//img.uscri.be/pth/d53307ee96c67239b3a7a2cafc5e2ec1d71c60fc
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mémoires de la guerre d'Algérie

De
251 pages
Ce livre est conçu essentiellement comme une étude d'histoire orale. L'auteur a choisi de réaliser des interviews de militants de la Résistance à la guerre de reconquête coloniale de 1954-1962. Ils ont pris la forme de plusieurs entretiens à questionnements progressifs, ce qui a pour résultat d'entremêler les souvenirs personnels dans le mythe national. Sont aussi décryptés les livres ou autres textes de ces résistants qui complètent les entretiens oraux.
Voir plus Voir moins

MÉMOIRES
DE LA GUERRE D'ALGÉRIE

Histoire et Perspectives Méditerranéennes Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours.

Déjà parus

Tarik ZAIR, La gestion décentralisée du développement économique au Maroc, 2007. Lahcen ACHY et Khalid SEKKAT, L'économie marocaine en questions: 1956-2006, 2007. Jacqueline SUDAKA-BÉNAZÉRAF, D'un temps révolu: voix juives d'Algérie, 2007. Valérie ESCLANGON-MORIN, Les rapatriés d'Afrique du Nord de 1956 à nos jours, 2007. Mourad MERDACI, Enfants abandonnés d'Algérie. Une clinique des origines, 2007. Ahmed MOAT ASSIME, Itinérances humaines et confluences culturelles en Méditerranée, 2006. François CLÉMENT, Culture Arabe et Culture Européenne, 2006. Vincent STAUB, La Libye et les migrations subsahariennes, 2006. Ahmed MOAT ASSIME, Langages du Maghreb face aux enjeux culturels euro-méditerranéens, 2006. Ahmed MOA TASSIME, Dialogue de sourds et communication langagière en Méditerranée, 2006. Serge LA BARBERA, Les Français de Tunisie (1930-1950), 2006. Pierre-Alban THOMAS, Pour I 'honneur de l'armée. Réponse au général Schmitt sur la guerre d'Algérie, 2006. Maâmar BENGUERBA, L'Algérie en péril, 2006. Abderrahim LAMCHICHI, Femmes et islam: l'impératif universel d'égalité,2006. Abderrahim LAMCHICHI, Jihad: un concept polysémique, et autres essais, 2006. Jean-Charles DUCENE, De Grenade à Bagdad, 2006. Philippe SEN AC, Le monde carolingien et l'islam, 2006. Isabelle SAINE, Le mouvement Goush Emounim et la colonisation de la Cisjordanie, 2006.

Martin Evans

MÉMOIRES
DE LA GUERRE D'ALGÉRIE

Préface de Gilbert Meynier

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03711-3 EAN : 9782296037113

Remerciements

Je tiens tout d'abord ici à remercier mes parents, John et Evelyn Evans, pour le soutien qu'ils m'ont donné et continuent à me donner. Je leur dédie ce livre. Ensuite, j'adresse ma gratitude à Roderick Kedward, mon directeur de recherche. Lui plus que tout autre a su faire ressortir l'importance de la motivation personnelle dans le contexte de la recherche historique. Ami et collègue, il m'a encouragé et m'a aidé dans les moments décisifs grâce à l'originalité de ses idées. Je dois aussi des remerciements à la British Academy, qui m'a apporté le soutien financier nécessaire à la rédaction de ce livre, en assumant les frais de mes charges d'enseignement. Je n'oublie pas non plus le soutien intellectuel et financier que j'ai reçu des deux groupes de recherche de mon université, the University of Portsmouth (GB), à savoir Nation and Identity, travaillant sur le nationalisme contemporain, et le Francophone Research Group, dont le projet est le colonialisme français. Ces deux groupes m'ont apporté l'occasion d'échanger des idées enrichissantes avec mes collègues sur l'identité, la mémoire et le post-colonialisme, qui m'ont été cruciales dans l'établissement des références conceptuelles utilisées dans cet ouvrage. De même, je remercie la Society for the Study of French History et The Associationfor the Study of Modern and Contemporary France, qui m'ont permis de tester certaines de mes thèses de départ lors de leurs colloques annuels. Au Royaume-Uni, en France ou en Algérie, mes nombreux amis et collègues universitaires m'ont aussi encouragé grâce à l'intérêt qu'ils portaient à ma recherche, à leurs commentaires et à l'appui pratique qu'ils m'ont apporté. Je remercie en particulier Martin Alexander, Karen Adler, Jean-Marc Aussant, Robert Bonnaud, Claire Duchen, David Evans, Susan Evans, Pete Gurney, Alec Hargreaves, Tacy Hurd, John Keiger, Ken Lunn, Georges Mattéi, Gordon Marsden, Catherine Moriarty, Clive Myrie, Marcel Péju, Louise Purbrick, Frederick Poinat, Anne Preiss, John Richardson et Graham Walker. Sur un plan plus personnel, je n'aurais pas pu écrire ce livre sans Hannah Abbo, Lucy Noakes, et Calum Evans. Calum et Hannah en particulier ont apporté la distraction nécessaire au travail d'écriture, et je leur dédie aussi ce livre. Au début de mon travail de recherche, j'ai eu la chance de bénéficier de l'aide et du soutien de Jean-Pierre Rioux (Institut d'Histoire du Temps Présent). C'est lui qui m'a initialement mis en contact avec des personnes qui avaient

joué un rôle-clé dans la lutte d'opposition à la guerre d'Algérie; et il m'a ensuite fourni des suggestions, des idées et des perspectives. Merci à toutes les personnes qui ont accepté de répondre à mes questions lors de mes entretiens. Sans elles, ce livre n'aurait pas de raison d'être. J'espère être resté fidèle à leurs souvenirs et à leur mémoire. Beaucoup m'ont hébergé en France ou en Algérie. Je remercie particulièrement Nadia Guendouz et Jean-René Genty. Au moment où ce livre est prêt à être publié en français sous sa version traduite, l'Algérie est toujours déchirée par la haine et les passions. La plaie ouverte ne s'est pas refermée. Des Algériens recherchent dans leur histoire familiale individuelle quelque ancêtre français pour pouvoir revendiquer la nationalité française. Il faut refuser de croire que la guerre et l'indépendance n'ont toujours pas rendu l'Algérie aux Algériens - à tous les Algériens. M.E., University of Portsmouth, 2002

6

SOMMAIRE

Remere iements Abréviations
Avant-propos. . .. .. . . . . . . .. . .. .. .. . .. .. . . ... . . . .. . . . . . .. . . . .. .. . . . . . .. . . . . . . ... . . .. . . . . . .. . . . .. .. .. ... . .. . . .. Il

5 9

Préface.

. .. . .. .. . .. . . .. .. . .. . .. . . . . ... .. .. ... .. . ..

.. .. . . . .. . .. .. ... .. . . . . . .. . .. .. . . .. . ... . . .. . . . . . .. . .. .. 15

Chronologie des événements 1840-1962

21

PREMIÈRE CONTEXTES

PARTIE THÉORIQUE ET HISTORIQUE 25

1. Contexte théorique.. 2. Contexte historique

27 47

DEUXIÈME EXPLIQUER

PARTIE LA RÉSISTANCE ANTI-COLONIALE 51

3. Mémoire et signification de la Résistance antinazie 4. L'impact des idées 5. Expériences personnelles 6. Mob îles politiques 7. Témoignages du FLN

53 93 119 149 181

TROISIÈME

PARTIE 187

LA GUERRE DES MOTS ET LE RECRUTEMENT

8. La guerre des mots 9. Contextes et mécanismes de recrutement. 10. Conclusion: une autre idée de la Résistance Annexe 1 : Guide d'entretien Annexe 2 : Liste des personnes interrogées
Bib Ii 0 grap hi e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

189 211 235 237 239
241

8

Abréviations

AGTA ALN CGT CRUA DST FIS FLN FNAA FTP GPRA MNA MRP MTLD OAS OS PCA PPA PSA PSU SFIO STO UDMA UFF UGEMA UGGA UGS

Association Générale des Travailleurs Algériens Armée de Libération Nationale Confédération Générale du Travail Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action Direction de la Surveillance du Territoire Front Islamique du Salut Front de Libération Nationale Fédération Nationale des Anciens d'Algérie Francs- Tireurs et Partisans Gouvernement Provisoire de la République Algérienne Mouvement National Algérien Mouvement Républicain Populaire Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques Organisation de l'Armée Secrète Organisation Spéciale Parti Communiste Algérien Parti Populaire Algérien Parti Socialiste Autonome Parti Socialiste Unifié Section Française de l'Internationale Ouvrière Service du Travail Obligatoire Union Démocratique du Manifeste Algérien Union des Femmes Françaises Union Générale des Etudiants Musulmans d'Algérie Union Générale des Commerçants Algériens Union de la Gauche Socialiste

Avant-propos

Un mouvement très important se développe en France, et il est nécessaire que l'opinion française et internationale en soit mieux informée, au moment où le nouveau tournant de la guerre d'Algérie doit nous conduire à voir, non à oublier, la profondeur de la crise qui s'est ouverte il y a six ans. De plus en plus nombreux, des Français sont poursuivis, emprisonnés, condamnés, pour s'être refusés à participer à cette guerre ou pour être venus en aide aux combattants algériens. Dénaturées par leurs adversaires, mais aussi édulcorées par ceux-là mêmes qui auraient le devoir de les défendre, leurs raisons restent généralement incomprises. (Déclaration sur le Droit à l'Insoumission dans la guerre d'Algérie, septembre 1960)

Le 5 septembre 1960, six Algériens et dix-huit Français comparaissent devant un tribunal militaire à Paris. Les Algériens sont accusés d'avoir comploté en vue de renverser l'État français, les Français d'avoir soutenu le terrorisme du FLN en mettant à sa disposition des voitures, des logements, en participant à la diffusion de la presse FLN clandestine, et surtout, en faisant sortir du territoire français les devises obtenues de la participation des ouvriers algériens en vue de financer la guerre 1. Dans la salle d'audience, I'hostilité réprimée des opposants à la guerre d'Algérie éclate alors, et le procès va devenir le point de mire de la France. Jamais jusqu'ici on n'avait eu ce genre de débat à propos de la guerre, les accusés justifiant leurs actions face à la partie adverse qui les accusait haineusement d'avoir agi en traîtres. L'atmosphère est lourde et hostile. Au bout de deux mois, les peines sont prononcées. Haddad Hamada, QuId Younes, Hannoun Said, AHane Hamimi, Daski Alloua, Hélène Cuénat, France Binard, Jean-Claude Paupert, Gérard Meier et Micheline Pouteau sont condamnés à la peine maximale, dix ans de réclusion. Jacqueline Carré, cinq ans, Jacques Rispal, trois ans, Janine Cahen, huit mois. Francis Jeanson, Danielle Sabret, Cécile Regagnon et Jacques Vignes sont aussi condamnés par contumace à la peine maximale de dix ans de prison. Jacques Trebouta, Lise Trebouta, Odette Hutelier, Paul Crachet, André Thorent, Georges Berger, Yvonne Rispal, Denise Barrat et Loumis Brahimi sont acquittés. Prenant conscience de l'importance symbolique de cet événement, 121 intellectuels manifestent leur solidarité avec les accusés, soulignant leur droit à
1

A l'aide d'un système très bien organisé de 'taxation' progressive (500 francs anciens par mois

pour les étudiants, 3000 pour les ouvriers, 50 000 pour les commerçants), le FLN ramassait des fonds destinés à l'effort de guerre. La fonction la plus importante du réseau Jeanson allait être de faire passer cet argent en Suisse.

la Résistance clandestine dans le contexte du conflit algérien au nom de la Déclaration sur le Droit à l'Insoumission dans la guerre d'Algérie publiée au moment du début du procès. Parmi ces 121, beaucoup jouissaient d'une certaine notoriété et jouaient un rôle de premier plan dans la vie culturelle française: Simone Signoret, Françoise Sagan, Vercors, héros de la Résistance, les surréalistes André Breton et André Masson, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Le fait même que tant de romanciers, de philosophes, de réalisateurs, d'universitaires soient prêts à inciter les conscrits à déserter devait choquer la France. La question de leur moralité, comme celle des accusés du procès, divisait l'opinion et il allait s'ensuivre un débat de grande portée sur la nature et la direction de la guerre. Le procès du groupe appelé 'Procès Jeanson', du nom de Francis Jeanson, organisateur du réseau clandestin en 1957, et le Manifeste des 121 furent les plus visibles d'une série d'événements qui se déroulaient depuis sept mois. L'arrestation des membres les plus engagés du cercle Jeanson en février, puis la découverte de Jeune Résistance, mouvement clandestin d'insoumis et de déserteurs, consternèrent la plupart des Français. Il était impensable que des Français puissent travailler avec l'ennemi, et pire encore le fait que Jeanson poursuive sans vergogne ses activités, organisant par exemple une conférence de presse clandestine en avril à Paris, puis publiant un livre intitulé Notre Guerre, dans lequel il décrivait les buts de ses actions. Le style caustique et agressif de Jeanson et la colère qu'il exprimait en parlant de la guerre d'Algérie devaient trouver leur écho dans Le Déserteur de Maurienne et Le Refus de Maurice Maschino. Ces deux auteurs étaient des insoumis et expliquaient les raisons qui les avaient amenés à prendre parti pour le FLN. Bien qu'interdits, ces deux ouvrages marquaient toutefois visiblement la tendance de plus en plus réelle d'une ambiance d'insubordination: le Mouvement Anticolonialiste Français allait se fonder en Suisse et Jeune Résistance en Allemagne. François Maspéro, un des' 121' signataires de 1961, décrivit d'ailleurs l'année 1960 comme le tournant de la guerre d' Algérie2. A la suite de l'insurrection FLN de 1954, la France s'était engagée dans la reconquête coloniale de l'Algérie. A partir de mai 1958, dès son retour au pouvoir, le Général de Gaulle s'était lancé dans la répression. Une gauche affaiblie et ambivalente à l'égard de l'effort de guerre lui avait facilité la tâche. C'est toutefois en 1960 que devaient se créer les mouvements clandestins, se situant en dehors de cette gauche et dans certains cas malgré elle. Le point le plus significatif, expliquait Maspéro, était que ce mouvement ne se contentait plus de protester contre la torture; il se rangeait désormais aux côtés du FLN, prêt à affirmer sa solidarité par l'action directe. Ce livre ne constitue ni un rappel de ces mouvements, ni une chronologie de l'opposition clandestine à la guerre d'Algérie. Il tente en revanche de définir les motivations de ceux qui s'y sont engagés, par le biais de l'histoire orale. A
2 François Maspéro, Droit à l'Insoumission, le 'Dossier des 121', Maspéro, Paris, 1961. 12

l'aide d'entretiens enregistrés, j'ai cherché à savoir pourquoi les opposants avaient décidé de rejoindre le FLN, quels avaient été les événements et les expériences qui avaient motivé leur engagement. Comment ces gens avaient-ils conçu leurs idées? Où allaient leurs sympathies? Jusqu'où avaient-ils été prêts à aller pour aider le FLN? Et surtout, quels étaient les précédents historiques qui leur donnaient leur justification, et les traditions qu'ils honoraient? Comme le titre l'indique, le facteur primordial est ici la mémoire: mémoire individuelle et collective. Mon étude fait intervenir au premier plan le processus de mémoire, par lequel les souvenirs d'anti-colonialisme refont surface et sont reconstruits trente ans plus tard, et d'autre part, elle se penche sur l'idée de mémoire, sur la façon dont celle-ci peut servir à légitimer historiquement une action, et ici en l'occurrence leurs activités pro-FLN. De fait, il s'agit ici des relations entre le sentiment d'identité personnelle et une politique nationale, micro-histoire qui se base sur des récits individuels afin d'expliquer pourquoi et comment une petite minorité de Français en sont arrivés à se considérer comme , autres' . Ce livre sera divisé en trois parties. La première partie décrit la méthodologie utilisée lors des entretiens et replace la guerre d'Algérie dans son contexte historique. La deuxième partie est la présentation des témoignages. Elle souligne la nature générique et commune des motivations des intéressés. La troisième partie nous resitue « en dehors des témoignages» en les étudiant en perspective. En examinant les mots-clés de cette Résistance à la guerre, elle analyse dans quelle mesure le mouvement s'est inscrit (ou non) dans les tendances et les idées de son époque. En outre, nous y étudierons ces témoignages oraux afin de mieux comprendre l'impact des rôles traditionnels homme-femme ou de la classe sociale, ainsi que la nature du recrutement. Ceci nous amènera à inclure les raisons cachées et les conséquences imprévisibles de l'engagement dans la clandestinité.

13

Préface

Ce livre est conçu essentiellement comme une étude d'histoire orale, selon les méthodes éprouvées dont les historiens britanniques ont été parmi les pionniers reconnus, avec de grands noms, comme, notamment, Paul Thompson. Les interviews des militants de la Résistance à la guerre de reconquête coloniale de 1954-1962 que M. Evans a choisi de faire sont intelligemment présentées selon des thèmes problématisés. Ils ont pris la forme, comme il se doit, de plusieurs entretiens à questionnements progressifs. «Je voulais, indique l'auteur, leur faire exprimer ce qui était complexe, ambigu et gênant dans leur expérience d'alors en faisant intervenir les motifs, les sentiments, les conséquences de leurs actions. » Le résultat: les souvenirs se composent « de façon à ce qu'ils soient acceptables publiquement », et «les souvenirs personnels s'emmêlent dans le mythe national », nouant les mémoires individuelles dans la mémoire collective. Sont aussi décryptés les livres ou autres textes de ces résistants qui complètent les entretiens oraux. Mais le noyau du livre, qui est le plus novateur, est bien son apport en histoire orale. Salutairement, la mémoire n'est jamais convoquée, chez M. Evans, qu'en tant que document, productif pour I'histoire. L'échantillon des personnes interrogées en 1989 par M. Evans réunit, pour les Français, un petit nombre de gens connus, et davantage encore des petits et des sans-grade; un tiers de femmes, près de 20% de non catholiques (juifs et protestants), nombre de catholiques ayant activement mis en pratique l'Évangile - dans le sillage, notamment, de la Mission de France -, et davantage de provinciaux que de Parisiens. Points communs: une marginalité ou une semimarginalité partagée, un ancrage dans la classe moyenne, le désir de tuer - de surpasser - le père. La génération morale qui se dessine ainsi est issue de la haine du nazisme; elle se réfère aux idéaux révolutionnaires français, et plus immédiatement encore à la Résistance de 1939-1945. Implicitement, constate mezzo voce M. Evans, la résistance anti-coloniale d'un Sartre vint à point pour compenser ce que le maître dut ressentir lui-même comme une absence fautive trois ou quatre lustres plus tôt. Elle est de gauche, cela en filiation ou en réaction à la génération qui la précéda. Son anticolonialisme rejoue l'internationalisme et le pacifisme, la soif de justice, la haine de la discrimination et l'appétit de rébellion, voire une fidélité à une France idéale: Mais cela sur un registre inédit: l'anticolonialisme n'avait jamais été une valeur prééminente dans la société française. A la différence par exemple du mouvement ouvrier italien insurgé contre la conquête de la Libye sous le ministère Giolitti en 1912, l'anticolonialisme français avait été plus évanescent, même lors de la lutte franco-bolchévique contre la guerre du Rif. On comprend bien en lisant Evans ce qu'avait analysé Antonio Gramsci lorsqu'il écrivait que

la classe ouvrière était plus sensible à ce qu'il dénommait le senso comune, et qu'il voyait, en fm dialecticien marxiste, comme le sédiment de l'oppression de classe. On pourra ne pas partager le raisonnement de Gramsci. Mais force est de reconnaître, avec Evans, que les porteurs de valises avaient besoin d'une voiture, et ils en avaient une, en un temps où elle était encore vue comme un luxe; et il valait mieux habiter un quartier respectable pour s'autoriser à moindres risques l'hébergement de clandestins. Il reste que chaque résistant fut un cas: pour les juifs, il y avait leur mémoire traumatique encore à vif - mais tous les juifs ne furent pas des résistants. Pour les protestants méridionaux, il y avait ce couple si spontanément évoqué associant camisard et maquisard - et pourtant la Fédération protestante fut d'une prudence insigne pendant la guerre de 19541962. Un Georges Mattéi vit bien dans les Kabyles un double des paysans corses de ses origines -mais en cela il ne fut pas représentatif des Corses: un Méditerranéen du Nord est volontiers marqué à l'égard des Méditerranéens du Sud par ce que Freud appelle «le racisme de la petite différence ». L'échantillon de M. Evans compte certes nombre de bourgeois, mais il comprend aussi des prolétaires. Ce qui frappe aussi, à lire Evans, c'est que les résistants à la guerre coloniale furent des anticolonialistes qui n'avaient pas vraiment et pas toujours analysé ce qu'est le colonialisme. Ce fut la nouveauté de l'événement qui les mobilisa, mais cette mobilisation eut lieu sur des schèmes préexistants. Tout à la foi de leur engagement ils furent, tributaires ils en sont toujours trente ans plus tard. Marginaux ils ont été, mal-aimés ils se sentent encore. Plus d'un aboutit au gauchisme de mai 1968. L'homme phare de cette génération fut pour eux le « prophète» Frantz Fanon qui, crurent-ils, donnait de l'air aux vieilles formes de contestation en leur faisant épouser les luttes du Tiers-Monde. Dans le tiers-mondisme, dans l'identification militante corollaire aux damnés de la terre, il y eut culpabilité construite à l'endroit de ces derniers, et transmutation de la mauvaise conscience subséquente en bonne conscience. Un Francis Jeanson persista à voir dans la guerre coloniale un « génocide ». Fréquemment, tant la découverte de l'oppression coloniale fut vécue comme un traumatisme, les résistants anticolonialistes européens ne purent souvent qu'approuver, à tout le moins admettre, tout ce qui était fait au nom du peuple opprimé. Et il est vrai que, dans le choc de la sale guerre de reconquête coloniale, il y avait bien responsabilité historique première du colonialisme. Cela explique pourquoi le penseur musulman Malek Bennabi, théoricien critique de la « colonisabilité » de l'Algérie se proposant d'expliquer pourquoi elle avait été colonisée, n'est jamais cité. Dans l'ensemble, les témoins interrogés par M. Evans, soit furent incritiques à l'égard du FLN, soit ils mirent leur mouchoir sur leurs critiques, cela quand bien même ils ont après coup maintes fois perdu leurs illusions. Avec un objectif indiscutable - faire advenir l'indépendance de l'Algérie -, tous acceptèrent de jouer le jeu avec le FLN, et ce jeu était: être de purs coopérants techniques, en aucun cas des partenaires 16

dans un combat internationaliste dont on a discuté les voies et moyens. Même si plusieurs avouent avoir été troublés par la guerre algéro-algérienne MNA-FLN ; même si, à l'encontre de tels de ses camarades qui campèrent un FLN socialiste et laïque, un Georges Mattéi fut mal à l'aise avec l'islam et les tonalités dominantes de l'arabisation. Et un Spitzer, de La Voie communiste, est bien le seul à professer - certes, avec quelque exagération - que le fanonisme avait été une nouvelle forme de stalinisme. Quand ils sont interrogés sur le point de savoir si les espoirs qu'ils plaçaient dans le FLN ont été comblés, la plupart se taisent, sont gênés ou s'en tirent par un haussement d'épaules. Ceci dit, sainement, quasiment aucun d'entre eux ne remet en cause le sens de son engagement résistant. Plusieurs sont allés vivre en Algérie indépendante. Tel de ces « Pieds Rouges» s'est même dit, alors, plus algérien que français. Mais on ne sait généralement pas combien de temps ils sont restés ni pourquoi au juste ils ont plus ou moins rapidement quitté ce pays qui avait donné forme à leur désir. Les analyses que M. Evans tire de textes, souvent déjà bien connus, sont plus attendues que les analyses d'histoire orale. Le chapitre 7 sur la Fédération de France du FLN dans sa brièveté, apporte moins d'informations nouvelles que les récits des témoins interrogés: le livre de M. Evans se meut bien pour l'essentiel dans l'analyse du franco-français. Le chapitre 9 (Contexte et

mécanismes de recrutement),dont la place, in fine, fera tressaillir les tenants
indéfectibles de la chronologie, vient pourtant bien à point dès lors que les idées principales sur le sujet ont été mises en place, pour laisser place à la chronique - une chronique toujours contextualisée et problématisée, même si ce chapitre se dilue quelque peu dans plusieurs directions - l'idéologie coloniale, les femmes, le natalisme. Mais le magnifique chapitre 8, qui étudie les mots-clés du discours résistant tels qu'ils ressortent des publications (révolution, Tiers-Monde, résistance, anticolonialisme. ..) est une synthèse fine et intelligente, subtile et nuancée. Evans va loin dans son analyse de la « révolution tiers-mondiste », laquelle fut pour lui le moteur de ce qu'il dénomme « le mouvement de 1945 ». Et il sait faire voir au lecteur qu'il n'est pas dupe des mythes lorsque, par exemple, il souligne superbement, à propos de la Résistance, que « à chaque Mandouze, à chaque Vercors, correspondait un Jacques Soustelle ou un Georges Bidault, anciens adversaires de Vichy qui maintenant détournaient l'héritage de la Résistance à d'autres fins.» De fait, l'OAS, aussi, s'est bien vécue en mouvement résistant. Tout ce qui est dit, aussi, sur la contre-culture, sur les origines de mai 1968, est de bonne venue; ou encore sur l'analogie colonialisme-nazisme: on appréciera sa longévité en pensant, en 2005, aux thématiques des « Indigènes de la République », aux affirmations sommaires tranchées d'un livré récent intitulé Coloniser, exterminer3, ou autres culpabilisants/victimisants ; et, last but not least, qu'on songe à ce qu'a professé
3 D'Olivier Le Cour Grandmaison, Paris, Fayard, 2005. 17

leur compagnon de route, le Président de la République algérienne Abdelaziz Bouteflika à propos de Sétif 1945, qui a encore fait du colonialisme un équivalent du nazisme. Comme si le nazisme et Auschwitz s'étaient ancrés dans le sens commun comme l'étalon obligé de toute violence. Dans ses appréciations, Evans sait s'en tenir à la demi-teinte imperceptiblement ironique: « Fanon était l'homme qui savait capturer l'air du temps ». Il laisse à ses lecteurs le soin de conclure éventuellement que le « prophète» crut peut-être voir ce qu'il voulait voir et qu'il oblitéra ce qu'il ne voulait pas voir, ou qu'il était incapable de voir; sauf à expliquer comment une paysannerie déracinée, délabrée, exsangue, sur fond de déchirement de son tissu social, se souciant surtout de sa survie au jour lejour, put être campée en force sociale démiurgique d'un néo-messianisme révolutionnaire... Ce qui n'enlève évidemment rien à la valeur de témoignage de la revue Partisans et au travail neuf décapant des éditions Maspero. Excellant dans l'analyse de texte, Evans s'en est cependant sur ce chapitre tenu aux publications écrites. Il aurait été intéressant de faire la comparaison avec le discours des témoins qu'il a interviewés. Et de défauts, son livre n'est pas totalement exempt - nobody is perfect. Il y a quelques redites. Mais la répétition même est indicative de ce qui a prédominé chez eux dans leur souvenir. Sur un point assez secondaire, on fera remarquer que la palette de l'anarchisme français ne se réduisit pas, loin de là, à la seule Fédération Anarchiste ainsi que l'énonce l'auteur - heureusement pour l'anticolonialisme libertaire d'ailleurs. Et on doutera que les résistants de M. Evans aient été uniment dans la contre-culture politique, sauf à rappeler que, en histoire, tout est dialectique, et que la contre-culture d'un moment, forcément insoucieuse, dans l'urgence, des contradictions tapies en son sein, a toute chance de se muer en conformisme dans le moment qui suit. Il reste que, après le déjà ancien Hamon et Rotman4, après le récent et beau livre de témoignages présenté par le regretté Jacques Charby5, après les nombreux mémoires et livres publiés par des résistants, la synthèse de M. Evans offre une vision inédite de l'engagement des femmes et des hommes de 1954 à 1962. L'historien retiendra que, dans la société française, seules quelques rares personnes ont franchi le pas de la transgression et qu'elles l'ont souvent payé d'une durable marginalisation ; et que c'est cette marginalité même qui a donné forme à leurs souvenirs: «Cette myriade de souvenirs [a] contribué à l'établissement d'une idéologie d'opposition à la guerre d'Algérie ». Voilà donc un vrai livre d'histoire qui s'appuie sur la mémoire. Evans est aux antipodes des historiens médiatiques qui se font aujourd'hui les porte-parole intéressés des groupes de mémoires antagonistes sur la guerre d'indépendance algérienne. Il
4

Hervé Hamon, Patrick Rotman, Les Porteurs de valises. La résistance française à la guerre d'Algérie, Paris, Albin Michel, 1979. 5 Jacques Charby, Les Porteurs d'espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d'Algérie: les acteurs parlent, Paris, La Découverte, 2004. 18

n'est le porte-parole de personne, sinon du métier d'historien, pratiqué loin des idées reçues, et dans la sérénité. Puissent être nombreux d'autres Evans, en Europe et ailleurs, à aider les historiens à se dégager de l'engluement hégémonique franco-français, algéro-algérien et algéro-français, pour bâtir sur un sujet si sensible une histoire internationale vraiment ouverte.

Gilbert Meynier

19

Chronologie des événements 1840-1962

La France envahit Alger. Abl-eI-Kader se rend. L'Algérie est annexée pour former 3 départements français. Perte de l'Alsace-Lorraine, ce qui encourage la France à renforcer la colonisation de l'Algérie. Insurrection menée par El Mokrani en Kabylie. 1926 L'Etoile Nord Africaine est fondée à Paris. Buts: l'indépendance de l'Algérie, de la Tunisie et du Maroc. 1936 Les réformes Blum-Viollette sont entravées par le lobby colonial. 1937 Messali Hadj fonde le Parti Populaire Algérien. 1940 Mai-juin: Occupation. 1942 8 novembre: débarquement des Alliés en Algérie et au Maroc. 1943 10 février: Ferhat Abbas présente son Manifeste du Peuple Algérien, pétition pour des réformes. 1945 8 mai: Libération. Soulèvement algérien à Sétif, sévèrement réprimé. 1954 7 mai: Chute du gouvernement Dien Bien Phu en Indochine. 18 juin: Arrivée au pouvoir de Mendès-France. 10 juillet: Fondation à Alger du Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action afin d'unifier le mouvement nationaliste; prône la rébellion armée. 1er novembre, Toussaint: insurrection du FLN. Début de la guerre d'Algérie. 1955 25 janvier: Soustelle est nommé Gouverneur-Général. 6 février: Chute du gouvernement Mendès-France. 18-24 avril: Le FLN assiste à la Conférence des Pays Non-Alignés à Bandung. 20-21 août: Insurrection du FLN à Philippeville, sauvagement réprimée. 1956 2 janvier: Victoire du Front Républicain aux élections. 26 janvier: Guy Mollet devient Premier ministre. 6 février: Mollet se fait malmener par les colons lors d'une visite à Alger. Jets de tomates. Le Général Catroux doit démissionner de son poste de ministre pour l'Algérie. Il est remplacé par Robert Lacoste. 12 Inars : L'Assemblée nationale vote les pouvoirs spéciaux. Il avril: Rappel des réservistes. Entre janvier et juillet, le nombre de soldats en Algérie double pour atteindre 400 000 hommes. 18 mai: Massacre de 18 conscrits à Palestro. 20 août-19 septembre: La Conférence de Soummam définit les objectifs du FLN.

1830 1847 1848 1871

1957

1958

30 septembre: Attentats du FLN au Milk-Bar et à la Cafétéria, deux établissements fréquentés par les jeunes colons. Début de la Bataille d'Alger. 22 octobre: Ben Bella est enlevé et emprisonné par les Français. 5 novembre: Arrivée de troupes anglo-françaises à Suez. 13 novembre: Le Général Salan devient Commandant en chef de l'armée en Algérie. 7janvier: Les 'paras' de Massu arrivent à Alger. Ils ont ordre de mettre fm au terrorisme du FLN. 9 janvier: Mollet réaffirme l'indissolubilité des liens France-Algérie. 28 janvier: Début d'une grève générale à Alger, qui sera brisée par les paras. 5 mars: Larbi Ben M'hidi, leader FLN capturé le 25 février, meurt en captivité. 21 mai: Chute du gouvernement Mollet. 29 mai: Un commando FLN massacre tous les hommes du village de Mélouza qui appartiennent au groupe rival MNA. 12 septembre: Démission de Paul Teitgen, secrétaire général de police à Alger, qui proteste contre la torture utilisée par les paras. 24 septembre: Yacef Saadi, chef du FLN d'Alger, est arrêté dans la Casbah. Fin de la Bataille d'Alger. 5 novembre: Gaillard remplace Bourges-Maunoury comme Premier ministre. 8 février: Bombe française à Sakiet en Tunisie qui tue 69 civils. 27 mars: Mise à l'index de La Question d'Henri Alleg. 15 avril: Chute du gouvernement Gaillard. 13 mai: A Alger, des colons en colère investissent les bâtiments du gouvernement. 13 mai_1erjuin: L'armée prend le pouvoir en Algérie. A Alger, les colons demandent le retour de de Gaulle.

1er juin: De Gaulle devientPremierministre.

1959 1960

4 juin: Première visite de de Gaulle en Algérie. 19 septembre: Le gouvernement provisoire de la République algérienne voit le jour à Tunis. 21 décembre: De Gaulle devient Président de la République. 22 juillet: Nouvelle offensive contre le FLN. 16 septembre: De Gaulle propose à l'Algérie l'autodétermination. 19 janvier: Massu est déposé pour s'être opposé à la politique de de Gaulle. 24 janvier: Semaine des Barricades: les colons se rebellent à Alger contre la politique de de Gaulle. 29 janvier: La révolte est étouffée. 25-29 juin: Echec des pourparlers de paix avec le FLN. 5 septembre: le « Manifeste des 121 » incite à l'insoumission. 22

5 septembre-l

er

octobre: Procès Jeanson à Paris.

1961

1962

9-13 décembre: Manifestations musulmanes à Alger à l'occasion de la visite de de Gaulle en Algérie. 20 décembre: Les Nations unies reconnaissent à l'Algérie le droit à l'autodétermination. 8 février: Le principe de l'indépendance de l'Algérie est majoritairement approuvé par référendum. 10 avril: L'OAS (les colons résolument pro-Algérie française) se livre à des attentats. 20-26 avril: Echec du 'Putsch des Généraux' à Alger. 20 mai-28 juillet: Echec des pourparlers de paix d'Evian. 17-18 octobre: Manifestation à Paris des Algériens contre le couvrefeu. 200 Algériens trouvent la mort. 8 février: Manifestations anti-OAS à Paris. 8 manifestants sont tués devant l'entrée du métro Charonne. 19 mars: Cessez-le-feu entre les Français et le FLN. 17 juin: Trève entre l'OAS et le FLN.

1er juillet:

Soutien général pour le référendum
obtient son indépendance.

favorable à

l'indépendance. 3 juillet: L'Algérie

23

PREMIÈRE PARTIE

Contextes théorique

et historique