé du Val de Grâce, chef de service à l'hôpital d'instruction des armées Bégin, le hasard encore, voulut que me fut adressé par un de mes collègues le professeur Kermarec, un malade âgé de 85 ans atteint d'une affection osseuse. Dès son arrivée dans mon bureau, ce patient me demanda si j'avais un lien de parenté avec le colonel Doury qui était son chef en 1918 commandant le Territoire de Bou Denib, et dont le Groupe mobile avait pacifié le Tafilalet à la fin de 1917. A ma réponse affirmative, il me précipita dans ses bras, les larmes aux yeux: il me dit qu'à l'époque, il faisait partie du Groupe mobile Doury, il avait 29 ans; il me parla de mon «brave grand-père» ; nous nous sommes liés ensuite d'une amitié très sincère et très profonde; il était algérien originaire de Constantine. De retour en Algérie, il m'adressa toute une série de documents et de photographies de l'époque, avec une relation du fameux combat de Gaouz du 9 août 1918. Tabti Abderhamane, car tel est son nom, officier interprète de 2ème classe du Groupe mobile Doury au Tafilalet participa à ce combat de Gaouz comme commandant de deux pelotons Maghzen; au cours de ce combat, il fit J'objet d'une élogieuse citation sur le rapport du capitaine Noël chef du service de renseignements du Territoire de Bou Denib, pour son action brillante lors de ce combat. Cette citation du 24 septembre 1918 porte la mention «ordre général n° 85» et elle est signée général Poeymirau.

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Enfin, en juin 1989, j'étais médecin général inspecteur, mais j'avais commencé ma carrière, à ma sortie du Val de Grâce comme médecin lieutenant médecin chef de la Compagnie méhariste du Tidikelt-Hoggar et de l'Assistance médico-sociale du Hoggar de 1954 à 1957. Lors de mon admission dans la deuxième section des officiers généraux en fin mars 1989, je fus sollicité pour présider l'Association « La Rahla-Amicale des Sahariens» ; cette élection à l'Amicale des Anciens Sahariens que je devais davantage à mon nom qu'avait illustré mon grand-père au Sahara et au Maroc, qu'à mes faibles mérites personnels au Sahara, me faisait renouer avec la carrière de mon grand-père qui fut durant quinze ans, de façon presque ininterrompue, liée à celle du futur maréchal Lyautey, de 1903 à 1918, dans les confins sud algéro-marocains puis au Maroc. Toutes ces raisons expliquent que je me sois attelé à l'aspect le moins connu de la carrière de Lyautey et à cet épisode que Lyautey et mon grand-père ont vécu, mais qui a été presque totalement occulté, que fut la première occupation du Tafilalet en 1917-1918.
Paul DOURY

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INTRODUCTION

Lorsque je fus appelé, en 1989, à présider l'Amicale des Sahariens «La Rahla », j'eus la surprise de constater que dans la bibliothèque de cette association, aucun ouvrage sur Lyautey ne figurait. C'est dire à quel point la carrière saharienne de Lyautey peut être, parfois, ignorée ou occultée. Certes, Lyautey est une des figures les plus prestigieuses de l'Empire colonial français de la fin du dix neuvième siècle et du début du vingtième siècle. Son œuvre coloniale sous la direction de Galliéni, au Tonkin d'abord, à Madagascar ensuite où il forgea et appliqua une véritable doctrine de pacification des Territoires coloniaux est bien connue et a suscité de nombreux travaux. Cette doctrine fit l'objet d'un ouvrage qui eut aussi, après son célèbre « Rôle social de l'officier », paru en 1891, un grand retentissement, intitulé « du rôle colonial de l'armée », paru en 1900: Lyautey y expose les principes qu'il avait appris à connaître et à apprécier du colonel Pennequin et du général Galliéni, et mis en œuvre au Tonkin puis à Madagascar, de 1894 à 1902. C'est la fameuse « organisation en marche », que Lyautey appliquera avec bonheur dans les confins algéro-marocains de 1903 à 1911, et surtout au Maroc à partir de 1912. C'est précisément cette partie marocaine de l'œuvre de Lyautey qui est la mieux connue de tous. Mais, Lyautey fut aussi saharien durant sept ans, de 1903 à 1911. Le désert saharien lui fit une profonde impression, comme y insiste André Le Révérend, dans son ouvrage intitulé « Lyautey écrivain ».

Nous verrons que la mission confiée à Lyautey en 1903, ne lui laissera pas beaucoup de loisirs, il n'aura guère l'occasion de savourer ce pays envoûtant, de silence, de chaleur et de couleurs, davantage propre à la méditation qu'à l'action. Il aura d'ailleurs l'œil fixé constamment vers l'ouest, c'est-à-dire vers cette frontière algéro-marocaine parcourue incessamment par des nomades turbulents et agressifs aussi bien marocains qu'algériens. Face à ce Maroc en effervescence, il oubliera le Sahara. Contrairement aux sahariens traditionnels, Lyautey ne sera guère porté à entreprendre des reconnaissances lointaines à travers le Sahara dont il avait théoriquement la responsabilité. Il laissera ce Sahara à ses subordonnés, en particulier au général Laperrine, qui a l' œil plutôt tourné vers le sud, vers Tombouctou. Quant à lui il se consacrera entièrement à la pacification des confins algéro-marocains, et plus tard, au « Maroc utile », c'est-à-dire à l'occidental. Il considérera alors le Tafilalet comme un « hors-d'œuvre» Lyautey fut en somme, même au Sahara, un saharien atypique, un saharien insolite. Lyautey fut très tôt séduit par l'Orient, dès son voyage d'études de deux mois en Algérie en 1878, peu après sa sortie de l'école d'état-major, puis, de nouveau en Algérie et au Sahara, avec son régiment du 2èmeHussards. « L'enthousiasme rend seul la vie possible et la lumière de l'Afrique ne donne-telle pas de charme au désert », écrit-il en partant en colonne. Mais, Lyautey fut un saharien déroutant. Nombreux sont les auteurs qui se sont risqués à brosser une biographie de ce personnage très complexe, aux multiples facettes. Que Lyautey qui se disait un «animal d'action », qui voulait « créer de la vie », puisse avoir été séduit par le Sahara où l'on est davantage contemplatif qu'actif, peut paraître en effet assez paradoxal. C'est oublier que Lyautey était précisément un personnage paradoxal, tout et son contraire.

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Catroux, qui l'a bien connu, a remarquablement brossé son portrait psychologique dans son ouvrage (<< Lyautey le marocain» p. 67): « Bien des fois, l'essai a été tenté... de tracer de Lyautey un portrait psychologique fidèle. Entreprise malaisée alors que la surabondante richesse de la matière décourage l'analyse et que sa diversité et ses aspects contradictoires déconcertent la synthèse... Comment fixer ce qui était aussi innombrable et varié que la vie elle-même, rendre les traits d'un homme tout en contrastes saisissants, habité par des démons familiers qui tantôt le dominaient et que tantôt il maîtrisait, impulsif et nerveux à ses heures autant qu'une femme fantasque, viril et constant dans les crises autant qu'un héros antique, à la fois spontané et réfléchi, imaginatif et lucide, romantique et classique, fantaisiste et méthodique, violent et mesuré, brusque et caressant, fébrile et pondéré, emporté et maître de soi, s'engouant et se déprenant, sensible à l'adulation et libre de vanité, autoritaire et tolérant, idéaliste et réaliste? Comment peindre sans risquer de la styliser cette dualité d'un être en qui vivaient simultanément la nostalgie du passé et le frémissement de l'esprit nouveau, qui était en même temps un personnage d'autrefois et un homme des temps modernes, un aristocrate par les goûts, les manières et l'éducation, et un démocrate avancé par le sens social, le respect de la dignité de l'homme et la foi en l'avenir de l'individu? Et aussi comment expliquer les raisons qui ont fait qu'à l'encontre du sort qui attend les âmes divisées par leur propre combat, Lyautey n'ait pas été frappé d'impuissance par le choc de ses tendances antagonistes, les unes issues de ses instincts profonds et les autres de sa souveraine raison? Comment expliquer qu'il ait pu demeurer un sage et s'élever au rang des très grands hommes d'Etat sans cesser d'être l'homme de ses instincts» ? (L.L.M. p. 67-68). Et Patrick Heidsieck prêtre et ami de Lyautey, qui fut son confident et avec qui il échangea une abondante correspondance, écrit (in «Lyautey et le médecin» Editions, Maroc médical, 1954, p. 97) : « Lyautey, dans cette époque de pleine transition au tournant même du monde moderne, est l'un 17

des plus éclairants modèles aussi bien de ce déchirement que de l'essai de synthèse. Traditionnel et non conformiste, artiste et passionné d'ordre, social et soucieux des hiérarchies authentiques..., partisan acharné de la «petite patrie» et imprégné d'un état d'âme mondial, amoureux du détail et passionné des ensembles, observateur précis et technicien des idées générales, ayant au dernier point le sens aigu de l'individuel, le respect de la personne et ne perdant jamais de vue le bien commun et les exigences du service de tous ». Lyautey ne pouvait se passer d'action: «je suis un animal d'action disait-il» ; on connaît sa devise: « la joie de l'âme est dans l'action ». Mais Lyautey pouvait être aussi un contemplatif. En 1905, à Beni Abbès, il assiste à la messe du père de Foucauld à laquelle assiste également mon grand-père qui commandait, à l'époque, la compagnie saharienne de Colomb: Lyautey raconte: « Devant cet autel qui n'était qu'une table de bois blanc, devant ces vêtements sacerdotaux d'étoffe grossière, ce crucifix et ces chandeliers d'étain, devant toute cette misère, mais aussi devant ce prêtre en extase offrant le sacrifice avec une ferveur qui emplissait le lieu de lumière et de foi, nous éprouvâmes tous une émotion religieuse, un sentiment de grandeur que nous n'avions jamais ressenti au même degré dans les cathédrales les plus somptueuses... » (LELM p. 101). Plus tard, en 1930, en Lorraine, sur la colline de Sion, devant les jeunes moines et futurs missionnaires, Lyautey, cité par Patrick Heidsieck, écrit: «... A côté de l'action, il y a la méditation. La vie ne serait qu'une folie incohérente si la spiritualité ne la réglait pas », et il ajoutait: « Sans des hommes comme vous, des hommes comme moi ne seraient rien... » (in Lyautey et le médecin, édition Maroc Médical Casablanca, 1954, p. 101). On comprend dès lors comment Lyautey put être un saharien contemplatif à ses heures et « l'animal d'action» qui fit le Maroc moderne.

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Première partie

LE SAHARIEN FASCINÉ PAR LE DÉSERT

Chapitre 1 L'initiatique

En 1878, quelques années après sa sortie de l'Ecole d'Etat Major, Lyautey part faire un voyage d'études en Algérie, à l'invitation d'un de ses amis le lieutenant Keller. Lyautey est d'emblée fasciné par l'Algérie, «pays de lumière », et surtout par le Sahara. Biskra l'enthousiasme: «journée magique; impossible de fermer les yeux sans voir de la lumière, du ciel bleu: merveilles sur merveilles! Rien de ce qu'on nous avait promis n'est exagéré... c'est la grande voie de Touggourt et des oasis; aussi les caravanes commencent... puis tout à coup, les montagnes s'élèvent et se resserrent, le soleil prend un éclat nouveau, tout cela s'illumine et devient rose... Puis tout à coup, à un détour, la muraille rouge craque et se fend: une porte immense, une bouffée de chaleur; de 0° on passe à 30° ; on franchit la passe, la vue s'élargit, un monde nouveau, l'Afrique l'Afrique! Mille palmiers entassés, les tons éclatants, le village arabe d'El Kantara en feu, toute la population au soleil, un immense plateau de sable brûlé, barré par des blocs de marbre rose, les cimes de l'Aurès, un horizon dentelé bleu... et du rouge, du rose, du bleu, tout cela aveuglant, éblouissant nous frémissons; je ne sais s'il y a au monde une transition plus brusque et grandiose d'un monde à l'autre. Arrivée à Biskra au clair de lune dans l'enivrant parfum des acacias en fleurs, entre les palmiers. Quelle féerie! Il n'y a qu'à se laisser vivre dans ce pays délicieux « écritil dans son journal» (in L.I. p. 52).

... A cheval, lever de soleil, montagnes bleues et déserts de pourpre, au galop sur le sable d'or, vive la vie» ! ... (in. L. I. p. 53). ... « L'oued Biskra, coucher de soleil, magie: le désert, les montagnes en flammes, les caravanes couvrant la plaine de leurs tentes pour la nuit, les chameaux couchés... Magie! Magie! (L.I. p. 53). Revenu en France après deux mois de séjour, Lyautey est affecté dans des garnisons métropolitaines où il mène une vie sans grand intérêt semble-t-il.
er Le 1 août 1880, il est lieutenant au 2èmeHussards, qui part

deux mois plus tard pour l'Afrique. A Orléansville, il se met à apprendre l'arabe; il s'intéresse aux choses et aux gens qui l'entourent; il va au «Bureau arabe» visite les grands chefs arabes du voisinage. Dans une lettre du 14 décembre 1880, il écrit à son père: « ... toute cette aridité est noyée dans de telles couleurs, les premiers plans sont si roses, si pourpres, si dorés, les seconds si violets ou si bleus, et tout cet arc-en-ciel est dans un état de changement et de transposition si fréquent que c'est une féerie de chaque instant qui vaut, à mon sens, tous les beaux mais ternes paysages de notre Europe à ciel gris. Quels couchers, quels levers du soleil! C'est à crier d'admiration: je ne trouve aucun, absolument aucun terme pour rendre ces incendies... » (in: L. I. p. 75-76). Le 20 mai 1881, il écrit encore à son père: « Hurrah! voilà le soleil, le roi-soleil, le Dieu soleil, il a repris possession de sa bonne terre d'Afrique, et moi je m'y baigne, je m'en imprègne; 30° à l'ombre, mes camarades râlent et je jubile... Mon Dieu que j'aime la chaleur... ! (in L.I. p. 97). Le 4 septembre 1882, il écrit encore à son père: «... Hosannah! La revoilà mon Afrique! c'est le désert! le désert, que je revois après quatre ans, toujours fauve, sans bornes, toujours terrible et anéantissant; le soleil s'élève dans un ciel en désordre... le grand maître triomphe, le soleil roi du désert, le ciel se dégage et il n'y a plus rien entre ses rayons ardents et l'immense plaine 22

sans aucune borne visible, toute embrasée et nue, sans un buisson, sans un arbre, sans un accident quelconque qui repose l'œil une seconde et puisse rappeler le fini... Longue marche dans le désert, la mer de feu, une chaleur suffocante... » in L.I. p. 126). Dans une autre lettre à son père du 7 septembre 1882, il écrit de Teniet el Haad : « ... Féerie de ce pays des transitions si brutales! la lune crève les nuages, le ciel s'allume et le désert s'inonde instantanément de lumière blonde: c'est aussi subit que le haussement du lustre de l'Opéra... c'est fantastique, et le désert sous cette mystérieuse brume lumineuse est enivrant et effrayant. .. le désert est d'or, de pourpre, violet foncé, le ciel bleu a toujours des dessous vermillon où se joue le soleil... » (L.I. p. 136-137).

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Chapitre 2 La passion

Ainsi, l'Afrique, l'Algérie et surtout le désert, attirèrent Lyautey par la lumière, la chaleur les couleurs contrastant avec la monotonie, le dénuement, Je silence, l' immobil ité, « plateau navrant, rocailleux, desséché, mais tout cela supérieurement éclairé par un admirable soleil levant qui dore, argente, ombre, dessine le tout sur un ciel bleu de lapis» (in: L.E. p. 66). Mais, toujours, chez Lyautey, la contradiction n'est pas loin; la fascination laisse vite place à l'angoisse, voire à l'aversion et même à la terreur « ... désert toujours terrible et anéantissant... enivrant et effrayant ». En 1905, en tournée dans le sud-oranais, Lyautey, dans une lettre à sa sœur du 22 février montre les multiples facettes de sa personnalité que nous avons déjà soulignées: la soif d'action et la fascination pour le désert, mais aussi les moments de dépression dans «ce désert d'une grandeur et d'une tristesse incomparables»: «Vraiment quand, parti le matin au jour, après avoir fait son paquetage, on s'arrête une heure pour déjeuner en plein désert et qu'on arrive à la nuit à l'étape, tente ou caravansérail, où il faut tout organiser, se laver, recevoir les gens venus au devant de vous, recevoir et lire les rapports, donner des ordres, ne pas cesser d'être le chef, tâcher de ne rien oublier au passage concernant la Région où l'on ne reviendra peut-être plus, avoir l'œil et l'esprit à tout, dicter, et puis recommencer le lendemain, il n'y a plus à caser une lettre et on est rendu. Je me suis cependant admirablement porté et ce voyage a été une vraie détente ». (L.S.O. p. 171-] 72). Et Lyautey raconte à sa sœur, sa vie au jour le jour au cours de cette tournée dans l'extrême sud-oranais de l'époque: « 19

janvier, en chemin de fer de Sefra à Ounif, 20, 21, 22, à Ounif; 23, départ à l'aube, déjeuner dans la délicieuse oasis de Fendi assise sur un barrage sous les palmiers, froid de chien, temps gris, couché à Ksar el Azoudj dans un bordj vide, ancien poste, merveilleusement planté à pic sur la Zousfana ; 24, déjeuné à Hassi el Mir, autre bordj abandonné... 25, déjeuné sur le champ de bataille d'El Moungar, très émouvant... soleil éclatant. Couché à Taghit, emplacement merveilleux, vrai décor d'opéra, le ksar et le poste juchés féodalement sur une butte entre la falaise et la dune, le couloir rempli de palmiers. 26... l'aprèsmidi, route le long du chapelet d'oasis exquises. 27, longue étape j usqu' à Igli, très dure dans un long couloir entre la falaise à l'ouest et la lisière du Grand Erg à l'est, la mer des dunes qui est le « Sahara », spectacle incomparable mais déprimant au bout de quelques heures... A Igli, poste abandonné aujourd'hui, mais qui fut important et très étrange, car bâti sur un piédestal de rochers, il a absolument la silhouette de l'Acropole, et au coucher du soleil, dans cette éclatante lumière, l'illusion est complète; couché dans ces ruines sous une lune radieuse et glaciale. 28, déjeuné à la charmante oasis de Mazzer où nous attendait un peloton de méharistes... cette troupe est fantastique et évoque Bonaparte et les pyramides. Couché à Beni Abbès, belle oasis, au pied d'une falaise sur laquelle sont construits le poste et le bureau arabe, paysage d'Egypte. Du haut du poste, un horizon il1imité, en feu, la Saoura coulant au pied, scintillante de lumière, la grande île de palmiers, j'ai là, sur la terrasse du poste une heure incomparable. Agréable réunion d'officiers; j'ai vu le père de Foucauld dont je t'ai parlé, 29, séjour à Beni Abbès. Beaucoup d'affaires, beaucoup d'écritures, messe du père de Foucauld, mes débuts à méhari, gros sirocco... » (L.S.O. p. 172 - 173). Lyautey est de retour à Aïn Sefra le 8 février, après être repassé par Taghit, Béchar, et Beni Ounif après avoir parcouru à cheval les chantiers de chemin de fer jusqu'à Ben Zireg.

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Plus tard, Lyautey est en tournée dans la Région d'El Abiod Sidi cheikh, dans le sud oranais ; là encore, il est saisi par la beauté envoûtante et fascinante du désert. e' est encore à sa sœur qu'il raconte ses impressions, dans cinq lettres qui ont été publiées après sa mort en 1937 : « ... Je ne me doutais vraiment pas, en entreprenant cette tournée dans l'est de mon commandement (cette lettre est du 14 juin 1905, et Lyautey est, depuis 1903, commandant du Territoire d'Aïn Sefra dans le sud oranais, après ses séjours au Tonkin et à Madagascar), toute de service et qu'il fallait que je fisse depuis longtemps, qu'elle tournerait à la féerie et serait un des plus beaux voyages que j'ai jamais fait et que je doive faire. Je ne me console pas de n'y avoir pas l'un de vous et un peintre, car c'est l'orgie des couleurs. Nous sommes, sans répit, en plein Fromentin, Decamps, Guillaumet ; la féodalité arabe a gardé ici sa splendeur et son intégrité, et je ne croyais pas que cela existât encore avec une telle vie, une telle couleur. Et puis il y a des années qu'un grand chef n'a pas passé par ici, voyageant en grand chef avec les goûts de décor, de commandement dont je ne me défends pas et que partage mon entourage très choisi. Je suis ici avec les plus grands seigneurs de toute l'Algérie, peut-être de toute l'Afrique, les Oulad Sidi Cheikh et je tâche de l'être autant qu'eux, ce que trop de gens d'ici, même militaires, ne savent plus comprendre. Au grand dîner que m'offrit à Géryville le bachagha Si Eddin, j'eus avec lui, après le repas, un long entretien « seul à seul ». Au cours de l'entretien, il me dit, me faisant beaucoup d'honneur: « ... tu es fils de chef; j'ai demandé à un officier ce qu'était le sabre que tu as à ta selle et qui n'est pas comme les autres, et il m'a dit que c'est celui de ton grand-père, qui était général, et qui avait fait la guerre avec Napoléon; voilà les hommes par qui nous aimons à être commandés ». Le 16 juin, il est Il heures... «nous entrons dans l'oued Gouleta tout verdoyant et fleuri, et c'est un enchantement au sortir des ocres et des roses uniformes. Jamais je n'ai vu tant de lauriers roses, ni si fleuris: le bouquet d'arbres sous lequel nous déjeunons, vrai cabinet de verdure, est tellement piqué de fleurs 27

qu'on le dirait préparé exprès pour une procession... A 3 heures et demie, nous arrivons à Arba Foukani et Arba Tahtani, deux ksour habités par un petite confédération indépendante des Ouled Sidi Cheikh... tentes préparées, tapis accumulés, arc de triomphe de verdure. Ils sont bien jolis les deux ksour, à pic sur la berge rocheuse de l'Oued, dominant les palmiers aux reflets d'argent... et le grand écran des montagnes aux ombres profondes et douces, c'est la grande féerie. 17juin, aujourd'hui, à El Abiod Sidi Cheikh, on a soigné ses tenues, astiqué ses harnachements, fourbi ses armes, pour faire une entrée reluisante dans cette petite La Mecque de l'Algérie. La matinée est exquise, lumineuse et fraîche; à mi chemin, vers 9 heures, l'on franchit le dernier rideau de montagnes et, à nos pieds, c'est tout le Sahara. Halte, pied à terre, cartes déployées et orientation. Par-delà l'horizon embrasé, nous repérons la direction du M'zab, puis celle de Goléah, puis celle de Timmimoun et enfin au sud-ouest celle de Benoud par où nos caravanes annuelles gagnent le grand Erg. Dans cette immensité, j'ai actuellement une trentaine de méhara qui patrouillent, battant le sable, se reliant à ceux qu'envoient les oasis, faisant l'exploration, flairant les rezzous en quête de mauvais coups sur cette mer de sable et de feu... Ce soir nous dînons sur la terrasse du bureau arabe. C'est d'une grandeur, d'une tristesse incomparables; quelle nuit! Les douze koubas étincellent comme une constellation, quelques feux piquent les murs sombres des ksour le désert dort... Et l'on est ici en plein Islam sans une fausse note, à mille lieux de tout, à un degré d'isolement dans le temps, dans l'espace que je n'ai jamais éprouvé à un tel point... 18 au soir, quitté El Abiod à 3 heures après midi pour arriver ici à la nuit. C'était la première journée chaude. Nous sommes en plein «Eté dans le Sahara» de Fromentin; la sensation de l'écrasement sous la chaleur et la lumière... le bivouac approche; il est 7 heures et c'est incomparable. Nous débouchons d'une gorge; les parois rouges, frangées au pied de lauriers roses et de jujubiers, encadrent notre groupe.

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Les grandes ombres chaudes nous enveloppent et, en nous retournant sur nos selles, nous avons le même cri devant la splendeur de l'heure et du spectacle. Le tableau est composé comme un Delacroix... 19 juin... Ouarka est un des sites les plus curieux du sud oranais : deux petits lacs communiquants entourés de quelques palmiers, nichés dans un cratère de volcan. Les gorges qui y accèdent expriment tous les cataclysmes préhistoriques, roches métalliques, gisements de cuivre vert, amas de scories, avec des colorations extravagantes, des tons pâles, changeants, irisés, toute une orfèvrerie modern style. Les formes ne sont pas moins étranges, et pendant une heure nous défilons dans ce chaos avec des sensations de féerie, de décor wagnérien... 21 juin, j'y suis resté deux jours... Certes, j'y serais bien resté huit jours, mais il a fallu revenir ici à Aïn Sefra et y retrouver hélas, le monceau de papiers et de tracas... » (L.S.O. p. 197 - 209).

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Deuxième partie

LE SAHARIEN PRAGMATIQUE

Chapitre 1 Lyautey et la frontière marocaine

En décembre 1882, Lyautey doit quitter le Sahara et l'Algérie. Il ne sait pas, alors, qu'il n'y reviendra que vingt ans plus tard! Chasseurs, dans les Vosges; il Il est d'abord affecté au 4ème est promu capitaine. Dès lors, il va se morfondre dans diverses unités de France métropolitaine. Il va mener pendant douze ans une vie de garnison sans grand intérêt, doublée d'une vie mondaine. Il fréquente les salons à la mode, les milieux littéraires; il s'intéresse à la politique; mais le monarchiste convaincu qu' iI a toujours été jusqu'ici, se rallie à la République, après un entretien lors d'une audience privée avec le pape Léon XIII, à l'occasion d'un voyage d'études en Italie. C'est au cours de cette période, que sa réflexion sur la vie militaire, le condu it à écrire, en 1891, à l'instigation d'Eugène Albert de Vogüé, écrivain en vogue, avec qui ils' était lié d'une profonde amitié, son article « du rôle social de l'officier dans le service universel », publié dans la prestigieuse Revue des deux Mondes, qui aura un retentissement considérable «dans le monde de la pensée, et dans la grande presse comme dans les milieux littéraires », ainsi que l'écrit le général Weygand, dans la préface de l'édition posthume de cet article parue en 1935, sous la forme d'un petit livre « Le rôle social de l'officier ». En 1884, un tournant capital dans la vie de Lyautey va survenir avec son affectation au Tonkin sous les ordres de Gallieni qu'il suivra à Madagascar. C'est là qu'il expérimentera avec un plein succès sa fameuse méthode de « pacification en

tache d'huile », qu'il développera plus tard avec de remarquables résultats dans le sud oranais et surtout au Maroc. C'est le début de la période de plein épanouissement où il va pouvoir, selon sa formule « créer de la vie », en évitant (ce qui pourrait passer pour un paradoxe chez un militaire), d'utiliser la force, à laquelle il cherchera à faire jouer un rôle de dissuasion, chaque fois qu'il le pourra. Après ces deux séjours coloniaux qui ont tant enrichi son expérience, le revoilà en France métropolitaine, mais pour une courte période. Lyautey est colonel, nommé commandant du 14ème régiment de Hussards à Alençon en juillet 1902; mais il ne rejoint son affectation qu'en octobre; il y mène une vie monotone pour laquelle il ne se sent aucun goût, comme il l'a écrit à son ami Paul Desjardins le 14 août 1903 : « ... je me ronge d'inemploi. Dans cette petite ville morte, où pas une idée n'est échangée, sans compagnons, je me bats les flancs en pure perte. Le commandement d'un pauvre petit régiment occupe à peine quelques heures par jour, et, le reste du temps, je tourne comme un ours en cage, implorant de la lumière, de l'activité, une œuvre à faire, un aliment quelconque à tout ce que je sens bouillonner en moi de sève, de jeunesse encore, de soif d'action directe, concrète, précise... Qui m'ouvrira cette prison? » (in:
L. L p. 23 1).

Sa réussite exemplaire récente dans la pacification de Madagascar, et quelques années auparavant dans le nord Tonkin, à la frontière de Chine, ont valu à Lyautey une solide et flatteuse réputation dans les milieux du « parti colonial» à la chambre des députés et au gouvernement, qui lui «ouvriront cette prison! » Bientôt, en effet, Lyautey va retrouver )' Afrique et le Sahara, dès la fin de l'année 1903. Depuis plusieurs décennies, il règne dans la Région des confins algéro-marocains une grande anarchie. Le traité de 34