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Main d'uvre haïtienne, capital dominicain

De
188 pages
Sur fond de préjugés raciaux, d'injustice sociale, de politique souterraine, de délire mystiques, la République Dominicaine est présentée sous un visage moins touristique, inconnu. Le vrai visage, celui de l'arrière-pays. L'auteur analyse un prototype des relations haïtiano-dominicaines à partir des relations de productions sur une plantation caféïère dominicaine et à la lumière des notions de capital culturel et de double insularité. La similitude entre le pacte avec le diable et la dévotion à la Vierge y est évoquée.
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MAIN-D'ŒUVRE HAÏTIENNE, CAPITAL DOMINICAIN
Essai d'anthropologie historique

Préface de Laennec HURBON

2003 ISBN: 2-7475-4918-6

@ L'Harmattan,

Rénald CLÉRISMÉ

MAIN- D 'ŒUVRE HAÏTIENNE, CAPITAL DOMINICAIN
Essai d'anthropologie historique

Préfacede
Laennec HURBON

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

A la mémoire des milliers d'Haïtiens et de Dominicains de la classe laborieuse assassinés en 1937.

PRÉFACE
Laennec Hurbon

Les rapports entre Haïti et la République Dominicaine constituent encore de nos jours un mystère en dépit de nombreux travaux qui sont publiés sur les deux pays. Les contrastes sont en effet saisissants: stagnation économique (croissance moyenne entre 1996 et 1999 de 2,2% en Haïti, croissance économique de 7,5% l'an en République Dominicaine), immigration massive de travailleurs haïtiens, main-d' œuvre bon marché pour la coupe de la canne, l'agriculture en générale et le bâtiment (on parle d'un demimillion) en République Dominicaine 'pendant qu'un racisme antihaïtien est entretenu au cœur même des appareils de l'Etat, scolarisation universalisée en République Dominicaine, alors qu'Haïti est le pays où l'analphabétisme est le plus haut de l'hémisphère et où le 3e cycle universitaire est extrêmement rare. L'exploration des rapports entre les deux pays n'est pas chose aisée et j'avoue que j'avais exprimé à RénaldClérismé un certain scepticisme sur son récit de cette histoire obscure d'un grand propriétaire dominicain - la saga de Don Luis - qui a su habilement s'enrichir grâce à l'exploitation systématique d'une main-d~'œuvre haïtienne crédule et sans qualification. Je pensais secrètement que j'allais au devant d'une de ces dénonciations sans effet de ce qu'on appelait, paraît-il de manière impropre, le « quasi-esclavage» des Haïtiens en « Dominicanie », situation - ô cruelle ironie! - pourtant très recherchée par les travailleurs haïtiens qui ne cessent de traverser par tous les moyens les frontières (<< amba fil» c'est-à-dire clandestinement passant à travers les barbelés et les barrages). Mais au fur et à mesure que j'avançais dans la lecture de l'ouvrage, je découvrais que j'avais affaire à une recherche originale, une histoire écrite comme un roman et dont on ne 'peut pas sortir indemne. C'est que l'auteur a su plonger dans l'épaisseur de la vie quotidienne du village d'El Fondo, qu'il a partagé les problèmes et difficultés des habitants du

village, qu'ils soient des migrants haïtiens ou des Dominicains ou tout simplement nés de parents dominicains et haïtiens. A la vérité, Rénald Clérismé ne débarquait pas dans ce genre de pratiques, il a des habitus très forts - dont par modestie il ne fait point état comme celui de vivre parmi les paysans pauvres du Nord-Ouest d'Haïti, pour se familiariser avec leurs coutumes et leurs représentations, qu'ils soient catholiques ou protestants ou vodouïsants. Cette ouverture à « l'autre» est ce qui a rendu possible une étude si originale du village d'El Fondo situé dans une région frontalière, là où les esclaves marrons venaient se réfugier dans leur quête de la liberté, là où se laissent surprendre avec plus de force et de clarté les rapports entre nationaux et étrangers, là où se construisent et se matérialisent les idéologies ethnicistes, racistes et nationalistes, là où par conséquent, on peut découvrir la spécificité des deux Etatsnations. On se tromperait lourdement cependant si l'on s'avisait de voir dans cet ouvrage une somme d'informations empiriques sur la vie quotidienne d'un village frontalier. Rénald Clérismé se réfère explicitement aux modèles du célèbre ouvrage des Enfants de Sanchez d'Oscar Lewis ou encore aux méthodes d'approche des réalités socio-économiques de Sydney Mintz. Le travail présenté ici retient l'attention tout d'abord par la rigueur des présupposés théoriques. Certes l'auteur se défendrait contre un tel jugement porté sur sa recherche sans laquelle il n'aurait pas pu accéder aux sources des questions-clé qui sont à la base des relations haïtianodominicaines. L'ouvrage prétend apporter sa contribution à l'élaboration d'une anthropologie historique qui sache scruter et saisir les dynamiques et les changements au moment même où ils s'opèrent et qui permettent de détecter et de comprendre les manières dont des individus et des groupes sociaux produisent leur histoire. Les concepts et théories de Pierre Bourdieu sur le capital culturel et le capital symbolique sont ici mis à contribution de manière vivante en sorte que le lecteur ne peut à aucun m.om.entse sentir embarqué vers des perspectives abstraites et confuses. Il est conduit à participer à la vie elle-même dans sa diversité, ou pour reprendre l'expression de Hannah Arendt au monde humain dans sa pluralité. Prendre le risque de partager la vie des « autres », je veux parler de ceux qui sont dans la plupart des cas invisibles pour les institutions de l'Etat ou pour les structures de domination, 10

semble être le maître-mot ou plutôt le secret de cette recherche qui rappelle aux chercheurs de sciences sociales que le plus important de la théorie, c'est sa capacité de nous mettre dans la plus grande proximité avec «l'autre », celui qui en dernière instance nous donnera de nous connaître nous-mêmes. Je ne saurais me permettre ici de m'appesantir sur l~histoire de Don Luis au village d'El Fondo avec ses intrigues, ses suspenses et ses rebondissements. Ce sont toutes les dimensions de la vie du village au plan économique, politique, culturel et religieux qui sont restituées à travers la saga du propriétaire Don Luis. Je voudrais seulement souligner trois grands bénéfices théoriques de la recherche de Rénald Clérismé. Tout d'abord, il apparaît avec netteté qu'il est quasiment impossible de connaître quelque chose relevant de l'histoire de la sociologie et de l'anthropologie d'Haïti et de la République Dominicaine en menant la recherche de manière non comparative entre les deux pays. Le titre «la double insularité» renvoie précisément à un paradoxe sinon à une contradiction qu'il faut sunnonter pour entrer dans la connaissance de l'un et/ou l'autre pays. L'histoire comme les enquêtes de terrain continues conduisent à reconnaître les complexités et les intrications des situations politiques, sociales et culturelles qui sont les marques des rapports noués entre les deux pays. La dépendance de l'un par rapport à l'autre est si flagrante et si forte qu'on ne peut guère accéder à un savoir réel sur Haïti ou sur la République Dominicaine hors d'un point de vue comparatif. Ce qui est ainsi dévoilé dans le travail de Clérismé est valable pour toute la Caraïbe, puisqu'elle est traversée de courants migratoires, d'-ïnstitutions de travail forcé, d'esclavage et d'échanges culturels continus parfois très intenses, qu'il s'agisse du plan religieux, du plan artistique (musique, danse), ou du plan linguistique. Un second bénéfice de cette recherche est la mise en évidence du lien très étroit entre l'imaginaire religieux et la vie sociale et politique dans le village d'El Fondo. TIfaudrait peut-être parler d'un imaginaire religieux qui fait partie du réel lui-même, ou qui est, pour reprendre l'expression de Godelier, «la part idéelle du réel ». Intrication du religieux dans l'économique et le politique? Oui, mais cela ne signifie pas que nous serions en présence d'une société archaïque: il s'agit bien plus d'une mixture Il

entre éléments traditionnels et modernes caractéristique des cultures caraiôéennes. Ce qui apparaîtrait ici sous forme d'une hybridation est en fait un effort constant mis en œuvre pour capter des signifiants~ les bricoler et créer un espace culturel propre et différencié du monde occidentaI. Rénald Clérismé s~est bien gardé de porter des jugements moraux sur les faits sociaux qu'il analyse en vue de porter le lecteur à découvrir lui-même ce que les deux pays ont en commun, essentiellement dans leur dimension historique. Cette démarche que l'auteur suit s'appuie sur les méthodes d'Evans-Pritchard dans son livre sur les Nuer. Que Don Luis ait pu exercer un ascendant exceptionnel sur ses travailleurs à partir de pouvoirs maléfiques dont ouvertement il déclare disposer - il aurait fait un pacte avec le diable grâce à une poupée (el muiîeco) exposée dans son magasin comme preuve de ce pactecela ne conduit pas Rénald C1érismé à la thèse d'une manipulation pure et simple. Dans un même temps, Don Luis manifeste un engouement particulier pour une dévotion à la Vierge d'Altagrâce. Considérée comme la patronne de la République Dominicaine, elle donne lieu en effet à un pèlerinage annuel qui rassemble des dizaines de milliers de fidèles venus de toutes les villes du pays et même de toute l'île. On dirait pourtant qu'aucune opposition ne se trouve faite entre un pacte avec le diable et un pacte avec la Vierge, pourvu que soit rendu évidente la source surnaturelle des richesses matérielles de Don Luis. Le décryptage de ces croyances est réalisé en lien avec une lecture de l'économie politique de la région. L'imaginaire religieux partagé et retransmis par tous les habitants jusqu'à nos jours rend en effet compte à leurs yeux de la paupérisation ou de l'enrichissement des uns et des autres. L'auteur parvient à démontrer la communauté de croyances de type afticain qui réunit les Dominicains et les Haïtiens. TIdevient alors difficile de tracer une ligne de démarcation culturelle entre les deux peuples. Or c'est justement ce à quoi s'évertue l'Etat dominicain pour marquer à la fois sa souverain_etéet sa spécificité. Ce n'est pas le moindre mérite de l'ouvrage de Clérismé que d'avoir également montré avec rigueur comment les questions portant sur les préjugés ethniques et raciaux ont eu IDle incidence profonde sur la formation de l'Etat dominicain. Un certain nombre d'essayistes et d'hommes politiques dominicains soutiennent souvent que l'héritage culturel et religieux africain que représente 12

le vodou D.' ppartient qu'aux Haïtiens, tan.dis que la société a dominicaine se caractériserait pas sa culture entièrement occidentale. Une telle position rejoint l'effort désespéré de l'Etat dominicain pour produire les Haïtiens et les traces de l'héritage africain issu de l~esclavage qui a été le lot de toute l~île pendant au moins deux siècles comme une pure extériorité par rapport à la société dominicaine. Effort désespéré qui a eu son point culminant dans Je massacre de 1937, véritable génocide subi par les migrants haïtiens travaillant comme coupeurs de cann.e dans les villages frontaliers. Pas moins de quinze mille Haïtiens ont péri dans ce massacre opéré à l'arme blanche dans la plupart des cas. Les témoignages obtenus par Rénald Clérismé sont confondants et indiquent que la mémoire du massacre est encore fraîche dans de nombreuses familles du village d'El Fondo. C'est sur la base de ces témoignages que Clérismé propose une critique de l'historiographie du massacre de 1937. TIjette une nouvelle lumière sur le mode de construction de l'identité nationale tel que le pouvoir dominicain sous la dictature de Trujillo le concevait dans sa complicité et surtout sa responsabilité directe sur l'événement. En définitive, on découvre à travers cet ouvrage comment l'auteur a utilisé toutes les ressources de l'anthropologie pour mettre au jour non seulement le mode de fonctionnement des croyances dans 1'organisation sociale d'un village frontalier mais aussi les conditions écologiques dans lesquelles vivent les habitants de ce village. En examinant le fait social comme «fait social total », Rénald Clérismé parvient à éviter les simplifications et suggère un renouvellement des bases épistémologiques de la recherche en sciences sociales dans la « Caraïbe une et divisible» qu'annonçait le sociologue Jean Casimir et que «la double insularité» d'Haïti et de la République Dominicaine ne cesse de dévoiler. En particulier, le lecteur est amené à déduire de ce travail que s'opère des deux côtés de la frontière haitiano-dominicaine une manipulation presque identique de l'imaginaire comme moyen de contrôle et de domination des deux peuples. Cet ouvrage ouvre ainsi la voie à une recherche plus approfondie sur la nature et les fondements mêmes des deux Etats qui se partagent l'île.

Laennec Hurbon.

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AVANT -PROPOS

L'analyse de l'histoire, de la culture et de l'économie politique de la région frontalière fournit des perspectives utiles à partir desquelles peut s'explorer l'approche discriminatoire primaire qui constitue la base de la perception des Haïtiens par certains Dominicains. Les mythes se rapportant aux différences ethniques et culturelles entre HaiTI et la République Dominicaine engendrent et maintiennent la stratification ethnique du tTavail et, par voie de conséquence, l'inégalité économique dans la région. Les grands propriétaires teITiens se servent des croyances se rapportant aux puissances surnaturelles pour dissimuler et maintenir leur système d'exploitation. Les travailleurs, quant à eux, font usage de leurs acquis culturels pour opposer une résistance à la domination et s'approprier furtivem_entles ressources nécessaires à leur survie. En 1937, le dictateur dominicain Rafael Leonidas Trujillo y Molina prendra prétexte de ce fait pour provoquer le massacre de quelque 15000 Haïtiens dans la région, une tragédie que cet ouvrage examine grâce à une collecte d'histoires orales rapportées par certains survivants du massacre. Cette étude est un essai d'antbropologie historique. Elle tend à examiner l'emploi de la main~d'œuvre haïtienne dans les plantations caféières dominicaines à El Fondo. Ce district agricole de Barahona est situé entre les rivières La Vija et Maluca. Il touche La Guazara à l'ouest, Santa Elena à l'est, Polo au Nord et Cabeza de Vaca au sud. L'histoire de vie de don Luis, un grand propriétaire terrien du district, occupe une place non négligeable dans le récit.

Don Luis est, en grande partie, à l'origine de l'introduction du système de r'emploi à grande échelle de la main-d'œuvre haïtienne à El Fondo et du développement de la région. Les récits locaux ont transfonné sa vie en légende et élevé ses pouvoirs à des dimensions mythiques maléfiques, voire diaboliques. En effet, les habitants prétendent et soutiennent qu'il se serait servi de son pacte avec le Diable et de sa dévotion à la Vierge pour accumuler richesses et prestige. Un examen approfondi de la carrière de ce grand propriétaire terrien et de son exploitation jette une lumière nouvelle sur la problématique des relations ethniques ainsi que des rituels de pouvoir et de déférence dans la construction de l'Etat dominicain. L'ouvrage met l'accent sur la description du village et les conditions de travail de ses habitants, analyse l' agroécologie, la production des commodités, le recrutement et les stratégies de recrutement de la main-d'œuvre haïtienne. Il met égaIement en relief le système de coercition et la résistan.ce au dit système en analysant l'organisation du travail dans les plantations de la région frontalière haïtiano-dominicaine. Il y est aussi question de l'histoire de la production caféière, de la vie familiale, des relations de classes et d'ethnies ainsi que de la construction de la nation dominicain.e. Une telle exploration fait ressortir les antagonismes entre Haïtiens et Dominicains. Ces derniers, économiquement privilégiés, contrôlent la terre, la production caféière et l'élevage des bovins, alors que les travailleurs haitiens vivent de l'agriculture de subsistance, de la fabrication du charbon et du travail rémunéré.

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Deux pays, la République Dominicain.e et la République d'Haïti - mesurant respectivement 48.400 km2 et 27.500 km2 - se partagent la plus grande île des Caraïbes après Cuba. Le nom même de l'Île fait l'objet d'une contToverse. Avant l'invasion des colons espagnols en 1492, ses habitants la nommaient Ayiti, lIe montagneuse, Boyo ou Quisquey~ ne magnifique. Christophe Colomb la rebaptisa Espanola, Petite Espagne, devenue Hispaniola dans le langage courant. Les colons français, pour leur p~ l'appelèrent l'ne de Saint-Domingue. Elle devint l'TIe d'Haïti après l'indépendance de la partie ftançaise en 1804. Depuis, dans le parler fTançais, on l'appeJle couramment l'TIe d'Haïti~ et Balaguer (1983) la dénomme la Isla, l'TIe. Derrière chacune de ces dénonrinations se dessine une vision politique différente. Alors que pour les Français et les Haïtiens ne d'Haïti renvoie à son indivisibilité sous le contrôle de la France et d'Haï~ Hispaniola semble suggérer son indivisibilité sous le contrôle de l'Espagne; la Isla, dans le parler dominicain, indique peut-être un désir de neutralité. L'homme politique dominicain José Nunez de Cacéres nomma sa République éphémère Estado independiente deI Haïti espafioll. Ce nom ne dura que l'espace de dix semaines - du 2 décembre 1821 au 9 février 1822. On peut due qu'il y a eu au moins quatre proclamations d'indépendance de la République Dominicaine: 1808, 1821, 1844, 1865. La plus importante aux yeux des Dominicains semble être celle de 1844. Dès lors, certains se demandent comment devrait être caractérisée la population de la partie orientale de l'île avant 1844. TIs suggèrent de vérifier si, avant cette date, le sentiment d'être une nation existait ou non. Le vocable Quisqueya a été adopté par les Dominicains pour désigner leurs pays comme celui d'Haïti par les Haïtiens. Dans le contexte d'une étude des relations entre les deux nations qui se partagent l'Île, on serait tenté de la surnommer Boyo, le seul
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Etat indépendant d'Haïti espagnole 17

des trois vocables originels qui n'a pas encore été revendiqué. Cependant, plusieurs intellectuels de part et d'autre de la frontière suggèrent que l'on privilégie Quisqueya. Paul Déjean est un des protagorustes de cette tendance. Selon lui, « un signe concret et tangible de la volonté commune de progresser ensemble, côte à côte, main dans la main, en laissant de côté rancunes et vieilles querelles, serait de remettre en honneur le nom de Quisquey~ pour toute l'lie comprenant à l'est, la République Donllnicaine (souvent appelée Dominicanie par les Haïtiens) et, à l'ouest, la République d'Haïn ou tout simplement Haïti. » Les relations haïtiano-dominicaines ont fait l'objet de plusieurs études anthropologiques. Aucune d'entre elles, pourtant, n'a emprunté la voie de l'anthropologie historique. Depuis qu'Evans-Pritchard a lancé l'idée que l'anthropologie serait historique ou qu'elle ne serait pas, plusieurs anthropologues se sont évertués à déceler la dimension historique des sociétés qu'ils étudient. Nonobstant, rares sont les auteurs qui ont fait appel à 1'histoire pour expliquer les aspects sociaux, politiques, économiques et culturels des deux nations qui se partagent l'île. Issues de deux puissances coloniales - française et espagnole - et ayant connu de nombreuses disputes uontalières, la République d'Haïti et la République Dominicaine sont isolées l'une de l'autre. Elles se partagent la même île, mais vivent dos à dos, dans ce que le géographe français ChristiaIl Girault appelle une «double insularité». Chaque pays définit sa propre identité politique et culturelle presque exclusivement sur la base de ses différences avec l'autre. Les deux pays ont beaucoup en commun. Leurs populations partagent les mêmes origines africaine, européenne et amérindienne. D'abord peuplée d'Amérindiens, l'île entière porte encore les cicatrices des 10 années de génocide (1492-1503), des 205 années de colonisation espagnole (1492-1625) et des 178 ans de donllnation hispano-française (1625-1803). Même au terme du traité de Ryswick (1697), qui confÏnne son partage entre colons français et espagnols, l'esclavage y est maintenu. Le traité de Bâle (1795) qui réunifie l'île sous l'autorité française n'y abolit pas l'esclavage non plus. Plus tard, les deux pays connaissent l'occupation américaine - Haïti de 1915 à 1934 et 18