Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Madagascar île meurtrie

De
292 pages
Ces chroniques, tirées des lettres envoyées par l'auteur à sa famille, relatent la campagne de Madagascar de 1947 pour mater la révolte autochtone. L'auteur, ancien officier des Tirailleurs, loin de n'évoquer que des faits militaires, livre ses impressions et sentiments sur ce territoire et sur sa population. Décrivant les beautés de cette nature sauvage et faisant revivre les dures conditions de vie de ses habitants, Pierre Bouchet de Fareins fait aussi part de ses réflexions sur les relations que la Métropole entretient avec l'île.
Voir plus Voir moins

Pierre et Serge
MADAGASCAR,
Bouchet de ÎLE MEURTRIE Mémoires Mémoires Fareinsee du XX siècledu XXdu XXdu XXdu XXdu XXdu XXdu XXdu XX siècle
« J’ai beaucoup aimé Madagascar », confi ait peu
avant sa mort le colonel Pierre Bouchet de Fareins (1908-
2000). Ancien offi cier de Tirailleurs, il évoquait très
rarement ses campagnes, le devoir accompli ne prêtant
pas à commentaires selon lui. Son évocation de la Grande
Île renvoyait à la révolte des « favals » et à sa répression
par l’armée française, qu’il vécut comme capitaine.
Ce soldat, observateur avisé doublé d’un écrivain
talentueux, laissa un manuscrit singulier, où transparaît
son attachement au territoire et à la population malgache,
par-delà les visées de sa mission. Dans ses « impressions
de campagne », il entraîne le lecteur, tour à tour sur les
pistes, en forêt vierge, sur les Hauts-Plateaux, aux bords
du fl euve Mangoro… Décrivant les beautés de cette nature
sauvage, sa faune, sa fl ore, ses richesses inexploitées ;
nous faisant revivre les dures conditions de vie de ses
hommes, à qui il voue tout à la fois admiration et affection, MADAGASCAR, sentiments pudiquement masqués derrière l’autorité du
chef qui percent dans d’émouvants portraits. ÎLE MEURTRIEEn parallèle, ce chroniqueur en galons déplore que la
Métropole ne se soucie pas plus de l’île que des diffi cultés Impressions de campagne d’un capitaine 1947-1949
qu’y rencontrent ses habitants ou que des prouesses
réalisées par son unité – laquelle, en un semestre, rétablit
calme et sécurité sur le diffi cile secteur oriental.
Photo de couverture
Préface de En haut : Maroampongo, 2 août 1947 : le chef rebelle Razafi ndrabé a réussi
à s’enfuir… L’auteur et ses tirailleurs reprennent leur marche après avoir Claude Vigoureux
incendié son P.C.
En bas : L’auteur et les porteurs, en colonne vers Anosibé.
ISBN : 978-2-343-01805-8
30 €
Pierre et Serge
MADAGASCAR, ÎLE MEURTRIE
Impressions de campagne d’un capitaine 1947-1949
Bouchet de Fareins





MADAGASCAR,
ÎLE MEURTRIE
Impressions de voyage d’un officier
e e du 2 Bataillon de Marche du 5 Régiment de
Tirailleurs Marocains (1947-1949)

eMémoires du XX siècle


Déjà parus


Jacques SOYER, Sable chaud. Souvenirs d’un officier
méhariste (1946-1959), 2013.
Edith MAYER CORD, L’éducation d’un enfant caché,
2013.
Michelle SALOMON-DURAND, De Verdun à Auschwitz,
L’histoire de mon père André Raben Salomon (1898-1944),
2013.
Robert du Bourg de BOZAS, Lettres de voyage. Avant-propos
et notes de Claude Guillemot, 2013.
Marion BÉNECH, Un médecin hygiéniste déporté à
Mauthausen. Portrait de Jean Bénech, 2013.
Larissa CAIN, Helena retrouvée. Récits polonais, 2013.
Lucien MURAT, Carnets de guerre et correspondances 1914 –
1918. Documents présentés et annotés par Françoise FIGUS,
2012.
Zysla BELLIAT-MORGENSZTERN, La photographie,
Pithiviers, 1941. La mémoire de mon père, 2012.
Serge BOUCHET de FAREINS, De l’Ain au Danube,
reTémoignages de vétérans de la 1 Armée Française (1944–
1945), 2012.
Gabriel BALIQUE, Saisons de guerre, Notes d’un combattant
de la Grande Guerre, 2012.
Jean DUCLOS, Notes de campagne 1914 – 1916 suivies d’un
épilogue (1917 – 1925) et commentées par son fils, Louis-Jean
Duclos Collectif-Artois 1914/1915, 2012.
Odette ABADI, Terre de détresse. Birkenau – Bergen-Belsen,
nouvelle édition, 2012.
Sylvie DOUCHE, Correspondances inédites à des musiciens
français. 1914-1918, 2012.
Michel RIBON, Jours de colère, 2012.
François MARQUIS, Pour un pays d’orangers, Algérie 1959-
2012, 2012
Pierre BOUCHET de FAREINS






MADAGASCAR,
ÎLE MEURTRIE
Impressions de voyage d’un officier
e e du 2 Bataillon de Marche du 5 Régiment
de Tirailleurs Marocains (1947-1949)



Textes présentés et annotés par son troisième fils,
Serge BOUCHET de FAREINS,
Président de l’Amicale
des Anciens Tirailleurs Marocains de l’Ain





Préface de Claude VIGOUREUX
historien





L’Harmattan
Ouvrages déjà parus
de Serge BOUCHET de FAREINS

re- De l’Ain au Danube, témoignages de vétérans de la 1 Armée
française (1944-1945), 289 pages, Éditions L’Harmattan, Paris,
2012.
- Vous ne passerez pas ! La résistance du département de l’Ain à l’invasion
autrichienne en 1814, essai historique, 132 pages, Éditions Au cœur de
ma plume, Marboz, 2007.
- Fugues et escapades, nouvelles, contes et poèmes, Éditions Le
Manuscrit, Paris, 2007.
- Le diable dans le grenier, roman, 426 pages, Éditions Le Manus-
crit, Paris, 2006.
- Avis de recherche, comédie en 3 actes, 98 pages, Éditions Le Ma-
nuscrit, Paris, 2006.
- Journet de l’An II, biographie romancée du chef de bataillon Jour-
net (1768-1861), officier de l’Empire, 211 pages, Editions de La
Tour Gile, Péronnas, 1992, épuisé.

À paraître prochainement aux Editions L’Harmattan :

- Journet de l’An II, « On va leur percer le flanc ! » réédition revue
et augmentée.

"Le Pharaon Ramsès III avait fait venir des Soudanais pour réprimer une ré-
volte en Haute Égypte ; ceux-ci furent chassés à coups de pierre, une fois la paix rétablie.
Ils rentrèrent alors chez eux, mais là, nul ne fit cas de leurs misères passées. Injuriés d’un
côté, incompris de l’autre, beaucoup regrettèrent de ne pas avoir trouvé la mort au combat".
[Papyrus X, 25 — Collection du Caire]

Ceci se passait en 3.000 avant Jésus-Christ : bien que les siècles se succèdent,
les hommes ne changent pas…


À la mémoire du chef de bataillon Pierre LEVEL,
edes officiers, sous-officiers et Tirailleurs du 2/5 RTM
qui, avec lui, ont couru cette aventure.



Carte scolaire de Madagascar, années 1950 (au dos, l’Indochine française),
collection A. Lomba

« Non seulement parmi notre Empire, mais dans le monde entier,
Madagascar resplendit d’une puissance fauve d’attraction »
[Marius Ary-Leblond]


AVERTISSEMENT

Ce livre n’est pas un roman ; ce n’est pas davantage un ouvrage militaire, mais
simplement un recueil de lettres écrites, et adressées en France, par un officier de l’Armée
d’Afrique, tandis qu’il participait avec son bataillon aux opérations menées à Madagas-
car contre la rébellion.
Il serait vain d’y déceler trace de chauvinisme ou de partialité. L’auteur ne pou-
vant, de par la vie qu’il menait et l’immensité de l’île, sortir du cadre qui l’entourait, a dû
laisser dans l’ombre l’action des autres unités, de tous ceux, métropolitains ou coloniaux,
qui après vingt-trois mois de très durs efforts, sont parvenus à conserver à la France cette
parcelle de son Empire.
Décrire la vie d’une seule de ces unités, c’était d’ailleurs par là même décrire la vie
de toutes les autres ; décrire la forme de cette révolte, la façon dont elle fut éteinte dans la
zone d’action donnée à une seule unité, c’était par là même décrire le travail de toutes les
autres ; Français, Algériens, Marocains, Malgaches, tous ont peiné et souffert sur cette
terre ; beaucoup n’en reviendront jamais.
Cette vie, il m’est venu soudain à l’esprit qu’il serait bon de l’écrire ; cette aven-
ture, j’ai pensé qu’il serait bon de la retracer au fur et à mesure que mourront les jours et
avant que le temps ait tout effacé.
Sans sortir du cadre d’un Bataillon qui m’est cher et que je commande en second
9
depuis dix-huit mois, sans avoir le moins du monde pour dessein d’esquisser dans le détail
ou dans les grandes lignes la campagne de Madagascar, je m’efforcerai d’éclairer, par mes
lettres, les parents ou amis que j’ai laissés en France. En même temps que je leur conterai
notre existence dans cette île, je tâcherai de leur donner idée des hommes et des choses que
nous y avons trouvés.
Ces lettres, qui formeront peut-être un jour un modeste recueil, n’auront pas
d’autres prétentions que de me rappeler, beaucoup plus tard, quand je les relirai, un long et
beau voyage que peu de gens ont effectué avant nous et que je ne referai sans doute jamais.
À mes frères d’armes aussi, elles rappelleront quelque chose.
Car, en parcourant ce petit livre — s’il voit jamais le jour — ils seront à même
de revivre une nouvelle page de notre histoire, une page que, demain comme hier, ils vont
contribuer à écrire avec leur propre sueur et aussi, hélas, avec leur propre sang.
Plaise alors à Dieu que nos rangs, lorsque sonnera l’heure du retour, ne soient
pas trop éclaircis ! Plaise à Dieu que chacun de ces vivants que nous sommes encore au-
jourd’hui puisse lire plus tard ces humbles récits, évoquer le passé et revivre ainsi un peu de
sa jeunesse !
Capitaine Pierre Bouchet de Fareins
Tananarive, 1949

Ainsi mon père présentait-il ces pages – rédigées à l’intention
d’abord de sa famille, mais qu’en son for intérieur il espérait voir un jour
publiées – tandis que, à des milliers de kilomètres, le petit garçon que j’étais,
venant tout juste d’atteindre l’âge dit « de raison », se livrait, avec l’égoïste
insouciance habituelle aux enfants, aux jeux de son âge, ignorant fort heu-
reusement que son héros risquait quotidiennement sa vie au combat… Et ce
10
n’est que beaucoup plus tard que j’ai pu découvrir la beauté de ces textes
qu’il me confia peu avant sa mort, comme il m’aurait mis dans la main un
relais. L’émotion m’étreignait au tournant de chaque page en découvrant
l’estime, l’admiration, et même, disons-le tout net, l’affection que ce chef
portait à ses hommes. Ceux-là le lui rendaient bien… Près de soixante ans
plus tard, j’ai eu la chance d’en retrouver quelques-uns : tous avaient gardé,
au plus profond d’eux-mêmes, le sens de l’honneur et l’amour de la France,
quand bien même les gouvernants successifs de celle-ci, frappés d’amnésie,
avaient trop aisément omis de les en remercier. Ces vétérans avaient conser-
vé la fierté, la discipline, la correction propres à ces unités d’élite qu’étaient
les régiments de Tirailleurs Marocains, ainsi que le respect et la fidélité aux
chefs qui les avaient aimés. Ce faisant, et sans le savoir, ils m’ont appris à
mieux les comprendre et à les estimer à mon tour.

Ne perdons pas de vue que les écrits ici publiés datent de plus d’un
demi-siècle, d’une « ère » où l’humiliation de la défaite de 1940 tout juste
effacée, la France tentait de rétablir son autorité sur son Empire colonial et
de conserver son emprise sur les richesses qu’elle retirait de sa colonie. Sans
toutefois réaliser que les choses étaient en train de changer, que le système
conçu par nos arrières grands-parents n’aurait bientôt plus cours, que les
peuples qui nous avaient aidés à retrouver notre liberté, deux fois dans le
siècle (1914-1918 et 1939-1945) se trouvaient désormais en droit de réclamer
la leur…
Faute de l’avoir compris à temps, les gouvernements français d’alors
poussèrent ces populations à user de la pire violence pour faire valoir leurs
11
droits, et pour y mettre fin, entraînèrent les plus beaux fleurons de notre
armée dans des combats dont l’issue, fût-elle momentanément victorieuse
sur le terrain, se montrerait, à court terme, vaine…
Quoi qu’il en soit, lors même que la cause à servir peut aujourd’hui
nous paraître injuste, le courage des hommes qui sont évoqués dans les
pages qui suivent ne peut être nié, et il mérite l’hommage qu’un de leur chef
leur rendait par la plume en quittant le sol malgache, il y a un demi-siècle.

Serge Bouchet de Fareins
Président de l’Amicale des Anciens Tirailleurs Marocains de l’Ain.



Tirailleur marocain montant la garde à Moramanga

N.B La plupart des photographies illustrant cet ouvrage sont tirées des albums
souvenirs de l’auteur, quelques-unes sont de son fils Christian (CBF) ; celles du
monastère des sœurs bénédictines d’Ambositra sont extraites du site internet de
cette très respectable congrégation religieuse.
12



Le paquebot « Pasteur », Marseille 1947
1Le "Pasteur" s’en est allé pour le lointain pays
Ramenant des héros et autres fiers guerriers,
Il a tout emporté, étendards déployés.
Il fend l’eau, masse énorme, et le jour et la nuit.
Ils sont partis huit cent, ils sont tous Marocains,
Et leurs pieds ont foulé bien des pays du monde,
Et chacun sait fort bien à cent lieues à la ronde
Qu’ils ne reculent pas, qu’on lutterait en vain.

1 Le « Pasteur » de la Compagnie Sud-Atlantique, réquisitionné pour le transport du
corps expéditionnaire français à Madagascar, était à l’époque le plus gros paquebot
français ; il transporta à nouveau les Tirailleurs Marocains, vers l'Indochine cette
fois, moins de deux ans plus tard…
13
2Le Bataillon Level a donc bien fière allure
Et ses compagnons d’armes forts et décorés,
Fiers buveurs et mangeurs, et souvent agités,
S’entraînent et s’excitent sans aucune mesure.
À vous Nord-Africain, salut et bon voyage !
Pourfendez et tuez et traquez sans faiblesse ;
Vous êtes tous joyeux, c’est un bon présage :
3Déjà le faval tremble et hurle de détresse.


[Médecin-capitaine Laquièze,
Médecin-chef du Service Sanitaire du 2/5° RTM
Obsessions ou horizons perdus, Ballade de la sagaie, Chant I]



2 Le chef de bataillon Pierre Level commandait le 2ème Bataillon de Marche du
ème5 RTM, Pierre Bouchet de Fareins en était le capitaine adjudant-major. L'un et
èrel'autre combattirent le IIIème Reich dans la Résistance, puis au sein de la 1 Armée
; magnifiques soldats l'un et l'autre, ils continuèrent de se battre pour la France,
sous des cieux lointains, et terminèrent leur carrière avec le grade de colonel.
3 Faval, fahaval : rebelle malgache.

14

L’HISTOIRE DES TROIS MILLE


4"Nous avions" dit le chef "l’allure fort martiale,
Une brise légère nous fouettait le visage,
La jeep fonçait tout droit et en plein dans le Sud ;
Les coteaux s’emplissaient déjà du crépuscule…"
L’œil est aux aguets,
Le couteau au cran d’arrêt :
Hildebrand et fleur des prés,
Le rebelle va dérouiller !
"Soudain" reprit le colonial "j’aperçus au lointain,
En haut d’une colline, à cent mètres, pas plus,
Des favals en grand nombre, à la lance d’airain,
Qui lorgnaient ma voiture. Ils n’étaient pas malins
De se montrer ainsi face à la force armée ;
Ils étaient bien trois mille ! Trois mille fiers guerriers,
Bref, une simple incidence. Mais ce qui m’étonna fort,
C’est de voir tout devant un solide vieillard
Drapé dans une couverture américaine extra-dry ;
5Il avait deux baguettes , au doigt un anneau d’or ;
Les baguettes faisaient pan-pan et pan-pan-pan,
6Et les hommes au teint mat scandaient Ran et Ran!

4 Le capitaine Pierre Bouchet de Fareins, qui commandait la "colonne légère".
5 sagaies ?
15
J’aurais été seul, Messieurs, j’aurais eu bien peur !
Mais nous étions bien huit, deux fusils-mitrailleurs
Pour se distraire. Bref, nous étions gonflés à bloc.
Voyons un peu ! À vingt-cinq mètres, peut-être bien vingt,
Oh ! Vingt-trois mètres ou vingt-cinq dans le cas présent…
Au moment ou la valetaille maudite par les Dieux
S’apprêtait à lancer cette poussière de sagaies
Je dis à mes hommes : Ne vous gênez pas, tirez !
7D’un seul coup et d’un seul, le vieux gazier tomba,
Baguettes avant, couverture en l’air, bras en croix ;
J’oubliais : la première rangée fut atteinte.
Les autres, du coup, prirent la poudre d’escampette.
Mon Dieu, le soir tombait et nous n’étions que huit,
À quoi bon les poursuivre ! Et l’on prit le chemin du retour…
Voilà, mes chers amis, ce qu’on fit il y a huit jours"

[Médecin-capitaine Laquièze, Obsessions ou horizons perdus, recueil de
èmepoèmes et de récits à la gloire du 2° Bataillon de Marche du 5
R.T.M à Madagascar].

6 ran signifie "eau" en malgache ; les sorciers faisaient croire aux favals que, sitôt
qu'ils attaqueraient les troupes françaises, les balles de celles-ci se transformeraient
en eau.Signifie « pluie » également.
7 Terme très usité du militaire pour désigner un quidam ; à rapprocher de "rom-
bier", très employé en Indochine.
16
HOMMAGE AUX TIRAILLEURS MAROCAINS

S’il vous plaît, un instant. Veuillez m’écouter :
Cet uniforme que vous avez tous sali,
Ces hommes que vous honnissez, que vous jaugez,
Savez-vous qui ils sont ? Y avez-vous songé ?

Oui, des gars délaissés, des patrouilleurs du monde,
Traînant leurs godillots comme un forçat sa honte.
Allons donc ! Tout juste s’il ne s’agit pas
D’apatrides, de déclassés. Pourquoi pas des renégats ?

Non, vraiment, et à la volée je le dis :
Vous ne les connaissez pas. Ils ont écrit
Pour l’Histoire le grand chapitre, au numéro
Un. Certains furent l’égal des antiques héros :

Ils marchèrent sur Rome, campèrent sur le Colisée,
S’infiltrèrent dans Sienne, quand, désordonnées,
Les légions teutonnes, dans leur fuite hallucinante,
Sentaient crouler leur puissance chancelante.

Et l’ombre des Césars, en ces sombres batailles
Tressaillait d’aise. L’imprenable muraille
De feu, de poitrines et d’acier était crevée.
Mais quelle rançon de cette gloire fut payée !
17

L’Italie fut le tombeau des armées des grands siècles.
En somme, ils se devaient d’y aller. Des stèles,
Des urnes ou simplement le souvenir, sauront
Rappeler ce qui fut noble et qui fut grand et bon […]


[Médecin-capitaine Laquièze, La ballade du tirailleur, texte inédit]




Nouba Algéro-Marocaine, prise d’armes, Antsirabé, 9 janvier 1949
18
PRÉFACE

D’abord, une image. Celle d’un vieil homme, le corps tassé au fond
d’un fauteuil, relié à une bouteille d’oxygène. Une respiration difficile, dou-
loureuse… Une tête toujours droite lorsqu’elle parle, l’œil aux aguets de tout
mouvement dans la pièce, l’oreille tendue vers son interlocuteur – « Com-
ment ? Je n’ai pas entendu » – ; une expression châtiée dans la forme et le
fond, une voix qui porte dans la pièce comme sur une place d’armes.
C’est un ancien soldat, assailli par les ans et les infirmités qui, faute de pou-
voir parer les coups, essaie de les dominer. Il les méprise, aussi : ne néglige-t-
il pas d’user des renforts d’oxygène, soumettant ainsi ses capacités pulmo-
naires à une périlleuse épreuve ? Mais on n’a pas toute sa vie fait fi du dan-
ger, on n’a pas passé son temps à maîtriser son apparence pour être prison-
nier d’un inélégant chariot à bouteilles ! La coquetterie n’est pas seulement
ce qui caractérise l’homme : c’est surtout le courage. Car il sait qu’il mène le
dernier combat… Et il en connaît l’issue. Au moins, s’il faut mourir cette
fois, que cela soit, non pas debout — ses jambes bleuies d’ulcères ne le sup-
portent plus — mais avec dignité.
Dans cette tragédie, il y a des moments de trêve. Alors la bouche,
habituellement crispée par la douleur thoracique et par la rage d’être dimi-
nué, cette bouche s’élargit d’un sourire à fossettes ; les yeux pétillent, le râle
devient rire. Ce ne sont pas des débordements, certes, mais de petits soleils
dans un ciel menaçant.
Le colonel Pierre Bouchet de Fareins, retiré du service depuis 1962,
parlait peu de sa carrière. Il semblait qu’il avait tiré un trait sur ce passé, tout
19
entier consacré à la chasse et à l’entretien de la chère demeure familiale. Le
choix de se consacrer aux armes, son engagement dans la Résistance, ses
campagnes successives (depuis la Syrie jusqu’à l’Algérie en passant par le
Liban, le Maroc et l’Indochine), tout cela venait peu ou difficilement dans la
conversation.
Ensuite une rencontre. D’un côté, ce serviteur loyal de trois Répu-
bliques (IIIème, IVème et Vème), témoin et acteur d’un demi-siècle de
guerres françaises. De l’autre, un historien commençant, conscient que la
saga de l’humanité s’écrit au « fil de l’épée » et curieux du regard militaire sur
la chose publique. Donc, une rencontre, organisée par le troisième fils de
l’officier en retraite, ami de l’historien, Serge Bouchet de Fareins.
Observation réciproque, apprivoisement mutuel, préludent à la con-
fidence.
« – De toutes vos expériences Outre-mer, laquelle avez-vous préfé-
rée ?
– Madagascar, sans aucun doute. J’ai écrit quelques pages là-dessus. »
eEt notre mémorialiste d’expliquer que, de 1947 à 1949, capitaine au 5 Régi-
ment de Tirailleurs Marocains en campagne à Madagascar pour mater la
rébellion des autochtones, il a noté ses impressions sur cette île, ses richesses
naturelles et ses habitants, et sur les combats qui l’ont ensanglantée.
« – J’ai aimé Madagascar. »
Au point que, nous le saurons par une autre source, il avait songé à
quitter l’armée et s’y faire planteur. Pourtant, l’opération fut rude, et son
issue contraire à ce pourquoi la France envoya des troupes dans l’île, Mada-
gascar accédant à l’indépendance. Les « deux ou trois intellectuels marxistes
20
qui poussèrent à la révolte, en se gardant bien de porter les armes » (dixit) ne
parvinrent pas à faire oublier à Pierre Bouchet de Fareins la gentillesse des
populations, des liens d’amitié l’ayant uni par la suite au premier président de
l’île, Philibert Tsiranana, dont la fille lui écrivait encore récemment. Et c’est
presque avec nostalgie que le combattant accepte de raconter ses souvenirs.
Les décennies écoulées n’ont diminué en rien la présence des images, des
odeurs et des sentiments : tout est là, et rien qu’à en parler, le salon qui nous
abrite est devenu un bivouac dans la brousse…
Cette première rencontre fut suivie d’une autre, et d’une autre en-
core… Il y eut un moment d’émotion, lorsque le hasard professionnel nous
permit de mettre face à face le colonel Pierre Bouchet de Fareins et le géné-
ral Jacques Schmitt, compagnon d’armes à Madagascar. Les retrouvailles des
deux hommes, cinquante ans après la campagne, furent marquées par la
joie : celle d’évoquer des noms de camarades, tombés au combat ou empor-
tés par l’âge, et de se rappeler des paysages, appréciés malgré la gravité du
moment et les dangers qu’ils dissimulaient. Mais cette joie était estompée par
la gêne d’avoir à se présenter diminué au regard de l’autre : quelle pudeur
chez ces deux anciens intrépides se retrouvant invalides !
Enfin, la séparation. La maladie n’avait jamais renoncé, et chacune de
ses offensives se soldait par une hospitalisation. Les convalescences devin-
rent de plus en plus courtes. Il n’y pas de longues permissions, pas de congé
définitif pour qui se battent sur le front de la vieillesse ! Et toujours l’ancien
officier faisait face, y compris à l’horizontale… Soudain, alors qu’on ne s’y
attendait plus — il existe de « drôles d’agonies » comme il y eut une « drôle
de guerre » — c’est la mort. La mort cruelle, car solitaire ; pas de champ
21
d’honneur pour ce vieux soldat, mais l’anonymat de la clinique. Rien
d’exceptionnel, mais au contraire le lot commun de l’humanité souffrante.
Ironie du destin : on risque sa vie par idéal patriotique, devant l’ennemi, et
on la perd pour rien, devant les médecins.
Pierre Bouchet de Fareins a cessé la lutte pour la vie terrestre.
À notre tour, nous portons témoignage que, durant ses derniers mois
d’existence, il n’a pas démérité de son passé valeureux. Même si une telle fin
ne s’assortit pas de décorations et de citations. A fortiori… Il est des récom-
penses qui ne sont pas de ce monde.
Reste un texte, remis avec confiance entre les mains de son fils Serge
et les nôtres. Sur son lit de mort, il en parlait comme d’un travail à accomplir
après son départ. Comment ne pas se sentir dépositaire d’un testament ?
Nous ne cacherons pas que notre première idée sur le document fut
un préjugé d’historien. Sans doute des souvenirs d’ancien combattant, à la
gloire des armées françaises, écrits sur un ton « pète-sec » et revanchard !
Nous avions pourtant été prévenus :
« – Ce ne sont pas seulement des récits de guerre, mais des portraits
et des descriptions, très personnels ».
La prise de connaissance du manuscrit se fait au lendemain des funé-
railles de l’auteur. Et c’est le choc… Derrière le fier colonel se cachait un
homme, et les armes et la cuirasse dissimulaient une plume dotée d’une
grande sensibilité. Les pages conservées cinquante ans durant, vierges de
toute lecture jusque-là, sont dignes d’être présentées aujourd’hui, non seule-
ment à un public de spécialistes (anciens combattants à Madagascar, de
moins en moins nombreux, ou historiens militaires), mais à quiconque vou-
22
drait comprendre la France coloniale, à la veille de la décolonisation. Le lec-
teur n’est pas convié à découvrir les exploits du capitaine Bouchet de Fareins
combattant les « favals », mais à vivre un moment d’histoire de France, ou-
blié ou méconnu.

Pour ou contre l’engagement de la France à Madagascar en 1947,
d’accord ou pas avec les analyses de Pierre Bouchet de Fareins, tel n’est pas
notre propos. Nous ne prétendons pas glorifier ici ni condamner l’ancien
officier de Tirailleurs, ce qui équivaudrait à se prononcer sur l’œuvre colo-
niale. Il faut plus d’un témoignage pour être en mesure de le faire, et nous ne
sommes pas spécialistes de la question. Nous tenons seulement à donner la
parole à un témoin, modeste par son rôle autant que par nature. Parole qu’il
prenait peu pour parler de lui, comme nous l’avons déjà souligné.
Cet ouvrage surprend ceux qui ont connu le narrateur. La familiarité
n’était pas le propre du colonel Bouchet de Fareins, or son style n’a rien de
solennel. Il cultivait la discipline, goûtant peu la politique, et, cependant, plus
d’une fois dans ses écrits il ose un commentaire sur les événements.
De son tombeau ouvert, le disparu nous parle :
« – Je n’étais pas celui que vous croyiez… »

Claude Vigoureux
Historien
Directeur des Affaires Culturelles de la Ville de Meudon,
octobre 2012
23


L’auteur décoré de la Légion d’honneur et de la Croix de Guerre TOE avec palme (Ant-
sirabé, 9 janvier 1949).
24
PROLOGUE

« Il y avait de belles choses à faire dans ce pays… »
[Ligue de Défense des Intérêts Franco-Malgaches]

Marseille, 10 juillet 1947… En fin d’une douce journée ensoleillée,
dans le crépuscule qui vient, la sirène du « Pasteur », superbe paquebot de
luxe de 35.000 tonnes lancé en 1939 sur la ligne d’Amérique du Sud trans-
formé depuis 1940 en transport de troupe, a longuement mugi… Puis, tan-
dis que sur les ponts, les coups de sifflet et les ordres à l’équipage se succè-
dent, les cales sont fermées, les amarres enlevées, les échelles de coupée re-
pliées ; insensiblement, plus rien ne le retenant à la terre, l’énorme navire se
met alors en mouvement ; insensiblement, il quitte les quais, s’engage entre
les balises, sort du port, lâche ses remorqueurs, gagne le large, prend de la
vitesse… Et cinq mille hommes, accrochés aux bastingages, juchés sur les
cordages, pressés sur les ponts ou derrière les hublots des cabines, cinq mille
soldats qui partent pour Madagascar ou pour l’Indochine, regardent une
dernière fois, de tous leurs yeux, Marseille et les côtes de France qui, lente-
ment, s’estompent dans la nuit…
Dans cette masse de gens qui viennent d’un peu partout, un magni-
e efique bataillon, le 2 Bataillon de Marche du 5 Régiment de Tirailleurs Ma-
rocains… Vingt-trois officiers, sept cents sous-officiers et tirailleurs qui,
presque tous, sont décorés et, depuis l’armistice, ont été impitoyablement
promenés, Outre-Rhin d’abord, en France ensuite dans douze ou treize gar-
nisons différentes en deux ans, mais acceptent sans faiblir ce nouveau sacri-
25
fice : une fois encore, quitter leur terre, abandonner leur foyer et refaire la
guerre. Presque tous ont déjà connu le Maroc, la Syrie, la reprise de la guerre
en Tunisie, les champs de bataille sanglants d’Italie, la reconquête de la
France, la poursuite victorieuse d’Allemagne. Vingt-trois officiers et sept
cents hommes qui viennent de Belfort et vont à Madagascar, où le sang
français coule depuis trois mois.



Embarquement du corps expéditionnaire
26
DE MARSEILLE A TAMATAVE
(10 au 26 juillet 1947)


La mise sur pied de nos unités s’est effectuée avec une extraordinaire
rapidité. Avertis le 17 juin que notre départ était imminent, nous quittions
Belfort le 8 juillet, renforts reçus et matériel de guerre perçu, pour être le 9 à
Marseille. Sans aucune défaillance, quelle que soit la situation de famille par-
fois angoissante de certains, cadres et troupe ont franchi, sans se retourner,
la coupée.
Le 11 juillet, le bateau touche Mers-el-Kébir, au nom tragique, et le
16 juillet Port-Saïd, que j’ai connu en 1938 et qui offre le spectacle immuable
du grouillement de dizaines de barques dansant autour du navire, menées
par des marchands d’Égypte, commerçants nés, qui offrent à mes hommes
mille objets divers… Monnaie et marchandises se croisent jusqu’aux plus
hauts ponts, dans des sacs de paille qui, mus par de misérables ficelles, mon-
tent les unes et descendent l’autre…
Du 16 au 19 juillet, nous traversons le Canal de Suez puis la Mer
Rouge. Heures mauvaises car la chaleur est partout suffocante, et le médecin
du Bataillon, le charmant capitaine Laquièze, m’assure qu’il fait 59 degrés
dans l’infirmerie du bord ! Et l’on ne voit dans les salles à manger, au fumoir
et dans les coursives, que fronts qui ruissellent et gens qui s’épongent. Nous
longeons, dans le Canal, les terres à quelques mètres et un vent brûlant
souffle de ces sables jaunes, arides, desséchés où, d’un pas lent, images du
passé, vont des chameaux pelés, exactement semblables à ceux que je croi-
sais jadis dans les rues de Damas ou d’Alep. Sur les bords de ce merveilleux
27
fossé, voulu et créé par Lesseps en dépit d’innombrables oppositions et où
nous n’avançons qu’à six kilomètres à l’heure, passent aussi, images du pré-
sent, de puissantes voitures pilotées par des soldats britanniques dont les
tentes, par centaines, s’alignent près de nous.
En Mer Rouge, qui semble parfois mériter son nom tant rosit, de
temps à autre, l’écume qui bouillonne aux flancs du navire — teinte due, dit-
on, à certaines plantes sous-marines -, des poissons volants, des marsouins
jouent autour de nous. Après Suez touché le 17 juillet et dont les mille feux
scintillaient dans la nuit, c’est deux jours plus tard Aden, roc dénudé que la
Grande-Bretagne a parsemé de blancs bungalows et d’où elle veille jalouse-
ment sur la vieille route impériale, scrutant d’un œil la mer, de l’autre l’océan.
Le Pasteur nous emporte, filant gaillardement ses vingt-quatre nœuds,
au doux ronronnement de ses soixante mille chevaux. C’est à peine si la
brise qui s’est levée dans l’Océan indien, brise rafraîchissante mais qui s’est
vite transformée en un vent violent, le fait danser sur les lames. La stabilité
est remarquable, la vitesse reste la même et, brûlant allègrement sa tonne de
mazout toutes les quatre minutes, il fonce sur l’île que nous ne connaissons
tous que par les livres mais dont certains se souviennent que les géographes
l’appelaient jadis "la perle de l’Océan indien".
Et c’est Monbasa, charmante petite ville du Zanzibar britannique,
blottie entre deux bras de mer, enfouie dans la verdure. C’est enfin le
26 juillet, à l’aube, Tamatave… Depuis la veille, nous longions les côtes de
l’Île, de cette grande île, plus vaste que la France et longue, du Nord au Sud,
deux fois comme notre patrie.
Le merveilleux voyage a pris fin. Douze mille kilomètres, parcourus
28