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Marie-Antoinette et ses biographes

De
182 pages
La reine Marie-Antoinette est un des personnages fantasmatiques et mythiques de l'histoire de France. Vivante, elle a suscité émotions et haines, morte, elle est devenue objet de vénération ou de polémique. De nombreuses biographies ont rendu compte de cette trajectoire spectaculaire. Ce livre s'intéresse à cinq d'entre elles, celles des frères Goncourt, de Jean Chalon, de Stefan Zweig, d'Evelyne Lever et des Girault de Coursac, pour rendre compte des façons par lesquelles l'histoire se fait quand elle s'intéresse à une telle individualité.
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Marie- Antoinette et ses biographes

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@

L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-01223-X EAN : 9782296012233

Cécile BERL Y

Marie- Antoinette et ses biographes
Histoire d'une écriture de la Révolution française

Préface de Jean-Clément MARTIN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KJN XI Université de Kinshasa - RDC L'Harmattan Italia

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

L'Harmattan Burkina Faso 1200logements villa 96 J2B2260 Ouagadougou 12

Collection

Logiques historiques dirigée par Dominique

Poulot

La collection s'attache à la conscience historique des cultures contemporaines. Elle accueille des travaux consacrés au poids de la durée, au legs d'événements-clés, au façonnement de modèles ou de sources historiques, à l'invention de la tradition ou à la construction de généalogies. Les analyses de la mémoire et de la commémoration, de l'historiographie et de la patrimonialisation sont privilégiées, qui montrent comment des représentations du passé peuvent faire figures de logiques historiques.

Déjà parus Antonin GUY ADER, La revue Idées, 1941 - 1944. Des nonconformistes en Révolution nationale, 2006. Jacques LELONG, Le Bocage Bourbonnais sous l'Ancien Régime, 2006. Robert PROT, Jean Tardieu et la nouvelle radio, 2006. Frédérique VALENTIN-McLEAN, Dissidents du Parti Communiste Français, 2006. Jacques DUVAL, Moulins à papier de Bretagne du XVIe au XIXe siècle, 2006. Charles MERCIER, La Société de Saint- Vincent-de-Paul. Une mémoire des origines en mouvement (1833-1914, 2006. Abdelhakim CHARIF, Frédéric DUHART, Anthropologie historique du corps, 2005. Bernard LUTUN, 1814-1817 ou L'épuration dans la marine, 2005. Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La vie du chevalier de Bonnard. 1744 - 1784, 2005. Raymonde MONNIER, Républicanisme, patriotisme et Révolution française, 2005. Jacques CUVILLIER, Famille et patrimoine de la haute noblesse française XVII1" siècle. Le cas des Phélyteaux, Gouffier, Choiseul, 2005. Frédéric MAGNIN, Mottin de la Balme, 2005. André URBAN, Les Etats-Unisface au Tiers Monde à l'ONU de 1953 à 1960 (2 tomes), 2005. C. L. VALLADARES DE OLIVEIRA, Histoire de la psychanalyse au Brésil: Sào Paulo (1920-1969), 2004. Pierre GIOLITTO, HENRI FRENAY, premier résistant de France et rival du Général de Gaulle, 2004.

A Elodie

et Marjorie,

Pour mes parents. mes deux soleils.

Remerciements

Il est réellement difficile de formuler des remerciements à ceux à qui l'on doit beaucoup, par pudeur et par conscience que ces quelques mots ne seront pas à la hauteur de la dette intellectuelle et humaine contractée. Comment ne pas commencer par remercier Monsieur le professeur Jean-Clément Martin qui m'a encouragée et aidée à travailler sur cet étrange univers de la vulgarisation du personnage de la reine et de la Révolution? Ses exigences et sa bienveillance ont déterminé l'existence de ce livre.

Les lectures critiques de Madame la professeur Annie Duprat et de Monsieur le professeur Michel Biard ont orienté l'écriture définitive de ce livre. Je les en remercie vivement. Je remercie Mesdames Marie-Dominique Oriou et Yasmina Hamzaoui pour leur aide précieuse, leur disponibilité et leur grande gentillesse.

Mes amies Bettina Frederking et Delphine Rupp ont corrigé ce texte. Elles ont accepté l'exercice difficile de formuler une relecture à la fois sévère et amicale. Que mes proches sachent à quel point ce livre revêt une importance toute particulière à mes yeux: il correspond à l'ouvrage que je souhaitais écrire dans mon enfance, passée au contact de la Révolution et de la reine. Ce livre est aussi pour vous: Solen, Aicha, Amély et Fred, Delphine et Joseph, Ludmila et Yann, Catherine et Jean-Marc, Elodie et Marjorie, mes grands-parents, Anne-Lise, Marie-Line, Estelle, Gérôme, Bettina, et Hélène Chauvineau. Enfin, ce livre est avant tout dédié à mes parents.

Préface

La fascination qu'exercent les personnages historiques est toujours une source de réflexion pour les historiens. Le mystère de chaque individu demeure après les études les plus approfondies, l'incapacité de rendre compte de tous les actes du héros étudié, la difficulté même à choisir les actes significatifs, marquant les limites de l'écriture historique. Il est toujours possible de penser que l'on aura pu, tant bien que mal, présenter d'une façon stimulante et déterminante, l'évolution d'une période; il n'est jamais assuré que l'on ait fait les bons choix pour éclairer les traits d'une personnalité. Quand le sujet de l'étude a été l'objet de critiques et de louanges, a été au cœur de polémiques, ou pire encore a été enveloppé dans les fantasmes les plus échevelés, alors la tâche devient presque impossible. Que doit-on décrire: la réalité éventuellement banale d'une destinée moyenne, jetée dans un tourbillon historique, ou le choc des images attachées à une figure publique? Peut-on faire la part des choses, rétablir la vérité des faits, pour respecter l'idéal ordinaire de l'histoire? Doit-on éviter les exagérations des pamphlétaires ou peut-on, au contraire, prendre le parti du « biographé » ? Il n'y a pas de réponse à ces questions. Tout a été fait et tout est possible. Il convient seulement de ne pas oublier ces réflexions lorsqu'on lit des biographies, se rappeler que le 5

genre est difficile, mais qu'on ne saurait s'en dispenser puisque ce sont bien les hommes et les femmes qui font l'histoire, avec leurs idées et leurs passions, leurs réalisations et leurs utopies, les jugements qui les ont accompagnés. Car l'histoire est bien faite par de « grands hommes» parmi lesquels on compte des femmes célèbres, pour leurs réussites ou pour leurs malheurs. La reine Marie-Antoinette est l'une d'entre elles, héroïne involontaire d'un intérêt qui ne se dément pas et qui illustre, presque exemplairement, les problématiques que l'on vient d'évoquer. Entre détestation, haine et amour, la reine, exécutée en 1793 à l'âge de 38 ans, est toujours au centre de controverses et d'œuvres historiques ou tictionnelles qui compliquent plus qu'elles ne facilitent la compréhension de son rôle et de sa vie. Il est vrai qu'elle fut dès son entrée en France, à moins de quinze ans, en 1770, la cible de manœuvres et de ragots, que sa conduite fut aussitôt jugée et fréquemment condamnée, que sa vie fut ensuite jetée en pâture à tous les mauvais vents. Si bien que des traditions d'interprétation se sont immédiatement mises en place pour parler de la reine, créant des courants qui n'ont pas cessé de se renouveler et de se combattre. Or il n'est pas possible de tout répudier et de tout balayer d'un revers de main, pour retrouver les faits tels qu'ils se sont effectivement passés, sous les couches de l'historiographie et les gloses superposées des commentateurs. Qui pourrait penser relire systématiquement les archives et refuser les livres déjà publiés dans l'espoir vain de ne pas être dépendant des lectures antérieures? Qui surtout pourrait se penser indépendant des façons de voir et de juger qui nous forment à notre insu, dans notre milieu et au fur et à mesure de notre vie? Il faut donc accepter que nous dépendons des autres 6

pour approcher des protagonistes de l'histoire, que nous n'en saurons jamais tout dans la transparence souhaitable, et qu'il ne nous reste plus qu'à confronter les exégèses pour essayer de bâtir notre propre jugement. C'est dans cette optique que ce livre a été écrit. Il est directement issu d'un travail universitaire qui s'est aventuré dans l'exploration des méandres de l'historiographie. Peu d'auteurs se sont engagés dans cette voie difficile, qui n'est pas considérée comme faisant partie en tant que telle de l'histoire, alors qu'elle est ordinairement le versant initial de toute recherche et de toute production historique, nourrissant notamment les notes de bas de page. Il n'était pas question d'envisager à propos d'un tel cas de brosser un panorama même approximatif des traditions d'écriture qui s'emparèrent de Marie-Antoinette. Plus modestement l'ambition a été de suivre cinq biographes (ou sept si l'on compte pour deux les couples fraternel des Goncourt, et conjugal des Girault de Coursac) pour exposer la palette des orientations et des modes d'écriture qui ont été empruntées, souligner les disparités et mettre en valeur les silences ou les valorisations, les tabous ou les jugements de chacun. Les itinéraires des biographes sont rappelés pour les situer dans leurs temps et leurs préoccupations, leurs façons d'écrire sont présentées et enfin leur rapport au corps de la reine est illustré. A la lecture de cet ouvrage, qui n'a pas la prétention de tout dire de la reine et de ses historien/nes, on se prend à penser qu'il est nécessaire d'articuler plus solidement qu'il n'est fait ordinairement, les temps de l'écriture «historique» et « historiographique» dans un mouvement plus vaste de réflexion sur la pensée du passé. On ne peut que remercier Cécile Berly de participer à cette entreprise longue et complexe. Elle rejoint ainsi un groupe d'historiens français, 7

comme Annie Duprat, Chantal Thomas, Antoine de Baecque ou américains, comme Dena Goodman, Thomas Kaiser, qui démêlent patiemment les écheveaux dans lesquels la mémoire et l'histoire de la dernière reine de France demeure prisonnière.

Jean-Clément Martin Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne Institut d'Histoire de la Révolution française

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Introduction

Réfléchir et écrire sur Marie-Antoinette conduit le chercheur à fréquenter les lieux fortement marqués par le souvenir de la reine: il visite la Conciergerie, cette cellule reconstituée avec soin et morbidité, à l'atmosphère lugubre, où un mannequin vêtu de noir tourne le dos aux curieux; des gardes derrière un paravent jouent aux cartes, fument, boivent, sont agités et bruyants. Le petit Trianon, simple et artificiel, modeste et magnifique, est étrangement calme. La souveraine de cet écrin, la prisonnière de cette geôle: une Marie-Antoinette reine et belle, une Marie-Antoinette condamnée et mourante. L'historien se confronte à une femme, à un mythe: il aborde l'étude d'une émotion, de forts sentiments. De plus, sa réflexion est contestée voire niée: une des surveillantes du petit Trianon déclare: « Ce ne sont pas les historiens qui peuvent comprendre Marie-Antoinette: pour la comprendre il faut la regarder et l'aimer. » Les reines de France sont bien souvent les grandes inconnues de I'Histoire. Des travaux récents 1 (qui revendiquent leur distance avec I'histoire des femmes) ont défini le concept de reine de France, des points de vue
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COSANDEY Fanny, La reine de France, Paris, Gallimard, 2000. 9

institutionnel et, dans une moindre mesure, politique. La reine de France est réduite à un statut d'épouse du roi, de ventre royal et d'élément de la mise en scène de la monarchie absolue. Quand la reine outrepasse ses fonctions, privatise son corps donc prive la cour d'une partie de son cérémonial ou de ses privilèges en refusant les contraintes de l'Etiquette, la réputation de la reine et sa publicité deviennent synonymes de scandale et de dégénérescence de la vie de cour, voire de la société française. L'histoire genrée a longtemps occulté le personnage de la reine Marie-Antoinette, ce que les historiens du genre reconnaissent et expliquent de façon un peu étonnée: mémoire omniprésente et mémoire royale ne pouvaient rentrer dans les cadres d'une problématique considérant les femmes comme les grandes absentes ou oubliées de l'Histoire. De plus, la reine n'est pas une femme comme les autres, et ne pourrait pas se plier au même questionnement historique: aux femmes sans présence historique s'opposerait cette reine-femme à la mémoire saturée. Pourtant, MarieAntoinette incarne, dès son arrivée en France et, jusqu'à aujourd'hui même, « la» femme. Deux grandes figures de la reine sont reconnues: ajoutons que Marie-Antoinette attache son nom à la deuxième catégorie de reine, voire la résume. Ajoutons également que reine sans nom et de l'ombre ou reine de pouvoir et du scandale, toutes les deux ne sont légitimes aux yeux du roi, de la cour, de la monarchie et du royaume que si elles sont un ventre fécond. La stérilité de la femme est gage de la répudiation de la reine. Histoire institutionnelle et histoire genrée ne suffisent pas pour rendre compte de l'importance et de la pérennité de la mémoire de Marie-Antoinette. À notre sens, il est possible de résoudre pour une large part l'énigme mémorielle que 10

représente la reine à partir du jeu voire des jeux d'écriture de l'histoire et, surtout, elle représente des enjeux de l'écriture de la Révolution française, de son acceptation politique ou de son aversion idéologique. Ignorer Marie-Antoinette et les centaines de livres qui lui sont consacrés, n'est-ce pas ignorer volontairement l'opacité de l'historiographie révolutionnaire? N'est-ce pas feindre que la Révolution française ne serait qu'une histoire archivistique ou philosophique et idéologique? N'est-ce pas une facilité de penser que balayer, d'un simple revers de manche, des biographies grand public contenant des rhétoriques, des systèmes de pensée qui dissertent longuement sur la reine, mais surtout qui stigmatisent une période historique toujours polémique, des acteurs historiques que l'on loue ou que l'on charge, des lois, des idéaux, des modes nouveaux de penser, et de se penser dans l'histoire qui est en train de se jouer, de se dérouler? Sans tomber dans les travers de l'interprétation historique, ne pas étudier Marie-Antoinette serait-il un moyen intellectuel pour ne pas se poser des questions historiographiques essentielles: par exemple, éclipser les contre-révolutionnaires pour valoriser les révolutionnaires? Ou encore, l'importance des femmes qui manifestent pour ou contre la Révolution, qui revendiquent pour leurs maris et leurs enfants (assez peu pour elles-mêmes), pour leur religion ou contre la cherté du pain, est-elle passée sous silence pour assurer la continuité de la masculinisation du discours et de la geste révolutionnaires? Hommes et femmes ont dressé des portraits biographiques de la reine. Il paraît difficile, en effet, de s'intéresser à la Révolution française sans considérer Marie-Antoinette comme une actrice essentielle de la période. Rappelons que, femme du roi, son mode de vie et ses dépenses (trop souvent 11

sur-estimées ou, du moins, auxquelles on impute avec trop d'exagération le déficit des caisses du trésor public de la monarchie) ont stigmatisé l'aristocrate de cour en lui reprochant, non sans paradoxe, son absence de noblesse et de vie digne. Son nom est très vite attaché à l'univers du scandale, des affaires crapuleuses qui mettent en scène des personnages peu recommandables et facilement risibles. L'affaire du Collier est, bien sûr, la plus importante, qui ne fait qu'épouser une époque où souffle sur le nom de la reine une haine de plus en plus farouche. Le collier de la reine est surtout à considérer comme une sorte de grille de lecture qui permet à l'opinion du plus grand nombre de Français de lire les vices et la perversité de leur reine. En effet, dès 1774 la verve pamphlétaire et caricaturale, bien connue depuis quelques années2, a chargé le portrait d'une jeune reine: des propos mal venus et des maladresses, que l'on aurait pardonnés à une jeune femme, condamnent de façon définitive la reine. Sa vie ne serait que luxure et dépenses inconsidérées. Marie-Antoinette se serait fixé pour objectif autrichien, de dilapider les finances françaises, de rendre encore plus pauvre le pauvre, de faire de son vice un mode de gouvernement. La France pré-révolutionnaire avait déjà condamné la reine Marie-Antoinette. Dès lors, les maladresses successives de la souveraine, et celles du souverain, sont toujours lues à partir de cette grille de lecture forgée dans les années 1780. Les révolutionnaires se trouvent dans l'incapacité de pouvoir démontrer la politique double du couple royal, d'exposer les véritables trahisons de Marie-Antoinette (il est établi qu'elle
2 Nous renvoyons, par exemples, aux travaux de Chantal Thomas, La reine scélérate, Seuil, 1989, à ceux d'Antoine de Baecque, Le corps de l'Histoire, Calmann-Lévy, 1993, d'Annie Duprat Repique est Capet, Cerf, 1992 ; Marie-Antoinette, la reine brisée, Perrin, 2006. 12

a, volontairement, communiqué les plans de guerre de la France à l'empereur d'Autriche, son frère). Contre cela, ils reprennent et forgent ce discours véritablement haineux à l'encontre de la reine: étrangère, femme de luxe et de débauches, elle est une âme noire et un corps souillé par une sexualité double et effrayante. Certains d'entre eux, Hébert et le peintre David, dont le premier voue une haine viscérale à l'égard de la souveraine, pensent qu'il est possible de mettre un point final à ce discours pornographique: la reine serait une prostituée et une mère incestueuse. Cette accusation formulée lors de son procès est de trop: ni le tribunal révolutionnaire, ni le peuple présent dans la salle d'audience, ni l'opinion publique, n'acceptent cet ultime coup porté au corps féminin bien qu'il soit celui de la veuve Capet. Car il s'agit bien de l'accusation du corps féminin: Théroigne de Méricourt a été fouettée, ainsi que nombre de femmes révolutionnaires et contre-révolutionnaires (des religieuses notamment), Madame Roland, Olympe de Gouges furent guillotinées. Charlotte Corday a revêtu la chemise rouge des parricides pour avoir poignardé Marat dans sa baignoire. D'après la légende, le bourreau s'est emparé de sa tête coupée et l'aurait giflée: les joues de Charlotte auraient rougi, signe de la honte post-mortem de l'assassinat de l'Ami du peuple. Ces quelques exemples féminins ont en commun une mort « égalitaire », la même que celle administrée aux hommes. Mais elles ne sont pas condamnées et exécutées comme de simples ennemies d'une séquence politique de la Révolution. Ce que l'on leur reproche, aussi, c'est leur appartenance sexuée et, bien souvent, leur affranchissement sexuel, réel ou supposé. La reine est un corps de débauches et de crimes (de nature sexuelle à des fins politiques), Olympe de Gouges est une libertine célèbre. À l'inverse, Charlotte Corday est la 13

jeune vierge de 25 ans, belle ou laide selon les écritures, mais dont la sexualité est grandement discutée: est-elle un ange de l'assassinat ou une créature du diable? La dimension sexuée de la Révolution française est une notion essentielle pour tenter de comprendre la complexité des faits révolutionnaires: la figure mythique de la reine l'illustre, l'étude des vulgarisations qui lui sont consacrées espère le démontrer. Marie-Antoinette fascine, Marie-Antoinette énerve, dans tous les cas Marie-Antoinette passionne: nul ne la méconnaît, nul ne résiste à sa mémoire, à l'entretien de son culte ou à la condamnation de ses actes. Pour étouffer la haine révolutionnaire, pour dénoncer le sort réservé par les hommes de la République à une reine, à une femme et à une mère, les partisans de Marie-Antoinette érigent de véritables armes littéraires, hagiographiques, sentimentales et cultuelles. Des armes assurément risibles mais terriblement redoutables: la toute-puissance de ce mythe se construit à partir de ces médiocres écrits, de ces volumineuses biographies, de ces succès commerciaux régulièrement réédités, affectionnés par un public attiré par les «petites histoires », anecdotes d'un monde révolu et inaccessible. Taxer ce monde livresque de «vulgarisation» - épithète souvent péjorative et que les historiens doivent apprendre à nuancer - est un exercice délicat, parfois surprenant: la définir est une entreprise difficile voire impossible. La vulgarisation serait l'écriture de littérateurs, biographes, journalistes... et non d'historiens? Eux seuls auraient une démarche et une écriture historiques, une sorte de monopole d'une discipline intellectuelle et académique? Cette ébauche de définition n'est pas satisfaisante: écrire au nom de la «vérité historique », désavouer les proses biographiques 14

antérieures, arguer la force de sa propre démonstration, revendiquer un savoir, exhiber un contact privilégié avec l'archive, se méfier ou condamner des légendes... Tout vulgarisateur prétend proposer à un public une œuvre complète, sûre, documentée et vraie: ces singuliers historiens accusent les autres biographes de la reine. Les vulgarisateurs s'affrontent par leurs idées, leurs méthodes et leurs sentiments. La première vulgarisation choisie est l'œuvre d'Edmond et de Jules de Goncourt, Histoire de Marie-Antoinette3 publiée en 1858 : biographie de la deuxième moitié du XIXe siècle, elle mesure la dévotion de deux frères littéraires, qui se piquent à l'essai historique, motivés par leur passion du XVIIIe siècle, qu'idéalisent à leurs yeux la pureté et la beauté de Marie-Antoinette. Cette œuvre de réhabilitation a son équivalence contemporaine en la biographie de Jean Chalon, biographe « amoureux» et « dévot» selon ses propres mots: dans sa Chère Marie-Antoinette\ parue en 1988, il cultive la sensibilité du lecteur convié à des heures de lecture et de recueillement avec la reine. Ex journaliste du célèbre quotidien Le Figaro, Jean Chalon se réserve de tendres complicités avec des héroïnes: cet univers biographique et féminin est soutenu par un fidèle public de lecteurs et de lectrices. Ces deux œuvres de réhabilitation où les cœurs amoureux de Marie-Antoinette narguent les esprits hostiles, combattent les écritures critiques à l'égard de « leur» reine et réduisent la Révolution française à cette matinée du 16 octobre 1793, à la

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GONCOURT Edmond et Jules, Histoire de Marie-Antoinette, œuvres complètes, Slatkine Reprints, 1986. 4 CHALON Jean, Chère Marie-Antoinette, Perrin, 1988 ; Pocket, 1989. 15

place de la Révolution, date et théâtre du cnme et de la barbarie. Certaines œuvres de vulgarisation n'en méritent pas le nom: l'art biographique, la justesse et l'intelligence psychologiques caractérisent la biographie de Stefan Zweig Marie-Antoinette, portrait d'un caractère moyenS, est l'une des plus belles réussites intellectuelles du compatriote de la reine. Marie-Antoinette est une nature « moyenne» qui se révèle exceptionnelle: elle est une figure historique intéressante et passionnante dans la mesure où la matrice du malheur s'en empare et lui fait subir une longue mais sûre déchéance physique. Le biographe offre à la reine un portrait précieux où l'âme et le corps s'affrontent superbement. Stefan Zweig révèle ses souffrances, ses humiliations, sans pudibonderie mais avec pudeur, et propose à son lecteur et à la science historique un ouvrage où Marie-Antoinette n'est ni pure ni garce, mais une mère attentive et aimante. La reine considérée comme « la » femme par l'ensemble des écritures qui lui sont dédiées, n'est pas privée par Zweig de sentiments amoureux et charnels. En effet, il écrit un portrait de reine en respectant la femme, son corps et ses fantasmes: « nos idées relatives aux droits humains et moraux de la femme, le hasard l'eût-il faite reine, étant beaucoup plus larges aujourd'hui qu'hier, nous sommes plus sincères et la vérité psychologique nous fait moins peur ». La vulgarisation de la vie de Marie-Antoinette est souvent une écriture masculine: la biographie de I'historienne Évelyne Lever6 propose un récit marqué par une plume, une sensibilité et une réflexion peu féminines. La biographe est discrètement présente, la femme éprouve timidement les
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ZWEIG Stefan, Marie-Antoinette, portrait d'un caractère moyen, Grasset, 1934. 6 LEVER Evelyne, Marie-Antoinette, Fayard, 1991. 16