//img.uscri.be/pth/626d13fe6e4f1618158ebcf2cda30c47dfbe48a3
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 27,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Mémoires en forme de lettres pour servir à l'histoire de la réforme de la Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à la Valsainte, par un religieux qui y a vécu de 1793 à 1808

De
457 pages
La Révolution française supprima les monastères. En 1791, une vingtaine de moines de la Grande Trappe trouvèrent refuge dans une chartreuse suisse désaffectée, la Valsainte. En 1793, Nicolas-Claude Dargnies, prêtre diocésain picard émigré en Suisse, arriva à l'abbaye de La Valsainte, s'y fit recevoir, fit le tour de l'Europe et quitta la communauté en 1808. Les lecteurs seront attirés par l'ambiance dramatique qui se dégage de son récit.
Voir plus Voir moins

Mémoires en forme de lettres pour servir à I'histoire de la réforme de La Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à La Valsainte, par un religieux qui y a vécu de 1793 à 1808

Religions et Spiritualité
collection dirigée par Richard Moreau professeur honoraire à l'Université de Paris XII
La collection Religions et Spiritualité présente des biographies, des textes inédits, des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme et des réimpressions de livres anciens ou méconnus. Ouverte à toutes les grandes religions, elle se veut un lieu d'ouverture et de débat.

Titres parus:
Jean Thiébaud, Témoins de l'Evangile. Quinze siècles d'écrits spiri ruels d'auteurs comtois. Préface de Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, 1999. Jean Thiébaud, Instructions, lettres et poèmes de saint Colomban. Vie de saint Bernon, fondateur de Cluny. Préface de Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, 2000. Dr. Francis Weill, Juifs et Chrétiens: requiem pour un divorce. Un regard juif sur le schisme judéo-chrétien antique et les relations judéochrétiennes aujourd'hui, 2001. Paul Dunez, L'affaire des Chartreux. La première enquête parlemen taire du XXe siècle. Préface de Richard Moreau, 2001. Jeanine Bonnefoy, Catéchismes, expression du cléricalisme et du pouvoir occulte (1870-1890), 2001. Dom Pierre Miquel (OSB), Les oppositions symboliques dans le Ian gage mystique, 2001. Jeanine Bonnefoy, Vers une religion laïque? Le militantisme d'Edgard Monteil en 1884, 2002. Albert Khazinedjian, L'Eglise arménienne dans l'Eglise universelle. De l'Evangélisation au Concile de Chalcédoine, 2002. Albert Khazinedjian, L'Eglise arménienne dans l'oecuménisme. Des suites du concile de Chalcédoine à nos jours, 2002. Dom Pierre Miquel (OSB), La charité, l'espérance et lafoi. 2002. Pierre Vanderlinden, L'Avènement de Dieu. Avent, Noël, Epiphanie. Préface de Mgr Lucien Daloz, archevêque de Besançon, 2002. Ferdinand de Hédouville, Relation sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de Valsainte, de1797 à 1800. Texte établi et notes par un moine de l'abbaye de Tamié. Préface de Richard Moreau (2003).

Nicolas-Claude Dargnies
(en religion Frère François de Paule)

Mémoires en forme de lettres pour servir à l'histoire de la Réforme de La Trappe établie par dom Augustin de Lestrange à La Valsainte,
par un religieux qui y a vécu de 1793 à 1808,

avec Trois lettres inédites de dom Augustin de Lestrange à l'abbé Antoine-Sylvestre Receveur
Texte établi par un moine de l'abbaye de Tamié Préface de Richard Moreau Notes de Richard Moreau, du docteur Roger Teyssou et par des moines de l'abbaye de Tamié

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-4086-3

Préface
En 1791, tandis que la Révolution française battait son plein, des moines de la Trappe de Soligny se réfugiaient en Suisse dans une chartreuse désaffectée des montagnes fribourgeoises, la Valsainte, avec le soutien de l'archevêque de Besançon. Ils étaient sous la direction de l'ancien maître des novices, dom Augustin de Lestrange (1754-1827), qui fut élu abbél. De vieille noblesse vivaroise, ce religieux était un homme complexe, meneur d'hommes autoritaire, peu ouvert au dialogue. Plein de charme cependant, il séduisit au meilleur sens du terme des disciples qui le suivirent pour des raisons variées où la foi retrouva la politique, car tous étaient des émigrés qui acceptaient de vivre dans des conditions souvent effroyables. En 1798, devant l'avance des armées révolutionnaires, moines, moniales et ceux qui s'y étaient agrégés, soit deux à trois cents adultes et enfants, se lancèrent dans un tour d'Europe, tandis que dom Augustin, véritable cavalier de l'orage, pour reprendre une image de Jean Giono dont il aurait pu être un héros, caracolait devant eux pour chercher des refuges et des moyens de subsistance2. Ce grand déplacement les mena jusqu'en Russie. Le tsar Paul 1er les chassa en 1800. L'émigration fut l'occasion pour dom de Lestrange de tenter de réaliser un projet ambitieux dont il avait eu l'idée à la Trappe: réformer la réforme de l'abbé de Rancé3 et créer des monastères sur le modèle de la Valsainte, liés à elle de manière d'ailleurs assez peu
1. Sur la Valsainte, cf. chap. I, p. 17 et la suite. Sur dom de Lestrange, id. note 25, p. 29. - En 1797, une maison fut ouverte en Valais, à Sembrancher, pour des moniales. 2. Cf. principalement Jean de la Croix Bouton (1959) Histoire de l'Ordre de Cîteaux. Fiches historiques, Westmalle ; M. T. Kervingant (1989) Des moniales face à la Révolution française. Aux origines des Cisterciennes-Trappistines. Beauchesne, Paris; pour la Suisse, les synthèses de Jean de la Croix Bouton, Les trappistes et l'Ordre des Cisterciens réformés, Helvetia sacra, 3, 1982, pp. 1053-1058, et avec Patrick Braun, Les trappistes et les trappistines en Suisse, pp. 1059-1085 ; les articles de Jérôme du Halgouët (bibliographie) et le livre de H. Laffay (1998) Dom Augustin de Lestrange et l'avenir du monachisme (1754-1827). Cerf, Paris. 3. Rétablir les anciennes pratiques de nos premiers pères, saint Robert, saint Etienne,
saint Albéric et saint Bernard (in Petit exposé du genre de vie que l'on mène au monas

-

tère de la Maison-Dieu de la Valsainte : cf. Rancé ne s'y opposait pas, puisqu'il donnait Ote aux si des circonstances en laissaient la d'évaluation de celles-ci et de l'opportunité: Valsainte. - Sur l'abbé de Rancé, cf. note 28,

Annexe 1, pp. 255-262). Le Règlement de la latitude de reprendre les Us primitifs de possibilité. Tout dépendait des conditions c'est le problème réel du Règlement de la p. 30.

5

conforme à la Charte de Charité4. Sa tentative a été résumée ainsi en 1847 par dom Stanislas Lapierre, abbé de Sept-Fons: Lors de la Révolution française et de l'expulsion des religieux, il y avait à la Trappe un maître des novices d'un zèle et d'une ferveur exemplaires s'ils avaient toujours été selon la science et la discrétion. C'était dom Augustin dont vous avez tous entendu parler. Nous lui sommes rede vables après Dieu, il faut le dire, de la conservation de notre saint Ordre. Nous lui devons de la reconnaissance. Obligé de quitter la Trappe, il se retira avec vingt-cinq jeunes profès à la Valsainte, en Suisse. Là, dans les commencements, on manquait de tout, on dut s'astreindre nécessairement à un régime plus sévère (que celui de la réforme de Rancé). Cette nécessité, jointe à la ferveur qu'inspiraient les circonstances, fit faire de nouveaux règlements. On voulut faire mieux que M. de Rancé, mieux que nos saints Fondateurs.Le supé rieur et ses frères croyaient ne pouvoir rien offrir de plus agréable à Dieu pour expier tant de profanations qui souillèrent ces jours mau vais et reconnaître dignement le bienfait ineffable qui les avait arra

-

chés au naufrage où tous les autres religieux avaient péri, que de se dévouer comme des victimes à la pénitence la plus effrayante et de mourir s'il le fallait dans leur simplicité: Moriamur in simplicitate nostra. C'est de là qu'est venue la Réforme dite de dom Augustin5. L'époque était totalitaire, sanglante, intolérante et antireligieuse : Réelle, très certainement, l'influence des Lumières sur la Révolution. Mais l'irréligion affirmée, offensive, militante, à la fin du XVIIIe siècle, est le fait, presque exclusivement, des hautes classes, grands bourgeois, avec les Cambon, ou des aristocrates éclairés comme Mirabeau, Condorcet, Sade6. En effet, le dix-huitième siècle fut marqué par une libération de l'ordre surnaturel et chrétien, qui avait été longtemps l'alibi des rois de France pour justifier leur pouvoir. La royauté absolue ayant fait perdre son utilité au droit divin, le pouvoir fort fut d'autant plus enclin à se libérer des sacralités traditionnelles que de nombreux prêtres et religieux proches du peuple contestaient
4. Dom Augustin envoyait des moines fonder des maisons mais sans rendre celles-ci autonomes. Ainsi, pouvait-il considérer les religieux comme faisant tous partie de la Valsainte, les déplacer, conserver la main sur les finances, etc. Cette pratique, peut-être justifiable dans la période révolutionnaire, ne l'était plus ensuite et fut responsable de la rupture du monastère de Darfeld (Westphalie) avec la Valsainte en 1806-1808. 5. J. Lemaire et R. Moreau (1998) Le prieuré cistercien du Val-Sainte-Marie et l'évolution de l'ordre au dix-neuvième siècle. Bull. Soc. Emul. Doubs, N.S., 40, pp. 89-139. 6. H. Guillemin (1989) Silence aux pauvres. Libelle. Arlea, Paris, pp. 22-23. L'auteur mentionne plus loin (p. 108) que Mirabeau se disait athée avec délices et le marquis de Sade, athée avec fanatisme.

6

les droits anciens qui avaient perdu leur signification, cependant que le pouvoir et les notables en profitaient de plus en plus7. De ce fait, beaucoup des premiers devenaient dangereux aux yeux des hautes classes irréligieuses et les ordres monastiques réformés, des témoins gênants de vie chrétienne véritable tandis que leurs biens étaient des proies intéressantes pour les nantis en raison du développement capitalistique de l'agriculture8. En revanche, le dieu-gendarme et une Eglise d'Etat contiendraient ceux (les pauvres) que Voltaire appelait
des boeufs à qui il fallait donner de la paille et du foin, face aux hon

-

nêtes gens, aux gens de bien, ceux qui avaient des biens (La Fayette9). La Constitution civile du clergé, préparée sous Louis XVI par son ministre Loménie de Brienne, cardinal-archevêque de Toulouse, et la classe dirigeante éclairée, serait l'instrument du maintien de l'ordre civil, et la Commission des Réguliers, créée dès le règne de Louis XV, celui de la nationalisation des biens monastiqueslO. La Révolution étant venue, la propagande intéressée des révolutionnaires bourgeois fit désigner les non-jureurs comme ennemis du peuple bons à tuer, et les fidèles aussi, comme le montrèrent en 1793, des guillotines dressées devant des fermes du Haut-Doubs à l'effet de couper en deux vivants, pour reprendre la formule terrible de Robert Badinter, des paysans fidèles à leur foi, sans compter les fusillades contre les fuyards en Suissell. Dies irae, dies illa, solvet soeclum in favilla... : beaucoup crurent à la fin du monde. C'était la fin d'un monde. Il est dur de résister seul: même si la vie à la Valsainte était difficile, les moines étaient assurés d'y bénéficier de la charité fraternelle de tous. Cela explique bien des ralliements, notamment ceux de Nicolas-Claude Dargnies et de Ferdinand de Hédouville : Je n'avais
7. A. Dupront (1996) Qu'est-ce que les Lumières? Folio, Gallimard, Paris, pp. 11-60. 8. Ce n'était pas d'aujourd'hui que l'on pensait à saisir les biens monastiques: les premières ventes de biens d'Eglise, nommés plus tard biens nationaux, furent « télécom

-

mandées» de Paris entre 1563 et 1586 au profit de notables protestants du Languedoc (E. Le Roy Ladurie, Huguenots contre papistes, pp. 323-324, in Ph. Wolff, Histoire du Languedoc. Privat, Toulouse, 2000). Sur le rôle des Physiocrates, cf. J. Boulaine, R. Moreau, Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture. L'Harmattan, Paris, 2002. 9. H. Guillemin, Silence aux pauvres... , p. 9. 10. Sur le rôle de Loménie de Brienne dans la Constitution civile du clergé, cf. Procèsverbal du Consistoire secret tenu par notre saint Père le pape Pie VI, le 26 septembre 1791, relativement à l'abdication du cardinalat, faite par Etienne-Charles Loménie de Brienne, etc... Texte latin et texte français, Rome, 1791. Loménie de Brienne (17271794), cardinal-archevêque de Toulouse, succéda à Calonne en 1787 comme ministre des Finances de Louis XVI. Il fut remplacé par Necker en 1788. 11. J. Thiébaud (1999) Témoins de l'Evangile. L'Harmattan, Paris. Nos bonnes gens: Ultime lettre d'un condamné à mort (4 novembre 1793), p. 360. Pour les fusillades: cf. Joseph-Pierre Rousselot, témoin et défenseur de la Salette (1785-1865), pp. 169-176.

7

plus

de père et un arrêt de proscription

semblait m'avoir séparé pour

toujours de ma mère et de mes proches. D'ailleurs cinq années d'exil avaient émoussé ce que les sentiments naturels ont de trop tendre12. Leur espoir résidait en Dieu dont ils espéraient qu'à force de mépris de la vie terrestre, Il leur donnerait la vie éternelle. Refuser la mort à court terme (Moriamur in simplicitate nostra) revenait, pensaient-ils, à risquer la damnation éternelle, d'où leur soumission à des pénitences excessives. Proches des moines colombaniens et des Pères du désert décrits par Eusèbe13, ils mettaient en pratique la parole du Christ: Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même et qu'il porte sa croix. Ces âmes privilégiées, ces hommes célestes, disait Hédouville (les Règlements de la Trappe parlaient avec Bossuet d'anges visibles plutôt que d'hommes sujets aux mesmes misères que nous14), ont laissé de superbes leçons de courage et de foi. En ces temps, on s'inquiétait peu de mourir jeune et, de plus, les femmes, qui avaient souvent été empêchées par la Révolution de fon der un foyer montraient une soif indéniable pour la vie religieuse. La spiritualité était victimale15. Fortement influencée par le jansénisme et
imprégnée de la spiritualité de la mort et du martyre, elle était mar

-

quée par le mépris du corps, par l'idée de la pénitence à tout prix, des flagellations rédemptrices, en oubliant peut-être dans cette pers pective la Personne de l'unique Rédempteur16. Dans ce contexte, dom de Lestrange, trop peu conscient de ce que l'objectif du moine n'est pas de souffrir, ni devenir des carcasses chétives, mais de (se) dépouiller de ce qui n'est pas indispensable, et de ce que la fin de la vie monastique ne réside pas dans les observances!7, mais dans l'accroissement de la charité, fit adopter un Règlement d'une minutie extrême, prévoyant les moindres détails et même l'épaisseur des semelles, quand essuyer la sueur du front ou nettoyer les pots de
12. Hédouville, ce volume, p. 53. 13. Ceux qui ont embrassé cet état sont comme morts à la vie des mortels. Leur corps seul habite la terre,. leur âme et leur pensée sont dans le ciel. Comme les êtres célestes, ils méprisent l'existence qui est celle de la plupart des hommes, in J. Thiébaud (2000) Saint Colomban: Instructions, Lettres et Poèmes, suivies d'une notice sur le bienheu reux Bernon,fondateur de Cluny. L'Harmattan, Paris, pp. 25-27. 14. Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe en forme de constitutions, Florentin et Pierre Delailne, Paris, 1698, p. aiiij. L'abbé Receveur parlait d'anges revê tus d'une chair mortelle (Arch. Soeurs de la Retraite Chrétienne, les Fontenelles, lettre 45 du 3 novembre 1791 à Soeur Isabelle des Anges, carmélite). 15. M. T. Kervingant (1989) Des moniales face à la Révolution française, Beauchesne, Paris: Pourquoi ces excès... , p. 376. 16. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 67. 17. Dom Marie-Gérard Dubois (1995) Le bonheur en Dieu. Laffont, Paris, p. 85.

8

chambre18. Dom Marie-Gérard Dubois note à ce propos: L'idée de base était que, pour rester dans la volonté de Dieu, il ne fallait rien faire de son propre gré. Tout devait donc être codifié ou soumis à

autorisation préalable

(oo .).

Au XIXème siècle, tout est dans une

question d'observance à respecter à la lettre (.. .). Il ne peut y avoir place pour la libre détermination, car la volonté propre est nécessai rement mauvaise19. L'abbé alourdit les pénitences, multiplia les exercices de piété débordant sur la liturgie et instaura une severior refor matio, comprenant une abstinence extrêmes2o, l'indifférence à la propreté et aux soins médicaux avec, comme conséquence, des dizaines de morts dans un contexte sanitaire très dégradé. On pourrait penser à l'insensibilité de l'abbé de la Valsainte, dont tout découlait. En réalité, outre la volonté d'ascèse extrême exprimée dans le Petit exposé du genre de vie (I.e.), le mode familial d'existence de ce petit hobereau dans sa jeunesse suffit à expliquer en partie sa conduite. On est éclairé par Olivier de Serres21, autre Vivarois célèbre, de fort tempérament religieux (réformé, mais cela ne change rien), qui a dépeint avec exactitude la vie du bourgeois campagnard à la fin du seizième siècle. A la Valsainte, le régime des moines était celui des paysans pauvres qui, durant le Moyen-Age et bien au-delà, se nourrissaient de bouillies de céréales et de pain de basse qualité: on trempait la soupe pour ramollir ce pain sec conservé longtemps dans un but d'économie. Olivier de Serres explique que le pain blanc, frais, délicat et sain, tendre et molet, était réservé au maître du domaine, tandis qu'aux gens de moyenne étoffe et a fortiori aux pauvres, on donnait un pain rousset, fait de froment et seigle mélangés (méteil),
18. Notons à ce sujet que le Règlement de la Valsainte fait explicitement référence aux Instructions aux novices (Rglt, II, p. 4), données à la Trappe par dom de Lestrange et que celles-ci traçaient l'orientation spirituelle attachée aux pratiques très détaillées: Ce qui rend nos actions méritoires devant Dieu, n'est pas précisément la grandeur de ce que nous faisons... (chapitre 1, Avis 5, 30, des Instructions). 19. Dom Marie-Gérard Dubois (1998) Quel renouveau cistercien au XIXe siècle? ln La place du monachisme et particulièrement du monachisme cistercien dans la construction de l'Europe. Hier, aujourd'hui et demain. L'Europe peut-elle se faire sans dimension spirituelle? Actes du Colloque organisé par Cîteaux 98 (Commémoration des 900 ans de Cîteaux), Dijon, 15-16 octobre 1998, pp. 52-68. 20. Cela ne voulait pas dire insuffisance de nourriture, mais èlle était diététiquement déséquilibrée et donnée en quantité excessive à ceux qui n'avaient pas faim. Certes, le Règlement (II, p. 140) laissait la possibilité de n'en consommer qu'une portion, mais entre la lettre et l'esprit, il y a une marge: en contre-indication médicale formelle, Dargnies vit l'abbé obliger des malades à tout ingurgiter par soumission à la volonté de Dieu (Dargnies, Mémoires en forme de lettres, Huitième lettre, pp. 70-71 et Mémorial). 21. O. de Serres (éd. 1605, rééd. 1991) Théâtre d'Agriculture et Mesnage des champs. Slatkine, Genève. Pour ci-après: Lieu huitième: De l'usage des alimens, pp. 822-823.

9

voire d'un mélange de grains (annone), de criblures et de glands. Les Cisterciens ne consommaient pas le pain des maîtres22. Celui des hôtes et des infirmes de la Valsainte était de méteil, pas de froment pur, le pain régulier d'orge et de seigle, le pain de surplus ou pain d'indulgence (si on avait trop faim), d'annone. La pomme de terre, à peine importée en France au seizième siècle, remplaçait les glands23. On était loin du pain des moines ou de chapitre24 destiné aux moines, chanoines et personnes d'étude qui devaient manger un pain de facile digestion, blanc, bien levé. Pour l'anecdote, le pain béni était le pain mal levé et mal cuit. On mangeait des herbes: laitues, choux, épinards sauvages, pissenlits, oseille, dont on consommait la partie épigée, et des racines: carottes, betteraves, navets, pommes de terre25. On comprend ainsi la méprise de La Bruyère évoquant les victimes des disettes de la fin du dix-septième siècle, qui se sustentaient d'herbes et de racines, la nourriture des pauvres. On en parla jusqu'à nous: une erreur tombée dans le domaine public finit par faire I'Histoire, disait Rémy de Gourmont. Les légumes étaient les haricots, lentilles, pois et fèves (graines de Légumineuses). Enfin, les moines mangeaient rarement des laitages et du fromage, jamais de viande, poisson, oeufs, beurre, sucre, miel. C'était le régime aggravé des basses classes, car celles-ci consommaient peu, mais consommaient tout de même un minimum de protéines d'origine animale. Il en résultait chez les moines l'apparition rapide de carences graves. L'insensibilité de dom Augustin à la vermine26 peut avoir la même origine. Olivier de Serres exigeait des paysans qu'ils manipulent la nourriture proprement27 : ils n'étaient donc pas naturellement propres. Des travaux archéologiques récents sur la magne mortis, la peste des années 1350, ont montré l'omniprésence des puces dans le monde moyenâgeux. On en a trouvé par centaines, mortes, dans les habits du roi Henri VIII d'Angleterre! Or, les puces peuvent véhiculer la peste.
22. On doit éviter de servir le pain cuit le mesme jour. On n'en servira jamais à la communauté. ln Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe... , p. 41. 23. Rglt, I, p. 61. - De plus, on ne trouvait plus de glands à l'altitude de la Valsainte. 24. Ch. Estienne et 1. Liébault (1699) L'Agriculture et Maison rustique de Maistres Charles-Estienne et Jean Liebault. A Lyon, chez Claude Carteron, rue Mercière à la Cour des Anges et Charles Lamy, rue Confort à la Biche couronnée. La première édition était parue en 1554 sous le titre de Praedium rusticum. 25. Règlemens de l'abbaye de Notre-Dame de la Trappe... , p. 39. Les racines étaient la partie hypogée des plantes, à une exception près: les citrouilles! 26. Le RP. abbé était peu délicat sur l'article de la vermine dont il était ordinairement toujours couvert, in Dargnies, Treizième lettre, note 3, p. 109. 27. a. par exemple O. de Serres, Théâtre... , Lieu quatrième: Du bestail à quatre pieds... , chap. 8 : Des vaches, veaux, laitages, beurres et fourmages, p. 287.

10

On coexistait avec ses parasites au risque des pires maladies; dom Augustin aussi. Il ne devait pas y penser ou il considérait cela comme une ascèse28, mais tous n'étaient pas de cet avis et tentaient de se débarrasser d'ectoparasites gênants au prix de traitements dangereux. On peut faire un rapprochement du même ordre à propos de brutalités que dom Augustin de Lestrange aurait exercées sur des moines (d'après Nicolas-Claude Dargnies29) ou sur des enfants (in Emmanuel Bonjean30). Le Théâtre d'A-griculture montre qu'Olivier de Serres, qui se dépeint sous le nom de « père de famille », considérait les paysans comme la lie du peuple, n'ayans comme boeufs, autre valeur qu'en laforce, sans esprit, ny entendement31. Voici encore trois aphorismes de cet acteur de la mise en oeuvre de la paupérisation salaria le et de l'austérité calvinienne (Le Roy Ladurie, i.e.) : Des hommes de nul prix, Dont les corps sont de fer, et de plomb les esprits; Oignés vilain, il vous poindra, Poignés vilain, il vous oindra, et Dieu accroit et bénit la maison, Qui a pitié du pauvre misérable. La discipline, la trique, la charité, indispensable au salut de l'agronome, étaient ses bases de gestion. Dans Gaspard des Montagnes, d'Henri Pourrat, présentation romancée de faits réels sous la Révolution et l'Empire, comme dans l'aventure de la Valsainte, en Auvergne voisine du Vivarais, on observe des clivages forts entre hobereaux ou bourgeois riches et paysans, qui s'ignoraient ou se combattaient, ce qui, en revanche, fut peu le cas dans une province comme la FrancheComté. Issu d'un pays contrasté et arriéré face à la plaine, dom Augustin agissait certainement en toute charité à l'encontre de moines mal équarris, à la façon rude dont il avait vu les maîtres se comporter à l'égard de petites gens. Al' opposé, Emmanuel Bonjean relate que, dans son monde, il était homme de bon ton, aimable, plein d'aménité, mélange inconcevable de fermeté et de souplesse et courtisan adroit si les intérêts de son ordre l'appelaient à la cour des rois.
28. On en trouve des exemples chez des moniales de Sembrancher : Mère Stanislas

Michel, née d'une famille

très distinguée, croyait être toujours trop délicate,. elle était

si mortifiée qu'elle ne se faisait les ongles que quand on le lui commandait et elle m'a avoué plusieurs fois que c'était pour elle une grande pénitence d'avoir les ongles et les mains malpropres (Récit de Catherine Bussard, Arch. de la Grande Trappe, cote 217, pièce 13, p. 5, cité par M. T. Kervingant, t. c. , p. 257). 29. Dargnies, Mémoires en forme de lettres, Troisième lettre, note 16, p. 35. 30. E. Bonjean (1986) Souvenirs de jeunesse (1795-1822), publiés par Anne-Brigitte Donnet. Annales Valaisannes, pp. 43-136. Il fit partie du Tiers-Ordre à la Valsainte entre 1805 et 1811 (entre 10 et 16 ans). 31. O. de Serres, Théâtre... , éd. de 1605, rééd. 1991, Premier lieu, chapitre VI : De l'office du père-de-famille envers ses domestiques et voisins, p. 25. - Cf. J. Boulaine, R. Moreau (2003) Olivier de Serres et l'évolution de l'agriculture. L'Harmattan, Paris.

Il

Homme extraordinaire, Protée religieux (E. Bonjean), homme contrasté, discuté, dom de Lestrange fut aussi un homme providentiel, même si son action fut impulsive et certainement brouillonne. En effet, la réimplantation de l'Ordre de Cîteaux en France après 1815 lui est due pour l'essentiel. Après la mort en 1827 de celui qui était devenu l'abbé de La Trappe, un rapport au Vatican comptait dix-huit maisons issues de la Valsainte, avec 979 religieux et religieuses. Parti avec une vingtaine de moines en 1791, dom Augustin en ramena plus de deux cents en France à la Restauration, malgré une mortalité
incroyable qui, chez les moniales entre autres, consommait les effec

-

tifs avec une rapidité qui n'avait d'égale que l'affluence accrue de nouvelles arrivantes32. ln fine, la discipline absolue et la stratégie de fuite33 eurent de bons fruits, mais cela n'excuse pas le manque de discernement de l'abbé qui crut incarner seul l'Ordre de Cîteaux34. Certes, il fut l' homme de Dieu, mais il concentra trop sur Iui une autorité qui s'exerça avec dévouement, mais aussi avec un certain arbitraire, sans autorité supérieure à laquelle recourir ou se référer35. Cependant, malgré sa volonté de puissance et ses erreurs, on peut souscrire au jugement de Nicolas-Claude Dargnies, habituellement critique36 : C'est une justice que l'on doit rendre, il a pu se tromper dans les moyens qu'il a pris pour y parvenir, mais son but a toujours été pur et désintéressé. L'expérience lestrangienne a été racontée par un prêtre émigré, Claude- Nicolas Dargnies (1761-1824), moine de la Valsainte pendant une quinzaine d'années (1793-1808)38. En 1926, dom Alexis Presse, abbé de Tamié, acheta son manuscrit original. L'autre mémorialiste fut un ancien novice, Ferdinand-Jérôme de Hédouville (1774-1856), jeune aristocrate affectif, velléitaire, fragile. Nicolas-Claude Dargnies était un homme du Tiers-Etat, fils d'un avocat au Parlement. Né le 29
32. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 376. 33. Fr. E. Vuillemin, in L'Abbaye Notre-Dame d'Acey (ouvrage collectif), 3ème partie, La période contemporaine, p. 154. Cêtre, Besançon, et Abbaye d'Acey, 1986. 34. Fr. Michel Niaussat (2000) Sur les chemins de Cîteaux. Moines cisterciens en terre (Pierres de France. Ouest-France éditions, Rennes, pp. 82-83. - Jérôme du Halgouët d'attente pour une histoire de l'Ordre dans la première moitié du XIXe siècle. IV : Histoire d'une mitre. Cîteaux comm. cist., XIX, 1-2, 1968, pp. 74-93, citation, p. 80) n'hésite pas à écrire de dom Augustin qu'il nourrissait le sentiment, exact au fond (même s'il est légèrement paranoïaque, sic), d'incarner en sa personne l'Ordre de Cîteaux et sa fortune, et même tout le monachisme en général. 35. M. T. Kervingant, Des moniales... , p. 376. 36. Dargnies, Mémoires, Quinzième lettre, pp. 129-130 et note 11. 37. Cf. G. Andrey (1972) Les émigrés français dans le canton de Fribourg (17891815). Effectifs, activités, portraits. La Baconnière, Neuchâtel, pp. 71-73.

12

août 1761 à Abbeville, au diocèse d'Amiens, il fut ordonné prêtre en 1786, nommé vicaire à Abbeville, puis curé de campagne à Corcellessous-Moyencourt. Il émigra en Suisse en février 1793. Arrivé à Fribourg le 5 avril au terme d'un voyage qu'il qualifia de pénible à cause de ses infirmités (asthme probable), il eut beaucoup de peine à se loger dans la ville remplie d'émigrés. Ses projets d'établissement (il dut espérer exercer le métier de chirurgien-médecin, dont il connaissait les rudiments) s'étant évanouis, il décida d'entrer à la Valsainte, où il arriva le 10 mai. A Pentecôte 1793, il prit l'habit sous le nom de frère François de Paule. Exemple d'émigré déboussolé, il se rattacha par défaut à la Valsainte dont il vécut les aléas durant quinze ans en grognant, mais en suivant toujours. En 1798, il suivit le grand déplacement des moines en Europe. En route, il chercha sans succès un statut religieux stable, puis il se retira à l'abbaye de Darfeld avant de revenir en 1802 à la Valsainte qui, avec les Alpes, avait marqué sa vie. En 1807, devant l'état du monastère et l'insouciance de dom Augustin à cet égard, il sollicita la visite du Nonce de Lucerne et rédigea des Réflexions sur la réforme de la Trappe établie à la Valsainte, qui furent envoyées à Rome. Comme il soignait les malades autour de l'abbaye, il était connu des gens. Aussi, à la mort du curé de Charmey, les paroissiens demandèrent-ils à l'évêque de Fribourg de lui donner la succession, ce qui fut fait en avril 1808. Au début de 1816, le curé Dargnies fut mis en cause par un marchand de fromages qu'il avait attaqué en chaire. Son franc-parler, qui avait réussi avec dom Augustin de Lestrange, lui coûta la place. Il démissionna le 15 février et devint desservant d'une chapelle. La population se divisant à son sujet, il partit à Vuippens. En 1821, étant chapelain de la chapelle Sainte-Anne, à Riaz, il publia un Dialogue sur la santé pour le peuple surtout de la campagne. De nouveaux soucis l'attendaient. En 1822, la servante qui l'accompagnait depuis sa sortie de la Valsainte, fut enceinte. Ce genre d'événement soulevant toujours des passions, que dut-il en être à cet endroit et à cette époque! Dargnies protesta de son innocence, puis, malade, il ne fit plus que seconder le curé de Riaz. Il mourut à 63 ans, le 3 mai 1824, après avoir légué ses biens à la commune. Influencé sans doute par la forme d'un ouvrage de l'abbé LouisMichel Dargnies39, un parent probable, dont il reprit le début du titre, Nicolas-Claude Dargnies rédigea ses mémoires selon le mode littérai39. L-M. Dargnies (1785) Mémoires Messire Louis-Fr. Gabriel d'Orléans en forme de lettres pour servir à l'histoire de feu de la Motte, évêque d'Amiens. 2ème éd., Malines.

13

re courant à l'époque de lettres à un ami. Il le fit à chaud peu après son départ de la Valsainte (la rédaction fut achevée à Charmey en 1813), tandis que Ferdinand de Hédouville écrivit plus de quarante ans après les faits. Se voulant le mémorialiste de l'abbaye (il parle de notre réforme, qu'il s'appropria en quelque sorte), Dargnies prétendit écrire pour l'exemplarité. Mettant dans son texte le meilleur et le pire de sa personnalité, il se réfère sans complexe à saint Augustin: En nous laissant le tableau de ses égaremens, il n'a pas été moins utile à l'Eglise que celui qui nous a donné l'histoire de ses vertus. J'ai fauté, avoue Dargnies, qui se présente comme un moine tracassé dans son cloître40, mais je le confesse afin que le récit de mes fautes serve de leçon pour l'avenir. Voici deux exemples: asthmatique, allergique, mais pour finir de santé assez bonne globalement, il se plaignait sans cesse, sans doute par tactique, ce qui lui permit de composer avec le régime général et de bénéficier d'adoucissements. De même, il jongla avec l'interdiction d'écrire et de recevoir des lettres. Il en résulta une aventure avec une religieuse. L'affaire aurait pu mener loin. Ce précédent explique peut-être les problèmes ultérieurs du chapelain de Riaz. Longtemps infirmier de l'abbaye, Dargnies fut le témoin de pathologies graves qu'il décrivit très correctement. Ses témoignages, presque comparables à des rapports d'autopsie parfois, avaient pour objet de montrer la sainteté de ses frères dans la souffrance et de stigmatiser non pas tant les excès du Règlement de la Valsainte, dont il ne contestait pas la spiritualité, que le dogmatisme de leur application. Le religieux était excédé par l'esprit de système d'un supérieur qui décidait sans compétence dans une discipline médicale certes balbutiante, mais qui avait des règles de bon sens. Se plaçant dans une optique surtout médicale, Dargnies tentait de soulager les moines tandis que son abbé faisait appliquer, parfois in articulo mortis, des remèdes empiriques aussi douloureux qu'inefficaces, ou bien interdisait des pratiques utiles au nom de l'obéissance. Cette manière d'agir, qui ne tolérait que des interventions a minima, les seules que pouvaient se permettre les pauvres et dont j'ai trouvé des exemples dans les comptes du chirurgien de l'abbaye de la Grâce-Dieu vers 177641, était en conformité avec l'enseignement de saint Bernard, comme P. Jérôme Roger, supérieur des Trappistines de la Riedera, l'exposa clairement en 1806 au Nonce de Lucerne, dans une lettre où il s'opposait
40. Dargnies, Mémoires en forme de lettres, cf. Onzième lettre, p. 98. 41. Livre contenant les honoraires de Auguste Bassot, chirurgien à l'Abbaye Grâce-Dieu (1776-1790). Bibliothèque diocésaine de Besançon, man. C 15. de la

14

à Dargnies42 : Monseigneur, vous savez que les principes de la médecine ne s'accordent pas toujours avec la nécessité de la pénitence et que nous devons nous souvenir de ce que nous dit saint Bernard que nous sommes des religieux et non des médecins et quand nous paraîtrons devant Dieu il ne nous demandera point si nous avons toujours joui d'une bonne santé, mais si nous avons été fidèles à nos promesses. Ces deux tendances étaient irréconciliables. L'évolution de la société provoqua la normalisation progressi ve des soins. Tout à son ressentiment contre des souffrances que, selon lui, dom Augustin aurait pu éviter à ses frères s'il avait agi avec plus de discernement, Dargnies ne se soucia pas des conséquences de ses descriptions auprès d'éventuels ennemis de la religion, comme on disait alors, et qui pourraient être utilisées comme armes antimonastiques. En face, Hédouville, qui fut sous-infirmier pendant un moment, mais sans expérience médicale, et qui vit les mêmes choses, pensait le contraire: Si ce petit écrit n'était destiné pour vous,
je me garderais bien d'entrer dans le détail des pénitences
tiquent à la Trappe . Je craindrais, avec raison, d'exposer

qui se pra
à la raille

-

rie des hommes charnels, de vrais serviteurs de Dieu, dignes de notre respectueuse admiratiorz43.Néanmoins, leurs témoignages convergent dans les faits, sinon dans l'interprétation. Tels qu'ils sont, les textes de Dargnies et de Hédouville nous donnent des renseignements d'un intérêt majeur sur la vie monastique aux temps révolutionnaires, quand les moines fuyaient dans une Europe secouée par les guerres devant l'invasion des barbares car magnols, pour reprendre l'expression abrupte de l'abbé Receveur44. Les mémoires du premier et à un moindre degré le récit de Hédouville ont été publiés pour partie45 ou ont été la source d'oeuvres d'édification et de consensus46, d'érudition47 ou d'un condensé trop dominé
42. Lettre de P. Jérôme Roger, directeur des Trappistines de la Riedera au Nonce, 26 décembre 1806. Archives de la Nonciature à Lucerne, vol. 74. 43. Ferdinand de Hédouville, Relation sur mon séjour en exil... , p. 60. 44. Lettre au Père Charles Bretenières, de Wiesent, le 6 (1) de 1797, Fête de la Foi (Fête-Dieu 1 ). Arch. Soeurs de la Retraite Chrétienne, Les Fontenelles, Doubs. 45. Pour Dargnies, cf. J. Gremaud, Mémorial de Fribourg, entre 1856 et 1857. - Pour Hédouville : Donnet, A.( 1982) La vie quotidienne d'un jeune trappiste (Ferdinand d'Hédouville) à son arrivée à Sembrancher en 1797. 13 Etoiles. Reflets du Valais, 32 ème année, n° 4, avril 1982, pp. 51-54. 46. L'Odyssée monastique. Dom A. de Lestrange et les Trappistes pendant la Révolution, ouvrage rédigé en partie d'après une copie du manuscrit de Dargnies conservé à la Trappe. Imprimerie de la Grande Trappe, 1898. 47. H. Laffay, Dom Augustin de Lestrange... , I.e.

15

par le spectaculai re48. Il était donc nécessairede les faire connaître in extenso. Le manuscrit de Dargnies est suivi de divers mémoires, que l'auteur rédigea dans sa période monastique, et d'un Mémorial de la Valsainte, que nous publions aussi. Nous avons ajouté des Annexes avec des inédits. L'orthographe et la ponctuation ont été en partie modernisées, mais restent globalement celles de Dargnies. Des ajouts mis par l'auteur en marge de son manuscrit sont intégrés dans le texte entre parenthèses. Le récit est truffé d'observations sur la pathologie: le docteur Roger Teyssou, historien de la Médecine, et moi-même, l'avons annoté de ce point de vue jamais traité jusqu'ici dans l'histoire de la Valsainte. Le livre comporte des cartes dessinées à Tamié et des gravures diverses, dont la plupart ont été empruntées à l'Odyssée monastique. Des notes et figures sont communes aux deux ouvrages. Enfin, nous remercions vivement la Congrégation des Soeurs de la Retraite chrétienne (Les Fontenelles, Doubs), qui nous a autorisé à publier des lettres inédites de dom de Lestrange à leur fondateur l'abbé Antoine-Sylvestre Receveur. En terminant, je tiens à dire combien ce fut un privilège pour moi de travailler avec les moines de Tamié. Ils savent combien leur amitié fraternelle m'est précieuse. Richard Moreau

48. J. Ferrari-Clément (1998) Fous de Dieu. Récit d'une odyssée trappiste, Slatkine, Genève, et Cerf, Paris.
Sigles employés: RB

1793-1815.

pour Révérend-Père Abbé; AEvS : Archives de l'évêché de Sion (Suisse), AAQ : Archives de l'archidiocèse de Québec; AN : Archives nationales, Paris. Note: en quelques occasions, de courtes explications sont insérées dans des citations, entre parenthèses et en plus petits caractères que le texte principal. Les citations et les textes des conversations sont en italique sans guillemets. On a respecté l'orthographe des auteurs cités. Une chronologie est en annexe.

= Règle

de saint

Benoît;

Rglt

= Règlement

de la Valsainte

; RP.

16

Mémoires en forme de lettres

~,
~\~~,

J~".~,'-", <:

~ o
èDt

~.
U')

° =- I < "'g., g, 3 a: 'i1 ~' ~ '"

'" ~

' "" n",

"/0 ,,,.:;: -~. ,,- ::r ~ I ~ l'( ".:. I\.<>
---

~i ~
~
SI E:I
S;..ç., :1.' n
~
\

0 J..~ /L

) I j~i~j
':~ <> <>.

\f\
J

o~

~ :3

"-'\

~
'- '\
~

"Tl

~.~
0

~ (') c 8" '<"'''... r' ËL-~

- - -.en .~'.o'
~

\

~ ,"
~: a..

\

>b <. 'f\ ~
I Q.. <>

,.j >; '3

~

9 .. e; ~
'<

000 1;

~

f\\
~
0
'-''--''.j

£
"'"'"'~ ~'_., ,J
I I

"\

'" N ",,, 4' t'"o" <is ~

\

en g. ~ ~ \0::.IF!
, ~ Q..

r
\

('

-

\

n ""'0 0 ~ a'ig' 8./ et
~

g 5°"" ~
'" /;;'

il _. \ E~

("-

g!:j:j

3

IJ , ~ ~ ~(" ./
(I"

~

"

~...

l"~

~ CD 3'
o
(~-

..., ,
v

~ &.0
o ~
.

'-2" t->
3"
J

,:{/ ",.,

~
'-

g 2" ",!!,

~ ,,!> '\.'%
"' > \

Q ~ ~

::J
fi

r

, --"
...

~
r

g,
",.
J
.

~ g

-

"'-:= ~ '\ 3 , -- -;::. -, ~ ",-" n e.
'-

\\
\

, ~ "- }, [
o\.,::"
::s

\

.'"
\

~"--_
"
C
-t

F." ;;r

(J)
t: Cf)
Cf)

"\.'

\

~
l
::T

(:::> I

CD

l'" (-..1 'ri
'Î' .

" ,s, c
_ ) Il " ~

\ ~J

:;

~:-j\'-S

'.

-"'

- -,

~ Jo::;;
~
N

"

~ ¥' 3?:

~c

0..

o ~ r o

'" 5- g g>

\
\~.
'

0.0
~fl..

(f J
<l~c, ,I
~

~... '\a,
...

a. ~ " cc "', S' .. C

',:

- ;3 ~"" --a. \

,...

\

,...,... \.I
0

::r

\1Pi
"',_ --1~/
\

~ a.

3 0"



,

,

r"'-

-~

_ '-...

/ ./;/
"
._-

/'1 :;.~

I ~ )'J ~
;

/

/,I W. (
; ft.

/)

~. .;, Eo
~ ;:J

.

IC"'} J.$'I

-~ ~ '
(\,. \ '" , r' ~ J
(

,__ II"

> C
0

v

OJ lU

<

~;
CD

,/ -"" C r "'-

,.J
\

::
~
CD

\"" \..... \

Première lettre
Il me sera bien difficile, Monsieur, de satisfaire votre curiosité selon vos désirs: vous voudriez que je vous mette au fait de tout ce qui s'est passé d'intéressant au monastère de la Valsainte depuis environs 15 ans que j'y ai habité1. Il faudrait pour cela que j'eusse tenu un journal exact de tous les événemens et je n'ai absolument rien écrit. Il faut que je tire tout de ma mémoire. La vie silencieuse que nous menions, l'ignorance dans laquelle on nous laissait sur bien des choses qui pouvaient nous intéresser, la longueur du terns qui s'est écoulé, rien ne vous promet de trouver dans ma narration une grande exactitude. La plupart des époques m'ont échapé. Il y a bien des choses dont je n'ai entendu parler qu'imparfaitement et comme par hasard. Il y en a plus encore que j'ignore et qui cependant ont une connextion essentielle avec d'autres que je sais, de manière que mon travail ne peut être que très imparfait. Je ne laisse cependant pas de l'entreprendre. Comme mon intention est de laisser après moi quelque chose qui puisse servir à 1'histoire de notre réforme en m'appliquant à la plus exacte vérité, je ne dissimulerai rien de tout ce que j'ai vue et observé, persuadé que vous saurez tirer parti de tout. Je perderais à votre égard le titre d'historien véridique si vous pouviez m'accuser de partialité. Vous trouverer sans doute dans ces mémoires bien des choses propres à vous édifier, comme vous en trouverer aussi qui vous feront voir ce que l'expérience vous a déjà suffisament appris, que l'homme se trouve partout et que le sanctuaire de l'innocence, n'est pas toujours exempt des faiblesses de l'humanité. Ce sera plus particulièrement dans ma propre conduite que vous aurez lieu de les observer. Je ne craindrai cependant pas d'en faire l'aveu, trop heureux si mon exemple peut un jour être aux autres de quelqu'utilité. En nous laissant le tableau de ses égaremens, saint Augustin n'a pas été moins utile à l'Eglise que celui qui nous a donné l'histoire de ses vertus. Voici à peu près l'ordre que je me propose de suivre dans ma narration. 1 - Les circonstances et les raisons qui m'ont déterminé à entrer à la Valsainte et l'état oùj'ai trouvé cette maison en y arrivant.
L Rappelons que Claude-Nicolas Dargnies arriva à la Valsainte le 10 mai 1793 et qu'il quitta définitivement l'abbaye en avril 1808.

19

2 - Les principeaux évennemens qui y ont eu lieu pendant les cinq premières années. 3 - L'époque de la révolution franco-helvétique et notre départ. 4 - Notre voyage en Souabe, en Hongrie et en Pologne. 5 - Notre arrivée et notre séjour en Russie. 6 - Notre départ de la Russie et notre voyage jusqu'à Dantzic. 7 - Notre départ de Dantzic et notre séjour à Hambourg. 8 - Mon voyage pour la Westephalie et mon séjour dans la maison de Darfeld. 9 - Mon retour à la Valsainte. 10 - Tout ce qui s'est passé de particulier pendant quatre ans depuis notre retour. Il - Enfin I'histoire de ma sortie du monastère jusqu'au jour d'huy. Je sens que déjà votre curiosité est picquée par ce petit apperçu. Déjà vous voudrier que mon entreprise fut terminée. Permetter-moi cependant de ne point encore entrer en matière aujourd'huy et de me contenter, en terminant cette lettre, de vous assurer du parfait dévouement avec lequel je suis...

..
o Romont

Bourguillon
Marly

C Cté Abbaye T amié

CARTE DE LA REGION DE FRIBOURG ET DE LA VALSAINTE

20

Deuxième lettre
Je ne vous ferai point de détail, Monsieur, des circonstances malheureuses qui m'ont forcé de m'arracher à une famille chérie et au sein de laquelle, malgré les terribles et les inquiétudes inséparables d'une révolution je goûtais le seul véritable bonheur, celui de l'union et de l'amitié. Mon père, dont j'ai toujours respecté les volontés, me conseilla de me retirer en Suisse. Son intention était que je m'y établisse, soit en cherchant quelque place dans l'Eglise!, soit en me servant des connaissances de médecine que mon goût pour cette science m'avait fait acquérir. En conséquence il n'épargna rien pour m'en faciliter les moyens. Peu content de m'avoir donné une somme assez considérable, de m'avoir formé une pacotille2 des plus honnettes, il m'assura que je pouvais recourir à lui en toute circonstance. Comme j'étais d'une très mauvaise santé, il me fit accompagner jusqu'aux frontières par un de mes frères et une de mes soeurs voulut payer seule les frais du voyage. Tant de bontés réunies me rendirent encore plus sensible ma séparation qui eut lieu dans le cours de février 1793. Après un voyage fort pénible à cause de mes infirmités, j'arrivai à Fribourg en Suisse le 5 avril. Comme la ville était pleine d'émigrés de tous états et en particulier de prêtres, j'eus beaucoup de peine à trouver à me loger. J'eusse désiré me placer dans une chambre où il y eut une cheminée, afin de me préparer moi-même ce qui m'était nécessaire pour ma nourriture. Mais quelque recherche que je fisse, la chose ne me fut pas possible. Il fallut me contenter d'une chambre à fourneau et aller tous les jours prendre mon repas dans une maison bourgeoise avec plusieurs ecclésiastiques. Il y a tout lieu de croire que si j'eusse fait mon ménage moi-même, je me serais fixé dans Fribourg, j'y aurais vécu économiquement, éloigné de toute compagnie et à la longue je me serais fait une manière d'exister. Mais la nécessité de vivre avec le monde me mit bientôt dans le cas de le quitter. J'avais beau éviter de faire société avec qui que ce fut, j'étais souvent obligé, malgré moi, de me trouver avec différents ecclésiastiques qui, par désoeuvrement, recherchaient ma compagnie. On m'engageait dans
1. Claude-Nicolas Dargnies était prêtre. 2. Petit lot de marchandises d'assez peu de valeur, ici effets personnels.

21

des promenades. Les discours ne roulaient le plus ordinairement que sur des nouvelles ou sur des matières au moins équivoques. Je fus d'ailleurs témoin de la conduite peu réglée d'un grand nombre, ce qui me donna un tel dégoût pour le monde et une telle appréhension pour les dangers auxquels je me voyais exposé, que je résolus, à quelque prix que ce fut, de le quitter entièrement et de me retirer dans une communauté religieuse. Il y en a plusieurs à Fribourg où je pouvais m'aller présenter. Mais outre qu'elles ne m'offrayent pas pour la pluspart, un azile assez sûr contre les éceuilles que je voulais éviter, je craignais que dans peu la Suisse n'éprouvat une commotion et que je ne me visse exposé à des inconvéniens qui auraient été d'autant plus grands que j'étais en pays étranger. Je m'informai alors où était située la Valsainte3, communautée que me paraissait la plus propre à remplir mes vues, tant à cause de son austérité, que de l'influence que pouvait avoir sur elle une secousse révolutionaire : n'étant composée que d'émigrés et prévoyant bien qu'en cas d'événement, tous les membres se prêteraient un mutuel secours et comme d'ailleurs ma santé était des plus mauvaises, j'espérais qu'une mort prématurée viendrait, dans peu, me mettre à la brie de toutes catastrophes. Dans ces vues je me mis au-dessus de toutes mes répugnances, car la seule pensée du froid que l'on devait éprouver dans une habitation située au milieu d'une chaîne de montagnes qui étaient alors couvertes de nèges, me faisait frémir d'horreur. Je
3. Ancienne chartreuse fondée en 1294 au diocèse de Lausanne (Suisse), supprimée en 1778. Elle se trouve au fond de la vallée du Javroz (torrent qui se jette dans le lac de Gruyère) à 1.014 m d'altitude, sur la paroisse de Cerniat, à 37 km au sud de Fribourg. Les Trappistes y arrivèrent le 1er juin 1791 et la conservèrent jusqu'en 1815. Elle fut réoccupée par des Chartreux en 1863. Description par Emmanuel Bonjean, élève par intermittence de 1805 à 1811 : La situation de ce bâtiment est des plus romantiques.
Placé au fond du val de Charmey, entouré de tous côtés de montagnes fertiles en pâtu

rages, tout y invite à la méditation et au recueillement. En hiver, rien n'interrompt le silence de cette solitude,. en été, l'air retentit sans cesse des chants joyeux des bergers et du bruit confus que font les troupeaux qui paissent en grand nombre sur les alpes voisines. Le monastère est bâti sur un plan incliné, un mur très élevé trace son enceinte
et renferme d'immenses jardins qui fournissent aux besoins du monastère,. deux tor

-

-

rents joignent leurs eaux au fond de la vallée et ajoutent, par leur murmure, aux charmes de ces lieux écartés. Les biens-fonds de ce monastère étaient assez étendus et consistaient en prés, bois, montagnes et quelques champs de pommes de terre et d'avoine, la seule plante céréale qui pût prospérer à ceUe élévation. Cependant l'abbé
n'aurait jamais pu fournir à l'entretien de cette nombreuse colonie s'il n'eût reçu fré

-

quemment des aumônes abondantes de divers pays de l'Europe (Souvenirs de jeunesse, 1795-1822, publiés par Anne-Brigitte Donnet in Annales Valaisannes, 1986, p. 58). La Valsainte devint abbaye par bref du pape Pie VI du 27 janvier 1792 (Rglt, I, p. XI) et dom de Lestrange élu abbé par acclamations le 27 novembre 1794. Il reçut la bénédiction abbatiale à Lucerne le 8 décembre 1794 (Rglt, II, pp. 517-521).

22

quittai Fribourg le lendemain de l'ascension 10ème jour de mai sur les 6 heures du matin, sans autre secours que mes jambes affaiblies par la maladie, un bâton à la main et quelques hardes dans un mouchoir. J'avais environs 8 lieux à faire. J'ignorais la route et l'asthme4 dont j'étais attaqué me menaçait d'éprouver les plus grandes difficultés, lorsqu'il s'agirait de gravir les montagnes. Je ne tardai pas à en faire l'épreuve. La montagne qui conduit à la porte de Bourguillon se présenta d'abord à moi5. Ce ne fut qu'avec la plus grande peine que j'arrivai devant la chapelle dite de N-D. de Lorette. J'étais alors tout à fait sans respiration et incapable de continuer ma route. Que faire? L'abandonner? J'avais pris mon parti avec une trop forte résolution pour cela. Je me déterminai donc à entrer dans la chapelle pour y reprendre haleine et invoquer le secours de la très sainte Vierge. J'y récitai le chappellet tout entier, puis, me sentant ranimé et fortifié, je me remis en route et continuai de marcher jusqu'à la Valsainte sans éprouver aucune difficulté. Il était environs 7 h 1/2 du soir lorsque j'y arrivai. On chantait le salve6. J'y fus reçu avec les cérémonies accoutumées et laissé entre
4. E. Littré et Ch. Robin (Dictionnaire de Médecine de P. H. Nysten, Baillière, Paris, 1855, I, p. 117) indiquent que le mot asthme, de asthma, respiration difficile, était depuis longtemps le nom banal de toutes les dyspnées dans le langage vulgaire, les auteurs confondant sous ce nom des maladies très différentes. Au dix-huitième siècle, on distinguait en effet trois catégories d'asthme: l'asthme spasmodique dû, pensait-on, à une surabondance du sang; l'asthme convulsif causé (id.) par une humeur âcre et subtile, caustique et parfois virulente; l'asthme suffocant d'origine cardiaque. L'asthme est défini maintenant comme une maladie allergique, caractérisée par des crises de dyspnée paroxystique avec blocage de la respiration en inspiration et hypersecrétion bronchique. En ce qui le concerne, Dargnies fait l'amalgame entre les deux premiers types, ce qu'il note d'ailleurs lui-même à la fin de sa sixième lettre (plus loin, pp. 59-60 et note 10), à l'occasion d'une violente réaction allergique à la poussière qu'il décrit et qui fut génératrice d'une crise d'asthme prolongée. 5. Bourguillon : localité proche, située à l'Est de Fribourg. Lieu de pèlerinage marial. 6. L'auteur anonyme (dom Jérôme Verni oil e ) de l' Histoire de la Trappe du Val-SainteMarie (4° édition, 1843, pp. 173-174), a décrit ainsi ce chant: De tous les offices, c'est (complies), sans contredit, le plus touchant: récité très lentement et avec une pause qui dure l'espace d'un Ave Maria, il inspire un recueillement profond et excite dans les coeurs des sentiments d'amour et de repentir. (...) L'antienne à la Vierge qui suit les complies, le Salve Regina est célèbre dans le monde chrétien comme un morceau ache vé et capable d'attendrir les coeurs les plus endurcis. Les Trappistes mettent un quart d'heure environ à le chanter. Ils pèsent beaucoup sur les notes et s'arrêtent un moment quand ils sont arrivés à la fin de chaque verset. Il est impossible de dire combien ce chant imprime dans l'âme de sentiments de confiance et d'amour envers la Mère de Dieu. - Ce chant faisait un bon effet sur les uns (cf. seizième lettre, p. 134 et note 4), moins sur les autres, tel, en novembre 1803, le chanoine suisse Charles-Aloys Fontaine, qui, disons-le, n'était pas ami de la Valsainte (Jean de la Croix Bouton et Patrick Braun, Helvetia sacra, 3, pp. 1073-1074) et qui écrivait: Tous les soirs, à 5 heures, (les élèves des trappistes) viennent à notre église (St-Nicolas) chanter le fameux Salve (p. suivante)

23

les mains du religieux hôtellier qui se nommait le père François de Sales. Il me fit l'accueille plus gratieux et d'autant plus que j'avais déclaré au portier en arrivant que je venais pour me faire trapiste. Cependant les effets de sa charité à mon égard ne s'étendirent pas fort loin. Il avait fait fort chaud pendant l'après-dîner et la chaleur, jointe à la difficulté que j'éprouvais à marcher, fut cause que j'étais tout trempé de sueur en arrivant. Il ne me fit aucune question sur les besoins que je pouvais avoir. Loin de m'offrir de me faire du feu, il me conduisit aussitôt dans une chambre toute en pierre (les archives), où il ne se trouve pas un paul ce de bois, me montra mon lit et me dit d'attendre, qu'il allait me chercher à soupper. Je le vis revenir quelques minutes après, portant une souppe froide sur laquelle nageaient quelques morceaux de pain noir qui n'étaient pas trempés, deux portions, dont l'une était de quelques graines farineuses mal cuites et l'autre des pois noirs et blancs aussi dures que des balles, noyés dans un brouet grisâtre, le tout à peine tiède7. Il plaça devant moi en silence ces mets délicieux, y ajouta une petite miche de pain noir plus que moisi, un petit pot d'une boisson8 dont l'odeur seule suffisait pour ôter la tentation d'en goûter (Cette boisson
(fin de la note précédente) Regina des trappistes. Ils le font avec beaucoup de justesse, de précision et d'ensemble, mais leur chant n'est pas mélodieux, il est dur, triste et d'une lenteur fatigante, on ne comprend rien à ce qu'ils chantent. Pour le Salve, les enfants sont à genoux par terre, rangés en demi cercle autour de l'autel du milieu et les quatre instituteurs debout derrière eux. Le tout finit par un coup de théâtre qui ne m'a pas édifié. Lorsqu'ils chantent 0 clemens! 0 pia! 0 dulcis virgo Maria! à mesure que la note monte, ils se lèvent de terre et lèvent insensiblement leurs bras jusqu'à ce que, à la plus haute note, ils les aient tendus raides vers le ciel,. sur quoi ils se prosternent jusqu'à terre, et cela trois fois de suite. J'avoue que cela m'a déplu, quoique ce fût très bien exécuté (in Tobie de Raemy, 1935, L'émigration française dans le canton de Fribourg 1789-1798, Fribourg, p. 324). '_ 7. Ferdinand de Hédouville (Relation sur mon séjour en exil et l'exode des religieux jusqu'en Russie, par un novice de la Valsainte, de 1797 à 1800, L'Harmattan, Paris, p. 33) : Notre charitable hôtelier vint nous apporter à manger. Le tout consistait en une soupe ou potage fort épais qui était un mélange de pain bis et de gros légumes tels que navets, carottes et quelques parties de choux, le tout humecté avec un peu d'eau salée, une portion de racines sans beurre ni huile formait le second service, et un tronçon de radis gris était le dessert. Douze onces de pain ( une livre) et un pot d'eau limpide com plétaient le repas des chers frères postulants. Tous les chroniqueurs parlent de la mauvaise qualité de la nourriture à la Valsainte. Consommer beaucoup de nourriture non appétissante devait être considéré comme une ascèse. 8. On ne boira jamais ni vin ni bière, ni cidre, ni d'autre boisson capable d'enivrer, mais de l'eau pure (Rglt, fi, p. 152). Dargnies se vit offrir une boisson fermentée de mauvaise qualité, peut-être proche de la genevrette (cf. note 12, p. 27). En 1835, l'agent des contributions examina la bière fabriquée au prieuré du Val-Sainte-Marie (Doubs) et la jugea si exécrable qu'il renonça à la taxer (1. Lemaire et R. Moreau, Le prieuré cistercien du Val-Sainte-Marie et l'évolution de l'Ordre au dix-neuvième (page suivante)

24

était faite avec une mesure d'orge, une mesure de poires sèches, une demie mesure de poires sèches que l'on mettait dans un toneau, on le remplissait d'eau et après 6 semaines d'infusion on s'en servait pour les malades et pour les étrangers), puis il me dit d'une voix basse, mais toujours avec un air ,gratieux : Je suis bien fâché de ne pouvoir

(in D. A. Courtray, Histoire de la Valsainte, Fribourg, 1914) Les bâtiments furent très remaniés après le séjour des Trappistes.

vous entretenir plus longtems, nous sommes dans le grand silence. Ces paroles à peine achevées il disparut, sans seulement me proposer de me donner de la lumière, quoi que l'on vit à peine pour lire9. Je ne
(fin de la note) siècle, Bull. Soc. Emut. Doubs, NS, 40, 1998, pp. 89-139). Bonjean écrivait : Nous couchions tout habillés,. notre nourriture hormis le pain et le lait était détestable, avis partagé par Joseph Rousselot (cf. lettre neuvièmé, note Il, p. 78). 9. Rglt, ll, p. 110 : Le silence est regardé comme le fondement de toute la régularité de cette maison et les moindres atteintes qu'on y donnerait seraient de grandes fautes. Par ces atteintes on n'entend pas des paroles prononcées, car c'est un désordre que nous ne supposons pas, mais des signes accompagnés de mouvements de lèvres qui aident à faire comprendre le signe, ou des bruits de bouche quoique non articulés, tout cela approche infiniment de la rupture du silence et y conduirait bientôt.

25

pouvais revenir de mon étonnement. Volontiers que j'aurais cru être servi par une main enchantée. Mais je n'attribuai point à l'enchantement la répugnance qui m'empêcha de toucher à mon souper. Le benedicitel0 et les grâces se suivirent de près et comme j'étais extrêmement fatigué, après une courte prière, je me préparais à me jetter tout habillé sur la couche, en me demandant à moi-même où j'étais venu me fourer, lorsque je vis entrer dans ma chambre un jeune homme d'une trentaine d'années qui, moins scrupuleux que I'hôtellier sur l'article du grand silence (qui était pour moi une énigme: il est deffendu de parler après les complies), se mit à m'entretenir de la belle manière. Sur les réponses aux questions qu'il me fit de mon pays, de ma profession, etc..., il me dit que je ne pouvais pas, en conscience, songer à me faire trapiste, étant curé, que je devais me réserver pour des tems plus favorables, que d'ailleurs si lui, qui était dominicain, avait besoin du consentement de son supérieur, comme on l'exigeait avant de le recevoir, à plus forte raison, moi avais-je besoin de celui de mon évêque à qui j'avais promis obéissance et que l'abbé ne pouvait me donner l'entrée de sa maison si je n'étais muni de sa permission. Ces discours et bien d'autres sur le régime de la maison, joints à l'échantillon que j'en avais sous les yeux, surtout lorsqu'il me fit observer que c'étaient là les mets choisis et délicats, me découragèrent tellement que déjà j'avais formé en moi-même le projet de repartir le lendemain de grand matin. Et certes je l'eusse fait si je ne me fusse annoncé en arrivant, comme venant pour m'engager dans le monastère. Ce fut dans ces pensées que j'essayais, mais inuti1ement, de m'endormir, étant d'ailleurs tout transis de froid pendant la nuitll. Cependant après avoir pris un peu de repos sur le matin, des réflexions plus sérieuses me firent bientôt changer de résolution. Je me représentai à moi-même que je ne venais dans cette maison que pour y mourir. Ce qui ne pouvait se faire sans que j'eus beaucoup à
10. Courte prière récitée avant le repas. Il. Le choix de résidence de Dargnies est à la mesure de cet homme, perpétuel indécis, constant ratiocineur insatisfait à la recherche d'un impossible mieux-être. Craignant le froid et désirant faire sa cuisine, il quitte une chambre chauffée et une table d'hôtes, qui certes ne lui assurait pas le régime qu'il voulait, mais qui devait être relativement équilibré, pour se jeter dans une Valsainte glaciale et dans la plus grande pauvreté, soit
dans l'habillement, soit dans le logement, soit dans la nourriture, ne désirant absolu

-

ment que les richesses du Ciel (cf. Rglt, I, Histoire de l'établissement, pp. 24-25). On peut se demander d'ailleurs si c'était réellement son voeu à voir ses réactions négatives constantes? Il se dit fatigué, mourant, mais il fait le tour de l'Europe avec les autres moines dans des conditions absolues d'inconfort, c'est le moins que l'on puisse dire, et des difficultés sans nombre, râlant toujours, mais marchant quand même. A moins qu'il ait vu dans la Valsainte une sorte de lazaret où finir ses jours dans les plus brefs délais...

26

souffrir de toute manière. En conséquence, je pris le parti ferme d'y rester à quelque prix que ce fut. Telles furent les résolutions dans lesquelles me trouva le religieux hôtellier lorsqu'il vint dans ma chambre le matin. La première chose que je fis, fut de demander à voir le RP. et à lui parler. On me dit qu'il était à l'infirmerie pour cause d'une foulure qu'il s'était faite en revenant de Fribourg, que cela cependant ne l'empêcherait pas de venir. En attendant, le bon religieux m'instruisit de tout ce que j'avais à faire, il me donna de l'occupation et me présenta pour déjeuner le même pain que la veille auquelle il ne me fut pas possible de toucher malgré ses pressantes sollicitations et plus encore celles de mon estomac. Il me recommenda beaucoup le silence, ce qui me mit dans le cas de lui raconter la conversation que j'avais eue la veille avec le postulant dominicain. Je ne pus aussi m'empêcher de lui faire mes plaintes sur le froid de la chambre où il m'avais mis dans un moment surtout où j'étais échauffé par le voyage. Le fruit de mes plaintes fut qu'il me changea d'appartement et m'interdit toute communication avec le dominicain que je ne vis plus et dont je n'entendis plus parler depuis. L'usage de la Valsainte étant de servir les postulants pendant trois jours comme les étrangers c'est-à-dire avec une souppe, deux portions, un dessert et un petit pot de genevrette12. On continua à en user envers moi de la même manière, mais quelque fut mon appétit, je mangeais à peine deux onces par chaque repas. Si le pain eut été bon, je me serais dédomagé de ce côté mais il était si dur et si moisi que je ne pouvais me résoudre à en manger un seul morceau. Je tâchais seulement de vaincre ma répugnance pour avaler précipitament quelques cuillerées des pulments13 que l'on me présentait (ce fut bien pis lorsqu'au bout de trois jours l'on m'apporta la souppe, la portion et le pain de la communauté, la première fois, il ne me fut pas possible d'y toucher), ce qui contristait fort le père hôtelier et lui faisait pronostiquer que je ne resterais pas à la maison. Chaque jour, je dirais presque à chaque instent, je demandais après le R~ abbé que je voyais de terns en terns aller et venir par la cour avec son bâton, mais c'était inutillement. Ce délais faillit à me faire décamper car je me disais à moi-même: Qu'as-tu besoin de
12. Il s'agissait probablement de mauvaise bière aromatisée avec des baies de genièvre torréfiées, mélangées à l'orge (in Paul Fournier, Le Livre des Plantes médicinales et vénéneuses de France. Lechevalier, Paris, 1948, II, pp. 230-235). D'une manière générale, les baies de genièvre étaient très employées en médecine populaire. 13. Du latin pulmentum, ragoüt, mets, plat, soupe, ration, ce que l'on mangeait avec le pain. Ici, parts de mets communs servies à chaque moine.

27

venir dans une maison où le premier supérieur à si peu de zèle pour le salut des âmes. Je communiquai même mes inquiétudes sur ce point au père hôtellier qui s'empressa d'en faire part au RP. qui ne tarda plus alors à venir me visiter14. C'était pendant le travail. L'hôtelier m'en avait avertit et en m'instruisant des cérémonies que j'avais à observer, il m'avait fait valloir cette entrevue comme une grande faveur. Pour moi qui n'y mettais pas tant de mistère, après m'être approché du RP. et lui avoir demandé sa bénédiction, je lui dis que je venais lui demander une place dans son cimetière, étant d'une santé à ne pas me promettre de longs jours dans sa maison, où, si j'y vivais, je ne pouvais jamais être qu'un pillier d'infirmerie. Je lui fis voir alors mes papiers et je lui exposai en peu de mots qui j'étais, à qui j'appartennais, etc... Il me répondit que si je ne craignais point la mort, je pouvais entrer et que mes infirmités n'étaient point dans le cas de mettre aucun obstacle à ma réception. Sur ce, je déposai ma montre, ma bourse et mon portefeuille entre ses mains15 et mon sacrifice fut dès ce moment aussi entièrement consommé que si j'eusse fait profession. Quelques jours après, on me fit faire ma pétition en chapitre et dès lors je fus admis à suivre tous les exercices de la communauté avec l'habit séculier et le premier jour qui suivit mon entrée où il eut sermon au chapitre (le jour de la Pentecôte), on m'en dépouilla pour me revêtir de I'habit religieux. C'est ainsi, Monsieur, que je suis entré à la Valsainte. J'aurais bien désiré, en quittant les habits séculiers, me dépouiller en même terns de toutes mes répugnances sur la nourriture mais il me fallut encore lutter au moins six semaines au péril de ma vie et cette grâce ne me vint qu'après les plus rudes combats. Je vous ferai part plus tard de la pieuse industrie que l'on employa pour me mettre au-dessus de moimême sur ce point. Ce serait ici le lieu de vous décrire l'état où j'ai trouvé la maison en y entrant, mais comme je m'apperçois que j'ai déjà passé les bornes d'une simple lettre, j'en ferai le sujet de la suivante. En attendant, croyez-moi toujours avec les sentiments...
14. Au contraire de Dargnies, Ferdinand de Hédouville eut un entretien avec le RP. abbé dans les heures qui suivirent son arrivée (Relation sur mon séjour en exil... , L'Harmattan, Paris, p. 33). Etait-ce parce qu'il était de naissance aristocratique? - Pour l'accueil des novices, cf. RB 58, 1-4 : On n'accordera pas facilement l'entrée à celui si qui vient comme novice. - Rglt, II, p. 353 : Si l'arrivant frappe avec persévérance, l'on constate après quatre ou cinq jours qu'il supporte avec patience les rebuffades et la difficulté de l'entrée et qu'il persiste dans sa demande, on lui accordera l'entrée. 15. Voir à la quatrième lettre, le sort qui fut réservé à ses biens (pp. 47-48 et note 18, même pages). Sur le même sujet, cf. aussi la treizième lettre, pp. 112-113.

28

Troisième lettre
Comme vous pouvez, Monsieur, trouver au commencement des règlements de la Valsainte, I'histoire de l'établissement de la réforme, je ne vous en dirai rien ici 1. Elle existait déjà depuis plus de deux ans sous le gouvernement de Dom Augustin de l'Etrange (Ce nom annonce quelque chose. Je ne sais rien de précis sur l'origine de dom Augustin de l'étrange2. J'ai seulement entendu dire qu'il était issu d'une famille noble du Dauphiné. Que dans sa première jeunesse il a été à la cour chez les pages. C'est là sans doute qu'il a pris le goût pour les chevaux, qu'il conserve encore malgré le sérieux de ses occupations. Ayant pris le parti de l'Eglise il a fait son séminaire sous
1. Voir lettre précédente, note 3, p. 22. 2. Nicolas-Claude Dargnies, dont l'orthographe est toujours hésitante, transcrit le nom de Lestrange sous la forme parlée, au moins dans le Nord de la France, où l'on ne prononce pas le s dans les mots ou noms de ce type, au contraire de la partie méditerranéenne et languedocienne. Il en profite pour faire un jeu de mot facile qui annonce sa critique permanente de la personnalité de l'abbé de la Valsainte (cf. quinzième lettre, note 12, p. 129). - Louis-Henri de Lestrange naquit le 19 janvier 1754 au château de Colombier-le-Vieux, en Vivarais (Ardèche). Il était le douzième enfant sur dix-neuf, d'une famille de noblesse ancienne dont, aux seizième et dix-septième siècles, des membres furent mêlés aux conflits de religion, souvent au gré de leurs intérêts. Cela arriva souvent dans la région (Pasteur Samuel Mours, Le protestantisme en Vivarais et en Velay, première et deuxième parties, rééd. 2001, Les Presses du Languedoc et Patrimoine Huguenot d'Ardèche). Louis-Henri de Lestrange fut élevé à la campagne, ce qui explique sans doute son goût pour les chevaux. Il ne fut jamais page à la Cour: on l'a confondu avec dom Eugène Bonhomme de Laprade, futur abbé de Darfeld. En revanche, le père de dom Augustin avait été officier des gardes du roi Louis XV. Ordonné prêtre en mai 1778, nommé grand-vicaire de Vienne-en-Dauphiné en 1780, Louis-Henri de Lestrange prit finalement I'habit à la Trappe en octobre de la même année sous le nom de frère Augustin. Maître des novices, il fut démis en 1789. Il mourut le 16 juillet 1827 à Vaise, près de Lyon. C'est un homme extraordinaire que M.
l'abbé de Lestrange,. je ne saurais mieux le définir qu'en l'appelant un Protée reli

-

gieux. Moine austère lorsqu'il paraissait à la tête de ses disciples, courtisan adroit quand les intérêts de son Ordre l'appelaient à la cour des rois, homme du bon ton, aimable, plein d'aménité, son caractère était un mélange inconcevable de fermeté et de souplesse. Actif comme un César, adroit comme un Alcibiade, il sut, à une époque où la religion était la plus menacée, planter l'étendard de saint Benoît aux portes de Paris, sur le sommet des Alpes, et dans l'espace de quinze à vingt (ans) la Valsainte, grâce à ses soins, compta douze à treize maisons de sa filiation (E. Bonjean, Souvenirs de jeunesse (1795-1822), publiés par Anne-Brigitte Donnet. Annales Valaisannes, 1986, p. 58). Des passeports permettent de connaître son signalement: robuste, 1 mètre 75 de taille, ce qui était déjà grand pour l'époque, traits réguliers, yeux bleux, teint clair frais (probablement rose), nez légèrement aquilin, front large élevé, bien dégagé, cheveux châtain clair.

29

les Mrs de Saint-Sulpice. Il fut grand vicaire de (Vienne) il se retira à la Trappe en France peu de temps après sa prêtrise. Il y a joui d'une particulière considération, puis qu'il a été maître des novices. A l'époque de la révolution il s'est mis à la tête d'un parti de moines et est venu en Suisse réformer la réforme que Mr l'abbé de Rancé avait établi avec beaucoup de peine, et qui s'était maintenue jusqu'à la fin dans sa ferveur) qu'au moment où j'y suis entré et l'on peut dire qu'elle était dans sa plus grande ferveur3. La communauté était composée de tous les religieux de choeur4 et convers5 venus de la Trappe, (si l'on en excepte deux qui étaient déjà parti pour 1'Hespagne afin de tenter un établissement. Dom Gérasime principal acteur de cette légation était un homme du premier mérite6 et qui eut certainement bien pu par la suite entrer en concurrence avec le R. dom Augustin pour l'abbaye de la Valsainte. Il a été premier abbé de la fondation d'Hespagne. Sa manière de voir ne s'est pas toujours accordée avec celle de dom Augustin)7. Il y en avait de plus un grand nombre d'autres, tant profès que novices et autant que je puis m'en rappeller, nous étions plus de 30 au choeur, sans compter les frères convers dont
3. Armand Jean Le Bouthillier de Rancé (Paris, 1626 - La Trappe, 1700) fit des études
de philosophie et de théologie à Paris et reçut la prêtrise. Titulaire d'abbayes en commende, il mena une vie dissipée puis, en 1657, il se convertit, se défit de ses bénéfices à l'exclusion de la Trappe et accomplit son noviciat à l'abbaye de l'Etroite Observance de Perseigne en 1663. Il fit profession le 26 juin 1664, reçut la bénédiction abbatiale le 13 juillet et prit possession le 14 de son abbaye de la Trappe comme abbé régulier. Il établit une réforme sévère avec travail manuel, silence rigoureux, abstinence de vin, oeufs, poisson, absence d'assaisonnement pour les légumes. Avec lui, la Trappe eut un grand rayonnement et attira les vocations. L'abbé de Rancé démissionna en 1695. 4. Frères de choeur ou choristes: moines astreint à l'office au choeur. Cet état impliquait une certaine formation de base, non liée obligatoirement au sacerdoce. 5. Frères convers: au sens strict, les frères convers étaient des laïcs, sans identité monastique. Dans la communauté et à son service, ils étaient astreints à un travail manuel plus important que les choristes. Les frères donnés vivaient dans la communauté, sans lien canonique ou juridique avec elle. Ils n'étaient donc rattachés par aucun engagement. Le statut de familier était voisin. 6. Cf. Cinquième lettre, note 1, p. 49. 7. Suivant de peu dom de Lestrange, une autre communauté de moines de la Trappe arriva en Suisse avec dom Gérard Boulangier (1747-1795). Né à Luxeuil (HauteSaône), prêtre du diocèse de Besançon, c'était un des moines restés à la Trappe après le départ de dom de Lestrange et de ses compagnons. Le 6 septembre 1791, les autorités de Soleure l'autorisèrent à s'installer au canton pour deux ans. Après diverses tergiversations, il put rester trois ans à Widlisbach, près de Soleure, avec douze religieux. Ce prieuré (la Maison de Dieu de Notre-Dame de la Miséricorde, observance de La Trappe), étant trop exigu, le prieur loua au diocèse de Sion, en Valais, Mgr Blatter étant évêque, la métairie d'un ancien prieuré à Saint-Pierre-des-Clages (AEvS 377 18). A sa mort le 26 août 1795, dom Gérard légua son oeuvre à dom Augustin qui conserva l'idée d'aller en Valais, mais sans rester à Saint-Pierre-des-Clages à cause de l'insalubrité des lieux (cf. Jean de la Croix Bouton et Patrick Braun, Helvetia sacra, 3, pp. 1065-1066).

30

le nombre était très considérable. La raison d'une population si prompte n'était pas étonnante: l'établissement eut lieu au moment de l'émigration, où grand nombre de français sans resource, se trouvaient fort heureux que la Valsainte voulut bien leur offrir un azile

(Archives

de l'abbaye

de Tamié)

qui, en leur assurant la vie du corps, leur fournissait encore un moyen efficace pour sauver leurs âmes. Cependant ce grand nombre de religieux n'était pas conforme aux dispositions du gouvernement de Fribourg8 qui n'avait permis l'établissement de la réforme dans le
8. Le Sénat de Fribourg avait décidé que la Valsainte ne dépasserait pas vingt-quatre religieux, tant Pères que Frères, à moins d'une permission souveraine (Arch. de La Trappe, cote 1, pièce 6, in H. Laffay, 1998, Dom Augustin de Lestrange et l'avenir du monachisme (1754-1827), Le Cerf, Paris, p. 75), en raison de la faiblesse de ses moyens (cf. dixième lettre, note 1, p. 81). Dargnies explique les raisons (page suivante)

31

canton qu'à condition que la maison ne serait composée que de 24 profès. Le RP. avait accepté la condition mais il trouva moyen de l'éluder sans la transgresser: tous ceux qui se présentaient étaient reçus, de manière que le novitiat était souvent composé de plus de 20 novices, quoique le nombre de ceux qui persévéraient ne fut pas grand. Cependant il en restait toujours asser chaque année pour doubler et même tripler en peu de terns le nombre prescrit par le gouvernement. Or pour se tirer d'embarras, le RP. plein de zèle pour le salut des âmes et persuadé que celui de tous ceux qui s'engageaient dans sa réforme était assuré, recevait, dans le chapitre seulement, la profession des candidats. après leur année d'épreuve. Ils étaient revêtus9 de la coule (c'est le nom de I'habit de choeur que les profès seuls ont droit de porter) on leur donnait le nom de père et de congrégés, mais jusqu'à ce qu'ils eussent fait profession publiquement dans l'église, ils n'étaient point sensés (être) religieux, et ainsi quand bien même le nombre en eut été porté jusqu'à 100, au cas que le gouvernement eut voulu inquiéter le RP. sur ce point, il avait à répondre qu'il s'en tenait aux conditions, n'ayant au vrai dans sa maison pas plus de 24 qui eussent fait la profession solennelle. Cette supercherie judaïquelO ne fut
(fin de la note) de dom de Lestrange pour fonder: ce n'était pas tant l'extension de la réforme, que la nécessité de sauver ceux à qui il avait offert un azile qui, en leur assu rant la vie du corps, leur fournissait encore un moyen efficace pour sauver leurs âmes. Profès: religieux ayant fait profession dans une communauté. 9. Rglt, I, pp. 278-280 - On sera vêtu, selon la sainte Règle d'une robe et d'une coule avec un scapulaire que l'on prendra lorsqu'on quittera la coule, c'est-à-dire pendant le travail (les novices ont une chape). Nous y avons ajouté un petit scapulaire, parce que cet habillement a toujours été regardé comme un vêtement mystérieux: nous le portons habituellement sur la robe. Nous y avons ajouté aussi une autre robe plus courte que nous portons en tout temps sur la chair et que nous appelons une serge. Nous y ajou tons enfin une autre espèce de tunique pendant l'hiver, que nous nommons un gardecorps. On peut, outre cela, en avoir encore d'autres avec la permission du supérieur et selon la température du climat où nos maisons sont situées. L'usage et l'honnêteté nous ont autorisé à porter des caleçons. Nous avons aussi un mouchoir que nous portons dans la poche de la robe. On aura en tout temps une ceinture de cuir ou une corde si la pauvreté ne permet pas d'avoir des ceintures, à l'un des bouts de laquelle pendra un petit couteau que l'on ne portera que pendant le jour. La chaussure consistera en des espèces de bas dont la partie inférieure est séparée et forme ce qu'on appelle des chaussons, auxquels on joindra des souliers ou des sabots, si l'on n'a pas le moyen d'avoir des souliers. Tous les habillements des religieux de chœur seront d'une étoffe blanche, excepté le scapulaire de travail qui sera d'une étoffe brune qui ne soit pas
teinte. Tous les habillements des frères convers, excepté la serge, les bas et les chaus

-

sons, seront aussi de la même couleur brune. Ces vêtements de laine suffisaient à certains durant I'hiver mais pas à tous, et ils étaient trop chauds pour les travaux d'été. 10. Faire le judas: pour être faux, faire le traître, fait référence au peuple juif (ou au judaïsme) que, de manière méprisante, on considérait autrefois comme étant naturellement porté à la fourberie. Tout à son idée de fondation et de réforme, dom (p. suivante)

32

pas ignorée du gouvernement qui en a quelques fois témoigné de l'inquiétude, mais le RP. ne s'en est jamais mis beaucoup en peine. L'austérité de la vie était alors portée au nec plus ultra des forces humaines. La maison des chartreux étant divisée par cellulles n'était guère propre aux exercices de l'Ordre de Cîteaux, les religieux selon les constitutions de cet ordre devant être jours et nuits toujours réunis. On eut cependant pu, si on avait voulu, trouver deux à trois appartements sains pour en faire des dortoirsll et il en serait encore resté suffisament pour les autres lieux réguliers. Mais non, pour affecter une plus grande mortification, au lieu de coucher dans les cellulles ellesmêmes, on couchait dans les souterrains dont I'humidité était telle que l'eau glacée autour des voûtes représentait des lustres que le moindre rayon de lumière faisait briller avec éclat. Les habits étaient faits d'une laine dure et piquante, plus grise que blanche. La nourriture était presque rebutante12. On ne mangeait que très peu de pain et
(fin de la note) de Lestrange chercha toujours à éluder le pouvoir politique comme le pouvoir religieux d'ailleurs. Cela lui fut reproché. Sur ce point, on peut citer, par exemple, le chanoine Charles-Aloys Fontaine, de Fribourg, qui écrivait le 5 novembre 1803, à son ami le vicaire général de Constance: Vous me demanderez si c'est avec la permission du gouvernement que tous ces établissements trappistiques se font. Non assurément, pas même celui de la capitale. C'est un des grands moyens du Père Augustin. Il commence par le fait et dès lors, il n'est plus moyen de lui refuser le droit, propter populum (in Tobie de Raemy, 1935, L'émigration française dans Ie canton de Fribourg 1789-1798, Fribourg, p. 338). Cf. Trente-deuxième lettre, note 9, pp. 314-315. Il. Le temps de sommeil était bref: coucher à 19 h 1/4 ; lever à 1 h 1/2 les jours ordinaires, à 1 h les jours de fêtes, à minuit 68 fois par an pour les plus grandes fêtes, soit un maximum de 6 h 1/4 de sommeil en hiver. En été, on se couchait une heure plus tard, mais on pouvait faire la sieste. Il y avait un repas par jour, sept mois de l'année, à 14 h 30 ordinairement, à 16 h 1/4 les jours de jeüne. La promiscuité était constante, même au dortoir où les couches étaient séparées par des cloisons très minces. Dargnies insiste avec raison sur l'insalubrité des locaux qui assurait une progression galopante de la tuberculose chez des gens dénutris et immuno-déficients. Mais, à l'époque, on n'avait aucune idée de la contagion (cf. pp. 425-429). Œ. Ferdinand de Hédouville, Relation sur mon séjour en exil..., chap. 2, La Valsainte, pp. 49-50 : Quant au matelas, il consistait en la jonction de trois ou quatre planches établies sur des tréteaux. Etc. 12. Le Règlement voulait tout préciser afin d'atteindre à une plus grande austérité (fi, p. 158) : La viande, le poisson, les oeufs, le beurre sont interdits à tous ceux qui sont en santé (...) Il n'entrera jamais dans l'assaisonnement de notre nourriture ni beurre, ni sucre, ni miel, ni aucune sorte d'épicerie, toutes ces choses n'ayant pour objet que de flatter la sensualité. On se contentera des herbes communes qui se trouvent dans les
jardins et dans le pays où l'on sera et en général on apprêtera les portions le plus sim

-

plement qu'on pourra. On sait combien saint Bernard était ennemi de tous les ragoûts : il condamnait l'usage du poivre, du gingembre, du cumin, de la sauge et autres drogues ou herbes aromatiques qui ne servent, dit-il, qu'à flatter le goût et allumer le feu de la concupiscence. Il ne croyait pas que les religieux pussent en conscience en user: le sel et l'appétit étaient, selon lui, les seuls assaisonnements que les religieux devaient employer (Saint Bernard, lettre 2a).

33

quoi qu'ayant, dans la maison, un moulin, un four et un boulanger et qu'on put le manger bon, on le faisait exprès longtems avant de s'en servir afin de le manger, je ne dirai pas seulement moisi, mais presque pourri13. En place de pain on donnait quelque fois un morceau de ces fromages nouveaux de rebut parce qu'ils gonflent et le plus souvent on ne les avait pas encore salé. D'autrefois c'était quelques poignées de petits quartiers de pommes ou de petites poires sèches. Et dans le terns des pommes de terre, on ne connaissait alors ni les pois, ni les fèves, ni les lentilles, etc... Ces mets étaient uniquement réservés aux infirmes. Mais la communauté avait tous les jours, avec une soupe si mauvaise que les animeaux la rebutaient, une portion d'orge mal grué, à peine cuit, sans autre assaisonnement que l'eau et le sel. Le lait étant alors très rare. On faisait du fromage pour vendre avec ce qu'on en avait et le petit lait pur était la portion du soir les jours où il était permis de faire deux repas. Si le jardin fournissait quelques légumes 14,on s'en servait pour faire la souppe et la portion avec d'autres herbes communes que
13. La nourriture était abondante, mais déséquilibrée et carencée en protéines: pain et légumes apprêtés au sel et à l'eau, sans huile, ni beurre. Les trois derniers vendredis de carême, on avait deux livres de pain (2 x 325 g = 650 g) et de l'eau. Dom Augustin avait le plus souvent un régime « de voyage », non soumis aux mêmes contraintes. Pour le pain, on décida (Rglt, I, p. 61) que l'on servirait par jour à chaque religieux une livre de douze onces de pain régulier. Que, comme il serait possible que cela ne suffit pas à plusieurs, dans un air aussi vif et un climat aussi froid que celui-ci, bien différent de celui où vivait saint Benoît, on crut pouvoir user de la permission que don nent les Us de servir au-delà de cette livre, un pain plus grossier à ceux qui n'en auraient point de reste pour le repas du soir (...) On arrêta aussi qu'on en ferait de deux sortes pour la communauté: le pain des hôtes et des infirmes, d'un tiers de seigle et de deux tiers de froment (méteil), si on le pouvait et que tout le son serait ôté; le pain régulier dont on servirait douze onces par jour à chaque religieux, de plus de moitié d'orge et le reste de seigle, tout le son ôté pareillement; le pain de surplus de la livre, qu'on nommerait pain d'indulgence, (dont on) décida qu'on y emploierait la moitié de la plus mauvaise farine (annone), dont on n'ôterait point le son, mais seulement la paille (...) qu'on pourrait y mettre aussi un quart de pOInmes de terre ou de son de froment (...) et qu'on servirait de ce pain le soir, quand on en aurait, à ceux qui auraient fini le leur le matin (sur les qualités de pain, cf. Préface, p. 10). Cette nourriture déséquilibrée et l'absence d'hygiène furent deux des causes principales de mortalité à la Valsainte (cf. pp. 425-429). Cela fit écrire à M. T. Kervingant : Il est certain que nous avons du mal à suivre Dom Augustin dans ces excès qui n'ont pas été sans consé quences désastreuses sur la santé et l'équilibre des communautés (in Des moniales face à la Révolution française. Aux origines des Cisterciennes-Trappistines. Beauchesne, Paris, 1989, p. 96). 14. Ce que l'on appelle depuis longtemps des « légumes» verts ou autres puisque, dans ses souvenirs, Emmanuel Bonjean, élève à la Valsainte d'avril 1805 à août 1807, écrivait comme Dargnies : Souvent on allait cueillir dans les champs des plantes qu'on nous faisait manger comme légumes, par opposition avec les légumes au sens de l'abbé de Rancé, c'est-à-dire des graines de Légumineuses.

34

l'on allait ramasser dans les prés mais on se faisait gloire de ne les pas éplucher. On les lavait à peine et la terre était une des principales bases de l'assaisonnement. Les religieux et les novices, avides des humiliations ne se contentaient pas des pénitences mortifiantes qu'on leur donnait tous les jours au chapitre pour les moindres fautes mais on les voyait encore à toutes les heures du jour prosternés aux pieds des supérieurs pour s'accuser et demander encore de nouvelles pénitences15 qui leur étaient d'autant moins épargnées que l'on savait qu'ils les regardaient comme de bonnes fortunes. Le RP. abbé n'attendait souvent pas que l'on s'accuse. Il éprouvait ses novices et ses religieux par des reproches de toutes manière et à la moindre résistence, que dis-je, au moindre signe d'excuse ou même de mécontentement, il faisait sentir toute son aucthorité car je sais qu'il en a discipliné un grand nombre de sa propre main et qu'il les frappait jusqu'au sang16. Un jour pour une légère contestation de la part d'un religieux de la Trappe qui voulait trop fortement une chose qui lui parraissait tenir à la régularité, le R~ l'excommunia 17et il resta plus de 15 jours sous l'anathème, sépa15. Toutes les fois qu'il se présentait quelque occasion de parler au chapitre de l'austé rité de la vie, le supérieur n'avait qu'une chose à faire qui était de modérer leur zèle, car ils auraient été prêts d'y ajouter encore beaucoup, si cela leur avait été permis (Rglt, I, pp. 43-44 - Histoire de l'établissement des religieux de la Trappe en Suisse). Dom Eugène Bonhomme de Laprade, ancien page de Louis XVI, novice à la Trappe, futur abbé de Darfeld, qui avait rejoint le groupe des fondateurs par ses propres moyens, proposa que les religieux manifestent leur reconnaissance à Dieu en décidant de ne manger que tous les deux jours. L'idée ne fut heureusement pas retenue (Arch. de la Trappe, cote 55, pièce 69, note sur dom Eugène, citée par H. Laffay, l.c., p. 92). 16. Discipliné: avoir appliqué lui-même la discipline à un moine: on appelait ainsi un instrument de pénitence, grosse corde avec des noeuds, parfois chaînette, voire chaîne comportant même des ergots propres à entamer la chair. Le pénitent se frappait les épaules nues le temps de réciter un Miserere, c'est-à-dire le Psaume 51 (50), confession d'un pécheur repentant Apparemment, il arrivait que dom Augustin de Lestrange s'assure lui-même du niveau et de la qualité de la pénitence... 17. C'était une sanction prévue au Code pénitentiel de la Règle bénédictine (ch. 23-30, 43-46) pour des fautes commises contre la bonne marche de la vie commune. C'était une correction familiale, placée sous la responsabilité de l'Abbé. Les excommuniés étaient exclus des moines en vue de leur amendement: Une faute légère privait celui qui l'avait commise de prendre ses repas avec ses frères et tant que durait cette sépara tion il ne lui était pas non plus permis de se faire entendre seul à l'office divin. Mais une faute grave était bien plus sérieusement punie. Banni tout à la fois du réfectoire commun et du lieu saint, toute relation avec les autres religieux lui était interdite. Son isolement était complet, son travail continuel, le reste de sa pénitence proportionnée à son délit. C'était au supérieur de régler l'heure et la composition de son repas. Il n'était pas permis non plus de bénir ses aliments ni sa personne. Bien plus, quiconque aurait osé, sans un ordre exprès de l'abbé du monastère, se mettre en rapport pour quoi que ce soit avec l'excommunié encourait pour ce fait le même (cf. page suivante),

35

ré du reste de la communauté. Enfin l'austérité de la vie était aussi grande qu'il est possible de se l'imaginer. Le RP. résidait alors avec la plus grande exactitude, ou si des affaires indispensables l'obligeaient de s'absenter, ce n'était jamais que pour quelques jours. Il voyagait toujours à pieds et se faisait accompagner de quelqu'un de ses religieux. Lorsqu'il était au monastère, il en suivait exactement tous les exercices. On le voyait sous les cloîtres faire ses lectures avec les Frères. On assure même que la première année il y écrivait ses lettres. S'il n'était pas sous les cloîtres, il se tenait dans son cabinet, qui n'était qu'un petit refens ménagé près du chapitre, extrêmement humide, sans feu et sans aucune commodité quelconque. C'est là que dans tous les intervals libres il écoutait tous ceux qui avaient quelque chose à lui communiquer. La porte en était toujours environée d'un grand nombre de religieux, novices, convers, etc... qui attendaient leur tour. Il était aimé et avait la confiance de tous. Tous s'adressaient à lui pour la confession, même les convers et les frères donnés. Il faisait lui-même la distribution du travail et y conduisait la communauté18. Personne, même ceux qui avaient les
(fin de la note) châtiment. Mais si le supérieur était quelques fois dans la nécessité de recourir à cette sévérité, il lui était aussi prescrit de faire en sorte d'adoucir et de rendre officieuses ces mesures de rigueur. Il devait à cette fin envoyer à celui qu'il
punissait quelqu'un de ses frères choisi, dit saint Benoît, parmi les plus recomman

-

dables et qui semblât venir de son propre mouvement pour le consoler et l'engager à réparer au plus tôt par sa soumission, la faute dont il subissait les conséquences (in Abbé Clerc, Vie de dom Eugène Huvelin, supérieur de l'abbaye de Bellevaux, 1841, inédit). Avant 1789, dom Eugène Huvelin fut visiteur des excommuniés à Sept-Fons. L'excommunication était suivie d'un rituel de réintégration. Une pratique atténuée de ce genre survivait encore vers 1950 à la Maison d'Education de la Légion d'Honneur, de Saint-Denis, ex-Maison des filles de Saint-Cyr de Mme de Maintenon, dont les règlements n'avaient fait que reprendre des habitudes monastiques. 18. Les travaux manuels duraient de 9 h ou 9 h 30 à midi, puis de 12 h 30 à 14 h. Ils étaient souvent pénibles car on remettait en valeur des terrains incultes. Les récoltes étaient maigres à l' altittide du monastère. En été, comme on ne pouvait faucher aisément que le matin et pour éviter de dire les offices trop vite, on préféra se lever une heure plus tôt (Rglt., fi, 444). Une particularité était la variation des horaires d'un jour à l'autre selon quatre degrés d'importance de la fête liturgique du jour, selon qu'il y avait jeûne ou non, si c'était le carême, dimanche ou en semaine, hiver ou été. Le Règlement prend vingt pages pour détailler toutes les possibilités. La grande variété des activités donnait un horaire haché. - Ferdinand de Hédouville a décrit la manière dont les moines étaient habillés pour le travail et attendaient les ordres du supérieur: (Relation sur mon séjour... , p. 40) : La tunique ou robe de dessous se retrousse avec des courroies, en sorte qu'elle ne descende que jusqu'à la moitié des jambes. Ce sca pulaire se termine en haut par un capuce de médiocre dimension, coupé en angles droits. L'ensemble de ce costume ne fait pas, à beaucoup près, d'un pauvre trappiste un personnage élégant. Quoiqu'il en soit, nos pieux solitaires ainsi affublés restent à leur place dans une complète immobilité jusqu'à ce qu'on leur ait indiqué le genre de travail auquel ils doivent se livrer, ce qui, par respect pour le silence, se fait par signes.

36

emplois les plus nécessaires, n'était dispensé de s'y trouver. On le voyait à la tête de ses religieux s'exercer dans la compagne, dans les bois, à la lesciverie, etc... Après avoir travaillé un terns notable, il parcourrait les différents atteliers de la maison, il vacquait à ses affaires particulières, puis il revenait chercher la communauté au lieu du travail. Chaque jour il tenait lui-même le chapitre des coulpes19. Les dimanches et fêtes il y faisait toujours lui-même les exhortations, à moins, ce qu'il faisait de terns en terns, qu'il ne lui plut d'en charger quelqu'un des prêtres mais alors il ne laissait pas de s'y trouver. Le point de la règle qui oblige le premier supérieur à prendre les avis de sa communauté toutes les fois qu'il se rencontre quelque chose d'importent à faire, était religieusement observé2o. Tous les mois il tenait, avec les plus anciens et les plus discrets religieux, un conseil pour le temporel et un autre pour le spirituel de la maison. Enfin il ne négligeait rien pour le bien et l'avancement de sa réforme et plut à Dieu que cette exactitude eût duré longtemps! En combattant ainsi à la tête de ses religieux il les eût encouragés et soutenus par sa présence. En portant lui-même constament le joug il eut appris par son expérience, ce qu'il pouvait avoir de trop pesant par sa continuité,
19. Ferdinand de Hédouville a raconté avec humour (Relation sur mon séjour... , pp. 57-58) le chapitre des coulpes, considéré par l'abbé de Rancé comme un pilier de la vie trappiste: Le lecteur porte le livre de la Règle à l'abbé ou au supérieur qui préside, lequel, après une petite glose ou une instruction les fêtes chômées et dimanches, dit en latin: Parlons de notre Ordre. Alors tous ceux auxquels il est arrivé de tomber dans quelque manquement extérieur soit à la Règle ou aux usages de la maison, se pros ter nent à plate-terre et y demeurent jusqu'à ce qu'ils reçoivent le commandement de se relever, par cette formule: Relevez-vous au nom du Seigneur, ce qui étant fait, le supé rieur interroge qui bon lui semble. L'accusation se fait en toute simplicité et humilité. Il fait ensuite au coupable UfJe correction plus ou moins forte selon la nature de la faute, mais encore plus proportionnée à la vertu de celui qui en est l'objet. Après la pénitence imposée, le religieux est renvoyé à sa place s'il n'y a pas de proclamation contre lui, car c'est un charitable usage à la Trappe de s'avertir par une proclamation
au chapitre, des moindres irrégularités dans lesquelles on peut tomber par inadvertan

-

ce. On est alors obligé de se prosterner de nouveau. Le même ne peut être proclamé plus de trois fois et il n'est jamais permis de s'excuser, lors même que l'accusation ne
serait pas fondée. Que s'il arrive qu'un pauvre novice veuille se disculper, tous les reli

gieux novices se prosternent à l'instant en réparation de lafaute inusitée commise par celui qui s'est excusé, lequel en reçoit une sévère pénitence. Si la faute était cependant de celles qui peuvent déterminer l'expulsion d'un novice ou une pénitence très grave à l'égard d'un profès, l'accusé, après avoir savouré l'humiliation au chapitre, fait connaître la vérité en particulier au supérieur. Il arrive souvent que celui qui est assis tranquillement à sa place est proclamé trois fois de suite, ce qui est plus piquant pour l'amour-propre que si on s'était prosterné comme pour s'accuser. - Dans Loquamur de ordine nostro, ordine signifiait la lettre et l'esprit de l'observance monastique. Parlons de notre Ordre voulait dire: Parlons de nos observances (Rglt, II, p. 88). 20. Cela ne dura pas : cf. vingt-huitème lettre, note 8, page 254.

37

pour la faiblesse humaine et sans porter aucune brèche à l'esprit de mortification dont ils étaient animés, il eût apporté à certaines pratiques qu'une première ferveur à fait embrasser avec avidité, des modifications que la prudence et la religion rendaient nécessaires et l'on n'aurait pas la douleur aujourd'huy de voir plusieurs articles des constitutions qui ne s'observent pas et qui semblent n'y avoir été insérés que pour en imposer au publicq par une vaine ostentation d'austérité21. C'est, Monsieur, l'inconvénient qui a dû nécessairement résulter de la précipitation avec laquelle le RP., conjointement avec les religieux, ont formé et fait imprimer leurs Règlements. Comme cet article demande un certain détail et que ma lettre passe déjà les bornes accoutumées, vous me permetterer de remettre à vous en entretenir dans la suivante. Croyer moi. ..
21. Dargnies revient régulièrement dans ses lettres sur le manque d'exemplarité de dom Augustin. Aux premiers temps de la Valsainte, l'abbé suivait exactement la vie de la communauté. Puis, ses objectifs de réforme, de fondations et de fuite devant les troupes françaises l'amenèrent souvent à diriger de loin. Comme le souligne Dargnies, dom de Lestrange menait alors une vie de général en campagne, vivant avec les moyens du lieu et du moment, plutôt que celle d'un religieux contemplatif, ce qui ne l'empêchait pas d'exiger que les religieux suivent en tous lieux le régime de la Valsainte. Dans sa trente et unième lettre (pp. 285-286), le mémorialiste indique comment il eut l'occasion de trouver une mesquine revanche lors du retour à la Valsainte. - La réforme parut trop austère aux autorités ecclésiastiques romaines qui ne donnèrent jamais d'approbation formelle aux Règlements. Dans l'Avertissement, le principal auteur sollicite un peu les textes: Si le Saint-Siège n'approuvait pas notre façon de vivre actuelle, aurait-il voulu ériger notre maison en abbaye (par le bref du 27 janvier 1792) (...) Aurait-il loué avec affection cette austérité précisément qu'on regarde comme trop forte et pour laquelle les ennemis de la pénitence veulent dire que nous ne sommes que tolérés? En étendant ses soins sur notre temporel, n'aurait-il demandé autre chose, sinon que nous eussions de quoi mener notre vie frugale et austère, si cette austérité lui eût paru excessive, et l'aurait-il regardée comme un moyen d'honorer Dieu, d'édifier le prochain et de nous sanctifier? (Rglt, pp. X-XI). En fait, ce qui était tolérable dans des temps troublés et dans une Eglise désorganisée, où l'autorité du magistère s'exerçait mal du fait des guerres, et ce qui pouvait être accepté un temps par des gens jeunes ou assez jeunes (la moyenne d'âge des moines était de trente-sept ans et demi en 1791), motivés et placés dans un contexte particulier, risquait d'être problématique à terme, surtout pour ceux qui, comme Ferdinand de Hédouville, n'entraient pas dans la perspective d'origine. Ce fut sans doute pourquoi l'autorité ecclésiastique ne fit que louer ce genre de vie. Le bref
du pape Pie VI au nonce à Lucerne (30 septembre 1794) est explicite: Par les pré

-

sentes, nous n'entendons nullement approuver en quoi que ce soit l'Institut en question ou Congrégation particulière des dits religieux (in J. du Halgouët, 1977, Pierres d'attente pour une histoire de l'Ordre dans la première moitié du dix-neuvième siècle. 3ème série. Esquisses pour des portraits. François- Thomas-Alexandre Bodé, jeune homme de quelque talent, Cîteaux comm. cist., XXVll, p. 57). - Sur la nourriture, on verra l'opinion différente de l'abbé Antoine-Sylvestre Receveur, fondateur des Solitaires de la Retraite chrétienne, congrégation sévère, mais plus raisonnable de ce point de vue parce qu'elle n'avait pas les mêmes objectifs: huitième lettre, note 6, p. 72, et neuvième lettre, note 1, p. 73).

38

Quatrième lettre
Vous n'êtes pas sans doute, Monsieur, sans avoir entendu parler de la réforme de Cîteaux établie dans le monaster de Notre-Dame de la Trappe par Monsieur l'abbé de Rancé. Ce vénérable ecclésiastique, lié avec tout ce qu'il y avait de plus savent et de plus recommendable par la piété dans son terns, connaissait à fond les premiers instituts de l'Ordre qu'il embrassait. Et quand il ne les eut point connu, il est à croir que voulant en entreprendre la réforme il ne négligea rien et pour saisir le véritable sens de la règle de saint Benoît et pour s'instruire de la manière dont elle avait été entendue et pratiquée par les premiers Pères de Cîteaux et pour avoir une connaissance exacte de tous les usages et pratiques qui se trouvent détaillés dans les Us, le Nomasticoml, les actes des chapitres généreaux de l'Ordre, etc, sa réforme eut pour but de se rapprocher autant qu'une sage discrétion pouvait le lui permettre, de la première institution. Mais comme il est des bornes que la faiblesse humaine ne peut transgresser sans témérité, instruit par l'exemple de ses prédécesseurs, en faisant refleurir la première ferveur des austérités de Cîteaux à la Trappe, il évita les excès qui avaient été la cause principale de leur chute. Sa réforme cependant, toute modérée qu'elle était, ne laissa pas de parraître singulièrement austère et la vie que l'on menait à la Trappe a toujours été regardée en France comme le plus haut point où l'homme puisse porter la mortification lorsqu'il s'agit de la pratiquer sans relâche. Dom Augustin de L'Estrange et les religieux qui l'accompagnaient faisaient déjà depuis plusieurs années, profession de cette sainte réforme. Le Seigneur leur offrant un azile dans le monaster de la Valsainte, il parraissait tout naturel de continuer à y vivre dans les mêmes pratiques, mais déjà exacts observateurs de la règle et parvenus sans doute à la plus sublime perfection. Ce n'était plus asser pour eux, bientôt ils accusent leur vénérable réformateur d'avoir usé de trop d'indulgence. Ils s'accusent eux-mêmes de lâcheté et de paresse. Il nous faut, ce disent-ils, remonter à la source, les pères de Cîteaux
1. Nomasticon cisterciense seu antiquiores ordinis cisterciensis constitutiones est Ie recueil des usages et des lois cisterciennes depuis l'origine. L'édition, qui était disponible à Valsainte était celle de 1669, due à dom Julien Paris.

39

n'étaient pas différents de nous, pourquoi ne pourrions-nous pas ce qu'ils ont pu, Quid non poterimus quod isti2, etc. Ce fut dans cet esprit qu'ils s'assemblèrent capitulairement et qu'ils procédèrent à l'examen de tous les points de la sainte règle, comme vous le pouver voir dans l'histoire de l'établissement de la réforme, à la tête des règlemens. J'ignore si lorsque je suis entré à la Valsainte le code des règlemens était déjà composé, si l'on a soumis aux délibérations capitulaires d'autres articles que ceux dont il est parlé au lieu que je viens de citer ou si le R~ en a été seul l' autheur. Tout ce que je sais, c'est qu'il n'y avait alors rien de fixe et qu'on n'observait pas encore bien des choses que nous avons observé depuis et dont nous n'en avions même aucune connaissance. Un jeune religieux, profès de la Valsainte (ce jeune homme, français de nation, élevé cher les bénédictins, avait beaucoup de mérite. Il prit la prêtrise à la Valsainte avant son âge. Il fut fait presque aussitôt prieur. Il est mort en Russie3. Voyer à la fin de ces mémoirs la notice de sa mort), inspiré par l'esprit d'enthousiasme du RP. abbé et de ses compagnons, était occupé du matin au soir à compulser les us de Cîteaux, le nomasticum, etc, et à transcrire tout ce qui pouvait tendre à établir la plus stricte rigidité. Comme j'étais novice. je ne sais si le résultat de son travail était lu au chapitre des enciens et soumis à leur approbation avant qu'on en décréta l'exécution. Mais ce que je sais pertinament, c'est que ce travail n'était pas encore achevé qu'il fut question de le faire imprimer. C'est ce que j'appris du RP. abbé lui-même qui vint un jour à la pharmacie où j'étais, en qualité de chirurgien, me communiquer son projet et me demander ce que j'en pensais. Je lui répondis que si les règlements étaient faits, il fallait commencer par bien les observer pendant une dizaine d'années, que l'expérience serait une approbation sûre, après laquelle on pourrait les faire impri2. Ne pouvons-nous faire ce qu'ils ont pu... (Confessions de saint Augustin, 1, VIII, c Il) - Le texte du Règlement maintient la fiction de son élaboration collective. Il trahit cependant le fait qu'il fut une oeuvre de circonstance organisée autour de et par un seul homme: Le chef de chantier, c'est bien sûr dom Augustin, écrit Laffay. Le « je » et parfois le « nous» employés indistinctement désignent sans ambiguïré le « maître de l'ouvrage» (H. Laffay, 1998, Dom Augustin de Lestrange et l'avenir du monachisme (1754-1827), Le Cerf, Paris, Réformer la réforme, p. 97). 3. Jean-Baptiste Morogue (dom Colomban) naquit à Vesoul en 1772. Entré d'abord chez les Bénédictins, il rejoignit la Valsainte en avril 1792. Profès en septembre 1793 et réputé pour avoir beaucoup de capacités intellectuelles, il fut nommé prieur en 1795 à la mort de dom Jean-Marie Tassin. Il mourut à Zidydzine, en Russie, en 1799. Il avait été remplacé par dom Jean de la Croix Bodé. Cheville ouvrière de la rénovation du Règlement pendant deux ans, il fut chargé ensuite de rédiger les offices du Sacré-Coeur et de la Sainte Volonté de Dieu, et un nouveau bréviaire pour la communauté.

40

mer, mais que sans cela, ce serait s'exposer à imprimer ce que l'on n'observerait pas. Et c'est ce qui n'est que trop arrivé, car on pourrait citer plusieurs articles qui ne s'observent pas aujourd'huy et qui ne servent qu'à en imposer au public. Mon avis, à ce qu'il parraît, ne fut point goûté car on procéda aussitôt à l'impression. Les frais devaient en être considérables, car il ne s'agissait pas d'un simple petit in-12°,

RÉGLEMENS .
]J Ir L A ill AIS 0 N
PAR.

1) lEU

DE NOTI~E¥ DAME DE L}\~TRAPPE
1\;I.r L'..:\BBÉ
SON 1)1ONER',

DE

RANCÉ,

0 ax A;rozv Il,

mis fIl nottl'tl 01'11"&0 illlgrnentéJ JtS lIflrgt$ paniculÙ:rs DE L.o\oMAlS()~-DIF.U DI': LA v.l\rl-SAINT~:

DE NOTRE-IJ_4111E DE 14A 1°'RAPPE
AU CANTON DE }'RlI50URG & tirés DE CE 1tONA8TÊllE .E.~ SI1ISS£, illOifis

PAR LES PRE..\nERS IlELIGl~UX

dllotà tl Il.'il, CI ,1, ~1,1S clair donr Rrgle dl St. Detroit ~ 1ft #111 pur od4"s ltt Os & CQIIRitt!tiollS dl /" Cit"trm:. d, plu l 'Jt nérab)e dallS /, Ri1~l ,II Ord,." 8f tali" di plut réfhkl1i dQlts ItllTS pr0p'Q dlli. l' b;'ratiulfs. fJl cOlljCqflf.JlretI" tf£JIf.Ïn fJII'i!S joYWèr.,IIL. -It r,mJIt't't'In' dtJllS l'C'lfll'it lie Ifll': éMI & dl Jùir;y, ln 'r.~,i' d, SI. Ballard d, plul prl:l rp.e'j!s[JrJllryoÎell'6
---

&aibtwtllr

Iltrc in gtntHIC;Cllf a[tt,4, t'f. 10 I.

611"'pulus

qui .;"a[,itll1 tin

lmsJa6;e DDmimllll. }uueron& Je Seigneur.

Q lI\~a (horn paffentà I. poRèritét & Ica flècltl il nnit
.

TOME
~--~... "--

PREM.IER.
~~._o oLE, "~

a..

A F J( I B {J U B G . If .1 U 1 8 SI;. Bt A.'L' . Lou J I P ~L L ! 181 1I1lp"jRJfll" d, LL. t 7 9 ...

mais de deux gros volumineux in-4°. Cependant on ne s'effraya pas. Comme c'était l'oeuvre de Dieu, on compta sur son assistence et on était prêt à se réduire à la dernière nécessité, disait-on, pour le conduire à son terme. Mais n'y avait-il pas une petite spéculation d'intérêt? Le RP., plein de l'idée qu'un ouvrage de cette nature devait produire un grand effet, se persuada qu'il en tirerait un grand profit. En conséquence il ouvrit une souscription, fit tirer un nombre considérable 41

d'exemplaires et tout le fruit qu'il tira de son entreprise fut que presque tout lui resta entre les mains, (il y a à Fribourg une chambre toute pleine) que sans des secours extraordinaires il n'eut pas payer l'imprimeur, et encore réduisit-il sa communauté bien à l' étroit4. Ce qui me fait croire que ces règlements ont été composés par le seul R~, sans participation de la communauté, c'est l'avidité avec laquelle les religieux attendaient chaque semaine le cahier qui revenait de cher l'imprimeur, pour savoir ce qu'y était contenu et que nous réformions nos usages à mesure qu'ils parraissaient5. D'après ce petit exposé, Monsieur, vous ne serer pas sans doute surpris de voir si peu de correction et d'ordre dans les règlements de la Valsainte, d'y trouver bien des choses qui ne s'observent pas et plus encore qui s'observent mal, parce que l'expérience n'a pas suffisament appris auparavant les inconvéniens ou les avantages qu'il y avait à les observer6. Mais ce pas une fois fait, il était difficile de reculer en arrière. Les règlements sont resté et resteront ce qu'ils sont jusqu'à ce qu'une authorité force à y apporter les corrections indispensablement nécessaires, ou que leur inobservance en procure l'anéantissement. Obligé de les pratiquer, j'ai été dans la nécessité de les lire et de les étudier et je puis dire que jamais lecture ne fi' a été plus coûteuse.
4. L'impression et le tirage trop important du Règlement de la Valsainte coûtèrent apparemment cher pour peu de rendement, bon exemple d'imprévision, semble-t-il. Au contraire de Dargnies, Jérôme du Halgouët estime que la Valsainte exerça une sorte d'oeuvre de « Bonne Presse» : d'après lui, le Règlement fit des merveilles pour la
rechristianisation et, au moins, comme agent exemplaire, pour la création et le réta

-

blissement d'ordres religieux. Cet auteur conclut: Ceci est un cas typique du prophétis me inconscient de D. Augustin (J. du Halgouët, 1977, Pierres d'attente pour une histoire de l'Ordre dans la première moitié du dix-neuvième siècle. 3ème série. Esquisses pour des portraits. François-Thomas-Alexandre Bodé, jeune homme de quelque talent, Cîteaux comm. cist., XXVll, p. 64). En réalité, ce furent probablement les Instructions aux novices de dom de Lestrange qui eurent le plus d'influence. 5. Difficile de mieux suggérer que l'on faisait approuver a posteriori les textes aux religieux. Beaucoup d'actions de dom de Lestrange procédèrent de cette manière de faire. Cependant, sauf des exceptions, était-il toujours vraiment possible de faire autrement dans l'urgence des situations de cette époque? Il est probable que non. Ici, par contre, le futur abbé, voulant installer vite sa severior reformatio, profita des circonstances. 6. Exemple de point non observé, car non observable (Rglts, Des travaux extraordinaires, fi, p. 444) : Comme on ne peut faucher aisément que le matin, on tâchera d'y aller le plus tôt possible,. pour cela nos Pères chantaient l'office plus promptement. Il nous semble que nous ne pourrions pas aller plus vite qu'à l'ordinaire sans nous expo ser à le célébrer d'une manière peu décente. Nous aimons mieux nous lever alors une heure plus tôt. Comme ces travaux sont pénibles et qu'on sera quelques fois dans le cas de s 'y employer plusieurs jours de suite, on tâchera de gagner par la méridienne le temps qu'on aura pris sur le repos de la nuit. - Aussitôt après l'office de la nuit on va au dortoir ranger sa couche et on prend en même temps sa fourche et son râteau ou sa faux, parce que durant ce temps on doit les garder sous sa couche ou vis-à-vis.

42

Dans la première ferveur de mon noviciat, j'ai d'abord voulu les accomplir avec toute la fidélité dont j'étais capable. Mais la contrainte continuelle où me jetta la violence qu'il fallait que je me fisse pour ne manquer à aucune des pratiques multipliées que y sont prescrites, me fit bientôt abandonner la partie. Je me contentai d'observer fidèlement tout ce qui regardait la régularité et le bon ordre, et dans mon particulier je donnais à mon esprit le relâche que je croyais lui être nécessaire pour jouir de ses facultés. J'étais d'ailleurs chargé d'un emploi pénible et qui exigeait de moi que je fusse toujours prêt à répondre, ce qui ne m'eut pas été possible si je me fusse laissé accabler par la multitude des petites observances. Je ne cacherai pas cependant qu'il m'en a d'abord beaucoup coûté pour vaincre sur ce point les scrupules de ma conscience. D'un côté les moindres transgressions nous étaient représentés comme des crimes7, de l'autre la violence que j'étais obligé de me faire pour être fidèle à tout était telle, que plusieurs fois j'ai crains d'en perdre la tête et ce combat qui dura plusieurs années toutes entières, me fut plus pénible que toutes les austérités de la maison. Ce n'est pas que je n'eus rien à souffrir de ce côté, car la répugnance que j'éprouvai d'abord pour la nourriture, me fut un supplice pendant plus de six semaines. Je sortais du réfectoire presque comme j'y étais entré, ce qui ne tarda pas à me jetter dans un état d'infirmité qui fit même craindre pour mes jours. Les jambes et les cuisses m'enflèrent considérablement, la respiration devint habituellement plus difficile8 et à ces symptômes il se joignit un dévoiement colliquatif qui ne m'annonçait qu'une fin prochaine. J'étais déjà au comble de ma joie car la mort était ce que j'ambitionais avec le plus d'ardeur. Je ne laissais cependant pas de suivre tous les exercices avec la communauté, de me lever la nuit, d'aller au travail où je pouvais à peine me traîner. La pauvreté où était alors la maison exigeant que
7. RB 5 - L'obéissance sans délai convient à ceux qui estiment n'avoir rien de plus cher que le Christ. En raison du service sacré dont ils ont fait profession, ou de la peur de l'enfer, ou de la gloire de la vie éternelle, dès qu'un ordre leur est donné par un supérieur, ils l'exécutent comme s'il s'agissait d'un ordre de Dieu. 8. Triade symptomatique (cf. p. 342 et pp. 425-429) de la carence nutritionnelle, associant oedèmes, dyspnée (et tuberculose) ainsi que de la diarrhée. Elle revient sans cesse dans le texte de Dargnies. Le dévoiement ou alvus cita ( déjection accélérée), par opposition à la constipation (alvus compressa: déjection serrée), désignait, selon A. F.
Chomel, des excrétions tellement fréquentes qu'il n'y a pour ainsi dire point d'inter

-

valles entre elles. La diarrhée colliquative ou hectique témoignait d'une suppuration profonde ou d'une tuberculose et s'accompagnait d'une importante altération de l'état général: le dévoiement colliquatif épuise rapidement le malade, disait-on à juste titre.

43

l'on se servait de sabots, ce genre de chaussure auquel je n'étais pas accoutumé, était pour moi un supplice. Comme nous allions travailler hors du monastère, il ne m'était pas possible de suivre mes frères, je me laissais tomber à chaque moment. Je rentrais à la maison tout croté et le RP. me faisait encore les plus sévères réprimandes sur ma lâcheté. (De toutes les austérités de la maison, le travail a été ce qui m'a le plus coûté dans les premières années. On le portait chaque jour beaucoup au-delà de ce que prescrit la règle et nous faisions toujours ce qu'il y avait de plus pénible, comme de défricher les terres, de les purger d'énormes pierres qui empêchaient de les cultiver, de creuser des fosses, de fendre, de porter du bois, etc... Ramasser le foin, faire la moisson était pour nous des amusemens. Mais ce qui rendait les travaux plus insupportables, c'est que nous les faisons à jeûn9. Je ne souffrais cependant pas moins dans ceux qui avaient lieu après le dîner: mon estomach rempli outre mesure ne me permettait ordinairement aucun mouvement qui ne fut accompagné de toux et de vomissement10. C'est ainsi que j'ai passé les premières années car dans les commencements on ne me faisait aucune grâce, mes emplois ne me dispensaient de rien). Cependant H vit bien que l'état où je me trouvais ne pourrait avoir que de fâcheuses suites. Les connaissances que j'avais dans la médecine et la bonne volonté que j'avais fait parraître me rendaient un homme précieux pour la maison. Il ne négligea rien pour tâcher de me conserver. En vain me fit-HIes plus fortes sollicitations de prendre de la nourriture. Jamais il ne me fut possible de lui obéir. Ma répugnence était à son comble et j'étais décidé à mourir plutôt que de me faire la moindre violence sur ce point. Pour m'y forcer il me fit mettre au soulagement11 avec injonction expresse de manger ce que l'on me présenterait. Ce soulagement consistait en une souppe le matin, qui était ordinairement au lait, trempée de meilleur
9. F. de Hédouville, Relation sur mon séjour... , La Valsainte, p. 40 : J'eus, pour mon compte, d'aller en plein air scier le bois, ouvrage qui est le partage des novices ou des plus robustes parmi les profès. On peut comprendre ce que ce travail a de pénible pour un individu affaibli par le jeûne, surtout si l'on pense que celui qui s'y livre a passé la nuit sur deux planches qu'il a dû quitter au plus tard à une heure et demie du matin. Remarquez que l'on travaille toujours sans gants au milieu des neiges, ce qui me mit en peu de jours les mains dans l'état le plus déplorable. - Rglt, I, p. 151 : Lorsque (les novices) sont indisposés, (le sous-maître) les exhorte à souffrir avec courage et s'applique à leur faire comprendre le prix des souffrances. 10. Le plus souvent, la nourriture était trop abondante et devait être prise une fois par jour avec la boisson indispensable: l'estomac travaillait difficilement dans ces conditions (cf. ce volume, Réflexion ou Mémoire sur la nourriture... , pp. 339-348). Il. Soulagement: supplément de nourriture que la RB 40 autorise l'abbé à donner à titre exceptionnel à un frère pour cause de maladie, de fatigue ou de gros travaux.

44

pain, à midi l'on ajoutait à la souppe et à la portion de la communauté, une portion d'infirme qui consistait en riz, oeufs, grueaux et en légumes, le tout apprêté au beurre et au lait et l'on donnait de plus une livre de pain des infirmes qui était un peu plus blanc, de même le soir. Comme le jeûne m'était extrêmement pénible, cette souppe du matin me fit grand plaisir. Les premiers jours j'en mangeai un peu. Bientôt je la mangeai toute entière. Petit à petit mon estomach s'accoutuma à la nourriture. La portion extraordinaire du dîner ne me fut bientôt pas suffisante. Je commençai à goûter de celle de la communauté. Enfin, insensiblement, je parvins à manger tout ce qui m'était présenté, selon l'ordre que j'en avais reçu. Mes forces parurent d'abord revenir. Le dévoiement s'arrêta et si j'eus su me modérer dans la quantité de la nourriture, j'eus jouis d'une santé passable car dans le régime que j'avais tenu pendant les premières semaines, l'asthme dont j'étais affligé depuis ma première jeunesse avait parru disparraître entièrement pour faire place à l'épuisement. Mais environé de gens que je voyais, non pas manger mais dévorer leur énorme pitance, m'entendant sans cesse répéter qu'il n'y avait de salut dans le régime de la maison que pour ceux qui mangeaient, et puis la faim excessive qui semblait me tourmenter en proportion de ce que je mangeais davantage et qui me harcela encore bien davantage lorsqu'on me retira le soulagement, toutes ces raisons firent que je donnai dans l'illusion comme les autres et que je ne sortais jamais de fois du réfectoir sans avoir à me reprocher d'avoir véritablement excédé dans la tempérence12. Je ne tardai pas à éprouver les funestes effets de ce régime tout à fait contraire à la faiblesse de mon estomach et à la délicatesse de ma complexion. Les indigestions multipliées13 produisirent bientôt cher moi une surabondance d'humeurs excessive, une partie se porta vers la poitrine et m'occasionna, non des accès d'asthme proprement dit, mais une toux continuelle, accompagnée d'une expecto12. Rglt, fi, p. 135 - Du repas - C'est un de ces exercices
vent de grandes et bien dangereuses embûches,

où le Démon nous tend sou
pour nous perdre coo

-

non seulement

cun de notre côté, mais encore pour renverser le monastère tout entier, en s'en servant pour y introduire le relâchement. C'est pourquoi l'on ne saurait avoir sur un pareil sujet des règles trop expresses et trop exactes. Dans la Règle de saint Benoît, le jeûne se caractérise par le report du moment du repas journalier de deux heures. La nourriture reste abondante. Le Règlement l'accepte (fi, p. 220) et prescrit pour les jours de jeûne strict: Les trois premiers vendredis de carême nous n'avons qu'une seule portion avec une livre et demie de pain régulier, les troi:; derniers, nous jeûnons au pain et à l'eau, nous avons alors deux livres de pain (650 g env.). La difficulté venait du déséquilibre de l'alimentation carencée en protéines, qui se traduit par la faim véritable d'un organisme qui ne trouve pas dans ce qu'il mange les éléments dont il a besoin. 13. Cf. Lettre quatorzième, note 2, p. 115.

45