Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mauthausen percer l'oubli

De
142 pages
Rarement témoignage d'un Déporté rescapé des camps nazis aura fait à ce point confiance au lecteur : Pierre Saint Macary évite ce qu'il suppose connu, ne montre nulle complaisance à l'horrible, n'adopte pas une posture héroïque. Il entend rendre compte d'une entreprise de déshumanisation. Ces courts textes sont des précipités, chaque phrase un éclat, le mot un récit, un rescapé. Ecrire n'est pas raconter, moins encore répandre. Livre émacié, livre de raison d'un homme libre qui a survécu, et qui dit comment.
Voir plus Voir moins

MAUTHAUSEN: PERCER L'OUBLI

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-5798-7 EAN : 9782747557986

Pierre SAINT MACARY

MAUTHAUSEN:

PERCER L'OUBLI

MAUTHAUSEN MELK EBENSEE

L'Harmattan 5-7, me de l'École-Polyteclmique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Mémoires du XX e siècle
Collection dirigée par Jean-Yves Boursier

Déjà parus
Marie-France BlED-CHARRETON, Usine de femmes, Récit. 2003. Laurent LUTAUD, Patricia DI SCALA, Les naufragé et les « rescapés du trainfantôme », 2003. Raymond STERN, Petite chronique d'une Grande Guerre, Journal d'un capitaine du service automobile de l'armée, 19141918,2003. Raymond GARNUNG, Je vous écris depuis les tranchées, 2003. Egon BALAS, La liberté et rien d'autre, 2003. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002. Claude COLLIN, Mon Amérique à moi. Voyage dans l'Amérique noire (1944-2000), 2002. Raoul BOUCHET, Lettres de guerre d'un artilleur de 1914 à 1916,2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCA TY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002. Jacqueline WOLF, Récit en hommage aux Français au temps de l'Occupation, 2002. Sous-Lieutenant Etienne GRAPPE, Carnets de guerre (19141919),2002 . Rose GETRAIDA, Avec mes deux enfants dans la tourmente, 2002. Jules FAINZANG, Mémoire de déportation, 2002. Olga TARCALI, Retour à Erfurt. 1935-1945: récit d'une jeunesse éclatée, 2001. André BESSIERE, Destination Auschwitz avec Robert Desnos, 2001.

A la mémoire

d'André

Fougerousse

J'étais

là, telle chose m'advint. La Fontaine

Pendant longtemps, deux livres m'ont suffi pour me souvenir de Mauthausen: Le pain des temps maudits de Paul Tillard et Les morts inutiles de François Wetterwald. Ils étaient pourtant assez éloignés de ma propre expérience mais ils me convenaient. Le premier est l'itinéraire d'un homme dans la jungle du camp; le second est une suite de tableaux évoquant le désert hors du monde qu'était le camp, cette cité glaciale peuplée d'hommes sans visage qui m'avait fasciné dans les tableaux de Giorgio de Chirico. Ils m'ont suffi parce que je n'avais que très peu d'occasions de m'exprimer sur ce temps. Je vivais hors de tout circuit d'associations, de fédérations ou de cercles historiques et dans les réunions privées, entre déportés, nous n'avions aucun besoin de références. Puis les négationnistes sont venus et le seul moyen de les contrer était d'écrire l'histoire. Nous nous y sommes employés à quelques-uns et la thèse sur Mauthausen a clos un débat qui n'aurait jamais dû être.

Au-delà encore s'est installé le concept de « mémoire », de la déportation, de Mauthausen, impliquant devoir de mémoire, matériaux de mémoire, travaux de mémoire et, pour achever le processus, la Fondation pour la Mémoire. Et volens nolens, j'ai été impliqué dans ce processus. Dans le foisonnement des initiatives, spécialement celles qui concernaient le recueil de témoignages, j'ai été amené à réfléchir sur ce que pouvait signifier un témoignage sur des faits vieux de cinquante ans. De façon certaine, ils ne peuvent se substituer à l'histoire, construite et écrite selon des méthodes éprouvées. Et, peutêtre par provocation, je me suis demandé quels seraient mes propres souvenirs et s'ils auraient quelque valeur. Je savais depuis longtemps que j'étais incapable d'écrire un récit continu, tout au plus des tableautins, comme F. Wetterwald mais en moins bien. Comme au même moment une amie m'a offert de les saisir sur ordinateur si seulement je les écrivais, je me suis jeté à l'eau. Et les difficultés ont commencé. J'ai sollicité mes souvenirs, j'ai fouillé ma mémoire. Et j'ai constaté que, contrairement à l'image classique, la mémoire n'était pas un grand livre qu'il suffisait d'ouvrir à la bonne page pour retrouver le temps passé. Qu'il y avait de grandes zones vides, de larges plages où l'oubli s'était installé, où un bouclier occultait bien des choses que je croyais savoir, et qu'il me fallait donc le percer. Comme l'Inuit qui brise la glace pour tendre sa ligne, j'ai donc cherché à entamer l'épaisse banquise de l'oubli pour retrouver l'eau vive de mes souvenirs. Bien sûr pas la saga des 10

« classiques» du camp: douches, quarantaine, marteau-piqueur, etc. Seulement ce que j'ai pu me remémorer en m'accrochant à un fait, un mot, une situation, un moment fugitif ou une épreuve durable. La subjectivité est donc totale. Je n'ai rien vérifié, rien confronté, rien soumis à critique - sauf de forme. Avec de telles exigences, le résultat de l'entreprise ne pouvait être que modeste. Des fragments tout juste ordonnés et non pas un récit construi t. Dans de telles conditions, ouvrir de larges baies ou de vastes fenêtres aurait été illusoire. Jeter un regard par les hublots d'un bathyscaphe ou par les guichets des cellules d'une prison serait plus près de la vérité. Au bout du compte, et plus modestement encore, j'ai essayé de forer de simples trous dans la muraille de l'oubli: des trous de mémoire.

Il

Mauthausen

Dénuement
Depuis mon arrestation, en septembre dernier, je n'ai jamais eu grand-chose. Le même costume vite fripé, la même chemise lavée de temps à autre. Je n'ai reçu aucun colis, ni à Marseille, ni à Compiègne. Ce soir, à Mauthausen, ça ne va pas mieux. Arrivé en fin d'après-midi à la gare du village, j'ai sauté, tout nu, hors du wagon où nous étions cent dix depuis trois jours. Au passage, houspillé par les SS, j'ai pris dans le tas des vêtements jetés sur le quai: une chemise, une veste, un

pantalon,
roulé... conVOI. Il

des souliers
Y avait

-

et un chapeau
de tout

à bord
dans ce

vraiment

Pourquoi un chapeau noir, style Po? Il traînait, je l'ai pris me disant aurai porté un au moins une fois...

Sciences que j'en

Mais il ne s'agit plus du chapeau, le temps passe, depuis plusieurs heures j'attends. J'attends que s'écoule la foule du convoi parquée entre le

mur d'enceinte et le bâtiment des douches. Et j'ai très soif, ni peur, ni faim, soif seulement. Des silhouettes gesticulent derrière les vitres et nous font signe: de l'eau contre quelque chose. Quoi? Il ne me reste plus que ma bague scoute. J'hésite. Elle a l'air en argent, mais ne vaut pas grandchose. Je la donne contre un fond de bouteille, trois lampées d'eau. Maintenant je n'ai plus rien.

La cuillère
Je me trompais hier soir. Aujourd'hui, jour de Pâques 1944, encore quelques marches à descendre. À sept heures du matin, une bise aigre (je l'avais lu mais ne croyais pas que cela pouvait être aussi juste) soufflait sur la longue allée pavée qui sert d'Appelplatz. En pyjama rayé et claquettes, au sortir des douches, nous avons gagné la quarantaine, une dizaine de crânes rasés et moi. Arrivés dans le Block - nous découvrons chemin faisant la toponymie du camp -, une mer de crânes blancs et de silhouettes rayées. En me frottant les yeux, je reconnais deux ou trois amis, aussi éberlués que moi par la forme dévoilée de nos occiputs. Je m'assois. Je réussis interminable nuit d'attente. à dormir après cette La du

Vers onze heures, distribution de soupe. première d'une longue série. Découverte 14