Maladie infantile du Parti communiste français

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Depuis la débâcle électorale de 2002, le PCF débat de la possibilité de devenir une force d'extrême gauche radicalement anticapitaliste. Une des logiques de fonctionnement du PCF reste sa "volonté sportive". Dans quelle mesure cette sportivité du PCF qui s'exprime au travers ses implications au sein du milieu sportif, est-elle déterminante dans "l'identité révolutionnaire" qu'il revendique? La généralisation du sport dans les pratiques physiques des prolétaires, des ouvriers a-t-elle fonctionné comme un catalyseur de leur libération ou comme un accélérateur de leur (dés-)intégration?
Publié le : jeudi 1 mai 2003
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EAN13 : 9782296323643
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Fabien OlllER

LA MALADIE INFANTilE DU PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

«( LE SPORT
tome 1

)))

Sport rouge et stratégie de développement du capitalisme

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2YIK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan ltalla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur:

Fabien aLLIER, Patrick VASSORT Henri VAUGRAND(sous la direcet tion de), L'Illusion sportive.Sodologied'une idéologie totalitaire,Montpellier, Université Montpellier III (Les Cahiersde l'Irsa, n° 2), 1998.
Fabien OLUER et Henri VAUGRAND, L'intégrisme dufootbalL Berceau d'inhumanité, Paris, L'harmattan, 2002.

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4511-3

Sommaire
7

Avant-propos

Le mal par le mal
Diagnostic

17

L'archaïsme supermoderne du pathos sportif et le Parti communiste français
dialectique dialectique dialectique dialectique dialectique de de de de de la religion l'héritage la particularité la vision la fable

-

-

dialectique de l'idéologie dialectique de la volonté

21 24 30 34 37 40 43

Temps présent

d'une maladie

49

Parti communiste français et Mondial 1998 : terreur à l'optimisme, liquidation du négatif

-

le PCF organise la compétition

au niveau international - Patrick Braouzec, la Cité des sports ou l'abrutissement populaire calculé - Marie-George Buffet, la mobilisation totale ou le rêve écran d'une guerre pour tous - la footballisation de l' Humanité, ou la cure d'intoxication du militant communiste - la mutation sportive du PCF et ses conséquences sur le politique - trois images dialectiques historiques: Coupes du monde 1934, 1938 et 1978

53 64 90 111 131 138

Pathogenèse

155

L'intégration sportive du prolétariat: de sujet à objet de l'histoire
- sport et capitalisme bureaucratique d'État: l'illusion dure longtemps - des critiques socialistes du sport : être révolutionnaire, ne pas être sportif? - sport rouge/fascisme rouge: Jacques Doriot ou la première volonté sportive du PCF -

159 173 189 209 227 249

-

l'opium sportif populaire: sport über alles collaboration et résistance sportives:

un éclaircissement dysphorique - l'enculturation sportive à « Bloc» : l'élevage de champions

Esquisse

d'une

conclusion

263

Diadoques sportifs du communisme français
Bibliographie

273
289

Index

des noms

Avant-propos Le mal par le mal

« Chez la plupart des hommes, disait Arthur Schopenhauer, la vanité innée s'accompagne d'un besoin de bavardage et d'une malhonnêteté innée. Ils parlent avant d'avoir réfléchi, et même s'ils se rendent compte après coup que leur affirmation est fausse et qu'ils ont tort, il faut que les apparences prouvent le contraire. Leur intérêt pour la vérité, qui doit sans doute être généralement l'unique motif les guidant lors de l'affirmation d'une thèse supposée vraie, s'efface complètement devant les intérêts de leur vanité: le vrai doit paraître faux et le faux vrai 1.» Dans quelle mesure ce livre échappe et n'échappe pas à ce travers de l'art d'avoir toujours raison? Dans quelle mesure vous, qui allez le lire, allez développer des analyses, des critiques, des jugements qui échapperont et n'échapperont pas à

1. Arthur SCHOPENHAUER, L'Art d'avoir Mille et une nuits, 2001, p. 9.

toujours

raison.

La dialectique

éristique,

Paris,

LA MALADIE

INFANTILE

DU

PCF

(<<LE SPORT »)

ce que Schopenhauer a su voir de l'homme avec les yeux d'un aigle? Malgré tous les risques, malgré tous les obstacles qui préexistent à la volonté de discourir, d'engager la discussion et la dispute à propos de nos constructions toujours partiales, parcellaires et impliquées des phénomènes sociaux, je ne vois pourtant que cette issue pour éviter deux écueils qui ne s'opposent qu'en apparence. L'écueil de l'absolutisme logico-phénoménologique (ontologie fondamentale), où la vérité une et indivisible est protégée, à un moment ou un autre, par les milices de la juste pensée. Et l'écueil du relativisme (idéologie pluraliste) où fleurissent des vérités que seule la tolérance militarisée peut faire perdurer sans désastres guerriers. Loin de moi l'idée de magnifier le point de vue habermassien d'une situation de communication idéale,par trop abstrait, asubjectif et finalement répressif dans sa volonté d'homogénéiser la terminologie des discussions. Mais loin de moi également celle de me réfugier derrière un structuralisme génétique qui proscrirait a priori que la subjectivité se constitue dans le discours en articulant des intérêts idéologiques. L'interdiscursivité n'est pas un havre de tranquillité ni la promesse d'un bonheur pour nos identités, mais le mal qu'une telle situation peut leur susciter ne suffit pas à vouloir l'écarter pour justifier le repli sur des certitudes (communautarisme). S'il n'existe pas de point de vue absolu, si chaque posture critique dérive d'un point de vue situé et donc impur, pétri par les relations de domination, le fait de ne pas abandonner l'analyse des formes objectives de pouvoir dans des contextes de signification peut reposer sur cet acte d'une immense fragilité: la «reconstruction dialogique de l'effet interprétatif de la distanciation de soi 1 ». C'est-à-dire que dans la situation sociopolitique actuelle, où le sujet hégélien ne saurait exister sans revêtir le visage d'un exterminateur, l'autre, avec qui une herméneutique critique doit être



1. Hans-Herbert 6, « Police et corps

KOGLER, « La théorie critique comme du texte }), octobre 2002, p. 66.

herméneutique

critique

}),

X-Alta,

8

LE MAL PAR LE MAL

engagée, est encore la seule chance de jeter une lumière spécifique sur nous-mêmes, sur nos visions du monde et par voie de conséquence sur le monde. Le cycle d'une déconstruction-reconstruction permanente et polémique des sphères symbolique, pratique et subjective qui regorgent de tous les allant-de-soi, préjugés et pré-entendements du soi-même, gardien de l'ordre des choses et de l'état de fait, est en ce sens une arme de qualité contre les mensonges sur lesquels, comme le disait Georg Lukacs, la vie ne vitplus. Dès lors, si choquantes, dérangeantes, folles, voire dangereuses ou inutiles, puissent apparaître aux yeux de certains les réflexions qui vont suivre, nulle autre décision que celle d'en débattre, sans ménager les sons et les couleurs des mondes où nos «peut-êtres» passent l'hiver au chaud, pourra en venir à bout. Mon grand-père, Antoine Brunati, membre du Parti communiste français (pCF) de 1947 à février 2003, avec qui j'ai eu de nombreuses fois à en découdre, sait de quoi je parle! L'injure la moins raffinée que l'on pourrait faire à la vérité serait encore de la laisser trancher par des «robes noires». Elles auraient du mal à comprendre l'aphorisme de Nietzsche qui a sourdement guidé
ma plume: Ce n'est pas quand il est dangereux de dire la vérité qu'elle trouve le plus rarement des représentants, mais lorsque c'est enn1fYeux.

Avant d'en venir au vif du sujet en présentant, dans leurs grandes lignes, les perspectives de mon étude critique sur les rapports maladifs qu'entretiennent le sport et le PCF, je tiens à faire part de mon affection profonde à celle et ceux qui m'ont
aidé à détraquer l'ennui de cette recherche.

A Pierre

Arnaud,

Thierry Riffis, Henri Vaugrand et Sabrina Vessereau, sans qui ce livre ne serait pas ce qu'il est.

9

LA MALADIE

INFANTILE

DU

PCF

(<<LE SPORT »)

Le travail que je propose se présente en deux volumes. Le premier, Sport rougeet Stratégiede développement u capitalisme,met d en exergue les facettes historiques (1920-1973), sociologiques (Coupe du monde de football 1998) et idéologiques du « sport rouge» et montre en quoi cette modalité du sport moderne ne présente pas une rupture qualitative, révolutionnaire, avec les éléments constitutifs de son adversaire, le «sport bourgeois », mais au contraire le complète par ses variations, le renforce et lui donne même certaines fois toute la puissance nécessaire pour servir les régimes politiques dictatoriaux, fascistes et nazis nourris aux seins du capitalisme. Le second, Économiescommunistesdu plaisir sportif,se focalisera sur les économies sexuelle et narrative articulées par le système sportif communiste et organisées autour de lui. À la lumière des spécificités répressives et révisionnistes de ces deux modes de production et de circulation du corps - corps de désir, corps de langage sportifs - on verra un communisme de Parti plus rabougri, plus fané, plus liberticide que jamais, dont la religiosité patriarcale et ascétique se développe suivant le même rythme que la religion sportive en puisant en elle tout un univers dogmatique, irrationnel et mensonger. Les deux volumes de ce livre proposent en fait une critique de la volonté sportive du PCF (toujours ce problème du vouloir dans la maladie, surtout infantile) et se répondent, se tiennent l'un l'autre malgré la diversité apparente des thèmes abordés. En effet, une critique de la collaboration de classe du PCF - et l'on sait depuis Vichy que les collaborateurs sont bien souvent plus zélés que ceux avec qui ils se proposent de collaborer1 - ne peut faire l'économie de revenir sur le
1. Cf. Michaêl R. MARRUS Robert O. PAXTON,Vichy et les Juifs, Paris, Le Livre de et Poche, 1997. En page 30 on peut lire ceci: « Dès lors que l'on comprend exactement la politique allemande de 1940, il devient manifeste que la politique de Vichy n'en était pas une simple copie. Vichy installait un antisémitisme concurrent ou rival plutOt qu'il ne se mettait à la remorque de l'antisémitisme allemand. [...] Là où l'ordonnance allemande définissait pudiquement le Juif par la religion, le statut de Vichy parlait ouvertement de race. [...] Le statut de Vichy étendait sa définition à ceux qui n'avaient que deux grands-parents de« race juive» au cas où l'épouse était juive aussi. Ainsi, certaines personnes qui avaient échappé aux mesures antijuives des Allemands en zone occupée tombaient sous le coup du statut de Vichy en zone sud. »

10

LE MAL PAR LE MAL

passé

très proche

où s'exprima

pleinement

la volonté

politique

du Parti d'organiser la compétition au niveau international aux côtés (main dans la main même) des capitalistes bon teint, c'est-à-dire de favoriser la popularité de la fameuse Coupe du Monde de Football 1998. Je focaliserai donc tout d'abord mon attention sur deux des principaux acteurs communistes de cette foire aux muscles, à savoir Patrick Braouzec et Marie-George Buffet. C'est principalement à ces deux individus que l'on doit l'extension (l'expansion si possible...) des tentacules de la pieuvre footballistique aux populations les plus objectivement susceptibles de n'en tirer aucun bénéfice, mais au contraire d'y enfoncer un peu plus leur tristesse quotidienne: ouvriers, femmes, enfants, sans-travail, sans-papiers, sans-abri de France et du monde entier, c'est-à-dire finalement tous ceux que le PCF fait mine de représenter mais qu'il a trahis sans vergogne lors de ce non-événement, lors de cette démonstration de force de l'intégrisme sportif. Pour paraphraser Schuster qui, dans La Peinture au knout, disait en 1952 « artiste du parti communiste est une contradiction dans les termes », je pourrai montter, par le biais de l'analyseur qu'est le sport, qu'un ou une humaniste du parti communiste est également une contradiction dans les termes (ce que ne nieraient pas les derniers althusseriens). On lira en filigrane les mécanismes idéologiques et psychopolitiques qui ont tissé avec force et souplesse les passerelles menant les électeurs du PCF aux partis néo-nazis et populistes de Jean-Marie Le Pen ou de Bruno Mégret. Mais des contradictions, il y en a bien d'autres que l'ombre de l'histoire mettra tout autant en lumière que celle de cette Coupe sombre de 98. Il n'y a pas d'immaculée conception de la résignation à lutter contre le capitalisme et c'est pourquoi le fait d'envisager la genèse et la critique de la politique sportive du PCF à l'égard des travailleurs et de la jeunesse me donnera l'occasion de prouver que celle-ci s'est orientée, d'un côté, à toujours valoriser le travail sportif, le sportif au travail et le tra-

11

LA MALADIE

INFANTILE

DU

PCF (<< SPORT ») LE

vailleur au sport, et de l'autre à toujours endiguer la révolte des jeunes dans les mouvements sportifs, à canaliser, réduire et transformer leur énergie sexuelle (source d'amour) dans la sexualité interne de groupe, retournée, plate et sans contradiction (à ce titre homosexuelle, stricto sensu) poussant à des comportements régressifs, agressifs, violents, classables dans le genre sadomasochiste de l'acceptation de l'ordre et de la jouissance à contraindre. Sur ces thèmes, les analyses de Herbert Marcuse et Wilhelm Reich sur la répression morale et sexuelle en URSS1 seront une aide précieuse pour comprendre le modèle qu'a voulu suivre et développer le PCF, à savoir celui de l'éducation ascétique et anti-sexuelle, celui de la répression de la révolution sexuelle en cours, par le biais du sport et autres moyens de diversion tels que l'appareil familial ou « culturel ». Il n'est, de toute façon, qu'à se souvenir un tant soit peu de la politique menée par le PCF à l'égard des jeunes de Mai 68 pour comprendre d'un seul coup son caractère essentiellement contre-révolutionnaire. Au slogan «jouir sans entraves, vivre sans temps mort », Georges Marchais et son groupe préférèrent la « normalisation» des accords de Grenelle, la stigmatisation ouvriériste des étudiants ou autres groupes d'enragés de « pseudorévolutionnaires », voire, avec tant d'autres libéraux de droite, la liquidation même de l'embrasement critique, théorique et historique que fut Mai 68 en souscrivant tacitement aux propos de Laurent Salini qui afftrmait dans le plus pur style des « hyènes dactylographiques (Sartre)>>staliniennes: «La révolution de mai n'est pas "morte", elle n'a jamais commencé2. »

1. Cf. Herbert MARCUSE,Le Marxisme soviétique. Essai d'analyse critique, Paris, Gallimard, 1963 ; Wilhelm REICH,La Révolution sexuelle. Pour une autonomie caractérielle de l'homme, Paris, 10/18, 1970, p. 229-377; La Psychologie de masse du fascisme, Paris, Pavot, 1998, p. 186-265. 2. Cité in Stéphane Paris, PUF, 1995, p. 336. COURTOIS Marc LAZAR,Histoire du Parti communiste et français,

12

LE MAL PAR LE MAL

Dans leur Histoire du Parti communistefrançais, Stéphane Courtois et Marc Lazar ne croient pas si bien dire en affirmant que le PCF déploie une « perception religieuse du politique, en ce que l'institution entretient un mode de croire spécifique1». En les rejoignant sur ce point, et en admettant que le sport présente tous les ingrédients pour envisager à son égard une théorie critique de la religion sportive, je tâcherai de montrer que le PCF parvient effectivement à développer une économie narrative qui favorise la croyance inébranlable, totalement irrationnelle, des masses populaires dans le sport. Dans ce cadre, l'objet d'analyse principal sera le procès de mise en acceptabilité de la langue totalitaire du sport, c'est-à-dire la production et la circulation de discours communistes qui taisent la véritable parole du sport en l'édulcorant, en la métamorphosant, en la déplaçant, en la faisant disparaître sur une autre scène. Que ces discours soient d'ordre journalistique, scientifique ou philosophique, ils seront, dans mon second tome, passés au crible d'une herméneutique critique qui tendra essentiellement à mettre en cohérence le texte et l'action historiques afin de rendre compte des impostures, des mensonges, des opportunismes politiques dont la seule et unique conséquence est aujourd'hui de rendre l'inacceptable sportif parfaitement tolérable, légal, « normal». Par exemple, lorsque Yves Vargas, philosophe de route du PCF, tente de faire croire que la prise de drogue lie le sportif et l'artiste en écrivant sans rire: «Si le Jugement dernier de Bosch est un chef d'œuvre du pinceau combiné aux champignons toxiques, la course de Ben Johnson n'est-elle pas une œuvre d'art engendrée par la combinaison du muscle et de la pharmacie2?» ; ou, plus grave encore, lorsqu'à l'heure du Mundial 78 dans l'Argentine de Videla, L'Humanité fit disparaître le COBA3, seul mouvement
1. Ibidem,
2. Yves

p. 24.
VARGAS,

«Sport, crime et châtiments: 1995, p. 11 sq. n° 251, janvier-février 3. Le COBA était le comité pour l'organisation 1978.

la pureté du boycott

de l'épure», du Mundial

Revue

EPS,

en Argentine

13

LA MALADIE

INFANTILE

DU

PCF

(<<LE SPORT »)

politique refusant la participation des footballeurs français à une compétition orchestrée par une dictature militaire, et fit apparaître à sa place l'immense machine à décerveler des résultats sportifs, des potins sur les champions, et de la mythologie libératrice du « témoignage» des massacres au quotidien, comme s'il ne rendait absolument pas complice. . . L'attitude du PCF à l'égard de la théorie critique du sport et du collectif Quel Corps? me donnera l'occasion de mettre en évidence le caractère fondamentalement réactionnaire des analyses politiques, culturelles, institutionnelles et pédagogiques des écrivains communistes ou satellites du Parti au sujet du sport. La mise à l'écart dont les COBA et COBOMt furent les victimes (volontaires ?), les attaques théoriques répétées, tous les coups bas rhétoriques portés sur les militants anti-sport en général, ne manqueront pas de révéler la haine primale du Parti envers tout ce qui est nouveau, son caractère atrocement néophobe, traditionaliste, folklorique, conservateur, pour tout dire, contre-révolutionnaire. La stratégie mise en œuvre pour déstabiliser les rares «gauchistes» souhaitant, désirant intempestivement détruire toutes les bases et ramifications sportives du système capitaliste, pour dans le même temps mettre à mall' ensemble de l'édifice capitaliste (qu'il soit ou non ressourcé par l'État), fut rapidement de les traiter de nihilistes. Ici, comme ailleurs et en d'autres temps2, la lutte contre le «nihilisme métaphysique» fit rage pour favoriser l'abaissement (Abbau) devant sa majesté sportive... Ici, comme ailleurs et en d'autres temps, la critique de la théorie critique a laissé non seulement percevoir son incohérence, son inconsistance et son vide conceptuel, mais encore
1. Le COBOM 1980. 2. Effectivement, était le comité la philosophie pour l'organisation officielle du boycott des Jeux olympiques de

Moscou

du nazisme

était en guerre

conte

le « nihilis-

me métaphysique» des philosophes juifs. C'est de là qu'est parti, avec Heidegger, la grande déconstruction de la métaphysique occidentale et l'abandon des Lumières que parachève, ou tente de le faire, Jacques Derrida. Cf. Jean-Pierre FAYE,Le Piège. La philosophie heideggerienne et le national-socialisme, Paris, Hermann, 1998. Paris, Balland, 1994 ; Le Vrai Nietzsche. Guerre à la guerre,

14

LE MAL PAR LE MAL

son secret désir de collaborer, coûte que coûte, au maintien, de l'État de fait. Pour désormais en arriver à cette situation de l'audelà du fétichisme qui enjoue (ou met en-joue, voire en joug) les dominés: «social-sodomie1 », présence du désir de se faire, comme le disait Gilles Deleuze et Félix Guattari, enculerpar le socius.Présence, quand il s'agit de sport, de social-analité.

1. Cf. X-Alta,

n° 4, « Social-sodomie

», mai 2001.

15

DIAGNOSTIC

L'ARCHAïsME SUPERMODERNE DU PATHOS SPORTIF ET LE PARTI COMMUNISTE FRANÇAIS

« La nécessité

de la

lutte

pour

le développement

et

une évolution progressiste des activités physiques et du sport a, depuis toujours, été soulignée par notre parti. Ce n'est ni par hasard, ni par opportunité, s'il est le seul parti qui ait eu, de manière constante, un programme cohérent d'éducation physique et sportive. » Paul LAURENT,Robert BARRAN,Jean-Jacques FAURE, Les Communistes et le Sport. A l'heure de Munich, Paris, Éditions sociales, 1972.

« On pouffait dire que la vie politique du vingtième siècle est un vaste cimetière empli des tombes morales de gens qui ont débuté comme soi-disant révolutionnaires et s'avérèrent par la suite n'être que des rebelles opportunistes. »

Erich FROMM, Le Dogme du Christ, Bruxelles, Éditions Complexe, 1975.

« Quand, dans un monde compétitit les gens se rendent compte que certaines attitudes, parfaitement involontaires et iffationnelles à l'origine, comme un sourire ou un ton de voix particulier, impressionnent favorablement autrui, ils apprennent à transformer ces qualités en "atouts" et à se fendre de "ce fameux sourire" à la première occasion adéquate. » Theodor W ADORNO, Des Étoiles à terre. astrologique du "Los Angeles Times". Étude sur une superstition secondaire, Paris, Exils Éditeur, 2000.

La rubrique

Dialectique

de la religion

livré de but en blanc dans un climat sociopolitique où football et idéologies de la pureté savent seuls fédérer des masses toujours plus avides de reconnaissance divine (cette nostalgie maniaque de l'élection et de l'élu vécue dans l'espoir d'une nouvelle sotériologie clé-en-main), le début de cette analyse aura sans doute de quoi surprendre. Je veux effectivement prendre position, ou prendre à contre-pied, sans attendre. Maintenant que le sport est un mal épidémique inculqué à l'enfant depuis les premiers jours de sa viet, maintenant que son caractère pandémique se manifeste de plus en plus par de gigantesques flambées de sadomasochisme et de criminalité2, maintenant qu'il menace gravement la vie des citoyens3, mais surtout maintenant que la normalisationde sa bestialité crève l'écran, crève les corps, crève le sensible, il est temps de ne pas laisser les mots se faner à son contact. Pour beaucoup, le sport est insidieusement devenu une source de joie quotidienne, un facteur d'épanouissement social, une école de la vie et de la démocratie, voire une sorte de « passion» qui hante faits et gestes, propos et discussions, rêves et cauchemars. Un« plaisir». Contre toute espérance, plus la misère sportive se répand comme une traînée de poudre (dopage, maffia, violences, affairisme, etc.), plus elle s'expose et explose le tissu charnel des humains (architectures sportives et concentrationnaires), plus le danger social qu'elle représente laisse béat
1. L'industrie florissante du vêtement sportif pour très jeunes enfants est à ce titre l'exemple le plus éloquent de la volonté de construire une seconde peau, une seconde nature dont l'attribut principal serait la conformité sportive. Mais on ne peut également que s'alarmer de l'ampleur que prend le phénomène de baby-sport dans les clubs. Les recrutements se font dès deux ou trois ans pour le baby-judo,.. 2. Pour un inventaire des stades de football embrasés par la folie meurtrière des supporters, cf. Patrick VASSORT, ootball et Politique. Sociologie historique d'une domination, Paris, F Les Éditions de la Passion, 2ème édition, 2002, p. 255-257 et p. 260 sq. 3. Pierre Reynaud, responsable du dispositif policier du Parc des Princes, livre son angoisse hebdomadaire au journal Le Parisien du 29 décembre 2001 : « Ma crainte, c'est qu'il y ait des blessés graves, voire des morts. »

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LA MALADIE

INFANTILE

DU PCF

(<<LE SPORT »)

ou plutôt, dans le cas le plus fréquent, suscite un repli défensif sur un ensemble de croyances et de paradigmes obsolètes (repli assez proche du néoconservatisme qui frappe l'art contemporain d'anathème et manque ce qu'il y a de plus important dans l'objet qui l'intéresse). En un clin d'œil ironique à la sociologie critique de la religion, j'avancerai qu'il y a donc surtout beaucoup de chrétinsqui se révèlent dès qu'il s'agit de sport. L'esprit de provocation n'est pas le moteur du choix de cette notion qui souhaite bien plutôt que susciter colères et réactions, faire réfléchir sur ce qu'une religion monothéiste risque de générer de pathologique chez des individus lorsque sa sécularisation, sous contrôle marchand et selon des voies idéologiques mécanistes,
suscite le repli de r avidité à croire en quelque chose d'autre sur des sectes

dystopiques, acritiques et dictatoriales, comme le sport. De quelle espèce religieuse suis-je en train de risquer fanalyse qui me logera sous la faux et le pendule d'une inquisition silencieuse? Je veux en proposer une esquisse dont le complément pictural pourrait piocher dans le folklore des urinoirs, à la George Grosz. Sur un mur, il y aurait tous ceux qui ne veulent plus savoir que les bourreaux nazis faisaient courir chaînes aux pieds les enfants d'Auschwitz pour tuer d'une balle dans le crâne les faibles qui n'étaient pas premiers et nommaient sportcet exercice de simple extermination1. Sur un autre, tous ceux qui aiment les lois de la compétition universelle, les effets de score, de classement, de hiérarchisation, d'élimination, les effets d'entraînement, de rentabilisation et d'instrumentation des corps et des espaces en parlant à cet égard d'humanisme ou d'humanitude en cours2. Un peu plus loin, tous ceux qui didactisent et enseignent la haine du corps lent, improductif, oisif: immobile, méditatif, en commun avec l'Autre (humain, animal, naturel), et le font par le
1. Le film de Claude LANZMANN, Shoah, commence par la description de cette scène sportive meurtrière. Concernant le développement du sport dans l'Allemagne nazie et consécutivement en Europe, cf. Peter REICHEL,La Fascination du nazisme, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 274-292.
2. Cf. Pascal BONIFACE (dir.), L'Europe et le Sport, Paris, PUF, 2001.

22

L'ARCHAÏSME

SUPERMODERNE

DU PAlliOS

SPORTIF

ET LE

PCF

biais d'une éducation sportive cybemétisée, exclusivement tournée vers l'agression des uns sur les autres, des hommes sur la nature, vers l'agitation perpétuelle des corps en vue de produire des résultats quantifiables, mesurables, comparables1. Au-dessus d'une latrine, tous ceux qui supportent ces janissaires de la baballe, ces papistes de la mêlée, ces grognards du combat, ces fervents oblats monomanes du plus vite, plus haut, plus fort. Tous ceux qui par pensée désirante esthétisent le match, cet immense carnaval des animaux, cette scène bouchère de la foire aux muscles, ce parc d'attraction crapuleux, régressif et unidimensionnel2.Enfin, sur le mur du fond, tous ceux qui s'efforcent d'embellir, contre la sexualité épanouie, le palliatif répressif de la sexualité névrotique de groupe ou de masse, guidée par des fins meurtrières à peine sublimées que l'on trouve à tout instant dans les sports modernes: dans les embrassades de joueurs après un but, dans les foules en liesse dans les tribunes ou dans les rues après la victoire, dans les accouplements express et exprès d'avant-match pour favoriser la décharge musculaire totale pendant les assauts, dans les lieux de tripotage et de papotage graveleux de troisième mi-temps, etc.3 En clair, tous ceux qui, de près ou de loin, sont fascinés par ce que Jean-Marie Brohm nomme lafasdsante beauté4des guerres sportives - guerres en crampons, guerres dans les gradins, guerres dans les coulisses, guerres de langages assassins (insultes, mots obscènes, déclaration de meurtres), etc. - et qui se plaisent à vivre ou revivre les atmosphères collectives (sexuelles) archaïques n'ayant aucun autre but que la rivalité, l'affrontement, l'extermination et la victoire. Tous ceux-là donc sont, dans ce cadre au moins, des
1. Les principales institutions « éducatives» responsables de la sportivisation de l'éducation corporelle des enfants en France sont les Unités de formation et de recherche en sciences et techniques des activités physiques et sportives (UFRSTAPS), la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT), et le Syndicat national de l'éducation physique (SNEP). 2. Parmi les plus connus on trouve Elisabeth Badinter, Alain Finkielkraut, Françoise Giroud, Bernard Henri-Lévy, Gilles Lipovetski, Edgar Morin et Michel Serres. 3. Il faudrait ici citer tous les journalistes
4. Cf. Jean-Marie BROHM et Marc

sportifs, à de rares exceptions

près.
émotionnelle.

PERELMAN, Le Football

-

une peste

Planète des singes, fête des animaux, Paris, Les Éditions de la Passion,

1998, p. 14-31.

23

LA MALADIE

INFANTILE

DU PCF

(<<LE SPORT »)

individus «chrétinisés», c'est-à-dire, pour être plus précis dans mon approche notionnelle, des formes péjoratives de chrétiens qui subissent et professent volontairement la religion du sport dont le dieu est à n'en plus douter un dieu massacreur; mais aussi, au sens médical du terme, des personnes atteintes d'insuffisance critique, des personnes biopathiques, abouliques, mentalement, physiquement et émotionnellement archaïques. Toute personne se reconnaissant dans la sportivité n'est plus du côté de la vie1,mais porte le visage vide et insensé d'une faucheuse qui n'aimerait plus sa passion: c'est pourquoi je ne ferai pas de détail, il semble qu'il soit trop tard pour cela. Je sais que tout sportif couperamon propos car il n'est rien qu'il déteste davantage que l'altérité face à sa pulsion d'emprise (micro-)totalitaire sur un temps et un espace qu'il fantasme abstraits, ensidiques et exclusivement générateurs de différences. Le tout sportif est le non-vrai, le tout sportif est l'incarnation d'une mort qui s'ennuie, rien ne m'empêchera de l'adresser à la plus infime particule de vie qui se meut encore dans les cages thoraciques des humains. Pour moi, comme Breton le dit de Dieu, tout ce qu'il y a de chancelant, de louche, d'infâme, de souillant et de grotesque, passe dans ce
seul mot: sport. Et siJe suis désespéré,que voulez-vous queJ) fasse 2?. . .

Dialectique

de l'héritage

Contrairement à la pratique théorico-mystique dominante qui considère le sport comme un acquis positif de l'humanitéselon la formule outrageusement propagée par les idéologues pseudo, proto ou cryptocommunistes du sport depuis plus de cinquante ans - j'inscrirai l'ensemble des réflexions qui constituent ce livre dans le sillage de l'approche qu'en font le surréaliste
1. Il ne s'agit bien évidemment
positivité new-age,

pas de séparer, par un acte théorique d'une immonde
et lui donne sens. Cf. Vladimir JANKÉLÉVITCH,La

la vie de la mort qui la hante

Mort, Paris, Flammarion, 1977. 2. Cf. Günther ANDERS,Et si je suis désespéré, Allia, 2001. que voulez-vous que j'y fasse ?, Paris,

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Georges Sadoul dès 1930 et le théoricien critique Theodor W Adorno en 1955. Où l'un dit: « Le sport apparaît comme le miroir de la rationalisation, du patriotisme, de la connerie. La bourgeoisie qui l'a créé, l'a fait à son image. Ce simulacre, soigneusement conçu, à l'époque où se développait l'idée de la nation armée, se perfectionne chaque jour, se voit sans cesse pourvu de nouveaux temples, de nouveaux prêtres et de nouveaux fidèles. Les industriels sont sportifs parce que le sport est l'école du travail. Les curés sont sportifs parce que le sport est l'école de la morale et de la religion. Les officiers sont sportifs parce que le sport est l'école de la guerre. Les flics sont sportifs parce que le sport est l'école de l'ordre. Leur ministre est aussi sportif qu'eux tous. [...] La grande machinerie à décerveler va, ces années, perfectionner son mécanisme et son fonctionnement [.. .]. Il est indispensable de lutter contre le sport aussi bien que contre toute autre organisation agressive1. » L'autre lui fait admirablement écho en précisant: « Le regard méchant est fécond. Il touche des phénomènes que l'on manque et que l'on minimise tant qu'on les traite, avec condescendance, de simple façade de la société, sans s'y arrêter. Le sport fait partie de ces phénomènes là. [...] Selon Veblen, la passion du sport est régressive: "On s'adonne aux sports quand on est d'une constitution spirituelle archaïque". Or, rien n'est plus moderne que cet archaïsme: les manifestations sportives furent les modèles des rassemblements de masses totalitaires. En tant qu'excès tolérés, elles associent l'aspect de cruauté et d'agression avec le respect autoritaire, discipliné, des règles du jeu: elles sont légales comme les pogromes de l'Allemagne nazie et des démocraties populaires. [...] En même temps, le sport correspond à l'esprit prédateur, agressif et pratique. Il réunit les exigences

1. Georges SADOUL,« Le nouvel assommoir», révolution, Paris, Jean-Michel Place, 1976.

in Le SUfféalisme

au service de la

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contradictoires d'une activité rationnelle et du gaspillage de temps. C'est ainsi qu'il devient l'élément de la duperie, du make believe.[...] Le sport n'implique pas seulement le désir de violenter, mais aussi celui de subir soi-même, de souffrir. [...] On pourrait dire que le sport moderne cherche à rendre au corps une partie des fonctions dont il a été privé par la machine. Mais il le fait pour dresser les hommes d'autant plus impitoyablement à la manœuvre de la machine. Tendanciellement, il assimile le corps lui-même à la machine. C'est pourquoi il appartient au règne de la non-liberté, quel que soit le lieu où on l'organise1.» Dans cette perspective, je ne me donne donc pas pour tâche d'enrichir les analyses compréhensives qui toutes s'appuient répétitivement sur le préjugé de lapositivitésociale sport. du Je veux parler ici de ces salmigondis que Patrick Vassort nomme poliment des courants épistémologiques et qu'il présente de la façon suivante: le courantlibéral qui, dans la logique coubertinienne de l'universalité et de la transhistoricité de la compétition sportive, souhaite «libérer le sport de toutes les emprises politiques ou financières et le présente comme un îlot de paix, de respect et d'innocence face aux rapports de forces et à la lutte des classes2» ; le courant rogressiste p pour qui « la pratique sportive est indéniablement déviée de ses buts réels par la société libérale et capitaliste3»; le courantpostmoderne néo-progressiste ù le o sport, considéré comme un vecteur de démocratisation, prend «une dimension politique de dépolitisation et idéologique de "désidéologisation"4 », pour faire admettre les équations sociales les plus invraisemblables; et enfin, le courantbourdivininspiré de la théorie des champs de Pierre Bourdieu, qui ne pose jamais le «problème fondamental de la sociologie politique du sport, à savoir la mise en correspondance du champ sportif avec les
1. Theodor W. ADORNO, « L'attaque de Veblen de la culture et société, Paris, Payot, 1986, p. 65 sq. 2. Patrick VASSORT, Football et Politique, contre la culture», in Prismes. Critique

op. cit., p. 15.

3. Ibidem, p. 16. 4. Ibid., p. 17.

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champs de pouvoir1 », préférant faire de la sociologie un sport de combaf. J'ajouterai à ce tableau un courant que Patrick Vassort n'aborde pas: le courant spectrocritique qui considère la théorie critique du sport comme sa propriété, sa propre «hantologie» et qui participe de ce fait à la liquidation calculéedes nouveaux questionnements et des nouveaux apports théoriques et pratiques de ceux qui revisitent Adorno, Benjamin, Horkheimer ou Marcuse pour mieux retravailler la praxis antisportive. Cette forme moribonde de reniement de la négativité émise par d'autres générations, qui elles ne font qu'hériter de la puissance sportive développée exponentiellement depuis les années 1960, se présente à son tour comme une autre positivité sportive de type nouveau: il s'agit pour les quelques rares spectres de ce courant que rien ne se passe plus en matière de critique radicale du sport qui ne porte son empreinte ou son estampille (problème de la pulsion depouvoir chez les ex-trotskystes, désormais aux nouveaux post- de commande). Je voudrais plutôt continuer de me placer du côté de la
négation determinée 3, de la négation de la toxicité sociale du sport, dans

le même temps que je voudrais le comprendre, le juger et le dénoncer comme mode de production des dominations au service des classes dirigeantes et comme appareil idéologique et répressif déterminé par toutes les instances du mode de production capitaliste, qu'il va déterminer en retour (mouvement dialectique de production/reproduction). En ce sens, admettons pour satisfaire les herméneutes soucieux de traditionalisme qui ne
1. Ibid., p. 18. 2 Cf. Fabien OlLlER et Henri VAUGRAND, L'Intégrisme du football. Berceau d'inhumanité, Paris, l'Harmattan, 2002, p. 155-158. 3. Dans le langage hégélien, qui ne manque pas de torticolis, la négation déterminée est l'idée d'après laquelle si l'on oppose à une chose reconnue comme négative une autre chose, alors ce qui est nié de la première doit être contenu sous une autre forme dans la seconde. Hegel dit en effet: « En tant que ce qui résulte, la négation est négation déterminée, elle a un contenu. Elle est un concept nouveau, mais qui est le concept plus élevé que le précédent, plus riche que lui; car, en vertu de la négation de ce concept, en vertu de ce qui est op-posé à ce concept, elle est devenue plus riche; elle le contient donc, mais aussi plus que lui, et est l'unité de lui et de son op-posé. » Voir Georg W. F. HEGEL,Science de la logique, Tome l, Livre l, « L'Être », Paris, Aubier, 1987, p. 26.

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manqueraient pas de m'interroger sur le lieu d'où j'énonce, que je parle effectivement du fond d'une «tradition»: celle de la théorie critique, de l'émancipation et de la libération. Cela donne à l'héritage sa substance ambivalente... et m'évite, pour le coup, d'accomplir l'exercice consacré des traditionnelles et préalables définitions du sport. À ce sujet, tout a été dit cent fois, et beaucoup mieux que par moi, comme dit le poète1. Ou, comme le précise Adorno, en un clin d'œil à la philosophie nietzschéenne de l'éternel retour, «plus ça change, plus c'est la même chose2». Je n'ai aucune singularité définitionnelle à ajouter aux tentatives parfaitement fécondes de Jean-Marie Brohm, du collectif Quel Corps ?, de Patrick Vassort et de Henri Vaugrand à ce sujef. La réalité sportive leur donne tous les jours un peu plus raison et si, comme toute définition, les leurs peuvent laisser dans l'ombre quelques traits du visage mortifère du sport, elles ne manquent jamais sa grimace fondamentale, et en ce sens ne vieillissent pas. Mais plus manifestement, je sais surtout que c'est grâce à un embrasement par la lutte que le sens de ce qui a été dit rejoindrait la puissance de ce qui peut encore être fait. Or, en l'absence de cette mise à feu collective de la voiture sportive (de bas d'immeuble ou des grands quartiers), tout ce que je souhaiterais ajouter aux travaux des théoriciens critiques cités ci-dessusles plus cohérents du courant critique -, c'est une critique socio-historique d'un des lieux les plus organisés de production, de circulation et de protection du sport dans le système social du capitalisme de ce XXe siècle, à savoir, aussi curieux que cela puisse paraître, le Parti communiste français (pCF).
1. Le poème complet est: «Tout a été dit cent fois Et beaucoup mieux que par moi Aussi quand j'écris des vers C'est que ça m'amuse C'est que ça m'amuse C'est que ça m'amuse et je vous chie au nez. » Boris VIAN,« Tout a été dit cent fois», in Je voudrais pas crever, Paris, 10/18, 1972, p. 41. 2. Theodor ADORNO,« Prologue », in Introduction à la sociologie de la musique. Douze conférences théoriques, Genève, Messigny, Contrechamps Éditions, 1994, p. 5. 3. Jean-Marie BROHM,Sociologie politique du sport, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1992; Les Meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L'Harmattan, 1993; La Machinerie sportive, Paris, Anthropos, 2002 ; Patrick VASSORT,Football et Politique, op. cil. ; Henri VAUGRAND,Sociologies du sport. Théorie des champs et théorie critique, Paris, L'Harmattan, 1999.

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Ce faisant, je ne compte absolument pas participer de la vague historienne révisionniste qui satisfait son anticommunisme primaire et bien souvent son romantisme pro-nazi par des comparaisons plus que douteuses entre le communisme réellement existant (simple abus idéologique de langage pour qualifier les régimes capitalistes bureaucratiques d'État) et le nazisme1. Bien au contraire, c'est le souci de sauver l'utopie négative qu'est le communisme2 qui me pousse à vouloir dénoncer les impostures identitaires de toutes sortes: à la fois celle continuant de faire croire que le PCF ait un jour possédé et possède encore une affinité élective avec l'idée communiste3, et celle parachevant la tromperie qui attribue au sport des identités multiples au point de dissocier fond et forme d'un phénomène qui illustre et crée parfaitement la totalité négative du monde actuel4. Et si je ne compte pas prendre de gants pour remuer, comme l'aurait dit Hegel, les «poubelles de l'histoire », c'est que la mauvaise infinité du capitalisme sonne l'urgence d'une résistance très claire à tout ce qui gène le déploiement d'une imaginationdialectiqueradi5 cale qui nous permette d'envisager un futur alternatif qui ne

serait ni une société totalement administrée dans laquelle « toute liberté est oubliée, où les générations suivantes servent franchement
1. les exemples les plus éloquents sont en Allemagne celui de Ernst Nolte et en France celui de François Furet. Cf. Ernst NOLTE, Le Fascisme dans son époque, t. III, « le ; et François National-socialisme », Paris, Julliard, 1970 FURET, Le Passé d'une illusion. Essai )(Xe siècle, Paris, le livre de poche, 1996. sur l'idée communiste au 2. Karl Marx et Friedrich Engels précisent dans L'Idéologie allemande ce qu'ils entenqu'il convient dent par communisme:« Pour nous, le communisme n'est pas un état de choses d'établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel des choses. les conditions de ce mouvement résultent des données préalables telles qu'elles existent présentement. » Karl MARX, Friedrich ENGELS, L'Idéologie allemande, in Philosophie, Paris, Gallimard, 1994, p. 321. 3. Cf. Robert HUE, Communisme: la mutation, Paris, Stock, 1995.

4. À l'exception du courant critique, tous les autres courants épistémologiques s'accordent sur le fait qu'il existe« des sports» (de compétition, de loisir, de troisième âge, de banlieue, de personnes handicapées, de femmes, de jeunes, d'ouvriers, etc.). Cf. par exemple Pierre ARNAUD (dir.), Les Origines du sport ouvrier en Europe, Paris, l'Harmattan, 1994 ; Christian POCIELLO, Les Cultures sportives. Pratiques, représentations et mythes sportifs, Paris, PUF, 1995 ; Jacques DEFRANCE, Sociologie du sport, Paris, la Découverte, 1995. 5. Cf. Cornelius CASTORIADIS, Martin JAY, L'Imagination dialectique. Stephen Eric BRONNER, « l'imagination op. cft., p. 85-96. L'Institution imaginaire L'École de Francfort radicale: esthétique, de la société, Paris, Seuil, 1978 ; 1923-1950, Paris, Payot, 1989; spontanéité, utopie », X-Alta, n° 6,

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et sans regret, et font volontairement ce que les générations précédentes faisaient seulement accablées et contraintes par l'application d'une force supérieure, médiate ou immédiate1 », ni une société militarisée et massacreuse à outrance, «toujours plus engagée dans de nouvelles guerres conventionnelles ou civiles et peut-être aussi dans des guerres NBC et les désastres écologiques subséquents2 ». C'est une question de vie ou de mort, personne ne pourrait plus le nier sans prendre le risque d'être rangé par les générations suivantes du côté des massacreurs (par omission).

Dialectique

de la particularité

Le sport est un phénomène social quasiterroriste de particularités totalement explosives et toxiques. Parmi tant d'autres particules, le hooliganisme qui met, soi-disant, le football en péril, est un bon analyseur pour s'en rendre compte. Les faits qui sont dévoilés au sujet de la criminalité néonazie et raciste grandissante au sein des stades3, expriment la totalité en cours d'une entreprise de meurtres qui non seulement est légalisée, mais est de surcroît justifiée par euphémisation idéologique voire par mensonges manifestes. Dans le plus pur style de l'idéalisme mystificateur, non seulement la particule est séparée au lieu d'être liée dialectiquement au tout, mais encore est-elle tellement découpée - effet coupe du mondequ'elle s'évapore dans les éthers de l'oubliolsodal4. Adopter à son égard le point de vue de la totalité concrète qui fait du hooliganisme un élément constitué et constitutif du football est fui
1. Rudolf J. SIEBERT,« La théorie critique de la société et de la religion chez Walter Benjamin. De la servitude à la liberté, au bonheur et à la Rédemption », X-Alta, n° 4, op. cit., p.8. 2. Ibidem, p. 11.

3. Voirle rapport établi par les Renseignements généraux et publié en partie dans Le
Parisien du 29 décembre 2001. du sport, op. cit., p. 149 sq. 4. Henri VAUGRAND, Sociologies

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comme la peste. Pourtant,

la peste émotionnelle 1 est bien ailleurs:

généré par le football, le hooligan est la concrétisation du supporter, de tout ce qu'il porte en lui de nécrophilie latente2. Et en tant que représentant pratique (actingou!) de la violence contenue, il régénère à son tour le football moderne avide d'effets de pression, de sensations fortes, d'extrême. C'est pourquoi le lien qui unit football et hooligans n'est pas superficiel ou hasardeux, mais générique et même productif: production de spectacle, production en masse de frissons vibratoires, production d'audimat (pensez au drame du Heysel.. .), production de mesures sécuritaires, production d'identification à la criminalité, production d'échanges financiers, production de réseaux illicites, maffieux, etc. Le lieu de prédilection des hooligans et le lieu de production des pulsions régressives sont un seul et même stade; «les excités» sont eux-mêmes les supporters de prédilection de ce stade qui leur réserve une place de choix au sein de ses tribunes ; ce sont eux qui mettent de l'ambiance, la meilleure ambiance! Toutefois, lors du Mondial 98, pour un journaliste de L'Est républicain,le sport n'était «que secondaire pour les hooligans». Ils ne venaient pas «soutenir leur équipe mais répandre la violence3». Pour Pierre Georges, du journal Le Monde, le stade devenait une halte-garderie: « Anglais, Allemand ou autres, le football ne les suscite pas. Illes abrite parfois avec une complaisance morbide4». Et pour celui de L'Humanité il y avait eu «un Grand mondial, des petits fachos5»... (La version 2002 de la Coupe n'a rien apporté de nouveau, si ce n'est l'étalage indécent de la complaisance maladive des journalistes envers l'extrême militarisation des stades et des villes du Japon et de la Corée du Sud, qui ne put toutefois empêcher des rixes
1. Cf. Wilhelm REICH, « La peste émotionnelle Payot, 1996, p. 431-458. 2. Cf. Erich FROMM, Le Cœur de J'homme, 3. L'Est républicain, 4. Le Monde, 18 juin 1998. 23 juin 1998. », in L'Analyse caractérielle, Paris,

Paris, payot,

1998, p. 43-80.

5. L'Humanité, 23 juin 1998.

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