Marie Natalia

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Jean est prisonnier de guerre depuis juin 1940 en Prusse Orientale. Il se trouve placé en « kommando » dans une ferme où une veuve vit avec ses deux enfants, Filip, 15 ans et Anna, 17 ans. Au fil des années, des liens se sont noués entre Jean et la veuve, qui le considère comme un ouvrier agricole à part entière. Il tisse également des liens avec Anna, et finit par succomber à son charme. En janvier 1945, les Soviets approchent. Tous décident de fuir, et c’est le début d’un long périple à travers la Pologne, la Prusse Orientale, la Biélorussie, l’Ukraine et la France.


Publié le : mardi 16 juillet 2013
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EAN13 : 9782332586056
Nombre de pages : 366
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ISBN numérique : 978-2-332-58603-2

 

© Edilivre, 2013

 

A tous ceux qui sont nés clandestinement pendant des conflits armés…

Ferme d’Arkadiusz Zajac
 (Kommando 283) 

– Comment peux-tu dire, Mala Zaba*, que tu n’es pas bien ici, avec moi, dans cette grange…

– Je ne sais pas, j’en ai assez de tourner en rond sans jamais voir autre chose que nos trois vaches, notre cochon et… toi sans arrêt dans mes jambes…

Filip essaie aussitôt de ceinturer sa sœur qui tente de lui échapper. Plus âgée que son frère, Anna, que Filip appelle « Petite Grenouille* » quand ils sont seuls, est maintenue solidement.

– Reste comme ça. Je suis bien là, avec toi, malgré toutes ces brindilles de foin qui me chatouillent les narines. Laisse-moi encore toucher tes seins.

– Tu me fatigues avec ça. Arrête de t’exciter sans arrêt avec moi. Va te chercher une copine au village. Tiens, Ewa ou Marta. Plutôt Marta, je pense qu’elle sera tout à fait disposée à apprécier tes caresses. Allez, on bouge, pousse-toi de là ! Il faut que j’aille faire du repassage, maman va rentrer d’un instant à l’autre.

– Marta, c’est une gamine.

– Une gamine ? Elle a 14 ans et elle n’a pas froid aux yeux. L’autre jour, je l’ai vue regarder un « Fryc » (Fritz) d’une drôle de façon. Il a semblé l’ignorer, heureusement ! Quoique avec eux…

– Moi, je l’aime bien Marta et ça m’étonne qu’elle ait fait de l’œil aux « Fryce » (Fritz).

Anna se dégage tout en parlant et secoue sa blouse, passe sa main dans son dos, sur tout son corps pour se débarrasser des brins de foin restés accrochés à ses vêtements. Inutile que sa mère se pose des questions.

– Allez, dit-elle en secouant son frère, grouille-toi de descendre et va dégermer les pommes de terre, comme on t’a dit.

Leur mère n’est pas partie bien loin. Elle n’a pourtant que ses achats de la semaine à prendre à l’épicerie du bourg, mais de revenir avec ses deux cabas pleins de farine, de sucre et d’un peu de viande lui scie les reins. Elle a bien demandé à Filip de l’accompagner pour qu’il lui porte ses sacs, mais elle y a vite renoncé après le tour qu’il lui a joué la dernière fois.

Ce jour-là, tout allait bien, elle le trouvait gentil, souriant, aimable avec elle. Pour une fois… Sur le chemin du retour, il avait dit à sa mère de continuer sans lui, qu’il s’occuperait des sacs, car il devait passer à la ferme des Balczarek pour jeter un coup d’œil à une porte qui fermait mal et qu’il avait promis de réparer. Le mari de Mme Balczarek a été tué, tout comme son père, lors de l’invasion Russe en septembre 1939. Depuis, cette femme vit seule avec sa fille Ewa. Filip leur rend de temps à autre de petits services. À l’école professionnelle, il a appris à travailler le fer et le bois. Cela est utile dans une ferme, mais en fait de porte à réparer, il a passé tout son temps avec Ewa, les commissions posées près de la porte de la grange. C’est pour cela qu’il était si aimable avec sa mère, tout à l’heure. À l’aller, il avait aperçu Ewa en train d’étendre du linge et lui avait fait signe de l’attendre dans la grange.

– Je ne peux pas rester très longtemps, lui avait-il dit, viens près de moi, approche un peu !

Sitôt entré, il avait refermé la porte de la grange derrière eux.

– Tiens, je t’ai acheté un foulard. Un foulard à pois ! (*) Mets-le, pour voir.

Élégante, Ewa s’en était saisi, l’avait regardé, avait fait la moue mais l’avait finalement noué sur sa tête. Pour cela, elle avait soulevé ses cheveux, dégageant ainsi sa nuque, ce qui n’avait pas manqué de faire plaisir à Filip qui s’était maîtrisé pour ne pas lui sauter dessus et la couvrir de baisers.

– Comment me trouves-tu, avait-elle demandé, en faisant sa coquette.

– Horrible, avait-il répondu en souriant. Mériterais-je quand même un petit baiser ?

– Pour si peu, c’est cher payer, avait-elle minaudé…

Puis elle avait sursauté.

– Qu’est-ce qu’on entend ? On dirait Groch !

Filip s’était précipité. Quand il avait ouvert la porte, il avait découvert toutes ses commissions répandues au sol, éventrées par le chien qui avait flairé autre chose que la farine et le sucre.

– Groch ! Laisse ça ! Donne-le moi !

Impossible de récupérer le morceau de viande…

– Fiche le camp de là, avait dit Filip, en se saisissant d’un bâton pour menacer le chien !

– Groch, viens ici ! Donne ça tout de suite, avait essayé Ewa à son tour.

Le chien s’était éloigné l’air penaud mais n’avait pas lâché le morceau de viande qu’il tenait dans la gueule.

– Je crois qu’à la maison on a du sucre et de la farine, avait dit Ewa, mais pour la viande, il te faudra trouver une excuse assez plausible…

– Mais qu’est-ce que je vais pouvoir raconter à ma mère ? Déjà qu’elle rogne sur tout depuis le début de la guerre…

– Tu n’as qu’à dire que c’est votre prisonnier qui a pris la viande.

– Je ne peux pas faire ça, Jean a l’air réglo. Il ne nous a jamais rien volé. Je vais me débrouiller. Allez, je file. Au revoir.

– Tu ne m’embrasses pas, avait demandé Ewa déçue.

– Décidément, les pois* (* Groch, en polonais) ne me portent pas chance, avait-il bougonné.

Paniqué à l’idée de ce que sa mère allait lui dire en rentrant, Filip avait ramassé ce qui pouvait être sauvé et était parti en courant. Au loin, près de leur ferme, un train se dirigeant vers Marienburg faisait entendre son ahanement, passant devant la petite gare sans s’arrêter. Il s’en souviendrait des commissions à Christburg !

Quand sa mère avait vu sa tête en arrivant, elle s’était doutée que quelque chose n’allait pas.

– Où étais-tu passé tout ce temps ? Je commençais à m’inquiéter. Il faut que je prépare le dîner moi, et avec quoi ? J’attends les commissions ?

– Les voilà. J’étais chez Mme Balczarek et cette porte me résistait. J’ai du la démonter mais j’avais posé les sacs près de la porte, sans penser à leur chien.

– Et alors ?

– Alors, à un moment donné, j’ai entendu le chien grogner près de la porte. Quand je suis allé voir, les sacs étaient éventrés et il avait déjà la viande dans la gueule. C’est Mme Balczarek qui m’a donné le sucre et la farine en remplacement, pour nous dépanner. Elle était bien ennuyée pour le gâchis causé par son chien.

– Tu sais, mon petit Filip, je crois que c’est la dernière fois que tu m’accompagnes au bourg pour faire nos achats. Je ne peux plus avoir confiance en toi…

Là dessus, Anna était entrée dans la cuisine et, voyant dans quel état se trouvaient les commissions, elle n’avait pu s’empêcher de glisser une petite perfidie à l’attention de son frère.

– Ewa n’était donc pas là pour surveiller son chien ? Il ne la quitte pourtant jamais…

Filip lui avait alors jeté un regard noir, mais n’avait fait aucun commentaire.

Un matin, Mme Balczarek était venue à la ferme et, une fois les politesses d’usage échangées, elle avait sorti d’un panier un superbe rôti de porc qu’elle avait posé sur la table.

– Tenez, Mme Zajac, c’est pour compenser les dégâts causés par notre chien. Ewa m’a tout expliqué et nous vous demandons pardon pour la gêne que cela vous a causée.

L’incident fut clos mais Mme Zajac n’a toujours pas compris le rôle joué par Ewa dans cette affaire…

La ferme des Zajac a bien du mal à tourner depuis le décès du mari. Les enfants : Anna, 16 ans et Filip, 15 ans, font ce qu’ils peuvent pour aider aux champs, mais les tâches sont trop rudes pour leur jeune âge. De plus, une fois la récolte faite, il faut presque tout donner aux Allemands. Leur mère a dû faire appel aux autorités, en ce début d’automne de l’année 1940, pour avoir de l’aide. Sans cela, les champs pourraient bien rester en friche l’an prochain.

Elle vient d’apprendre, en ville, que l’on peut demander un prisonnier aux autorités. Il pourra donner un sérieux coup de main, ne serait-ce que pour les travaux les plus durs. Pour cela, elle a donc rempli une multitude de papiers sur lesquels il lui a fallu préciser le type de culture qu’elle envisage de faire sur ses terres, la surface de ses différents champs et prés, le nombre de bêtes à l’étable, à la porcherie, à la basse-cour, etc., tout en répondant à ce questionnaire détaillé, elle se demande si cela débouchera vraiment sur quelque chose de positif.

Elle a également fait une demande pour avoir un autre cheval car on lui a réquisitionné, celui de la ferme, en 1939. Les autorités lui ont laissé Strach (la Peur), parce que trop vieux, il commence à peiner quand elle le met à la charrue.

Elle pense, comme le font les autres habitants, qu’entre l’occupation Russe et le déploiement de toutes ces forces militaires allemandes, la vie leur devient vraiment impossible…

Entrepôts de conserves à Dantzig
 (Kommando 160) 

– Dis-donc, Jean, il y a des bruits qui courent comme quoi tu vas être changé de kommando. J’espère que tu ne tomberas pas plus mal qu’ici.

René, qui fait équipe avec moi dans ces vastes entrepôts situés non loin des quais, à Danzig, est arrivé comme moi au stalag XXB, par le même train, fin juillet 1940. C’est son accent bourguignon assez prononcé qui m’a mis en éveil quand je l’ai entendu parler devant un des baraquements. Quand je dis baraquement, j’exagère beaucoup, cela ressemblait plutôt à des huttes à moitié enterrées et nous avons dû débroussailler tout autour avant de pouvoir nous y installer. C’était loin d’être aussi confortable que les locaux de nos casernes. Je m’étais alors approché de lui et, pour plaisanter, je lui avais adressé la parole en prenant, moi aussi, l’accent de notre région, histoire d’observer sa réaction…

– Tiens ! On dirait un gars de la Bourgogne, avais-je dit, en roulant exagérément les « R ».

René s’était retourné, intrigué d’entendre près de lui cet accent si familier.

– D’où donc’t’es touai, m’avait-il alors demandé.

– De Charbuy, un petit village près d’Auxerre. Et toi ?

– Mouai ? J’sons d’Auxerre même. J’habitons tout près de la gare St-Amâtre, dans la côte, près d’ce viaduc. Ah, ben ça alors ! Qui qu’tu fais dans la vie à part d’ête soldat ?

– J’ai appris la typographie, à Auxerre, à l’imprimerie Daniel située derrière la rue du Temple. Je projetais d’aller me faire embaucher au journal Le Bourguignon, à Tonnerre quand la guerre a éclaté. Et toi, quel travail fais-tu ?

– Je suis chez Guillet, tu connais ? Tout de suite à droite, en descendant du casino pour aller sur les quais. Je suis ajusteur. Et ici, t’es dans quelle baraque ?

– Celle-là, à gauche. Et toi ?

– Tu vas rii, j’suis dans la même ! On pourrait s’rapprocher, si tu veux ?

Et c’est ainsi que depuis deux mois on ne se quitte plus. On a même réussi à se faire désigner, tous les deux, pour aller besogner dans ces vastes entrepôts où sont stockées les conserves. Nous sommes une vingtaine à travailler là et nous formons, ce que les Boches appellent, le kommando 160, à Dantzig même.

La ville en elle-même n’a rien de touristique, axée comme elle l’est sur les chantiers navals mais il y a la mer et cela crée une atmosphère assez particulière. Certains, paraît-il, vont même se baigner de temps à autre. Il y a des kommandos où le travail leur laisse la possibilité de se déplacer d’une usine à une autre, sans aucun garde pour les accompagner. D’autres ont été désignés pour aller travailler dans la propre maison d’un patron d’usine ou de chantier, pour y faire de la peinture ou poser des papiers peints. Rien à voir avec le camp de Willenberg où il est quasi impossible d’envisager une sortie.

Au camp, le seul spectacle vraiment plaisant nous est fourni par des jeunes femmes des environs qui viennent se baigner dans la Nogat, rivière qui passe à quelques dizaines de mètres des barbelés de notre camp. Comment expliquer l’effet que nous ressentons ? Prisonniers… privés de femmes depuis quelques mois…

Parfois, un des gardiens situé en haut de son mirador nous interpelle en gueulant des « Raus ! » à s’en étrangler. Cela nous fait bien rire (nous, on prononce « raouste ») car on sait que cela veut dire « dehors ! ». Dehors ! Tu parles, on voudrait bien, mais il faut se méfier car il pourrait être nerveux avec la gâchette de sa mitrailleuse…

En plus des chantiers navals, à Dantzig, il y a une base pour les sous-marins. Elle leur assure le ravitaillement ainsi que les diverses remises en état ou réparations nécessitées par les dégâts qui ont pu leur être causés durant leurs missions. À tous les postes d’entretien se trouvent mobilisés des prisonniers : Anglais, Polonais ou Français, comme nous. C’est difficile à croire, mais les Boches nous confient des tâches importantes, sans se douter qu’il y a une certaine part de sabotage qui s’effectue sous leurs yeux. Plus le sabotage est important, plus on fait de grands sourires à nos geôliers… Évidemment, ces actes malveillants n’ont pas un effet immédiat car il serait alors facile de trouver les responsables. Cela se joue sur le temps, la durée… quelques trous dans une coque de sous-marin ou dans un réservoir qui plus tard sera sous pression… Quelques boulons oubliés, ou mal serrés, au moment de la fixation d’une pièce capitale sur un moteur… Un peu de sable mélangé à la graisse, un peu d’eau dans l’huile, etc.

Les premiers mois passés au camp ont été assez pénibles. J’ai été capturé le 29 mai 1940, à proximité de Lille, un peu avant la signature de l’armistice.

Ce furent, dès cet instant, d’interminables journées de marche à travers la Belgique en direction de l’Allemagne. Quelques villageois tentaient bien de nous faire passer de la nourriture, ou de l’eau, mais nos gardes s’y opposaient méchamment. Craignaient-ils que l’on nous passe des armes ? Il est vrai que tous ces prisonniers, s’étirant en longues files, étaient relativement peu encadrés. Certains, moins bêtes que d’autres, mais encore trop peu nombreux, ont réussi à s’enfuir lors des traversées de villages. Pourquoi ne sommes-nous pas tous partis ? Nous pensions vraiment qu’après l’armistice, nous pourrions rentrer chez nous… Il faisait chaud, nous transpirions et sentions vraiment mauvais, mais nous marchions.

Les roulantes installées sur notre passage distribuaient un mélange innommable le matin et quasi immangeable aux deux autres repas.

La discipline, qui aurait dû faire la force principale de notre armée…, nous avait quittés subitement. Certaines scènes, qui se déroulèrent tout au long de cet interminable trajet, resteront à jamais gravées dans la mémoire des plus sensibles d’entre nous. Nous avions déjà faim… et perdions petit à petit ce qui nous restait de dignité après notre lamentable défaite…

Et puis, ce fut enfin l’Allemagne. Je dis enfin, car nous pensions qu’étant chez eux, dans leur pays, les Allemands allaient nous fournir un moyen de transport afin d’en finir avec tous ces kilomètres à pied sur les routes… Les traversées de villages ne se faisaient plus dans la même ambiance que celle que nous avions connue en parcourant la Belgique : là, parfois, les gosses nous insultaient – ce qui ne fait déjà pas très plaisir – mais pire encore, nous lançaient des cailloux…

Et puis, l’interminable colonne que nous formions s’est finalement fractionnée. Un groupe de huit cents ou mille, dont je faisais partie, a été dirigé vers une petite gare de campagne. La longue file de wagons que formait le train nous absorba et, trois heures plus tard, ce fut le départ. Nul ne connaissait notre destination. Les noms des gares traversées ne nous renseignaient pas forcément sur notre position. Quand le train s’arrêtait, toujours en rase campagne, nous pouvions descendre pour soulager nos vessies, et aussi le reste, malgré le peu de nourriture absorbée. Ces arrêts duraient une éternité. Les portes d’un wagon ne s’ouvraient que lorsque celles du précédent, après avoir récupéré tous ses « passagers », étaient verrouillées.

Parfois, nous avions la chance de pouvoir accéder à un robinet. Nous nous y agglutinions, chacun cherchant à se désaltérer ou à se rafraîchir le visage à défaut de se laver. Vous imaginez, un robinet pour quarante ou cinquante gars ! Et puis nous repartions…

– Magdebourg ! cria le même gars posté à une des deux ouvertures du wagon.

Il ne quittait pas sa place et nous renseignait ainsi en nous lisant tous les noms de gare. Cette fois-ci, tout le monde connaissait. Les hémisphères de Magdebourg, on apprend ça dans nos livres d’Histoire, les chevaux qui tirent chacun de leur côté la moitié d’une sphère dans laquelle le vide a été fait. Une expérience réalisée avec succès au milieu du xviie siècle par un savant dont le nom ne nous était pas connu. Nous n’étions donc pas très loin de Berlin. Qu’allions-nous faire à Berlin ?

La réponse nous fut livrée rapidement : on continuait ! Seul avantage, on embarquait dans un nouveau train. Le nôtre commençait à traîner dans son sillage, depuis quelques jours déjà, des effluves peu ragoûtants.

Puis ce fut la Pologne et là, plus personne n’avait de points de repères, nous avancions vers l’inconnu.

Notre train ne roulait pas très vite : 10 ou 15 kilomètres à l’heure. Nous aurions pu courir à côté comme nous le faisions parfois, chez nous, avec le tacot, (petit train ou tramway départemental) quand une côte était un peu raide. On entendait la locomotive qui crachait ses entrailles en nous rendant, sous forme d’escarbilles, les grosses briques de charbon qu’elle avait goulûment avalées. Mais là, pas de fille à épater en sautant par la portière…

Le plus pénible dans ce long trajet, c’était la nuit. Nous ne roulions pas de façon continue et nous avions un mal fou à nous endormir, couchés en vrac, les uns à moitié par dessus les autres. Il y en avait qui rêvaient, d’autres qui bougeaient sans arrêt, enfin ceux qui criaient soudain, réveillés par un cauchemar…

– Dantzig ! cria notre « vigie ». J’ai vu la pancarte ! On est à Dantzig !

Ça, Dantzig on connaissait : le couloir, l’invasion de la Pologne par Hitler en 1939. Nous sommes peut-être nuls en géographie mais en Histoire nous sommes incollables…

Tout le monde est descendu. Cette fois, nous étions bien encadrés. Sur le quai d’en face, il y avait un Boche planté tous les 5 mètres, armé d’une mitraillette. Après la distribution à chacun d’entre nous, d’un maigre morceau de pain, on nous a dirigé vers un autre train. Décidément, on allait bientôt se retrouver en Russie…

Encore quatre heures interminables et nous sommes arrivés à Marienbourg. Le voyage s’est terminé à pied – environ 5 kilomètres – jusqu’aux baraquements de Willenberg. Nous sommes entrés dans un camp où, sur la première baraque, nous avons pu lire l’inscription : stalag XXB.

Connaissant l’esprit tatillon de nos voisins et ennemis, nos premiers jours furent consacrés à la paperasse. Le soldat Allemand qui tapait nos noms et adresses sur sa machine à écrire, un gros lourdaud de paysan Souabe vraisemblablement, faisait plutôt du phonétique dans la transcription des noms qu’on lui indiquait… Combien ont essayé, sans succès, de faire rectifier un nom propre ou un nom de village mal orthographié… Mais le gars n’aimait pas rayer, ni faire de surcharges… Où avait-il appris notre langue ? Il avait peu d’accent mais buttait, comme le font plus ou moins tous les Allemands, sur la prononciation mal différenciée des « b » avec les « p », des « v » avec les « f » et aussi, occasionnellement, de quelques autres consonnes…

– Che fais fous abbrendre à fous meddre en rang !

On nous a installés ensuite dans des cahutes pompeusement appelées baraquements. Il nous a fallu, dès le début, en construire rapidement d’autres afin de ne pas utiliser trop longtemps celles que l’on nous avait attribuées et qui étaient à moitié enterrées. Il paraît que c’est le mode de construction local ? On a collaboré énergiquement à cette installation car nous étions quand même les premiers concernés par notre futur habitat.

Là où nous étions situés, personne ne parlait d’évasion. Nous étions tellement loin de la France qu’il y aurait eu la Pologne et toute la « grande » Allemagne à traverser et cela en aurait découragé plus d’un.

Le courrier ne fonctionna pas tout de suite, dans un sens ou dans l’autre. Nous ne savions pas nous-même avec précision où nous nous trouvions. Notre famille le savait encore moins et nous n’avions pas le droit de donner les noms des villes et villages environnants.

Les industriels, les forestiers, les agriculteurs eurent tôt fait de s’accaparer la main-d’œuvre quasi illimitée et surtout gratuite que nous représentions. Chaque usine, chaque scierie, chaque chantier naval de construction ou de réparation eut rapidement son kommando.

C’est presque par hasard que nous nous sommes retrouvés logé à Dantzig, René et moi, pour le travail dans cet entrepôt. Nous avions en permanence deux sentinelles sur le dos, pas très dégourdies mais assez nerveuses de se sentir seules au milieu de tous ces prisonniers…

L’énorme stock de conserves, abrité dans ces vastes hangars, était géré par la Wehrmacht. Toutes ces marchandises arrivaient par bateau ou train. La répartition organisée pour les différents kommandos ou pour le camp leur incombait également, que celle-ci soit faite par la route ou le rail.

Il y avait de tout dans cet entrepôt : des légumes, des compotes de fruits, du poisson et jusqu’à de la viande en boîtes, rien que des boîtes, des montagnes de boîtes. Il était assez difficile d’en détourner car elles étaient très grosses (5 kg), résultat : nous consommions sur place. C’était toujours ça de pris. Ce n’est pas que l’on mangeait mal, mais les quantités étaient vraiment insuffisantes, pour des jeunes comme nous.

*
*       *

– René, viens voir ça. Il y a des caisses de chocolat. C’est incroyable ! Ils vont se taper la cloche. C’est vraiment la bonne vie pour eux, car ce n’est sûrement pas pour nous…

Je n’en crois pas mes yeux. À la maison, on ne mange pas du chocolat tous les jours.

– C’est ahurissant, répète René. Tu sais que je n’en ai encore jamais mangé un seul morceau. Je ne sais même pas le goût que cela peut avoir.

– Attends qu’ils ouvrent la caisse pour la répartition, lui dis-je, et on va se servir, crois-moi.

– Faudrait pas que tu partes avant !

– Je ne comprends pas pourquoi on m’a désigné pour travailler dans une ferme. Je ne suis pas cultivateur, je ne connais rien à la culture, je suis typographe.

– Cherche pas de raison, me dit René, ils ont vu sur ta fiche que tes parents ont une ferme et ça leur a suffit…

Ferme d’Arkadiusz Zajac
 (Kommando 283) 

Nous étions une dizaine de prisonniers dans le camion qui nous conduisait dans les fermes. Je devinais que la mienne devait être la plus éloignée du camp puisque tous mes copains étaient déjà descendus.

Au départ, l’Allemand chargé de notre répartition, nous avait fait de sérieuses recommandations sur la façon de nous tenir et sur celle de respecter nos employeurs.

Je savais depuis mon passage à Dantzig qu’il fallait éviter à tout prix de parler à des Allemandes et encore moins d’envisager d’avoir une liaison avec elles car c’était le plus sûr moyen de se retrouver enfermé en citadelle ou encore, plus sévèrement, d’encourir la peine de mort. De telles perspectives refroidissent vite les ardeurs…

On nous avait également précisé, qu’aux premiers jours de notre placement, une surveillance quotidienne nous serait appliquée. Un garde viendrait se renseigner sur notre attitude en général ; au travail et avec la famille en particulier.

Au début de ma captivité, le manque de nouvelles de ma famille fut assez dur à supporter. J’avais déjà écrit quelques lettres, pour les rassurer sur mon état de santé, mais les réponses tardaient à arriver. L’homme de confiance, du camp, nous avait expliqué qu’il ne servait à rien de leur donner trop de détails. Nos conditions de vie ne devaient pas être un sujet d’inquiétude pour nos proches. Leur incertitude, quant à notre sort, était déjà pour eux, assez lourde à porter.

Quand je suis arrivé dans cette ferme, Mme Zajac, la propriétaire, me jugea costaud et c’était certainement tout ce qui comptait pour elle. Elle avait dû se dire que tous les Français étaient cultivateurs donc, ce gars-là allait pouvoir lui donner un sacré coup de main.

La ferme était située dans un hameau pas très éloigné de Christburg. Nous étions à une quarantaine de kilomètres de Willenberg et à une centaine de Dantzig. Mon copain René, lui, était resté à Dantzig, à l’entrepôt, et soignait son indigestion de chocolat…

On était début novembre et, bien que mes connaissances aient été limitées en culture, je voyais bien qu’il aurait fallu labourer plus tôt, mais cela s’était avéré impossible avec un si vieux cheval que ce Strach…

Vie à la ferme jour après jour…

La ferme est une suite de constructions disposées tout autour d’une grande cour. Elle comporte des bâtiments qui ont dû être habités autrefois par les parents ou grands-parents. Un de ces bâtiments m’a été dévolu. Il se compose d’une grande salle, avec une table et deux chaises, un buffet avec de la vaisselle ancienne, un lit, un évier et une cheminée. L’autre pièce est plus petite, probablement une chambre pour enfants.

Il n’y a plus de mari, juste deux enfants : une fille que j’estime avoir entre 16 et 17 ans et son frère qui paraît un peu plus jeune. La patronne, encore belle femme, est âgée d’une trentaine d’années. Assez grande, se tenant bien droit, elle a fière allure. Elle porte en permanence sur sa tête, un foulard noir à pois blancs. Sa robe est sensiblement dans les mêmes tons.

Bien qu’on ne se parle pas, elle semble satisfaite d’avoir des bras supplémentaires pour l’aider à faire son ouvrage. En revanche, les deux jeunes n’ont pas l’air d’apprécier ma venue. Pourquoi ?

Les repas me sont apportés par le fils qui se prénomme Filip. Je ne sais pas trop comment m’y prendre pour m’adresser à lui. Dois-je lui parler en français ou le faire en utilisant les quelques mots d’allemand que j’ai appris depuis ma capture, il y a maintenant six mois. S’ils ne comprennent que l’allemand ça ne va pas être facile… et encore moins facile s’ils ne parlent que le polonais…

– Merci, lui dis-je, lorsque ce premier jour il m’apporte mon premier repas et je complète par un danke.

– Vous, Français ? me demande-t-il.

– Oui, dis-je en secouant la tête.

Notre premier échange se borne là… Bien que nous soyons en Prusse Orientale, ils portent tous des noms polonais. Le brassage de ces populations au cours de l’Histoire a laissé des traces. Peut-être qu’en creusant un peu je vais trouver en eux une âme polonaise… Sont-ils pour ou contre les Allemands ? Ça, il faudra que je le découvre moi-même et en y allant le plus diplomatiquement possible.

Le lendemain matin, je me lève de bonne heure et, ma toilette faite, je m’approche de la cuisine. Filip me fait comprendre de l’attendre là, à la porte. Il revient rapidement tenant un bol de café noir et un morceau de pain puis il m’indique qu’aujourd’hui je dois scier du bois. C’est du moins, ce que je crois comprendre…

Après avoir été boire le café dans ma chambre, je reviens déposer le bol vide sur la marche située devant la porte. Au fond, dans la cuisine, j’aperçois la patronne et sa fille qui déjeunent, elles aussi. Je détourne vivement mon regard et me dirige vers un appentis où j’ai repéré une scie ressemblant à celle qu’il y a chez nous, à la ferme.

Je la dégage et essaye de voir s’il y a une différence de conception avec celle que je connais. Un moteur à essence, une bougie, une courroie d’entraînement et une manivelle pour lancer le moteur. Je retire le bouchon du réservoir pour vérifier s’il y a du carburant quand Filip s’approche de moi en me tendant un bidon.

– Motor ! Benzin ! dit-il.

– Moteur, essence, dis-je à mon tour, en lui souriant.

Mais il ne sourit pas… Je scie le bois toute la matinée en 50 centimètres de long, pour la cheminée et en 33 pour la cuisinière. À midi, après m’être lavé les mains je me présente à la porte de la cuisine pour prendre mon repas, saucisse et chou, que je m’en vais manger dans ma cuisine. Une fois terminé, je vais laver assiette et couverts au robinet de la pompe placée juste à côté du puits. J’en profite pour remplir d’eau fraîche la gourde que j’emporte toujours avec moi et je reviens poser le tout sur la table de ma cuisine.

Comme je me dirige vers la scie, pour continuer mon ouvrage, Filip me fait comprendre qu’il me faut d’abord ranger le tas de bois coupé du matin avant de continuer à en scier d’autre. Il m’indique également de placer à part les plus gros morceaux pour que je les fende ultérieurement avant de les empiler avec les autres.

Anna. C’est le nom de la fille de la maison. Je n’en sais pas plus sur elle car au moment où la patronne l’appelle, un soldat Allemand arrive sur une moto et cela m’empêche d’en apprendre un peu plus.

Je devine que c’est le garde chargé de se renseigner sur mon comportement. Les réponses, faites par ma patronne aux questions de ce contrôleur, ont l’air de le satisfaire car je le vois hocher la tête, favorablement, me semble-t-il. Il grimpe ensuite sur sa moto et repart presque aussitôt. J’en déduis que tout va bien pour moi. D’ailleurs, c’est vrai. On ne m’a pas encore fait une seule réflexion sur le travail que j’accomplis.

Ce qu’on me donne à manger est bon – je m’habitue au chou – et assez copieux. Que demander de plus, à part, évidemment, la fin de la guerre et un retour rapide dans ma famille…

Une fois par semaine, Ilona – j’ai surpris le nom de la patronne quand une voisine est venue lui rendre visite – Ilona donc, et sa fille préparent la pâte à pain. Je constate que dans cette ferme ils ont encore gardé l’habitude de faire leur pain eux-mêmes.

C’est la raison pour laquelle, de nombreuses parcelles sont ensemencées avec du seigle. Elles représentent la quasi totalité de leur culture. Le pain est bon, sauf que c’est du pain de seigle et que ce n’est pas celui que je préfère.

Le four est installé dans un petit bâtiment construit en briques à l’extérieur de la maison. Il faut une bonne quantité de bois pour chauffer la sole et Ilona s’y entend à merveille. Une fois allumé, elle sait à quel moment la température est atteinte. Elle sort alors rapidement toutes les braises en s’aidant d’une grande pelle métallique dont l’extrémité est recourbée, comme celle d’une raclette. Quand la sole est débarrassée de toute cendre, elle saisit alors une grande et large pelle en bois et commence à enfourner la pâte.

Le pain étant au four, c’est encore l’habitude qui lui fait estimer la durée de la cuisson. Au moment qu’elle juge bon, elle ouvre la porte du four et vérifie à l’œil la coloration des miches. Si cela lui convient, elle sort, en s’aidant de sa pelle en bois, la plus petite des boules et cogne, avec son index replié, le dos du pain pour juger de la sonorité. Satisfaite, elle sort alors toutes les autres, parfois une dizaine, qu’elle range sur un banc placé à proximité.

Ce midi, me dis-je, je vais avoir le plaisir de mordre dans du bon pain frais et croustillant, peut-être même sera-t-il encore un peu tiède…

Les journées passent sans faits marquants. L’hiver s’installe et décembre est assez froid mais je suis habitué aux hivers bourguignons qui sont également très rudes.

La relation que j’entretiens avec cette famille est assez bonne. Je suis allé deux fois à Willenberg pour profiter des spectacles théâtraux qui se montent au camp. J’ai eu de la chance, car ceux des kommandos ne sont pas toujours « ramassés » pour aller assister à ces représentations. Ce sont les copains du camp qui montent toutes ces pièces. Ils font cela pour nous distraire mais aussi pour fournir une occupation à un maximum d’entre nous.

Les officiers et sous-officiers Allemands sont invités à venir assister à ces spectacles, ils rient beaucoup. Je me demande s’ils comprennent tout. Les officiers sûrement, car il est de bon ton de savoir le français dans les familles bourgeoises, mais les sous-officiers rient pour faire comme les autres. D’ailleurs, ça se remarque au décalage qui existe dans leurs réactions… Toute la salle rit à ces spectacles. Tous ces comédiens improvisés font ce qu’ils peuvent. L’essentiel, pour eux, est d’essayer de maintenir le moral des camarades devant lesquels ils se produisent. C’est aussi pour cela que leur répertoire se rapproche plus du genre vaudeville que de celui du mélodrame…

L’adjudant désigné comme « homme de confiance » du camp est un gars très bien. Il nous défend du mieux qu’il peut et s’avère être un tampon très efficace entre l’autorité allemande et nous. Il est quasi intouchable mais il doit, malgré tout, se méfier. Il lui faut toujours ruser pour obtenir quelque chose de la part des Allemands. Il doit aussi penser à tous ceux qui sont éparpillés dans les kommandos, souvent situés assez loin, afin qu’ils ne se sentent pas oubliés, ni rejetés… C’est une tâche lourde et ingrate.

Pendant la représentation de cet après-midi, j’ai revu mon ami René, toujours dans ses petits pois… On en profite pour se raconter tout ce que l’on vit, chacun de notre côté, depuis que l’on est séparés. Lui, continue à bien manger, grâce à son emploi aux entrepôts, c’est important ! Dans certaines situations, on ne pense plus qu’à ça. Il a eu des nouvelles de son petit garçon et de sa femme. Ils sont en bonne santé. J’en suis heureux pour lui et je constate que ces bonnes nouvelles l’ont aidé à retrouver le moral. Il est beaucoup plus gai.

Les échanges de courrier se font maintenant presque normalement. Seule la durée du trajet d’une lettre ou d’un colis n’est jamais connue d’avance. On ne demande jamais de denrées périssables. Des bons nous sont distribués pour recevoir des colis. Dommage qu’après la fouille, par les autorités de contrôle, ils nous soient remis dans un état aussi pitoyable… Les boîtes de conserves, parfois les pots de confiture, sont ouverts, et de quelle manière, leur contenu fouillé, écrasé, renversé, mélangé à tout le reste, sans égards.

Moi, avec ce que je mange à la ferme, je n’ai pas besoin de nourriture. En revanche, j’ai demandé à mes parents qu’ils m’expédient un bon chandail, couleur kaki – il ne faut pas trop chercher à ressembler à un civil – car les effets militaires que l’on a depuis le début ne sont pas très chauds et s’avèrent insuffisants sous ce climat. Je n’ai pas osé demander des vêtements plus chauds à ma patronne…

Nous voici la veille de Noël, la mère se prépare avec ses deux enfants pour aller assister à la messe de minuit. Elle est venue me voir, en fin d’après-midi pour me demander si je souhaitais les accompagner. Cela m’a beaucoup surpris. Je me suis senti rougir. Mais après tout, ces gens ne sont pas mes ennemis, je lui ai dit oui.

C’est ainsi que je pars avec la famille, tout en me tenant à distance. À l’église, je me place au fond, près de la porte, au cas où ma présence serait considérée, par certains, comme une provocation. Mais tout se passe bien et je suis heureux de vivre...

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