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Mateka, le temps des ombres

De
193 pages
En 1964, la rébellion populaire, partie du Kwilu l'année précédente, s'étend progressivement au sud-est et au nord du Congo. Le 5 août, les simbas s'emparent de Stanleyville (aujourd'hui Kisangani). Ils l'occuperont pendant quatre mois, la coupant du monde et prenant à la fin la population belge en otage. Le 24 novembre, une intervention militaire menée par la Belgique et soutenue par les Etats-Unis libérera les otages. Ecrit comme un journal sans date, ce récit-document raconte la terreur simba vue par neuf Blancs confrontés à la violence et à l'absurde.
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Collection

Congo-Zaïre - Histoire et Société
dirigée par Benoît VERHAEGEN

MAIEKA, IE IEMPS DES OMBRES
Dérivant sans doute du portugais «manteiga» (beurre ou graisse), le tenne mateka signifie en swahili victime, burin, proie, prisonnier ou otage. Les simbas l'utilisaient pour désigner les condamnés à mort.

ICONOGRAPHIE Couverture 1 : Christophe Gbenye, Président de la République populaire du Congo et le général Olenga devant le Monument Lumumba à Stanleyville, été 1964. Photo d'auteur inconnu, recueillie à Stanleyville par l'adjudant Henrard, de la colonne
Ommegang. Aimablement transmise par J ean- Pierre Sonck.

Couverture 4: Frans événements de 1964.

Quinteyn

quelque

temps

avant les

Mateka, le temps des ombres a paru en version néerlandaise en 1974 sous le titre AIs er geen hoop meer is - Stanleystad '64 (Editions Christian De Backer, Gand). Le présent texte n'est cependant pas une traduction de la version néerlandaise, mais bien une mouture française écrite antérieurement. @ Copyright L'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-5687-5 EAN : 978-2747-556-873

Frans QUINTEYN

Ma tek a le temps des ombres
1964 : Stanleyville sous la terreur simba
Do cument-fiction

Avant-propos de Benoît VERHAEGEN Préface dejean-Pierre ORBAN

Editions L'Harmattan 5 - 7, rue de L'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANS

QUINIEYN

Frans Quinteyn est né en 1925 en Belgique, à Aalst (Alost). Après des études à l'Athénée (école secondaire laïque) d'Alost, il étudie à l'Université de Gand où il obtient, en 1948, le diplôme de Licencié en Sciences Economiques. Début 1949, il entre au service de la Banque du Congo Belge. Après un stage à Bruxelles, il est envoyé à Elisabethville où il travaillera pendant trois ans. Il passera son second « terme », également de trois ans, à Kindu, comme gérant de la succursale locale de la Banque.. Par la suite, il aura des affectations à Luluabourg (aujourd'hui Kananga), Coquilhatville (Mbandaka), Léopoldville (Kinshasa), Bunia et Stanleyville (Kisangani).. C'est dans cette dernière ville qu'il vit l'occupation des simbas fin 1964. Une expérience qu'il relatera, en 1974, dans un récit publié en néerlandais sous le titre de AIs ergeen hoopmeeris - Stanleystad '64 (<< Quand il n'y a plus d'espoir - Stanleyville 64 ») paru aux Editions Christian De Backer à Gand, et publié ci-après dans sa première mouture écrite en français. Ne voyant plus d'avenir au Congo, il entre en 1965 au service, en Belgique, de la Banque de Paris et des Pays-Bas. Il débutera comme directeur de la succmsale de Gand pour devenir plus tard Directeur Régional pour les Provinces de Flandre Occidentale et Orientale. En 1970, il devient membre du Rotary International. En 1977, il crée un nouveau Club qui portera le nom de Rotary Club Gent-Noord. A l'occasion du dixième anniversaire de ce club, il publie, au profit de ses œuvres sociales, un deuxième livre intitulé Ontworteld(<< éraciné ») sur ses débuts au Congo. D En 1990, à 65 ans, il prend sa retraite et accepte, en 1991 et 1992, la charge de Gouvernem du Rotary, District 1620. JEAN-PIERRE ORBAN Philosophe et journaliste de formation, Jean-Pierre Orban est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont un roman, Les roissauvages, et un recueil de nouvelles, Chroniquedesfins, aux Ed. B. Gilson (Bruxelles). TI est aussi adaptateur de théâtre et traducteur, notamment du Soliloque du roi UopoJd, de Mark Twain, une satire sur le Congo de Léopold II (réédition en 2004 aux Ed. L'Harmattan) .

Avant-propos

Le témoignage de Frans Quinteyn dont l'authenticité ne peut être mise en doute est le complément indispensable aux ouvrages sur les Ribellions au Congo. Fondés sur des témoignages d'Européens, il ne contredit pas les récits des témoins congolais utilisés dans Ribellions au Congo.Il montre que la violence des simbas s'est exercée sur les deux parties de la population, même si c'est de manière inégale et différée dans le temps. Les simbas s'en sont pris dès leur arrivée à Stanleyville début août 1964 aux notables congolais et ont exécuté ceux qu'ils soupçonnaient d'affinité avec les autorités de Léopoldville, entre autres les détenteurs du pouvoir administratif ou politique. Les violences à l'égard des Européens, telles que les décrit Frans Quinteyn, sont à la fois l'expression d'une vengeance contre la domination du colonisateur et une compensation des humiliations subies pendant la dépendance coloniale.1 Elles sont également l'affirmation d'un nouveau pouvoir. A défaut d'un Etat exerçant ce nouveau pouvoir à travers un appareil organisé, les violences ont exprimé la supériorité populaire tant à l'égard du colonisateur européen que de la nouvelle classe dirigeante congolaise. Les violences généralisées contre les Européens ne débutèrent de manière systématique qu'après les premières indications d'une résistance contre les simbas, c'est-à-dire à partir du 15 août 1964. La rébellion fut arrêtée dans son expansion au courant de septembre par l'action conjuguée des
1 Les violences des simbas contre les Européens en 1964 ne doivent pas être confondues avec celles de juillet 1960 qui étaient le fait des mutineries des militaires congolais de la Force publique. A cette époque la population civile européenne de Stanleyville fut épargnée sauf exception. I

forces de l'Année nationale congolaise, de l'assistance militaire belge, des populations locales hostiles aux simbas et de l'aviation américaine. Cette résistance, qui au début ne concernait que l'Est du Kivu et le Katanga, fut dénoncée par la radio des rebelles. Elle exacerba les ressentiments des simbas et généralisa les violences exercées contre les Européens. Les luttes politiques pour l'indépendance avaient été conduites par la minorité d'« évolués» - pour reprendre un terme colonial. Les masses populaires avaient soutenu le mouvement mais elles n'en avaient retiré aucun bénéfice. Au contraire leur situation matérielle se détériora. Leur déception se retourna contre la minorité blanche dont les conditions de vie avaient largement échappé à la dégradation générale, ce qui attisait les convoitises. L'ouvrage de Quinteyn a sa place dans la collection « Congo-Histoire et société» pour plusieurs raisons. Sans vouloir faire œuvre d'historien, il donne à l'histoire un témoignage dans lequel le vécu et l'événementiel débouchent sur une description saisissante des sentiments et des réactions des témoins et des victimes de la violence. Il fournit ainsi à l'histoire immédiate des éléments importants pour analyser la violence actuelle en Afrique dans ses aspects irrationnels et parfois suicidaires. L'écriture de l'histoire ne peut se limiter aux sources orales et aux seuls témoignages des personnes qui ont vécu les événements, mais ces sources d'information vivantes, lorsqu'elles sont de la qualité du récit de Frans Quinteyn, sont indispensables pour comprendre les comportements et les sentiments des acteurs et ont leur place dans l'histoire immédiate. Benoît Verhaegen

II

Préface Voies de fait et voies de la fiction: le double retour du refoulé

Par la folie qui l'interrompt, une œuvre ouvre un vide, un temps de silence, une question sans réponse, elleprovoque un déchirement sans réconciliation où le monde est bien contraint de s'interroger. Michel Foucault, Histoire de la folie

Occupé à rechercher, à mes propres fins, des témoignages de survivants - au sens où ils ne seraient pas morts à l'époque, mais surtout, où ils seraient toujours en vie aujourd'hui - de la prise d'otages à Stanleyville2, en 1964, par les rebelles simbas, j'ai rencontré Frans Quinteyn. Il avait publié un ouvrage sur son expérience, en néerlandais, sous le titre de AIs ergeen hoop meer il, chez un petit éditeur flamand plutôt habitué, jusquelà, des publications scientifiques. Le livre avait connu à l'époque, en 1974, dix ans après les événements, un succès certain. L'auteur était apparu dans les médias, avait été invité à prononcer des conférences. L'ouvrage était épuisé, il n'en restait plus qu'un exemplaire à la Bibliothèque Royale de Belgique à Bruxelles, dans le fonds de dépôt légal. Je tenais à entendre l'auteur parler de vive voix de ce qu'il avait vécu. Au cours de l'interview dans sa maison près de Gand, en Belgique, à une question concernant le livre, Frans
2 Aujourd'hui Kisangani, en République démocratique du Congo. 3 « Quand il n'y a plus d'espoir )}. III

Quinteyn, néerlandophone mais parfait bilingue, répondit qu'au départ, il l'avait écrit entièrement en français, puis incertain de sa fonnulation, était revenu à sa langue maternelle et l'avait réécrit en néerlandais. Il ne se souvenait pas de ce qu'était devenu le manuscrit original et n'avait pas touché à sa documentation depuis la sortie du livre, près de trente ans plus tôt. Par la suite, exhibant une pile de magazines, extraits de journaux, photos, souvenirs de la rébellion simba, il eut la surprise d'y découvrir son manuscrit original et comme s'il se désintéressait désonnais de son sort, me le laissa. Je le lus. Panni tous les témoignages - manuscrits, ouvrages publiés ou textes édités à compte d'auteur - qu'il m'avait été donné de consulter, venus de vétérans de la colonie habituellement nostalgiques d'un passé idéalisé, gâché à leurs yeux par la politique métropolitaine et l'ingratitude africaine, le document de Frans Quinteyn dénotait. Pas de nostalgie, honnis une touche ou deux dans un tableau sombre, peint au couteau, à la lame d'une souffrance venue des tripes, d'une désespérance vécue sans lyrisme, dans un affrontement mot à mot, phrase hachée après phrase ramassée, souvent sans verbe comme si le mouvement, l'échappée leur avaient désormais été interdits. Pas d'Eden d'où les personnages auraient été chassés, mais un enfer, tel un tunnel bouché, où ils auraient été poussés pour faire la découverte de l'absurde. En contact avec Benoît Verhaegen, historiensociologue des mouvements politiques et sociaux du CongoZaïre, dont les deux tomes de Ribellions au Congo4constituent, en attendant le troisièmes, le socle de toute recherche sur la tentative de révolution populaire au Congo dans les années soixante, je lui ai transmis une copie du manuscrit de Frans Quinteyn. Aussitôt intéressé, davantage même interpellé par ce texte, il a souhaité que nous cherchions à le publier en français. Puis, s'engageant en quelque sorte plus loin encore, il a voulu, en accord avec Monique Chajmowiez, éditrice aux
4

CRISP, Bruxelles, IRES et INEP, Kinshasa, 1966 et 1969. 5 Annoncé dans la postface du tome II, il porte précisément présence simba à Stanleyville et en Province Orientale. IV

sur la

éditions L'Hannattan, l'intégrer à la collection «Congo, Histoire et Société» qu'il y dirige. Le prendre, d'une certaine manière, sous son égide.

L'impasse

de Stanleyville Que raconte Mateka, le temps des ombres?

En août 1963, après un long séjour à l'étranger, Pierre Mulele, ancien ministre6 du gouvernement central de Patrice Lumumba Guillet-septembre 1960) et du gouvernement sécessionniste fonné par Antoine Gizenga à Stanleyville (octobre 60 - août 61), rentre au Kwilu, province du sud-est du Congo dont il a été le député, et y organise le maquis selon des méthodes et une idéologie inspirées de la révolution chinoise7 et des guérilla en œuvre dans d'autres pays du tiersmonde. En 1964, la rébellion, avec à sa tête des hommes tels que Gaston Soumialot et Nicolas Olenga, s'étend progressivement au sud-est et remonte vers le nord. En juin, les rebelles, qu'on ne peut plus considérer comme mulelistes au sens propre bien qu'ils continuent à invoquer le nom de Pierre Mulele et à utiliser ses acquis, se transfonnent en simba, lions. Le 5 août, ceux-ci s'emparent de la ville de Stanleyville, où vit une importante population non congolaise, composée, pour beaucoup, de Belges, et y instaurent la République populaire du Congo, avec Christophe Gbenye pour président. L'occupation de la ville, coupée du reste du monde, durera près de quatre mois et sera, du fait de la présence des étrangers maintenus sous la coupe simba, de l'internement de nombre d'entre eux et du rassemblement massif d'otages à l'Hôtel des Chutes d'abord, à la Résidence Victoria ensuite, la
6 De l'Education nationale. 7 B. Verhaegen, Op. cit.,Torne 1. v

source de tensions internationales grandissantes. Elle s'achèvera le 24 novembre par l'intervention de troupes parachutistes belges soutenues, au niveau logistique et stratégique, par les forces américaines. Honnis une rémanence diffuse et réduite dans le nord et l'est du pays, l'opération aéroportée marquera la fin de la rébellion. Un an plus tard, le général Mobutu prenait le pouvoir et le garderait sur le pays unifié pendant plus de trente ans avant d'être renversé par un homme issu des maquis de l'Est, Laurent Kabila. Peu d'ouvrages ont pris pour sujet l'occupation de Stanleyville par les simbas et la libération des otages étrangers. Au niveau militaire, on notera deux études militaires américaines sur l'intervention aéroportée (Dragon Rouge, The Rescue of Hostages in the Congode Fred. E. WagonerS et Dragon Operations: Hostage Rescues in the Congo, 1964-1965 du Major Thomas P. Odon~ ainsi que L'Ommegang, odyssée reconquête et de Stanlryville 196410écrit par le colonel Vandewalle qui mena les troupes terrestres congolaises arrivées à Stanleyville quelques heures après les parachutistes belges. Compte-rendu indirect et journalistique, 111 Days in Stanlryville11,de David Reed, porte principalement sur la situation des otages américains. Enfin et surtout, Dans Stanlryvillel2,le témoignage de Patrick Nothomb, consul général de Belgique à Stanleyville au moment des faits, décrit de façon circonstanciée les rapports entre les autorités simbas, le corps diplomatique et le gouvernement belge, ainsi que le sort au jour le jour des nombreux Belges rassemblés sous sa protection13.
8 National Defense University, Washington DC, 1980. 9 Levenworth Papers, no 14, Combat Studies Institute, U.S. Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth, Kansas, 1988. 10Edité par lui-même et diffusé par Le Livre Africain, Bruxelles, 1970. 11Collins, Londres, 1966. 12Ed. Duculot, Paris-Louvain-la-Neuve, 1993. 13 TI existe aussi quelques inédits, non accessibles au public. Ainsi les journaux de James Erdmann, qui dirigea l'opération aéroportée du côté américain., du colonel Laurent, qui la mena du côté belge, ou de Michael Hoyt et David Grinwis, qui composaient le consulat des Etats-Unis à Stanleyville.

VI

Le récit de Frans Quinteyn croise à plusieurs moments celui de Patrick Nothomb (surtout lors de l'épisode dramatique de l'Hôtel des Chutes) mais s'attache davantage aux Européens et autres étrangers dispersés dans la ville, qui cherchèrent par leurs propres moyens à échapper aux agissements simbas, à s'en protéger ou à composer avec les rebelles. Hormis une rencontre personnelle avec le général Olenga, il ne se focalise pas sur les relations directes avec les responsables rebelles, mais les voit de l'extérieur ou du dessous. Il décrit surtout les rapports avec les soldats simbas, avec les Congolais de la ville, avec les autres étrangers, Grecs, Italiens, Indiens: la vie quotidienne, banale pourrait-on dire, de citoyens ordinaires face à des militants ordinaires, le seul élément extraordinaire étant la terreur qui fonde leurs relations. Et c'est cela qui fait la valeur du récit de Frans Quinteyn. Dans un premier temps, dans les limites d'une ville devenue une impasse tant pour les occupants que pour les occupés, la confrontation humaine Gusqu'à ses plus extrêmes manifestations, jusqu'aux limites de l'inhumain) de deux adversaires réduits à s'observer et à se haïr, l'un martyrisant l'autre, le deuxième subissant la loi du premier et nourrissant lentement une profonde rancœur à son égard. Dans un deuxième temps, dix ans après les faits, la reprise de cet affrontement et sa transposition au sein de la fiction.. Et à l'intérieur de ces deux espaces clos (la ville et la fiction) et de ces temps différents (1964 et 1974), l'expression -l'ex-pulsion - d'émotions restées chacune longtemps sous le boisseau: chez le simba un ressentiment contre l'ancien colonisateur, chez le Blanc un désir de revanche contre celui qu'il a toujours déconsidéré et l'a soudain soumis à la peur de la mort. C'est cette rencontre de deux irrationnels dans le cadre structuré (même s'il peut paraître chaotique du côté simba) de la rébellion d'une part et de l'écriture fictionnelle d'autre part, qui est en jeu dans le texte de Frans Quinteyn..

VII

Un double retour du refoulé14 décalé dans le temps, mais bien réel et parallèle. C'est aussi la prise en compte de ce double refoulé qui fonde la légirimité de la publication, quarante ans après les faits, trente ans après l'écriture du témoignage. Tout autant que l'intérêt (et le courage intellectuel) de la décision de Benoît Verhaegen d'intégrer le livre de Frans Quinteyn dans sa collection, alors que tout - à commencer par sa fonne et son point de vue, une fiction écrite par une victime l'opposait a priori aux choix épistémologiques et aux supposés idéologiques de ses propres études.

Voies defait:
l'iTTUPtion

de l'irrationnel

dans le champ de bataille

Il est évident en effet que le travail de Benoît Verhaegen dans les deux tomes de Ribellions au Congo est traversé par la volonté de faire apparaître les lignes de raison d'un mouvement politico-social qui avait, aux yeux de beaucoup, des allures rédhibitoires anarchiques, sinon fantaisistes15. De faire de ces insurrections post-coloniales16 des objets identifiables, scientifiquement modélisés, contre un discours de surface les mêlant toutes, n'y voyant et ne voulant
freudienne, désigne la réapparition dans la sphère du conscient mais de façon déformée - à travers des processus de déplacement ou de substitution - d'éléments précédemment refoulés dans l'inconscient. 15 On notera, au passage, la tendance si courante, dans le discours européen, à ne s'attacher qu'à cette façade baroque et aux aspects burlesques des situations et des protagonistes africains. Au point de finir par utiliser soi-même un langage du même registre. Ainsi, on signalera, à titre symbolique, que le nom d'Ommcgang choisi par le colonel Vandewalle pour les colonnes militaires qui menèrent la campagne de reconquête est celui d'une célèbre procession folklorique bruxelloise. 16Le pluriel se justifie en ce que Benoît Verhaegen distingue les différentes rébellions, celles du Kwilu, d'Uvira-Fuzi, du Nord-Katanga et du Maniema, en analysant leurs similitudes et leurs différences. VIII 14 L'expression,

y voir qu'un désordre sauvage, celui d'une population revenue à ses anciens démons, affranchie de ses tuteurs donc privée de
ses garde-jOus.

Mais, dans cette prise de position anti-obscurantiste, peut-être Benoît Verhaegen - à l'instar de beaucoup d'autres a-t-il cherché à éviter tout ce qui était de l'ordre de l'obscur ou, au moins, le connotait: la violence au cœur (caché) des rapports des Congolais entre eux, mais aussi en direction du Blanc, le rapport bourreau-victime dédoublant la dialectique maître-esclave (l'ancien « bourreau », le colonisateur, devenant à son tour« victime» et se rêvant à nouveau« bourreau »). N on que - pour poursuivre avec l'œuvre de Benoît Verhaegen prise ici pour son exemplarité - celui-ci ait omis d'évoquer les actes de violence des simbas à l'égard des civils congolais ou européens17 ou même camouflé la brutalité ou le raffinement des sévices - exécutions, viols, coercitions sexuelles allant jusqu'à l'obligation faite à des civils de pratiquer l'inceste - infligés par les rebelles. Mais cette violence, dont Benoît Verhaegen repousse à plus tard l'interprétation18 en indiquant cependant que son usage systématique ne peut s'expliquer par des précédents d'ordre coutumier19, semble implicitement prise en compte comme contingente, au sens où elle aurait pu ou ne pas se produire, et accidentelle, au sens où elle n'était pas consubstantielle à l'expansion rebelle. Dans sa volonté d'atteindre, à travers l' histoire immédiate, dont il définit le concept et les outils, une vision

17Même s'il insiste sur la rareté des violences faites aux Blancs et souligne, dans les deux tomes de Rébellions au Congo, l'attitude favorable, à tout le maIDs neutre, des dirigeants rebelles à l'égard des étrangers, désignant les exceptions à cette règle comme des déviances ou des débordements de la soldatesque ou, pour ce qui est, par exemple, des prises d'otages, comme des représailles ou un moyen de se prémunir contre les attaques des mercenaires ou les raids aériens des T36 pilotés essentiellement par des Cubains anti-castristes. 18 «Ce n'est pas encore le lieu de tenter une interprétation du rôle de la violence et de la répression dans le phénomène global de la rébellion. » Op. cit., Tome II, p. 630. 19Op. cit ., Tome II, p. 631. IX

totalisante et dialectique de la réalité analysée20, peut-être, comme tous ceux et celles pour qui l'hégélo-marxisme ne fut pas qu'une stratégie politique mais aussi une appréhension scientifique de l'histoire, ne voulait-il voir (ne pouvait-il qu'espérer) dans cette violence et son systématisme, la terreur, qu'un moment inévitable mais dépassable d'un temps en progressIon. Enfin, dans cette approche objectiviste de la société, de ses conflits et de ses contradictions, les sujets ne pouvaient être pris en compte que dans leurs rapports aux autres sujets, que comme éléments en interaction dans une structure seule porteuse de sens, et non dans leur individualité21, encore moins dans ce que celle-ci a de plus personne!, la souffrance: la victime, comme telle, n'a pas de statut et si on pousse l'analyse jusqu'à une limite où d'autres que Benoît Verhaegen !'ont menée (ainsi Althusser~, !'humain devient suspect quand il n'est pas évacué.
20Op. cit., Torne II, Introduction, notamment p. XXIII. 21 «Les critiques que Lukacs, à la suite de Marx, adresse à la science historique bourgeoise de ne rechercher la vérité que' dans l'individu historique empirique (qu'il s'agissed'un homme, d'une classeou d'un peuple) et dans sa conscience donnée empiriquement (c'est-à-diredonnéepar la p.[)lchologiendividuelle ou par la i p.[)lchologie masses)' valent a fortiori pour la connaissance des faits des actuels ), B. Verhaegen, Op. cit ., Tome I, p. 14. 22 Voir Pour Marx (Rééd. La Découverte, 1986 et 1996) et Lire le Capital (Louis Althusser & Etienne Balibar, Ed. F. Maspero, 1971) Vol. I, p. 150 sq. : «Je voudrais avancer que le marxisme n'est pas plus, du point de vue théorique, un historicisme qu'il n'est un humanisme; CH') et que théoriquement parlant, le marxisme est C...) un antihumanisme et un antihistoricisme. » Sans vouloir en tirer de conclusion hâtive, il est par ailleurs intéressant, pour faire le lien avec la suite de cette préface, de noter le passage, à la fin de la vie d'Althusser, à l'autobiographie, à l'assomption, en somme, du moi en lien direct avec la folie, c'est -à-dire l'irrationnel. Comme si toute sa vie, il s'était protégé, à travers une structuration théorique de l'histoire et de la société, de son moi, en un combat sournois contre la démence. « Pour Marx et contre moi », pourrait-on écrire. Mais aussi, dans une sorte de déplacement, « pour moi », pour se sauver, lui qui conclut son cours sur Machiavel en 1962 par un «Je ne faisais rien d'autre que parler de moi. » comme en un écho au fameux « Emma Bovary, c'est moi)} d'un Flaubert dont la recherche de l'impersonnalité dans l'art résonne comme un contrepoids à sa propre dépression. X

Le texte de Frans Quinteyn est à l'opposé de chacun de ces postulats. Ecrit à la première personne (un «je» désigné non par son nom social, mais son « petit» nom, son pré-nom au plus près de l'intimité), il est le récit d'une conscience souffrante en butte avec un pouvoir qui se distingue par son absurdité, en tout cas lui apparaît tel. Mais précisément pour cela, il nous rappelle23 que, pour de bonnes raisons (pour le bien de la raison), nous avons sans doute été trop loin dans l'occultation de la violence dans ce qu'elle charriait de non-rationnel. N on qu'il faille soudain se laisser aller à restaurer naïvement l'humain, et encore moins l'émotionnel, au détriment d'une analyse scientifique du système social qui l'articule, ou succomber à la tentation romantique de réhabiliter l'irrationne124. Il s'agit plutôt de comprendre comment celui-ci fait irruption, apparaît dans le structuré, non comme épiphénomène mais comme force inhérente, comment s'articulent précisément la dialectique du rationnel et de l'irrationnel, leurs rapports de force, comment ils doivent s'accommoder l'un de l'autre, s'utilisent mutuellement, jouent à cache-cache l'un avec l'autre. Ou, pour employer un langage de type freudien, il convient d'étudier les voies et déviations de l'irrationnel au sein du rationnel. Ainsi, si, comme le souligne Benoît Verhaegen à propos des conflits tribaux qui ont suivi l'indépendance du Congo en rappelant une analyse de Frantz Fanon et d'Octave Mannoni25, la violence de l'Africain s'en est souvent prise à des substituts à défaut de pouvoir atteindre son véritable objet, on peut se demander si, une fois (outre)passée la tutelle

23

Et peut-être ceci explique-t-ille geste de Benoît Verhaegen de l'intégrer à sa collection. A charge, pour lui, de réagir à cette hypothèse dans l'avantpropos qui précède cette préface mais a suivi son écriture, inaugurant, en une sorte de correspondance ouverte,un débat important. 24TIs'agit encore moins, bien sûr, de sacraliser la violence. 25F. Fanon, Les damnésde la terre,Ed. Maspero, 1961, rééd. La Découverte, 1985 et Folio 1991 - O. Mannoni, P!Jchologie la colonisation,Ed. du Seuil, de

1955, rééd. Ed universitaires, 1985 - B. Verhaegen, Op. cit. Tome I, p. 31.
XI

stratégique et idéologique d'un Pierre Mulele26 et à mesure que se dissolvait l'objectif premier, à savoir créer un nouvel ordre politique et social, la rébellion simba n'a pas servi de vecteur à l'expression des frustrations d'une population qui n'avait pas pu se libérer émotivement de cinquante ans de domination coloniale - la libération ayant été court-circuitée par une indépendance hâtée27 - et avait ensuite vu succéder, à l'ancien ordre artificiel, un nouvel ordre fictif. On peut aussi se demander si la remarque de Fanon et de Mannoni qui vaut pour le colonisé ne vaut pas aussi pour le post-colonisé à l'égard de l'ancien colonisateur: les intimidations, humiliations, ordres contradictoires, exécutions différées à l'instant même de leur exécution, comportements de mansuétude alternant fréquemment et brusquement avec la plus extrême rigueur, tels que les décrit Frans Quinteyn dans Mateka, le temps des ombres et comme les relatent tous les témoins européens, n'auraient pas alors fait partie d'une stratégie, même maladroite, de terreur ou servi d'avertissements aux puissances étrangères, mais auraient été l'expression d'une violence non menée à tenne: des nonpassages à l'acte ou des actes intefTompus. Comme si cette violence à l'égard de ceux qui conservaient le prestige des anciens chefs, les patrons (les Pères économiques), et de ceux qui portaient les symboles de l'ancien ordre moral, les missionnaires (les Pères spirituels), n'avait pu aller jusqu'au bout d'elle-même, réfrénée, comme cela est arrivé maintes fois, par les chefs de la rébellion (garants de l'ordre et de la ligne idéologique, les instances de la raison) face aux simples militants (porteurs de l'irrationnel, souvent jeunes et même très jeunes, situés « naturellement» avant l'âgede raison)28.
26Voir Ribcllions au Congo,Tome I, consacré au Kwi1u. 27Le titre d'Armée Populairede Libération du mouvement rebelle prend alors, symboliquement, tout son sens. 28 A cet égard, on peut également interpréter les pratiques magiques (notamment l'aspersion d'eau rendant invulnérable) des simbas non uniquement comme une tactique trouvée par les stratèges pour stimuler les combattants et effrayer les adversaires, mais aussi, symboliquement, comme le passage dans le champ du non-rationnel. Le rituel d'immunisation par des féticheurs, sorcières et sorciers deviendrait alors, XII

Dans ce cadre, la prise d'otages de Blancs, essentiellement belges, de Stanleyville aura été un vaste encerclement (aux dimensions d'une ville isolée du reste du monde) de l'objet de ressentiment sans jamais le toucher en son cœur, sans jamais l'affronter franchement, sans, encore moins, le supprimer (sauf aux dernières heures, comme si l'attaque aéroportée avait libéré les rebelles de leurs inhibitions2~, un objet maintenu quatre mois durant sous une main qui ne s'abattrait jamais (telle la patte d'un chat qui hésiterait infiniment à achever sa proie). Une sorte de Désert des Tartares sous les tropiques où l'ennemi serait bien là, constamment en face de soi, mais non la force de l'attaquer. Un retour du refoulé toujours différé et finalement avorté. Car si l'intervention belgo-américaine de libération des otages de Stanleyville le 24 novembre 1964 marque d'une certaine manière une deuxième fin de la colonisation belge, elle ne représente pas pour autant la deuxièmeindépendance attendue du peuple congolais: à nouveau l'objet de sa vindicte lui est ravi, cette fois en un jour (la grande majorité des otages furent évacués le 24 novembre) et par le ciel, évaporé comme par magte.

pour le bénéficiaire, le signe, formellement marqué, de ce passage, de cette transgression au sens propre. il pourrait même représenter, inconsciemment, une sorte de blanc-seing ou de viatique accordé par les chefs pour ce voyagedans cet autre champ, celui d'une autre bataille. 29 il est, du reste, intéressant de noter, selon le récit de tous les témoins de la fusillade finale (voir surtout Patrick Nothomb, Op. cit., chapitre XVI), la

dichotomie

-

telle qu'elle vient d'être soulignée au paragraphe précédent -

entre le comportement du colonel Opepe et celui des simples simbas, menés vers le massacre par le major Bubu. Le premier, en charge des otages donc garant du « bon ordre », mène les otages vers l'aéroport pour les livrer aux parachutistes belges et les sauver du massacre (c'est la thèse de P. Nothomb, op.cit. pp. 315-318 confirmée lors d'une interview en décembre 2002) et est en quête de reconnaissance, de légitimation par les Blancs. Le second, muet (désigné, dans le récit de F. Quinteyn comme le «major sourd-muet »), porteur, au sens propre et symbolique du non-dit,en rupture de ban vis-à-vis de son supérieur, outrepasse l'ordre d'Opepe, tire le premier (récit de P. Nothomb) et, ouvrant ainsi la voie pour les autres simbas, déclenche le massacre.

XIII

Magie blanche contre magie noire: la première triomphait, la seconde était humiliée. La partie était à nouveau rem1se. . .

Voies de la fiction: l'organisation du chaos sur la scène du tragique

Face à ce refoulé, celui de l'Africain qui s'exprime de façon manquée sur le terrain de l'action, il yale refoulé du Blanc, victime de la violence et de la terreur (faire peur à défaut de faire mal) du N ott. Evacué par ses sauveursavant d'avoir pu se venger, d'une certaine manière forcé à fuir et subissant ainsi, lui aussi, le préjudice du vide qu'il crée en s'envolant, ce Blanc enfouit son ressentiment au fond de luimême jusqu'à ce qu'il puisse retrouver sur un autre terrain la possibilité d'affronter son bourreau. IlIa retrouvera dans les mots. Mais comme le Noir a transgressé l'ordre politique en se rebellant contre le pouvoir en place et l'ordre social et moral en terrorisant et tuant l'ancien «père» et patron, le Blanc devra, à son tour, braver un interdit: celui du «politiquement correct» qui risque de faire passer sa rancune de victime pour de la haine raciale. Cet interdit a longtemps été contourné dans le discours européen par l'emploi du registre burlesque30, paternaliste (on considère les Noirs comme de grands enfants) ou moralisateur (on distribue les bons points, on distingue celui qui est brillant pour mieux discréditer celui qui est médiocre). Ici l'interdit est évité par l'utilisation de la fiction qui réinsère la confrontation entre le Blanc et le Noir dans le champ du tragique. On peut contester le statut de fiction à Mateka, le temps des ombres où rien, de l'aveu oral de l'auteur lui-même, n'est inventé hormis quelques détails et où les faits racontés ne sont
30 Voir note 15. Les exemples de transformation des faits en farce sont nombreux. On ne citera que Les chimèresnoires,de Jean Lartéguy (presses de la Cité).

XIV

pas démentis par d'autres témoignages. On peut considérer, comme certains l'ont fait à la lecture du manuscrit, que le titre de fiction n'a été accolé au document que pour mieux permettre à l'auteur de vitupérer contre les simbas sans crainte de représailles ni d'être moralement réprimandé pour ses embardées racistes. Oralement, Frans Quinteyn ne le nie pas complètement. Mais en même temps, il maintient, quarante ans après les faits, trente ans après la publication en néerlandais, la mention selon laquelle «les personnages sont purement imaginaires et toute ressemblance éventuelle avec des otages vivants ou morts ne pourrait être que fortuite ». Qui dit la vérité? L'homme quand il parle ou l'auteur quand il écrit? Où réside la fiction? La vérité se trouve vraisemblablement dans l'écart entre l'un et l'autre, dans l'interstice qui s'est ouvert, peut-être à l'insu même de l'auteur, entre les faits réels et leur traduction fictionnelle, dans la transformation des personnes en personnages. L'auteur porte un masque pour décharger son ressentiment contre ses anciens tortionnaires? Oui, exactement pour cela: pour en dire du mal, pour dire le mal, celui qu'ils lui ont fait et celui qu'ils représentent. Pour le déclamer, en se transformant en protagoniste sur la scène de son récit. Pour en faire le récit: le réciter. Dans sa Poétique - dont le terme désigne, pour faire court, la production d'une œuvre d'art - Aristote distingue celle-ci de l'histoire. L'historien raconte des événements qui sont arrivés, le poète des événements nécessairement et vraisemblablement possibles (que leur logique conduit à se produire). Mais que le poète, ajoute Aristote, prenne pour sujet des faits qui se sont réellement passés ne le rend pas moins poète, car son action poétique consiste à les choisir et à les organiser31. L'auteur de tragédie s'attache à des hommes qui ont existé et Homère, supérieur dans tout le reste, manifeste ici aussi sa supériorité, non pas en racontant tous les événements de la vie d'Ulysse, mais bien en les sélectionnant et en trouvant leur unité32.
31Aristote, Poétique,Gallimard, coll. Te~ Paris, 1996, pp. 93-95. 32 Il a donc bien une vérité dans la tragédie, et plus largement dans la Y fiction, comme il y en a une en histoire. Mais cette vérité n'est pas externe, XV