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Marie 1er

De
286 pages
Cette histoire donne au lecteur l'occasion de se plonger dans le monde disparu de l'Indochine française en redonnant vie à l'aventurier Charles David de Mayréna, né en 1842 à Toulon. Prodigue par nature, marié et père de famille, ce dernier devient roi à 46 ans de l'autre coté de la Terre, à Saigon. Après s'être donné pour mission de convaincre les peuples indépendants de cette région de confier leur futur à la France, il se fera élire roi à titre personnel par ces derniers.
Voir plus Voir moins

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© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-99600-7
EAN : 9782296996007
À Tristan, Lucas et Cassandre.INTRODUCTION
eLe xix siècle a eu son lot d’aventuriers. Ils étaient utopistes, rêveurs,
chercheurs d’or ou tout simplement en rupture de ban, poussés vers de
lointains rivages par des créanciers fascinés mais intraitables au réveil. Ils
se taillaient des États dans les replis de l’histoire, des royaumes éphémères,
souvent contestés, revendiqués ou récupérés par d’autres. Ils étaient
intelligents, enjôleurs, beaux parleurs mais aussi redoutables, brutaux,
craints, sans scrupules, des maîtres de l’illusion et de l’autosuggestion.
Le Roi des Sédangs, au civil Auguste Jean-Baptiste Marie Charles
DAv ID, alias DAv ID de MAy RÉNA (1842-1890) fut l’un d’eux. Il était
er contemporain de Sa Majesté Orllie-Antoine I (1825-1878), roi d’Araucanie
et de Patagonie, mort à Tourtoirac près de Périgueux le 20 septembre 1878
et de son successeur et cousin, Achille Laviarde (1841-1902), qui régna sous
erle nom de Achille I et que le roi des Sédangs ft d’ailleurs grand-croix dans
l’ordre royal sédang. Quoi de plus naturel entre collègues !
Contemporain de Jules Gros (1829-1896), journaliste et président de la
République de Counani nichée aux confns de la Guyane française, entre
erl’Amazone et l’Oyapock, mort à v anves en 1896. De Charles I , au civil
Charles-Marie Bonaventure du Breil, marquis de Rays (1832-1893) fondateur
de la colonie libre de Port-Breton sur la Nouvelle-Irlande à l’Est de la
Nouvelle-Guinée, mort à Rosporden le 29 juillet 1893. De Philippe Pinel
(1820-1896) pêcheur, contrebandier et roi des Écréhous, un entrelacs d’îlots
situé à l’ouest du Cotentin sur lequel il régna sans partage une quarantaine
d’années avant que l’Angleterre ne lui succède. De James Brooke (1803-
1868), sujet britannique devenu en 1842 radjah de Sarawak sur l’île de
Bornéo, un État reconnu indépendant en 1863 par l’Angleterre et dont elle
hérita en 1946 à la mort du dernier de ses successeurs. Contemporain enfn
de l’Irlandais James-Aloysus Harden-Hickey (1854-1898), ancien élève
erde Saint-Cyr, qui sous le nom de James I régna sur l’île de la Trinidad
7rebaptisée principauté, avec ordre de chevalerie de la Croix de la Trinidad
et qui s’empoisonna à 44 ans, à El Paso (Texas) en 1898.
Charles David de Mayréna a 48 ans quand il meurt lui aussi empoisonné,
par accident, suicide ou assassinat, nous verrons. C’est « Jupiter dentu,
raie au milieu, cheveux ondulés, nez très droit, barbe carrée, des dents
superbes et un sourire de pâte dentifrice » avait écrit de lui André Malraux
dans ses Antimémoires lorsqu’il projetait de romancer son histoire dans Le
Règne du Malin, un ouvrage abandonné en chemin. Un homme de belle
prestance en effet et de solide constitution, à la vive intelligence, un malin et
redoutable manipulateur, un opportuniste à la morale élastique, prétentieux,
bavard, fambard, violent, dangereux et instable. Point d’amis, que des
comparses, des dupes et des créanciers. Un tigre solitaire mais tendre avec
ses petits et leur mère, par la pensée tout du moins, car très peu à la maison.
En 1888, après avoir échoué dans toutes ses entreprises, il devient roi de
tribus sauvages dans les montagnes de l’Annam, alors que pour la France
il n’existe aucun peuple indépendant dans son Empire indochinois, mais
seulement des tribus et territoires éloignés où elle n’a pu encore exercer
ses droits de colonisatrice. Seul contre tous Mayréna combattra jusqu’au
bout pour son bon droit.
er MARIE I roi des Sédangs en Indochine est le résultat d’une longue
enquête qui ressuscite la vie et la mort de l’aventurier telles que fgées dans
les archives publiques et privées, les plus proches témoins de ses actes
et de son temps.
NOTA : Toutes les lettres reprises dans le présent ouvrage (in extenso ou en
extrait) fgurent telles qu’écrites par leurs auteurs ou par les fonctionnaires
chargés à l’époque d’en faire des copies.
8SOMMAIRE
PREMIÈRE PARTIE (janvier 1842 – mars 1885)
En famille 13
Le fls prodigue 21
L’amour et la guerre 29
Aux affaires 37
Embrouille à Java 53
DEUXIÈME PARTIE (avril 1885 – août 1888)
Le grand tournant 63
Camp David 85
Ascension royale 103
PHOTOGRAPHIES ET DOCUMENTS 133
TROISIÈME PARTIE (septembre 1888 – janvier 1889)
er Sa Majesté Marie I 149
Un King à Kong 175
QUATRIÈME PARTIE (février 1889 – fn 1890)
Le royaume décapité 191
Echec et mat 215
ÉPILOGUE 239
QUE SONT-ILS DEv ENUS ? 253
ANNEXES
Les documents fondateurs du royaume Sédang 261
Bibliographie 279
Codifcation des sources principales 280
Remerciements 281
9PREMIÈRE PARTIE
JANv IER 1842 - MARS 1885
CHAPITRE I
En famille
« Ma Louise bien-aimée.
C’est aujourd’hui le 24 août (1884) veille de ta fête, cette lettre t’arrivera
après le jour de ta fête mais je serai avec toi ce jour-là. Prie ma bien-aimée
pour ton pauvre père qui est loin de toi, fais chaque soir la prière que je
t’ai envoyée dans ma dernière lettre.
Souviens-toi de moi qui t’aime de tout mon cœur et console ta pauvre mère
qui est toute seule. Je suis parti ma chère Marie-Louise pour tâcher de
gagner de l’argent car nous avons tout perdu et il faut que je songe à toi
à ton frère à ta mère. Si je meurs loin de toi, dis-toi, mon père voulait gagner
de l’argent pour nous.
Combien durera mon absence je ne sais car je suis résolu à ne revenir que
quand j’aurai assez d’argent pour vous tous que j’aime de tout mon cœur.
Je suis bien triste et lorsque le soir je suis seul sur le pont du bâtiment qui
me porte aux Indes je pleure en pensant à toi que je ne puis plus embrasser,
à ton frère, à ta pauvre mère.
Je suis bien malheureux ma chère enfant, bien seul surtout ! prie, prie tous
les jours ma bien-aimée Louise, prie pour ton malheureux père qui t’aime
de tout son cœur et qui t’aimera jusqu’à son dernier soupir.
Écris-moi ma chère petite Louise, ta mère ou ta tante me feront parvenir
ta lettre. Sois gentille et bonne avec ta tante, ton oncle, ta grand-mère.
Dis-leur de penser à ta pauvre mère qui est seule maintenant.
Je te dis au revoir car j’espère que le bon Dieu et la Sainte Vierge me
protégeront et me feront revenir pour t’embrasser et te gâter encore.
Ce serait si bon d’être près de toi, de recevoir tes bons baisers, comme
j’étais heureux alors et comme je suis malheureux aujourd’hui.
Je t’embrasse de tout mon cœur et de toute mon âme ma chère et bien-aimée
Marie-Louise. Je t’aime et embrasse mille fois.
Ton père Ch. De Mayréna. »
Marie-Louise a douze ans. Depuis trois ans elle est pensionnaire à la maison
d’éducation de la Légion d’honneur à Écouen, pension payée par son grand-
oncle Louis David car ce père aimant, qui signe Charles de Mayréna, n’a
pas de quoi faire face à ce genre de dépense. Dans huit mois, pour un nouvel
adieu, il signera Marie de Mayréna, le deuxième de ses prénoms. C’est au
total dix-huit lettres de lui que sa chère enfant conservera toute sa vie dans
une enveloppe bleu azur constellée de points de rouille à en-tête de l’hôtel
13Chatam Paris, sur laquelle elle a écrit : « Lettres de mon père écrites à moi-
même ». Ce père, Auguste Jean-Baptiste Marie Charles David pour l’état
civil (à cette époque le dernier prénom était le principal), vient d’avoir 42 ans
et la vie ne lui fera plus crédit pour bien longtemps encore.
Il était né à Toulon le 31 janvier 1842 à 7 heures de relevée, fls d’Albert
David et de Baptistine Thunot. Deux jours après, ce père, lieutenant de
vaisseau, le présentait et déclarait à l’état civil sous le contrôle chancelant de
1deux vieux offciers de la Royale dont un héros de Trafalgar . En cette année
du Tigre, de l’autre côté de la Terre, la Chine cédait Hong-Kong aux Anglais
pour qu’un jour ce nouveau-né réalise son destin en allant leur demander
d’investir dans les immenses richesses de son royaume sauvage.
Son père, Léon Jacques Albert David, était né le 5 juin 1812 à Düsseldorf,
alors capitale du grand duché de Berg, fls de Charles Marie David, à l’époque
2administrateur des douanes de cette enclave française et d’Élisabeth Maitrie
son épouse.
Sa mère, Baptistine Thunot, était née le 7 décembre 1813 à Toulon, flle de
eJean Thunot, Chef de bataillon au 16 de ligne et de v ictoire Rolland son
épouse.
À sa naissance Charles avait un frère qui l’attendait avec curiosité, Romaric,
né à Toulon en janvier 1838 et il en aura deux autres qui naîtront à Paris,
Henri et Raymond. Bel exemple de régularité quand on dira que tous les
quatre ont vu le jour au mois de janvier.
Ce père avait eu une carrière en demi-teinte, assez loin semble-t-il de
celle qu’ambitionnait son propre père pour lui, malgré l’appui indirect de
ses hautes relations et les qualités professionnelles, le courage, le sang-
froid et le zèle que se plaisaient à lui reconnaître ses supérieurs. Sa santé,
fortement ébranlée au cours de son long voyage d’instruction autour du
monde, presque trois ans et demi, y était sûrement pour quelque chose,
ermais n’expliquait pas tout. Nommé enseigne de vaisseau le 1 janvier
1833 il attendra sept ans son grade de lieutenant de vaisseau (équivalent
à capitaine dans l’armée de terre) et encore presque quinze ans celui de
capitaine de frégate (lieutenant-colonel). À sa mort, sur vingt-sept années
de service effectif, dont à peine dix en mer, il n’avait navigué qu’un peu
1- Hubert Joachim Marie BRIET capitaine de vaisseau, 53 ans : extrait de son dossier militaire, cote CC7-34
à v incennes : « Nous soussignés offciers  faisant partie de l’état-major du vaisseau Le Bucentaure, lors du 
combat du Finistère et de Trafalgar, certifons  que M. Hubert BRIET, enseigne de vaisseau, alors adjoint de  
e2 classe, ayant son poste sur la gaillarde, a montré pendant ces deux affaires un grand sang-froid et une
bravoure réféchie  et distinguée et particulièrement au combat de Trafalgar ; et a exécuté en tout les ordres que 
M. l’amiral de Villeneuve lui a donnés ou fait transmettre. »
2- Enclave napoléonienne sur la rive droite du Rhin destinée à contenir la puissance de la Prusse et fermer
l’Allemagne du Nord au commerce anglais. Cet État résultait du regroupement du duché de Berg (cédé par la
Bavière en décembre 1805) et du duché de Clèves (cédé par la Prusse en février 1806). Murat en reçut l’investiture
le 15 mars 1806 avec le titre de duc de Clèves, puis grand duc de Clèves et de Berg le 3 novembre 1806.
14Première partie - janvier 1842 - mars 1885
plus de deux ans (septembre 1840 à octobre 1842) comme commandant
de bord sur le Ramier. Un commandement qu’on ne lui prolongea ni ne
lui renouvela. Passé aide de camp du préfet maritime à Toulon, l’amiral
Baudin, il attendra 3 ans le commandement de La Mésange mais, 3 mois
après, brusquement, il en démissionnait. Le préfet maritime transmettait
cette démission au directeur du personnel au ministère le 5 janvier 1846,
accompagnée du mot suivant : « […] Cher Fleuriau, j’ai le chagrin de me
voir obligé de transmettre aujourd’hui la demande de démission d’Albert
David. C’est un parti pris de la part de ce brave garçon qui se trouve sous
l’emprise d’une sorte d’hallucination dont nous ne pouvons le guérir… »
Albert sera maintenu dans la Marine mais il ne naviguera plus.
On suppose que c’est pour éviter que l’aristocratique caste locale des offciers
de la Royale ne lui tourne le dos qu’Albert demande à quitter Toulon pour
Paris en attendant sa prochaine affectation. Début 1846 la famille s’installe
donc dans la capitale, au 13 de la rue de Castellane, puis au 132 de la rue de
Clichy, où naît Raymond en janvier 1848, puis au 28 de la même rue où naît
Henri en janvier 1850 et enfn au 3 de la rue Tronchet, derrière l’église de
la Madeleine, à quelques minutes du 11 de la rue Royale où réside Charles
Marie David, le grand-père des enfants, l’homme fort du clan David, le
commandeur David l’appellerons-nous, qui avait fait toute sa carrière et sa
3fortune dans la haute administration .
À la rentrée scolaire d’octobre 1848, Charles prenait le chemin d’une pension
rue Cassette, près de la place Saint Sulpice. C’est vers cette époque que
leur père décidait de se faire appeler David-Mayréna, pour se distinguer
de son frère aîné Louis David, comme l’avait déjà fait leur plus jeune frère
4Isidore en ajoutant au sien celui de son épouse pour devenir David-Portau.
Ce nom de Mayréna prenait sa source dans celui d’une terre dite Meix-
Rena, dépendant d’une propriété campagnarde, La Bourbatte, acquise par
le commandeur David à Gerbamont dans les v osges. Précisons que ces
patronymes d’usage ne feront jamais l’objet d’une demande offcielle de
changement de nom.
C’est certainement sur les instances de son épouse Baptistine qui se disait
héritière d’un titre de baron soi-disant concédé par l’Empereur à son père
3- Il avait été directeur général des douanes du grand duché de Berg de 1806 à 1813. Aux Cents-Jours il
représentait l’arrondissement de Remiremont à Paris. La restauration le maintenait aux douanes avec le titre
de directeur de la division du Tarif. En 1830 il passait au ministère du Commerce comme secrétaire général du
conseil supérieur, puis directeur du commerce extérieur. A deux reprises il avait été nommé conseiller d’État en
service extraordinaire (octobre 1829 et février 1833) et le 30 mai 1837 il était élevé au grade de commandeur de
la Légion d’honneur. Né le 4 mai 1780 à Remiremont, il décédait le 22 janvier 1868 à Paris.
4- Auditeur au Conseil d’État pendant 8 ans avant de devenir sous-préfet de Douai en mars 1846, puis
préfet du Nord de janvier à novembre 1849. De mars 1853 à août 1854 on le retrouve chef de la division des
établissements de bienfaisance au ministère de l’Intérieur. Sa carrière de fonctionnaire s’arrêtait là. Marié à une
riche protestante, il n’eut qu’un fls, René, dont nous aurons l’occasion de reparler.
155Jean Thunot , que la particule, si prisée à l’époque, venait donner ses lettres
de noblesse à la famille David de Mayréna. La propre mère de Baptistine ne
signait-elle pas parfois « Baronne de Thunot » et les armoiries des Thunot
n’affchaient-elles pas l’attribut d’un baron militaire, un franc quartier chargé
d’une épée haute !
Il n’existe cependant aucune trace de ce titre ni de ces armoiries dans aucun
des ouvrages spécialisés par nous consultés. Des armoiries qui d’ailleurs
6contrevenaient aux règles de l’héraldique napoléonienne , ce qui laisse à
penser qu’elles ont été créées bien après le Premier Empire. Même dans
l’hypothèse extrême où Jean Thunot aurait été fait baron pendant les Cent-
Jours - où l’on dit qu’il n’y a pas de lettres patentes le sceau impérial ayant
été détruit, mais seulement des décrets – nous aurions dû trouver, ce qui n’a
7pas été le cas, son nom sur la liste de ceux qui furent ainsi promus mais
dépouillés par la suite de leur titre par une ordonnance de Louis Xv III du
er1 août 1815 qui abolissait tous les décrets pris par l’Empereur depuis le
jour de son débarquement à Golfe-Juan jusqu’à son abdication défnitive le
22 juin. Certes des noms ont pu être omis, des décrets perdus, mais ce sont
des cas très exceptionnels selon les spécialistes.
Qu’importe, ceci n’empêchera pas Charles, ni son plus jeune frère Henri, de
se dire baron David de Mayréna ou, plus modestement, baron de Mayréna.
Henri se verra même gratifé du titre de comte Henri de Mayréna dans
la nécrologie que lui consacrera en 1929 un journal de la principauté
de Monaco.
Après 8 mois d’attente, Albert David était nommé au Havre, directeur des
mouvements. En juillet 1848, de retour à Paris, il devenait chef du bureau des
ecorps organisés au ministère et en juin 1853 chef du 2 bureau des Cabines
aux appointements de 5 000 francs l’an. Un salaire suffsant pour assurer à
sa famille une vie bourgeoise mais insuffsant pour lui assurer un niveau de
vie en rapport avec l’idée qu’elle se faisait de son rang social, quand on sait
par exemple que la pension de Charles et Raymond rue Cassette s’élevait à
5- Magnifque carrière militaire dans les armées de la révolution et du Premier Empire. Est un inconditionnel
de l’Empereur comme l’avait écrit en octobre 1816 le préfet du v ar dans un rapport : « Il est connu pour un des
èmeplus exaltés bonapartistes et commandait le bataillon du 16 régiment qui fut envoyé pendant l’interrègne à
l’île d’Elbe, et après le retour du roi à Paris il a résisté longtemps pour se soumettre. »
6- Elles comportaient deux erreurs : 1) l’épée haute fgurait dans le franc-quartier à dextre réservé au titre de
comte, au lieu du franc-quartier à senestre réservé au titre de baron. 2) Elles étaient surmontées d’une couronne
erde baron alors que Napoléon I a toujours refusé que les écussons en soient surmontés : « Napoléon ne voulut
jamais admettre, révèle Pasquier, procureur général près le conseil du Sceau des titres, dans ses mémoires, que,
suivant l’usage généralement reçu en Europe, les écussons fussent surmontés de couronnes variées, suivant 
la dénomination du titre. Il semblait voir une usurpation de ses droits dans la possession et l’usage de cet
insigne. Jamais sa susceptibilité sur ce point ne put être vaincue, et il nous fallut, pour remplacer la couronne,
imaginer des panaches variés par le nombre de plumes, depuis une jusqu’à sept, suivant l’élévation du titre… »
( J. Tulard : « Napoléon et la noblesse d’Empire » page 101. Tallandier éditeur).
7- Liste donnée dans l’ouvrage « Armorial des Cent-Jours » par D. Labarle de Raillicourt. Bibliothèque du
Musée de l’Armée (aux Invalides), cote DH.LAB (ex D220).
16Première partie - janvier 1842 - mars 1885
82 800 francs l’an et le loyer de la rue Tronchet à 1 700 francs . Heureusement
qu’elle percevait bon an mal an quelques 10 000 francs lui venant des actions
et obligations apportées par Albert en mariage et des loyers encaissés par
Baptistine sur ses biens de Toulon. Ceci n’empêchera pourtant pas le
couple de vendre en janvier 1 855 une partie des biens en question pour
25 000 francs et, dans le même temps, d’emprunter 12 000 francs pour en
déshypothéquer le reste. Ni d’emprunter très discrètement en janvier 1 856
une forte somme aux deux domestiques du commandeur David. Ceux-là
diront plus tard que s’ils n’ont pas exigé le remboursement de cette dette au
décès d’Albert c’était : « Parce qu’ils avaient été invités à ne pas le faire
pour ne pas exciter le mécontentement de son père qui ignorait l’existence
de cette dette. » On entrevoit ici l’emprise exercée par le commandeur David
sur les comptes de son fls, comme si ce dernier s’était montré peu enclin
à les gérer en bon père de famille.
Albert décédait le 7 décembre 1856 à 44 ans. Selon sa nécrologie publiée
par Le Moniteur de la fotte  il venait de succomber à une douloureuse et
pénible maladie qui depuis plusieurs mois ne lui laissait aucun repos. Mais,
trente-trois ans plus tard, une autre version de cette mort nous était livrée
par une note du 26 octobre 1889 de la légation belge à Paris à son ministre
des Affaires étrangères à Bruxelles qui souhaitait des renseignements sur
un certain Charles David de Mayréna, roi des Sédangs, qui s’agitait à ce
moment-là au royaume de Léopold II : « […] M. de Mayréna est originaire
de Toulon où sa famille était très estimée. Son père se serait suicidé par
9suite de pertes d’argent. »
Révélation évidemment invérifable et rapportée au conditionnel, mais
troublante si on veut bien se souvenir de l’étrange formule utilisée par le
préfet maritime Baudin pour informer le ministère de la démission d’Albert.
Troublante quand on sait qu’Henri, son plus jeune fls, et également son
petit-fls Albert (le fls de Charles) seront des joueurs invétérés. Troublante
encore si on pense aux emprunts contractés par Albert, en urgence semble-
t-il, l’année même de sa mort. Troublante enfn si on lit et relit la lettre
10adressée par l’oncle Louis David à Romaric (le frère aîné de Charles), un
an jour pour jour après la mort de son père : « […] Je ne t’ai rien dit depuis
8- Selon une enquête effectuée en 1860 par la Chambre de Commerce de Paris il fallait à un ménage de
quatre personnes un revenu de 5 à 6 000 francs pour aborder la vie bourgeoise sans préoccupations fnancières
excessives. Le seuil d’aisance semblait se situer vers 8 000 francs. (Source : archives départementales de Paris :
eNouvelles Histoire de Paris. La II  République et le Second Empire 1848-1870 par Louis Gérard. Diffusion
Hachette 1981).
9- Archives du ministère belge des Affaires étrangères : cote n°163, lettre n° 2666/1062.
10- Ancien élève de l’école des Chartes, Louis David était entré, après quelques années passées aux archives
Nationales, à la Cour des comptes où il en deviendrait le doyen. Marié en septembre 1839 à Euphémie Didier,
flle d’un vérifcateur des douanes, le couple avait eu une flle en 1840, décédée à l’âge de 6 ans.
17un an, parce que je ne croyais pas nécessaire de te rappeler ce que tu ne
pouvais avoir oublié […] et je crois me conformer aux derniers désirs de ton
père en venant ce soir te rappeler ses conseils que sa mort a dû te donner.
Ne crains pas un sermon complet. Je ne veux pas t’en faire. […] Mais ton
père lui-même a voulu que sa mort vous fût présentée comme une leçon pour
vous garantir de plusieurs erreurs de sa vie. Sans doute il y avait dans cette
pensée une grande humilité chrétienne et l’oubli de bien des actes de bonté,
de dévouement, de sacrifce  […] mais il y avait aussi du vrai, car on ne 
ment pas devant la mort, et c’est faire acte de respect, et non d’irrévérence,
envers sa mémoire que de vous parler, pour votre instruction, de ce qui a nui
à ses belles qualités. Eh bien mon cher enfant, je puis te le dire en quelques 
mots : il avait le tort de croire qu’il faut toujours en ce monde éviter la
peine et chercher la satisfaction et le plaisir. […] C’est ainsi qu’il a agi
dans votre éducation. […] Heureux encore si cette éducation première ne 
t’a pas laissé dans l’esprit cette fausse idée que tout doit être à tes ordres
et contribuer à ton bien-être et que tu n’as qu’à te laisser aller au courant.
11Ce serait une idée dangereuse pour ton avenir. Songes-y bien. »
Le jeu pouvait donc avoir été la grande faiblesse de la vie d’Albert ! Quant à
sa longue et douloureuse fn, la cause en était très certainement ces affections
du foie et de la poitrine qu’avait diagnostiquées l’hôpital maritime de Toulon
dès 1836, peut-être brusquement aggravées par les conséquences d’un
suicide manqué.
Cette éducation, dénoncée par l’oncle Louis, avait épargné Romaric, un
solide jeune homme qui s’était engagé dans l’armée de terre onze mois
avant la mort de son père, où il fera une longue et honorable carrière,
ne faillira jamais à son devoir de fls envers sa mère ni envers son frère
Charles qu’il tentera plusieurs fois de ramener dans le droit chemin. Non,
ce n’était pas pour Romaric que devait s’inquiéter l’oncle Louis, mais pour
Charles, ce garçon de 14 ans, dont la jeune conscience en fn de formation
avait hélas déjà et défnitivement enregistré des codes sociaux qui n’étaient
pas les bons pour vivre en société dans le respect de ses semblables
et de leurs biens.
À la rentrée d’octobre 1857, Raymond et Henri prenaient le chemin du
petit séminaire de Notre-Dame-des-Champs, une pension un peu moins
chère que celle de la rue Cassette. Charmeur et doté d’un heureux caractère,
Henri aura une vie originale mais jamais loin des casinos. Nous aurons
plusieurs occasions de croiser sa route en suivant celle de Charles. Quant
à Raymond, le seul à avoir été déclaré à l’état civil sous le nom de David
de Mayréna, il décédera à 32 ans. Sa jeune veuve, Clémence Eymard, dite
11- Archives de la famille David.
18Première partie - janvier 1842 - mars 1885
Eymard de Lanchatres, une artiste peintre et sculpteur, ne lui donnera pas
de descendance. v euve elle poursuivra son activité artistique sous le nom
12de Clémence David de Mayréna , ne se remariera pas et s’éteindra à 40 ans
chez ses parents, 18 rue de Godot-de-Mauroy à Paris.
Charles voulait maintenant devenir marin comme son père, à moins que
ce ne fût sa mère, personne autoritaire, qui l’eût voulu pour lui. Craignant
que son bras gauche, qu’il s’était cassé à 14 mois, ne lui interdise l’accès
à Navale, on le faisait examiner par le service de santé de la marine et
le 5 décembre 1857 celui-ci rendait le scientifque et savoureux rapport
ci-après :
« […] Aujourd’hui le membre est absolument de la même longueur que
celui du côté opposé, la main gauche se livrant aux mêmes travaux que
la main droite, possède les mêmes qualités de force et d’organisation ; 
l’équitation, la natation, la gymnastique, sont des exercices familiers à
monsieur David et dans son lycée il a même obtenu un prix de gymnastique ; 
il jouit donc d’une aptitude complète pour les différents services que les
membres supérieurs rendent à l’homme et la difformité, qui est fort sensible
lorsque le bras est nu, disparaît tout à fait sous les vêtements. Dans l’état
actuel, le conseil de santé de Brest, appelé à se prononcer sur l’aptitude de 
M. David à entrer sur le vaisseau-école, se déciderait pour la négative je
n’en doute pas, attendu qu’il lui est formellement prescrit de se conformer
aux règlements généraux pour l’examen de tout homme qui va entrer dans
un corps militaire, et que la déformation présentée par M. David, ne se
concilierait pas avec les exigences du service de soldat ou de marin. Mais
si l’on suppose M. David aspirant ou offcier  de marine, subissant par 
accident, une fracture de l’humérus, le résultat naturel ne pourrait faire
prononcer sa réforme ; car, au terme des règlements, il n’a pas perdu l’usage 
de son membre, il n’éprouve aucune gène dans les mouvements du bras et il
est loin d’être dans l’impossibilité de faire un bon service. En conséquence, 
et par application de la jurisprudence adoptée par […] il appartient au
ministre de décider ou de rejeter une exception en faveur de M. David dont
la difformité du bras gauche ne permet pas l’engagement comme soldat ou
13marin, mais n’est pas incompatible avec le service d’offcier. »
Son Excellence le ministre de la Marine et des Colonies faisait exception
à la règle puisqu’à la rentrée scolaire d’octobre 1858 Charles se retrouvait
sur les bancs d’un collège à Lorient qui préparait à l’examen d’entrée
à Navale.
12- Le musée des Beaux-Arts d’Angoulême possède d’elle un magnifque buste en bronze de Françoise de Foix,
comtesse de Chateaubriand (1495-1537). Ce buste fgure à son catalogue Sculptures, édition 1995.
13- SHM/CC7-615-4. Dossier individuel de Leon Jacques Albert David.
19CHAPITRE II
Le fls prodigue
En mai 1859, l’année des victoires françaises sur les Autrichiens à Magenta
et Solférino, Charles échoue aux portes de Navale. Sa mère, flle, sœur,
veuve et déjà mère d’un militaire, ne voyant de salut pour le recalé que sous
l’uniforme, le drapeau et la discipline, exige de lui qu’il s’engage au plus
vite et pour longtemps, dans l’armée de terre.
eC’est fait le 4 juillet 1859 pour sept ans, au 6 régiment des Dragons, en
garnison à Paris. Le registre de la troupe nous dresse le portrait d’un gaillard
de un mètre quatre-vingt-deux, visage ovale, front ordinaire, nez moyen,
yeux bruns, cheveux bruns et sourcils de même. Un an plus tard, le 27 juillet
1860, il est promu brigadier. Un an plus tard, jour pour jour, il est cassé
de ce grade et demande alors, pour convenance personnelle, à passer au
er1 régiment des carabiniers qu’il intègre le 24 août 1861 comme cavalier de
e e2 classe. Neuf mois après il passe au 7 des cuirassiers à v ersailles et récupère
bientôt ses galons de brigadier. Le 5 février 1863, bénéfciant sur sa demande
d’une exonération temporaire de service, une sorte d’année sabbatique, il
quitte la caserne, certifcat de bonne conduite en poche et déclare se retirer
chez sa mère, 27 rue du Réservoir à v ersailles. En fait il n’y fera que passer
ecar dès le 18 mars on le retrouve au 71 de la rue de Bac à Paris 7 .
Cette année sabbatique, qui va s’étirer deux ans, débute exactement cinq
jours après son vingt-et-unième anniversaire et l’on devine qu’enfn majeur,
il a programmé cette longue détente pour entrer frais et dispos en possession
de sa part dans la succession de son père. Il n’a pourtant pas eu à se plaindre
de sa mère qui, durant tout le temps passé sous les drapeaux, ne lui a rien
refusé de ce qu’il demandait pour faire honneur à son rang social : argent de
poche, frais de cantine, de corvées et de brosses, de blanchissage, d’entretien
de son linge et de ses effets d’écurie, d’achats d’une tenue fne, d’une
capote à Lunéville, de trois képis, de chaussures, de livres de théorie, de
médicaments et de bains de santé. Et tout ça fnalement pour le voir traîner
ses guêtres, ses éperons, son sabre et sa fère allure entre Paris, Senlis,
Luneville et v ersailles pendant trois ans et demi et dans trois régiments
différents, avec pour seul bénéfce un grade de brigadier, alors qu’avec moins
ede temps son frère aîné Romaric était devenu sergent-major au 2 régiment
d’infanterie de marine.
Mais si le brigadier Charles espère continuer le même train de dépenses,
bien à l’abri de sa majorité il se trompe, car sa mère Baptistine convoque
21reun conseil de famille et le 18 mars 1863 la 1 chambre du tribunal civil de
v ersailles rend son verdict en audience publique : « […] Attendu que des
documents de la cause entendue, spécialement de l’avis du conseil de famille
dudit Charles David et de ses interrogations par le Tribunal, il résulte
qu’il a des goûts et des habitudes de prodigalité qui rendent nécessaire de
lui appliquer les dispositions de l’article 103 du code Napoléon… et lui 
fait défense de désormais plaider, transiger, emprunter, recevoir un capital
mobilier et en donner décharge, aliéner ni grever ses biens d’hypothèques,
sans l’assistance d’un conseil judiciaire… et nomme à cet effet Mouillefarine
14avoué à Paris. »
Le fls prodigue ainsi neutralisé quitte sans l’ombre d’un regret la sombre
re1 chambre du tribunal pour une plus ensoleillée à Toulon, frais de voyage
et loyer payés par sa mère. C’est là que le 31 mars suivant, chez maître
Fournier, notaire, il signe, bien obligé, son premier acte de majeur, en
prorogeant sa mère dans son rôle de tutrice.
Bientôt obligée par la loi et pressée par Mouillefarine, Baptistine présente
erson compte de tutelle à Charles le 1 août 1863. Il ne lui reste que 526 francs
15sur les 16 843 francs qu’il a hérités de son père. Baptistine a tout dépensé
pour lui entre le décès de ce dernier et sa majorité, pour sa pension rue
Cassette et ses frais d’entretien, pour sa subsistance à Lorient, pour ses frais
de soldat et pour diverses autres dépenses survenues depuis sa majorité.
Deux jours après ce triste constat, Charles, à qui la loi accorde trois mois
pour examiner les détails de ce compte, donne mandat au clerc d’avoué
Albert Delpon, 18 quai des Orfèvres, de le faire pour lui et de le représenter
à la clôture défnitive des opérations chez maître Lentaigne notaire.
Ceci fait et peut-être aussi talonné par quelques créanciers sans patience,
il s’embarque pour l’Indochine entre août et septembre 1863, on ne sait
16exactement, via Alexandrie et Suez , et s’offre, comme il l’écrira en 1870
dans ses Souvenirs de Cochinchine une escale touristique de quelques mois
en Égypte : « […] Avant mon départ pour Saigon j’avais passé quelques
mois en Égypte, à Tel-el-Kébir, château de M. de Lesseps, chassant
continuellement et étant souvent en relation avec les Arabes auxquels je
rendais quelques services. Le cheik d’une tribu (El Seoud), me ft  cadeau 
à mon départ d’un magnifque  sloughi». 
14- D78/3U/travées 2457-2458/année 1863.
15- Il avait aussi hérité de 12 791 francs en nue-propriété, mais ceux-là étaient intouchables car sa mère en
avait l’usufruit jusqu’à sa mort. Autant dire qu’il n’en verra pas la couleur, sa mère mourant à Lyon onze mois
avant lui.
16- Avant l’ouverture du canal de Suez le 16 novembre 1869, le voyage de Marseille à Saigon durait treize
semaines par le cap de Bonne-Espérance. Il ne sera plus que de trente-cinq jours après la mise en route du
transbordement d’Alexandrie à Suez, et descendra à trente-deux jours après l’ouverture du canal de Suez. En
1910 Saigon n’est plus qu’à vingt-cinq jours de Marseille.
22Première partie - janvier 1842 - mars 1885
v ingt-deux ans plus tard, un rapport du commissariat central de Saigon,
daté du 27 août 1885, viendra quelque peu ternir ce charmant bas-relief
égyptien : « […] Est connu de quelques habitants de Saigon comme ayant 
laissé de mauvais souvenirs en Afrique où il a déjà séjourné quelque temps
17comme explorateur. »
N’ayant trouvé aucune trace de son embarquement sur un des bâtiments
18de la marine nationale ni des Messageries maritimes , acceptons, parce
que fort plausible, la version colportée par ses biographes : « […] Il se
présenta en 1863, au commandant d’un navire de guerre en partance pour 
la Cochinchine comme enseigne envoyé impromptu par le ministère. Admis
sans discussion à faire son service d’offcier,  il s’en tira à merveille et l’on 
ne s’aperçut de sa supercherie qu’à Singapour… »
À Paris, le 20 octobre 1863, tous les intéressés, sauf Charles, se retrouvent
chez Maître Lentaigne pour signer le procès-verbal de clôture du compte de
tutelle présenté par Baptistine. Le conseil judiciaire Mouillefarine élèvera
de vigoureuses protestations contre le résultat que l’on sait, d’autant qu’il
est à ce moment-là aux prises avec diverses réclamations lancées contre
son turbulent client et le défend dans une action en justice formée contre
lui par un certain Chébaux tailleur à Lunéville. Mouillefarine reproche à
Baptistine d’avoir beaucoup trop dépensé pour son fls alors que la loi lui
faisait obligation de limiter ses dépenses aux seuls revenus de son capital.
Il lui reproche de n’avoir jamais demandé l’avis du conseil de famille « qui
assurément n’aurait jamais autorisé les allocations extraordinaires qu’elle
avait jugé à propos d’accorder à son fls  » et d’ajouter que « l’éducation
dispendieuse qui a été donnée à M. David n’a pas produit pour lui des
résultats bien utiles puisqu’en défnitive,  aujourd’hui, il est bien diffcile  
19de lui assigner une carrière quelconque. » Et de conclure : « Puisqu’elle
[Baptistine] avait jugé utile de faire entrer son fls  dans l’armée par un 
engagement volontaire, il fallait laisser opérer sur son caractère et sa
conduite la salutaire infuenc e de la discipline militaire, sans venir au-devant 
de ses goûts de dépenses par des envois d’argent. »
Il avait raison Mouillefarine, mais si Baptistine avait agi dans le strict respect
de la loi, la prodigalité naturelle de Charles aurait inévitablement accouchée
d’une meute de créanciers, et n’eut été la honte du cachot et le déshonneur
de la maison David, rien au fnal n’aurait pu modifer les rapports innés et
acquis de son fls avec l’argent.
17- OM/ INDO/ GGI/11883.
18- L’Association French Lines (Le Havre), dépositaire des archives des Messageries maritimes, ne possède ni
les rapports de voyage, ni les listes des passagers, ni les livrets des départs et des arrivées des bâtiments partis
vers Alexandrie et Suez pour cette période.
19- AN/ET/LXII/104 2.
23Lorsque Charles débarque à Saigon, la Cochinchine n’est pas encore pacifée.
L’histoire de sa colonisation n’étant pas notre propos, limitons-nous ici à
rappeler très brièvement les conséquences pour elle des événements survenus
en Annam, sa voisine et ex-suzeraine, depuis la naissance de Charles.
En janvier 1842, l’Empereur Thieu-Tri, qui succède à son père Minh Mang,
poursuit la politique antichrétienne de ce dernier. À Paris les catholiques
réclament de Louis-Philippe une intervention de la France et début 1847
deux bâtiments commandés par MM. Rigault de Genouilly et Augustin
de Lapierre arrivent à Tourane (Da Nang). Le 15 avril 1847, Lapierre,
s’estimant menacé, coule la fotte annamite. En représailles Thieu-Tri
intensife les persécutions. La même année, son fls cadet Tu Duc lui succède
et poursuit la politique de son père contre les chrétiens, cette secte perverse
qui ne pratique pas le culte des ancêtres.
En 1850, Juong-Nan, le frère aîné de Tu Duc, écarté du trône, fomente
une révolte à laquelle participent des catholiques. La réaction de Tu Duc
est impitoyable et son édit de persécution de 1851 condamne à mort les
missionnaires étrangers, les prêtres vietnamiens et tous ceux qui ont prêté
main-forte à son frère. En 1857, monseigneur Pellerin, évêque de Hué,
plaide auprès de Napoléon III pour une nouvelle intervention de la France
eret le 1 septembre 1858 l’amiral Rigault de Genouilly s’empare de Tourane
(Da Nang) et de la citadelle de Saigon le 18 février 1859.
Tu Duc encercle alors Saigon d’une redoutable ligne dite de Khi Hao.
L’amiral Charner, nouveau commandant en chef des forces navales françaises
d’Orient depuis avril 1860, épaulé par une partie du corps expéditionnaire
français en Chine, perce cette ligne après deux jours de terribles combats
et dégage Saigon le 28 février 1861. Tu Duc appelle au soulèvement général,
à la résistance à outrance, et intensife les persécutions.
Des insurrections éclatent dans les provinces de Bien Hoa, de Baria, où
trois cents chrétiens sont brûlés vifs et dans les provinces de Gia Dinh et
de v inh Long investies par l’amiral Bonard le 22 mars 1862. Début 1863,
l’arrivée de la division navale du contre-amiral Jaurès permet à Bonard de
reprendre l’initiative et le 14 avril 1863 Tu Duc est contraint de ratifer le
traité du 5 juin 1862 qui accorde à tous, Annamites et étrangers, la liberté
du culte chrétien, donne à la France les trois provinces orientales de la
Cochinchine ; Bien Hoa, Gia Dinh (Saigon) et Dinh Tuong (My Tho), ainsi
que l’île de Poulo Condor, assure la liberté de commerce et de navigation sur
le Mékong ainsi que l’ouverture des ports de Tourane, Balat et Quang-An
aux commerces français et espagnol. En novembre 1863 le coriace Tu Duc
envoie une ambassade extraordinaire à Paris pour racheter les trois provinces
24Première partie - janvier 1842 - mars 1885
en question, mais le 29 janvier 1865 Napoléon III refuse toute concession
et s’en tient au traité de juin 1862.
C’est une quinzaine de jours après ce refus de la France, le 17 février 1865
exactement, que Charles, qui baguenaude à Saigon et dans les environs
depuis un an, rejoint l’escadron des spahis de Cochinchine pour terminer
son engagement de sept ans et peut-être aussi pour trouver gîte et couvert.
À quoi s’est-il occupé pendant toute l’année 1864 ? On l’ignore et lui-même,
bien placé pour en parler dans ses Souvenirs de Cochinchine, n’en dit mot,
sinon qu’il chassait tous les jours !
eIl est incorporé comme 2 classe et, pour la troisième fois, reçoit son galon
erde brigadier le 1 septembre 1865. À ce moment-là, la situation militaire en
Basse-Cochinchine orientale est en voie de stabilisation. Mais de nouvelles
diffcultés surgissent à l’Ouest avec l’éclatement de révoltes au Cambodge
et dans les provinces occidentales de la Cochinchine, révoltes attisées par
le Siam et derrière lui l’Angleterre, conduites par le redoutable agitateur
Pou-Kombo, un prétendant au trône du Cambodge, mais en réalité une
marionnette aux mains des mandarins des provinces de v inh Long, Chau
Doc et Ha Tien, trois provinces que l’amiral de La Grandière soumettra
en 1867 et qui déclarera le 25 juillet, qu’il n’y a plus, à dater de ce jour,
qu’une autorité et qu’une administration dans toute la Basse-Cochinchine.
Des soulèvements sporadiques éclateront encore, mais le calme sera
défnitivement rétabli à la fn de l’année. La colonisation de la Basse-
Cochinchine était terminée.
Nous n’avons pas la preuve absolue que Charles fut l’un des seize spahis qui
chargèrent au sabre dans la nuit du 23 au 24 juin 1866 contre Pou-Kombo
au fort de Tong-Kéou à 20 km de Saigon, mais ce pourrait être le cas. Il
semble aussi, considérant ses squelettiques Souvenirs de Cochinchine qu’il
ait été de ceux qui chargèrent à Tra-v ang le 2 juillet, sous les ordres du
chef de bataillon Alleyron, pour secourir les soldats du fort de Rach-Gia,
mais qu’arrivés là ils ne purent que compter les morts, le dernier d’entre
eux, l’offcier d’infanterie de marine Santerre des Beauves venant juste
d’être décapité, après plusieurs jours de supplice. Charles a aussi combattu
à Baria, Choben, Jiahu et Metas, comme il l’écrira plus tard dans une lettre
du 26 janvier 1887 au directeur de l’Intérieur de la Cochinchine, propos
corroborés en ce qui concerne Baria, par ses Souvenirs, où il conte l’anecdote
suivante : « […] J’étais alors à Baria et je couchais dans une chambre avec 
huit spahis ; étant dans le fort même et protégé par un fossé de douze pieds 
de profondeur défendu par de nombreux factionnaires nous ne songions
jamais à fermer les deux portes de notre chambre.
25Une nuit mon sloughi saute sur mon lit en poussant un grognement sonore.
Réveillé en sursaut, j’appelle les hommes qui de suite allument la lampe ; 
mon chien continuait à grogner, nous nous armons à la hâte, mais trop tard,
trois coups de feu éclatent du côté des écuries, un cheval venait d’être tué
et emporté par un tigre. Au jour nous aperçûmes à terre les empreintes des
pattes de notre visiteur, il avait traversé la chambre et sans Bédawi (mon 
sloughi), il prenait un homme au lieu d’un cheval. Aussi depuis ce temps,
les spahis adorèrent mon brave et fdèle  chien. »
Le 10 octobre 1867 Charles s’embarque pour la France. Il quitte Saigon sur
L’Orne, à destination de Toulon où, après un changement de navire, peut-
être à Singapour mais plus probablement lors de l’habituel transbordement
entre Suez et Alexandrie, il débarque de L’Albatros le 7 janvier 1868. Trois
esemaines plus tard il rejoint le 4 d’infanterie de marine pour terminer son
engagement, mais le 14 avril 1868, à trois mois de l’échéance, le voilà
réformé par la commission spéciale départementale du Var pour infrmité
20antérieure à l’incorporation et il déclare se retirer chez sa mère au 103 rue
de la Pépinière à Paris.
Pourquoi avoir joué de son bras atrophié – de quoi d’autre pouvait-il s’agir !
– pour faire avancer sa libération, si ce n’est qu’informé du décès de son
grand-père le commandeur David, survenu le 22 janvier précédent, il ait
souhaité se rendre pleinement disponible pour suivre de près le déroulement
de sa très importante succession. Mais le défunt ayant ajouté de nombreux
codicilles à son testament, il faudra recourir à l’arbitrage du tribunal civil
de la Seine pour en venir à bout. Une succession qui allait d’ailleurs encore
prendre du retard avec le décès le 7 mai 1870 d’un des fls du défunt, Isidore
David-Portau et avec la déclaration de guerre de la France à la Prusse le
19 juillet 1870. Finalement il faudra attendre décembre 1871 pour que cette
succession soit bouclée et partagée à égalité entre les trois fls du défunt,
Louis, Albert et Isidore, la part de ce dernier allant à son fls unique René et
celle d’Albert allant à égalité à ses quatre fls (Romaric, Charles, Raymond
et Henri), avec toutefois, selon la volonté du défunt, un abattement de 25%
sur la part de Charles. J’entends, avait-il écrit dans son testament : « [… ]
Exercer de manière absolue à l’égard du puîné du second des 4 fls  de mon fls  
Léon Jacques Albert, c’est à dire à l’égard de celui que l’on appelle Charles,
du droit que la loi me donne de disposer du quart de mon avoir. Ainsi, dans
tout partage, il lui sera retenu 25% au proft  de ses trois frères et le produit 
de cette retenue appartiendra aux dits frères, savoir : à l’aîné Romaric pour
21la moitié et aux deux autres, Raymond et Henri pour un quart chacun… »
20- SHAT/43y C/476.
21- AN/ET/XXIII/1147.
26Première partie - janvier 1842 - mars 1885
La part de Charles, quoique écornée d’un quart, s’élevât quand même
à 124 000 francs, mais il n’en touchera rien car vingt-quatre de ses
créanciers se présenteront chez le notaire Boissel pour faire enregistrer
leurs 122 900 francs de créances et s’opposer à toute liquidation hors leur
présence. Quatre mois plus tard, le 26 avril 1872, le tribunal civil de la
Seine nommait d’ailleurs séquestre de tous les biens de Charles un certain
Dufourmantelle.
La liste des professions exercées par ces deux douzaines de dupes nous éclaire
sur le genre de vie menée par Charles depuis son retour de Cochinchine.
On y trouve : deux bijoutiers, un tailleur, un chapelier, un bottier, deux
coiffeurs, un confseur, un fournisseur d’instruments de physique, deux
grands restaurateurs, un vendeur et un loueur de voitures et de harnais,
deux vendeurs de chevaux, deux propriétaires d’écuries, un propriétaire
loueur de maisons de campagne, un jardinier paysagiste, un marchand de
papiers peints, un loueur de jeux, et enfn deux prêteurs occasionnels. On
le voit, Charles maîtrisait désormais à un haut degré l’art de persuader ses
semblables de lui faire crédit.
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