MARSEILLE VUE PAR LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE

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Dans ce recueil sont rassemblés des textes d'auteurs de langue allemande qui, du XVIIIe siècle à nos jours, ont séjourné dans cette ville méditerranéenne. A n'en pas douter, les Marseillais eux-mêmes seront surpris d'apprendre que tant de grands esprits ont hanté des lieux qui leur sont familiers. Ce livre enrichit considérablement notre connaissance sur les relations ayant existé entre les intellectuels de langue allemande et la France.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
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EAN13 : 9782296424333
Nombre de pages : 200
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MARSEILLE VUE PAR LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE

@ L'Harmattan,

2000

ISBN:

2-7384-9795-0

Heinke WUNDERLICH

MARSEILLE VUE PAR LES ÉCRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Allemagne d'hier et d'aujourd'hui dirigée par Thierry Ferai

L'Histoire de l'Allemagne, bien qu'indissociable de celle de la France et de l'Europe, possède des facettes encore relativement méconnues. Le propos de cette nouvelle collection est d'en rendre compte. Constituée. de volumes réduits et facilement abordables pour un large public, elle est néanmoins le fruit de travaux de chercheurs d'horizons très variés, tant par leur discipline, que leur culture ou leur âge. Derrière ces pages, centrées sur le passé comme sur le présent, le lecteur soucieux de l'avenir trouvera motivation à une salutaire réflexion. Déjà parus Thierry FERAL, Justice et nazisme, 1997. Thierry FERAL, Le national-socialisme. Vocabulaire et chronologie, 1998. Thierry FERAL, Henri BRUNSWIC, Anne HENRY, Médecine et nazisme, 1998. Thierry FERAL, Culture et dégénérescence en Allemagne, 1999. Élise JULIEN, Les rapports franco-allemands à Berlin, 1945-1961, 1999. François LABBÉ, Anarcharsis Cloots. Le Prussien francophile, 1999. Christoph-Martin WIELAND, Les Abdéritains (traduction de Jean . DEMÉLIER), 2000. Herma BOUVIER, Claude GERAUD, Napola. Les écoles d'élites du troisième Reich, 2000. Doris BENSIMON, Adolph DONATH, Parcours d'un intellectuel juif germanophone,2000. Christiane KOHSER-SPOHN, Mouvement étudiant et critique du fascisme en Allemagne dans les années soixante, 2000. Friedrich SPEE VON LANGENFELD, Allemagne 1631 : un confesseur de sorcières parle. Cautio criminalis (traduction et présentation d'Olivier MAUREL),2000. Daniel COHEN, Lettre à une amie allemande, 2000. Pierre MASSET, Les rapports du judaisme et du christianisme. L'étoile de la rédemption de Franz Rosenzweig, 2000.

INTRODUCTION MARSEILLE VUE PAR LES ECRIVAINS DE LANGUE ALLEMANDE

'j e suis convaincu que Marseille est la plus belle ville de France!" confie Arthur Schopenhauer, avec la fougue de ses seize ans, à son journal, en 1804.1 Peut-être cet éloge enflammé du futur philosophe n'aurait-il pas fait l'unanimité des voyageurs d'Europe du Nord qui arrivaient à Marseille après une longue traversée de la France. Les témoignages d'enthousiasme sont légion pourtant: combien de visiteurs, charmés, subjugués, se sentaient transplantés dans un monde élyséen à la vue du paysage méridional et de la grande bleue. On allait même jusqu'à reconstituer une étymologie populaire du nom de Marseille pour prouver que le lieu était très prisé dès l'Antiquité: "Le site de Marseille est si séduisant que les savants peuvent se passer de rechercher une autre raison de l'établissement d'une colonie grecque, sur ce site, en 600 avo J-c. [...] Selon certains étymologistes, le nom de Marseille vient de "Macraç aÎcum", expression qui signifie "accoste, pêcheur" ("aborde au rivage" ou "atterris, pêcheur"). Les autres étymologies étant aussi incertaines, celle-ci a au moins le mérite de nourrir aimablement l'imagination. Aussi voulons-nous bien croire que des pêcheurs grecs, perdus dans la tempête, cherchaient un rivage accueillant, et que parvenus à cette calanque, ils se seraient lancé d'un bord à un autre cet appel: "accoste, pêcheur", donnant ainsi son nom à Marseille. Comment en amarrant leurs bateaux dans ce golfe dont la profondeur se parcourt en une heure, abrité des tempêtes par de hauts rochers, richement paré de végétation méditerranéenne, n'auraient-ils pu se gonfler de joie!"2 S'il est vrai qu'aux XVIIIe et xrxe siècles bon nombre de voyageurs allemands séjournaient quelques jours au moins à Marseille pendant leur visite du midi de la France, Fanny Lewald, femme de lettres berlinoise, n'en déplore pas moins, en arrivant de Rome pendant l'été 1878, que certaines villes soient "admirées et visitées au-delà de leurs

1 2

Arthur Didier Johann p.231

Schopenhauer,Journal Raymond, Gottlob Mercure von Quandt,

de vqyage. Traduction de France,

de J'allemand

et préface

de

Paris, 1989, p.143 Verlag CL. Hirschfeld, Leipzig, 1846,

Beobachtungen und Phantasien über Menschen, Natur und

Kunst myeiner Reise in's mitliigige Frankreich,

10 mérites," que d'autres soient "bien trop peu visitées; et il me semble que Marseille appartient en tout premier lieu à ces dernières.,,3

Marseille, ville si vivante, au paysage méditerranéen, a attiré bien des voyageurs, les motifs de leur visite, leurs espérances, intérêts, leur perception, leurs goûts et tempéraments étaient cependant des plus divers. L'époque du voyage, le moment de la rédaction et publication du récit ainsi que les goûts du futur lecteur, tantôt désireux d'être instruit, tantôt plutôt cherchant la distraction, tous ces éléments jouent un rôle dans la description des lieux. Pour les uns, voyager est "l'école de la vie"; c'est une manière de se cultiver, de connaître le monde et les êtres humains; pour d'autres, particulièrement à la fin du XVIIIe siècle, venant d'Allemagne et de Suisse, l'intérêt scientifique les guide. A cela s'ajoute souvent un intérêt politique qui ne manquera pas de laisser son empreinte sur l'image du pays et de ses populations. On note l'importance accordée au "caractère national" des Provençaux auxquels on attribue une mentalité particulière et le souhait de décrire les différences entre les populations de la haute société et celles des classes inférieures. Ici, comme ailleurs, les préjugés et les connaissances acquises grâce à la lecture, influencent les observations et jugements. Nombreux sont les récits de voyage au XIXe siècle qui font preuve du plaisir qu'éprouvent leurs auteurs à voyager et à se délasser dans le doux climat méditerranéen. Ils ont tout loisir de parfaire leurs connaissances sur les pays et leurs habitants; ils décrivent leurs impressions, donnent aussi des conseils pour enfin les présenter sur le marché littéraire, sous forme de fiction, de lettre ou de journal. De même au XXe siècle, les écrivains de langue allemande sont attirés par cette ville et son paysage méridional. Ils y trouvent de riches sujets pour leurs écrits dans lesquels ils font partager leurs impressions aux lecteurs de journaux et magazines.

3

Fanny

Lewald,

Reisebriefe OtiSDeutschland, Italien und Frankreich (1877, 1878), Verlag 1880, p.369

Otto Janke,

Berlin,

11 Parmi ceux qui visitent la France au XVIIIe et au début du XIXe siècle et qui se rendent à Marseille, nous trouvons quelques érudits guidés par le désir de parfaire leurs connaissances. Ils rendent visite à des institutions, à des collègues de leur spécialité afm de relater ensuite, dans les journaux de leur pays, leurs expériences et contribuer ainsi à la transmission d'informations et au soutien du discours scientifique par delà les frontières. Lors de son voyage en France, en mai 1776, Jeremias Jacob Oberlin, philologue et professeur de philosophie à l'université de Strasbourg, fait une courte visite à Marseille. Ses préférences s'attachent particulièrement à la visite de l'Académie, de l'Observatoire, à diverses collections publiques et privées, ainsi qu'à la rencontre avec des personnalités marseillaises. A son retour, il publie un article dans lequel il décrit une séance à l'Académie au cours de laquelle Monsieur de Villers, homme de science lyonnais, fut reçu à l'Académie en qualité de membre. Ensuite, il relate la visite à la Bastide de Monsieur Pierre-Augustin de Guys, négociant, membre de l'Académie. Par une longue citation en langue française il termine son article en présentant les déclarations de Monsieur de Piston, homme érudit, sur la nature du télescope et des deux quadrants de l'observatoire.4 Oberlin ainsi que d'autres visiteurs avertis sont fort bien préparés à leur voyage. Le professeur attire particulièrement l'attention sur l'ouvrage qui, à l'époque, fait autorité dans le domaine de la géographie et qui depuis la moitié du XVIIIe siècle paraît en de nombreuses éditions; il s'agit du livre Nouvelle descriptionde la Tern de Anton Friedrich Büsching. L'auteur consacre deux pages à Marseille; sa description de la ville marquera à l'avenir les impressions recueillies par les visiteurs qui utiliseront tous le même schéma: tout d'abord, en guise d'introduction, quelques remarques sur la situation de Marseille, ensuite on attire l'attention sur les deux quartiers si différents de.la ville - la vieille ville et la ville neuve. Ces descriptions correspondent à l'idéal de l'urbanisme de l'époque et se retrouvent dans la plupart des témoignages: "La vieille ville est située sur la hauteur, ses rues sont
4 Jeremias Jacob Oberlin, 1776, van Hm Adjunct Buchhandlung, Gôttingen, Antiquarische Reise in das siid/iche Frankreich, im Monat Mai Oberlin in Strasburg. In: August Ludwig Sch/ozer's Briefwechse/ 1776-1782, voLS, pp.362-366

meist historischen und po/itischen [nha/ts, 10 voL, Verlag der Vandenhoekschen

12 étroites et tortueuses, les maisons sont vétustes; par contre les rues de la ville neuve sont larges et droites et munies de belles maisons."s

Il semble indispensable de faire ici une courte remarque quant au répertoire des promenades et visites dans la ville: sur la liste des lieux à voir, il faut ajouter à la vieille et nouvelle ville: le port avec ses quais, les deux forts, le Cours, la Canebière, les Allées de Meilhan, également quelques bâtiments: l'Hôtel de Ville, la Consigne, le Théâtre, la Bourse; quelques églises, particulièrement la Majeur et Saint Victor; la colline de Notre-Dame de la Garde, le Château Borély, ainsi que les innombrables bastides situées tout autour de la ville. De temps à autre, les différents auteurs se limitent à une énumération des endroits à visiter, munis de quelques commentaires toujours semblables. Les lecteurs de l'époque ne manquent pas de critiquer les maigres notes de Büsching; pour eux, de tels commentaires sont insuffisants ou ne correspondent guère à leurs besoins: "Certains sont satisfaits de la liste établie par Büsching ou autres descriptions de la Terre, et pensent avoir atteint leur but en visitant les lieux. Toutefois, sans vouloir mépriser ces connaissances acquises que n'importe quel valet peut énumérer sur ses dix doigts de la main: où reste l'essentiel?,,6 Non seulement le philologue Oberlin, très scrupuleux, cite ses références; aussi d'autres voyageurs n'hésitent pas d'indiquer les œuvres qu'ils ont utilisées comme source d'informations. Ils désignent les citations et même signalent dans le titre de leurs publications que "leurs informations se basent sur les meilleurs rapports et écrits récents.,,7 Dans la préface de son récit de voyage, le théologue suisse Johann Georg Fisch qui vécut quelques années en
5 6 7

Anton Troppau, Anonym

Friedrich

Büsching, Justinian

Groj1e Erdbeschreibung, vol. 8/9: Frankreich, von GünderodeJ,

Tramer,

1785, vol. 8, p.382 (Friedrich Jacob Gedanken iiber RBisen nebst allgemeiner am Mayn, 1781, p.47 in Absicht auf die wie man solche niiti/ich anstel/en kanne, Frankfurt Volkmann,

Anweisung, Johann

Neueste RBisen durch Prankreich vo~g/ich 1787-1788

Naturgeschichte, Oekonomie, Manufakturen

und Werke thr Kunst aus den besten Nachrichten

und neuem Schriften zusammengetragen, 3 vol., Leipzig,

13
qualité de précepteur à Montpellier et qui de là entreprit plusieurs voyages dans les provinces du Midi relate: "J'espère qu'il sera possible de constater dans mes écrits que j'ai tout vu de mes propres yeux et tout pensé par moi-même; par contre, j'ai toujours annoté soigneusement là où j'ai puisé à d'autres sources."s Parmi les écrits le plus souvent cités, nous trouvons évidemment les œuvres françaises courantes: Lu soiréesprovençales, ou Lettres de M. Bérenger,ainsi que Vqyage littérairedeProvencede l'Abbé Papon et Vqyage dans les départementsdu midi de la France de Millin. Toutefois, les règles de provenance des sources ne sont pas toujours respectées par les chroniqueurs. Il se peut qu'un lecteur curieux, se réjouissant de lire un texte nouveau sur Marseille, retrouve dans un livre des détails bien connus et met ainsi en doute l'authenticité du récit. La demande de comptes-rendus et récits concernant le Midi de la France semble, à la fin du XVIne et au début du XIXe siècle, être si considérable, que même une littérature de moindre qualité et moins originale suffit à la satisfaire. Cependant les informations les plus succinctes ne sont pas toujours données d'une manière sèche et concise. Même dans les récits plutôt sobres d'Oberlin, l'on perçoit par endroit déjà, une couleur toute différente: bien que sa visite concerne surtout des intérêts de métier, il ne peut résister, en admirant le panorama depuis les hauteurs de La Vis te, de s'exclamer: "Cet endroit émeut les plus insensibles. [...] Quelle vue divine! Je m'étonne qu'elle ne fusse à ce jour peinte et , .,,9 gravee sur cIDvre.

S 9

Johann GeJ3ner, Oberlin,

Georg

Fisch, Briefe über-die südlichen Provinzen von Frankreich [.J, Orell, Zürich, 1790, p.v Reise in das süd/iche Frankreich, im Monat Mai in: August Ludwig Sch/o'{!r's Briefwechsel der Vandenhoekschen Jacob, Antiquarische Oberlin

FüJ3li und Comp., Jeremias

1776, von Hm Adjunct Buchhandlung, G6ttingen,

in Strasburg,

meist historischen und politischen [nha/ts, 10 vol., Verlag 1776-1782, vo1.S, p.362

14 Le roman de Moritz August von Thümmel, V qyage aux provinces méridionalesde France, appartient à un genre totalement différent. Cette œuvre, en 10 tomes, parut dans les années datant de 1791 à 1805; elle n'a rien de commun avec les publications citées et cependant elle jouit d'une grande notoriété parmi les récits de voyage. Ce roman qui suit la tradition de Laurence Sterne dans son livre Sentimental Journry throughFrance and ItalY et qui fait partie du genre roman comique était très populaire à l'époque; les auteurs romantiques allemands en font l'éloge et le rangent parmi les "classiques". Toute personne qui visite la France méridionale doit avoir lu ce livre, certains récits de l'époque y font allusion. Son auteur, Moritz August von Thümmel, conseiller de la cour de Saxe-Cobourg, occupait un rôle important dans la vie sociale et culturelle à la cour. Ses poèmes, épigrammes et ses épîtres en vers lui fIrent une belle renommée. Au cours des années de 1774 à 1777 Thümmel entreprend, avec son frère et sa belle-sœur, un grand voyage; depuis Amsterdam, où son frère expédie quelques affaires, le voyage se poursuit vers le Sud de la France jusqu'en Italie. C'est à Nîmes et Tours que la famille séjourne le plus longtemps. En janvier 1776, ils visitent Marseille, mais n'y restent que trois jours. C'est pour se distraire ainsi que pour élargir leur horizon que les Thümmel entreprennent ce voyage. Ils vivent de bons moments et font rapidement connaissance avec la société de l'endroit. Au cours de ce voyage dans le Sud, Moritz August von Thümmel rédige un journal qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été publié. Bien des années après son retour à Cobourg, il reprend ses notes et rédige un roman-journal, œuvre écrite dans le style du courant sensible. Le héros du roman, un savant, mène une vie malsaine, il est quelque peu hypocondre, maladie très à la mode au XVIIIe siècle. Il entreprend, sur le conseil de son ami, un voyage pour ainsi retrouver sa santé. C'est pour lui qu'il rédige un journal: UQcurieux mélange en prose et en vers; il s'agit d'informations, d'analyses personnelles emplies d'ironie et de fantaisie, de souvenirs, de récits de voyage, ainsi que d'amples descriptions de scènes de roman et de diverses digressions. Certains critiques qui n'ont pas saisi l'ironie du texte et mal compris le titre du livre, lui reprochent qu'on ne puisse l'utiliser comme guide de voyage. On pourrait sans problème le transférer à

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"Kapland ou Kamtschatka". Il est vrai que ce roman ne présente aucune qualité requise par un guide; cela méconnaîtrait l'intention et le caractère particulier de cette œuvre. Il s'avère difficile d'en citer des extraits. En effet, ce roman vit de par ses détails, de par ses détours, de par ses dispersions. Pour cette anthologie nous avons choisi un petit texte dans lequel Thümmel décrit l'ascension du rocher de Notre-Dame de la Garde. A cet effet, il utilise le guide Vqyage de Chapelleet de Bachaumont. Ce guide "classique", paru en 1656, décrit, en mêlant d'une manière amusante vers et prose: Tout le monde sait que Marseille Est riche, illustre, et sans pareille Pour son terroir et pour son port; Mais il vous faut parler du fort, Qui sans doute est une merveille: C'est Notre-Dame de la Garde, Gouvernement commode et beau, A qui suffit pour toute garde Un Suisse avec sa hallebarde Peint sur la porte du château. Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut élevé que, s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir. [...] Nous grimpâmes plus d'une heure avant que d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps, sans entendre même un chien aboyer sur la tour, Des gens, qui travaillaient là proche Nous dirent: Messieurs, là-dedans On n'entre plus depuis longtemps: Le gouverneur de cette roche, Retournant en cour par le coche, A depuis environ quinze ans Emporté la clef dans sa poche.JO
10 V V'age de Chapelle et de Bachaumont, Librairie pp.440-441 de Firmin-Didot et Cie, Paris, 1878,

16 La description de Thümmel se rapporte à ce texte. C'est avec "le Voyage de Chapelle à la main" que le héros du roman escalade le célèbre rocher.

Parmi les écrivains du courant sensible nous trouvons également Friederike Brun, d'origine germano-danoise. C'est particulièrement dans le domaine lyrique qu'elle s'est fait un nom. Dans le Dictionnaire des écrivainset poètes allemands de 1806 on lit: "C'est la description de scènes de la nature que semble préférer l'auteur; celle-ci s'efforce de décrire en détail les lieux qu'elle a affectionnés particulièrement. Douée d'une imagination vive et douce et de sentiments délicats, ainsi sont les images présentées qui ne manquent certes pas d'enrichir l'esprit et le cœur.,,11 En sa qualité d'auteur et de visiteuse de Marseille, Friederike Brun mérite toute notre attention. En février 1791, elle fait un voyage à Marseille en compagnie de son mari, homme d'affaires danois, de ses enfants et de son ami, l'écrivain Karl Viktor von Bonstetten, en passant par Toulouse, Montpellier et Nîmes. La famille y séjourne douze jours au cours desquels elle fait de nombreuses promenades en ville et aux alentours. Friederike Brun est emplie d'enthousiasme et très sensible aux beautés de la nature. Elle se délecte de l'ambiance: elle regarde la ville depuis le point de vue La Vis te, ou depuis les hauteurs de Notre-Dame de la Garde, ou encore depuis le rocher Aux Arènes, elle admire la mer au coucher du soleil: tout cela lui fait éprouver le désir d'exprimer avec emphase son état d'âme: "C'est ici que j'ai enfin compris l'expression de Homère décrivant une mer pourpre; car jamais je n'ai vu une telle coloration de vagues à la mer Baltique [oo.]. e temps était doux et ensoleillé et L rien ne venait déranger ces beaux moments de délectation.,,12 Le chapitre sur Marseille dans son récit de voyage ne parle nullement de politique, à peine de la Révolution ou de changements. Il est vrai que même des historiens parlent de l'an 1791 comme de "l'année

Il

Lexikon

det/tscher

Dichter

und Prosaisten,

ed. Karl

Heinrich

J ordens,

vo!.l,

Leipzig,

1806, p.235 12 Friederike Brun, Prosaische S chriften, mit Kupfern, Compagnie, Zürich, 1799, p.68

vo!.1, Grell, Füssli und

17 heureuse".13 Friederike Brun décrit l'image d'une période idyllique, détachée de toute réalité: "C'est un plaisir toujours renouvelé que de se promener dans cette cohue, en observant les personnages allant et venant; c'est un plaisir double car le peuple paraît véritablement bien nourri et satisfait. Aussi, rarement les yeux sont-ils blessés par des contrastes d'abondance et de misère.,,14 Friederike Brun refait une visite d'une semaine à Marseille en décembre 1806, en compagnie de ses deux filles et de son ami Karl Viktor von Bonstetten. La visite, cette fois, se fait sous l'impression d'une ville totalement transformée à la suite des événements de la Révolution et du blocus continental. Comme d'autres visiteurs qui viennent à Marseille en ces années, elle déplore le triste état de cette ville qui fut si florissante. Il est fort intéressant de comparer ses descriptions avec celles de Johanna Schopenhauer qui séjourna à Marseille deux années plus tôt. Celle-ci décrit le port en pleine activité sans qu'on y ressente quelque récession qu'elle soit - ceci en février 1804. Par contre, la visite de Friederike Brun en décembre 1806 lui fait découvrir l'entièreté de la misère. Ce sentiment de désolation influence même sa perception de la nature: "à Marseille seulement le ciel est hespérique."15

Heinrich Floris Schopenhauer, homme d'affaires à Hambourg, sa femme Johanna et leurs f1lsArthur entreprennent en 1804 un voyage culturel et de distraction dans le Midi de la France. Pour Heinrich Floris Schopenhauer il est évident que son f1ls suive ses traces et devienne "à la fois un homme d'affaires ainsi qu'un parfait gentilhomme.,,16 A cet effet il expédie le jeune homme pour deux ans (1787-1789) dans une famille amie, au Havre. Bien que le f1ls éprouve
13 14

Edouard Friederike

Baratier, Zürich, Brun,

Histoire de Marseille, Privé, Toulouse, voU, 1799, p.69

1973, p.272 Grell, Füssli und und von

Brun, Prosaisehe Sehriften, mit Kupfern,

Compagnie, 15 Friederike

Reise von Getif in das süd/iehe Prankreieh IInd naeh Italien, Schwan

Gotzische Buchhandlung, Mannheim und Heidelberg, 1816, p.49 16 Arthur Schopenhauer, Reisetagebüeher ails den Jahren 1803-1804, ed. Charlotte Gwinner, Leipzig 1923, p.8

18 une forte inclination pour la carrière de savant, le père insiste pour qu'il suive ses projets et n'hésite pas à utiliser une ruse pour arriver à ses fins. Dans son curriculum rédigé en 1809, Arthur Schopenhauer dit: "Mon père savait parfaitement que j'étais très curieux de voir le monde et que j'avais la nostalgie de revoir mes chers amis au Havre. C'est pourquoi il m'annonça qu'il avait l'intention d'entreprendre, au printemps prochain, un long voyage d'agréments avec sa femme et de visiter une grande partie de l'Europe, qu'il m'était possible de les accompagner et ainsi d'avoir l'occasion de revoir Le Havre. Il me fallait simplement promettre qu'au retour je me consacrerais entièrement au métier des affaires. Si toutefois je persistais dans l'idée de poursuivre la carrière de savant, il me faudrait, en ce cas, rester à Hambourg pour y apprendre le latin. A moi de choisir! Ce cœur, encore si jeune, ne put résister à la tentation.,,'7 C'est en mai 1803 que le grand voyage à travers l'Europe débute; en avril 1804 la famille séjourne deux semaines à Marseille. Les parents obligent leur ftls à tenir un journal.'8 De même, la mère, Johanna Schopenhauer, qui suivra une carrière d'écrivain après la mort de son mari, consigne ses impressions de voyage. C'est plus tard qu'elle remanie ses écrits et les fait publier. Nous possédons ainsi, fort heureusement, et pouvons comparer, deux documents sur le séjour marseillais de la famille Schopenhauer: les notes du jeune futur philosophe, alors âgé de seize ans, et celles hautement stylisées de la mère, écrivain, âgée de 51 ans au moment de la publication de son livre en 1817. Après la mort de son mari, Johanna Schopenhauer, ainsi que sa fille Adèle, s'installent à Weimar en 1806, afin de vivre dans un milieu intéressant et stimulant et de pouvoir ainsi se vouer à la littérature. Elle y tient salon que fréquente la société cultivée de Weimar et où Goethe lui-même lui fait l'honneur de le visiter maintes fois. Ses souvenirs Vqyage à travers le Midi de la France font partie de ses premières publications. Plus tard, ses romans, récits et nouvelles seront un grand succès. Ce fut pour elle une source de revenus non

17

Arthur

Schopenhauer,]ournol

de vV'0ge. Traduction

de l'allemand

et préface

de

Didier Raymond, Mercure de France, 18 Le journal ne fut publié qu'en 1923

Paris, 1989, p.l0

19 négligeables après que sa banque fit faillite et qu'elle perdit ainsi une grosse partie de sa fortune.

Les hommes d'affaires Brun et Schopenhauer ont, bien entendu, rendu visite à des partenaires à Marseille, bien que le but de leur voyage ne fusse pas particulièrement celui des affaires. Vers la fin du XVIIIe siècle Marseille compte un assez grand nombre de négociants allemands. Certaines de ces familles s'y trouvent depuis plusieurs années; elles appartiennent à la bonne société de Marseille et figurent au "gotha du négoce marseillais".19 Les Schopenhauer font partie d'un cercle restreint, amical, intelligent. La famille Brun est maintes fois invitée chez une famille de commerçants riche et cotée, les R...d.20Lots de leur séjour, Monsieur et Madame Hornbostel prennent soin d'eux très amicalement. Le négociant Hornbostel est consul du Danemark à Marseille; lors de leur deuxième séjour en 1806, il n'est plus en vie. Ils rendent visite au Capitaine Schioning, un danois, sur son bateau "Caroline Tugendreich", bateau qui appartient à la Compagnie royale des Indes occidentales dont Brun est le directeur. Tous les récits de voyage commentent le fait que les compatriotes établis à Marseille s'occupent très amicalement des visiteurs allemands. Par exemple, l'homme de science Gotthilf Heinrich Schubert et sa femme sont les hôtes de la famille Sieveking de Hambourg; c'est là qu'ils rencontrent Monsieur Negges d'Augsbourg; celui-ci leur indique l'adresse d'une pension, avec table d'hôtes, pas trop chère. Les Allemands ont une prédilection pour divers hôtels et auberges. Ainsi, en 1843, l'historien d'art Johann Gottlob von Quandt loge à l'Hôtel de l'Orient qui lui est "recommandé comme étant le refuge des Allemands. Les serveurs sont tous allemands; ordre et netteté règnent dans cette maison.,,21

19

Pierre

Echinard

/

Emile

Temime,

La préhistoire de la migratiM (1482-183fJ),

Aix-en-

20
21

Provence, Johann

1989, (Migrance. Histoire des migrations à Marseille, t. 1), p.79

Rabaud? Rigaud? Voir Echinard
Gottlob von Quandt,

/ Temime, op.cit.
Leipzig, 1846,

Beobochtllngen IInd Phontosien über Menschen, Natllr und

KIInst auf einer Reise in's mittiigige Prankreich, Verlag c.L. Hirschfeld, pp.225-226

20 Le philologue Christian August Fischer de Leipzig entreprend de longs voyages à travers l'Europe; en décembre 1803 et janvier 1804, en route pour Hyères, il séjourne à Marseille. Lui aussi parle de "l'hospitalité allemande et suisse." Fischer rédige ses divers récits de voyage non seulement sur base de ses expériences personnelles, mais aussi en tenant compte des manuels existants, particulièrement quand il s'agit des thèmes climat, industrie et commerce et des "caractères et coutumes des Provençaux": 'CV ous me demandez de décrire le caractère des Provençaux, vous désirez. des détails sur leurs coutumes? Voici donc le résultat de mes observations; voici ce que je suis à même de vous montrer suite à mes recherches.,,22 Les deux lettres au cours desquelles il décrit ce peuple méridional sont composées de 25 pages. Toutefois, les résultats de ses observations et recherches sont rapidement résumés puisqu'ils correspondent aux clichés existants, tant négatifs que positifs: les Provençaux sont grossiers et rudes, cependant sans dissimulation ni tromperie, ils sont vifs, colériques, tout en étant emplis de bonhomie et d'indulgence; exubérants et versatiles et à la fois braves et travailleurs. Leurs femmes sont belles, mais se laissent facilement séduire. Ces stéréotypes décrits par Fischer correspondent d'une part aux traits de caractère attribués en général à la société française de l'époque (tel par exemple au sens positif: la gaieté, au négatif: l'insouciance); d'autre part aux traits considérés comme typiques pour les habitants du Sud (au sens positif: la passion, au négatif: l'irascibilité et l'emportement). Fischer se consacre également à l'étude de la société marseillaise en y étudiant la physionomie de ses membres. Il y découvre des distinctions sociologiques, distinctions faites aussi par d'autres écrivains: "En débutant par la description des classes inférieures, nous constatons, tout d'abord, que les hommes se distinguent par leur forte stature assez trapue, de par une chevelure hirsute, de par des traits forts exprimant la passion, mais aussi de par leurs yeux où se reflète une étincelle sauvage.,,23 L'étrangeté des "classes inférieures" est donc bien ressentie par les voyageurs de la "classe
22 Christian August Fischer, Reise noch Hyeres, im Winter 1803-1804,]ohann Friedrich Friedrich

Hartknoch, Leipzig, 1806, pp.135-136 23 Christian August Fischer, Reise noch Hyeres, im Winter 1803-1804,]ohann Hartknoch, Leipzig, 1806, p.137

21 bourgeoise". Les descriptions prennent parfois des formes absolument grotesques. Tel celles de Johanna Schopenhauer qui décrit les habitants de la vieille ville de la manière suivante: "Ce curieux peuple évité par tous les autres habitants de Marseille à cause de sa nature sauvage, qui conduit souvent au brigandage et au crime, vit isolé et ne se réclame d'aucun désir de communauté avec ses voisins [...]. Certains vivent la majeure partie de l'année dans des cavernes ou crevasses dans les rochers qui longent une partie du port. C'est de là qu'ils pêchent. A Marseille, on raconte que ces gens seraient des descendants des premiers habitants de la région, des phocéens qui, il Y a bien des siècles, s'y établirent sous forme d'une colonie. Comme cette population n'épousait que les filles de leur clan, elle garda à travers les âges l'empreinte de son origine.,,24 D'autre part, l'écrivain autrichien de l'époque pré-révolutionnaire de 1848, Moritz Hartmann, montre à ce sujet une attitude bien agréable et sans préjugés en s'abstenant de faire de telles généralisations. A la fin de son séjour à Marseille en 1851 il déclare: "Les Marseillais ne sont pas plus bizarres que les autres Français, ils sont différents".25

Il n'est guère étonnant que les événements politiques qui dominent l'époque en France et en Allemagne, aient une certaine influence, d'une part sur le comportement des voyageurs et leur vue des choses, d'autre part sur la teneur et le style de leurs écrits. Nous avons déjà pu constater que les effets de la Révolution française et du blocus continental sont mentionnés dans certains textes ou, par contre, ignorés comme dans les récits du premier voyage de Friederike Brun. En automne 1791, à peu près à la même époque que Friederike Brun, un jeune homme de Brunswick séjourne à Marseille. Venant de Strasbourg il s'arrête à Uzès où il est reçu dans la famille de son oncle, un orfèvre. Suivant ses propres paroles, il est venu en France pour se faire une idée personnelle des suites de la Révolution
24 Johanna Schopenhauer, Reise von Paris durch das süd/iche Prnnkreich bis Chamo1l1!J.

Nach

der zweyten

verbesserten

und vermehrten

Auflage,

voJ.2, KaulfuB

und

Krammer, Wien, 1825, pA6 25 Moritz Hartmann, Tagebuch aus Languedoc Nnd Provence, in: Moritz Gesamme/te Werke, voJ.3, Cotta, Stuttgart, 1873, p.205

Hartmann,

22 française et afin de "constater de ses propres yeux les effets que la liberté des Français a engendrés".26 C'est ainsi qu'il entreprend, depuis Uzès, plusieurs excursions et voyages. A l'époque des vendanges, il va à Marseille, en passant par Aix, ensuite à Toulon et poursuit son voyage tout le long de la côte. Ce grand admirateur de la Révolution est quelque peu déçu par les observations qu'il fait lors de son périple, surtout sur l'essor de la violence qu'il vit. A Marseille, sur la place de l'Hôtel de ville, il est témoin de la condamnation à mort pour meurtre de treize personnes. L'exécution publique a lieu immédiatement après la prononciation de la sentence. Le lieux de supplice se trouve à une distance d'une demi-heure de la ville. On constate, toutefois, que l'indignation du jeune homme sur le fait que treize personnes soient décapitées est relativement faible: il "se promène" en direction du lieu d'exécution, "d'une part pour voir le comportement des Français raffinés devant un si atroce spectacle, d'autre part pour découvrir les environs de Marseille que je n'avais que peu vus dans l'obscurité de la veille".27 Ensuite il décrit dans les moindres détails l'exécution. Le jour précédent, lors de son excursion d'Aix à Marseille, il s'était arrêté dans une auberge près de la ville portuaire. Le nouveau patron avait invité les gens du pays, ainsi que les clients de l'auberge à pendre la crémaillère. Grâce au bon vin, les bouches des invités se délient et permettent ainsi à l'étranger de bien observer et d'entendre "la voix du peuple". Il constate, très étonné: "C'est peine à croire qu'une nation entière puisse à ce point changer sa manière de voir; ce peuple dont même les plus humbles jadis, n'avaient jamais avalé une gorgée de vin sans crier ''Vive le roi!" voilà que maintenant, en état d'ivresse, où personne n'éprouve crainte ou complaisance vis à vis de son voisin, ils ne tolèrent rien de ce qui se rapporte à la royauté qu'ils menacent même d'anéantissement.,,28
26 Anonym, Reise durch den groj1ten und wichtigstm Theil Frankreichs im dtitten und vierlen in Deutsch/and geschtieben, vo/.1, Helmstedt,
Theil Frankreichs im dtitten vo/.1, und vierlen Helmstedt,

Jahr der Revolution in Btiifen an einen Fmmd 1796, p.1
27 Anonym, Jahr 1796, 28 der Revolution p.216 in Btiifen an einen Freund

Reise durch den groj1ten und wichtigsten

in Deutschland

geschtieben,

Anonym,

Reise durch den groj1ten und wichtigsten in Btiifen an einen Freund

Theil Frankreichs

im dtitten vo\.1,

und vierlen Helmstedt,

Jahr

der Revolution

in Deutschland

geschrieben,

1796, p.208

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