Maghreb, Questions d'Histoire

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Il s'agit ici d'études concernant la période précédant ou contemporaine de la décolonisation du Maghreb et forcément liées aux mutations majeures qui furent celles de l'époque. Ces études très diverses traitent notamment des choix idéologiques et politiques d'une fraction des courants nationalistes ou des minorités méditerranéennes installées au Maghreb, du mouvement ouvrier, à la crise majeure de l'indépendance tunisienne, des relations internationales et singulièrement de celles nouées avec le Maghreb par les Etats-Unis dans la guerre et l'après-guerre.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296327429
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~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4727-2

Juliette BESSIS

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Tomio Italie

DU MÊME AUTEUR

La Méditerranée fasciste, Ed. de la Sorbonne et Karthala, 1981.

Les fondateurs. Index biographique 1920-1956, Ed. L'Harmattan, 1985.

des cadres de la Tunisie coloniale

La Lybie contemporaine,

Ed. L'harmattan,

1986.

Traduction italienne La Libia Contemporanea,

Ed. Rubbettino, 1991.

Maghreb:

la traversée du siècle, Ed. L'Harmattan,

1997.

INTRODUCTION

Pourquoi republier un choix d'articles ou communications déjà parus pour certains d'entre eux voici plus de vingt ans, dans des ouvrages ou revues spécialisées? Je pourrais me contenter de dire - et m'en satisfaire - que cela m'a été demandé par des chercheurs m'ayant signalé leurs difficultés à obtenir, surtout hors de France, communication de publications à diffusion restreinte et le plus souvent épuisées. C'est une raison, mais il y a plus. Je me suis demandé quelle utilité, quelle actualité il pourrait bien y avoir à republier une série d'études ponctuelles portant sur l'Histoire maghrebine contemporaine - tunisienne notamment - allant de l'entre-deux-guerres à l'indépendance. Je me suis demandé si cette republication pourrait aider en quelconque manière un public curieux de cette région du monde à mieux connaître, voire à découvrir une époque, pas si ancienne et pourtant très lointaine au regard des mutations intervenues durant ce presque demi-siècle d'indépendances maghrebines, à nourrir une réflexion sur le sens et les effets de ces mutations. Celles-ci ont été accompagnées ou ont été impulsées, dans tous les cas se sont opérées, dans un cadre politique nouveau, celui d'Etats-Nations dirigés par les élites nationalistes, plus ou moins réformatrices mais toujours autoritaires et liberticides, partagées entre leur ambition de modernisation et de développement et leur volonté d'affirmer une identité arabo-musulmane à reconstruire ou à "élaborer" selon certains, au nom d'une personnalité propre retrouvée. Cette première période des indépendances a produit une Histoire officielle en forme d'épopée, justificatrice du pouvoir en place - la moindre critique de l'action nationaliste en est absente - une Histoire FLN pour l'Algérie, une Histoire destourienne pour la Tunisie, le cas du Maroc étant plus complexe et la production quasi nulle en Libye. Toujours hagiographique, volontiers occultatrice ou déformatrice, il reste que l'Histoire destourienne est de loin la plus riche du Maghreb tant en nombre d'ouvrages publiés qu'en qualité. Son impact a marqué les générations de l'indépendance et la production historiographique tant tunisienne qu'étrangère, dans sa grande majorité. Parallèlement et singulièrement, dans la période successive, on rencontre à côté de travaux sérieux et compétents mais de plus en plus rarement consacrés à l'Histoire politique - désintérêt ou prudence - des publications le plus souvent issues d'oppositions implicites ou déclarées à des pouvoirs usés. Loin de faire avancer la connaissance, certaines d'entre elles tendent à inventer une Histoire de temps révolus, corrigée au regard de préjugés idéologiques

confus ou de projets politiques immédiats, vidée de ses dimensions historiques passées à la trappe ou même méconnues, utilisant des données actuelles pour justifier leur lecture du passé. La bibliographie mentionnée dans ces publications y reste soigneusement sélective par ignorance ou, plus grave d'un point de vue déontologique, nettoyée des travaux qui ne conviennent pas aux nouvelles versions affirmées, ou qui les contredisent. On se rend pourtant bien souvent compte que ces travaux censurés sont connus mais qu'ils ont été volontairement et souvent implicitement contredits sous des formules vagues. Les exemples sont nombreux. Sans prendre la mesure du poids des événements, des influences contraires venues de France, d'Europe ou du Moyen-Orient, des grands mouvements de ce premier demi-siècle qui ont marqué les organisations politiques maghrebines, les nationalismes notamment, certaines analyses quelque peu daltoniennes et décidement révisionistes travestissent ces derniers en mouvements d'inspiration uniformément démocratique - le terme est très revendiqué de nos jours, pas forcément son contenu - voire même laïque. Quant aux sociétés maghrebines, elles resteraient armées d'une identité immuable héritée d'un long passé religieux, mais néanmoins modernes. Les sociétés musulmanes/maghrebines y apparaîssent souvent comme un bloc uniforme que ne viendraient pas différencier en son sein la position sociale, la culture politique, des influences idéologiques voire les convictions et comportements religieux. À cette lecture, on ne peut plus comprendre l'évolution ultérieure du Maghreb, singulièrement celle du drame algérien. Parfois, certains se réfèrent "tout bêtement", pour reprendre les termes de l'un d'entre eux, mais de façon très sélective, à la chronologie. Mais la chronologie n'a rien de bête, elle est le fil conducteur de toute analyse historique et ne pas la prendre en compte est la porte ouverte à toutes les distorsions et falsifications historiques. Jamais un phénomène historique ne s'explique pleinement en dehors de l'étude de son moment, nous enseignait Marc Bloch. Pour définir un phénomène historique, il faut d'abord en écrire I'histoire, en retracer la chronologie, ce qui ne signifie pas que la recherche empirique puisse se substituer à l'interprétation, mais que seule une reconstruction systématique des faits basée sur une connaissance aussi étendue que possible des sources et leur confrontation, constitue un solide fondement pour l'interprétation. « Les peuples qui ne connaissent pas leur histoire sont destinés à la revivre », parfois en pire sommes-nous tentés d'ajouter. Cette réflexion communément attribuée à Miguel de Unamo, nous l'avions placée en exergue de notre essai sur La Libye contemporaine. Nous croyons toujours à sa profonde justesse. Les articles suivants proposés à la lecture ou à la relecture, retracent des événements historiques, inscrits dans le contexte politique et idéologique de leur

8

temps qui est celui de l'époque coloniale, de la confrontation entre fascisme, bolchévisme et démocraties colonialisatrices. Ils concernent les mouvements nationalistes et communistes, l'opposition youssefiste tunisienne, les minorités espagnole et italienne, le mouvement ouvrier et syndical et les relations internationales au regard d'un Maghreb en mutation. Rappeler la place et le comportement des acteurs de ces moments d 'Histoire, est une raison de plus qui nous a déterminée à republier cette série de contributions.

9

NATIONALISMES

ET FASCISMES

EN AFRIQUE DU NORD DANS L'ENTRE-DEUX-GUERRES

CHEKIB ARSLAN ET LES MOUVEMENTS NA TIONALISTES AU MAGHREB

Les recherches sur l'évolution des mouvements nationalistes au Maghreb entre les deux guerres mondiales conduisent à s'interroger sur la personnalité et le sens réel de l'influence qu'exerça un personnage que l'on rencontre souvent, comme placé en interférence, l'émir Chekib Arslan. « Singulière personnalité - écrit Charles-André Julien - que celle de ce grand féodal libanais, qui, de son bureau de Genève, distribua dix-huit ans durant les mots d'ordre à l'Islam méditerranéen et dont

l'influence survit à toutes les crises, à toutes les compromissions »1. « L'émir Chekib Arslan est très populaire en Tunisie, il a sa légende
parmi nos militants... » soutient le leader nationaliste tunisien Habib

Bourguiba, soulignant dans un article consacré à l'émir en 1937 « son immense prestige dans le monde arabe »2.
Ces deux jugements, celui de l'historien comme celui de l'homme politique, d'autres témoignages concordants, confirment la place occupée par l'homme politique libanais dans l'évolution du nationalisme au Maghreb notamment. Par ailleurs, il est difficile d'ignorer ou de faire abstracti~n de I'im portance accordée par les Etats fascistes d'Europe à l'Afrique du Nord, plus précisément par l'Italie mussolinienne à la Tunisie, puis par l'Allemagne nazie et l'Espagne franquiste au Maroc, qu'attestent de nombreux documents, quelque soient les importantes lacunes provisoires ou définitives dont reste entourée la question3. Les moyens utilisés par ces puissances au développement d'une politique active à l'égard du Maghreb sont avant tout ceux de la propagande, soutenue en particulier par l'utilisation novatrice et systématique des média : les émissions de Radio-Bari, Radio-Berlin et Radio-Tétouan sont les plus connues, mais non les seuls moyens employés. La diffusion de brochures et de tracts rédigés en langue arabe, l'envoi d'émissaires maquillés en archéologues, hommes d'affaires, touristes, voire réfugiés politiques, les subsides dispensés à un certain nombre de journaux,

1. Charles-André JULIEN, L'Afrique du Nord en marche. 2. Un vétéran des luttes anticolonialistes: l'émir Chekib Arslan, par H. BOURGUIBA. EdItion spéciale de L'Action tunisienne, hedbomadaire du Parti libéral constitutionnaliste tunisien (Néo-Destour) consacrée à Chekib Arslan, 5 juin 1937. 3. Un nombre important d'archives concernant la période ou le sujet restent encore fermées aux chercheurs. Par ailleurs, la guerre, l'occupation ont entrainé la disparition ou la destruction de documents jugés trop compromettants.

de mouvements et même d'hommes politiques, la sollicitude accordée à différents leaders nationalistes et à leurs aspirations, sont autant d'indices sur le sens de la place dévolue au Maghreb par le biais de l'utilisation des mouvements nationalistes dans la stratégie des Etats totalitaires destinée à affaiblir, puis à vaincre les grandes puissances coloniales dites démocratiques, la France notamment, afin d'établir leur propre suprématie. Chekib Arslan, figure incontestée de la lutte pour l'affranchissement des peuples musulmans soumis à la domination coloniale, champion de l'unité arabe, infatigable propagandiste et artisan de la cohésion entre les différents courants nationalistes, se fit, dans un certain nombre de circonstances importantes, l'instrument de la stratégie fasciste dirigée au Maghreb contre la France. Comment comprendre - le propos n'est pas ici de justifier - cette incohérence apparente ou réelle entre un combat persévérant pour la souveraineté des pays arabo-musulmans soumis au joug colonial et les liens étroits noués avec les tenants d'une idéologie marquée du sceau du racisme et de la réaction brutale, dominée comme en Italie par l'ambition d'expansion coloniale, ou comme en Espagne par l'esprit de croisade, et génératrice partout d'oppression?

Deux réponses ont été avancées pour expliquer

«( les

choix» de Chekib

.A.rslan. La première insiste sur la vénalité de l'émir, Mussolini notamment paya gros pour s'assurer ses services. Sans doute, mais Chekib Arslan, animé d'une idée à laquelle il consacra toute son énergie, accepta-t-il des subsides pour accomplir n'importe quelle besogne et sans rapport avec la voie qu'il s'était tracée? Il reçut également selon des témoignages irréfutables des sommes importantes de ,Pierre Viénot au temps du Front populaire. Pourquoi lui furent-elles proposées et sur quelles bases les accepta-t-il ? Telle paraît être la vraie question dans l'une comme dans l'autre circonstance qui remet à sa place non négligeable mais secondaire la pratique généralisée de l'octroi de subsides. La seconde réponse tient d'un syllogisme dont les termes seraient les suivants: Chekib Arslan est l'ennemi de la France colonisatrice des peuples musulmans, l'Allemagne est l'ennemie de la, France, ou l'Italie, les ennemis de nos ennemis... Chekib Arslan reprend lui-même }'argu-

n1ent pour justifier son attachement à l'Allemagne:

((

Il ne s'agissait

pas d'être inféodé à l'Allemagne... mais d'une politique qui ne pouvait guère être reconnaissante aux trois puissances qui n'avaient rien négligé pour détrujre l'Empire ottoman et subjuguer le monde Inusulman, et qui étaient alors les adversaires de PAIJemagne. L'ennemi de mon ennemi est mon ami, voilà la vérité toute crue ».. Mais ainsi énoncée, l'affirmation juste, peut-être à un niveau très élémentaire qui n'est jamais celui de l'homme politique, est bien trop simple et masque une réalité qui apparaît à l'examen beaucoup plus complexe.
4. Une note française relative à notre politique musulmane, réponse à un article de La jeune République du 16 mai 1935 : L'Italie veut agir sur l'Islam', signé de RICHMOND. La Nation arabe, mai-juin 1935.

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A travers les données fournies par différentes sources consultées& il est apparu utile p.our essayer d'évaluer la portée des liens somme toute tardifs noués par Chekib Arslan avec les nationalistes maghrébins, d'en esquisser la genèse, à travers les activités plus anciennes de ce prince né en décembre 1869 dans une des plus grandes familles druzes du Liban, et mort à Beyrouth en décembre 19466. Chekib Arslan, panislamisle au service de l'Empire oiloman

Elevé dans une medersa maronite de Beyrouth, poète à 14 ans, il rencontre dans la capitale libanaise un des représentants illustre

de la

c(

Nahda

»7,

le cheikh Mohammed Abdou exilé d'Egypte qui a,

dit-il, une grande influence sur sa formation. Dès l'âge de 18 ans il est nommé moudir8 de sa commune natale de Chouifet, apanage héréditaire de sa famille. A 20 ans, il part pour Constantinople où il côtoie le père spirituel de la « N ahda ", Jamal Eddine El Afghani. Nommé kahia9 de la circonscription de Chouifet, poste dévolu traditionnellement à sa famille, puis député du Hauran et du Djebel Druze à la Chambre des Représentants de Constantinople, membre du Comité de Contrôle élu par la Chambre, il devient un des hommes de confiance et conseiller du Sultan. Homme politique au service de la Turquie, proche des « Jeunes Turcs », il se dépense sans compter pour obtenir des soutiens à « La Porte» lors des guerres balkaniques et libyques. Il accomplit en 1912 une mission en Libye séjournant, dit-il, huit mois auprès des tribus Sénoussites pour organiser la résistance à l'occupation italienne. C'est sa première rencontre avec le Maghreb. Son passage en Tunisie est signalé à cette occasion par les services de renseignements français; il serait secondé par un Tunisien, Ali Djebara, pour organiser le soutien et le ravitaillement aux troupes turques de Tripolitaine10. La turcophilie, vive en Tunisie, en Algérie et même au Maroc à la veille de la Première Guerre mondiale, s'accompagne d'une germanophilie surtout liée à la question marocaine et au mythe de « Hadj Guillaume »11assez répandu dans les milieux populaires. En Libye, Chekib Arslan collabore avec un autre personnage notoire de l'histoire ottomane, Enver Pacha.
5. Qui sont fragmentaires. Les archives turques, allemandes et helvétiques non consultées contiennent sans doute des éléments utiles à une meilleure connaissance de la question. 6. Cf. la notice nécrologique sur Chekib ArsIan par Evariste LEVY"PROVENÇAL. Cahiers de l'Orient contemporain, n° 9-10, 1947-1948. De nombreux éléments biographiques sur Chekib Arslan sont fournis par H. BOURGUIBA dans L'Action tunisienne, op. cit. 7. Mouvement de c la Renaissance» du monde musulman. 8. Moudir : président ou directeur. 9. Kahia : responsable de circonscription administrative. ]0. Archives du Quai d'Orsay, série Afrique, AfTaires musulmanes. Il. Selon lequel l'empereur Guillaume II se serait secrètement converti à l'Islarn.

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.

.

Rentré à Constantinople, il se sépare de ceux qu'il appelle les extrémistes syriens qui réclament l'indépendance totale de la Syrie et la séparation d'avec la Turquie. Opposé à toute rupture entre Turcs et Arabes, Chekib Arslan écrit à la veille de 1914 un ouvrage Aux Arabes pour appeler ces derniers à l'union au sein de l'Empire turc. Son CI panturquisme » résolu est fondé sur un panislamisme constamment affirmé, il veut œuvrer à l'union la plus large possible des Musulmans autour de l'Empire Khalifal. Les convictions panislamistes demeurent constantes chez Chekib Arslan et sont soutenues par ses écrits; seul le contenu en changera sous la pression des événements. Favorable à l'alliance germano-turque, il soutient l'entrée en guerre de la Turquie aux côtés des Empires centraux, contrairement semble-t-il à Ali Bach HambalI, d'abord partisan d'une neutralité sous forme de paix armée. Pendant la guerre, il se dépense sans compter pour recruter Syriens et Druzes au service de l'armée turque. Considéré comme un des responsables des liaisons entre services secrets turc et allemand, il accomplit sous l'autorité de Talaat Pacha plusieurs missions en Allemagne au cours de la guerre. Ami personnel du Kaiser, il revendique hautement cette amitié à plusieurs occasions; ]a photographie dédicacée de l'ex-empereur est toujours en bonne place dans son salon des années plus tard lorsqu'il reçoit à Genève des journalistes italiens. C'est de Berlin où il est en mission depuis 1917 qu'il assiste à l'effondrement allemand. . En mai 1920 il participe à un « Congrès panislamique» présidé par le maréchal Ludendorf en même temps qu'Enver Pacha qu'il accompagne également à Moscou la même année. A-t-il participé avec ce dernier au « Congrès des Peuples d'Orient» de Bakou? Aucune des sources consultées ne le précise. Berlin est après-guerre et au long des années 1920 un brillant foyer culturel et aussi un important centre d'activités panislamiques, peutêtre le principal. Plusieurs organisations islamiques ou arabes existent déjà ou s'y fondent; on peut citer le « HumboIt Club », comité d'accueil pour étudiants étrangers fréquenté en majorité par des Musulmans, le « Club oriental» fondé en 1920 et présidé par Chekib Arslan, le « Club arabe» fondé en 1921, également présidé par Chekib Arslan, la « Société des Jeunes Musulmans » fondée en 1922, « Ettihad Sellemati Islam » (Union pour la sauvegarde de l'Islam), également fondée en 1922 et au sein de laquelle Chekib Arsla.n joue un rôle éminent. La plupart de ces organisations poursuivent leur activité après 193313.
12. Pour Ali et Mohammed Bach Hamba, dirigeant.s du mouvement. Jeunes Tunisiens» avant 1914, on peut consulter Ch.-André JULIEN, Colons français et Jeunes T£fnisiens, 1882-1912, in Revue fran,aise d'Histoire d'outre-mer (t. LIV, 1967), et Nouredd1J~e SRAIEB Note sur les dirigeants politiques et syndicalistes tunisiens de 1920 à 1934, ln Revue de l'Occident musulman et de la Méditerranée (nO 9, 1er semestre 1971). 13. El Mokaltem du Caire consacre dans son numéro du 2 mai 1936 un article à la très hitlérienne Société des Jeunes Musulmans.

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Berlin semble avoir servi après-guerre de lieu de contact privilégié à travers l'importante mission soviétique installée, entre le Komintern et différents mouvements nationalistes de pays arabo-musulmans. A mesure que s'estompent les espoirs d'une rapide bolchevisation de l'Europe, une importance croissante est accordée par le Komintern

à la e( périphérie »,notamment aux mouvements nationalistes anticoloniaux,

les luttes émancipatrices des pays colonisés conformes aux principes révolutionnaires pouvant également jouer un rôle non négligeable pour -affaiblir les pressions qui pèsent sur le jeune Etat soviétique. Des contacts de toutes sortes sont possibles dans ce lieu privilégié de rencontres1'. Pourtant Chekib Arslan quitte Berlin en 1921 et s'installe à ,Lausanne pour déménager à Genève en 1931, revenant dans la capitale allemande pour de longs et fréquents séjours. Il y possède des biens immobiliers précisera-t-il pour justifier ses très nombreuses visites à l'Allemagne nazie, il y gère ses biens15.

En mai 1922, Chekib Arslan participe à Rome à un

«(

Congrès de

l'Union islamique des Peuples opprimés ». C)est à cette occasion ou peut-être antérieurement que se situe sa première rencontre avec Benito Mussolini, avant son accès au pouvoir déclare l'émir. La Suisse est un centre important de rencontres internationales. Cette vocation déjà ancienne se trouve confirmée par l'installation à Genève du siège de la Société des Nations, puis du Bureau international du Travail. Après la Conférence de San-Remo où en 1920 les puissances victorieuses, Italie mise à part, se sont partagé sous forme de mandats les colonies des pays vaincus et en particulier Grande-Bretagne et France, les provinces arabes de l'Empire ottoman, siège à Genève une Commission des Mandats dépendante de la S.D.N. C)est donc à Genève que Chekib Arslan va mener une action dirigée contre l'installation du mandat français sur la Syrie, du mandat anglais en Palestine et du foyer national juif. Si j usqu 'ici Chekib Arslan n'a pas été précisément francophile, il devient résolument antifrançais sur la base de la dimension coloniale de la France dans le monde arabe, d'où sa réputation « d'ennemi na 1 de ]a France ». A Genève s'est constitué en 1921 un « Comité syropalestinien» pour « dresser le bilan des revendications nationales des deux pays placés sous mandats français et anglais ». Ce comité est présidé par le prince Michel Lotfallah, grand seigneur libanais installé à SaintMoritz, grand bailleur de fonds du Comité et de la famille hachémite
14. Les. relations internationales
J

nous paraissent être souvent considérées sous le

seul 'angle étroit des rapports e'ntre gouvernements ou diplomates plus ou moins officiels. Les relations. parallèles» entre mouvements et organisations politiques jouent, à mesure que s'élargissent les bases de l'activité politique dans le monde contemporain, un rOle croj 8sant. 15. . Une soirée au Club arabe de Berlin. » l ,La Nation arabe It, mai-aoQt 1938.

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par ailleurs. Les positions de Chekih Arslan n'ont guère varié jusqu'ici. Ferme porte-parole du panislamisme, sa volonté d'œuvrer à la sauvegarde de l'intégrité ottomane reste intacte. Il défend, au sein du Comité syra-palestinien, auquel il collabore, un projet de gouvernement arabe syra-palestinien uni à la Turquie selon les formes du dualisme austrohongrois d'avant 1914. Sa position, loin d'être unanime, est tout particulièrement combattue par « L'Union syrienne » également constituée à Genève, qui revendique quant à elle l'indépendance totale de la Syrie et accuse Chekib Arslan d'être un traître au service des Turcs. Le conflit entre panislamisme turcophile et nationalisme syrien, ouvert dès avant la guerre, ne fait que se confirmer. L'évolulion de Chekib Arslan vers le panarabisme

L'événement qui détermine l'évolution du panislamisme turcocentriste de Chekib Arslan vers un panarabisme à fondemenl panislamique est la révolution kemaliste, nationaliste turque et dans ce sens anti-arabe, laïque et donc dégagée du panislamisme. Chekib Arslan se rend avec une délégation syra-palestinienne à Ankara en 1923 pour plaider la cause du sultan déposé et en faveur d'un gouvernement arabe syra-palestinien uni à la Turquie, ou tout au moins d'un front turco-arabe dont le but serait de chasser les Français de Syrie18. Il est mal reçu par Mustapha Kemal très méfiant à l'égard de l'homme et de son passé; en fait l'incompatibilité entre les deux visions politiques est totale. Après l'avènement de la République turque, la suppression du Khalifat en mars 1924 est un coup porté au panislamisme et aux efforts déployés pour maintenir la charge khalifale sous autorité turque, quitte à la proposer à Mustapha Kemal lui-même. Chekib Arslan accorde alors son soutien à l'ambition hachémite d'élever l'émir Faïçal au titre de Khalife des croyants, puis à ses tenta-

tives de se faire proclamer (c Roi de tous les Arabes ». Il intervient ensuite
dans un sens conciliateur et avec le soutien allemand dans la guerre qui oppose à partir de 1925 hachémites et wahabites. La révolte druze et les événements de Syrie de 1925 vont axer les activités du Comité syra-palestinien et de Chekib Arslan à sa tête sur la

question syrienne.

c(

Adversaire irréductible de l'exercice du.mandat

français en Syrie », Chekib Arslan présente à ]a S.D.N. de nombreux mémoires demandant l'évacuation immédiate et l'indépendance du pays1? Aux attaques du journaliste français Auguste Gauvain du Journal des Débats, lequel met en cause sa représentativité, donc son droit de s'adresser au nom de ses compatriotes à la S.D.N., il répond dans ces termes: « Je vous déclare sans ambages que je suis un arabe nationaliste
et je m'en glorifie

-

puis s'adressant

à la France

il ajoute

-

seul dans

16. Archives 17. Archives

du Quai d'Orsay, Afrique affaires générales, dossier Panislamisme. de la S.D.N., Fonds du Secrétariat, section PoIitique.

18

i1histoire Tamerlan

qui osa détruire

Damas fut aussi barbare

-

mais

pas plus -. que vos militaires. Je préfère être libre et considéré comme un ennemi de ]a France, plutôt que d'être un esclave ami de la France »18.
Dans la lancée de ce ralliement au nationalisme arabe et même au nationalisme syrien, il se rend à nouveau en Allemagne, afin d'y collecter auprès des organisations musulmanes des fonds pour soutenir la révolte syrienne, travaillant en liaison avec le « Bureau d'Informations syrien » au. Caire, organe du « Comité syro-palestinien », également présidé par

le prince Michel Lotfallah. Une partie des fonds recueilis lui sert à éditer une plaquette sur ccLa Lutte nationale en Syrie et les atrocités
françaises ». Il resserre parallèlement et selon les mêmes perspectives ses lièns avec les milieux syro-palestiniens des Etats-Unis et d'Amérique latine, entretenant d'étroites relations avec des personnalités telles que Taoufik Yazig au Chili et Taan Omad en Argentine. Il participe au
c(

Congrès syrien d'Amérique» tenu à Détroit du 15 au 22 janvier "1927.

La France, face aux difficultés qu'elle rencontre en Syrie, songe sérieusement en 1926 à céder son pouvoir mandataire. Deux solutions semblent bien avoir été envisagées, parallèlement ou successivement, et soutenues par une activité diplomatique importante engagée notamment lors de la réunion en janvier 1926 de la Commission permanente des Mandats, dans la. capitale italienne19. La première de ces solutions viserait à offrir le mandat syrien à l'Italie, contre renonciation de ses revendications coloniales à l'égard de la France, exprimées en vertu du Traité de Londres1o, et de ses prérogatives en Tunisie~n . Mais l'Italie, tout en se gardant de fermer la porte à toute solution qui renforcerait ses positions coloniales, se montre peu disposée a y assumer la difficile succession de la France; considérant que la rébellion syrienne lui est avantageuse, elle mène en Orient une politique de soutien occulte aux mouvements nationalistes et maintient une position favorable à l'abolition des mandatsl2. Chekib Arslan, présent à Rome lors de la session de la Commission permanente, mène des pourparlers avec des autorités italiennes pour l'achat d'armes destinées à soutenir le combat des Druzes syriens23. Il serait disposé, en échange, à faire cesser tout soutien à ]a résistance senoussite en Libye. Mussolini, pressé de liquider

]8. I Tribune d'Orient It de Genève, 25 novembre 1925. ] 9. La présidence de la Commission permanente est assurée par un diplomate italien, le marquis Théodoli, ce qui permet à l'Italie d'y jouer un rôle de premier plan. 20. Du 26 avril 1915 ; l'article 13 du Trailé prévoit le principe de compensations à accorder à l'Italie en cas de redistribution des colonies allemandes après la guerre. 21. Un article li lré « Syrie el Tunisie Jtsigné par le député et maire de Constantine E. MORJNAUDet paru dans La Dép€che tunisienne du 2 avril1926 est parfaitement clair à ce sujel. 22. Cf. G. CAROCCI, La politica estera dell'ltaUa (acsista (1926-1926), Bari, 1969. 23. Archives du Quai d'Orsay, série Afrique, Affaires musulmanes.

19

définitivement cette résistance, offre au cours de sa visite à Tripoli en avril 1926, une aide aux officiers libyens de l'armée turque pour mener et diriger Druzes et Arabes rebelles à la France en Syrie. Une proclamation signée deChekibArslan, et rédigée dans cesens, circulerait jusqu'en Tunisie"'. La deuxième solution envisagée par le gouvernement français consiste à remettre son pouvoir mandataire à la S.D.N., ce qui explique les efforts déployés par Chekib Arslan pour prendre contact avec le Quai d'Orsay à travers dei intermédiaires français et pour solliciter l' autorisation de rentrer en Syrie d'où il est banni; ces tentatives sont entreprises conjointement au nom d'Arslan et de Ihsan Jabri, grand seigneur syrienl6, son proche collaborateur. Selon Lévi Provençal26 des entretiens ont effectivement eu lieu entre 1926 et 1927, menés par le haut-commissaire de France en Syrie, De Jouvenel, avec Arslan et Jabri d'une part, Lotfallah d'autre part. Prêt aux promesses qu'il n'a sans doute pas toujours les moyens d'honorer et qui de plus mettent en jeu les intérêts d'autrui, Chekib Arslan semble disposé en échange de concessions françaises en Syrie, à intervenir pour faire cesser les appuis que recevrait d'Orient Abdelkrim dans le Rif, de même qu'il offre en échange de l'appui italien une intervention pour faire cesser la résistance en Libye. C'est, si l'on en croit Chekib Arslan, le retour de Poincaré au pouvoir qui met fin au projet de transformation du mandat syrien et aux pourparlers engagés. La province de Syrie est morcelée en républiques libanaise et syrienne et Chekib Arslan n'est pas compris dans les mesures d'amnistie décidées par la France en 1927. Après l'effondrement de sa vision turco-centriste du destin arabomusulman, J'achèvement de la balkanisation de la Grande Syrie est .pour Chekib Arslan un nouvel échec. Une action plus large de tous les Arabes lui paraît alors souhaitable pour faire obstacle à la domination des puissances coloniales britannique et française sur le monde arabe. Acomplissant un pèlerinage à la Mecque en 1929, hôte d'Ibn Seoud à cette occasion, il fait à Port-Saïd le 15 mai 1929 une déclaration nette sur la nécessité de lutter pour l'idéal panarabe. Ainsi, jusqu'à la veille de 1930, exception faite de sa présence en Libye avant 1914, alors qu'j} servait l'Empire ottoman, Chekib Arslan n'a guère porté d'intérêt particulier aux questions maghrébines. Il ne semble en aucune façon mêlé à l'action nationaliste tunisienne qui se développe après la Grande Guerre et ne parait pas avoir noué de liens de collaboration avec ses dirigeants, y compris le principal d'entre eux,
24. Ibid. 25. Ihsan Jabri, grand propriétaire terrien de la région d'Alep, a occupé sous l'admi. nistration ottomane les fonctions de président du Conseil administratif et municipal d'Alep; chambellan de la Cour de Syrie, il fut secrétaire et conseiller privé du Sultan. Après ]a guerre, il est délégué à Genève du Parti de l'indépendance arabe. 26. Cf. not.e. 6.

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Abdelaziz Thaalbi, durant les quatorze années que ce dernier passe en Orient; on ne trouve pas davantage trace de positions exprimées lors de la guerre du Rif. Par contre, une correspondance existe entre l'Emir et le futur réformiste musulman algérien Tahar El Okbi, élevé à la Mecque, après son retour en Algériel', qui se situe peut-être à l'origine des liens -assez anciens noués entre le Mouvement réformiste musulman animé par le Cheikh Ben Badis et Chekib Arslan. Après qu'il ait constitué un Bureau musulman d'Informations en 1928, il ne semble plus jouer de rôle apparent au sein du Comité syro~palestinien ; certes, il continue à participer à l'activité des Congrès musulmans, il est présent au Congrès musulman de Jérusalem en 1931, il participe aux congrès suivants tenus à Genève en 1935 et au Caire en 1938 et collabore à des journaux tels que Gamya El Arabia de Jérusalem et Jamia El lslamia de Caiffal8, mais ses activités principales semblent déplacées vers l'Occident arabe. Chekib Arslan et le Maghreb Dans cette conception nouvel1e d'un panislamisme réduit à sa dimension arabe, le Maghreb prend une importance singulière quant à l'élargissement du champ panarabe, et constitue de plus le lieu où l'action nationaliste, forcément dirigée contre la domination française, a le plus de chances d'ébranler par contrecoup la position coloniale de la France, en Syrie notamment, puisque ses bases y sont les plus fragiles. La place accordée désormais aux questions nord-africaines coïncide avec )a naissance d'une revue, La Nation arabe29, dont le premier numéro paraît à Genève en mars 1930. Rédigée en français par Chekib ArsIan et Ihsan Jabri, La Nation arabe reste centrée sur la défense de l'Islam dans le monde. Sur cette base, une sorte de partage sectoriel semble établi entre ses deux co-rédacteurs: les articles de fonds et les questions syro-palestiniennes sont généralement signés par J abri, Arslan se réservant les questions de politique générale européenne, les commentaires d'articles de presse, le plus souvent française, reproduits partiellement ou intégralement et les questions nordafricaines. HostHe à la politique de la France et de la Grande-Bretagne dans le monde arabe, antisioniste avec des accents antijuifs de plus en plus fréquents et ouverts qui reprennent insensiblement après 1933 les formulations nazies, la revue module d'abord ses attaques contre le bolchevisme
27. Correspondance intercept.ée par les services de sécurité en Algérie. Archives du Quai d'Orsay, Afrique, Affaires musulmanes. 28. Compte~ rendus réguliers publiés par L'Oriente Moderno, revue mensuelle de J'Institut pour l'Orient, Rome, Italie. 2~. Revue mensuelle politique, littéraire, économique et sociale, publiée par l'émir Cheklb ARSLAN et Ihsan Bey El JABRI. La périodicité de ]a revue est en fait irrégulière, la ~)upart des numéros sont bloqués sur 2, 3 et même parfois 4 mois. Interrompue en ma) ] 937, ]a N..4. reparaJt en avrH 1938, mais désormais C. A. en assure seul la rédaction. La revue cesse de parattre à la fin de cette même année.

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jugé en fonction de son attitude à l'égard de l'Islam, puis les exprime très vite sans ambiguïté, Je foyer juif de Palestine est alors désigné comme le foyer du bolchevisme en Orient. Quelques articles à caractère cu1turel ou politique y font assez fréquemment l'apologie de l'Allemagne. Pour le Maghreb, mis à part un article peu compromettant sur le centenairede J'Algérie française et une étude dédiée à Ibn Khaldoun, où il est

écrit que « si les arabes sont des déprédateurs, une fois en ville ils deviennent 1es plus briHants du monde »30,c'est la Libye et le Maroc qui occupent d'abord ]a première place, puis, les informations sur la Tunisie se font de plus en plus régulières à partir de 193331, de même sur l'Algérie32 puis sur l'ensemble de l'Afrique du Nord française33. A travers l'évolution contradictoire des positions adoptées sur 'la Libye et le colonialisme italien d'une part, l'Afrique du Nord française et le colonialisme français d'autre part, comme à travers les éléments connus de son activisme, quelques aspects de l'influence exercée par Chekib Arslan sur les mouvements nationalistes maghrébins peuvent être dégagés. Chekib Arslan, la Libye et l' ltalie fasciste Les provinces de Tripolitaine et de Cyrénaïque, restées jusqu'à la veille de la guerre dans l'orbite turque, soumises ensuite à la colonisation italienne contrairement au reste du Maghreb placé sous domination française ou espagnole pour une partie du Maroc, occupent une place très marginale par rapport à l'essor des mouvements nationalistes maghrébins. Si la résistance rurale tenace et parfois victorieuse entretenue par les chefs de la Confrérie senoussite a eu au Maghreb et notamment dans la Tunisie limitrophe un écho profond, elle reste sans liens directs avec l'action nationaliste-moderniste dirigée par l'élite urbaine dans les autres pays. Chekib Arslan n'a guère contribué à l'établissement de ces liens. C'est pourtant et en dépit des relations nouées à Rome, contre les exactions fascistes en Libye que se dirigent entre 1930 et 1933 ses accents les plus violents. Après avoir publié dans La N.A.M une lettre ouverte adressée à Mussolini par Bechir Sadaoui, président du Conseil senoussite, le 2 septembre 1929, appelant le dictateur italien à accepter un compromis

30. La 1V.A., juin 1930. 31. A propos des troubles qui se succèdent contre la naturalisation des musulmans tunisiens et contre l'enterrement des musulmans français en cimetière musulman. 32. Sur les troubles antijuifs de Constantine, La N.A., sept.-oct. 1934. 33. Répression en Afrique du Nord, Les wakouf musulmans sous administration française, La N.A., nov.-déc. 1934; L'oppression française en Tunisie, La politique musulmane en Afrique du Nord, L'oppression française au ~faroc, La N.A., janv.lév. 1935, etc. 34. La N.A., oct. 1930.

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honorable et à faire cesser l'inexorable répression perpétrée contre les derniers foyers de résistance à l'occupation, appel resté sans réponse, Chekib Arslan engage une campagne systématique de dénonciation des méthodes fascistes, notamment à propos du déplacement des populations du Djebel Akhdar concentrées derrière des barbelés dans le désert des Syrtesu. Après l'exécution .du vieux chef senoussite Omar Moukhtar, il compare la barbarie fasciste aux procédés plus nobles des Français, en citant les exemples d'Abdelkader et d'Abdelkrim38. Après un temps de silence, un renversement de position à l'égard de l'Italie fasciste et de son chef s'opère en 1933, justifié dans un long

article « L'Italie et le Monde arabe »81dans les termes suivants:

J(

Dieu

sait que nous n'avons aucune prévention contre l'Italie fasciste, ni contre l'Italie tout court... Mais t~ute la sympathie que nous éprouvons à l'égard du peuple italien et de la personne de M. Mussolini, animateur de l'Italie moderne et dont les anciennes campagnes, faites dans son journal le Popolo d' llalia en faveur de l'indépendance des Arabes en général et des Arabes syriens en particulier, ne seront jamais oubliées chez nous, ne nous fera pas oublier un devoir, non seulement patriotique, mais encore humanitaire, qui consiste à signaler la monstruosité de l'acte commis par le général Graziani à l'égard des populations paisibles de la Cyrénaïque... Pendant ce temps s'est posée à la Société des Nations la question de l'indépendance de l'Irak. Or, le délégué de l'Italie... s'est montré aussi généreux que possible dans les discussions relatives à l'indépendance de l'Irak en particulier et de celle des Arabes en général... Ensuite vint la discussion... de l'abolition du mandat français sur la Syrie, qu~ doit suivre l'abolition du mandat anglais sur l'Irak. Le délégué de 1'1talie, dans cette séance, a défendu aussi l'indépendance, ainsi que l'unité de la Syrie, objectant sérieusement contre les tergiversations françaises... » L'article se termine sur l'annonce de mesures bienveillantes en Libye et est suivi de la publication de « la loi générale de 1927 » en Libye faisant foi de ces bonnes dispositions. L'amitié de l'émir pour le Duce est dès lors affirmée avec une constance qui ne se démentira plus. Il se rend fréquemment à Rome, est reçu deux fois par le chef du gouvernement italien en février 1934, s'intéresse aux musulmans d'Europe pour lesquels il prépare un congrès qui se tiendra à Genève en 193538 favorablement commenté par la presse

35. Citons Un événement inouï en Cyrénaïque, La ]\1.A., déco 1930, L'occupation de Koufra, lèvr. 1931; Procédés moneyàgeux ressuscités par les Italiens fascistes, avr. 1931 ; Les faux démentis fascistes, sept-oct. 1931 ; Atrocités fascistes en Tripo.. ]jtaine, nov.-déc. ] 931, etc. 36. La N.A., sept.-oct. ] 931. 37. La N.A., avr.-mai-juin 1933. 38. Après avoir fondé ]e 6 décembre 1932 à Vienne c L 'Islamicher Kulturbund J,

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italienne qui lui consacre fréquemment articles ou interview. II collabore à des ouvrages de propagande coloniale italienne3' et participe à des émissions en langue arabe diffusées par Radio-Bari. Il évite toute référence aux ambitions coloniales itaIiennes, sur la Tunisie notamment, lorsqu'il commente favorablement4o en affectant de n'y découvrir que des implications européennes, les accords Laval-Mussolini de janvier 1935, « Traité entre la France et l'Italie relatif au règlement de leurs intérêts en Afrique ». Déjà depuis 1934, il entreprend une apologie de la colonisation Italienne en Erythrée41 et soutient lors de la conquête de l'Abyssinie que les Italiens sont les défenseurs des Ethiopiens musulmans opprimés, tout en affirmant que le conflit éthiopien, guerre entre deux Etats chrétiens, n'intéresse pas les musulmans42, puis garde un lourd silence sur les lois racistes et ségrégationistes, promulguées en Ethiopie après la conquête du pays. Gêné par la réprobation des émigrés libyens qui s'opposent au Duce ccdéfenseur de l'Islam» et à Balbo « grand ami des arabes »43,et par la réalisation des projets de colonisation de peuplement italien en Libye

qu'il justifie: ccJe n'ai pu malheureusement nier que le projet italien en
question semble tendre à ce but, mais j'ai dit que l'Italie prolifique s'excuse d'être poussée à cette nécessité par l'augmentation continuelle de sa population »", j] pubIie quelques extraits de deux brochures du Comité central libyen d'Egypte, qui constituent un réquisitoire contre

l'occupation italienne tout en concluant:
est qu'il n'y a pas d'obstacle insurmontable



Notre opinion personnelle
entre les
»46.

à la réconciliation

deux éléments et à leur collaboration utile et raisonnable
Chekib Arslan et les autres pays du Maghreb

C'est au nom de la défense de l'Islam marocain qu'Arslan intervient en 1930 dès sa promulgation, contre le dahir berbère, par une campagne dans La N.A.; qualifiant les tribunaux berbères de « primitifs et de basse qualité », protégés par la France pour affaiblir les musulmans en les divisant, il attaque la politique du résident général Lucien Saint,
puis avoir entrepris au cours de l'hiver 1933-1934 un voyage en Yougoslavie pour jeter les bases du c Congrès des musulmans d'Europe 39. Une brochure en arabe de 160p., Ce que j'ai vu dans les pays musulmans: l'Ethiopie musulmane par Tayssir ZABIANKAYLANI, préfacée par C. A... est distribuée en Tunisie par les soins du Consulat italien. Cf. note d'information du 25 février 1938. Archives tunisiennes du premier ministère, Série E, Section d'Etat. 40. La portée de l'accord franco-italien, La N.A., janv-févr. 1935. 41. L'Italie en Erythrée, Comparaisons avec d'autres puissances colonisatrices,
)t.

La N.A., sept-oct.

1934.

42. La situation des musulmans dans ce pays, Document écrasant, La N.A., septnov. 1936. 43. . ... nous" membres du Comité de Défense de la Tripolitaine, endossons toute responsabilité en dénonçant la tyrannie et le despotisme des Italiens... J écrit, Mobsen DHEFFER, tripolitain de nationalité tunisienne, en demandant le soutien francais con~re le joug italien. Lettre du 23 a011t ] 937, Archives tunisiennes du premier ministère, SérIe E.

44. LA N.A., sept-déc.
45. I bid.

1938.

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l'opposant à celle de Lyautey « le plus grand et le plus fin colonial de France », objet de tous ses élogest8. Contre la manœuvre destinée à soustraire les Berbères aux tribunaux coraniques, il lance un appel à la solidarité musulmane envers les Marocains engagés dans une ferme contestation du décret4';, puis il saluera chaleureusement, en mars 1931, )a parution du pamphlet Tempête sur le Maroc, signé Mouslim Barbari. Toujours en 1930, Chekib Arslan se rend en Espagne.' via Paris où jJ rencontre le nationaliste marocain Ahmed Balafrej qui vient le retrouver un peu plus tard dans la capitale espagnole en compagnie d'un autre militant Mohamed El Fassi. Au cours de ce séjour, il fonde à Madrid une Association hispano-islamique ». Passant d'Espagne au Maroc, il arrive à Tanger en août, mais expulsé il passe à Tétouan en zone espagnole où il s'entretient avec le grand notable nationaliste Abdelhalek Torrès. L'étape de Tétouan devient désormais fréquente dans ses divers déplacements. Ses ]iens avec les nationalistes marocains se font de plus en plus étroits: Mohamed El Ouazzani devient son secrétaire à Genève entre 1930 et 1933 avant la fondation en 1934 du « Comité d'Action marocaine» ; il correspond régulièrement avec Mekki N aciri et Mokhtar Ahardane, libraire à Tanger, considéré comme son « agent de liaison» avec les cercles nationalistes de Fez, Rabat, Tétouan; Ahmed Balafrej lui rend régulièrement visite à Genève. Dans le même temps et peut-être à travers ses amis marocains, il noue des liens avec certains milieux anticolonialistes de la gauche française, notamment avec l'équipe responsable de la revue Maghreb.' et particulièrement avec Jean Longuet son avocat. C'est par l'intermédiaire des Marocains que des liens d'amitié de plus en plus étroits, puis de collaboration s'établissent entre Chekib Arslan et les responsables de l' « Association des Etudiants musulmans nord-africains en France» (A.E.M.N.A.F.), fondée en 1927 et dont le secrétaire général est alors )e Marocain Mohamed El Fassi. A travers l' A.E.M.N .A.F., le plus souvent appelée A.E.M.N .A. (Association des Etudiants musulmans nord-africains), le contact s'établira avec la prolétaire Etoile nord-africaine» (E.N.A.) et son dirigeant Messali Hadj, avec les militants de l'Archéo et du Néo-Destour tunisien. Traversée de courants politiques et idéologiques divers, l'A.E.M.N.A. est entre les deux guerres un foyer très ardent du nationalisme, la principale pépinière intellectuelle de cadres politiques maghrébins et
( (

46. La N.A., mai-juin 1931. 47. Différentes tendances de l'intelligentzia nationaliste ont constitué en 1927 un petit groupement, c La Société des Amis de la Vérité Jt où se rencontrent A. Balafrej,
o. Abdeljelil, M. Ouazzani, A. El Fassi. 48. Il entreprend une Histoire de l'Espagne musulmane dont seuls les 3 premiers

des 10 volumes prévus parattront au Caire en 1939.
49. La revue Maghreb est fondée en 1932 sous le patronage de Robert-Jean LONGUET, Jean MONNET, Gaston BERGERY, Pierre RENAUDEL, Sixte QUENJN, socialistes ou proches de la S.F.I.O. et les Espagnols ORTEGA, MARIAL et ARGILA.

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