Mes camarades de barbelés

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Ils étaient deux millions de prisonniers français dans les camps de l'Allemagne nazie. Daniel Richez était l'un d'eux. Prisonnier, il passe cinq années d'esclavage en Prusse orientale puis au Stalag XI A, où il devient interprète du camp. Dénoncé pour aide à l'évasion de Juifs, interrogé par la Gestapo, il s'échappe lors de son transfert à Mauthausen. Remarquable par sa valeur de document et sa qualité d'écriture, ce texte, bouleversant de vérité, montre une existence, qu'on dirait croquée sur le vif, tour à tour tragique, nostalgique ou cocasse.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
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EAN13 : 9782296411074
Nombre de pages : 260
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www.librairieharmattan.com e-mail: harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9106-9 EAN : 9782747591065

Mes camarades de barbelés

Histoire de la défense Collection dirigée par Sophie de Lastours
Cette collection se propose d'étudier les différents aspects qui composent l'histoire de la défense. La guerre, la technologie, la sécurité n'ont cessé de se transformer, de se construire et même de se détruire les unes par rapport aux autres. Elles sont en perpétuelle mutation. L'apparition de nouvelles menaces a toujours conduit les sociétés à tenter de s'adapter avec plus ou moins de succès et parfois à contre-courant des idées reçues. Des questions seront soulevées et des réponses données, même si beaucoup d'interrogations demeurent. L'histoire, la géographie, le droit, la politique, la doctrine, la diplomatie, l'armement sont tous au cœur de la défense et interfèrent par de multiples combinaisons. Ces sujets contribuent à poser les défis et les limites du domaine de la défense à travers le temps en replaçant les évènements dans leur contexte. On dit par exemple que dans ce XXIe siècle naissant, les guerres entre Etats sont en train de devenir anachroniques au bénéfice de conflits tribaux ou religieux, mais seules des comparaisons, des études détaillées qui s'étendent sur le long parcours de l'histoire permettront de le vérifier.

Déjà parus
Fabrice SALIBA, Les Politiques de recrutement militaire britannique etfrançaise (1920-1939). Chronique d'un désastre annoncé, 2005. Jean-Philippe ROUX, L'Europe de la Défense. Il était une fois..., 2005. Marc DEFOURNEAUX, Force des armes, force des hommes, 2005. Olivier POTTIER, État-Nation: divorce et réconciliation? De la loi Debré à la réforme du service national, 1970-2004,2005. Jean-Paul MAHUAULT, L'épopée marocaine de la légion étrangère, 1903 -1934, ou Trente années au Maroc, 2005. Association nationale pour le souvenir des Dardanelles et Fronts d'Orient, Dardanelles Orient Levant 1915-1921. Ce que les combattants ont écrit, 2005. Jean-Pierre MARTIN, Les aigles du Frioland, 2004. Marie LARROUMET, Mythe et images de la légion étrangère, 2004. Olivier POTTIER, Les bases américaines en France (1950-1967), 2003. Honoré COQUET, Les Alpes, enjeu des puissances européennes.

L'union européenne à l'école des Alpes ?,2003.

Daniel Richez

Mes camarades de barbelés

Préface de Léon Bouvier

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L'HannaUau Hongrie Kooyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
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Burkina

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de Kinshasa

BURKINA

Du même auteur : Un Week-end au Touquet, nouvelles, ouvrage en collaboration, L'Age d'Homme, 1991.

Préface Daniel, l'auteur de cet ouvrage, est mon ami depuis plus d'un demi-siècle. Depuis que, sur l'ordre de nos employeurs respectifs, nous avons envahi le Pakistan. Accompagné de son épouse toute neuve, il venait ouvrir une agence d'Air France sur la ligne alors vitale entre Paris et Saigon. De mon côté, j'étais chargé de jouer les détachements précurseurs pour fonder une ambassade dans ce pays nouveau-né. Daniel et moi avions en commun d'avoir été poussés dans une guerre dont nous étions finalement sortis en vainqueurs, mais à quel prix! Ce parcours, commun pour l'histoire mais combien distant pour l'itinéraire, a été la base de notre amitié, dès le premier instant. Le fait que nous soyons loin de chez nous, dans un pays aux nombreux problèmes, nous rapprochait et nous soutenait moralement. Sa femme fit aussi ma conquête et je l'ai rapidement proposée pour le poste d'archiviste de l'ambassade où personne n'était doué en la matière. Leur maison est devenue très vite un havre de détente pour moi. J'étais logé à l'hôtel, car la capitale, Karachi, était passée de trois cent mille à trois millions d'habitants, et je trouvais chez Daniel et sa femme cette chaleur humaine indispensable. Un jour, étant témoin de mes lamentables aventures féminines avec la gente locale, il me dit: «J'ai une cousine qui est juste en âge de se marier. »Je l'ai épousée. Ainsi, doublement unis par les liens de l'amitié et de la famille, nous avons parcouru un long chemin ensemble. C'est pourquoi, malgré un doute sur ma capacité à le faire,

je n'ai pas pu ni voulu refuser l'invite de dire ce que je pense de l'auteur et de son œuvre. Je viens d'exposer les raisons pour lesquelles j'ai accepté de donner ma contribution. Il est évident que non seulement l'amitié est entrée en ligne de compte pour me faire surmonter une réticence qui n'a pas pour cause une fausse modestie, mais aussi le respect de l'écriture. Ma surprise a été la qualité de ce qu'il m'a été donné de lire. Je ne connaissais à Daniel qu'un indéniable talent d'artiste-peintre. J'ai toujours aimé la précision de son coup de pinceau, la justesse de ses couleurs et leur poésie, l'équilibre de ses compositions et surtout son choix des sujets. J'ai, chez moi, deux paysages du village voisin de celui de Jean de la Fontaine qui me rappellent la jeunesse de ma femme et, accessoirement, de son cousin. J'étais moins séduit pas son style épistolaire assez ésotérique. J'ai donc ouvert grands mes yeux en m'apercevant, dès les premières pages, de l'élégance de son expression, du choix judicieux des mots et du rythme de son récit. Je savais depuis longtemps qu'il avait l'intention de raconter sa guerre. Il me semblait qu'il avait des comptes à régler, peut-être plus avec lui-même qu'avec autrui. Un

personnagede son livre quitte la scène en disant: « C'était
tout de même formidable!» (ou quelque chose d'analogue). Pour nous tous, la guerre a été un grand moment, pas à cause d'elle, à cause de nous. Le fait de risquer sa vie à chaque moment laisse un souvenir d' « exhilaration» intense. Daniel, en opposant à cette tension l'abrutissante routine d'un prisonnier, crée un contraste dont les différents épisodes tiennent de la grande œuvre. Le lecteur est constamment bousculé du monde de la lutte courageuse à celui de la faim, douloureuse pour 8

l'amour-propre. Il peint ces paysages et ceux qui y vivent
avec tact, perspicacité et parfois une touche d'humour. Je

lui reconnais aujourd'hui un talent que, malgré mon amitié, je n'avais pas perçu. Rien que pour cette raison, je suis heureux qu'il ait entrepris cette tâche. J'y découvre en particulier une peinture de l'Allemand qui montre sa connaissance du sujet: une fois leur casque enlevé, ils ont leurs braves types, leurs idiots et leurs salauds. En lisant, on respire l'odeur des baraquements, celle de la peur, de la lassitude qui lui succède, on entend le bruit des parties de cartes et de la conversation, et on ressent le froid - et la faim, qui prend une importance démesurée. Cette lecture m'a fait découvrir un monde dont je soupçonnais seulement l'existence parce que tous ceux qui l'ont connu ont fait preuve de la suprême élégance qu'est la discrétion. Je me demande combien sont ceux qui sont susceptibles ( 60 ans après la fin de la guerre) d'avoir ma réaction devant cette découverte du monde où vivaient deux millions de nos compatriotes pendant cinq ans, alors qu'ils étaient les gros bataillons des reproducteurs de notre race. Leurs descendants ont le devoir de connaître ce qu'a été leur vie. Ce livre attend leur réponse. Léon Bouvier Ambassadeur de France Grand Croix de la légion d'Honneur Compagnon de la Libération

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Chapitre 1 Péché de jeunesse

Installée à une centaine de kilomètres, la «grosse Bertha », un canon de calibre 300 ou 400, tirait ses énonnes obus sur Paris. Quelques immeubles s'écroulaient; le vendredi Saint, ce fut une église. Ce fut mon premier contact avec les Allemands. C'était en 1918. Je venais de naître. Dès que l'alerte retentissait, ma mère alors âgée de vingt ans, me descendait à la cave avec les locataires de l'immeuble. Sur les photos jaunies de l'album de famille, c'est une jolie femme, mince et brune, appartenant au Corps des Infinnières bénévoles dont elle porte l'uniforme rendu célèbre par le film d'Autant-Lara, tiré du Diable au corps de Raymond Radiguet, interprété par Micheline Presle et Gérard Philipe. Elle travaillait à Paris, à l'Hôpital complémentaire 101, une ancienne école primaire. Les clichés la montrent poussant avec sollicitude les fauteuils des amputés ou penchée vers les lits des blessés, souvent des gazés, atteints aux poumons. TIsportaient des képis à la viscope cassée, des vestes d'unifonne dépareillées ou les sarraus fournis par l'administration. Plusieurs souriaient, pas fâchés de s'en être tirés tout de même, arborant de grands bandages blancs qui entouraient leurs crânes défoncés ou leurs mâchoires facturées.

De ce temps glorieux, ma mère a longtemps gardé une nostalgie qu'elle dissimulait derrière un sourire lointain. Elle appartenait à cette génération de la Grande Guerre chez qui l'héroïsme, l'esprit de sacrifice, la haine du " Boche" et l'amour de la patrie ont fait des ravages. C'était l'époque de la victoire, nous vivions la revanche tant attendue. Nous habitions à Paris, dans le XIVème arrondissement. Pendant les vacances, mes grands-parents m'emmenaient en Alsace, dans une grande et vieille bâtisse familiale, à la haute toiture, au porche arrondi que l'on gagnait par un perron, à Herbitzheim, non loin de la Sarre. Tout l'été, je parlais alsacien. Je jouais avec Marielé, la petite-fille d'un fermier voisin. Elle ne portait ricn sous ses jupes. Découvrant la différence entre les filles et les garçons, je glissais une fleur de trèfle entre ses cuisses d'oiseau. Le soir, ma grand-mère me prenait sur ses genoux, sous la suspension du globe d'opaline verte, et me lisait les contes d'Erkmann et Chatrian ou des livres illustrés de Hansi. Je n'en avais jamais assez. Lorsqu'elle m'a lu L'Aiglon, nous avons pleuré tous les deux à chaudes larmes. En 1924, pour remplacer la maison d' Herbitzheim, abandonnée à la suite d'un partage d'héritage, mes parents ont acheté un presbytère près de Château-Thierry. C'est là, non en Alsace où je n'en avais vu aucun, que j'ai découvert, avec un mélange de fascination et d'horreur, les stigmates des batailles. l'avais six ans. Je parcourais le pays à bicyclette. Des monuments aux morts étaient plantés dans chaque village, chaque bourgade, chaque hameau, avec la liste des tués. Les mairies choisissaient sur catalogue, selon leurs moyens, de simples stèles commémoratives, des groupes 12

coulés dans le ciment ou taillés dans la pierre qui représentaient des poilus casqués, brandissant leurs lebel, à qui Marianne tendait des bras compatissants. Au bord des routes de campagne, les cimetières militaires avaient poussé, avec leurs forêts de croix nues géométriquement alignées. Dans les village, ronces et chiendent envahissaient les ruines des maisons bombardées, tombées sur les genoux, que nul ne relevait. Aujourd'hui encore, on trouve des façades criblées d'éclats d'obus portant les balafres de la guerre. Je traversais le bois Belleau où Américains et Allemands s'étaient massacrés. Les arbres étaient brisés, les troncs déchiquetés par la mitraille. D'énormes échardes livides, des moignons défiant le ciel, travail de bûcherons déments. Mais, déjà, au pied des troncs mutilés, poussaient des rejets. Au musée, alors simple baraque de planches, étaient exposés des vestiges des combats, obus qui n'avaient pas éclaté, armes rouillées, casques troués auxquels adhéraient des fragments d'os et des touffes de cheveux collés à de la terre et du sang. J'allais là-bas avec mes copains. Au cours de nos équipées, nous ramassions des boîtes pleines de fusées éclairantes et de cartouches dont nous extrayions la balle pour recueillir la poudre. Sur la colline qui domine Château-Thierry, les Américains avaient mis en chantier le Mémorial de la cote 204, en souvenir des dizaines de milliers de morts qu'avaient coûté les dernières offensives. À cette époque, j'ai déniché dans le grenier un paquet des fascicules de la collection Patrie aux titres évocateurs: Les Cuistots du moulin de Lafaux, Le MortHomme, La Caverne du dragon, Miss Edith Cavell, héroïne et martyre. Bleu, blanc, rouge, les illustrations montraient les vaillants poilus dans leurs capotes bleu 13

horizon au milieu des explosions, des gerbes de feu, de la mitraille, embrochant à la baïonnette les abominables Boches. Je me souviens particulièrement de l'image d'un officier coiffé d'un casque à pointe, au rictus démoniaque, donnant le coup de grâce à la jeune infirmière que le peloton venait de fusiller. J'avais aussi trouvé un volume relié des Belles images, ancêtre de la BD. Il montrait des escouades d'Allemands veules et affamés qui s'étaient laissé capturer en se jetant sur les tartines de confiture que les Français leur tendaient. On les menait en prison à grand renfort de coups de pied au cul. Je n'avais que sept ans, mais avec ce que je voyais tous les jours en me promenant à bicyclette, je ne pouvais croire qu'on eût attrapé beaucoup de Boches en leur faisant le coup de la tartine. Le bourrage de crâne et cette propagande imbécile, même si leur évocation donnait à nos jeux belliqueux un relief plus saisissant, m'inspirait déjà du dégoût. Un peu plus tard, avec toute ma génération, j'ai lu Le Feu, d'Henri Barbusse, Les Croix de bois, de Roland Dorgelès, A l'Ouest rien de nouveau, d'Erich Maria Remarque, Prélude à Verdun et Verdun de Jules Romain. Cette fois, je l'ai haïe la «connerie» de la guerre dont parle Prévert. Mon père, militaire de carrière, était commandant du génie. Au hasard de ses mutations, je suis passé de l'Ecole alsacienne, à Paris, au Lycée français de Mayence, puis au Lycée Hoche à Versailles et, enfin, au Lycée de Constantine, en Algérie. Je ne restais guère plus de deux ans dans la même école. En Allemagne, l'Armée du Rhin, à laquelle appartenait mon père, occupait quelques villes paisibles dont les habitants cachaient mal la répugnance que ]eur inspirait ]4

l'uniforme de l'occupant. Celui-ci, insensible aux signes d'un destin qui se précisait, profitait avec insouciance d'une victoire vieille de dix ans. À Mayence, où nous résidions, ce n'étaient que fêtes, bals, sorties et réceptions. Chacun annonçait son «jour» dans des agendas imprimés, véritables annuaires des

mondanités de la garnison: « Le colonel X et madame
recevront tous les premiers et troisièmes mardis de chaque
mOIS ».

Les invitations des généraux étaient plus restrictives, on y était admis à partir du grade de commandant, capitaine

de cavalerie à la rigueur, aristocrate de préférence avec carte gravée: « Le capitaine comte... »
Le général en chef Guillaumat, petit homme rondouillard à la moustache blanche, régnait en monarque au Palais Grand Ducal, bâtiment massif de grès rose qui s'élevait sur les bords du Rhin. La relève de la Garde se déroulait avec un cérémonial qui voulait rappeler celui de Buckingham, et les passants s'arrêtaient pour contempler les piou pious bleu horizon qui les avaient vaincus. Je me plaisais à Mayence. Favorisé par le patois que j'avais appris en Alsace, je parlais couramment l'allemand, le Hochdeutsch. Cependant, je n'avais aucun ami avec qui converser dans cette langue: vainqueurs et vaincus ne se fréquentaient pas, Français et Allemands vivaient ensemble mais ne se mélangeaient pas. De part et d'autre, on ne remarquait aucun signe d'hostilité déclarée. Cependant, chez les Allemands, certains détails la laissaient supposer: la raideur affectée des schupos, des commerçants et des maîtres d'hôtel ou encore un incident qui me frappa, alors que je revenais du lycée avec un camarade. Alors qu'il s'amusait à marcher sur la murette qui bordait les parterres de l'esplanade des bords du Rhin, un garçon de notre âge lui cingla les mollets d'un coup de badine. Furieux, mon ami lui arracha
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la baguette des mains, la brisa et la jeta au loin. Le gamin esquissa un geste de vengeance réprimé par le vieil homme qui l'accompagnait - et qui l'entraîna sans un mot. L'éclair de haine, qui avait brillé dans les yeux du jeune Allemand, nous troubla. Nos appartements étaient vastes et situés dans les beaux quartiers. Les généraux, et ils étaient nombreux, habitaient des palais. Chez nous, la bonne allemande, qui couchait
avec

l'ordonnance, affichait une

sympathie sans

équivoque pour le national-socialisme naissant. Le dimanche, nous partions en excursion sur les vapeurs à roues à aubes de la compagnie de navigation fluviale, la Koln-Düsseldorf-Rhein-Dampfschiffart. Nous allions pique-niquer au pied de la Lorelei ou bien aux courses où le gérant du Cercle militaire avait ouvert un restaurant. Les Allemands y étaient admis et dépensaient beaucoup. Nous fréquentions aussi une brasserie célèbre du vieux Mayence où on nous tolérait, affectant de nous ignorer. La salle voûtée était soutenue par de lourds piliers de pierre, la bière circulait, servie dans d'immenses chopes de grès. Les musiciens de l'orchestre, habillés en Hussards de la Mort, bottes, culottes et tuniques noires à brandebourgs d'argent et coiffés de bonnets à poils surmontés d'une aigrette, jouaient des marches prussiennes reprises en chœur par les buveurs. Au Stadthalle, immense café entouré, l'été, de parterres fleuris, non loin du Palais Grand-Ducal, c'était un autre style. L'orchestre, en habit, enchaînait de sirupeux potspourris viennois et, sous les lambris baroques de la salle décorée de plantes vertes, on servait du thé, ou du café à la crème accompagné d'épaisses tranches de moka, et des glaces multicolores au goût de bonbon anglais.

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Au cours de ces sorties, mon père, discret, abandonnait l'uniforme et s'habillait en civil. Ce n'était pas le cas de tous les officiers français. Plongé dans cette existence dorée, le commandement français ignorait les manifestations nazies qui se multipliaient dans la Ruhr libérée de notre présence. L'hiver 1929 fut si froid que le Rhin gela. Des camions le franchissaient, roulant sur la glace épaisse. Au printemps, ce fut la fin de cette occupation d'opérette. Des généraux quittèrent leurs palais, emportant tapis persans, miroirs à trumeaux du XVIIIème siècle, Steinway et Bechstein à queue, auxquels, pour respecter les inventaires, ils substituaient des pianos droit d'occasion, des carpettes bon marché et des glaces ordinaires achetées chez Tietz, le Monoprix de la ville. Mes parents avaient honte pour eux, et voyais les Français se conduire comme les Allemands se conduiraient chez nous vingt ans plus tard. Mon père muté à Constantine, mes parents partirent alors que je restais au lycée Hoche, à Versailles, interne en troisième A, une classe aux opinions politiques contrastées. Comme la plupart, je penchais à gauche et marquais ma blouse et mes cahiers des trois flèches du Front populaire. J'avais un correspondant allemand. Je lui décrivais le pays où j'allais partir, l'été venu. Je rêvais de l'Afrique. Lui, de l'Afrika. La presse commençait d'évoquer l'éventualité d'un nouveau conflit et une propagande imbécile s'efforçait de persuader ses lecteurs que les Allemands étaient aux abois. Dans Marie-Claire, une photo montra deux tables, l'une française, croulant de victuailles, l'autre teutonne, sur laquelle étaient éparpillées d'infimes rations d'ersatz. 17

Nous n'allions faire qu'une bouchée d'un ennemi affamé. La tartine de confiture avait, de nouveau, un bel avenir devant elle. Ce bourrage de crâne, tellement stupide, me rappelait les Belles Images de mon enfance. J'ignorais tout ce que ces mensonges allaient nous coûter, mais j'étais consterné. Mes résultats scolaires furent bons et, aux vacances, je partis rejoindre mes parents. À Marseille, je fus ébloui par les couleurs, assailli par les odeurs des épices et des bois exotiques empilés sur les quais. Je déchiffrai sur les poupes des navires les noms des ports d'attache qui me faisaient rêver comme le Marius de Pagnol: Suez, Aden, Colombo, Macassar. Marseille, la Porte de l'Orient! J'embarquai sur l'El Djesaïr, au milieu des paquebots blancs des Messageries Maritimes et ceux, noirs et jaunes de la Pacifie and Orient Line, la P & 0, qui rentraient d'Asie. Mes parents m'attendaient à Philippeville, petit port provincial. Sur la photo prise par mon père, ma mère porte un léger manteau, un chapeau et des gants. Je me tiens à côté d'elle, en costume de flanelle et cravate. L'époque ne connaissait ni jeans ni baskets, l'élégance était une fatalité. Mon père était plus à l'aise dans son uniforme de toile. On gagnait Constantine par un petit tortillard qui gravissait à grand peine les contreforts de l'Atlas. Mes parents habitaient une aile de l'ancien palais du Bey, transformée en logements et bureaux. C'était là que mon père étudiait le tracé de la route transsaharienne qui rejoindrait l'Afrique noire. Mes parents se préparaient à partir pour Ouargla, répondant à une invitation du colonel Carbillet, commandant des Territoires du Sud. Pour rien au monde je n'aurais manqué ce voyage qui me ferait 18

découvrir les villes aux jardins ombragés de palmes où coulaient les ruisseaux limpides des Nourritures terrestres: Biskra, Touggourt, Ouargla, le désert. Après Touggourt, nous avons roulé dans une Peugeot décapotable, haute sur pattes, en suivant des pistes qui se perdaient à l'horizon, jusqu'à Ouargla. Les bureaux de la garnison et les appartements du colonel Carbillet se trouvaient dans ce qu'on appelait «le Palais », dont les murailles ocrées se dressaient au milieu des sables. On y accédait par un porche où se croisaient chameliers, touaregs habillés de bleu et spahis. Spahi lui-même, vêtu de la tunique rouge, du sarouel bleu ciel brodé d'argent qui tombait sur ses bottes molles de maroquin, coiffé du képi souple du même bleu ciel aux cinq galons d'argent, le colonel gouvernait un territoire grand comme trois fois la France. Lorsque je me le rappelle aujourd'hui, il m'apparaît auréolé d'un étrange prestige. Alors, je dévorais des yeux cet homme hors du commun, aimé et respecté de tous. Des Touaregs venaient des confins du désert, accomplissant des méharées de plusieurs jours, pour le consulter. Plus volontiers qu'à l'intérieur, il siégeait sous le porche ou dans les patios où il traitait les affaires courantes et rendait la justice. Chef militaire, juge, un peu médecin, philosophe surtout, il dissimulait un esprit acéré sous un air bonhomme et une silhouette massive. Mais il avait des ennemis dans les bureaux d'Alger et les ministères de Paris.

Quant à moi, subjugué, ce fut l'une des rares fois j'excepte mon père pour qui j'ai toujours éprouvé une profonde estime - où j'ai rencontré un chef et des soldats qui m'ont inspiré une admiration sans réserve. Chaque matin, à neuf heures précises, le capitaine Verthier montait soh pur-sang arabe, en culotte de piqué 19

blanc, tunique rouge, bottes de cuir fauve étincelant, coiffé du haut képi bleu ciel de concours hippique. Il galopait, solitaire, dans les dunes comme dans un conte des Mille et une nuits. En le regardant, j'étais SaISI de sentiments contradictoires: j'admirais le cavalier de légende; en même temps, je sentais l'inutilité de ces geste de défi devant la montée des périls qui effaceraient dans l'abjection ces manifestations d'une époque révolue. Dix ans plus tard, en mai 1945, dans la forêt de Leipzig, fugitif, j'ai croisé le colonel Verthier, échappé de Dora, le sinistre camp de travail forcé près de Dachau. Il portait une informe capote d'un bleu criard et des galoches de bois. Sous son crâne tondu, son visage raviné était parsemé de poils gris. Verthier ? Sur le moment, je ne l'ai pas reconnu, je n'ai pas fait le rapprochement entre le bagnard humilié, affamé et déchu qui se tenait devant moi, et l'image éblouissante du cavalier qui chevauchait dans les dunes de Ouargla. Le dîner réunit un petit groupe de lieutenants intimidés, au regard pâli par le soleil, au visage poncé par les sables, venus de Djanet et de Fort Polignac, des officiers de l'Etat-major et l'amiral de Laborde qui, en 1943, à Toulon, allait saborder la flotte. Il était arrivé la veille, avec sa femme, une Américaine je crois, à bord de son cabriolet Vivastella, le chauffeur, un marin en uniforme, relégué dans le spider. Au menu, du chameau et rien que du chameau: vol-auvent de cervelle et rôti dont la chair rappelait celle du sanglier. Notre hôte observait d'un œil amusé les réactions de ses invités. Plus tard, lorsqu'il suggéra à son adjoint d'organiser une excursion, je découvris un autre usage du chameau.

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Nous sommes partis à l'aube pour une méharée de trente-six heures au sud de Ouargla, en direction de Fort Flatters. On m'avait prêté un sarouel de coton noir et un boubou blanc. Mon béret basque me faisait regretter le képi bleu ciel, mais ayant noué un chèche kaki comme je l'avais vu faire, monté sur un méhari café au lait, à selle touareg de cuir carmin et vert acide, au pommeau en forme de croix d'Agadez, je m'imaginais faisant réellement partie d'une expédition. Je découvrais un monde insoupçonné. La nuit, nous avons bivouaqué. Le campement fut dressé au creux d'une dune. Adossés à nos selles, nous avons dormi enveloppés de nos djellabas qui se recouvraient, dans un crissement joyeux, d'une poussière de sable levée par la brise. Non loin, les chameaux entravés mâchaient et déglutissaient avec des bruits d'évier. Des gerboises, petits écureuils des sables, furetaient parmi les provisions à la recherche d'une croûte de pain, d'un reste de biscuit ou d'un fond de confiture dont elles étaient friandes. Cédant à mes prières, mes parents acceptèrent de me garder auprès d'eux et m'inscrivirent au lycée où j'avais des amis juifs et arabes. Je ne voyais pas de différence entre eux. Elle existait pourtant, un pogrom me l'apprit. Le quartier juif fut pillé et incendié. Devant les ruines fumantes de leurs boutiques, les marchands firent sécher des kilomètres de tissu sauvés du feu. L'air était rempli de l'odeur âcre des incendies éteints. TIy avait une seule fille dans notre groupe d'amis, Lila, une israélite. Plus âgée que moi, d'une beauté arrogante, superbe avec des cheveux noirs très longs, et des lèvres voluptueuses qui découvraient des dents petites, d'une régularité parfaite, quand elle souriait. Je suis tombé amoureux au premier regard. Jusqu'alors, je n'avais connu 21

que de petits flirts et les baisers furtifs qu'on échange en vacances ou dans les salles obscures. Lila était une femme et elle m'envoûtait, elle m'appartenait, et moi à elle. Nous nous retrouvions dans l'appartement d'un ami. Elle était musicienne et me chantait Les Chansons de Bilitis de Pierre Louys en s'accompagnant au piano. Je lui récitais des poèmes. Je lui ai parlé mariage. Elle a ri, en renversant la tête: - Je ne peux pas t'épouser, tu n'es pas juif! J'en ai souffert. Pour la retrouver, je tentais de couper court aux soirées familiales. Ce n'était pas toujours facile.

Puis, un jour, chez Lila, plus de musique. En haut de
l'escalier désert, sa mère était en larmes: sa fille cadette avait péri pendant l'émeute et la famille se préparait à quitter Constantine pour la France. J'étais atterré. Nous nous sommes retrouvés à Paris. Je venais d'entrer au Lycée Henri IV. Lila habitait rue de Vaugirard. Des fenêtres de l'appartement de mes grands-parents, chez qui je vivais, je guettais le télégraphiste qui apportait les «petits bleus », pneumatiques que Lila m'envoyait pour fixer nos rendez-vous lorsque ses parents étaient absents. Elle me recevait, nue, sous une blouse d'infirmière empruntée au cabinet de son frère médecin. Ou alors nous nous retrouvions à l'hôtel du Ponant, rue du Montparnasse. Tout mon argent de poche y passait, et lorsque je n'en avais pas assez pour payer l'addition au restaurant, Lila me glissait des billets sous la table. J'étais fou d'elle. J'avais beau sentir confusément que notre situation ne pourrait pas s'éterniser, j'étais incapable de me priver de tout ce que je découvrais avec un tel bonheur. Je maigrissais. Je risquais de me faire renvoyer d'un établissement prestigieux qui accumulait les succès aux concours. 22

Alertée, ma famille gronda. Je ne me cherchai pas d'excuses. On ne m'en accorda pas. C'était assez courant d'expédier les canards boiteux sous les drapeaux. Tout le monde, chez moi, estima qu'à l'armée je me remplumerais, je perdrais les cernes qui creusaient mes joues - et l'expérience me mettrait du plomb dans la cervelle. C'était la fin de tous mes espoirs. Un matin de l'hiver 1939, je débarquai à Strasbourg dans un régiment d'infanterie célèbre pour avoir été inutilement décimé en 1915 ou 1916. N'ayant pas suivi de préparation militaire - peu appréciée à Henri IV -, j'ai été affecté au peloton des élèves sous-officiers. La discipline et les exercices y étaient plus durs et les chefs plus sadiques que dans le reste de la troupe.

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Chapitre 2 Faits comme des rats Près des fortifications, la caserne, dont les bâtiments massifs de grès rouge et de briques jaunes, se dissimulaient derrière de hauts murs, ressemblait à une prison. Derrière un portail, surmonté d'un panneau de tôle peinte de l'emblème du régiment, une cigogne sur fond

tricolore, le poste de garde voisinait avec les latrines et les
locaux disciplinaires aux lucarnes grillagées. Une rangée d'arbres souffreteux perdaient leurs dernières feuilles qu'un soldat, vêtu d'un bourgeron et chaussé de sabots, balayait vers un tas de détritus. Le chef de poste m'a fait conduire vers le bâtiment où j'allais vivre. En entrant, j'ai été saisi par l'odeur tenace de pieds mal lavés, d'urine et de mauvais tabac. Dans la chambrée, au plancher récuré à la brosse en chiendent, les lits alignés étaient recouverts de couvertures brunes pliées au carré, les paquetages dressés géométriquement sur une tablette métallique; l'odeur de poussière et de ranci se précisait.

Le clairon a sonné « la soupe ». Le réfectoire, en demi
sous-sol, était chichement éclairé. Les hommes de corvée ont apporté un ragoût tiède et gras dans des bouthéons, grandes gamelles de fer battu, cabossées, qui, d'un jour à l'autre, conservaient de la graisse figée sur leurs parois. Pour dessert, une cuillerée de confiture servie sur nos assiettes retournées. Dans les quarts, une piquette râpeuse, coupée d'eau.

Le repas avalé, nous étions astreints à la corvée de vaisselle à tour de rôle. Cependant, moyennant pourboire, il était possible de se faire remplacer. J'étais toujours dans mes vêtements civils. Convoqué au bureau de la compagnie, devant des chefs narquois, j'ai dû faire une dictée et une rédaction sur le thème: «Vos impressions en arrivant au régiment ». C'était stupide, mais je n'ai pas pu m'empêcher de tout déballer en quinze lignes, d'un seul jet. Le chef de chambrée, un caporal-chef de carrière, promu depuis trois ou quatre ans, logeait à part, dans une alcôve. Il jouait les caids et m'a ordonné: - Toi, le bleu, tu feras mon lit tous les matins. J'ai refusé. Pour faire passer un refus qui le surprenait, je l'ai emmené à la cantine boire une chopine. Après avoir été immatriculé, j'ai reçu mon paquetage. J'ai abandonné mes chaussures basses et mon costume de tweed. En échange, le garde-mites m'a remis un paquet de nippes de drap rêche, épais, bleu horizon et du linge, chemise et caleçon long, taillés dans une toile grossière qui déchirait l'entrecuisse après cinq cents mètres de marche. Dans un énorme tas de godillots, j'ai choisi une paire à ma pointure. Ils avaient été mi11efois ressemelés et j'avais l'impression qu'on venait de les arracher des pieds d'un mort sur le champ de bataille. En rétribuant le fourrier, on pouvait en obtenir de neufs. Ils étaient pires, taillés dans un cuir brut, jaune clair, raides, pelucheux, la semelle mince piquée de clous ronds, glissants sur les carrelages des couloirs et les pavés des rues. Ainsi chaussés, les marches devenaient un supplice, et nous marchions! Dix, vingt, trente kilomètres! Nous sillonnions Strasbourg au pas cadencé. En chantant bien souvent et c'était une pitoyable cacophonie. - Chantez, nom de Dieu! gueulaient les serre-file. 26

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