Ma grand-mère cannibale

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Un témoignage captivant basé sur l'histoire vraie de la ruée vers l'Ouest !
1846. La famille Graves a construit de ses mains une petite ferme dans l'Illinois sur des terres attribuées à Franklin Graves pour services rendus dans l'armée. Franklin et Elisabeth ont cinq filles et trois garçons, un gros chien, Alexandre, et un chat, Icare. Ces gens ordinaires aux goûts ordinaires vont devenir des héros dont l'histoire est encore enseignée dans les écoles américaines. Car cette année-là, tout devient extraordinaire. Des milliers de chariots, le plus souvent tirés par des bœufs, se lancent sur une piste à peine balisée par les pionniers. C'est la ruée vers l'Ouest.
La famille Graves est intégrée au convoi des Donner qui tente un raccourci à travers le grand Lac Salé. Les bêtes deviennent folles de soif. Des migrants perdent leurs chariots, donc tous leurs biens. Lorsqu'ils atteignent la Sierra Nevada, la neige tombe avec un mois d'avance jusqu'à atteindre la hauteur incroyable de 10 mètres. Il n'y a pas de gibier. On mange les bœufs, puis on fait bouillir le cuir des attelages. On mange les livres, les chiens, les souris qui s'aventurent près du campement.
Franklin Graves décide d'aller chercher du secours en Californie. Quinze personnes parmi les plus valides, dont ses deux filles Sarah et Mary Ann et le mari de Sarah l'accompagnent. Le groupe est appelé Forlorn Hope, la patrouille sacrifiée ou l'aventure désespérée.
Le jour de Noël, un terrible blizzard les enveloppe. Franklin Graves se sent mourir. Il appelle ses filles et leur demande l'impensable : " mangez-moi... ". Il faut braver le plus inviolable des tabous, vivre pour chercher du secours en Californie, sauver ceux qui sont restés près du lac !



Publié le : mercredi 7 mai 2014
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782810413423
Nombre de pages : 179
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4eme couverture
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Merci à
Edwin, Christine, William et Warren ASHWORTH
Michel, Béatrice et Caroline OUELDJOUDI

et aussi à
Patricia ALBERS
Jean-Yves DURAND
Jean-Paul GIBIAT †

Avertissement de l’auteur


Ce récit est avant tout destiné à mes enfants et petits-enfants afin qu’ils sachent d’où ils viennent. À la rigueur historique, à laquelle j’ai décidé de ne pas me soumettre aveuglément, j’ai préféré le récit des aventures de personnes ordinaires conduites à des situations extraordinaires par le démon de l’aventure et une météo capricieuse. Je tiens à préciser également que Mary Ann n’est pas ma grand-mère mais mon arrière-grand-mère. Il s’est agi de simplifier le titre ! Si vous désirez approfondir le sujet, à condition de maîtriser la langue anglaise, des centaines de livres, des milliers de sites Internet fourniront tout ce qu’il faut savoir sur le « Donner Party » (le convoi de George Donner). Toutefois, quelques sites en français viennent de se créer.

 

Gabriel Morón

Gabriel Morón

 

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Préface


J’ai hérité d’une petite montre de gousset, de celles qu’on glissait dans la poche ou qu’on portait en sautoir, autour du cou. Elle appartenait à mon arrière-grand-mère, Mary Ann Graves. Le remontoir et le monogramme qui orne le couvercle du cadran sont en or. Le boîtier, patiné par l’usure, ne laisse voir aucune trace de choc, ni encoche ni éraflure, rien qui puisse évoquer les tribulations vécues par mon aïeule, née dans une ferme de l’Illinois en 1827.

Je suis entrée en possession de cette montre à vingt-six ans, lors de mon premier voyage aux États-Unis. La sœur cadette de mon père, établie en Californie, m’a alors confié cette relique ainsi que des documents manuscrits provenant de cette arrière-grand-mère. Je me retrouvais ainsi dépositaire d’une histoire dont j’ignorais tout avant de rencontrer la branche américaine de ma famille. Une histoire jalonnée de fantômes.

Le fantôme le plus troublant, dans un premier temps, était celui de mon père ; un homme auquel je devais la vie sans qu’il se fût jamais soucié de la mienne. Sa sœur cadette était l’une des rares personnes qui pût m’assurer de son existence. Mon père s’appelait Jim Bequette et il était le petit-fils de Mary Ann Graves. Sa famille descendait d’émigrants français qui avaient fait le coup de feu lors de la guerre d’Indépendance.

Ce Jim devait avoir fière allure, en uniforme et gants blancs, sur le pont du destroyer américain venu mouiller au large du Croisic, en 1919. Officier de marine de l’US Navy, il avait charmé une jeune femme en convalescence sur les côtes bretonnes après qu’elle avait manqué succomber à la grippe espagnole. La romance eut lieu, mais ma mère dut patienter sept ans avant de rejoindre ce fiancé d’Amérique, les États-Unis refusant d’accorder un visa à une Française qui avait servi dans des hôpitaux de la Croix-Rouge et contracté la tuberculose.

Le mariage fut célébré en 1925 à Philadelphie. Seules la mère et la sœur de la mariée firent le déplacement, son père ayant décidé qu’il ne cautionnerait pas cette union avec un « sauvage ». Il avait prévu le pire, et le pire arriva. Jim, victime de crises d’asthme, dut quitter la marine et s’improvisa broker en 1929. Une décision plus que malheureuse à la veille du krach boursier ! Réduit à vivre de l’argent de ses proches, le fringant lieutenant de vaisseau devint rapidement alcoolique. Comme les innombrables victimes de la prohibition, il but en secret du « gin de baignoire ». Pour tenter de le soustraire aux relations néfastes qu’il entretenait avec une bande de buveurs impénitents, ma mère décida de rentrer en France, et il accepta de la suivre. Ils louèrent un appartement, mais ses addictions prirent le dessus. Il disparut un jour, et la police le retrouva, fumant de l’opium, sur un bateau chinois au large de Marseille ! Fruit d’un instant d’inattention, je naquis en 1933. Loin de souder le couple, cette naissance donna le signal de la rupture. Mon père déserta le foyer conjugal pour rentrer aux États-Unis. J’allais grandir à Paris chez mes grands-parents, loin de mes racines américaines, devant un fauteuil inoccupé qui aurait dû être celui de Jim et dans un lourd climat de ressentiment.

Mon père était donc un fantôme qu’il était interdit d’évoquer mais qui hantait la famille. J’appris plus tard qu’il écrivait chaque mois une lettre aussi impersonnelle qu’un bulletin météo à ma mère, celle-ci lui répondant avec la même assiduité mais sans plus de sentiment… On ne m’a jamais laissé croire à son retour, et d’ailleurs il ne revint pas.

À Paris, toute photo de mon père était bannie. Je n’ai découvert sa silhouette qu’en feuilletant l’album de famille de la tante américaine qui m’avait confié la montre de Mary Ann. Il paraissait sympathique, corpulent mais sportif. Il était fou de golf, et ce sport lui avait permis de payer ses études. Il se vantait d’être membre du club très fermé du « trou en un ». Il avait en effet expédié sa balle, un jour miraculeux, directement à son but, évitant ainsi les deux ou trois coups intermédiaires. Dans une revue spécialisée, The American Golfer, sauvée d’une vingtaine de déménagements, j’ai découvert un article signé de lui et daté de 1924, décrivant son tour du monde des terrains les plus insolites : Trinidad, Zanzibar, Le Cap, Gibraltar mais surtout Le Caire. Il avait entendu dire qu’il pourrait jouer au pied des pyramides. À défaut de gazon, il décida que la pyramide de Kheops serait un tee à sa mesure. Sans aucune permission, mais sous l’œil étonné et bienveillant des gardiens, il gravit la pyramide, et du sommet il envoya quelques balles jusque dans la cour du palais d’hiver de l’ex-vice-roi d’Égypte. La photo de l’exploit, probablement jamais réitéré, fit le tour du monde.

Pour l’entourage maternel, ces hauts faits n’amélioraient en rien son image. Il avait tout d’un épouvantail capable de mettre les bourgeois en déroute. Il avait de plus un flair sans égal pour échouer dans ses entreprises. Non content d’avoir fait faillite dans le krach de 1929, il avait ensuite décliné un poste charitablement offert par un ami de la famille, Louis Renault, qui lui proposait de prendre la direction d’un réseau de pompes à essence. Puis il refusa d’importer en Europe un produit qu’il jugeait « imbécile », le chewing-gum (dix ans plus tard, à la Libération, les GI s’en chargeraient avec le succès que l’on sait…). Jim Bequette avait fini par barouder au Mexique, logeant dans une roulotte, et troquant le gibier qu’il chassait dans la sierra contre du sel et de la farine. Bref, un type infréquentable aux yeux des miens et de sa propre famille.

Il n’empêche, j’avais dû hériter quelques gènes de ce coureur des bois. Adolescente, dans le quartier parisien de la plaine Monceau où les jeunes filles ressemblaient à des pensionnaires de couvent, je portais des blousons glanés dans les surplus des stocks de l’armée américaine. Ce qui faisait glapir ma grand-mère : « Nous ne sommes pas chez les Zoulous ! » À quoi je répliquais invariablement : « Quel dommage ! » Ironie du sort : depuis, je suis allée chez les Zoulous, et je m’y suis sentie chez moi…

Quand la montre de gousset m’échut, le bien le plus précieux qu’avait possédé Mary Ann Graves dans sa jeunesse, j’étais plus intriguée qu’émue. Un silence gêné entourait le souvenir de cette femme. C’était la grand-mère de mon père, et peut-être était-elle responsable de tous nos malheurs.

Or, la chronique de Visalia, en Californie, berceau de ma famille paternelle, a dressé un portrait flatteur d’une femme courageuse et dévouée. Elle fut la première maîtresse d’école à enseigner à San Jose, capitale du comté de Santa Clara. Un sacerdoce sur un territoire qui venait de se libérer de la tutelle mexicaine et que la ruée vers l’or allait peupler d’escrocs, de forbans et de miséreux.

Ses états de service auraient pu suffire à faire passer Mary Ann Graves à la postérité, mais c’est un lourd secret qui s’en est chargé. Un secret dont l’aveu lui avait coûté bien des larmes et des remords. Un secret de Polichinelle pour les Américains, mais pas pour moi qui en ignorais tout. Aux États-Unis, c’était devenu un fait légendaire, un épisode mythique de la conquête de l’Ouest enseigné dans les écoles, un inépuisable sujet d’études, de romans, de pièces de théâtre, de films et même de livres de cuisine… On érigea, en 1918, un monument à la mémoire de celles et de ceux qui en avaient été les martyrs et les héros. Un jour, je découvris ce secret, et leur histoire.

Durant l’hiver 1846, un convoi de pionniers se retrouva bloqué sur les hauteurs de la sierra Nevada et ils furent décimés par le froid et la faim. Mon arrière-grand-mère survécut à ce cauchemar qu’on appela le « Donner Party », du nom du chef du convoi élu par les pionniers. L’odyssée du Donner Party, littéralement le « convoi de Donner », est devenue si célèbre que le terme est entré dans le langage commun. Je l’ai constaté un jour en parcourant un journal qui qualifiait une course cycliste de « Donner Party », soit l’équivalent de notre « Enfer du Nord » : un calvaire, une épopée dantesque, bref, une épreuve inhumaine.

Du jour où j’ai pris connaissance des événements de l’hiver 1846, la montre s’est mise à peser au creux de ma main d’un poids différent. Elle avait acquis une densité particulière, comme lestée par le regard d’une jeune fille de dix-neuf ans qui avait dû la consulter cent fois en croyant sa dernière heure venue…

En réalité, il est vraisemblable qu’elle n’a même pas eu la force d’en remonter le mécanisme. Ni la force ni la pensée. À quoi sert de suivre la course des aiguilles quand on marche vers la mort ? Peut-être n’avait-elle fait que serrer la montre entre ses doigts raidis par le froid, la pressant comme s’il s’était agi d’une médaille sainte ou d’un talisman. Du moins, est-ce ainsi que j’ai fini par me représenter les choses.

La petite montre s’est finalement arrêtée, insensible aux sollicitations des meilleurs horlogers suisses. Le cœur de Mary Ann, lui, s’est arrêté de battre un jour de printemps 1891 à Trever, où elle vivait. Elle avait soixante-quatre ans, et le Visalia Times lui rendit cet hommage : « Une femme d’une volonté et d’une énergie indomptables, toujours prête à aider les autres » et qui avait su, malgré les épreuves, « garder son âme d’enfant ».

PRINTEMPS



CHAPITRE 1

La petite maison dans la forêt


Au début de l’année 1846, l’hiver s’attarde en Illinois. La neige a commencé à fondre sur la prairie, la faisant ressembler au pelage d’un dalmatien géant. Des taches blanches sur fond d’herbe noire ou l’inverse ? Quelques crocus pointent leur ogive blanche, compensant leur banalité par leur abondance. Des crocus safran, ou même rayés de bleu, ce serait tout de même plus gai. Il suffirait d’acheter quelques bulbes. Mais quelle futilité quand l’argent manque ! Et la famille Graves, qui habite ici, aurait-elle même plaisir à les voir fleurir alors que leur seul objectif est juste de survivre ? Et qu’il faut nourrir neuf enfants dans cette région qu’ils espéraient hospitalière ?

Qui sont les Graves ? Elizabeth et son mari Franklin, et six filles et trois garçons : Sarah, Mary Ann, William, Eleanor, Lovina, Nancy, Jonathan, Franklin junior et la dernière, Elizabeth, qui n’a que quelques mois. Melissa, la première-née, est morte à la naissance. En ce temps-là, les familles nombreuses étaient monnaie courante, mais la monnaie, justement, était ce qui manquait cruellement.

Franklin est né en 1789 dans l’État du Vermont, ses parents ont ensuite déménagé dans l’Indiana, où il fera la connaissance d’Elizabeth, qu’il épousera en 1820. Il a ensuite parcouru tout l’Est américain en quête d’un lieu qui lui plaise. Ses demi-frères vivent en Illinois et il décide vers 1831 de les rejoindre, accompagné de sa femme et de leurs trois enfants. Il paraît que dans cette vallée la nature est généreuse.

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