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Marc-Aurèle et l'empire romain

De
126 pages
Cet ouvrage propose une vision plus novatrice du stoïcisme de Marc-Aurèle, posant les jalons d'une réception authentiquement contemporaine, confrontant l'empereur à ses Pensées et aux contradictions existentielles qui y affèrent. Ne convient-il pas de relire cette somme de réponses non dogmatiques aspirant à l'adéquation avec l'être, à une citoyenneté mondiale, et une pensée plus juste en ces temps de confusion et de nihilisme triomphant? L'auteur tente de dégager les lignes de force qui peuvent encore faire preuve d'effectivité viable par-delà les siècles.
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MARC-AURELE ET L'EMPIRE ROMAIN

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Michel FA TT AL (sous la dir.), La philosophie de Platon. Tome 2, 2005. Marina GRZINIC, Une fiction reconstruite, 2005. Arno MÜNsTER, Sartre et la praxis, 2005. Dominique LÉVY-EISENBERG, La pensée des moyens, 2005. Joseph JUSZEZAK, Invitation à la philosophie, 2005. Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005. G. BERTRAM, S BLANK, C. LAUDOU et D. LAUER, Intersubjectivité et pratique, 2005. ème siècle, 2005. E. HERVIEU, L 'Intimisme du XVIII Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan,2005. Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien,2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre,2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005.

Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005.

Thomas ROUSSOT

MARC-AURELE ET L'EMPIRE ROMAIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan ItaIia Via Degli Misti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8048-2 EAN: 9782747580489

INTRODUCTION

Ma première intention en rédigeant cet essai était d'apporter un éclairage le plus complet possible sur l'Empereur Marc-Aurèle et la philosophie stoïcienne mais en avançant dans ce travail, je découvrais rapidement que se contenter d'établir une énième compilation de citations du vénérable maître à penser ne suffisait pas. Il fallait donc l'aborder sous un angle le plus exhaustif possible, comprenant donc un pan psychologique, historique et plus strictement philosophique. Cette approche complète révélait rapidement l'interdépendance des différents angles dans le devenir historiaI de ce mouvement de pensée. L'actualiser passait par une analyse serrée des idées de justice, de bien, d'ordre, de souveraineté, de vide, de citoyenneté, d'identité, autant de perspectives plus que jamais brûlantes d'actualité. Un empereur au sein duquel ces idées vivaient et dont l'oeuvre brève mais intense témoigne avec acharnement. C'est à partir de cette vie et à la lumière de toutes ces valeurs que peut se dessiner la présence d'un personnage épris d'absolu comme l'était Marc-Aurèle. Comme lui qui s'inclinait modestement devant Epictète, alors encore esclave, il nous faut abandonner nos certitudes de gens pressés, de citoyens virtuels, remplaçant l'âme par les apparences et les statuts pour préférer

s'enquérir de toute la substance de cette période antique. Replonger dans l'être de cette histoire, afin de rétablir la source originaire d'une partie conséquente de nos fondations occidentales. Quelle que soit la condition extérieure, en vertu de notre pensée et de la liberté intérieure qui doit l'accompagner, nous nous devons de mieux nous pencher sur ce parcours car l'esclavage existe toujours en nous, celui-là même que tentait de réduire cet Empereur hors normes, seule sa forme et ses retombées sociales ont changé mais le principe demeure: la liberté de l'esprit ou l'inadéquation au monde... Ce monde censément promis par les modernes au progrès indéfini mais qui plonge de fait chaque jour un peu plus dans un processus de dépersonnalisation, de dépression et d'aliénation collective sur fond de troubles identitaires. Toutes les assises traditionnelles étant progressivement sapées et vidées sur l'étalage du productivisme aveugle et désincarné, il ne reste que l'indéterminé et la dissolution relativiste des valeurs pour tout socle commun. Alors que la sphère technicienne assoit un peu plus son emprise sur les individus instruments, se replonger dans cette pensée et ce parcours politique est sans aucun doute se donner la chance d'émettre à nouveau un sens, une direction existentielle et métapolitique digne et respectable. Il serait vain de croire qu'une simple lecture peut à elle seule réformer une existence sans un contexte l'y aidant et celui que nous traversons est particulièrement propice à un tel soutien. .. S'accomplir au moyen de la raison stoïcienne est peutêtre aussi viable qu'en votant 1 ou 2 à la Star Academy

numéro 84, un code barre implanté dans les neurones...
Ce n'est assurément pas impossible en tout cas. Oui, pour l'individu qui se sent abcès du monde, le fil de la pensée stoïque telle qu'incarnée par cet Empereur constitue bel et bien une véritable possibilité de reprise de soi car elle assume tous les errements existentiels, elle fait écho par 8

ce qu'elle combat et dépasse aux désirs troubles, aux nostalgies venimeuses, aux frustrations aigries, aux tendances primaires, bref à tout le magma de confusion angoissée qui étreint l'homme de ce nouveau XXIème siècle. Pourquoi ressasser de vieux textes? Pour comprendre le monde là où il va, il faut toujours savoir d'où il vient et la période charnière de l'effondrement de l'Empire romain et de la progression rapide du christianisme renvoie à nombre de similitudes faisant toujours l'actualité. Penser l'Empire, ses forces, ses faiblesses; afin de penser les Empires d'aujourd'hui, qui toujours font et défont les civilisations, les guerres et les rapports de force culturels. Penser un individu pris entre la contrainte de moderniser, d'humaniser les traditions et celle de s'adapter, de ménager les habitudes susceptibles, les enfermements identitaires, les rites et moules de pensée, c'est penser exactement ce qui mine nos sociétés modernes. C'est penser ce qui, s'il demeure impensé, engendre l'obscur et la violence. Ne pas chercher à faire le procès facile du passé à l'aune du présent ou inversement mais enrichir l'un l'autre par la médiation d'une raison équilibrée, enrichie par ces deux pôles temporels. Ce texte aspire à fournir des armes intellectuelles pour appréhender le réel en restaurant l'idéal d'un sens, aussi bien existentiel que métaphysique car ce qui menace notre monde est bien la dissolution du sens dans le relativisme frisant en fait un post-nihilisme bon teint... Le 26 mars 2002, Richard Durn écoutait religieusement le conseil municipal de Nanterre. Puis, en fin de séance il se levait, et ouvrait le feu en direction des élus. Des rafales qui feront mouche à huit reprises. Victimes de tous bords politiques. Il se suicidera le lendemain. Acte fou? Non, bien plutôt manifestation évidente du nihilisme. D'un nihilisme plein de ressentiment, passif, empli de résignation et de dégoût. Tout sauf le nihilisme 9

salvateur de ceux qui se dégagent des emprises idéologiques en cours. Un nihilisme de l'individu qui se sentait abcès du monde comme le nommait les stoïciens, et qui prend conscience sur le tard d'avoir été floué, victime d'une imposture existentielle. Les graphologues qui se sont penchés sur le cas de Dum l'ont attesté, il était doué d'une grande vivacité d'esprit. Son parcours universitaire fut brillant (maîtrise de sciences politiques et licence d'histoire notamment). Alors? Alors Durn avait besoin de trouver un sens' à sa vie, comme des millions d'êtres humains. Et ce sens, on lui avait bien appris, il résidait dans le statut social, dans le travail. Malheureusement pour lui, il ne parvint jamais à faire sa place, et à 33 ans~vivait toujours chez sa mère en touchant le RMI. Lui qui par idéalisme ou opportunisme s'était impliqué dans maintes actions humanitaires et écologistes cherchait sa place, se voulait utile, légitime. Le système lui répondait que non. La fabrique de sens occidentale, entre « reality show», « footeux » dopés et rappeurs gesticulants, n'offre aucune planche de secours aux naufragés de ses miroirs aux alouettes. Elle dépossède de tout ceux qui s'identifient sérieusement à ses tours de passe passe spectaculaires. Elle n'offre que la haine et la mort à cette masse d'inadaptés qui sont légion ou abrutissement chimique et télévisuel au mieux. Isolement, apathie, impuissance, cynisme et insensibilité tournoient dans les têtes, masqués par les illusoires réussites de pacotille que l'on étale en direct « live méga cool ». Il croyait comme beaucoup que l'adaptation synonyme de soumission aux normes se révèlerait suffisante pour assurer son importance. L'accumulation de richesses et le mythe du progrès infini entretiennent ces désirs factices. Ce jour là, le miroir aux alouettes n'a pas fonctionné. Parce que l'assentiment donné l'était à un système inauthentique, et surtout parce qu'il ne se fondait que sur 10

du paraître, des statuts, une importance virtuelle, sans substance ni signification. Marc-Aurèle apprenait à se déprendre de ses illusions, sans promettre quelque utopie politique ou monde postterrestre. En cherchant à consolider l'être, son éthique de vie, sa conduite, sa perception du monde affrontent les abîmes implacables où s'engouffrent nos fragiles légitimités humaines trop humaines. Mais cet affrontement n'est pas exempt de doute et de remise en cause fondamentale

de ses propres valeurs, loin s'en faut.

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Un Empereur qui creusait le sillage de sa pensée en prise avec la cruauté de l'être conflictuel, de la barbarie des mœurs et de l'iniquité sociale ne peut être taxé d'utopiste. Refusant le tragique comme le cynisme, et laissant l'idéalisme et l'intégrisme dos à dos, entre le juste et le sa.

ge, favorisant la conscience de nos devoirs envers nous-

mêmes et nos prochains, rempart contre nos terreurs et nos passions destructrices, fournissant une doctrine d'une liberté inexpugnable faisant de l'esprit le grand souverain, tel se voulait Marc-Aurèle. Qu'attendre de plus d'idées et d'hommes vieux de plusieurs millénaires? Doctrine qui se réactive tout naturellement dès sa lecture dans nos vies désorientées de citoyens du monde malgré eux. Comme renseigne le grand spécialiste de la question Pierre Hadot, pour actualiser le sens du stoïcisme comme de toute pensée antique, il faut s'écarter du mythe pour retrouver la démarche intérieure et les applications concrètes qu'elle implique. Rester fidèle à ce qui nous est connu de l'historicité mais aussi interpréter le contenu, en fonction de nos exigences présentes, car cette pensée stoïcienne se voulait avant tout pensée du présent, de l'ici et maintenant. Le discours et le choix de vie se mélangent intimement dans les Pensées de Marc-Aurèle et forment le tissu d'une intense exhortation à être en adéquation avec la nature, ce que d'autres nomment d'un percutant: deviens ce que tu Il

es. Ce volontarisme allié à une vision spirituelle se devait de séduire des penseurs contemporains. Nietzsche et Cioran ne pouvaient qu'apprécier la forme de ses écrits à base d'aphorismes non abstraits mais bien au contraire imbibés du vécu de leur auteur, et nous lecteurs en 2005, nous aspirons également à une condensation totale de ce qui peut réguler et dépasser nos émois, nos sillages aléatoires, nos folles aspirations aussi contradictoires qu'indéterminées. L'idéal stoïcien a inspiré et fut étudié par nombre d'auteurs et de penseurs allant de Montaigne à Descartes, de Spinoza à Pascal, mais aussi Kant, Corneille, Alfred de Vigny, puis plus près de nous Camus, Cioran ou encore récemment Matzneff. Cet essai tente de poursuivre ce pont historique qui pour être complet et honnête se doit de souligner (avec parfois quelque âpreté) les contours fugaces mais bien réels de la part d'ombre pessimiste qui hantait le sillage de Marc-Aurèle. La «libertas », la «virtus », la « dignitas » et la « fides », vertus cardinales des Romains, n'ont pu totalement harmoniser sa conscience éprise d'absolu. Pourtant ce rapport au monde de fait inassouvi peut dans une large part éclairer nos destinées par trop souvent rivées à des chimères.

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