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Mai 1968 et le Mai rampant italien

De
370 pages
Ces pages ne se veulent pas une histoire de plus de Mai 68 et de la révolution en Italie. Elles relatent cependant nombre de faits marquants, ne serait-ce que pour y déceler une autre signification que celle qui est donnée pour véridique par les imageries qui virtualisent Mai 68. Sans se priver de mises en perspectives critiques, il ne s'agit pas de faire ici oeuvre théorique. Le recours à de nombreuses citations permet de laisser la parole aux protagonistes dont l'auteur fut.
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MAI 1968
ET
LE MAI RAMPANT ITALIEN Temps critiques
Collection dirigée par
Jacques Guigou et Jacques Wajnsztejn
Avec le déclin du rôle historique des classes, la critique de la
société capitalisée ne peut plus trouver l'essentiel de ses références
dans les pratiques du mouvement prolétarien comme elle l'a fait
depuis le début du XD(e siècle jusque dans les années 1970.
Aujourd'hui, même si les replis identitaires perdurent, si les
intégrismes communautaires se renforcent en réaction à la
domination planétaire de l'économie, on assiste aussi au retour d'une
critique qui ne se limite pas au cercle étroit des "théoriciens", ni à
une réflexion universitaire entachée de ses implications à l'État. Cette
critique exprime concrètement aussi bien le refus du despotisme du
capital que sa conséquence, la contrainte du travail.
Déjà parus
J.Wajnsztejn, Après la révolution du capital. 2007.
J.Guigou et J.Wajnsztejn, L'évanescence de la valeur. 2004.
2003. J.Guigou, J.Wajnsztejn (dir.), Violences et globalisation.
J.Wajnsztejn, Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt
et du goût. 2002.
J.Guigou, J.Wajnstejn (dir.), La valeur sans le travail. 1999. L'individu et la communauté
humaine. 1998. Jacques GUIGOU et Jacques WAJNSZTEJN
MAI 1968
ET
LE MAI RAMPANT ITALIEN
L'Harmattan © L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion. harmattan@wanadoo.fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-05530-8
EAN : 9782296055308 AVANT PROPOS
Il n'y a pas deux Mai 68. Un «Mai étudiant» puis un «Mai ouvrier». Le premier étant
« petit bourgeois » pour l'idéologie prolétarienne ou bien «hédoniste et libertaire»
pour l'imagerie médiatique ; le second étant la manifestation de la puissance de la
classe ouvrière dans «la plus grande grève de son histoire » ou bien la matrice de la
libération des désirs de l'individu et sa quête effrénée de satisfactions dans la société
de consommation et de communication.
Cette représentation, active dès les lendemains de l'événement, n'a fait que se
renforcer jusqu'à constituer aujourd'hui le « socle du savoir » commun sur Mai 68,
celui qui est diffusé dans les manuels scolaires et les conversations courantes.
Nous avançons ici l'unité de Mai 68. Unité de l'événement partout où il s'est
exprimé ; unité du mouvement réel qui s'est manifestée sous ses habillages
gauchistes, conseillistes ou anarchistes. Unité que nous percevions «à chaud »,
malgré tout, dans les moments intenses des actions les plus inédites : le
surgissement soudain et imprévu d'un refus des conditions existantes mêlé à une
aspiration collective pour un devenir tout-autre.
Mais si notre relecture de l'événement, de ses prémisses et de ses suites
immédiates ainsi que des analyses — recevables — qui s'y rapportent, nous conduit à
poser cette unité de Mai, elle n'implique pas pour autant une conception unitaire et
unifié de ce printemps bouleversant. Bien au contraire. Nous mettons en évidence
la double nature de Mai 68 ; sa double dimension politique et historique : la fin du
cycle des révolutions prolétariennes et le début d'une révolution à titre humain.
Comme en France, mais étalé sur la décennie 68-78, le «Mai rampant» italien a
présenté cette double dimension. Dans les deux pays s'est révélé la fin du cycle
historique des révolutions prolétariennes ; un seuil critique est franchi qui marque
une rupture avec le fil rouge des luttes du mouvement ouvrier. Les mouvements de
ces années-là ont parcouru et reparcouru toute l'histoire du mouvement ouvrier et
ils en ont réactivé toutes les riches expériences, mais aussi toutes les tares. Cycle de
l'affirmation de la classe du travail, du pouvoir ouvrier, de l'autonomie ouvrière, de
la souveraineté des conseils ouvriers, de l'autogestion, de l'action directe ; mais
aussi cycle de la négation et de l'auto-négation du prolétariat comme classe en soi
dans le communisme, le refus du travail, le dépassement du dassisme, la tension
vers la communauté humaine, la révolution à titre humain.
Si, dans la vaste littérature produite sur les « contestations » l'on ne trouve guère
de traces explicites de cette double nature de Mai, cela n'est pas seulement dû à son
caractère d'écriture immédiate qui aurait empêché une telle perception. La raison de
cette absence est d'abord et surtout à rechercher dans la prégnance du modèle
révolutionnaire classiste qui occupait massivement l'horizon social et l'imaginaire
des participants.
Mai 68 n'est pas la «révolution imaginaire» à laquelle certains commentateurs
s'efforcent de l'identifier ; une espèce de happening combinant sexe et drogue et
emportant de doux utopistes dans son tourbillon nihiliste. Mai 68 est une
révolution qui fait advenir du réel, qui rend possible certaines idées lorsqu'elles
irriguent toutes les têtes. L'appel à placer «l'imagination au pouvoir» a certes été, ça
et là, entendu — et pas seulement dans les ateliers des Beaux-Arts — mais sa réalisation ne pouvait suivre puisque le mouvement ne cherchait pas à manipuler du
pouvoir et surtout pas celui qui s'exerce sur les imaginations.
Les pages qui suivent ne se veulent pas une histoire de plus de Mai 68 et de la
révolution en Italie. Elles relatent cependant nombre de faits marquants, ne serait-
ce que pour y déceler une autre signification que celle qui est donnée pour véridique
par les imageries qui virtualisent Mai 68.
Nous n'avons pas cherché non plus à faire une histoire des organisations
politiques impliquées dans le mouvement. Cette orientation apparaît nettement
pour ce qui concerne la France, mais moins distinctement pour l'Italie car,
inscrivant leurs interventions sur plusieurs années, les groupes révolutionnaires
italiens ont été traversés par le mouvement autant qu'ils l'ont engendré. Ces
organisations sont à la fois dans et en dehors du mouvement réel. Comme le 22
Mars, elles font partie du mouvement et comme les organisations gauchistes
hexagonales elles en sont extérieures.
Sans nous priver de quelques mises en perspectives critiques à propos de tels ou
tels épisodes, nous n'avons pas voulu ici faire oeuvre théorique. Le recours à
d'abondantes citations permet de laisser la parole aux protagonistes de l'époque
dont nous fûmes, d'ailleurs.
Si, en outre, nous débutons chaque partie par des prémisses théoriques ce n'est
pas pour nier l'événement qu'au contraire nous cherchons à mettre en évidence,
mais pour indiquer qu'un tel bouleversement aussi imprévu est-il, ne naît
cependant pas sans passé. La conjecture unique de Mai 68 se réalise comme un
accomplissement historique dont on peut trouver les signes anticipateurs dans des
secousses antérieures comme dans les avancées théoriques d'une époque qui
cherche à émerger.
Ces conditions d'écriture et ces choix de méthode ne nous empêchent pas de
poser l'interprétation générale de la double nature de Mai 68 et du mouvement
italien : fin du cycle historique des révolutions prolétariennes et début de l'ère d'une
révolution à titre humain.
8 MAI 1968
LA DOUBLE NATURE DU DERNIER CYCLE
D'ASSAUT PROLÉTARIEN
Mai 68 en France fut la figure de proue d'un mouvement plus vaste commencé à
Berkeley en 1964, qui continue avec la révolte des ghettos noirs aux États-Unis en
1966, la lutte contre la guerre du Vietnam, FIAT 69, Gdansk 70-71 et se termine à
Bologne en 1977.
Jeunesse' et spontanéité ont présidé à ces événements. Laissons la parole à
Lucien Laugier. «Le phénomène est édifiant pour toute conviction non totalement
sclérosée par le dogmatisme souverain chez les révolutionnaires de tradition (...).
Qu'une nouvelle génération, par sa seule et propre expérience, soit parvenue à
démystifier l'imposture endurée et dénoncée en vain durant plusieurs décennies par
l'avant-garde traditionnelle, voilà qui constituait la preuve irréfutable d'un
changement historique désormais acquis. Du bond théorique que cette perception
a permis, on s'est cependant un peu trop bercé dans les délices de Capoue des
lendemains pas encore ruinés de Mai 68. Nous n'en ferons pas ici l'inventaire et
partirons du résultat ultime de la démarche. La seule véritable notion du prolétariat
révolutionnaire — classe se niant en tant que simple catégorie du capital — n' a été
retrouvée que par l'exhumation d'un concept mort, que par la résurrection,
poignante mais illusoire, d'une éventualité historique perdue. (...). La radicalité
étant à nouveau expulsée de la scène sociale, (...) il faut revenir à la substance la
plus intime de la conviction des jours fastes, retrouver la tension de l'époque où il
semblait que l'ébranlement de tous les conformismes marchait du même pas que la
reconquête théorique du devenir de la société. Quelle fut, sous cet aspect, la
véritable substance de l'événement Mai ? Plus que l'explosion de violence sociale
qui contrastait avec les années de résignation conformiste ; plus que l'insolent défi
au sinistre socialisme de marque lénino-staliniste et plus même que la prétention
d'obtenir « tout, tout de suite », le signe essentiel de la période de Mai fut la
légitimation, et donc la résurrection, des aspirations jusque là refoulées au nom de
la rationalité révolutionnaire. Après des décennies de mortification léniniste vécue
monacalement dans l'impuissance et l'isolement, face à la submersion des vertus
mythiques d'un prolétariat par une trop réelle psychologie sociale de jouisseurs,
Mai 68 fut un mouvement « jeune » au sens du jeune temps dans la vie humaine, celui qui contient
toutes les potentialités d'un devenir-autre, celui qui est « en avant » car il n'a pas été « rattrapé » par
les pesanteurs du « vieux monde ». Au cours de ces moments révolutionnaires, il n'était d'ailleurs pas
rare de rencontrer des individus âgés qui parlaient et agissaient en étant libérés des pesanteurs
ordinaires de leur âge. Ce ne fut pas un « soulèvement de la jeunesse » comme avait voulu l'anticiper
Isidore Isou en faisant de « la jeunesse » une sorte de classe sociale, celle des « externes », qui
combattraient les positions des « internes », des « assis »; cette quasi classe serait porteuse des
valeurs de la future « société des créateurs » chère aux voeux des lettristes. [cf. I.Isou, Traité d'économie
nucléaire. Tome I, Le soulèvement de la jeunesse. Problème du bicaténage et de l'externité. Aux escaliers de
Lausanne, 1949] et supra p.5 à propos des origines lettristes de l'IS.
9 l'idée de la Révolution retrouvait le mouvement de pensée de son origine, projetait
ses nouveaux partisans dans ce qu'on appela alors — sans que personne ne s'en crut
autorisé à la dérision — la revanche du rêvez ».
POURQUOI MAI 68 ET NON PAS MAI JUIN 68 ?
Notre parti pris est risqué, mais nous l'estimons justifié. Pourquoi risqué ? Tout
d'abord parce que c'est sous cette dénomination que l'événement 68 est historicisé
et surtout médiatisé. Ensuite, parce que le réduire à Mai a fait dire à certain que
c'était réduire le mouvement à sa dimension étudiante et en oublier une dimension
ouvrière qui représente le plus grand mouvement de grève de l'histoire moderne du
mouvement ouvrier ; mouvement qui se radicalise fin mai avec le refus des
propositions de Grenelle et dans la première partie du mois de juin avec le refus
violent de la reprise du travail, symbolisé par les affrontements de Flins et Sochaux.
Or, nous pensons que ce qu'il y a de plus intéressant dans les luttes ouvrières du
mouvement, se déroule dès la mi-mai avec des mouvements comme celui de
Renault Cléon qui sont en parfaite adéquation avec le mouvement parallèle dans les
universités. Alors que le refus des propositions de Grenelle ne constitue pas le
point de démarrage d'un niveau plus élevé de la lutte, mais simplement le début de
la résistance d'un mouvement qui n'a pas vaincu, mais qui ne se sent pas encore
battu. Nous pouvons même dater, rétrospectivement bien sûr, ce qui constitue la
phase ascendante du mouvement qui court du 3 au 24 mai. Les émeutes du 24
constituant le même hallali pour le mouvement des étudiants et jeunes prolétaires
que le refus des accords à Renault Billancourt pour le mouvement ouvrier les 27-28
mai. Juin 68, ce sont encore les luttes, mais celles contre la reprise, contre la contre
offensive du pouvoir à Flins et Sochaux.
Si nous insistons sur cette phase ascendante, c'est aussi parce que c'est elle qui
porte toute cette révolte, que l'on retrouve dans tous les pays capitalistes
développés. Une révolte qui exprime une rupture avec le vieux monde à travers les
luttes anti-autoritaires, anti-hiérarchiques, anti-bureaucratiques et qui ne se
préoccupent pas de passer sous les fourches caudines du programme anti-
capitaliste classique défendu par les organisations de la classe ouvrière et les
groupes gauchistes (« la gauche du capital »). C'est cette révolte qui met en crise le
système par l'intermédiaire d'un événement qui ne correspond pas à une crise
économique (baisse du taux de profit, crise de surproduction), mais qui fonctionne
comme dévoilement des contradictions. C'est aussi cette révolte qui confirme les
anticipations théoriques d'auteurs remettant en cause, avant même les événements,
la capacité de la classe ouvrière à jouer encore son rôle de moteur dans la
révolution. Aussi bien en France qu'en Italie, ce n'est qu'une frange limitée de la
classe qui va être active soit pour montrer qu'elle n'a plus rien à affirmer en tant que
classe (en France), soit en manifestant une autonomie qui devient vite impossible
(en Italie où entre 1968 et 1977 se crée la césure de 1973).
2 Lucien Laugier (issu de la « Gauche communiste italienne »), p.2 de la postface au texte, A Stettin et
à Dankig comme à Détroit. 1985. Disponible chez F.Bochet, revue (Dis)continuité, Le Moulin des
Chapelles 87800 Janailhac.
10 POURQUOI LA FRANCE ET L'ITALIE ?
Il y a d'abord entre les deux situations, un certain nombre de points communs :
- la présence de partis communistes forts, surtout à l'époque, partis qui
s'appuient sur un syndicat ouvrier dominant. Une même contradiction qui les
habite : celle d'être exclus du pouvoir central tout en proférant une ligne
électoraliste Il s'ensuit qu'il ne semble pas y avoir de débouché politique crédible.
- un grippage du fonctionnement démocratique avec d'un côté l'autoritarisme de
l'État gaulliste et de l'autre un parti-gouvernement associant Vatican, mafia et
clientélisme politique.
- une restructuration de l'université rendue nécessaire par les débuts d'une
massification (plus que démocratisation) de l'université qui provoque deux
réformes (Fouchet et Gui) visant à une meilleure adaptation aux besoins du
capitalisme. Elles provoqueront une même révolte par rapport à ce qui est ressenti
comme la mise en place d'une sélection de classe.
Les différences sont également nombreuses :
- En Italie, une présence beaucoup plus grande de la composante fasciste avec
une extrême droite organisée en parti (le MSI) qui entretient des liens avec le
pouvoir par services secrets interposés. Elle pénètre aussi des forces de répression
qui ont été plus épurées de leurs anciens partisans que de leurs anciens fascistes et
elle essaime à l'extérieur dans de nombreux petits groupes squadristes.
- Une critique de la gauche officielle, des organisations ouvrières et d'un certain
marxisme qui, en France, ne provient pas de l'intérieur de ces organisations ni
même de leur variante gauchiste, s'avère ancienne, principielle et fondamentale.
Elle trouve son origine d'un côté, dans le groupe Socialisme ou Barbarie qui inclut des
courants de la gauche communisme, du conseillisme et étend son influence sur
l'Internationale situationniste ; d'un autre côté dans l'influence d'un anarchisme rénové,
à travers un groupe comme Noir et Rouge et une influence libertaire plus diffuse.
Alors qu'en Italie, la tendance récurrente est à reformer «l'album de famille»
comme le dit la formule italienne. En effet, les thèses des Quaderni Rossi proviennent
d'anciens membres du PCI ou du PSI et ses membres transfuges n'opéreront pas
tous une rupture définitive avec la maison mère, c'est le moins qu'on puisse dire si
on pense à la figure marquante de Tronti. Cela aura des conséquences importantes
sur les rapports avec les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier.
- Le mai-juin 68 français a une dimension d'événement que ne possède pas le
mouvement italien qui s'étale sur dix ans et cela même si ce qui se passe à Bologne
en 1977 constitue aussi un événement.
- Le gauchisme est bien présent en France, non pas comme «nouvelle avant-
garde », mais comme «nouvelle voie» antibureaucratique et internationaliste avec
les comités Vietnam, CVN et CVB, la JCR, les « pablistes ». Mais en tant que groupes
prolétariens, les gauchismes sont hors jeu (Voix Ouvrière, les lambertistes, l'UJCm1)
car ils ne comprennent pas le mouvement. Il faudrait aussi distinguer le gauchisme
au sens part1 -12ire qui reste faible et les mouvances gauchistes ou gauchisantes
beaucoup plus nombreuses, formant une sorte de «culture gauchiste 3 ».
3 Cf. le titre du livre de Cohn-Bendit en référence à la réponse de Lénine au communiste de gauche
hollandais Gorter : Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme. Seui1.1968.
11 L'organisation qui y fait le plus référence est la _ICR qui publie le journal Avant-garde
jeunesse, mais nombre de ses militants se fondent dans le Mouvement du 22 mars ou
bien se détachent de l'organisation dès le début de l'année 68, comme à Lyon
Cette critique de l'avant-garde qui provient en France des prémisses théoriques
du mouvement ne se retrouve pas en Italie où en dehors de l'anarchisme, il n'existe
pas de critique du léninisme et où le courant communiste de gauche n'est composé
que de petits groupes se réclamant de la gauche communiste italienne et de Bordiga.
Néanmoins, ce qui importe, c'est de voir qu'au-delà des points communs et des
différences entre les deux mouvements, il se produit une véritable résonance de
l'un à l'autre, de l'un dans l'autre. L'impact du Mai français est d'ailleurs tel que
l'année 1968 sert de référence « générique » pour désigner tous les mouvements de
la révolte étudiante. Concrètement cela apparaît dans certaines prises de positions
de leaders étudiants comme O.Scalzone, figure du mouvement romain, dans son
article des Temps modernes (nous y reviendrons) où il dit que tous les yeux étaient
tournés vers la France; ou encore comme M.Capana du Movimento Studentesco
milanais (MS), pour qui « Les faits de France démontrent, par l'exemple, au-delà des
débouchés concrets, que la révolution en Europe est possible ». Dans le même
sens, mais sur une position inverse, un ancien militant de Lotta Continua déclare :
«J'ai une grande animosité envers le Mai parisien, car selon moi, il a contribué à
remettre le 68 mondial dans une logique insurrectionnelle qui était complètement
fausse. Après Paris, nous commençons tous à théoriser la révolution avec un R
majuscule ».
C'est d'ailleurs un sacré paradoxe qui s'exprime ici. Le Mai français tant décrié
comme le Mai pas sérieux, quand on l'isole en tant que mouvement étudiant, en
tant que mouvement de la fête, du « vivre sans temps mort et jouir» sans entrave,
est pourtant le Mai de la révolution, qui ne dure que le temps d'un événement,
d'une insurrection de la pensée et de la pratique. Une révolution qui ne dure que le
temps de son éclosion et de sa défaite. Un Mai politique, quoiqu'on en dise. Alors
que le Mai italien est un Mai social qui a poussé l'insubordination plus loin, aussi
bien à la FIAT de 69 que dans le Bologne de 77, mais sans la même explosivité.
Le paradoxe se redouble ici avec un Mai français plus politique alors qu'il est le
mouvement de la critique de la politique et du pouvoir face à un Mai italien plus
social, mais à un tel point surdéterminé par la politique au sens léniniste du terme
qu'il reste englué dans des jeux de pouvoir (rencontre de Scalzone avec Longo en
68 ; tractations des BR autour de Moro et du compromis historique en 78).
Il est évident qu'il y a une ambiguïté sur le mot et le sens de Révolution. Quand
nous disons que le Mai français symbolise un retour de l'idée de révolution, ce n'est
pas du tout au sens ou Geismar et July l'entendent : «Mai, néanmoins a remis la
société française sur ses pieds. H a donné à voir crûment la réalité des contradictions
de classes qui fondent cette société. Il a remis la révolution et la lutte de classe au
centre de toute stratégie. Sans vouloir jouer aux prophètes : l'horizon 70 ou 72 de la
France, c'est la révolution (...). Voici les premiers jours de la guerre populaire
contre les expropriateurs, les premiers jours de la guerre civiles ». On est ici aux
Interview de Peppino dans I.Sommier : La violence politique et son deuil Liorès 68 en France et en Italie.
PUR. 1998, p.38.
5 Vers la guerre civile. Éditions et publications premières. 1969, p.16-17.
12 antipodes du Mai du Mouvement du 22 mars comme des luttes ouvrières radicales ;
on est dans un hyper-gauchisme qui ferait apparaître Potere Operaio (PotOp) comme
une organisation modérée. Même le langage est complètement extérieur à celui de
Mai-juin et préfigure la dérive des maos vers le résistancialisme et le populisme.
LA QUESTION DE L'ÉVÉNEMENT
On peut faire le rapport entre trois termes : une pensée de la situation, une
théorie critique et un événement. Et il peut se produire une conjonction efficace
entre ces termes. «La pensée de la situation, c'est cette articulation incertaine et
mouvante entre la théorie critique et les événements qui font la force d'un
mouvement. Les révoltes sont imprévisibles dans leurs formes, leurs lieux, leurs
dates 6 » et tout le monde, des politiques aux sociologues en passant par les médias,
de s'interroger sur ce qui transforme l'amorphe quotidien en orgasme de l'histoire.
Pourtant comme nous allons essayer de le montrer plus loin dans les prémisses
théoriques, la pensée de la situation s'élaborait progressivement depuis le tout
début des années 60. Si elle est restée très marginale pendant une dizaine d'années,
on a pu assister quand même à un grand brassage d'idées. Il ne suffisait plus que
d'un incident de parcours dans le cheminement de la situation pour que des éclairs
se produisent, pour que la conscience de l'insupportable poids hiérarchique pesant
aussi bien sur les étudiants-lycéens et les jeunes prolétaires, entraîne une révolte que
certains virent comme générationnelle. C'est à l'université que la pensée de la
situation s'est transformée en théorie critique sur la base concrète de «l'université
critique» qui transforme la pensée de la situation, assimilée surtout par certains
militants révolutionnaires, en critique de masse, par exemple de la sélection et de la
discipline de caserne (règlements obsolètes des cités-U et des lycées, esclavage
salarié des OS). Cela permet d'appréhender la lutte non pas sous l'angle de la
promesse ou du sacrifice à la Cause, mais comme un engagement de vie où
l'individu peut advenir en dehors de sa particularité (sociale) et donc dans sa
singularité, mais aussi dans une forte tension vers la communauté humaine à travers
l'expérience d'une communauté de lutte. C'est aussi en intervenant «en situation»
que l'événement ne devient pas le simple terrain de la propagation de théories que
l'on plaque artificiellement et de façon sectaire sur l'événement. Dans cette mesure,
on peut dire que c'est le Mouvement du 22 mars, malgré certaines tendances
estudiantines, qui a le mieux « collé » à la situation et ce n'est pas pour rien qu'il est
devenu le symbole du mouvement, au moins dans la sphère étudiante. Le danger de
l'action en situation est toutefois qu'elle ne permette plus de s'élever au niveau
d'une perspective. C'est ce qui est arrivé plusieurs fois pendant le mai français
comme pendant le mai italien. Nous y reviendrons.
Ph.Coutant, Temps critiques n°8, automne 1994, p.106. Cette pensée de la situation est à rapprocher 6
de la pensée de l'événement chez A.Badiou qui le définit comme quelque chose d'excessif et
d'imprévisible, qui déplace les personnes et les lieux et offre ainsi, un cadre totalement neuf à la
pensée (in « Penser le surgissement de l'événement », numéro spécial des Cahiers du cinéma consacré
au cinéma 68. Mai 98, p.10.) Malheureusement, notre maître-penseur, pro-chinois à l'époque, est très
mal placé pour parler de l'événement 68, lui dont l'organisation en dénonçait le caractère « petit-
bourgeois » et qui dans son dernier ouvrage, De quoi Sarkoçy est-il le nom ? (Lignes, 2007), nous donne,
comme perspective, le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais pour oublier l'Albanie d'Hoxha.
Ah, puissance toujours renouvelée de l'exotisme
13 Au-delà des discussions et interprétations, ce qui reste irréductible à l'événement
se sont les petits rien qui en font sa richesse. Les passions qui se déchaînent, les
petites phrases, les actions spontanées, les rencontres, les sit-in, les discussions sans
fins toute la nuit entre personnes qui n'auraient jamais eu la moindre chance de se
côtoyer autrement. Ne serait-ce qu'un instant, les rôles semblaient pouvoir se
renverser comme dans ces vieilles légendes germaniques ou pendant une nuit les
maîtres deviennent les valets et les valets les maîtres. Ainsi les enseignants et tous
les experts étaient questionnés sur la légitimité de leur savoir et pas seulement par
des étudiants; les étudiants l'étaient par les ouvriers qui mesuraient l'écart entre les
discours et les pratiques, l'écart entre les connaissances et la réalité. Les ouvriers
eux-mêmes étaient questionnés sur le rapport entre condition sociale, place dans les
rapports de production et rôle dans le mouvement et dans la révolution. C'est
justement la caractéristique de ces grands événements révolutionnaires de faire
perdre un peu le sens du réel parce que dans l'excitation et la passion beaucoup de
choses apparaissent possibles. Ceux qui semblaient soumis se réveillent et apparais-
sent les plus radicaux, alors que certaines figures se recroquevillent. Il n'est que de
penser au personnel politique de gauche pendant les événements pour être édifiés,
quand, la manifestation « étudiante » passant devant l'assemblée nationale, le seul
député Estier, appela les manifestants à rejoindre le combat politique de la gauche
parlementaire pendant que ses collègues se terraient à l'intérieur. Ou alors, à un
autre niveau, R.Vaneigem surpris en pleines vacances par le mouvement de mai et
qui devant un tel événement, se posa deux fois la question de son retour.
Cette question de l'événement est aujourd'hui en partie occultée parce qu'elle
gêne beaucoup de monde. C'est d'ailleurs pour cela que l'événement n'apparaît plus
que dans sa forme réifiée et ritualisée de la commémoration, un peu comme pour la
révolution française. Pour les plus « radicaux », il n'y a même pas eu d'événement,
c'est la négation pure et simple. Pour R.Aron, tout d'abord, mai 68 est un non-
événement bien qu'il y ait consacré un livre ; pour P.Goldman, l'un des chefs des
services d'ordre étudiants depuis la guerre d'Algérie : «La révolte étudiante pris de
l'ampleur. Au mouvement qui avait surgi des facultés s'ajoutait maintenant la
présence déterminante des ouvriers. Ils s'étaient mis en grève générale. Je fus excité
mais je ne peux dissimuler que je respirais dans cette révolte des effluves obscènes.
Il me semblait que les étudiants répandaient dans les rues, à la Sorbonne, le flot
malsain d'un symptôme hystérique. (...). A l'action ils substituaient le verbe. Je fus
choqué qu'ils mettent l'imagination au pouvoir. Cette prise de pouvoir était une
prise de pouvoir imaginaire 8 qui s'est tout à coup retrouvée face à la vraie force de
l'État quand de Gaulle est revenu d'Allemagne, celle qui est capable de faire les
guerres et l'histoire » dit Goldman. En fait, Goldman est complètement prisonnier
des schémas léninistes de la prise du Palais d'Hiver et des nouveaux schémas
guevaristes utilisés en Amérique latine. Il est aussi un signe de la difficulté de
certains des « déjà vieux militants » du milieu étudiant, à se fondre dans la nouveauté
de l'événement ; enfin P.Nora et la revue Le débat qui auront fait beaucoup de mal
au mouvement de 68, tout en constituant un nouveau pôle de référence par rapport
7 La révolution introuvable, p.36.
P.Goldman, Souvenirs obscurs d'unjui f polonais né en France, Seuil, p.70.
14 à ce qu'était la revue de l'engagement sartrien, Les Temps modernes, proclame que
«Rien ne c'était passé en 1968 ; Rien même de tangible et de palpable 9 ».
Mais la plupart du temps, ce qui domine, c'est l'enfouissement de l'événement
dans la continuité : une succession des cycles révolutionnaires et contre
révolutionnaires dans laquelle il n'a plus que le rôle d'accélérateur du passage d'un
cycle à l'autre (position ultra-gauche) ; un découplage en mouvement étudiant et
mouvement ouvrier afin de faire ressortir la continuité des luttes de classes et le fait
que mai 68 n'est pas un accident de l'histoire mais la suite d'autre chose (position
des gauchistes ou anarcho-syndicalistes) ; ou enfin, le fait est réduit à une
« répétition générale» d'autre chose (position de la LCR exprimée dans le livre
éponyme de Bensaïd et Krivine).
Dans tous les cas, il y a du refoulé de ce dont mai 68 a été le dévoilement 10. Ce qui
gêne aujourd'hui, c'est que puisse se transmettre encore l'exemple de la révolte et
de l'ouverture des possibles. « Soyons réalistes, demandons l'impossible» reste un
slogan profondément subversif quand les médias et le pouvoir nous assomment
aujourd'hui de leur fatalisme politique (la politique comme art du possible qui
convainc tous les Cohn-Bendit, les Fischer et les Kouchner de la terre), de leur
fatalisme économique (qui va payer les retraites ?), de leur fatalisme écologique (le
réchauffement climatique). Quand on nous adjoint sans cesse de moins boire,
moins fumer, mettre sa ceinture de sécurité, roulez moins vite, faire le tri des
déchets, quand il faut demander la permission pour faire grève", quand l'action
autonome est déclarée illégale avant même qu'elle commence.
Ce qui gêne ensuite, c'est que les avancées pratiques et théoriques de mai 68 :
critique du travail et de la domination, critique du syndicalisme (et non pas d'un ou
plusieurs syndicats particuliers), critique des séparations sont oubliées. Elles ne
sont pas mises à distance et réexaminées dans l'expérience historique pour être
réappréciées en fonction de ce que nous appelons «la révolution du capita1 12 ». La
rupture du fil historique que celle-ci produit n'est pas utilisée pour essayer de se
projeter vers le futur, mais pour retourner vers le passé : la lutte de classes
redécouverte quand il n'y aura bientôt plus un ouvrier en dehors du bâtiment et des
travaux publics, l'appel à la grève générale de FO (récurrent depuis 2003) confondu
avec la grève générale insurrectionnelle par la CNT. On comprend mieux pourquoi
l'exhumation de l'événement 68 constitue une piqûre de rappel dont certains se
passeraient bien.
9 P.Nora, Les lieux de mémoire, tome 3. Gallimard. 1997.
1° Selon la belle formule de la revue Invariance, série II1, n°5-6. 1980.
Il Le projet de service minimum dans les services publics, effectif en Italie, revient à cela.
12 Cf. le livre de J.Wajnsztejn, Après la révolution du capital L'Harmattan. 2007.
15 I. LES PRÉMISSES THÉORIQUES
Elles s'expriment essentiellement à partir de revues et de quelques théoriciens.
LES REVUES
Socialisme ou Barbarie 13 (SoB)
Dès le départ, tout en se voulant proche du léninisme, a position de la revue s'en
distingue pourtant, en faisant de la division entre dirigeants et exécutants
l'opposition fondamentale en lieu et place de l'opposition bourgeoisie-prolétariat.
Les rapports de production qui se complexifient, deviennent de plus en plus
abstraits et ne sont plus définis essentiellement à partir de la propriété privée des
moyens de production. Ce nouveau canevas théorique permet d'un côté,
d'englober dans la critique non seulement la bourgeoisie capitaliste mais aussi la
bureaucratie orientale soviétique et de l'autre, d'élargir la classe ouvrière à de
nouvelles catégories salariées. Nous verrons que ce dernier point est particulière-
ment important dans la compréhension des évolutions du rapport de classes et
surtout, pour ce qui nous intéresse ici, pour la compréhension et l'interprétation de
1968. En effet, par ce biais, SoB échappera à une interrogation sur les nouvelles
classes moyennes et leur rôle ambigu par rapport au capital, ce qui lui permettra de
mettre à jour les caractères nouveaux de la « composition de classe » (sans employer
toutefois le terme italien) à travers les récits ouvriers de Mothé et Romero et leur
incidence sur le mouvement révolutionnaire moderne à partir du n°31 de la revue
(fin 1960-début 1961).
« De même, la crise de la culture et la décomposition des valeurs de la société
capitaliste poussent des fractions importantes d'intellectuels et étudiants (dont le
poids est croissant) vers une critique radicale du système (...). Le rôle de ces
nouvelles couches sera fondamental ». Et encore : « la société contemporaine perd
son emprise sur les générations qu'elle produit ce qui est très différent d'un simple
conflit de génération» (p.84). Dès le n°33, on pouvait trouver un article de
D.Mothé sur les jeunes générations ouvrières. La jeunesse y est pointée comme un
élément de décomposition du capitalisme parce que qu'elle porterait un refus de ses
valeurs. Mothé montre bien l'ambiguïté de cette révolte de la jeunesse puisqu'elle
est à la fois soumission à un faux idéal que les politiques lui proposent
(l'individualisme conquérant) qui amène les jeunes à être « asociaux » et
transgression de la norme qui les amène à être « antisociaux » : «Se débrouiller pour
ne plus être travailleur, même au besoin en devenant gangster» (p.5). Et Mothé de
conclure : «La société que proposent les politiques, c'est cette société qui exclut la
solidarité ; c'est cette société où les hommes luttent pour ne plus être ce qu'ils
sont ». Mais Mothé n'en tire pas les conclusions qui s'imposent car il est encore
dans le système de référence prolétarien et SoB dans l'idée de la centralité de
Quaderni RDssi en Italie, leur tâche consiste à l'expérience ouvrière. Comme les
13 La meilleure présentation historique et critique de la période 1946-1958 nous paraît être celle de
Cajo Brande] du groupe Daad and Gedaachte, proche d'ICO et reproduit dans la revue Échanges sur la
correspondance Chaulieu-Pannekoek. Échanges, n°spécial, « Correspondance de Chaulieu et
Pannekoek de 1953-54 », p.41 à 46.
16 décrire les transformations des rapports sociaux plus qu'à faire des prescriptions
théoriques. SoB note que le système produit une désuniversalisation et les jeunes
apparaissent contradictoirement comme une nouvelle référence du capital (cf. la
nouvelle dimension prise par la mode dans les années 60) et le point de départ pour
autre chose.
Les articles vont se succéder qui abordent ces questions. Dans le n°36, un article
de Mareuil sur « Les jeunes et le yé-yé » annonce une nouvelle « Internationale de la
jeunesse» qui mène des luttes anti-hiérarchiques, mais pour une égalité sans droits
car elle refuse l'institutionnalisation des luttes". Le n°39 se penche sur le
mouvement étudiant américain et particulièrement sur la situation à Berkeley qui
annonce, par bien des côtés, celle de Nanterre. SoB y souligne que les étudiants
sont bien placés pour dévoiler la nature de la bureaucratie et du pouvoir. En effet, la
dénonciation de l'Université ne se fait pas dans le sens d'une critique de son lien de
subordination à l'entreprise (c'est le sens de la critique gauchiste en général), mais
comme élément d'un tissu social épocal dans lequel le savoir est productif, est
pouvoir. La critique anticipe ici ce qui est à peu près en place aujourd'hui, c'est-à-
dire une université dans laquelle administration et gestion priment sur éducation,
une école dans laquelle les chefs d'établissement n'ont plus besoin d'avoir été des
enseignants.
On peut souligner le décalage de perspective de SoB avec l'IS pour qui les
étudiants sont bien les derniers à pouvoir critiquer quoi que ce soit avec leur
«misère étudiante » et leur avenir tout tracé de cadre. Nous y reviendrons.
En 1966, Pouvoir Ouvrier, journal d'agitation du groupe SoB, analyse le
phénomène « provo » de façon assez positive avant de se raidir dans une posture
prolétarienne. Lucien Laugier" aborde aussi cette question quand il décrit la
jeunesse comme une nouvelle catégorie sociale sous-tendue par une division
sociale. Néanmoins, les jeunes sont « disponibles » (ils ne sont pas fixés) et réduits à
« l'irresponsabilité » par la société. Cette irresponsabilité s'étend d'ailleurs à tous les
individus par un processus général de juvénilisation de la société. En effet,
l'étudiant condense les traits essentiels de la situation de l'homme moderne".
Pour conclure sur SoB, nous pouvons dire que son influence est paradoxale :
- Le groupe SoB en tant que tel n'existe plus depuis 1965, même si la revue
continue à se diffuser dans des lieux comme la librairie la Vieille Taupe. L'influence
sur l'IS reste limitée au bref passage de Debord dans le groupe et au texte fait avec
Canjuers (D.Blanchard)
- Le groupe scissionniste Pouvoir Ouvrier, reprend le titre du journal d'agitation
pour indiquer sa rupture avec ce qu'il conçoit comme les élucubrations de
Castoriadis. Il maintient la perspective marxiste alors que l'unité théorie du groupe
explose justement en 1968 sur cette question avec l'exclusion du petit groupe de la
Vieille Taupe et le retrait de Souyri qui envisage un repli sur la théorie ! Le groupe
14 En complète opposition avec aujourd'hui où triomphe la lutte pour des droits particuliers. Pour
une critique de cette position, on peut se reporter à J.Wajnsztejn, Capitalisme et nouvelles morales de
l'intérêt et du goût, L'Harmattan, 2002.
15 Op.Cit. in postface.
16 Cf. aussi un tract pabliste d'un « Front révolutionnaire de la jeunesse » reproduit p.388 (doc 165).
Vidal Naquet : La Commune étudiante. Seuil. 1968.
17 publie quand même quelques appels comme dans le n°90 de Pouvoir ouvrier, paru en
mai, sous le titre, « Des millions de travailleurs en lutte ébranlent le système » Une
petite frange rejoindra pour un court temps Les Cahiers de Mai sur une position
organisationnelle avant-gardiste intenable au sein des Cahiers qui développent au
contraire une position sur la nécessité de pratiquer l'enquête ouvrière comme
préalable à toute intervention politique. On retrouve cette opposition au sein des
Quaderni Rasse avec Panzieri qui maintient la nécessité de la pratique de l'enquête
contre l'interventionnisme politique de ceux qui ont fondé Classe Operaia.
- en Mai, Lyotard participe au Mouvement du 22 Mars et au tract « Votre lutte est
la notre », mais la rédaction d'une plate-forme du mouvement est confiée à des
membres d'ICO et à des anciens de la tendance Cardan (Castoriadis) dans SoB.
Voyant cela Lyotard refuse d'y participer.
- le groupe Bororo issu de SoB devient Communisme ou Barbarie puis se fond dans
le Mouvement du 22 mars.
- le comité d'action rue Bonaparte aura été très influencé par les thèses de SoB et
a sorti quelques tracts intéressants"
- l'article de Castoriadis pour le livre collectif La Brèche va être beaucoup
commenté et aura son influence car il circule de façon ronéotée avec une diffusion
militante, à Paris comme en province pendant le mouvement. Castoriadis y critique
l'ouvriérisme comme idéologie auto-justificatrice de la lutte culturelle et anti-
sélection des étudiants. Le mot classe ouvrière escamoterait les contradictions du
mouvement en masquant son aspect irruption de la jeunesse dans une sorte de
nouveau 89 où la jeunesse monterait à la conquête du ciel comme les Sans Culottes
ont pris La Bastille. Il s'oppose aux interprétations qui présentent le mouvement
étudiant comme un simple détonateur, ce qui le réinstalle dans le schème dominant
et tranquillisant de la lutte des classes. Pour lui, le mouvement ne part pas d'une
crise économique, d'ailleurs le mot n'a pas encore été restauré et il faudra attendre le
milieu des années 70 pour qu'il ressurgisse Même si le nombre de chômeurs monte
à 600000, même si se fait jour une contradiction entre massification de l'université
et rendement attendu du diplôme sur le marché de l'emploi, nous sommes d'accord
pour dire que cela n'est pas à l'origine de ce que Castoriadis appelle « une
insurrection contre l'autorité» et les comportements de soumission. Il convoque
La Boétie, Marcuse et SoB pour un mouvement contre tous les dirigeants du
monde. Loin des lois de l'histoire et des crises économiques finales, il perçoit
l'existence de rapports de force non inéluctables. La révolution est un événement
contingent et ce sont les étudiants qui, même sans programme, produisent des
principes d'une portée universelle. Il y a d'abord un refus de la domination dans une
crise d'autorité généralisée qui touche aussi bien la famille que l'école et se répand
vers l'usine disciplinaire des OS à la chaîne. Ceux-ci vont justement réactiver une
critique et des pratiques anti-travail tombées dans l'oubli depuis l'époque des
« irréguliers » du tournant du siècle. Le refus de la séparation en général
(particulièrement théorisé par PIS) et en particulier le besoin profond de surmonter
la division entre travail manuel et intellectuel (particulièrement théorisé par SoB
17 Cf. A.Schnapp et P.Vidal-Naquet, Lejournal de la Commune étudiante. Seuil 1968, doc 268, p.595-598.
18 Pour l'analyse de ce groupe, on se reportera au début de la partie italienne, p.196.
19 Vidal-Naquet, op.cit. doc 257, p.566-568.
18 avec son opposition centrale entre dirigeants et dirigés qui serait devenue plus
fondamentale que celle entre exploiteurs et exploités). Ces principes de révolte vont
au-delà d'un rattachement artificiel à L7nternationalee et au pouvoir des travailleurs.
Castoriadis cite alors librement Marx, pour qui le poids de toutes les générations
mortes pèse très lourd sur le cerveau des vivants.
Castoriadis exprime bien deux choses. Tout d'abord, que la révolution est une
conjonction d'archaïsme et de modernité ; nous y reviendrons largement dans
notre caractérisation de 68 comme dernier assaut prolétarien dans une tendance
générale à la caducité des luttes de classes ; ensuite que des objectifs politiques
peuvent avoir un contenu radical même s'ils découlent d'un domaine restreint
comme la critique de l'école. La brochure du Mouvement du 22 Mars est
politiquement radicale parce qu'elle pose la question du pouvoir et des institutions,
bref de l'État, même si elle ne pose pas la question du capital.
Noir et Rouge
Cette revue est née en opposition d'une part, à la déviation léniniste de la
Fédération Communiste Libertaire (FCL) de Fontenis (1949-1955) qui ignora
complètement le renouveau marxiste lié à l'exhumation des différents courants de
la gauche communiste des années 20 et particulièrement des auteurs comme
Lukacs, Korsch, Pannekoek et d'autre part au vague humanisme régnant
traditionnellement dans la Fédération Anarchiste (FA) devenu un organisme de
commémoration du mythe espagnol.
(groupes anarchistes d'action révolutionnaires) dont Pour les jeunes des GAAR
devient l'organe en 1956, la perspective anarchiste-communiste est Noir et Rouge
affirmée. En effet, tout en reconnaissant l'unité idéologique des anarchistes, le
groupe va tenir compte de l'apport marxiste à travers les contacts (D.Guérin 21,
Y.Bourdet, H.Simon) sans pour cela vouloir établir un cocktail théorique ou une
synthèse que réalisera, de son côté, D.Guérin. Le groupe reprend la théorie des
luttes de classes comme moteur de l'histoire et relève l'importance de l'analyse des
rapports de production pour donner une consistance matérielle à sa critique, au-
delà d'une simple éthique de la révolte. L'expérience récente des conseils hongrois
le rapproche aussi des thèses des communistes de conseil et de nombreux articles
sont consacrés aux collectivités agraires de l'Espagne révolutionnaire et aux
expériences d'autogestion en Yougoslavie et en Algérie. La revue est alors assez
même si elle ne cherche pas à fonder une proche, sur ces points de la revue SoB,
théorie nouvelle de l'organisation comme SoB ou une théorie nouvelle des conseils
et de l'autogestion comme PIS. Son objectif est plus modeste et s'apparente à de la
vulgarisation intelligente.
fut souvent accusée d'entretenir une confusion entre anarchisme et Noir et Rouge
marxisme alors qu'elle cherchait à dépasser les vieux clivages, à dépoussiérer
de L7nternationale qui est repris par les manifestants 20 Dans les manifestations, c'est surtout le refrain
étudiants car leur connaissance du texte dépasse rarement le premier couplet. Cela leur permet de ne
pas avoir à se poser de question sur la compatibilité entre leurs principes et l'apologie du travail que
contient aussi ce chant révolutionnaire.
Cf. le n°13 de 1959 qui se confronte aux thèses de Guérin sur la révolution française et les écrits 21
du « jeune Marx », particulièrement les Manuscrits de 1844.
19 l'analyse et à attaquer les vieux tabous 22. En cela, elle anticipait ce qui fut «l'esprit de
mai» avec l'idée que «La révolution sera totale ou ne sera pas 23 ». En 1967, ses
membres forment le Groupe Non Groupe (GNG) qui par certains côtés préfigure
l'organisation du Mouvement du 22 Mars. Cohn-Bendit en fut (avec JP.Duteuil) le
principal point de liaison même si dans le n°42-43 de 1968, dans l'article
« Cohnbendiste ?» Ils se défendent de toute personnalisation du mouvement.
Internationale Situationniste
Dès le mouvement lettriste I.Isou voit dans les jeunes la catégorie qui peut
réaliser la créativité pure et la revue lettriste s'appelle «Le front de la jeunesse ». Il
voit la révolte de la jeunesse comme le produit d'individus « externes » exploités par
les « internes ». Leurs publications dénoncent ce lieu commun selon lequel la
jeunesse serait sacrifiée aux intérêts des grandes masses car elle n'aurait aucun
intérêt propre de par sa condition purement passagère. Face à cette tautologie, les
lettristes affirment que la jeunesse, comme le prolétariat ne meurt jamais. La
jeunesse est vue comme facteur de dynamisme dissolvant car elle serait en dehors
de la disposition des biens de la société de consommation. Les jeunes n'auraient
donc rien à perdre car ils seraient comme extérieurs au système. Toutefois, il est
reconnu contradictoirement que les jeunes ont une masse d'intérêts en commun
qui ne peut recouper la notion d'intérêts de classe et il est parlé d'esclavage de la
jeunesse ou de surexploitation hiérarchique. En 1952 paraît une revue éphémère :
Le soulèvement de lajeunesse qui prend ses distances avec le « simplisme » de la lutte des
classes et de la pratique révolutionnaire qui ne traiterait que de la population active,
ce qu'Isou appelle « les Internes », alors que des millions de jeunes se trouvent en
position « d'Externes » par rapport au salariat et au marché. Ce mouvement conduit
à une sorte de réformisme philanthropique à travers des revendications telles
l'ouverture du crédit à bon marché aux jeunes, la réduction des années de scolarité
qui anticipe un peu sur la future critique de l'école, mais sans critique du savoir
séparé. Toutefois cette critique trouvera ses bases concrètes dans l'utilisation que le
capital va faire de la jeunesse, dans la façon dont il va rechercher un nouveau
rapport entre externe (la jeunesse comme « cible » à travers la mode et la
consommation) et interne (son intégration au marché du travail comme force de
travail à bon marché 24). L'aile gauche dissidente du Groupe lettriste forme en 1952,
l'Internationale lettriste 25. Elle ne se veut pas une nouvelle école littéraire ou
artistique, mais une arme pour « la construction consciente et collective d'une
22 Par exemple, l'éditorial du n°33 de 1966, à propos d'une réunion tenue avec ICO sur la IIongrie,
critique la sorte de pensée religieuse qui anime les libertaires dès que l'on parle de la révolution
espagnole, de la même façon que le mouvement des conseils de Hongrie en 1956 fut idéalisé par la
gauche communiste. Ce même éditorial signalait aussi l'enthousiasme un peu hâtif du Groupe poux
le mouvement provo hollandais, lui attribuant les violences commises dans les manifestations
ouvrières de la quasi insurrection d'Amsterdam de juin 66, alors qu'elles provenaient plutôt d'un
lumpen-prolétariat en colère.
23 Noir et Rouge n°13 « La révolte de la jeunesse ». 1959.
24 F. encore, aujourd'hui, les luttes contre le CIP (1994) et contre le CPE (2006).
25 Pour plus de renseignements, cf. JL.Brau : Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi, Albin Michel,
1968, p.63-67 et surtout Documents relatifs à la fondation de Pinternationale situationniste, Allia, 1985.
20 nouvelle civilisation26 ». Dès 1954, les positions politiques s'affirment : « Il faut
refuser de lutter à l'intérieur du système pour obtenir des concessions de détail
immédiatement remises en cause ou regagnées ailleurs par le capitalisme. C'est le
problème de la survivance ou de la destruction de ce système qui doit être
radicalement posé. Il ne faut pas parler des ententes possibles, mais des réalités
inacceptables : demandez aux ouvriers algériens de la Régie Renault où sont leurs
loisirs et leur pays et leur dignité et leurs femmes ? Demandez-leur quel peut-être
leur espoir ? La lutte sociale ne doit pas être bureaucratique mais passionnéen ». La
critique de la bureaucratisation des organisations ouvrières est mise au premier plan
ainsi que les principes du léninisme et surtout l'obsession de la prise du pouvoir. Le
problème révolutionnaire est celui de satisfaire des besoins qui sont entravés par le
travail forcé alors que les moyens technologiques existent pour une vie de
divertissement. Néanmoins, les disciples du Soulèvement de iajeunesse n'ont guère été
présents dès que les jeunes se sont révoltés. Dès les premiers jours de mai,
M.Lemaître déclarait : «Il y a longtemps qu'Isou et moi avons prévu cette situation.
L'explosion actuelle est anecdotique ; nous devons prendre nos distances pour
mieux l'analyser et en tirer des conclusions pour l'avenir ».
Déjà partagés entre deux tendances 28, les « externistes » ne se montrèrent qu'à
partir de la deuxième quinzaine de mai, mais avec un grand détachement car, pour
eux, il est difficile d'attaquer ou de défendre quelque chose de manière absolue,
puisque rien n'est vraiment totalement bien ou totalement mauvais L'UJE
(tendance Lemaître) publia quand même, sous la pression d'étudiants, un tract
intitulé «Pour la société sans classe, pour la société paradisiaque des créateurs »,
mais qui fut peu diffusé, y compris par les quelques étudiants de Nanterre de la
tendance. Le cercle Altmann fut plus proche du mouvement et il eut même
quelques contacts lycéens comme au lycée de Sèvres ; il adopta une position anti-
parlementariste au moment des élections législatives de juin.
Le premier numéro de l'IS paraît en juin 1958 avec deux axes importants, un qui
critique les jeunes surréalistes (cf. «Le bruit et la fureur »), les anggyoungmen
et leurs tentatives de production artistique et culturelle contemporaine, et l'autre
qui annonce « une course de vitesse entre les artistes libres et la police pour
expérimenter et développer l'emploi des nouvelles techniques de
conditionnement29 ». La domination de la nature peut être révolution-naire ou
réactionnaire selon le rapport de force qui se dégagera et qui dépend de
l'intervention d'un prolétariat qui est révolutionnaire ou qui n'est rien. L'IS est
certaine d'être de son temps, mais le prolétariat le sera-t-il, c'est la question qu'elle
se pose. Jorn va accentuer cela dans un article sur l'automation (« Les situationnistes
et l'automation ») qu'il présente comme le nouveau moyen de libération. A partir de
là, l'exclusion de l'aile artiste de l'IS est entamée et Debord va chercher à faire
coïncider dépassement de l'art et critique de la vie quotidienne.
26 Potlatch (organe du groupe) n°1 (1954), p.11.
27 n°4.
tendance M.Lemaître et Le soulèvement de hi Jeunesse et de 28 L'Union de ha Jeunesse et de lExternité
tendance Altmann. Cf. la lettre d'Isou à A.Bosquet, « Les conceptions éthiques du groupe lExternité,
lettriste », dans L'Avant-garde kttrirte et estbapétiiste, nouvelle série n°1. 1968.
29 «La lutte pour le contrôle des nouvelles techniques de conditionnement », IS, n°1, p.8.
21 L'article du n°4, «Sur l'emploi du temps libre» va reprendre la question du
divertissement tout en faisant intervenir, pour la première fois, la notion de
spectacle. Ce développement a en fait pour point de départ, une polémique avec les
revues Arguments et SoB. En effet, pour la première, l'importance des
divertissements et de la consommation, atteste du réformisme de la classe ouvrière
contemporaine dans sa vie quotidienne alors que pour la seconde cela ne représente
qu'un surcroît d'aliénation par les faux besoins"). Pour l'IS, il ne s'agit pas de juger
ces transformations, mais d'en saisir les soubassements à travers le dévoilement du
spectacle de la décomposition de la société. L'aspect aliénant du vécu quotidien est
perçu comme l'élément constitutif du spectacle et ce qui fait converger prolétariat
et l'IS, c'est le fait que le premier est indifférent au spectacle culturel et que le
second oeuvre au dépassement de l'art.
Un tournant politique est pris avec la publication, en juillet 1960, du texte de
Debord et Canjuers, membre de SoB, «Préliminaires pour une définition de l'unité
du programme révolutionnaire 31 ». La division entre dirigeants et exécutants qui
représente, pour SoB, la nouvelle opposition tendant à supplanter celle entre
exploiteurs et exploités, est transférée dans le domaine de la culture avec la
séparation entre acteurs et spectateurs produite par le spectacle culturel. Dans une
première partie (« Le capitalisme, société sans culture »), le texte se situe au niveau
des transformations du procès de production et l'intégration de la technologie à ce
procès. Technologie qui se sépare de la technique et impose son cortège d'experts
qui seuls peuvent rendre lisible le procès d'ensemble. Barbarie de science fiction ou
alternative révolutionnaire
L'influence de SoB se laisse bien voir par le fait que c'est encore la société-usine
qui est désignée comme le moteur du processus ; c'est elle qui impose le désert de
ses cités dortoirs, de ses parkings et de ses autoroutes ; c'est elle qui impose la
marchandise industrielle comme satisfaction de besoins artificiels qui ne sont
même jamais passés par le stade de désirs. Par rapport à cela, le spectacle n'est que
second : « En dehors du travail, le spectacle est le mode dominant de mise en
rapport des hommes entre eux ».
Dans une seconde partie (« La politique révolutionnaire et la culture »), des lignes
prospectives sont annoncées, qui, sous l'égide du prolétariat, prévoient un véritable
«renversement de signe du travail», la fin des séparations entre travail et loisirs,
entre production et consommation. Activité productive nouvelle et usage créatif
des biens produits seront à l'ordre du jour. Sur cette base qui n'a rien d'utopique, à
partir du moment où les conditions de l'abondance existent, la pratique
révolutionnaire se devra aussi d'être expérimentale.
Ce texte est la première tentative de rapprochement de l'IS (il vaudrait d'ailleurs
mieux dire, d'un de ses membres) avec le courant révolutionnaire et sera à l'origine
d'une théorisation sur les conseils de travailleurs, suite logique de la critique du
putschisme léniniste, même si le lien n'est pas évident avec l'idée d'une autogestion
de la vie quotidienne. En tout cas, une tendance s'affirme qui, via SoB et Arguments,
3° Cf. J.Delvaux dans le n°27 de SoB, p.37.
31 Texte interne du groupe SoB, 1960 ; disponible sur http://www.left-dis.nl/f/debart.htm
22 Lefebvre et Debord, veut «réinventer la révolution 32 ». Ces deux derniers insistent
particulièrement sur la dialectique aliénation/désaliénation de la vie quotidienne
comme possibilité de la révolution car la vie quotidienne est justement ce lieu à la
frontière de la domination et de la non domination. Si on peut dire que Debord
assimile les lectures de Lukacs et Korsch par Lefebvre interposé, il n'en est pas de
même des conseillistes historiques et de la gauche communiste en général qui
refuseront d'envisager cette réinvention de la révolution pour s'en tenir à
l'invariance des principes qu'il s'agit de sauver en période de contre révolution.
C'est d'ailleurs pour cela qu'ils ne verront rien venir.
Dans «Les mauvais jours finiront» (n°7, 1962), PIS critique la politique comme
domaine et fonction séparés, mais alors qu'une partie de la gauche communiste
(plutôt d'obédience germano-hollandaise) s'enferre dans les discussions autour des
rapports entre parti et conseils", qu'une autre (d'obédience plutôt italienne) se fixe
sur la forme Parti et la distinction parti formel/parti historique, l'IS se centre sur
l'analyse des phénomènes de refus de la politique.
Révolte des jeunes, refus du travail sont les indices de la contestation nouvelle de
la société de consommation. L'exigence d'un bilan se fait jour de façon à ne pas être
trop dépendant d'un fil historique des luttes plus bloquant qu'émancipateur : « Il
faut reprendre l'étude du mouvement ouvrier classique d'une manière désabusée
quant à ses diverses sortes d'héritiers politiques ou pseudo théoriques, car ils ne
possèdent que l'héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont
ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l'installation au pouvoir d'une
bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont
jusqu'ici ses succès ouverts, pour nous et l'avenir. (...). La première pensée à
redécouvrir est évidemment celle de Marx (.. ), mais il faut reconsidérer aussi bien
les positions anarchistes dans la Première Internationale, le blanquisme, le
luxembourgisme, le mouvement de Conseils en Allemagne et en Espagne,
Cronstadt ou les makhnovistes, etc. Sans négliger l'influence pratique des
socialistes utopiques (...). Il n'y a pas d'autre fidélité, il n'y a pas d'autre
compréhension pour l'action de nos camarades du passé, qu'une réinvention, au
niveau le plus élevé, du problème de la révolution, qui a été d'autant plus arraché de
la sphère des idées qu'il se pose plus lourdement dans les faits" ».
On est donc très loin de la pratique d'un groupe comme SoB qui au contraire
cherche à couper le fil historique en faisant de son propre développement
35. Toutefois, cette position claire théorique la base de la réinvention de la révolution
de l'IS par rapport à des groupes révolutionnaires professionnels jaugeant le
nouveau à l'aune de leurs vieilles légitimations, était obscurcie par le fait que l'IS se
SoB (mars-mai 64), Cardan-Castoriadis avait déjà parlé de « Recommencer la 32 Dans le n°35 de
révolution ».
Cf. la discussion entre Chaulieu (Castoriadis) et Pannekoek de 1953-54 reproduite intégralement
dans la revue Échanges (2001), mais dont, en Mai 68, seules les deux lettres publiées dans le n °14 de
SoB d'avril 1954 étaient accessibles.
34 15 n°7, p.12-13.
35 C'est patent avec l'OPA lancée par SoB sur les restes de groupes bordiguistes (avec l'entrée du
groupe Vega dans SoB) en France et encore plus avec le dénigrement des réponses de Pannekoek à
Castoriadis dans la revue. De la même façon, les conseils hongrois ne sont pas référés aux conseils
allemands des années 20.
23 voyait elle-même comme le seul dépositaire de la nouvelle lecture historique du
mouvement ouvrier passé et a fortiori, des phénomènes récents. Dans le n°8 de
1963 (« Banalités de base »), Vaneigem présentait le groupe comme le point de
référence central de la société unitaire actuelle (p.47). Cela les amène à proclamer,
«Dire qu'il n'y a pas de mouvement révolutionnaire est le premier geste
indispensable, en faveur d'un tel mouvement. Tout le reste est replâtrage dérisoire
du passé» (n°9. 1964, p.26). Il ne s'agira donc pas d'aller à la pêche aux ouvriers
dans les usines, comme tout bon gauchiste ou d'attendre les conditions objectives
comme les gauches communistes, mais d'attendre que leurs idées soient dans la tête
de tous. Que la théorie situationniste devienne force matérielle en quelque sorte. Si
la critique situationniste se pose comme anti-léniniste, elle réintroduit quand même
la vision léniniste d'une avant-garde, une avant-garde de la conscience alors que par
ailleurs et particulièrement dans l'art elle a décrété l'impossibilité de toute avant-
garde dans le capitalisme développé 36 .
Alors que beaucoup de révisions du marxisme se mettaient à la recherche d'un
nouveau sujet révolutionnaire, PIS va contourner le problème en tentant une
désobjectivation du prolétariat comme sujet de la révolution. Celui-ci n'est plus une
classe définie par sa place dans la production, mais une classe composée «des gens
qui n'ont aucune possibilité de modifier l'espace-temps social que la société leur
alloue à consommer, aux divers degrés et de l'abondance et de la promotion
permise37 ».
Le prolétariat est donc défini par une nouvelle «pauvreté qui n'est pas celle,
quantitative, de la paupérisation marxiste 38 », mais celle, qualitative, de la perte de
contrôle direct sur sa vie. L'aliénation n'est plus seulement celle du travail, elle est
devenue sociale en s'étendant à tous les secteurs de la société.
L'IS a bien conscience d'une avancée théorique par rapport aux autres groupes :
« Certains des groupes d'avant-garde qui sont en ce moment à mi chemin entre
l'ancienne conception dégradée et mystifiée du mouvement ouvrier, qu'ils ont
dépassé, et la prochaine forme de contestation globale, qui est encore en avant de
nous (voir par exemple dans la revue SoB les théories très significatives de Cardan et
autres). Ces groupes qui s'opposent à juste titre à la réification toujours plus parfaite
du travail humain et son corollaire moderne, la consommation passive de loisirs
manipulés par la classe dominante, en viennent à entretenir, plus ou moins
inconsciemment, une sorte de nostalgie du travail sous ses formes anciennes, des
relations réellement humaines qui ont pu s'épanouir dans des sociétés d'autrefois
ou même en des phases moins développées de la société industrielle. Ceci va bien,
du reste, avec l'intention d'obtenir un meilleur rendement de la production
existante en y abolissant à la fois le gaspillage et l'inhumanité qui caractérisent
l'industrie moderne. Mais ces conceptions abandonnent le centre du projet
révolutionnaire qui n'est rien de moins que la suppression du travail au sens courant
36 Par exemple, à Lucien Goldmann qui parlait de « l'avant-garde de l'absence » à propos de Beckett
et Ionesco, elle répondit qu'il s'agissait bien plutôt de la démonstration de l'absence d'avant-garde.
37 IS n°8, p.13, dans l'article : « Domination de la nature ».
38 Cette notion aura une certaine postérité dans l'après 68 avec des groupes qui se réfèreront aux
« pauvres modernes » GP.Voyer, Les Fossoyeurs du vieux Monde).
24 (de même que la suppression du prolétariat) et de toutes les justifications du travail
ancien39 ».
Les situationnistes voyaient effectivement dans les pratiques de refus du travail
de la jeunesse marginale des années 60, une forme concrète de contestation radicale
du système, alors que SoB et Lefebvre qui avaient mis en avant cette irruption de la
jeunesse l'envisageait plus abstraitement comme une contestation générale des
valeurs et de l'ordre capitaliste. Pour l'IS, ce refus du travail devenait l'axe central
permettant de détruire le capitalisme agonisant. Il ne s'agissait pas, comme dans la
version operaïste de l'analyse du refus du travail, d'en faire une base d'affirmation
d'un pouvoir ouvrier d'un autre type que celui prévu par les différents groupes
gauchistes, mais bien plutôt, à travers les conseils, d'organiser ce refus du travail en
une fin du cavait*. Même si cette critique du travail n'était pas produite qu'au sein
de l'IS, elle y trouvait son plein accomplissement dans la mesure où y convergeaient
une critique « artiste » du travail en filiation avec le « Ne travaillez jamais » de
Rimbaud et sa critique de la morale des mains calleuses. Mais comment concilier
cela avec la perspective des conseils ouvriers ?
Par cette aporie l'IS symbolise bien la double nature de 68 à la fois au-delà du
programme et dans le programme prolétarien.
Avec Vaneigem et son influence croissante au sein du groupe, c'est la notion de
survie qui est mise en avant comme situation de l'homme aliéné. Elle sera
développée entièrement dans son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations,
Gallimard, 1967). Face à ces conditions de la survie, la subjectivité radicale
détermine la nouvelle vision de la lutte des classes à travers une désobjectivation du
prolétariat fondée sur le refus du travail. Ce refus du travail trouve une certaine
objectivité dans les pratiques anti-travail de jeunes révoltés et d'individus en marge.
Il annonce d'ailleurs un thème qui sera largement repris dans les années 68-74. Il
n'en demeure pas moins que ce mouvement ne peut se fonder que sur une
dynamique du capital qui poserait d'ores et déjà les prémisses objectives de la fin du
travail. Il faut quand même que le mouvement subjectif rencontre son moment
objectif; sinon on ne voit pas comment il pourrait être produit. Or Vaneigem ne
voit le mouvement objectif que dans une automation qui doit assurer au prolétariat
la possibilité de réaliser une société nouvelle : « Dans le projet scientifiquement
39 iS n°8, p. 4 : « Domination, idéologies et classes ».
" Ce point de vue est bien développé par Wolf Woland (pseudo de Mario Lippolis) dans Theoria
radicale, lutta di classe e terroriorto, Nautilus, 1982, particulièrement à partir de la p.114. Woland y
explique pourquoi le conseillisme de l'IS n'est pas une incohérence de leur théorie, mais le reflet
d'une possibilité d'autonomie de la classe par rapport au capital qui existait encore à l'époque. Ce
conseillisme ouvrier ne posait donc pas la « libération du travail », mais son abolition, non la gestion
ouvrière de la société, mais « l'autogestion généralisée » (p.116). Contrairement à ce que pense
M.Perniola (I situationirii in Agar-agar, n°4. 1972, p.89), il ne s'agissait pas « d'un hyperfuturisme
révolutionnaire » se préoccupant de corriger ce qui n'existe pas encore, mais d'une exigence réelle de
la lutte de classe. Pourtant Woland dévoile la faille de l'impossible synthèse entre la libération du
travail (libera#otie del lavoro) et la libération par rapport au travail (libercr<ione dal lavoro), entre pouvoir
ouvrier et pouvoir des individus sur leur propre vie, entre programme prolétarien et programme
communiste, entre victoire d'une classe et abolition de toute classe. Il signale, « Déjà, à l'origine, le
conseil ouvrier n'est autre qu'un lieu géométrique privé de toute référence historique », à l'image « de
la glande pinéale que Descartes dut inventer dans le corps humain pour y loger l'âme, qui dans sa
théorie ne trouvait pas d'endroit » (p.146).
25 élaboré d'une société nouvelle, les rêveries égalitaires, les utopies de toute
puissance, la volonté de vivre sans temps mort" ». Vaneigem se moule alors dans la
puissance du capital sans voir que celle-ci est le produit de la dialectique des classes,
que la fin du travail et de la classe du travail ne peut que signifier la fin de cette
puissance du capital et donc une remise en cause totale des activités humaines.
Nous avons vu précédemment que l'IS cherchait à réhabiliter les grands échecs
des luttes de classes. Elle va s'y atteler concrètement avec son texte de 1962 sur la
Commune de Parie qu'elle considère comme la plus grande fête du X1Xe siècle" et
qui est une critique vivante de la bureaucratie, de la politique, de l'État, et des partis.
Il fallait donc redécouvrir l'histoire perdue du prolétariat, non pas, comme le font
souvent les libertaires avec la révolution espagnole en cédant au mythe et au
sentimentalisme, mais en cherchant à y découvrir des éléments décisifs pour les
temps présents. «Pour les situationnistes ces théorisations n'étaient pas tant
destinées à repenser la révolution, pour en découvrir la modernité, qu'à réinventer
la révolution" ».
La société du ipectacle45 constitue le pendant du Traité du savoir-vivre à l'usage des jeunes
générations, mais alors que le second ouvrage cherche à fonder la subjectivité
révolutionnaire de notre temps, le premier cherche à fonder la théorie
révolutionnaire de notre temps à partir d'une interprétation des récentes
transformations du capitalisme. A partir de la notion de spectacle, il opère une
critique implicite de la distinction marxiste entre infrastructure et superstructure
dans la mesure où il relie l'aliénation produite par le spectacle à la profusion des
marchandises. Il s'ensuit une américanisation des modes de vie qui conduit à la
passivité, à l'abandon à la jouissance en faux besoins, à une misère individuelle et
sociale (la « survie» à la place de la vie) qui supplante l'ancienne pauvreté.
Pour ce qui est de la théorie révolutionnaire, Debord reprend une partie des
critiques de Korsch, Lukacs et Pannekoek sur son idéologisation et sa
bureaucratisation". Là où Debord fut peut être plus radical, c'est dans sa tentative
41 Traité.. .Gallimard, 1967, p.75.
42 Repris en fac simile dans le n°12 de la revue, p.108-111 avec en face la version d'Henri Lefebvre,
lequel, à leurs yeux, avait accaparé et falsifié leur texte.
aa L'IS a essayé d'envisager la révolution comme une fête comme l'indiquait déjà le « Manifeste pour
la fête » de la section allemande, dans le n° 6 de 1961 (p.39) : «La fête, c'est l'art impopulaire du
peuple. Etre créatif, c'est faire sa fête avec toutes les choses, à travers une récréation continue.
Pareils à Marx qui a déduit une révolution de la science, nous déduisons une révolution de la
fête... Une révolution sans fête n'est pas une révolution ».
44 G.Marelli, L'amère victoire du situationnisme, Sulliver, 1998, p.221. Pour Mardli, ceux qui
« repensaient » la révolution étaient les intellectuels de la revue Arguments et des marxistes
indépendants comme H.Lefebvre.
as G.Debord : La société du spectacle. Buchet-Chastel, 1967.
ab En cela, Debord est comptable d'une dette envers les différents courants qui, en France, se sont
posés ces questions dans les années 50-60 et particulièrement envers le Groupe Socialisme ou Barbarie.
Cette dette se voit aussi dans les textes de l'IS concernant la bureaucratie révolutionnaire des pays se
réclamant du communisme et dans des prises de position plus directes contre la revue Arguments,
contre Lefebvre et contre l'évolution de SoB: « Ni un camp ni l'autre ne représente l'une ou l'autre
de ces notions (révolution et modernisme), parce qu'il ne peut y avoir de révolution hors du
moderne (critique de l'aile marxiste Pouvoir ouvrier. Nda), ni de pensée moderne hors de la critique
26 de redéfinition de la classe révolutionnaire comme étant «l'immense majorité des
travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l'emploi de leur vie ». II échappe ainsi à
une définition sociologique de la classe sans avoir besoin de la remplacer par une
définition essentialiste affirmant que le prolétariat n'existe que par et dans la
révolution. Malheureusement, il ne tiendra pas cette définition puisqu'il se
rapprochera, avec l'ensemble de l'IS, des positions conseillistes plus classiques.
En dehors de l'influence de SoB, il semble que celle de ICO ait aussi joué là son
rôle. Mais plus pratiquement, Debord s'est retrouvé confronté à une question qui
était aussi celle de Marcuse, à savoir celle du sujet révolutionnaire. Après avoir
encensé le soulèvement de la jeunesse, mais critiqué la misère en milieu étudiant,
que lui restait-il en effet pour fonder l'objectivité pratique de sa théorie ?
Alors que la critique originelle de l'IS a produit un nouvel avant-gardisme qui
copie celui du surréalisme, sa volonté de s'ancrer dans le mouvement historique
d'une classe, de renouer le fil historique, l'amène à faire un saut en arrière et par
exemple à faire des « argumentistes » et des « sociobarbares » des ennemis car ils
sombreraient dans un révisionnisme moderniste liquidateur du programme
prolétarien, donc de la révolution. C'est que l'IS partage au moins une chose avec le
marxisme de base, c'est la croyance au Progrès. Bien sûr, l'IS n'est pas pour la
défense de l'outil de travail et les centrales nucléaires, mais elle a une grande
confiance dans le progrès technique et voit dans l'automation un raccourci vers le
dépassement du travail.
Cette critique du progrès est à l'époque développée uniquement par des auteurs
en marge de la théorie du prolétariat: G.Anders, Adorno, Horkheimer et aussi
J.Ellul. L'IS qui n'y adhère pas, va camper sur une position conseilliste en lui
donnant deux orientations précises : tout d'abord, elle ne doit pas se concevoir
comme base de la transformation des seuls rapports de production et d'une future
gestion ouvrière, mais comme base de la transformation de toute la vie dans
« l'autogestion généralisée» ; ensuite, elle stipule l'existence nécessaire d'un groupe
pré-conseilliste qui veillera à ce que la pratique des conseils reste révolutionnaire et
non idéologique. C'est une position qui se situe à mi-chemin entre la position de
Chaulieu-Castoriadis et celle de Pannekoek dans leur échange de lettres de 1953-54.
Elle s'oppose à celle d'un autre groupe de référence, ICO, pour qui une organisation
pré-existante soit conduirait à une nouvelle forme d'avant-gardisme et de
conscience apportée de l'extérieur, soit à une séparation artificielle entre
révolutionnaires et ouvriers tout aussi conseillistes les uns les autres. R.Riesel fit
finalement une synthèse des positions situationnistes en insistant sur le fait
qu'assemblées générales et conseils de délégués ne doivent pas être séparés. Il
réaffirme la nécessité de l'organisation pré-conseilliste «Justement parce que
l'organisation n'est pas tout, et ne permet pas de tout sauver ou de tout gagner, elle
est indispensable ». Mais si Riesel restait dans la problématique du conseillisme
historique, avec les mêmes apories que Vaneigem chercha à dépasser dans :
révolutionnaire à réinventer» (critique de la tendance majoritaire de Cardan. Nda). IS n°9, août
1964, p.34.
47 Op. cit. p.76.
48 Préliminaires sur les conseils et sur l'organisation conseilliste. IS n°12. Septembre 1969, p.64.
av Ibid, p.69.
27 «Avis aux civilisés relativement à l'autogestion généralisée' », il inaugure cependant
une conception de l'émancipation comme style de vie et une conception de la lutte
comme subversion diffuse plus que comme affrontement sur le modèle des luttes
de classes. En cela, il est assez proche de ce que seront les positions développées
dans les cercles italiens de l'autonomie diffuse et des « indiens métropolitains »
annonçant le Bologne de 1977. Il tente la conciliation entre alternative et révolution
au-delà de la question du réformisme et de la récupération. « Inaugurer le règne de
la gratuité en offrant aux amis et aux révolutionnaires des produits usinés ou
stockés, en fabriquant des objets-cadeaux (émetteurs, jouets, armes, parures,
machines à usages divers), en organisant, dans les grands magasins, des
distributions perlées ou sur le tas, de marchandises ; briser les lois de l'échange et
amorcer la fin du salariat en s'appropriant collectivement des marchandises à des
fins personnelles et révolutionnaires ; déprécier la fonction de l'argent en
généralisant les grèves de paiements (loyers, impôts, achats à tempérament,
transports, etc.) ; encourager la créativité de tous en mettant en marche, même par
intermittence, mais sous seul contrôle ouvrier, des secteurs d'approvisionnement et
de production et en regardant l'expérience comme un exercice nécessairement
hésitant et perfectible ; liquider les hiérarchies et l'esprit de sacrifice en traitant les
chefs patronaux et syndicaux comme ils le méritent, en refusant le militantisme ;
agir unitairement partout contre toutes les séparations' ».
Informations et Correspondances ouvrières (ICO)
Dans la brochure ICO, Un point de vue 52, H.Simon retrace la scission de 1958 avec
SoB sur les bases d'un refus d'assimiler gaullisme et fascisme, d'un refus du
triomphalisme qui voyait les travailleurs prêts pour la révolution. La seule tâche du
groupe devait être un travail d'analyse et d'explication pour encourager les
tendances vers l'autonomie de la classe à partir de leur organisation en groupes
autonomes. Voici la déclaration préliminaire à la création d'ILO : «Ce groupe a
décidé de mener son travail dans le sens de ce que nous estimons être
l'aboutissement des principales analyses de SoB. Ce travail s'inscrit dans l'idée que
nous croyons fondamentale en ce qui concerne l'avant-garde, que l'activité des
militants doit être orientée vers une aide réelle de la lutte ouvrière en se refusant
d'être en n'importe quelle circonstance une direction révolutionnaire. Nous
sommes conscients de rompre ainsi avec la tradition des organisations dites
ouvrières ou d'avant-garde. Mais nous estimons que ce principe correspond
fondamentalement à la réalité de la lutte des travailleurs. En effet, la classe ouvrière
qui a fait et qui fait chaque jour l'expérience de la bureaucratie pose en termes
concrets le problème de l'autonomie de la lutte ».
Mais ces positions marquaient une unité ambiguë entre des travailleurs pour qui
l'autonomie était réellement une revendication concrète et des intellectuels (comme
Lefort) pour qui la polémique avec SoB relevait du débat d'idées. Cette division se
retrouve dans l'existence de deux groupes, le groupe inter-entreprises d'un côté, le
IS 50 n°12, p.74.
51 Mid, p.76.
52 Auto-édition, 1973.
28 groupe ILO de l'autre 53. Mais dès le n°22 (1960) le titre devient ICO autour du seul
regroupement inter-entreprises 54. Début 1967, la forme définitive de la plate-forme
d'ICO est rédigée dans un sens «communiste des conseils », ce qui entraîna une
certaine incompré-hension de la part de personnes plus interventionnistes quant
aux transformations de la conscience ouvrière. Plus concrètement, en 1968, ils
entrèrent en contact avec les militants du Mouvement du 22 mars, surtout les
proches du Groupe Noir et Rouge, ce qui entraîna le rejet du Groupe des Enragés et
les polémiques avec PIS. De la même façon que des étudiants avaient pu affluer à
SoB pendant la guerre d'Algérie, pour y trouver quelque chose qu'ils n'y trouvèrent
pas, pour la plupart, des étudiants mais aussi des individus de toute sorte arrivèrent
à ICO autour du 13 mai dans l'espoir de trouver une avant-garde qui leur propose
de faire quelque chose. Mais comme le dit H.Simon (p.5) : « Ils furent déçus car la
majorité des copains d'ICO se trouvaient engagée à fond dans les mouvements de
leurs milieux respectifs (usines, bureaux, facultés, lycées, etc.), le noyau d'ICO se
refusait de jouer tout rôle leader dans les luttes. La plupart de ces nouveaux venus
se tournèrent vers les multiples comités d'action ou comités de liaisons constitués
un peu partout. ICO fonctionna alors comme un groupe de liaison et
d'information. Rapidement se fit jour l'idée de faire quelque chose d'autre qui se
trouve dans la perspective de ce qu'était ICO, c'est-à-dire tenter une analyse de ce
qui se passait. Cela se matérialisa par la publication de deux brochures qui
marquaient bien une division parmi tous ceux qui gravitaient autour d'ICO. « La
brochure, La grève généralisée en France, mai juin 1968, fut à la fois un amalgame assez
incohérent et une tentative d'analyse se référant au mouvement communiste de
conseils ; il y eut une amorce d'élaboration collective, mais ce fut plutôt une
collection de textes individuels dont la liaison fut faite par quelques uns, ceux là
même qui tentaient une explication historique ; en particulier le texte sur le
mouvement étudiant y avait été introduit tel quel, élaboré entièrement en dehors
d'ICO et sans même qu'une tentative de discussion, de critique et de
rapprochement avec le reste du texte eut été faite» (p.5-6). Ce qui ne satisfaisait
personne amena la publication d'un second texte composé d'une majeure partie de
qui ne fut pas textes de Noir et Rouge et intitulé : L'autogestion, lÉtat et la révolution
davantage discuté dans ICO. Aucune véritable synthèse critique n'eut lieu.
H.Simon essaie de faire porter le chapeau de cet échec aux étudiants et autres
déclassés (p.6-7) qui auraient revivifié des théories avant-gardistes disparues dans la
vague contre-révolutionnaire des années 30-50, ce qui revient à faire des
oppositions apparues une simple question de forme et de conception
organisationnelle. Cette dimension n'était certes pas absente puisque certains
tentaient une véritable groupes nés de 68 (particulièrement Révolution Internationale)
OPA sur ce qui apparaissait à l'époque comme un groupe ouvrier aux multiples
Informations et liaisons ouvrières (ILO) fut la première dénomination du Groupe à sa fondation
en 1958.
sa «Le regroupement inter-entreprise comprend des camarades qui appartiennent à divers
mouvements : il importait dès lors que ce bulletin commun apparaisse bien comme ce qu'il est : non
pas l'émanation d'un groupe politique déterminé, mais le résultat d'une rencontre entre des
camarades travaillant dans des entreprises et ayant une expérience commune des luttes et des
syndicats traditionnels ».
29 contacts et suffisamment ouvert et informel pour ne pas mettre en place des
moyens de résistance à ces tentatives de noyautage. Mais ce que Simon néglige, c'est
que ces oppositions reflétaient aussi les contradictions objectives du mouvement et
sa double nature. Simon ne peut alors voir les tentatives de dépasser le programme
prolétarien que comme un avant-gardisme de donneurs de leçons, d'individus qui
faisaient fi d'une analyse en profondeur de ce qu'avait été le mouvement (et surtout
de ce qu'il n'avait pas été) pour ne retenir du mouvement que ce qui confirmait
leurs théories. Simon visait là le Groupe Archinoir et certains ex-membres du
Mouvement du 22 mars. Il ne leur oppose qu'une analyse de ce qui s'est passé. Cela
consistait à refuser tout activisme, toute tentative de «recommencer mai »... mais
sans aller jusqu'à dire que la classe ouvrière avait manqué un rendez-vous avec
l'histoire. A partir de ce moment, le rôle des anciens d'ICO fut de camper sur la
position selon laquelle mai 68 n'avait pas été qu'un mouvement étudiant suivi d'une
grève généralisée, mais un des plus hauts points de la lutte des classes. C'était
gommer toute réflexion sur les événements eux-mêmes pour les noyer, non dans la
dérive des avant-gardistes, mais dans leur inscription dans le cours quotidien de la
lutte des classes. H.Simon croit pourtant pouvoir expliquer cette spécificité
française qui marquerait profondément les idées et les positions des groupes et
particulièrement leur tendance à ériger mai 68 au stade de modèle de révolution.
Nous y reviendrons dans les leçons de mai.
Sur cette base, la tâche, en tant que groupe de réflexion, est de se limiter à
communiquer des informations entre travailleurs à qui il appartient de défendre
leurs intérêts et de lutter pour leur émancipation à travers l'auto-organisation et
l'autonomie de la classe pour la gestion directe des entreprises et de la société. Les
conseils ouvriers ne sont donc que «la transformation des comités de grève par
l'influence de la situation elle-même et en réponse aux nécessités de la lutte" ». Et
donc « Toute tentative de formuler, en un moment de la lutte, la nécessité de créer
des conseils ouvriers trahit une idéologie conseilliste telle qu'on peut la voir, sous
diverses formes, dans quelques syndicats dans le PSU ou chez les situationnistes. Le
concept même de conseil exclut toute idéologie" ».
Autogestion"
Cette publication a été créée en 1966 par d'anciens staliniens (H.Lefebvre), des
communistes libertaires (D.Guérin), des trotskistes (P.Naville et Pablo-Raptis), des
austro-marxistes (Y.Bourdet), des néo-proudhoniens (G.Gurvitch), des théoriciens
de la coopération (A.Meister, H.Desroches). Elle est publiée par les éditions
Anthropos", dont le fondateur, Serge Jonas est alors proche de G.Gurvitch. Ce
55 /CO n°84, août 1969.
56 Ibidem.
57 Pour plus d'informations sur la question, on pourra se reporter au livre de J.Guigou (ancien
membre de la revue), La Cité des ego, L'Impliqué, 1987 ; ouvrage dont la réédition est prévue en 2008
chez l'Harmattan. Des extraits sont disponibles sur le site de l'auteur http://www.editions-
hannattan. fr/ minisites / index.asp?no=218zrubld= 393
58 Dès le milieu des aimées 60 cette maison d'édition a d'ailleurs joué un rôle non négligeable dans la
diffusion des oeuvres de jeunesse de Marx et des Cm:drisse. Furent aussi réédités des socialistes
30 groupe hétérogène et qui se veut pluraliste reste marqué par les expériences
yougoslave et algérienne allant parfois jusqu'à les mythifier. Tl faut dire que certains
y ont participé directement, comme M.Raptis en Algérie.
L'époque historique de l'autogestion s'est située avant 1968 et non après, comme
l'ont proclamé toutes les idéologies autogestionnaires L'oeuvre critique de
l'autogestion est autant, et même davantage, une oeuvre de conclusion sur les
possibilités d'une époque qu'une oeuvre de projection des virtualités de cette
époque. L'originalité de l'autogestion au seuil de sa période porte sur les possibilités
qu'ouvre au mouvement des conseils, l'élargissement de la domination du capital à
tout un ensemble de rapports qui restaient jusque là peu touchés par son
hégémonie. Or aujourd'hui, tout est modelé par la rationalité techno-
bureaucratique qui se mondialise. Jusqu'à la vie privée, l'affectivité, le quotidien qui
tombent sous son emprise. A la fin des années 50, l'autogestion apparaît comme
une voie importante pour des bouleversements révolutionnaires Mais alors que
l'autogestion, en tant que mouvement théorique, comprenait les transformations
du monde et le fait principal qui était le débordement du capital par dessus ses
dernières entraves, son mouvement pratique resta prisonnier des limites de l'usine
et de l'ouvriérisme, du local.
1968 marque le début de l'institutionnalisation de l'autogestion, son
idéologisation massive. On passe alors de l'universalité des prétentions de
l'autogestion, à la particularité des satisfactions des autogestions.
La preuve en est déjà dans les changements de noms successifs de la revue :
Autogestion tout court en 1966, puis elle s'adjoint un complément qui sert de référent
politique : Autogestion et Socialisme, enfin, à partir de 1978, elle sacrifie à la
particularisation régnante en passant au pluriel : Autogestions. En se satisfaisant de
réalisations particularisées (les autogestions et les autonomies), l'instituant de
l'autogestion s'est limitée à des tâches réalisables dans le cadre de la rationalité en
crise du capital et de son monde.
Ce retournement historique de l'autogestion d'avant 68 dans les autogestions
d'après 68 a été analysé par J.Guigou comme une particularisation, comme
l'instauration d'un rapport d'autonomie dans la dépendance dans lequel les
individus sont assignés à toujours plus s'autonomiser des anciennes institutions
pour toujours plus dépendre des mega-réseaux du système; il nomme ce processus
d'autonomisation dans la dépendance, La Cité des ego.
Dans la période qui s'ouvre à la fin des années 60 (en France, après 68), le
rapport de domination de l'universalité sur la particularité--rapport constitutif des
prétentions de l'autogestion dans la période précédente--se réalise en s'inversant.
Dans sa période historique, l'autogestion affirmait son projet d'universalité, mais
dans la négation de la matérialité du monde capitaliste. C'est contre cette matérialité
que le projet d'autogestion proposait une autre matérialité se libérant de
l'économie. Et de la politique. Tant que le mouvement n'a pas été battu, les
utopiques et publiés les principaux écrits de la sociologie marxiste critique (Naville). C'est dans cette
même année 1966 que Serge Jonas et Jean Pronteau créent la revue L'homme et la société.
31 contradictions de l'autogestion sont restées productives et les autogestions
particularistes ne pouvaient apparaîtree.
Il n'empêche que dès le projet originel de l'autogestion, un certain flou existe.
L'autogestion serait d'une étendue plus large que la gestion ouvrière de l'époque des
conseils60, un élément de dépassement de la théorie communiste comme réduite à
l'affirmation du travail, mais que dire de la persistance du terme de gestion à
l'intérieur du concept ? En fait, l'autogestion a très rarement visé une dissolution de
ce qui légitime la gestion du capital : le travail salarié, aliéné et séparé. C'est pour cela
qu'on a eu souvent l'impression, dans ses expérimentations historiques, qu'elle
proposait une autre gestion du capital plutôt qu'une alternative au capital. C'est
particulièrement net dans l'expérience de Lip en 1973, sur laquelle nous
reviendrons.
Le GLAT (Groupe de liaison pour l'action des travailleurs)
Il se constitue en 1959 sur des bases très proches de celles du groupe anglais
SolWeil-ie. Le groupe, constatant les insuffisances des luttes ouvrières se proposent
d'intervenir dans les luttes, non parce qu'il pense changer la physionomie générale
de la lutte des classes, mais pour aider concrètement les travailleurs à constituer des
organes de lutte autonomes à l'égard de tous les partis et groupes politiques 6'.
Il annonce la couleur d'entrée : «Prenant parti pour l'auto-émancipation du
prolétariat, nous renvoyons dos-à-dos les deux principales variétés de gauchistes :
les nostalgiques de la direction révolutionnaire et les maniaques de l'auto-
castration ».
Trois domaines d'action sont privilégiés :
- l'information entre les luttes et entre ceux qui sont en lutte et les autres. Ainsi,
les grèves pré-68 ont toutes été des grèves de province et ont été mal relayées en
région parisienne.
- l'explication de la nature intrinsèquement capitaliste des syndicats contre l'idée
d'une simple trahison ou bureaucratisation. Ce travail doit se mener avant la lutte
elle-même car pendant, c'est souvent trop tard. Il est nécessaire aussi de montrer
qu'il est possible de s'organiser autrement, non seulement par des exemples
historiques, mais aussi par des expériences actuelles telles celles des .chop stewards
anglais et des comités d'action belges.
- faciliter l'organisation des travailleurs en aidant à leur liaison.
Nous reviendrons sur son rôle en mai-juin 1968.
59 Ce que nous nommons aujourd'hui, les particularismes radicaux. Sur cette notion, on peut se
reporter à J.Wajnsztejn, Capitalisme et nouvelles morales de l'intérêt et du goût, L'Harmattan. 2002.
60 Idée que l'on retrouve dans l'/S, avec le concept d'autogestion généralisée, mais là aussi dans une
grande confusion avec la notion de conseils ouvriers. En fait, il semble que le problème ait consisté
en une différence de position entre la majorité du groupe d'un côté qui, en 1968 se rattache à
nouveau plus clairement à la théorie du prolétariat et reprend l'idéologie conseilliste (Debord et
Riesel particulièrement) et de l'autre le seul Vaneigem qui s'en dégage de plus en plus en insistant sur
la nécessité de généraliser l'idée de départ. En soulevant l'exigence éthique d'une autre activité
générique.
61 Toutes les informations sur le GLAT sont tirées de son recueil principal (ronéoté), intitulé Contre le
courant et regroupant tous leurs bulletins Lutte de classe, de juin 67 à octobre 70.
32 DES AUTEURS
Marcuse
Il est issu de l'École de Francfort et de la « Théorie critique» qui pense en termes
de critique de la vie quotidienne et de critique de la totalité. Son influence sur le
mouvement français a souvent été niée, on se demande pourquoi 62, alors qu'elle est
indirectement présente par l'intermédiaire de l'influence du mouvement allemand
sur son homologue français et directement par l'édition de L'homme unidimensionnel
fin avril et une diffusion de plus de mille exemplaires par semaine à partir de mai.
Marcuse est, de plus, présent à Paris pour le colloque international, « Karl Marx et la
pensée scientifique », organisé par l'UNESCO à l'occasion du 155ème anniversaire de
sa naissance. Le Mouvement du 22 mars organise lui-même des journées
marcusiennes à Nanterre. Des interviews paraissent dans Combat du 9 mai, Le
Monde du 11 mai. H.Lefebvre analyse son ouvrage dans La quinzaine littéraire du 16-
17 juin. A côté de l'hyper-médiatisation post-68 de Marcuse qui, il ne faut pas
l'oublier, se fait souvent pour une mauvaise cause et sur des bases anti-
prolétarienne pour ne pas dire anti-communiste, il existe bien avant 68, une
circulation souterraine de l'oeuvre à partir de cénacles actifs comme ceux
qu'animent L.Goldman ou K.Axelos ou bien encore autour de la Fédération des
Groupes de recherches institutionnelles (FGERI 63), Fourquet, Guattari, Querrien,
etc.).
Plus généralement, au niveau des concepts, Marcuse comme Lefebvre sont des
auteurs qui privilégient une critique à partir de la notion d'aliénation plutôt que par
rapport à celle d'exploitation, même s'ils l'utilisent dans une direction différente
(Marcuse et la contre culture, Lefebvre et la fête révolutionnaire). L'École de
Francfort défendait des positions proches, mais en dehors de toute perspective
révolutionnaire Toutefois, son analyse de la personnalité autoritaire comme cause
du fascisme allait connaître un grand succès dans le mouvement allemand qui allait
se définir comme mouvement anti-autoritaire. «Nous qui sommes nés dans une
société autoritaire, il nous est donné la chance de casser la structure autoritaire de
notre caractère si nous savons apprendre à nous conduire en hommes dans une
société qui nous appartient, mais qui nous aliène par des structures de domination
et des formes organisées de pouvoir 64 ». On voit que tout y est : la critique anti-
autoritaire, la dénonciation de la domination et de l'aliénation et aussi le fait que la
révolte collective repose aussi sur la prise de conscience individuelle et la
transformation de l'individu. La notion d'autonomie est sous-jacente à tous les
mouvements étudiants occidentaux de l'époque et se présente concrètement
comme un retour sur soi au niveau individuel (d'où l'importance de la référence à la
psychanalyse) et comme auto-organisation collective dans l'action.
Dans la seconde partie de sa vie, Marcuse va utiliser les armes de la critique
sociale pour combattre le système et se faire connaître dans le milieu militant et
62 Cohn-Bendit, par exemple, s'amusait souvent à dire que les étudiants du Mouvement du 22 Mars
avaient à peu près tout lu de ce qui pouvait être intéressant, sauf Marcuse. Or, dans Le gauchisme
remède à la maladie sénile du communisme. Seuil. 1968, il parle « d'unidimensionnalisation » (p.38).
63 Fondés en 1965, ces Groupes publieront la revue Recherches à partir de cette même année.
" R.Dutschke, Die Rebellion der Studenten, Rowohlt,1968.
33 marginal en soulignant l'intégration au système des oppositions politiques
traditionnelles. Pour lui, la société moderne est une combinaison productive d'une
société de bien être et d'une société de guerre. 11 prend un exemple typique pour à la
fois éclairer cet aspect et montrer la fin des antagonismes traditionnels, le syndicat.
«Le syndicat ne peut plus convaincre les ouvriers des fusées que l'entreprise pour
lesquels ils travaillent est son ennemi quand le syndicat lui-même fait cause
commune avec la grosse entreprise pour obtenir des contrats de fusées encore plus
importants [...J 65 ». Rationalisation et logique de domination ruine toute réflexion
dialectique et conduisent à une pensée unidimensionnelle.
Par rapport à l'affirmation de Marx sur la contradiction entre le développement
rationnel des forces productives et l'irrationalité des rapports de production qui
devait faire éclater ces derniers, Marcuse envisage l'hypothèse d'une rationalité
technologique qui parvient à un tel degré d'efficacité qu'elle deviendrait capable de
perpétuer pour un temps indéterminé l'irrationalité des rapports sociaux 66. Il faut
donc réexaminer le concept de révolution à l'aune de ces changements : «Le
concept de révolution, dans la théorie marxiste, télescope tout un cycle de l'histoire,
qui englobe l'étape finale du capitalisme, la période transitoire de la dictature du
prolétariat, et l'étape initiale du socialisme. Au sens strict du terme, c'est un concept
historique, puisqu'il projette certaines tendances inhérentes à la société présente ; et
c'est un concept dialectique puisqu'il projette en même temps les tendances
contraires à l'intérieur de la période historique envisagée, dans la mesure où ces
courants sont inhérents à cette période. Courants et contre courants sont des
manifestations de forces sociales parmi lesquelles le marxisme lui-même, sur le plan
théorique, est un élément essentiel. La théorie marxiste en effet, est une force au
sein du conflit historique, exactement dans la mesure ou ses concepts traduits en
pratique deviennent des forces de résistance, de changement et de reconstruction ;
comme la théorie elle-même, ces concepts pratiques sont soumis aux vicissitudes
du conflit historique qu'ils réfléchissent et qu'ils englobent, mais qu'ils ne dominent
65 Li-Lomme unidmensionng Minuit, 1968, p.46. On constate la même chose en 2006 quand la CGT
Renault, inquiète des baisses des ventes, propose un plan de relance par la production massive de
véhicules 4x4
66 A la même époque, Adorno, dont l'influence pèsera, surtout sur le mouvement allemand, ne dit
pas autre chose : « Marx était vraiment trop optimiste quand il escomptait qu'un primât des forces
productives présentait une certitude sur le plan historique et ferait nécessairement éclater les
rapports de production. En ce sens Marx, ennemi juré de l'idéalisme allemand, se montrait au
contraire affirmatif de sa structure historique. Sa confiance en l'esprit universel contribuait
favorablement à justifier cet ordre naturel que, conformément à la onzième thèse de Feuerbach, il
fallait transformer. Les rapports de production n'ayant en vue que leur propre conservation, ont par
la suite soumis à leurs lois, au moyen de replâtrages et de mesures particulières, les forces
productives qu'ils avaient déchaînées » ; cf. « Marx est-il dépassé », revue Diogène, n°64. 1968. 11 allait
même plus loin en disant que « forces productives et rapports de production sont de nos jours une
seule et même chose, et qu'ainsi l'on puisse construire sans difficulté la société à partir des forces de
production ».
34 pas. Le réexamen est donc un élément du concept de révolution, une partie
intégrante de son déroulement interne" ».
Seuls des groupes et individus à la marge ou des minorités peuvent reprendre le
flambeau de la lutte subversive et particulièrement les jeunes. Par exemple les
jeunes américains hippies dirigeaient leur rébellion contre la morale puritaine et
contre une hypocrisie qui fait se laver dix fois par jour et en même temps répandre
du défoliant sur le Vietnam. Bien sûr, peu d'étudiants et marginaux avaient
réellement lu Marcuse, mais ils s'en réclamaient quand même parce qu'ils avaient
conscience d'exprimer ce qu'il disait. En cela, la distance qui existe toujours entre le
mouvement et sa théorie et on pourrait dire le refus des protagonistes de
l'événement de rentrer dans le moule d'un corpus théorique, se trouvaient réduits 68 .
La formule « Consommez plus, vous vivrez moins », correspondait parfaitement
avec ses développements sur « L'Homme unidimensionnel ». A propos de cet
ouvrage, L.Goldmann fait remarquer" que l'histoire n'est compréhensible que si on
part de la constatation qu'à travers l'oppression et la misère, les hommes ont
toujours structuré leur vie autour de deux dimensions : l'adaptation à la réalité et
l'aspiration à un monde meilleur à la fois porteur de communauté et de bonheur.
Or ce que nous dit Marcuse, c'est que le capitalisme moderne est la première société
historique qui, ayant transformé le principe d'adaptation par la contrainte
extérieure, en acceptation intérieure achetée par des avantages matériels et payée
par le rétrécissement de la conscience, est en train de créer ce monstre barbare
qu'est l'homme à une seule dimension.
Marcuse ne désigne jamais particulièrement un groupe comme nouveau sujet,
mais voit des possibilités de prise de conscience à partir de chacun de ces groupes et
une possible généralisation par la suite.
Dans La fin de l'utopie, il radicalise sa critique. C'est le livre qui sera le plus
attaqué par les marxistes de toutes obédiences qui croient voir dans le mouvement
de 68 la confirmation de la non-intégration de la classe ouvrière au capitalisme et
dans la crise des années 70 la preuve que le capitalisme ne peut pas surmonter ses
contradictions économiques. Pourtant, quand on lit attentivement l'ouvrage, on
s'aperçoit que Marcuse n'est nullement un liquidateur puisqu'il parle de crise de
l'impérialisme, de crise de surproduction et de croissance de la misère sociale.
Pourtant, dès 1963, au congrès de Korçula, S.Mallet lui reproche de plaquer sur les
luttes européennes des schémas qui ne valent que pour les USA et dans une certaine
mesure, pour la RFA. Il y oppose une certaine permanence des luttes ouvrières en
Italie et en France, une intégration plus culturelle qu'idéologique. Ce que nie Manet,
67 « Réexamen du concept de révolution » dans le n°64 de Diogène (article écrit avant les événements).
Cela est à rapprocher et de la position de Korsch, dans Dix thèses sur le marxisme et du
« Recommencer la révolution » de Cardan-Castoriadis dans le n°35 de SoB.
68 Il en est de même de l'influence des écrits situationnistes qui se limita souvent à la reprise de
formules de la part des étudiants et même de procédés, comme chez Lefebvre qui se mit à la mode
de l'inversion du prédicat (cf. tout particulièrement, son ouvrage, L'irruption de Nanterre au sommet.
Anthropos, 1968).
69 In « Table ronde : Pourquoi les étudiants », L'homme et la société, juin 1968, p.4.
70 Le Seuil, 1968.
35 c'est que les USA soient le modèle futur adéquat au capitalisme hyper-développé, le
modèle de la société capitalisée.
En fait, ces oppositions entre Mallet et Marcuse, les va et vient entre position
pessimiste (Lllornme unidimensionnel), position de transition (La fin de l'utopie) et
position optimiste (Vers la libération) et plus généralement ces discussions autour de
« l'intégration » de la classe révolutionnaire montrent que la discussion n'était ni
close ni figée, que tout était jouable dans la mesure où nous nous trouvions à un
point d'inflexion de l'Histoire. C'est pour cela que nous parlons de double nature
de l'événement 68.
Mais revenons à un autre apport de Marcuse pour 1968 qui est sa réflexion
autour du « changer la vie» qui s'exprime d'abord par une critique de la notion de
besoin à partir de la position freudo-marxiste d'Ems et Civilisation sur les « besoins
répressifs » : «Beaucoup de gens devraient abandonner un bien-être frelaté pour
que l'on vive une vie humaine ». Les « faux besoins » seraient donc la nouvelle
dynamique du capital et une nouvelle source de réification. Mais cette réflexion se
heurte à la difficulté de trancher entre vrais et faux besoins sans en revenir à une
conception physiologique de ceux-ci. En fait, ce ne peut être que dans la lutte que la
différenciation doit se faire, ce n'est que dans la lutte que les grands principes du
capital (compétition, rendement, conformité) se révèlent comme « faux » et que
d'autres se révèlent « vrais » (solidarité).
Lefebvre et la critique de la vie quotidienne à partir du marxisme
Son importance par rapport au mouvement n'est pas lié qu'à ses écrits
théoriques, mais aussi au fait qu'il est professeur de sociologie à Nanterre en 1967-
68 et que sa polémique avec l'IS à propos de La Commune l'a aussi propulsé sur le
devant de la scène.
Dans sa Critique de la vie quotidienne (L'Arche, Tome I, 1945), c'est en fait la
quotidienneté que Lefebvre revalorise, à la suite d'écrivains comme Diderot, Balzac
ou Zola. Alors que la critique marxiste ignore ce domaine du quotidien, Lefebvre y
introduit son approche du monde rural, de la communauté paysanne, puis de
l'univers urbain moderne, de la fête, etc. Peu à peu la vie quotidienne s'est
dépouillée, à la campagne bien sûr où le rural remplace le monde paysan, à la ville
ou l'urbain remplace la ville, enfin, dans les nouveaux agencements ville-campagnes
qui produisent ce qu'il nomme le « rurbain" ». Dans cette démarche il retrouve aussi
des courants qui ne sont pas directement liés au marxisme et au mouvement
ouvrier, comme le mouvement Cobra, l'architecte Constant, auxquels viendront
s'agréger les situationnistes. Tous refusent l'idéologie productiviste ainsi que la
réorganisation du quotidien autour du couple production/consommation, la
réduction du désir et du plaisir à des satisfactions.
Ce qui perce, dès la fin des années 50-début 60 72, c'est le passage au premier plan
de la notion de reproduction par rapport à celle de production. Son analyse
impliquait un renouvellement du concept de totalité et en même temps une
recherche des divers lieux de la domination alors que dans la thèse marxiste
71 Lefebvre H. Du rural à l'urbain. Anthropos, 1970.
n Le tome H de Critique de la vie quotidienne paraît en 1960.
36 dominante de la production, il n'y a pas à chercher le lieu de l'exploitation. Mais déjà
Lefebvre pointe les limites de la critique quand le quotidien programmé arrive à
imposer sa mode comme facteur de libération. Lefebvre cite à juste raison
l'exemple du blue-jean et le début de l'américanisation du quotidien 73 ou bien les
conséquences des innovations pratiques où se mêlent formes de l'asservissement et
formes de libération.
Cette puissance critique qui s'exerce dans l'analyse de la vie quotidienne ne
conduit pas Lefebvre à en faire une panacée et il va s'élever vivement contre l'IS et
particulièrement contre Vaneigem qu'il accuse de procéder par extrapolation, par
excroissance idéologique. Il critique l'immédiatisme d'une conception qui voit dans
la simple métamorphose de la vie quotidienne, une vie sociale totalement nouvelle,
transfigurée, délivrée. C'est oublier un peu vite que la vie quotidienne
programmée sert le déploiement du monde de la marchandise et du monde de
l'État.
D'un autre côté Lefebvre s'affronte à l'analyse marxiste traditionnelle qui range
la vie quotidienne et la société urbaine dans la superstructure et en fait donc des
occupations périphériques. Pour Lefebvre elles sont cela, mais aussi autre chose qui
n'est pas réductible à de l'idéologique. On voit ce que cette analyse pouvait apporter
à des étudiants soucieux de «prendre leurs désirs pour des réalités », d'inventer une
autre vie et de réaliser une appropriation de leur propre vie et de leurs désirs. On
voit aussi l'influence que ces thèmes ont pu avoir sur une bonne partie des étudiants
d'architecture ou des Beaux-Arts.
La critique de Lefebvre va quand même trouver son application dans le
mouvement: «Mais autant on se sentait d'emblée dans le courant général en mai
68, autant j'ai l'impression maintenant d'être complètement à contre-courant de
l'idéologie dominante. C'est la seule nostalgie de mai 68 que j'aurais, ce qu'on faisait
n'était pas vraiment du militantisme, c'était une manière d'être, il n'y avait pas de
différence entre la vie et le militantisme, il n'y avait pas de coupure. A la maison, il y
avait des copains presque tous les soirs. Il y avait une relative concordance entre ce
qu'on était et ce qu'on disait 75 ». Nous reviendrons à Lefebvre dans l'interprétation
de mai 68.
Les théories sur « la nouvelle classe ouvrière »
et l'analyse des transformations récentes du capital
H.Lefebvre peut nous servir de transition car même s'il ne s'en revendique pas
expressément, il ne fait pas de doute qu'il subit l'influence de sociologues
« engagés », dans la critique de l'ouvriérisme comme S.Mallet, F.Bon et JM.Burnier
ou encore d'intellectuels militants comme Gorz ou Magri. Avec eux, Lefebvre
partage l'analyse selon laquelle l'accroissement quantitatif et qualitatif de la
production n'est plus seulement assurée par la main-d'oeuvre ouvrière mais qu'on
observe une segmentation dans la division sociale du travail. Il faut donc penser
73 Cf. Introduction du tome 3, p.32.
Cf. L'introduction à Du rural à l'urbain. Anthropos, publié en 1970, mais qui rassemble des textes
plus anciens.
Adek, cité dans Daum, Des révolutionnaires dans un village parisien. Londreys, 1988, p.158.
37 politiquement la montée en puissance des techniciens et des travailleurs
intellectuels (ingénieurs et cadres, techniciens, agents technico-commerciaux et du
marketing, mais aussi les enseignants, les salariés des médias et de la culture, etc.).
La connaissance, dit Lefebvre, devient non seulement une force productive mais
avec la centralité des travailleurs intellectuels, elle contribue puissamment à la
« reproduction des rapports de production» et donc à « la survie du capitalisme ».
Dans l'ouvrage, La survie du capitalisme. La reproduction des rapports de production 76,
paru peu après mai 68, Lefebvre, tout d'abord, donne comme un fait que la classe
ouvrière n'a pas perdu son identité de classe des producteurs et forme donc à ce
titre «le gros des troupes dans le camp anti-capitaliste » (p.111). Mais elle consent
pourtant désormais à sa domination et abandonne sa praxis révolutionnaire. Il faut
ensuite considérer dans toutes ses implications le fait que « la connaissance devient
une force productive immédiatement » (p.105). En effet, l'expansion des techno-
sciences, la spécialisation et la fragmentation des savoirs, l'universalisation de
l'information, la valorisation de l'espace urbain et conséquemment la dévalorisation
des anciennes médiations de la société bourgeoise se trouvent désormais au centre
d'une «révolution culturelle» dont l'issue restera indéterminée tant qu'un
« processus total, qui n'aurait dès lors rien de totalitaire, (ne lui donne) pas un sens :
celui de la reconstruction de la société en tant que société, sur sa nouvelle base
(industrielle et urbaine) (p.171) ».
Bon et Burnier 7' ont amorcé une réflexion sur les intellectuels afin de
comprendre l'évolution récente de ces couches et ils ont pris en compte
l'importance de la dimension étudiante en leur sein. F.Bon pense, comme Lefebvre
d'ailleurs, qu'il est essentiel de chercher où se trouvent les contradictions sociales. Il
critique Marcuse parce que celui-ci aurait confondu le contrôle du cycle
économique auquel est arrivé le néo-capitalisme, avec le contrôle du processus
social. Bon en déduit que le néo-capitalisme contrôle le cycle économique ou tout
au moins qu'il arrive à faire que les décisions individuelles des agents économiques
ne soient pas contradictoires avec la logique du capital comme c'était le cas au début
de la révolution industrielle et jusqu'à la seconde guerre mondiale. En revanche, les
mécanismes du contrôle social sont fragiles et vulnérables, on le voit avec le secteur
de l'éducation. Néanmoins, Bon ne voit pas du tout une autre caractéristique des
transformations en cours qui est de donner la place prépondérante à la
reproduction par rapport à la production. C'est pourtant ce que saisira Lefebvre.
Bon voyait dans les moyens de communication, comme Habermas aujourd'hui, un
moyen de détournement qui a transformé la propagande en facteur de
mobilisation. On peut en dire autant aujourd'hui avec l'internet. Le capitalisme
aurait besoin de deux choses, d'une part de renforcer l'organisation sociale avec une
hiérarchisation sociale de plus en plus importante, d'autre part d'assurer une
innovation technique permanente. Bon en arrive à l'idée d'une crise de l'autorité et
du pouvoir et c'est les étudiants qui l'expriment le mieux car c'est à leur niveau que
les mécanismes intégrateurs sont les plus faibles, que l'autorité du maître est la
76 Lefebvre H., La survie 1111 capitalisme. La reproduction des rapports de production, Anthropos, 1973.
Réédition, Anthropos, 2002, avec une préface de J.Guigou. Préface disponible sur le site de
J.Guigou : http://editions-harmattan.fr/minisites
77 Les nouveaux intellectuels. Cujas, 1966.
38 moins justifiée parce que c'est là qu'elle est la plus atteinte par les mutations
scientifiques et techniques. Le fondement de l'autorité du maître, représenter le
savoir en face du non savoir, a totalement disparu. Les étudiants ne forment donc
pas la couche sociale qui subit le plus fortement la répression, mais elle est celle
pour laquelle la répression est la plus absurde et la plus injustifiable.
Du rural à l'urbain, Lefebvre analyse En effet, dans un texte de 1960, repris dans
les rapports entre nouvelle classe ouvrière et démocratie urbaine. Il part de
l'exemple d'une ville nouvelle, celle de Lacq-Mourenx où se retrouvent des salariés
d'un type nouveau, liés aux entreprises de pointe entièrement automatisées (Lacq,
SNPA) ou semi-automatisées. Cette nouvelle classe ouvrière qui possède des
conditions favorables par rapport à d'autres secteurs, ne correspondrait pas,
pourtant, à l'ancienne aristocratie ouvrière, caractérisée par sa passivité, son
indifférence, sa corruption. Elle trouve sa cohésion autour, non du travail concret,
qui n'est plus un travail de production, mais d'une participation à un flux continu
d'opérations de plus en plus automatisées dans lequel les aspects de gestion
l'emportent sur les aspects proprement productifs. Face à ce qui apparaît souvent
comme un non travail dans l'entreprise (contrôle, surveillance), les nouveaux
salariés des villes nouvelles répondent par un surinvestissement d'activités dans la
vie de la cité: 79 .
Ces théories sur la nouvelle classe ouvrière et sur les techniciens alimentèrent les
débats internes au mouvement dit du «réformisme révolutionnaire» dont Gorz et
Magri furent les protagonistes, aussi bien en France qu'en Italie. Pour eux, la
seconde révolution industrielle devait entraîner, après une phase de transition
particulièrement autoritaire et hiérarchisée, le développement d'une nouvelle
couche sociale à haute qualification professionnelle caractérisée par un processus
«d'intégration contestatrice » devant amener progressivement ses membres à
remettre en cause les rapports hiérarchiques et la structure globale de la société. Des
revendications gestionnaires orientées vers une perspective politique
autogestionnaire devant servir de médiations. On en eu certains exemples en mai
68 avec les conseils de Saclay et de Rhône-Poulenc Vitry. L'expérience yougoslave
devant servir de toile de fond expérimentale à une réflexion qui ne plaçait plus le
niveau politique comme le niveau déterminant des transformations.
La pénétration de la techno-science dans le procès de production transforme le
rapport capital/travail et substitue aux deux classes antagoniques — même si elles
sont liées par un rapport de dépendance réciproque (le capital est un rapport social)
— un ensemble aux contours plus flous qui pose à la fois la question de la réalité de
l'antagonisme et celle de la composition de dasse. On assiste à une montée des
0S80, un déclin des OP mais avec croissance des nouvelles professionnalités, un rôle
78 Op. Cit. p.125-128.
79 On en a eu des exemples significatifs, dans l'immédiat après 68, à la Villeneuve à Grenoble.
80 Signalée très tôt par certains comme Ph.Guillaume dans le n°32 de SoB qui insiste sur la
concomitance d'une croissance exponentielle du nombre d'OS et la fin de la communauté ouvrière
et de ses valeurs (p.76 et 77) au profit d'un « esprit OS » qui s'impose à tous non pas que tout le
monde fasse la même chose, mais que tout le monde puisse faire à peu près n'importe quoi. C'est un
peu ce que Marx avait prévu quand il parlait de la réduction de tous les travaux à du travail simple.
Cela débouche sur une civilisation des OS qui part de l'usine l'OS quitte l'usine débarrassé de son
39