Mémoire sur la Russie de Pierre Le Grand à Elisabeth Ière (1720-1742)

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296340619
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"MÉMOIRES SUR LA RUSSIE DE PIERRE LE GRAND A ELISABETH Irm (1720-1742)

Illustration de couverture: Comte Ernest de MUnnich (1708-1788) par Dimitri Levitski

@ Éditions l'Harmattan, ISBN:

1997

2-7384-5412-7

COMTE ERNEST DE MUNNICH

"MÉMOIRES SUR LA RUSSIE DE PIERRE LE GRAND A ELISABETH Ire" (1720-1742)

Traduction, introduction et notes de FRANCIS LEY

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Chemins de la mémoire dirigée par Alain Forest
- Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régime. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires.

- Louis

PEROUAS, Une religion des Limousins? Approches historiques. L'Empire supplicié - Tome III: La guerre des Cardinaux.

- Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I: L'ombre de Charles
Quint - Tomell:

- Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque. - Alain ROUX, Le Shangaï ouvrier des années Trente, coolies, gangsters et syndicalistes. - Elisabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise, 1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XV/llème et X/Xème siècles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours aux enfants juifs (O.S.E.) sous l'Occupation en France.

- Michel
1944

- Mai

PIGENET, Les «F abiens » des barricades au front (Septembre 1945)

- Robert

MECHERINI, Une entreprise de Marseille "sous gestion ouMadame Hamelin. Merveilleux et turbulence

vrière", 1944-1948. - Maurice LESCURE, Fortunée( 1776-1851).

- Véronique MOLINARI, Le vote des femmes et la première Guerre mondiale en Angleterre. -Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920)-Les damnés de la guerre.

- Guy TAS SIN, Un village du Nord avant la mine. Chronique d'Edouard PIERCHON, curé d'Haveluy au X/Xe siècle - Odette
1891.
HARDY -HEMERY, L'enversd'unefusillade Fourmies, 1ermai

-Marguerite DURAND (1864-1936), Lafronde féministe ou le temps en jupons. - Claudie WEILL, Etudiants russes en Allemagne. - Jean LEVY, Simon PIETRI, De la République à l'Etat français, 19301940. - Thierry VIVIER, Lapolitique aéronautique de la France (Janvier 1933
- septembre
1939).

- Jean VERLliAC, Laformation de l'unité socialiste (1893-1905). - M.-Th. ALLEMAND-GAY et J. COUDERT, Un magistrat lorrain au XVll/' siècle. Le Premier Président de Cœurderoy (1783-1800) et son diaire. - M. GALOPIN, Les expositions internationales au XXe siècle et le bureau international des expositions.

OUVRAGES DE FRANCIS LEY

La Russie et le baron de Krüdener dans l'Affaire de Neuchâtel 1856-1857. Note liminaire de L.-E. Roulet, Imprimerie Centrale, Neuchâtel, 1958. Le maréchal de Münnich et la Russie au XVIIIe siècle. Préface de Victor L. Tapié, Plon, Paris, 1959 (ouvrage couronné par l'Académie des Sciences morales et politiques, 1960). Madame de Krüdener et son temps: 1764-1824. Préface d'Alphonse Dupront, Plon, Paris, 1961 (ouvrage couronné par l'Académie française, Prix Broquette-Gonin, 1963). Bernardin de Saint-Pierre, Madame de Staël, Chateaubriand, Benjamin Constant et Madame de Krüdener. Préface de Jean Fabre, Aubier-Montaigne, Paris, 1967 (ouvrage couronné par l'Académie française. Prix Rocheron (1968). La Russie, Paul de Krüdener et les soulèvements nationaux: 1814-1858. Préface de Maurice Baumont. Avant-propos de Roger Portal, Hachette, Paris, 1971 (ouvrage couronné par l'Académie française, Prix Broquette-Gonin 1972). Alexandre 1er et sa Sainte-Alliance (1811-1825). Préface de Pierre Pascal. Postface de Georges Bidaut, Fischbacher, Paris, 1975 (ouvrage couronné par l'Académie française, prix Thiers 1976). Le président Masaryk et son petit-fils Herbert. Préface de Léon Noël, Barré et Dayez, Paris, 1978. Traduit en tchèque par Jan Slama,édité par Zdenek Susa, Prague 1996. La Révolution romaine et l'intervention française vues par le prince Volkonsky : 1846-1849. Préface de Léon Noël. AvantPropos du prince Michel Schakhovskoy. Postface de Jacques Godechot, Fischbacher, Paris, 1981. Voyage en Italie du baron de Krüdener en 1786. Trad. près. et notes de Francis Ley. Préface de Gérard Luciani, texte établi par Herbert Eisele, Fischbacher, Paris, 1983.

Henri Martinole (1914-1977) : "Poésies et Cantilènes" (Œuvre posthume préfacée et publiée par F. Ley, Paris, 1985) (déposé à la BibI. Nat.). John Gignoux (1860-1930). Président du Conseil d'Etat de la République et Canton de Genève - Consul de Belgique, Barré & Dayez, Paris, 1986. Maréchal de Münnich : Du Gouvernement de l'Empire de Russie (1763). Notes et commentaires de Francis Ley. Préface du prince Michel Schakhovskoy. Librairie Droz, Genève, 1988. Les Yeux de ma Vie ou l'acteur spectateur, Barré & Dayez, Paris, 1989. Madame de Krüdener 1764-1824 - Romantisme et SainteAlliance. Préface de Jean Gaulmier. Paris, Honoré Champion, 1994, 467 p. EN COLLABORA nON Cent ans Boulevard Haussmann (historique du Groupe Worms), Editions Graphis Conseil, Paris, 1978 (hors commerce).

A la mémoire de ma mère Maggy Ley née Privat d'Oppell Descendante d'Ernest de Munnich

INTRODUCTION

Ces Mémoires ne sont certes pas un brillant morceau d'anthologie et pourtant ils ont déjà été publiés en allemand et en traduction russe au XIXème siècle. Simples souvenirs destinés à la famille, leur grand mérite est d'être le témoignage d'un homme pondéré et sincère sur les événements survenus en Russie et en Europe de 1721 à 1742. Ils éclairent ainsi une période mal connue de l'histoire des tsars depuis les dernières années de Pierre le Grand jusqu'à l'avènement d'Elisabeth Ire. L'auteur, en plus, n'était pas n'importe qui, mais le fils du célèbre maréchal de Münnich, vainqueur des Polonais et des Turcs, dix ans ministre de la Guerre et, enfin, Premier ministre de l'Empire de Russie. L'auteur avait eu lui-même une belle carrière. Chambellan de l'impératrice Anna Ire en 1731, Grand Maître de la Cour de la régente Anna Léopoldovna en 1741, il sera nommé par Catherine II Directeur général des Douanes de l'Empire russe en 1763 et enfin ministre du Commerce en 1770. C'est dire que le récit d'Ernest de Münnich présente non seulement l'intérêt d'un témoignage de première main mais apporte aussi des observations vues de l'intérieur même des événements qui ont secoué le trône de Russie à chaque changement de règne durant cette période. Il y a naturellement les dépêches des ministres étrangers accrédités auprès de la Cour de Saint-Pétesbourg, mais elles relatent les faits vus de l'extérieur et par personnes interposées.

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Aussi n'est-il pas inutile de retracer brièvement les grandes étapes de la vie du mémorialiste dont nous présentons ici pour la première fois la traduction française de ses souvenirs. Ernest Johann de Münnich est né à Heinsfurth, petite ville de la Souabe, le 10/21 Janvier 1708 alors que sa mère accompagnait son mari, major dans les armées impériales, durant la Guerre de la succession d'Espagne. Son père, Burchard Christophe de Münnich, avait vu le jour en Oldenbourg le 9 Mai 1683 et avait épousé à Darmstadt Christine Lucrétia de Witzleben. Son père, qui était à la fois officier de carrière et ingénieur hydraulicien, voulait accéder aux plus hauts postes et pour y parvenir était entré au service de France, puis à celui de l'Empire sous le prince Eugène, ensuite dans les troupes de Hesse-Cassel. Devenu colonel il passa en Pologne en 1717, y fut nommé major-général et organisateur de la "Crongarde" d'Auguste II le Fort. Aussi la famille Münnich suivait-elle dans ses déplacements ce père ambitieux et voilà comment le fils, Ernest de Münnich, se trouva à même de consigner ses premiers souvenirs de jeunesse. De Pologne le père fut attiré par Pierre le Grand, au printemps de 1721, en Russie avec le grade de lieutenant-général. La paix du Nord ayant été signée, le tsar utilisa son nouveau lieutenant-général comme hydraulicien en lui faisant construire le canal de Ladoga, de 111 km de long, destiné au ravitaillement de Saint-Pétersbourg. Et c'est ainsi que le reste de la famille vint s'installer à Riga en Septembre 1721. Le tout jeune Ernest y fut mis en pension chez le recteur du Gymnase(l) de cette ville pendant une durée de deux ans. Puis le père fit venir le fils à Saint-Pétersbourg en Février 1723 (Ernest avait alors quinze ans) et lui demanda de choisir entre la carrière militaire et celle des lettres. Ernest donna sa préférence aux lettres. Le père trouva alors convenable que le fils aille à l'étranger pour voir du pays et apprendre d'autres langues. Mais avant d'entreprendre si jeune un tel voyage, Ernest fut encore près de deux ans le témoin du creusement du Canal latéral du lac Ladoga! C'est là qu'il vit Pierre le Grand au 10

milieu du chantier du Canal. Il en fait un vibrant récit qu'il termine ainsi: "L'inspection étant achevée, l'empereur se rendit chez nous, se contenta d'un repas du soir que mon père lui avait fait préparer, et après s'être reposé une nuit dans notre demeure, il poursuivit son voyage vers Pétersbourg". En Novembre 1724 Ernest quitta la maison paternelle pour aller en Suisse. En passant par Saint-Pétersbourg il revoit le grand tsar et il écrit "durant mon bref séjour je pus jouir pour la dernière fois du privilège de voir Pierre le Grand" ! A Berlin il est présenté au roi de Prusse Frédéric Guillaume qui connaissait bien son père. Arrivé à Genève il prend pension chez le recteur de l'Université, Ezéchiel de Gallatin, d'une vieille famille seigneuriale de l'Ain (milieu du X1IIème siècle), et y suit des cours de droit (professés par le père de Necker), d'histoire, de français, de dessin et d'algèbre. Malheureusement c'est à Genève, au printemps 1727, qu'il apprend la triste nouvelle du décès de sa mère, morte en couches au dix-septième enfant, le 10 Février, à Saint-Pétersbourg. Le voilà orphelin de mère à dixneuf ans. Début Mai il pousse une pointe jusqu'à Turin en Italie; puis il revient à Genève. Sur le trajet de retour en Russie, Ernest revoit le roi de Prusse à Berlin et arrive à SaintPétersbourg quelques semaines avant la chute du tout puissant favori de Pierre 1er et de Catherine Ire, Menchikov, disgracié en Septembre 1727. Pendant le séjour qu'Ernest fit à l'étranger, son père avait été nommé membre du Collège de la Guerre (ministère de la Guerre) et en Octobre 1727 ingénieur en Chef des fortifications. Et le 18 Septembre 1728 ce père vigoureux se remariait avec Barbara E1éonora de Maltzahn (née le 11 Juin 1691) veuve du comte Michaël Alexievitch Soltikov. Le collègue du général Münnich aux Affaires étrangères, comte Ostermann, choisit Ernest de Münnich pour faire partie de la délégation russe au Congrès de Soissons, avec rang de Cavalier d'ambassade. Fin Mai 1728 Ernest accompagnait le comte Golovkine, ambassadeur de Russie, qui se rendait en France, et en cours de route, à Bruxelles, il fit la connaissance du célèbre poète Jean Il

Baptiste Rousseau. Le Congrès de Soissons dura de Juin 1728 à Juillet 1729 ! La délégation russe eut l'occasion à plusieurs reprises de venir à Paris et à Versailles durant ce long laps de temps, et d'y jouir des plaisirs de la Cour. En Russie la tsarine Anna Ivanovna (fille d'Ivan V) était montée sur le trône et avait été couronnée le 28 Avril 1730. L'ambassade russe à Paris fêta dignement cet événement dans les salons de l'hôtel du Temple appartenant au chevalier d'Orléans, fils légitimé du Régent. Le général Münnich, père d'Ernest, avait été entre temps élevé au grade de général en Chef (1727), nommé comte, puis Feld-maréchal et président du Collège de la Guerre (ministre) en 1732 par Anna Ire. Il fut également invité par l'impératrice à faire partie du nouveau "Cabinet Secret". Quant à Ernest, il recevait en Mai 1731 son brevet de Gentilhomme de la Chambre de l'impératrice qui le chargeait de faire fondre à Paris une grosse cloche en remplacement de celle dite "Ivan Véliki" (d'Ivan le Grand). Pour la réalisation de ce chef-d'oeuvre de bronze, Ernest de Münnich s'adressa à l'orfèvre de Louis XV, Thomas Germain. Le travail achevé, la cloche fut envoyée en Russie malgré un poids considérablement plus important que prévu. L'ambassadeur de Russie en France, comte Golovkine, se vit rappelé dans son pays en Septembre 1731 et Ernest de Münnich dut le remplacer en qualité de résident: "le comte sollicita tout de suite une audience d'adieu et à la fin de celle-ci il me présenta au roi (Louis XV) auquel j'eus l'honneur de remettre mes lettres de créance". Cette lettre, signée par Anna Ire et contresignée par le comte Gabriel Golovkine se trouve aux archives du quai d'Orsay. En voici la traduction: "Très haut et très puissant Seigneur notre très cher Frère et bon Amy Louis XV Roy de France et de Navarre etc... etc... Nous nous faisons un plaisir de conserver inviolablement la bonne harmonie et l'amitié qui a subsité jusqu'ici entre nous, et de donner à Votre Majesté toutes les marques possibles du désir que nous en avons; Nous avons trouvé à propos pour cet effet et 12

pour la continuation de la bonne correspondance, d'ordonner à notre très amé et féal le comte Ernest de Münnich, gentilhomme de notre Chambre, de demeurer à la Cour de Votre Majesté, ainsi que nous l'accréditons par les présentes, priant Votre Majesté d'accorder à notre dit gentilhomme de la Chambre un accès favorable et d'ajouter foy aux assurances d'amitié et à tout ce qu'il aura l'honneur de représenter de temps en temps à Votre Majesté de notre part, et de l'honorer toujours de telles réponses et résolutions, que nous avons lieu d'espérer des intentions amiables de Votre Majesté! Au reste nous prions le Tout Puissant de conserver les jours de Votre Majesté et de bénir votre Règne. Donné à Moscou le 21 Juillet de l'année 1731 Votre bonne Soeur et parfaite Amie Anne Comte Gabriel Golowkyne". (Moscovie, T. 24, folio 251 recto et verso) Et Ernest de Münnich de noter: "je me voyais à trente trois ans pourvu d'une mission officielle auprès d'une des principales Cours d'Europe" ! Mais bientôt son père lui demanda de revenir à Saint-Pétersbourg et Ernest dut se remettre en route dès Février 1732. A partir de cette date, comme gentilhomme de la Chambre, puis comme Chambellan de l'impératrice Anna, il fut un observateur de premier ordre de tous les événements qui eurent lieu à la Cour de Russie. Il relate avec précision toutes les intrigues menées par les membres du Cabinet secret et par le favori Biren, de même que celles ourdies par les représentants des grandes Cours d'Europe à propos de la succession de Pologne (1733-1735), de la guerre contre les Turcs (1736-1739), des guerres inhérentes à la fameuse "Pragmatique Sanction" et à la succession d'Autriche (17401741). Tous ces faits historiques donnent lieu, de la part d'Ernest de Münnich, à des récits hauts en couleur, qu'il s'agisse du terrible siège de Dantzig mené par son père en 1734 et de l'héroïque intervention de la petite troupe de secours 13

amenée par le comte de Plélo, des quatre campagnes contre la Porte Ottomane, en Crimée d'abord, puis des sièges célèbres de Kinburn et d'Otchakov, et enfin de la victoire décisive de Stavoutchany (1739) qui permit à l'armée russe d'occuper la Moldavie. Ses notations sont particulièrement précieuses pour les historiens de la Russie lorsqu'elles montrent: 1) que l'intérêt personnel du favori Biren passait avant le souci de protéger l'armée russe des dangers mortels qu'offre la steppe, 2) que les Münnich ont misé sur la nièce de l'impératrice Anna Ire afin de la faire accéder à la régence de l'Empire russe durant la minorité de son fils, et, 3) que finalement les intrigues de palais sont venues à bout des deux Münnich, bien que le maréchal ait été Premier ministre et qu'Ernest ait été promu Grand maréchal de la Cour de la régente avec rang de Lieutenant-Général. La fille de Piene le Grand, Elisabeth Ire, vint mettre tout ce monde d'accord en reprenant le trône à son jeune parent Ivan VI et en envoyant en Sibérie, où se trouvait déjà Biren, Münnich, Ostermann, Loewenwolde, Golovkine, Mengden - et surtout la famille de la régente et son mari le duc de Brunswick. Le maréchal connut alors vingt ans d'exil mais Ernest vit sa peine allégée puisqu'il ne fut banni qu'à Wologda où il rédigea ses Mémoires. Le successeur d'Elisabeth (morte en Décembre 1761), qui était Piene III, gracia les Münnich, Biren et ceux qui étaient encore en vie, par un ukase du 11 Février 1762. Münnich père redevint maréchal, recouvra l'ordre de Saint-André et ses biens et fut même choisi par Piene III pour faire partie du nouveau Conseil d'Etat ou Conseil restreint. Lorsque la femme de Piene III s'empara du trône par un coup d'Etat qui éliminait son mari, et qu'elle prit le nom de Catherine II, elle conserva auprès d'elle Münnich père et fils. Elle fit du premier le Directeur général des canaux et des ports de la mer Baltique et du second un Conseiller secret, membre de la Commission pour le Commerce. C'était pour Ernest de Münnich une nouvelle carrière qui s'ouvrait à lui. D'abord intégré au Collège du Commerce (ministère du Commerce), Ernest se vit désigné par la Grande Catherine, en 1770, pour en être le président, c'est-à14

dire ministre du Commerce. Mais il avait déjà collaboré avec Panine à l'élaboration d'un nouveau traité de commerce avec l'Angleterre, traité pour une durée de vingt ans, qui fut signé par tous les deux le 20 Juin 1766. Il semble pourtant que ce qu'il fit de mieux est d'avoir été le pourvoyeur de Catherine II en objets et oeuvres d'art de toutes sortes, de telle façon qu'il fut en fait le fondateur du Musée de l'Ermitage sous la houlette de son impératrice. Les catalogues modernes de ce Musée publiés en russe précisent le rôle d'Ernest de Münnich : "A l'Ermitage on pouvait consulter deux catalogues. Le premier, édité en français en 1774, était une simple énumération des tableaux(2) . On le proposait aux visiteurs. L'autre, composé en deux exemplaires manuscrits, était ce qu'on appelle aujourd'hui un "catalogue scientifique". Il fut rédigé pendant dix ans, de 1773 à 1783, par le comte Ernest Münnich, président du Collège du Commerce (ministre du Commerce) de l'Empire de Russie. Cet honnête homme avait, si l'on en croit les rédacteurs du catalogue actuel de l'Ermitage, un goût artistique développé et des connaissances solides. Les attributions dont il décida étaient généralement correctes pour l'époque. Le comte Münnich semble avoir opéré aussi bien, sinon mieux, que le premier Conservateur qu'ait eu le roi de France: Lebrun(3)". Dans un catalogue de 1993, consacré aux collections de Catherine II, madame Irina Sokolova, conservateur au département des peintures du Musée de l'Ermitage, apporte de nouvelles précisions: "En 1773, au moment où se préparait le premier catalogue imprimé de la galerie, l'impératrice chargea le président du Collège du Commerce, Ernest Münnich, de rédiger un catalogue manuscrit détaillé ("Catalogue raisonné des tableaux qui se trouvent dans les galeries, salIons (sic) et cabinets du palais impérial de S. Petersbourg, commencé en 1773 et continué jusqu'en 1783"). Cet ouvrage en trois tomes, achevé en 1785, contient les informations concernant deux mille six cent cinquante huit toiles. Les oeuvres sont essentiellement
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énumérées par ordre d'entrée. Malheureusement les descriptions de tableaux, minutieusement établies, ne comportent pas d'indications de provenance. Le manuscrit de Münnich mentionne cinquante-huit oeuvres de Rembrandt, quatre-vingtsept de Rubens, quarante-trois de Van Dyck. Des chiffres aussi impressionnants ne doivent pas étonner, puisque l'on comptait à l'époque parmi les oeuvres des grands peintres les tableaux réalisés dans leurs ateliers... Néanmoins, dans l'ensemble, jusqu'à la seconde moitié du XIXe siècle le manuscrit de Münnich a été conservé comme l'inventaire le plus détaillé de la galerie" . On a même retrouvé un texte de Diderot à l'adresse de Catherine II (de Janvier 1774) dont "l'avant dernier feuillet" comporte cette énumération: "Sa majesté a désiré 1°... 2°... 3°... 4°... je me suis engagé à satisfaire M. le comte de Münnich, qui travaille au catalogue des peintures de sa Majesté impériale, sur toutes les difficultés que cet objet pourrait lui présenter. Et cela sera fait". Et Diderot d'écrire directement à Ernest de Münnich, le 31 Janvier 1774 : "Au comte de Münnich, Voici les principales questions sur lesquelles je vous supplie de m'instruire. Quand vous m'aurez appris ce que vous savez, personne n'en saura plus que moi. Pardonnez cette importunité à un étranger qui voudrait bien ne pas s'en retourner tout à fait ignorant. Songez que je serai assailli d'interrogations, et qu'il me faudra pourtant satisfaire à quelques-unes! Si vous aviez écrit quelque chose sur l'administration politique, civile, militaire etc, et que vous m'estimassiez pour me confier vos réflexions, je vous jure que je n'aurai aucune répugnance à me parer de vos plumes. Je suis... Diderot"(4) Aussi est-il plaisant et instructif de reproduire ici quelques lettres que Catherine II adressait alors à son dévoué Directeur 16

général des douanes de l'Empire bientôt nommé ministre du Commerce: (Nous respectons l'orthographe de l'impératrice). Dans un premier billet, non daté mais sûrement d'avant la mort de Münnich père en 1767, Catherine laisse paraître la grande diversité de ses intérêts et sa curiosité avide de toute chose: "Nicolas Witsen(5), un des plus célèbres magistrats d'Amsterdam dans le dernier siècle, a écrit un traité curieux de l'Architecture navale des anciens. Le comte Münnich le Jeune est prié de faire avoir ce livre dans quelque langage qu'il ce trouve, nous ne savons point dans laquelle". Dans une autre missive datée de Kazan, 30 Mai 1767, Catherine souhaite que "Münnich le Jeune" soit tout aussi habile pour lui trouver ce qu'elle lui demande: "Car alors nous aurons imanquablement quelques exemplaires de l'Enciclopédie. Prenés... mille huit cent ducats et faites acheter le Cabinet d'Histoire Naturelle que le petit Buffon recommande et faites le transporter à Pétersbourg. Bélisaire (de Marmontel) nous a plut et nous l'avons traduit en Russe, chemin faisant, moi douzième, à savoir: M. Jelagin la préface et le premier chapitre; le second comte Zao Chernichew, le troisième M. Kosmin, le quatrième de même main que le premier, le cinquième est du comte Grégoire OrIof à l'aide de M. Kazumenn, le sixième a été commencé par le comte l van Chernichew et quand il nous a quitté M. Wolkow l'a achevé; le sept et huitième est de M. Alexis Narichkin, le neuvième est de votre humble servante à l'aide de M. Kosmin... La dédicace sera à l'évêque de Twer et le petit comte Schouvalow en est chargé... Tout les chapitres ont été tiré au sort et la besogne est faite; on le lit à présent pour voir si la traduction est exacte et puis nous le ferons imprimer et on mettra à la tête ces mots: "Traduits sur le Wolga". Il Y en a qui trouve à redire à la diversité des stiles de douze persone différente mais je trouve moi que cela est une curiosité dans cette singuliaire traduction! Jugés après cela si Bélisaire nous plut l" Puis c'est une lettre "Au Comte de Münnich", Gratowtchina, 19 Mai 1775 : "Monsieur le Comte Münich 17

(pardon s'il manque un n à votre nom...) je me réjoui d'avance des Copper Plate Magazine; faite demander si le N° III de l'oeuvre de Jacques et Adam Roberts est en chemin. J'envoie, avec cette lettre-si, l'ordre à 0Isoufief(6) pour payer l' éléphant"(7). Toujours de Gratowtchina, le 24 Mai 1775, Catherine écrit: "Les trois livres Anglais dont la feuille suivante contient les titres - et si votre correspondant ajoutait à cela d'autres livres d'Architectures Anglaises cela me ferait grand plaisir, mais il me faut de chaque /ivre trois exemplaires". La liste elle-même comprend: Twelve Beautiful Designs for Farm-Houses by William Halfpenny, carpenter et architect; The Second Edition, London, 1759". The Gentlean and Farmers Architect. A New Work, designed and drawn by T. Lightoler Architect, 1764". Convenient and Ornamental Architecture by John Couden, Architect. London, 1770". Et une lettre de Moscou, 22 Juin 1775 : "C'est une terrible chose que d'être un commissionnaire exact; l'on est accablé des comissions de toutes les fantaisies qui passent par les têtes impériales, voilà votre cas! A peine m'annoncé vous que le Cowper Plate Magazine est embarqué que je vous prie... de me faire avoir les Arabesques de Raphaël: Loggie di Rafaele nel Vaticano, A Rome, MDCCLXXII. On dit qu'il y en a d'illuminée") ; je voudrais avoir et illuminé et non illuminé, étant au reste tout ce qu'on met au bas de la plus polie lettre du monde... Caterine" . Sans cesse elle revenait auprès d'Ernest de Münnich pour lui communiquer ses desiderata: "16 Juillet 1775 (Moscou) "J'ai reçue votre lettre... accompagnée des Coupper Plate Magazin et Museum très à propos lorsque j'étais malade de la
(*) Enluminé.

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dissenterie et je m'en suis amusée dès que j'ai pu... Je vous prie de me faire venir trois exemplaires des desseins de Claude Lorrain et toutes les vues que j'ai marquée avec du crayon. Adieu, je me porte mieux mais je suis faible encore et je meurs de fain: réellement s'est une fain canine. Caterine(8) Voilà donc le ton et le tour enjoué des mISSIves que la Grande Catherine s'amusait à envoyer à Ernest de Münnich pendant la période 1773-1783 durant laquelle il établissait le premier catalogue de l'Ermitage. A la même époque et à la demande de l'impératrice, il avait rédigé d'autre part un Essai Politique sur la Nature et les Avantages du Commerce de Russie dont le manuscrit, ln 4°, a 106 pages. Il semblerait que c'était pour répondre aux questions pressantes posées par Diderot à ce moment-là. Mais il est aussi bon de se rappeler que Catherine II avait choisi Münnich le jeune pour faire partie de la grande Commission chargée de 1767 à 1769 d'élaborer un nouveau Code des lois. Et que c'est en 1774 que l'impératrice gratifia Ernest de la plus haute distinction russe: la grande croix de Saint-André. En 1740 il avait déjà reçu celle d'Alexandre Nevski. Notons enfin que Ernest de Münnich fut l'intermédiaire éclairé entre Diderot et la famille des princes Galitzine à propos du tombeau du prince Alexandre Mikhailovitch Galitzine commandé expressément à Houdon. Diderot écrit en effet à Grimm, en Août 1776 : "J'ai adressé à Mr. le Comte de Münich pour Mr. de Gallitzin, le présent Grand Chambellan de Sa Maj. Imp., une petite caisse contenant deux sublimes modèles de monuments" .

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