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Mémoires de survivants

De
230 pages
Cet ouvrage s'intéresse à la déportation des résistants tombés entre les mains de la police de l'occupant ou de la police de la collaboration, la déportation des tziganes, la déportation des juifs. Avec les témoignages d'hommes et de femmes aussi différents que le peintre communiste Boris TASLITZKY, le syndicaliste Georges SEGUY, le général catholique André ROGERIE, l'intellectuelle Marie-Jo CHOMBART DE LAUWE, la décoratrice Francine CHRISTOPHE, le ministre gaulliste Pierre SUDREAU et quelques autres, venus, eux aussi, d'horizons divers.
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MEMOIRES DE SURVIVANTS

cg L 'Hannattan,

2004

ISBN: 2-7475-7830-5 EAN: 9782747578301

Jean SANITAS

MEMOIRES DE SURVIVANTS

Préface de Maurice CLING Avant-propos du Général Henri PARIS

L'Harmattan 5-7, 11Iede l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

HONGRIE

L'Harmattan ltalla Via Degl; Artisti 15 10214 Torino ITALIE

DU MEME AUTEUR ROMANS Aimez-vous Wagner (Editeurs ftançais réunis) Un jour et une nuit (Editeurs ftançais réunis) Coup de toit (Editeurs français réunis) Deux roses blanches pour un noir (L'Harmattan) ESSAIS La liberté a la parole (Editions sociales) Barbusse: la passion d'une vie (Editions Valmont) ENQUETES Des hommes du ciel (Aéroflot) (A.P.N.) Le Birobidjan: une terre juive en Union Soviétique, avec le Dr Braun (Editions Robert Laffont) Le sang et le sida, préface du Dr Michel Limousin (Editions L'Harmattan et Editions du Pavillon) Pour que demain soit plus humain (Le Secours populaire français). Préface de Pierre Perret (Editions L'Harmattan et Editions du Pavillon) RECITS HISTORIQUES Les tribulations d'un résistant auvergnat ordinaire (la bataille du Mont Mouchet) Préface de Lucie Aubrac (Editions L'Harmattan) Des «terroristes» auvergnats qui savaient se battre et mourir. Préface d'Edmond Leclanché (Editions L'Harmattan) Le petit soldat de Clermont-Ferrand, prêtre ouvrier ou militant révolutionnaire? Préface d'André Chassaigne (Editions L'Harmattan)

NOUVELLES La Grande colère de Big Beef Bill, taureau auvergnat. Illustrations de l'auteur et de Georges Sarre (Editions L'Harmattan) BANDES DESSINEES (albums) Récits historiques: Lénine en octobre. Préface de Louis Aragon (Editions Dargaud) Bataille de la Nérétva (Tito). Préface de Georgette EIgey (Editions Dargaud) Les Pâques sanglantes (de Valéra) Préface de Henri Noguère (Editions Dargaud) Le sel et le coton (Gandhi) (EditionsDargaud) Science fiction: Le Maraudeur (Editions Dargaud) Aventure: La nuit des castors (Fanfan la Tulipe) (Editions V.M.S.) BANDES DESSINEES (fascicules complets) Aventure: Au nom de la loi (Editions Hachette) Destination danger (Editions Hachette) Les Mystères de l'Ouest (Editions Hachette) Western : El Cougouar (Editions Hachette) Science Fiction: Sunny Sun (Editions Aventures et voyage)

BANDES DESSINEES (récits complets parus dans la presse de la jeunesse) Récits historiques: Simon Bolivar (Jeunes Années) Garibaldi (Jeunes Années) Raspail (Jeunes Années) BANDES DESSINEES (récits à suites parus dans la presse illustrée) Récits d'aventures: Fanfan la Tulipe La Patrouille de la jungle Bob Mallard et Puchon Récits comiques: Pif le chien Placid et Muzo Zor et Mlouf Léo bête à part (Editions V.M.S.) BANDES DESSINEES (récits imagés parus dans la presse quotidienne) Les orgues du diable (la révolte des Jacques) Tchapaïev (un paysan général en 1917 en Russi e) Vercingétorix (Ie guerrier à l'alouette) Mort à Wounded Knee (les dernières guerres indiennes) BANDE DESSINEE parue (dans la presse hebdomadaire) L'orchestre rouge, d'après le livre de Gilles Perrault (La Vie Ouvrière) DISQUES Le Tour du Monde en 80 minutes, le voyage de Youri Gagarine, le premier homme de l"espace.

Avec le comédien Roger Pigault (Le chant du monde) CONTES Le Burgonde et le Kalamiteumifreu. Illustrations de Georges Sarre (Editions L'Harmattan) POEMES Histoires de dire. Illustrations de l'auteur (Editions L'Harmattan)

avec:

Boris Taslitzky Anna Garcin-Mayade Annet Jean Achard Général André Rogerie Marie-Jo Chombart de Lauwe Francine Christophe Georges Séguy Roger Maria Abel Martinon Pierre Sudreau Paul Butet Yvette Breuil-Mézard

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LES SURVIVANTS
Bertold Bretch a écrit: «Ce qui importe ce n'est même pas d'être le plus fort, mais le survivant». Certes. Eux, elles, celles et ceux dont il est question dans ce livre, sont des survivants. Et, s'ils ont survécu, c'est qu'ils ont été les plus forts. Plus forts que les prisons, les camps de concentration, les mauvais traitements, les supplices, la faim, le froid, la fatigue, l'humiliation et la désespérance. Plus forts qu'un destin pourtant scellé par les empreintes conjuguées et mortelles d'une croix gammée et des faisceaux romains, ils sont les survivants du fascisme vaincu, antifascistes, tziganes, juifs et quelques autres réprouvés promis à l'extermination. Et, plus d'un siècle après l'embrasement de l'Europe (et, au-delà, de l'Asie et de l'Afrique) qu'a été la dernière guerre mondiale, ils sont là pour témoigner encore de I'horreur des crimes commis par des régimes despotiques et des hordes de supposés surhommes à leur servIce. Survivants d'une résistance à l'oppression durement réprimée, survivants d'un holocauste scientifiquement programmé, rescapés des enceintes électrifiées de la mort, ils disent calmement voilà ce que nous avons vécu, crient plus jamais ça et clament soyez vigilants. Ils font revivre des images d'un passé dantesque pour, à toutes fms utiles, l'information des générations d'aujourd'hui et celles de demain.

Car les survivants ne sont pas seulement une mémoire, ils sont aussi, et surtout, une conscience. Moi, fils d'un déporté jamais revenu de Neuengamme, frère d'un déporté qui -mort dans un wagon plombé- n'arriva jamais à Dachau, survivant des géôles d'un commando de la Gestapo opérant en Auvergne, je me fais leur complice, transformant leur témoignage oral en témoignage écrit. Les paroles s'envolent, dit-on, les écrits restent. D'où ce livre. Qu'il me soit permis d'emprunter au tchécoslovaque Jan Hus et à l'universel Aristote pour en terminer avec cette introduction à ce qui va suivre. Jan Hus: «Ils pensaient pouvoir étouffer et vaincre la vérité, qui est toujours victorieuse, ignorant que le propre et l'essence même de la vérité est que plus on tente de l'obscurcir plus elle brille et que plus on veut la comprimer plus elle croît et s'élève». Aristote: «Nous ne connaissons pas le vrai si nous ne connaissons pas la cause». Vitam impedere vero (consacrer sa vie à la vérité), c'est ce que feront jusqu'à leur mort les survivants. Morts, ils continueront à les perpétuer noir sur blanc grâce au vent porteur d'idées que génèrent les éditions L'Harmattan les bien nommées. Jean Sanitas

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PREFACE

Plus d'un demi-siècle après la deuxième guerre mondiale, les témoignages d'anciens résistants et déportés survivants se multiplient, contrairement à toute attente, répondant à un intérêt croissant du grand public, et notamment des jeunes, du CMl à la terminale. Le présent recueil se distingue de ses prédécesseurs à plusieurs égards. S'il constitue d'abord une contribution utile à l'Histoire de ce temps -en aura-t-on jamais assez ?-, il comporte une remarquable diversité, qu'il s'agisse des conditions sociales, des milieux d'origine, des valeurs et des expériences, à l'image de ce que fut la Résistance en France, comme dans toute l'Europe occupée ou complice, et en Allemagne aussi. Contre la négation de l'humain et l'asservissement des peuples, l'ouvrage montre clairement que de l'ouvrier communiste à l'officier catholique, de l'étudiante gaulliste au militant révolutionnaire, ou du cheminot de la JOC à l'artiste peintre immigré, entre autres, c'est toute une gamme de vies quasireprésentatives du pays, unies au-delà de leurs différences. Elles se caractérisent aussi par l'évidence de leur engagement (qui allait pour ainsi dire de soi), dans la continuité pour la plupart de leur formation et leur passé, aussi bien dans la Résistance que dans les prisons et les camps de Vichy, et jusque dans la condition épouvantable de la Déportation. S'y ajoute une plongée dans la France profonde focalisée sur l'Auvergne dont l'auteur est originaire, et où

il a participé, ainsi que sa famille, aux actions de la Résistance, ce qui lui a permis de solliciter ou découvrir des témoignages inédits de plusieurs de ses camardes de combat, hommes et femmes. On retrouve tout naturellement, dans la région, les mêmes valeurs humanistes et républicaines qui animaient la quasi-totalité des résistants à l'occupation et à ses «collaborateurs» de l'Etat ftançais. Cette position privilégiée du narrateur à l'égard de ses témoins, la relation personnelle qu'il entretient ou établit avec eux par son implication personnelle, offte une authenticité et une résonance peu commune, une complicité que le lecteur est invité à partager. Jean Sanitas apparaît ainsi comme un médiateur, à la fois des leurs en tant qu'ancien résistant interné à Clermont-Ferrand, mais aussi du côté du lecteur d'aujourd'hui, en tant qu'interlocuteur des déportés, soit présent avec discrétion dans le récit, soit effacé à dessein devant la force de la parole de ceux qui ont connu le pire et aussi le meilleur de I'homme. S'il est peu question, ici, du génocide nazi -évoqué dans le témoignage exceptionnel d'André Rogerie présent à Birkenau, après les persécutions décrites par Francine Christophe- c'est qu'il s'agit du volet répression de la Déportation. Mais il va sans dire que les deux composantes sont inséparables, complémentaires en fait dans la politique globale des maîtres de Berlin. La spécificité de cette Déportation en comparaison de la Résistance, c'est qu'incluant cette dernière sous toutes ses formes, y compris la simple survie, elle y ajoute l'expérience unique de la barbarie nazie poussée à la 14

limite, dans sa vérité éclatante. Ces déportés sont les témoins irrécusables de l'univers concentrationnaire hitlérien, du sort que la caste autoproclamée des Seigneurs de la prétendue «race supérieure» réservait aux masses humaines autorisées provisoirement à vivre, si on peut appeler ceci vivre. Ils apportent aussi la preuve définitive que même la colossale entreprise de mensonge, de terreur et d'extermination n'a pu éradiquer ces valeurs qui constituent l'essentiel de notre tradition historique, dans le cadre des valeurs universelles, et ce malgré le soutien zélé de ses complices de Vichy pour ce qui concerne la France. Traqués, torturés, assassinés par dizaines de milliers, ils ont en fin de compte remporté dans les prisons et dans les camps une victoire morale sur leurs bourreaux, témoignant par leur action et leur survie pour ceux qui sombrèrent. Leur leçon de courage, de dignité et de patriotisme n'a pas de prix; les faire connaître au niveau de leur vécu aide à la comprendre en tant qu'avertissement pour l'avenir. Et à retenir que comme l'écrivit Gorki de l'être humain, bien entendu, «1'homme, ça sonne fier».

Maurice CLING Rescapé d'Auschwitz et de Dachau Président de la Fédération Nationale de déportés internés résistants et patriotes (F.N.D.I.R.P.)

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Avant-propos
Quelques réflexions du Général Henri PARIS ancien Commandant de la 2ème DB Président de Démocraties Au lendemain de la Grande Guerre, ce fut l'euphorie: le traité de Versailles signifiait la fin définitive de la période des guerres. La Société des Nations mettait en place un système international de maintien de la paix par un règlement pacifique des conflits à venir. «Arrière les canons», pouvait s'exclamer Briand, et arrière les canons à jamais! Las! L'euphorie ne dura pas longtemps. Le concept de la Société des Nations et son application sont partiellement dus au président américain Wilson. Il fut désavoué par son Congrès à la suite d'une crise d'isolationnisme des Etats-Unis. A l'Est de l'Europe, le canon grondait. A une guerre civile atroce opposant les Blancs et les Rouges en Russie se superposa une guerre étrangère, mettant aux prises l'Armée Rouge des Ouvriers et des Paysans aux légions polonaises combattant pour une indépendance tout juste recouvrée. Une crise économique endémique accompagnée d'une inflation chronique et des dévaluations en cascade ravageait la vieille Europe. Le Nouveau Continent n'était pas plus à l'abri: le Vendredi noir de Wall Street, en 1929, donna le signal de l'éclatement de la bulle boursière et ce fut une réaction en chaîne qui gagna le monde. Les villes étaient parcourues de cortèges de chômeurs en colère. Dans la lointaine Russie, les purges politiques se succédaient les unes aux autres.

Désillusion, désenchantement, morosité et révolte sont les maîtres-mots qui caractérisent la période. En France, l'instabilité gouvernementale est de règle. La IIIème République vit une crise politique pennanente dans des combinaisons partisanes qui font et défont des gouvernements. La démocratie parlementaire est discréditée et son discrédit s'abat sur la démocratie en tant que système politique et social. Déjà, en Italie, le totalitarisme fasciste avait fait son apparition. Mussolini, le Duce, avait conquis le pouvoir à la suite d'un coup de force en 1922. En 1928, le Duce organisa une caricature électorale en établissant le régime de la liste unique et du parti unique: la dictature était instaurée. Le fascisme eut des émules dans toute l'Europe occidentale sur les débris d'une démocratie parlementaire constamment vilipendée et incapable de se réfonner. En Espagne, c'était la Phalange; en Belgique: le Rexisme; en France: les Ligues. La contagion toucha l'Allemagne et la République de Weimar s'effondra sous les coups du nazisme. Conséquence logique, la montée du totalitarisme poussait à des actions de force répétées. Des guerres locales -Ethiopie, Espagne- marquaient logiquement la marche à une guerre générale, une nouvelle guerre mondiale. De locale à l'origine, la guerre entre l'Allemagne d'une part, la France et le Royaume-Uni d'autre part, tourna à l'embrasement mondial avec l'entrée dans le conflit de l'URSS, des Etats-Unis et du Japon. Le monde avait sombré. La France, au lendemain de la Première Guerre Mondiale avait connu les «années folles». On 18

s'étourdissait, on dansait. Tout peut se résumer par une chanson célèbre «Tout va très bien madame la marquise...». Tout va bien, hormis que le château brûle. On ne voulait pas voir la montée du fascisme, l'ombre menaçante de la guerre. On ne voulait pas de la guerre, à aucun prix, même en acceptant tous les renoncements, toutes les trahisons. L'Allemagne nazie viole le traité de Versailles en occupant la Rhénanie. Cela entraîne quelques rodomontades verbales et l'acceptation du fait. L'Italie fasciste envahit l'Ethiopie et est condamnée par la Société des Nations. Cela conduit à l'instauration de sanctions de principe, sans plus. La crise économique et sociale amène un sursaut et c'est le Front populaire de 1936. Cependant, le programme du Front populaire était plus précis en matière politique et sociale que sur le plan économique. Les difficultés financières et les troubles sociaux amenèrent le gouvernement Blum à prononcer une pause dans les réformes sociales. L'espoir s'était alors dissipé. En avril 1938, le second cabinet Blum laissait la place à un ministère Daladier. Le Front populaire était mort. Le renoncement et la trahison dans le domaine international sont devenus de règle pour les démocraties françaises et britanniques. La non-intervention en Espagne qui ne sera respectée que par Paris et Londres permit aux fascistes espagnols, italiens et allemands d'écraser la République espagnole. A Munich, en 1938, Daladier et Chamberlain capitulèrent devant Hitler, soutenus par le lâche soulagement des opinions publiques françaises et britanniques. Au printemps suivant, les nazis allemands, violant une fois de plus leur parole, annexèrent ce qui restait de la Tchécoslovaquie, tenue, vingt ans auparavant, sur les fonds baptismaux par les mêmes français et 19

britanniques. Peu de temps auparavant, le 15 mars 1938, l'Anschluss avait sonné le glas de la démocratie autrichienne en ne provoquant que l'immobilisme désolé des démocraties occidentales. Finalement, en septembre 1939, trop c'est trop, et c'est la guerre. Hitler s'empare de Dantzig et détruit la Pologne. Jusqu'au bout, les nazis ont escompté que la prise de Dantzig ne conduirait pas à une riposte francobritannique. Les multiples renoncements passés des démocraties l'avait amené à estimer qu'il y avait de très fortes chances pour qu'il en soit encore ainsi avec Dantzig. Hitler s'était trompé. La cause de la Deuxième Guerre Mondiale est là : le nazisme se livre à une agression supplémentaire encouragée par des séries de renoncements. C'est encore le manque de détermination des démocraties occidentales qui incita les Soviétiques à traiter avec les Allemands et à signer le pacte de nonagression connu comme étant celui négocié par le duo Ribbentrop-Molotov. En effet, Staline avait quelques raisons de douter de la fermeté des Occidentaux et dans le jeu de dupes engagé, il avait tout lieu de penser que Paris et Londres cherchaient à diriger l'agressivité allemande contre l'URSS. L'année précédente, lors de Munich, les Occidentaux avaient été dans l'incapacité de faire accepter aux Polonais de livrer libre passage aux armées soviétiques marchant éventuellement au secours de la Tchécoslovaquie et ainsi alliées aux forces francobritanniques.
La décadence de la France ne s'arrête pas au domaine politique, économique, social et diplomatique, elle s'étend au plan stratégique et militaire.

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Les états-majors sont figés dans une doctrine défensive passive qui est le pendant de la politique extérieure: le renoncement et l'absence d'initiative. La doctrine française est parfaitement résumée par le préambule d"une réaction du généralissime français Gamelin, lors de l'offensive allemande de mai 1940 ; «Sans vouloir interférer dans la bataille en cours ...». Stupéfiant! Le généralissime ne veut pas intervenir dans la bataille en cours! Mais alors, à quoi sert-il, ce généralissime installé dans son quartier général au château de Vincennes, près de Paris et loin de ses troupes? Et il s'agit d'une armée française qui avait eu pour chefs Foch et Bonaparte! Les Français étaient ancrés dans leur ligne Maginot, en posture défensive stricte, incapables de manifester la moindre intention offensive et surtout ne le voulant pas. C'est ainsi qu'ils laisseront passivement écraser l'allié polonais en septembre 1939. Ils ont autant d'avions et de chars que les Allemands, contrairement à une légende tenacement répandue. Cependant, leurs chars sont conçus et employés en soutien de l'infanterie et non en grandes unités autonomes, à la différence des Allemands. Leur armée aérienne est répartie à la disposition des armées terrestres et non en force concentrée, apte à intervenir en masse pour prononcer un effort décisif, à la différence encore des Allemands. Les Français avaient acquis cette culture militaire en réaction à leurs conceptions offensives de 1914 et sans prendre en compte les enseignements de la fin de la Grande Guerre. Au nom de la discipline, toute critique était bannie, interdite, car cela eut été un blasphème à 21

l'égard du maréchal Pétain, le chantre d'une doctrine militaire en concordance complète avec la politique étrangère et intérieure définie. Le pouvoir politique, d'une part, à cause de son instabilité, d'autre part, du fait de son manque de réflexion en matière militaire, s'en remettait entièrement à l'état-major. Léon Blum, ainsi, n'aura pas de différence d'appréciation par rapport à Daladier ou à Poincaré ou encore à Chautemps ou Laval. Pourtant, des voix discordantes s'étaient faites entendre, réclamaient un nouvel examen. De Gaulle écrivait et était arrivé à se faire entendre de Paul Reynaud et aussi de Léa Lagrange. Le cas de Léa Lagrange est symptomatique et symbolique. Léa Lagrange est le penseur militaire des socialistes, de la SFIO présidée par Léon Blum. Il est député. Il lit et annote les écrits de De Gaulle auxquels il souscrit. Nonnalement, Léo Lagrange aurait dû être ministre de la Défense du Front populaire. Les combinaisons politiques conduiront Léon Blum à donner ce poste à Daladier, du Parti radical, poste qu'il conservera dans le cabinet Chautemps et qu'il cumulera avec celui de président du conseil d'avril 1938 à mars 1940. Daladier, politicien avant tout et ignorant en matière militaire, a une confiance aveugle en Pétain et Gamelin. Comme en bonne démocratie, le pouvoir politique l'emporte, Léon Blum et Chautemps, très logiquement, s'en remettent à leur ministre de la Défense. Et celui-ci ne veut pas entendre De Gaulle qui n'est d'ailleurs qu'un colonel obscur, peu en rapport avec un maréchal de France comme Pétain ou un général d'année comme Gamelin. C'est ainsi que le désastre fut consommé. De Gaulle deviendra sous-secrétaire d'Etat à la Défense le 6 juin 1940, trop tard pour changer quoi que ce soit dans l'organisation de l'armée ou pour modifier la 22

stratégie employée. Quant à Léo Lagrange, sous-secrétaire d'Etat aux Sports et Loisirs du Front populaire, s'il avait pu donner à sa réflexion militaire la même impulsion qu'il donna à sa fonction ministérielle, nul doute que le désastre de 1940 eut été évité. Léo Lagrange se fera tuer sur le front de l'Aisne en 1940, bien que député, fidèle à sa vocation jusqu'au bout. Le parachèvement de la déliquescence de la IIIème République est atteint en juin 1940 avec le vote des pleins pouvoirs au maréchal Pétain, vote d'une chambre issue des élections qui avaient amené le Front populaire au pouvoir. La IIIème République s'est sabordée dans le déshonneur, elle s'est auto-dissoute. Il était loin le temps de Clémenceau, du Tigre qui, en 1917, appelait à la résistance à outrance, qui exprimait que la guerre serait menée jusqu'à la Victoire, que s'il fallait céder à la poussée allemande, les Français reculeraient jusqu'en Afrique du Nord et refouleraient à partir de là l'envahisseur. Désormais, ce langage allait être tenu par Churchill, bandant les énergies britanniques et rejetant la déliquescence de Chamberlain. La IIIème République, en se dissolvant dans la honte, acceptait, au-delà de l'armistice, la collaboration marquée par la poignée de main de Montoire et le déshonneur des lois raciales. La France, patrie des Droits de I'Homme, allait se doter de lois antisémites contraires à sa vocation, à un idéal qui avait fait sa gloire. Le recours vint de De Gaulle, de son appel du 18 juin. La légitimité du pays se transportait à Londres, puis en Afrique du Nord, non sans combats fratricides à Dakar et au Levant, sous les yeux des Allemands ébahis. A l'origine, c'est une poignée d'hommes qui ramassera les 23

tronçons du glaive brisé et qui se rassemblera en Afrique centrale pour former une force qui deviendra la 2ème division blindée de Leclerc. La Résistance intérieure, de même, est très faible. Elle s'occupera de renseignement et ne prendra de la consistance qu'avec l'entrée dans la lutte des communistes à la suite de l'attaque allemande contre l'URSS. Faut-il encore être lucide et bien appréhender que c'est l'instauration du Service du travail obligatoire édicté par le gouvernement de Vichy, sous pression allemande, qui alimentera les maquis en réfractaires. Faut-il encore être assez lucide pour saISIr que l'armée d'armistice se dissoudra sans gloire en 1942 et ses effectifs ne rejoindront les maquis que partiellement et peu à peu. Les mouvements de résistance ne seront unis qu'après de longues tractations et seront ravagés par des conflits internes et des trahisons multiples. Jean Moulin en périra. Circonstances aggravantes, la France Libre doit se battre sur tous les fronts, non seulement contre l'envahisseur et contre les forces politiques centrifuges qui refusent l'unité, mais encore contre les Alliés. Les Américains, notamment, considèrent désormais la France comme un pays de deuxième rang qui doit être aux ordres. La Maison Blanche avait l'idée de substituer un régime de sujétion au régime d'occupation allemande. Il fallut toute l'énergie du Général de Gaulle, à la tête du gouvernement provisoire de la République, pour restituer à la France son indépendance. L'action politique de De Gaulle fut favorisée par l'épopée de la 2ème DB qui reprit Paris en août 1944, ce qui permit l'installation d'une administration française, et par un effort visant à renforcer

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la 1ère armée française par les troupes improvisées provenant de la fusion des FFI et des FTPF. Les Américains avaient trop tendance, pour des motifs politiques, à oublier les succès remportés en Italie par l'armée française reconstituée. La guerre s'achève. La France est aux côtés des vainqueurs. Il n'y a plus qu'à s'atteler à la reconstruction. Cependant, les vieux démons qui avaient causé la perte de la IIIème République renaisssent avec la IVème, pour les mêmes raisons et les mêmes causes. Des institutions semblables à celles de la IIIème République plongent les gouvernements successifs dans une instabilité chronique marquée par des combinaisons politiciennes. Par ailleurs, le pays est empêtré dans ses guerres coloniales, en Indochine comme en Algérie. L'élément déclencheur de la chute de la IVème République est semblable à celui de la illème : une guerre est une défaite annoncée. En l'occurrence, la guerre d'Algérie vire en l'enlisement et l'armée traumatisée par la défaite en Indochine se sent trahie par les gouvernements en place. En cela, elle est rejointe par une opinion publique désorientée. La Vème République est dotée d'institutions plus fermes. Avec De Gaulle, elle se lance dans la décolonisation et la réconciliation franco-allemande. Avec Mitterrand, la construction européenne devient une priorité. Les rapports avec les alliés américains et britanniques sont toujours aussi compliqués. Les questions économiques et sociales restent pendantes. On croyait le totalitarisme vaincu à la suite de la deuxième guerre mondiale. Il fait sa réapparition assez 25