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Médiation des savoirs et complexité

De
298 pages
La médiation des savoirs scientifiques concerne toutes les situations où les connaissances des professionnels des sciences sont "adaptées", "vulgarisées" et proposées à différents publics. L'ordinateur et les hypermédias sont désormais des outils au service de la médiation des contenus. Comment la production d'hypermédias peut-elle valoriser,à destination d'un public élargi, des informations produites par et pour des spécialistes du patrimoine archéologique et culture, sans dénaturer leur contenu scientifique?
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Médiation des savoirs et cOlTIplexité

Ingenium Collection dirigée par Georges Lerbet et Jean-Louis Le Moigne
« Car l'ingenium a été donné aux humains pour comprendre, c'est-à-dire pour faire ».

Ainsi G. Vico caractérisait-il dès 1708 «la Méthode des études de notre
temps », méthode ou plutôt cheminement

-

ces

chemins

que

nous

construisons en marchant - que restaure le vaste projet contemporain d'une Nouvelle Réforme de l'Entendement. Déployant toutes les facultés de la raison humaine, l' ingenium - cette « étrange faculté de l'esprit humain qui lui permet de conjoindre », c'est-àdire de donner sens à ses expériences du « monde de la vie»

-

nous rend

intelligibles ces multiples interactions entre connaissance et action, entre comprendre et faire, que nous reconnaissons dans nos comportements au sein des sociétés humaines. A la résignation collective à laquelle nous invitent trop souvent encore des savoirs scientifiques sacralisant réductionnisme et déductivisme, «les sciences d'ingenium» opposent la fascinante capacité de l'esprit humain à conjoindre, à comprendre et à inventer en formant projets, avec cette « obstinée rigueur» dont témoignait déjà Léonard de Vinci. La collection « Ingenium » veut contribuer à ce redéploiement contemporain des « nouvelles sciences de l'ingénierie» que l'on appelait naguère sciences du génie, dans nos cultures, nos enseignements et nos pratiques, en l'enrichissant des multiples expériences de modélisation de situations complexes que praticiens et chercheurs développent dans tous les domaines, et en s'imposant pragmatiquement l'ascèse épistémique que requiert la tragique et passionnante Aventure humaine. Déjà parus P. ROGGERO (dir.), La complexité territoriale: entre processus et projets, 2006. J. CLÉNET, D. POISSON, Complexité de la formation et formation à la complexité,2005. P. LEGUY, L. BREMAUD, J. MORIN, G. PINEAU, Se former à l'ingénierie deformation, 2005. Jacques MIERMONT, Ecologie des liens (2èmeédition revue et augmentée), 2005. Marie-José AVENIER (dir.), Ingénierie des pratiques collectives. La Cordée et le Quatuor, 2000. Jacques MIERMONT, Us rusesde l'esprit ou les arcanes de la complexité,2000. Bruno TRICOIRE, La Médiation sociale: le génie du « tiers », 2002. Jean-LouisLE MOIGNE, Le constructivisme.Tome 1 : us enracinements,2002. Michel ROUX, Inventer un nouvel art d'habiter, le ré-enchantement de l'espace, 2002.

Julien Mahoudeau

Médiation des savoirs et complexité
Le cas des hypermédias archéologiques et culturels

Préface de Jean-Marie Pailler Postface de Jean-Louis Le Moigne

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polyteclmique ; 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa - ROC

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

1053 Budapest

WVvW .librairieharmattan. canl diffusion. harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fi

~ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-02661-3 EAN : 978-2-296-02661-2 9782296026612

SOMMAIRE
Préface - Jean-Marie Pailler: Une entreprise de médiation complexe: joindre constamment au désir d'agir la passion de comprendre et de faire comprendre 9
INTRODUCTION PREMIÈRE PARTIE: TECHNIQUES DIGITALES ET MÉDIATION DU PATRIMOINE CULTUREL Chapitre 1 Les hypermédias comme systèmes symboliques de représentation Chapitre 2...en exercice dans quelques domaines d'application: le cas de la médiation du patrimoine archéologique DEUXIÈME PARTIE: DES HYPERMÉDIAS CONCEPTION ET USAGES
103 lOS 161

17

23

25 63

Chapitre 3 : La conception des hypermédias Chapitre 4 : Publics et usages TROISIÈME PARTIE: ÉPISTEMOLOGIE DE LA MÉDIATION HYPERMÉDIA DU PATRIMOINE ARCHEOLOGIQUE Chapitre 5 : Un substrat épistémologique solide Chapitre 6 : Epistémologie de la médiation hypermédia du patrimoine archéologique et culturel CONCLUSION ET PERSPECTIVES

195 199 231 263

Postface - Jean-Louis Le Moigne : ...cela s'appelle transformer l'expérience en science avec conscience 273

PREFACE Une entreprise de médiation complexe: joindre constamment au désir d'agir la passion de comprendre et de faire comprendre

Le maître mot de Julien Mahoudeau est sans doute médiation, un mot qui apparaît en quelque sorte deux fois dans le titre. L'auteur se situe, il veut résolument se situer à la croisée des sciences du patrimoine, plus particulièrement de l'histoire et de l'archéologie des périodes anciennes, des techniques digitales mises au service de la réalisation de documents «hypermédias» (définis comme dispositifs technico-cognitifs mettant en œuvre un système symbolique de représentation), de l'observation active, enfin, du paysage « pédagogique », au sens le plus large du terme, englobant toute forme de transmission envers tout public. En jargon d'initiales savantes actuellement consacrées: SHS et STIC, autrement dit « sciences de l'homme et de la société », « sciences et technologies de l'information et de la communication». L'exposé qu'on va lire entrelace en effet, selon une démarche contrôlée et, réflexive, des remarques et des expériences nées du contact actif: et non seulement livresque, avec ces divers domaines. Les conditions de réalisation de l'ouvrage étaient en ellesmêmes prometteuses. Venu de l'École du Louvre, l'auteur a pensé et réalisé son propos à l'Université de Toulouse le Mirail, au sein de l'UTAH (Unité Toulousaine d'Archéologie et d'Histoire, UMR 5608 du CNRS), en collaboration avec le CETIR (Centre Européen des Technologies de l'Information en milieu Rural, Saint-Laurent-deNeste, Hautes-Pyrénées). La double et riche série de contacts que lui a valus cette expérience n'a pas manqué de porter ses fruits, précisément parce que Julien Mahoudeau, d'emblée, apportait à ce projet la richesse et la diversité d'une curiosité multidimensionnelle : une curiositas, au sens dynamique et structurant du mot latin. Comme son vaste travail en apporte la preuve, il est à la fois homme de

passion et de réflexion, d'enthousiasme pour les apports de la modernité et d'attachement à une culture classique autant que critique. De volonté déterminée, aussi, de définir avec patience, sous toutes ses facettes, la fonction à laquelle il peut, avec quelques autres, prétendre sérieusement à s'identifier aujourd'hui: celle de « médiateur hypermédia du Patrimoine ». Il n'hésite pas, chemin faisant, parce que cela lui paraît nécessaire à l'affermissement de sa démarche, à rechercher l'appui non seulement des spécialistes du techniques digitales, des STIC, de l'archéologie et du Patrimoine, mais aussi celui d'un Habermas, d'un Pomian, d'un Ricœur, d'un Le Moigne, d'un Mallein, plus encore d'un Edgar Morin, avec sa pensée sans cesse approfondie de la « reliance », de la « dialogique» et de la complexité. J. Mahoudeau est de ceux pour qui la sociologie, la sémiotique et même la philosophie ont leur mot à dire sur les études d'histoire, d'histoire de l'art et d'archéologie autant que sur le domaine de la communication - pour contribuerà éclairer chacuned'entre elles. La dimension réflexive et pédagogique du travail apparaît d'emblée, avec la décision de dégager, à titre préliminaire, la naissance parallèle du «monde de l'ordinateur» et des techniques hypermédias, d'une part, du Patrimoine et du mouvement récent de « patrimonialisation » d'autre part. Le risque pris par l'auteur, en toute connaissance de cause, est que les spécialistes d'un aspect comme de l'autre restent sur leur faim, chacun dans son domaine - à quoi il oppose, probablement à juste raison, son désir de mettre en place une « médiation» compréhensible par les uns comme par les autres. Son sujet central est en effet la rencontre de deux univers qui viennent de connaître des développements aussi parallèles qu'exponentiels. Quiconque vient, comme l'auteur de ces lignes, des parages de l'archéologie et du patrimoine abordera la première partie de ce projet en lecteur soucieux avant tout de s'instruire dans la clarté, et ne pourra dès lors qu'attester la réussite de l'entreprise. Sur le second aspect - le « Patrimoine », au sens très large d'un mot que nos concitoyens célèbrent désormais annuellement ., l'esprit de synthèse et la volonté de faire la lumière se manifestent encore de manière efficace. D'une certaine façon, cette double démarche concernant les STIC et le Patrimoine, avec les croisements qu'elle induit, trouve son répondant dans le développement, à la fois plus «culturel» et plus « sociologique », consacré aux publics et à leurs usages. L'usager, ce grand méconnu, est ici au centre des analyses, un peu à la manière de l'enfant au centre du système éducatif, comme il fut dire naguère. Cette question visiblement chère à l'auteur donne lieu à des analyses 10

fines, détaillées et surtout diversifiées. Particulièrement sensible à la variété des publics et des usages qu'il étudie, J. Mahoudeau s'attache également aux évolutions subtilement entrelacées des techniques et des mentalités. Entre temps, le point a été fait sur le thème central de la conception de ces hypermédias, en s'attachant à la question des environnements de conception: environnements « internes» défmis par les acteurs, les projets et les outils de la conception, environnements «externes» définis par « le contexte politico..socio.. culturel ». Ces réflexions, qui s'appuient sur de nombreux documents, constituent à certains égards le cœur de l'exposé, parce qu'elles présentent très concrètement les conditions actuelles de réalisation de la tâche que ce livre soumet à l'analyse. L'auteur a eu raison d'introduire parmi les adjectifs qui définissent ce sous-titre le mot « politique », au sens large de ce terme, tant cet aspect apparaît décisif: au niveau régional, national, européen et même mondial. J. Mahoudeau, au cours des années passées au CETIR, a abandonné toute naïveté, si tant est qu'il en ait été menacé. Il connait l'importance des « contextes» publics et privés, statutaires, psychologiques et matériels. Il sait aussi bien rendre compte de recherches désintéressées, de Rapports officiels, que de sa propre expérience de participant actif à bon nombre de rencontres à enjeu théorique et surtout pratique. En un mot, dans une démarche qu'il définit à plusieurs reprises comme récursive - ce que confirment plusieurs des schémas «en boucle» qui résument sa pensée -, il conjoint « observation participative» et «participation réflexive». C'est seulement ainsi, le lecteur le découvre peu à peu, que le « contexte» de l'action envisagée parvient à se dessiner, avec quelques beaux atouts et de nombreux écueils. Ce qui frappe, ici, est la lucidité atteinte par un auteur attentif à la dimension naturellement technique, mais aussi politique, juridique et finalement éthique de l'activité qu'il pratique et qu'il se propose. Julien Mahoudeau est de ces jeunes chercheurs, trop rares, qui démentent l'adage de Hegel, selon lequel « l'oiseau de Minerve ne prend son vol qu'à la tombée du soir». L'action n'est pas ici la sœur du rêve, mais, d'entrée de jeu et jusqu'à son terme, la compagne inséparable de la réflexion. Cette maturité se confirme avec les développements qui suivent: le dernier volet de l'ouvrage est consacré à la vérification critique de la validité épistémologique de la démarche suivie. Soucieux jusqu'au bout de cohérence intellectuelle autant que 11

pratique, l'auteur replace son itinéraire au sein de courants scientifiques, tout particulièrement la pensée de la « Complexité » (E. Morin) et le « Constructivisme» (J.-L. Le Moigne). Forcément sinueux, l'exposé reste clair et séduisant. Il reflète en cela l'impression que laisse la lecture de l'ensemble du livre. C'est très discrètement que sont mentionnées les propres réalisations « hypermédias» de l'auteur au contact d'une recherche à fmalité tantôt vulgarisatrice, tantôt proprement scientifique, réalisations qui pourtant étayent fortement la réflexion. Julien Mahoudeau ne dit-il pas : « Rechercher dans l'expérience concrète les éléments de la réalité connaissable»? Ainsi d'une activité d'accompagnement de la démarche scientifique au sein de l'équipe de Zama (Siliana, Tunisie), que l'auteur de cette préface a partagée. En permettant des jeux interactifs modifiables à volonté, en obligeant les concepteurs (médiateurs et archéologues) à se poser des questions interprétatives, les hypermédias participent aussi à la recherche scientifique archéologique. En tout état de cause, la preuve est faite, avec cet exemple de collaboration de plusieurs années, que l'intégration complète à une équipe scientifique est la condition de «rentabilité maximum» du « médiateur hypermédia». L'hypermédiateur conduit le savant à (se) poser les bonnes questions sur sa propre science, pourvu qu'il ait atteint lui-même un degré suffisant de compétence et surtout d'intégration à la démarche scientifique. On en dirait autant du travail mené en relation avec les recherches d'archéologie et d'architecture conduites sur le rempart de Saint-Lézer (Haute-Garonne), ou de la collaboration, cette fois à l'initiative de l'intéressé, qui a été développée à Montsérié (HautesPyrénées), site protohistorique, romain - le sanctuaire avec ses autels votifs - et médiéval, encore trop mal connu. Ces réalisations, consultables en ligne l, témoignent au mieux de la compétence acquise par J. Mahoudeau en matière d'archéologie et d'histoire des périodes anciennes. De distanciée et réflexive, l'étude se fait active et, en plusieurs occasions, créatrice. Le bonheur n'est pas si ftéquent, pour le directeur d'un travail universitaire qui a laissé à ses lecteurs une aussi forte impression, de pouvoir saluer la transmutation rapide de cet objet, que l'expérience aurait pu faire considérer a priori comme rébarbatif, en un livre clair, rigoureux, entraînant, parfaitement lisible, et qui va droit
1

http://www.jmahoudeau.net

12

à l'essentiel. Cette remarque vaut pour les divers domaines abordés par cet ouvrage, mais plus encore pour les liens qu'il établit entre eux. Il est permis d'espérer que les lunettes disciplinaires qui sont encore trop souvent celles des spécialistes ne nuisent pas à l'accueil qui devrait lui être fait, me semble-t-il, à partir d'horizons très divers. En cela aussi, Julien Mahoudeau aura réussi dans son entreprise de médiation complexe, parce qu'il joint constamment au désir d'agir la passion de comprendre et de faire comprendre.

Jean-Marie Professeur d'Histoire Ancienne à l'Université

Pailler,

de Toulouse le Mirail (UMR 5608 du CNRS),

membre de l'Institut Universitaire de France

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« Transformer l'information en signification. On le fait trop et pas assez» Edgar Morin Journal de Californie

« Homme, arbre d'images, Paroles qui sont fleurs, qui sont fruits, qui sont actes» Jacques Prévert

INTRODUCTION
L'histoire de l'humanité est marquée de quelques événements fondamentaux qui ont à tout jamais modifié les sociétés humaines: pour certains sociologues et philosophes contemporains, il en va ainsi de l'apparition des techniques digitales2 et des techniques de réseau au XXèmesiècle, comme de l'invention de l'écriture vers 3300 av J.-C. En permettant de coder tout type d'information sous forme binaire de 1 et de 0, les techniques digitales ont en quelque sorte virtualisé l'information, tout en multipliant les possibilités de ses traitements. En permettant l'accès à distance via des ordinateurs connectés entre eux, les réseaux ont ensuite délocalisé l'information, virtualisant aussi la matérialité jusqu'ici familière des notions de support, de lieu de conservation et de stockage des informations digitales. L'idée n'estelle pas aujourd'hui de plus en plus partagée, selon laquelle la révolution digitale de la seconde moitié du XXèmesiècle, comme en écho à la révolution industrielle de la seconde moitié du XIXèmesiècle, a déj à modifié et va continuer à modifier en profondeur les sociétés qui la connaissent? Dans les premières années du XXlèmesiècle, cette prise de conscience s'est globalement généralisée. Les potentialités de la double révolution des techniques digitales et des réseaux sont désormais prises au sérieux par la totalité des secteurs des sociétés contemporaines. L'heure n'est plus aux joutes entre les partisans de la révolution digitale et leurs détracteurs3. Les interrogations sur la
2

On utilise le terme « digital» préférentiellement à celui de « numérique ». En effet, le codage binaire utilise les chiffres 0 et 1, mais il n'y a pas le moindre nombre dans l'opération de digitalisation d'un signe graphique ou phonique. De même on préfère ici le terme « technique », qui concerne les applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques, les productions industrielles et économiques, à celui de « technologie », qui désigne l'ensemble de termes techniques propres à un domaine, à une science, à un métier, ou désigne encore la science des techniques, l'étude systématique des procédés, des méthodes, des instruments ou des outils propres à un ou plusieurs domaines techniques, arts ou métiers. Ainsi, en dépit de l'emploi courant de l'expression « technologies numériques », on préfèrera parler ici de « techniques digitales », expression que le lecteur retrouvera tout au long de l'ouvrage. 3 Il est intéressant de constater qu'un glissement sémantique s'est opéré autour des années 1999/2000 : dans la plupart des discours officiels, les « NTIC » sont devenues

pertinence et l'utilité des techniques digitales et de réseau ont laissé la place aux questionnements sur la man~ère d'organiser le monde avec ces techniques. Les remous violents des premières vagues de la révolution sont enfm passés4 et le temps semble venu de penser en profondeur les modalités pratiques et les conséquences plausibles des innovations technologiques. Cette prise de conscience semble être le début d'un long processus, qui a pris naissance avec l'apparition de l'informatique personnelle: celui d'une modification radicale des modes de production, d'accès et de gestion de la connaissance. Audelà d'une révolution technologique, c'est un bouleversement social dont il s' agits. Mieux comprendre une partie de cette révolution pour mieux faire avec les techniques digitales, tel est l'un des objectifs de cet ouvrage. A bien des égards, les hypermédias sont au cœur de ce bouleversement. Entendus largement comme des dispositifs digitaux d'information (première défmition approximative qui sera approfondie), ils participent fortement à un renouvellement des pratiques et des situations de communication. Comprendre les hypermédias incite à revenir sur leurs enracinements au sein de nos cultures informatiques, dans une quadruple perspective historique, technique, sociologique et épistémologique. L'hypothèse essentielle proposée dans cet ouvrage est la suivante: en tant qu'outils d'information, les hypermédias n'existent pas principalement pour eux-mêmes6, mais au service de domaines d'application immensément variés. En d'autres termes, les hypermédias s'entendent non comme outils techniques seulement, mais comme systèmes sociotechniques et culturels. En conséquence, l'identité propre de ces domaines d'application détermine l'ensemble des processus qui seront détectables dans l'étude de ces hypermédias (identité signifie alors histoire, contexte,
des «TIC », les «Technologies de l'Information et de la Communication» perdant ainsi leur caractère de « Nouvelles ». 4 Flambée et chute de la « Net-économie» dans la deuxième moitié des années 90. S Ce bouleversement est tout à fait reconnu et pris comme tel par de très nombreux acteurs de secteurs très variés. Je présente ici un état de fait, autrefois très discuté, aujourd'hui communément admis. Du reste et comme nous le verrons, il n'est que de juger de l'immense masse des travaux concernant l'organisation de la «Société de l'Information ». 6 En dehors des pratiques artistiques contemporaines qui prennent le digital comme matériau même de la création et pour lesquels il est alors légitime de considérer que les hypermédias existent pour eux-mêmes.

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règles et normes, modalités, etc., propres à chaque domaine). En l'occurrence, on s'intéresse ici au cas de la diffusion des connaissances (entendue comme processus de médiation des savoirs, définition qui sera elle aussi approfondie et argumentée) et spécifiquement des savoirs archéologiques. En effet, les recherches scientifiques archéologiques, historiques et culturelles, conduites au sein de pratiques professionnelles, produisent une quantité considérable de savoirs. La transmission des connaissances acquises constitue intrinsèquement et déontologiquement une part de l'activité scientifique qui se déroule très largement dans la sphère publique. Comment se structure la rencontre entre savoirs archéologiques, hypermédias et médiation? Peut-on envisager une approche globale de la médiation hypermédia du patrimoine archéologique qui permette de mieux connaître et comprendre, c'est-à-dire de rendre intelligible, l'articulation de ce phénomène? On invite ici à la fois à une étude transversale des influences des techniques digitales sur la médiation du patrimoine et à une tentative d'articulation intelligible de ce processus sociotechnique que l'on perçoit complexe. L'ambition de l'ouvrage est ainsi d'embrasser un phénomène sous ses multiples facettes. Cette orientation ouvre la voie à une discussion épistémologique: quelles démarches scientifiques peuvent légitimer quelques savoirs sur la médiation hypermédia du patrimoine archéologique et culturel? Dans la mesure où celle-ci concerne par nature au moins trois domaines immédiatement perceptibles (informatique, médiation, patrimoine archéologique), l'un des principes retenus est alors de repérer tous les composants qui entrent dans la constitution de la problématique. La présentation de ces points de repères fait l'objet de la première partie. Ce repérage tente de dégager les éléments essentiels et non de les étudier en profondeur: bien souvent, on ne peut que soulever des problématiques qui demanderaient largement à être approfondies. Ceci n'aurait pu être réalisé ici qu'au prix de trop longs développements et au détriment de la lisibilité du discours. On s'efforce autant que possible de donner des références bibliographiques qui permettront au lecteur intéressé d'approfondir effectivement tel ou tel point. C'est donc le pari de l'interdisciplinarité qui est proposé, pari dont le risque est peut-être de ne satisfaire aucun spécialiste des disciplines engagées dans la réflexion. Comme pour beaucoup d'autres travaux et dans beaucoup d'autres domaines, il y aurait tant de choses à dire que le défi est de choisir quoi ne pas dire. Si les lunettes disciplinaires prévalent, 19

nombre de propos apparaîtront comme des synthèses trop rapides et réductrices. Mais si l'interdisciplinarité assumée emporte l'adhésion du lecteur, alors pourront s'ouvrir des perspectives plus fonctionnelles qu'organiques que n'auraient pas permises les démarches disciplinaires. Dans ce sens, la perspective de la conception des hypermédias est présente tout au long de l'ouvrage et fait l'objet explicite de la partie centrale. Selon quelles modalités se réalise la conception des hypermédias de médiation7 du patrimoine archéologique? L'examen des environnements internes et externes des opérations de conception permet de dégager quelques-unes des conditions d'action. Une attention toute particulière est alors portée aux usages et aux usagers des hypermédias, pour une double raison: d'abord parce que les usagers réalisent in fine, par leurs usages, le processus de médiation des savoirs, étant partie constituante de la situation de communication, ensuite parce que leur prise en compte est susceptible d'influencer largement la conception elle-même. Le repérage proposé en première partie et l'examen de la conception entraînent dans leur continuité une réflexion cherchant à articuler les problématiques rencontrées. Articulation qui, appuyée sur une critique épistémologique interne, conduit à proposer les bases d'une épistémologie de la médiation hypermédia des savoirs archéologiques et culturels. Dans ce cadre, complexité, modélisation systémique et épistémologies constructivistes apparaissent comme des socles particulièrement solides et féconds pour repenser le champ de recherche et d'action. L'essentiel de la thèse proposée ici est que la médiation hypermédia du patrimoine archéologique est un processus sociotechnique complexe, qui s'organise en permanence au sein d'enjeux multiples et qu'une meilleure connaissance, sous forme de représentation intelligible, de cette organisation peut nous permettre de mieux affronter les situations réelles de médiation hypermédia du patrimoine archéologique. Ainsi, il ne s'agit pas de proposer une méthodologie prédéfmie applicable avec rigidité à toutes les situations de médiation. Une telle ambition serait à la fois irréalisable et stérile. Irréalisable parce qu'aucun modèle conceptuel ne peut répondre
Une précision s'impose ici: tout en s'efforçant de normaliser les termes utilisés, l'expression «hypermédia de médiation du patrimoine» concerne d'abord l'objet ou le dispositif, support de la transmission des savoirs, tandis que l'expression « médiation hypermédia du patrimoine» concerne le processus de cette transmission qui s'exerce au travers des objets techniques. 7

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exactement et totalement à toutes les situations, stérile car ce serait faire fi de l'originalité irréductible de chaque situation, là où il faut que ce particularisme soit un des éléments constitutifs du regard porté. L'étude proposée tend à construire une représentation qui permette de poser les problèmes correctement plutôt que fournir des solutions visant à les résoudr~. Il s'agira donc plutôt d'un guide conceptuel permettant d'aborder toutes les situations de médiation avec des repères solides. Cet ouvrage propose ensuite à chaque médiateur, archéologue, chercheur en sciences de l'Antiquité, décideur public, développeur ou autre acteur de s'approprier la démarche afin d'agir en connaissance des processus en jeu et en fonction des spécificités des situations qu'il atITonte. Le choix d'une étude transversale se justifie par la conviction que les formations et transformations de nos processus cognitifs se font par interaction entre les expériences perçues des situations concrètes et la manière dont on se les représente. L'épistémologie ne saurait être dissocié de la pratique. L'étude théorique proposée n'aura de sens que si elle se conçoit dans l' action de réalisation d'hypermédias de médiation du patrimoine archéologique, que si elle engage des renouvellements dans la manière de concevoir ces hypermédias. L'objectif de l'ouvrage se veut donc pragmatique, en dépit d'une forte dimension nécessairement théorique. Sa vocation est trip le : Il s'adresse en premier lieu au médiateur hypermédia du patrimoine, en cherchant à fournir des pistes de réflexions et d'action tenant compte de cette approche globale. Par ailleurs, ce livre est destiné aux professionnels de l'archéologie, scientifiques et chercheurs en sciences de l'Antiquité, et

tente de fournir des repères nouveaux pour aborder cette part
spécifique de leur activité professionnelle que représente la médiation des connaissances archéologiques et historiques qu'ils produisent. Enfin, il pourra servir de balise à l'ensemble des acteurs potentiels de la médiation hypermédia du patrimoine et nous verrons comme ce spectre est large, depuis les élus en passant par les aménageurs du territoire ou encore les informaticiens et développeurs d'une société de service informatique souhaitant travailler dans le domaine du patrimoine. L'enrichissement des représentations de nos
8

Attitude

qui est, comme nous le verrons, chère aux épistémologies

constructivistes.

21

connaissances relatives aux situations de médiation hypermédia du patrimoine doit ainsi permettre, on l'espère, de contribuer à l'évolution des cultures dans le sens d'une meilleure prise de conscience des enjeux et des initiatives qu'ils appellent pour répondre à ces situations. Il nous a semblé que la construction d'une représentation permettant de mieux comprendre la médiation hypermédia du patrimoine serait un support de décision pour l'action, face aux situations concrètes de médiation auxquelles se confrontent de plus en plus les scientifiques, les médiateurs, les institutions culturelles publiques, les élus, les gestionnaires et aménageurs du territoire. Parce qu'il souhaite répondre autant à cette diversité d'intervenants qu'aux questions engendrées par leur rencontre, cet ouvrage doit pouvoir servir d'interface, de lieu de rencontre et de dialogue, d'association étroite entre recherche et médiation, entre démocratisation des savoirs et circuits économiques, entre techniques digitales et médiation du patrimoine, entre scientifiques et citoyens.

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PREMIÈRE PARTIE Techniques digitales et médiation du patrimoine culturel

Chapitre 1
Les hypennédias comme systèmes symboliques de représentation

La surabondance contemporaine des techniques de communication n'entraîne pas de facto une clarification de termes qui sont pourtant largement employés et désignent nombre de concepts, phénomènes, processus ou objets liés à ces techniques. Au contraire, pourrait-on dire. Les différences qui subsistent parfois entre auteurs dans le champ des sciences de l'information - communication sont le témoin de cet état de fait, accentué par la très large diffusion sociale des techniques de communication.

Ce chapitre examine le premier socle sur lequel se bâtit la médiation digitale des savoirs scientifiques. Il propose quelques points de repères sur l'informatique et l'ordinateur en suivant un chemin qui conduira d'une perspective historique à une approche structurelle, technique et sociologique, puis à une perspective épistémologique. Toutes apparaissent nécessaires pour pouvoir envisager ce que sont les hypermédias perçus comme dispositifs technico-cognitifs complexes de communication mettant en œuvre des systèmes symboliques de représentation.

25

1. Racines, l'ordinateur

structure

et

environnement

de

Les passions de l'homme pour la construction d'outils et de machines de plus en plus sophistiqués sont multimillénaires. Dans nos cultures francophones, il est classique de rappeler que la machine à calcul inventée au XVllème siècle par Blaise Pascal peut être considérée comme un lointain ancêtre de l'ordinateur. Elle relevait déjà, en effet, d'une volonté d'automatiser et d'accélérer certaines opérations de traitement d'informations mathématiques. Mais, après nombre de moments et personnages décisifs dont la plupart sont issus de la culture anglo-saxonne, c'est bien sûr le ~e siècle qui voit le développement de l'ordÎnateur et de l'informatique tels que nous les connaissons aujourd'hui. En moins d'un demi-siècle, l'informatique moderne est apparue et est devenue omniprésente. L'ordinateur, au cœur de toutes les techniques digitales, est devenu un élément majeur de la société dans laquelle nous vivons. D'où vient-il? Qu'est-il vraiment? Outil? Méta-outil? Technique/technologie? Objet de science?

1.1 Perspective historique
Horloges et automates Les racines de l'informatique sont à trouver dans « le souci technique de construire des dispositifs artificiels qui disposent d'une certaine autonomie »9. A ce titre, dès l'Antiquité, les systèmes de mesure du temps sont probablement les premiers dispositifs illustrant cette volonté de construire des artefacts dotés d'autonomie: les clepsydres égyptiennes (horloges à eau qui visent à réguler la mesure de l'écoulement du temps en échappant aux contraintes inhérentes aux cadrans solaires) répondent au besoin « de la maîtrise du temps et du contrôle du mouvement, thèmes fondamentaux de l'automatisme »10. Bien plus tard, au cours du Moyen-Age, les horloges deviennent mécaniques, utilisant des systèmes de poids pour assurer le mouvement des aiguilles. Maîtrisant eux-mêmes la fabrication des
9

BRETON, Philippe, 10 ibid, p. 21.

Une histoire de l'informatique,

Paris, Ed. du Seuil, 1990, p. 21.

27

pièces nécessaires à la construction des horloges, les horlogers seront naturellement les premiers à construire des automates, des personnages ou des animaux qui enrichissent les horloges en

siècle, les automates symbolisantles périodes écouléesIl. Au XVlllème

d'un Jacques de Vaucanson (1709-1782), tel son Joueur de flûte ou son célèbre Canard exposé à Paris en 1738, éblouiront ses contemporains par l'imitation quasi-parfaite des modèles naturels. Au cœur de ces automates se trouve « la programmation, c'est-à-dire le contrôle, selon un ordre déterminé, des mouvements de l'ensemble »12. Autonomie/automatisme, régulation, programmation, tels sont effectivement quelques-uns des socles conceptuels et opérationnels des futurs ordinateurs. Bien entendu, cette marche inexorable vers les «êtres artificiels» ne saurait être disjointe d'une forte dimension mythologique et symbolique qui plonge ces racines dans les plus profondes croyances de l' humanité 13 . Bacon, Babbage, Boole Le passage des automates, machines imitant la nature, aux machines destinées au traitement automatique de l' infonnation 14,peut être schématisé au travers de trois personnages importants, tous trois de naissance britannique: Francis Bacon, Charles Babbage et Georges Boole. Le philosophe Francis Bacon (1561-1626) est considéré comme l'inventeur du code binaire, dont il découvrit l'intérêt en cherchant à crypter des messages diplomatiques secrets par la transfonnation de chaque lettre de l'alphabet en une combinaison de deux symboles seulementl5. On sait à quel avenir sera promis plus tard
Il ibid., p. 28. 12 ibid., p. 30. 13 C'est encore chez Philippe Breton: BRETON, Philippe, A l'image de l'homme, du Golem aux créatures virtuelles, Paris, Seuil, 1995, que nous trouverons une étude de cet entrelacement du mythe et de la machine artificielle à travers laquelle I'homme cherche à recréer une image de lui-même, comme pour palier à son impuissance face au danger, comme pour combler la solitude dans laquelle il se trouve, comme pour se hisser à l'égal d'un dieu créateur. 14 On aura noté qu'il serait nécessaire de s'attacher ici à la définition de ce qu'est l'information, concept clef, concept caméléon. Bien qu'essentielle, je renvoie un peu plus loin l'examen de la notion que je préfère situer dans une perspective épistémologique et non dans la seule perspective historique que je trace ici à grands traits. 15 BRETON, Philippe, Une histoire de l'informatique, Paris, Ed. du Seuil, 1990 , p. 48.

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le codage binaire, base de la digitalisation, c'est-à-dire de la transformation de toute information en une suite codée de 0 et de 1. Charles Babbage (1792-1871) est considéré comme le «véritable» précurseur de l'ordinateur. S'apercevant que les tables de calculs mathématiques comportent de nombreuses erreurs (erreurs humaines occasionnées par la fatigue, l'inattention ou l'ennui) il essaie de concevoir une machine qui pourrait exécuter les tâches mathématiques sans commettre ces erreurs. Sur la base du travail déjà réalisé par Pascal (avec la « Pascaline» ) et par Leibniz (puis par Prony), il conçut deux machines à calculer d'une extrême complexité: la «machine à différence », qui devait être capable de calculer rapidement des tables de logarithmes et la « machine analytique », qui devait être capable d'effectuer toutes les opérations arithmétiques et fonctionnant sur le principe d'un programme enregistré sur cartons perforésl6. Enfin Georges Boole (1815-1864), logicien et mathématicien, fut quant à lui l'inventeur d'une algèbre fondée sur la logique plutôt que sur les habituelles notions de nombre et de grandeur. N'utilisant que les trois opérateurs « et», « ou» et «non», cette algèbre permettait d'effectuer une large palette d'opérations logiques et arithmétiques. Chacune à leur manière, ces trois étapes se révèleront détenninantes dans le processus d'apparition de l'informatique moderne. La machine de Turing Dans les années 1930, Alan Turing, un logicien et mathématicien américain, amorce la transformation de la théorie de la calculabilité en théorie des calculs 17. Les besoins d'une formalisation mathématique rigoureuse poussent le logicien à voir les algorithmesl8 comme des machines qui produisent des fonctions mathématiques par des méthodes physiques. C'est ainsi qu'il publie en 1936/37 un article
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Le systèmedes cartonsperforés avaitété précédemment au pointau ~ mis

siècle pour automatiser certaines opérations des métiers à tisser. 17 Autour des notions de récursivité, d'incomplétude et d'indécidabilité, et d'un mouvement qui cherche à donner des définitions mathématiques rigoureuses à un certain nombre de concepts et d'outils utilisés par les logiciens. 18 Un algorithme peut se définir comme un ensemble de règles servant à résoudre un problème au moyen d'un nombre fini d'opérations (à partir desquelles ont construira plus tard un programme informatique), lorsqu'on a préalablement démontré la convergence certaine du calcul vers le « bon» résultat..solution. Définition qui introduit la différence d'avec les méthodes heuristiques, non fondées sur une démonstration préalables et procèdent par approches successives en éliminant progressivement les alternatives et en ne conservant qu'une gamme restreinte de solutions.

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dans la revue Proceedings of the Mathematical Society intitulé «Théorie des nombres calculables, suivie d'une application au problème dit de la décision »19, dans lequel il décrit des machines destinées à vérifier si des nombres sont calculables ou non2o.L'article de Turing contient en germe tous les éléments de l'ordinateur et de l'informatique moderne là où il n'est question que de théorie mathématique ardue réservée à quelques initiés. Il y décrit sa machine comme fonctionnant avec les éléments suivants: une bande, c'est-àdire un support physique pour l'information traitée (que seront plus tard les mémoires) ; un ensemble fmi de symboles, par exemple 0 et 1, qui sont imprimés sur la bande (c'est-à-dire la formalisation binaire qui va conduire plus tard aux processus de traitement ou computation de symboles numériques ou non-numériques transformant toute information en information identifiable et interprétable par la machine) ; une tête de lecture/écriture, qui intervient physiquement sur le support pour modifier les symboles; un ensemble fmi d'états qui déterminent les comportements que peut adopter la machine; un ensemble fmi d'instructions qui déterminent les règles d'enchaînement des comportements. Turing parle de machines automatiques, c'est-à-dire ne nécessitant pas l'intervention d'un opérateur humain en dehors de la défmition de la machine elle-même et de l'entrée initiale des systèmes de symboles à traiter. Par cette démonstration, Turing montre que n'importe quel programme algorithme ou heuristique peut être traité par sa machine et qu'il est donc théoriquement possible d'inventer une machine universelle pour traiter (computer) n'importe quelle séquence de systèmes de symboles computables, machine dont il donne une description détaillée en termes formels au cœur de son article. La machine de Turing servira de socle conceptuel à la construction, dans les années 1940, de grands calculateurs, qu'ils soient à base de technologies électromagnétiques, comme le Harvard MARK 1 ou électroniques, comme l'ABC puis l'ENlAC. On retiendra cependant que toutes ces machines relèvent encore de ce que l'on peut appeler les « supercalculateurs », c'est-à-dire des machines dont les principes de fonctionnement sont similaires à ceux des machines à calculer mécaniques traditionnelles. Le passage des calculateurs aux
19 Traduction française republiée récemment et commentée: TURING, Alan et GIRARD, Jean-Yves, La machine de Turing, Paris, Seuil, 1995. 20 Selon la définition de Turing dans l'article, un nombre est calculable si sa représentation décimale peut être écrite par une machine (c'est-à-dire avec des moyens finis).

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ordinateurs se fera certes par la naissance de nouvelles techniques au rang desquelles se trouvent avant tout les technologies électroniques. Mais au-delà, les ordinateurs se distingueront fondamentalement des supercalculateurs par une architecture interne nouvelle et par une capacité non seulement à effectuer automatiquement des calculs arithmétiques, mais surtout à traiter tout type de systèmes de symboleSZl. L'ENIAC Le dernier supercalculateur, qui n'est pas encore un ordinateur moderne mais opère la transition vers ceux-ci, !'ENIAC (Electronic Numerical Integrator And Computer), fut fabriqué pendant la Deuxième Guerre Mondiale (entre 1943 et 1945). Il pesait 30 tonnes pour 24m de long et une surface au sol de 160m2. Inaugurant la technologie des tubes à vide électroniques qui permit une très grande vitesse de fonctionnement, il devait répondre aux besoins de l'armée américaine de disposer de très puissants moyens de calcul. Si sa conception relevait encore des machines à calculer, sa technologie, l'électronique, sera celle des ordinateurs modernes. John von Neumann Le mathématicien américain John von Neumann (1903-1957) va apporter une contribution décisive à l'émergence de l'ordinateur moderne. Dans la suite des travaux de Turing, il cherchait lui aussi à « construire de puissants outils de calcul adaptés au traitement d'une très large variété de problèmes et qui soient en même temps des modèles le plus proche possible du cerveau humain »22..l sera amené I à participer aux opérations d'amélioration de l'ENIAC. Travaillant sur les plans d'une future machine nommée EDV AC (Electronic Discrete Variable Computer), il s'intéressera avant tout à la structure logique interne de la machine. Le changement radical peut être résumé ainsi: alors que les machines à calculer et supercalculateurs nécessitaient toujours l'intervention de l'homme, qui transmettait les ordres et conduisait les calculs, la nouvelle machine sera dotée d'une réelle autonomie, puisqu'elle réalisera elle-même, à partir des données et des instructions, l'ensemble des travaux qui lui sont demandés. C'est ce
21 Là encore, il faudra revenir un peu plus loin, dans une perspective épistémologique, sur cet aspect essentiel de la problématique. 22 BRETON, Philippe, Une histoire de l'informatique, Paris, Ed. du Seuil, 1990, p. 83.

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