Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,50 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Messe de l'ancien rite des Gaules

De
237 pages
A partir du IIe siècle de notre ère, des différenciations régionales apparaissaient dans la pratique liturgique eucharistique, communément appelée aujourd'hui "la Messe", les différents peuples du monde romain s'appropriant le message évangélique. Il se constitua en Europe occidentale une liturgie particulière, issue de la rencontre du christianisme et des cultures celtes et gauloises. Ces liturgies entièrement absorbées par le rite romain ont laissé des traces suffisantes pour les reconstituer aujourd'hui. C'est le sujet de cet ouvrage.
Voir plus Voir moins

Avant-propos

Avant d’entrer dans le vif de notre sujet il convient d’expliquer en quelques mots le titre même de cet ouvrage. Il s’agit, en étudiant l’histoire de la liturgie eucharistique de l’ancien rite des Gaules, depuis ses origines connues, des confins du IVème siècle, jusqu’à nos jours, de mettre en lumière un certain nombre de points d’importance majeure, pour mieux faire connaître, mieux comprendre et à l’occasion mieux défendre cette liturgie contre ses éventuels détracteurs. Un certain nombre de chrétiens, orthodoxes ou non-orthodoxes, ont en effet prétendu et prétendent encore, sans la connaître, que cette liturgie, que nous pratiquons régulièrement depuis plus de soixante-dix ans, est une création récente de l’évêque Jean (Eugraf) Kovalevsky, d’autres, à l’opposé, nous accuseraient volontiers de faire de l’archéologie liturgique. Nous essayerons donc de montrer que ces accusations ne sont pas fondées, ni l’une ni l’autre. Nous avons limité cette étude à la seule liturgie eucharistique pour des raisons de volume, car ce livre risquerait de prendre des proportions colossales et parce que dans l’état actuel de la restauration du rite des Gaules, la liturgie eucharistique est l’ensemble le plus travaillé, le plus complet, l’échantillon le plus significatif.

5

Si la durée de vie, dans sa première époque, de cette liturgie fut relativement brève, cinq siècles environ, sa destinée fut brillante et son souvenir ne s’est jamais perdu. Cependant son histoire va demeurer obscure pendant de longs siècles non parce que ses vestiges sont rares (nous verrons qu’au contraire ils foisonnent) ni parce que ses documents sont incomplets (et nous verrons également qu’il existe désormais une technique permettant de combler les lacunes) mais parce qu’elle est restée jusqu’au milieu du XXème siècle la proie des savants liturgistes professionnels, des historiens, érudits estimables mais un peu myopes. Ce rite, ces formules, ces débris de toutes natures ont bien été inventoriés, classés, comparés sans autre résultat que d’épaissir le mystère et multiplier les inconnues. Pendant que l’un jette la sonde et ramène des spécimens authentiques mais disparates, l’autre dresse des statistiques et en tire des conclusions imprévues mais déconcertantes, un troisième découvre des emprunts, dénonce des courants, démasque des influences et se dédit ou se contredit à quelques semaines ou quelques mois de distance ; chacun prend un air inspiré pour laisser entendre dans un langage sibyllin qu’il n’a pas tout dit, pour promettre qu’il parlera encore et assurer qu’il lui reste beaucoup à dire. A ceux-là les arbres cachent la forêt et la poussière qu’ils soulèvent empêche de voir la perspective. Hypnotisés par la recherche de l’infiniment petit ils en viennent à ne plus concevoir l’ensemble ou s’ils le perçoivent encore ils s’en laissent éblouir au point d’être aveuglés, en sorte que cette recherche qu’ils poursuivent avec ingéniosité et obstination ne les prépare qu’à disposer les matériaux d’un édifice qu’ils ne construiront pas. Cet édifice fut finalement construit grâce à la science, à l’obstination, à l’inspiration et à l’audace de Monseigneur Jean Eugraph Kovalevsky et de ses compagnons entre 1938 et 1950. C’est l’histoire de cette recherche des matériaux et leur description qui feront l’objet de la première partie du présent

6

ouvrage et la restauration de la liturgie eucharistique de l’ancien rite des Gaules sera abordée au cours d’une seconde partie, à partir des comparaisons avec les autres rites eucharistiques chrétiens, selon les méthodes – maintenant classiques – de la Liturgie comparée, telles que les a décrites Anton Baumstark1.

JEAN DE SAINT-DENIS (EUGRAPH KOVALEVSKY) 1905-1970

1

A. Baumstark (1872-1948).

Introduction
Au risque de faire grincer des dents et froncer des sourcils, nous avons insisté dans le titre de ce livre sur ce mot Messe. Il y a à cela plusieurs raisons : Ce mot a été, par une sorte de snobisme anti-romain, banni du vocabulaire des chrétiens orthodoxes francophones. Pourquoi ? Il désigne une fonction liturgique parfaitement définie : la liturgie eucharistique, par opposition aux autres offices. Il est donc extrêmement pratique d’emploi pour désigner cette fonction particulière. Ce mot, que des chrétiens orthodoxes qualifient de papiste, est d’origine gallicane, et ce sont nos propres ancêtres liturgiques qui l’ont inventé puis diffusé dans tout l’Occident chrétien. Son histoire mérite qu’on s’y attarde. Dès les temps primitifs de l’Eglise, on a désigné sous un nom spécial la réunion des chrétiens faisant le mémorial de la mort et de la résurrection du Sauveur. Dans les temps apostoliques, on faisait usage de l’expression klasis artou – fractio panis – fraction du pain, qui décrivait brièvement le rite caractéristique de la réunion et que nous lisons à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament : Et ils racontèrent ce qui s’était passé sur le chemin et comment ils L’avaient reconnu à la fraction du pain (Lc 24 : 35) … Ils

9

étaient assidus aux enseignements des apôtres et aux réunions communes, à la fraction du pain et aux prières (Ac 2 : 42) … Ils étaient assidus à la prière, et rompant le pain à la maison (Ac 2 : 46) … Alors que le premier jour de la semaine nous nous trouvions réunis pour la fraction du pain, Paul qui devait partir le lendemain s’entretenait avec les frères, il prolongea son discours jusqu’au milieu de la nuit (Ac 20 : 7). Saint Paul, lui, emploie préférentiellement l’expression kyriakon deipnon – cœna domini – le repas du seigneur, qui s’explique tout naturellement par allusion à l’origine même du rite. Lorsque vous vous réunissez, tout se passe comme s’il ne s’agissait pas de prendre le repas du Seigneur (1Co 11 : 20). L’apôtre emploie aussi le mot koinonia – communion qui évoque en grec une action faite en commun. Il sert tantôt à désigner les aumônes : La Macédoine et l’Achaïe ont décidé de faire une collecte (koinonia) pour les pauvres d’entre les saints de Jérusalem (Ro 15 :26). N’oubliez pas d’être généreux et de mettre en commun (lit : communiant à) vos ressources (He 13 : 16). Tantôt il s’applique d’une manière abstraite pour parler de l’union et de l’intimité religieuses. Toutefois, dès ses origines, ce mot est employé dans le Nouveau Testament où il sert à désigner notre participation commune au corps de Seigneur : Ils étaient assidus à l’enseignement des apôtres et aux réunions communes (lit : de communion) et à la fraction … (Ac 2 : 42). Puis par degrés il devient le terme technique qui sert à désigner non seulement la participation au sacrement, mais le sacrement lui-même. Parmi les autres termes employés à cette haute époque on doit relever en particulier le mot synaxis qui désigne ordinairement une réunion.

10

synaxis, avec le temps, s’appliquera à la réunion liturgique en général et à la réunion eucharistique en particulier (actuellement dans le rite byzantin ce terme désigne une catégorie particulière de fêtes : Synaxe de la Mère de Dieu…, qui sont les fêtes acolytes de la Nativité). On emploie aussi volontiers le mot prosphora – oblatio2. L’oblation devrait plutôt désigner la chose offerte que l’acte d’offrir ; finalement le nom de la partie a été appliqué au tout. Nous verrons plus loin que c’est une constante dans ce genre de vocabulaire. Parmi les auteurs latins les plus anciens, les termes ne manquent pas pour désigner la fonction eucharistique : Tertullien lui applique les noms de cœna domini, dominica solemnia la solennité du Seigneur, oblatio, dominica passio, sacrificium. Saint Cyprien de Carthage emploie toujours le mot sacrificium auquel il ajoute souvent une épithète : divina sacrificia – novum sacrificium – sacrificia dei. Entre tous ces noms, quelques-uns sont tombés en désuétude assez rapidement comme : fractio panis ; d’autres ne se sont jamais employés que dans le langage recherché comme : cœna domini (encore faut-il attendre le XVIème siècle pour le voir réapparaître vraiment avec Jean Calvin). Finalement il ne s’en trouve que trois d’un usage vraiment répandu et qu’on peut dire universel : eucharistie – liturgie – messe. Eucharistie signifie proprement : action de grâce. C’est le mot employé dès l’origine puisque les Evangiles synoptiques nous disent qu’au repas pascal le Christ rendit grâce. Dans la Didaché ce mot a déjà valeur de nom propre. Cette valeur lui est acquise dès les écrits de saint Ignace, de saint Justin, de saint Irénée, etc. Dès lors ce mot sert en grec et en
2

1ére Lettre de Saint Clément de Rome.

11

latin pour désigner le sacrement du Corps et du Sang du Seigneur et les cérémonies qui accompagnent sa confection. On lui donne quelquefois comme synonyme eulogia : choses bénites. Liturgia, liturgie, en grec classique signifie service public. Les LXX3 en font usage pour désigner le service public du Temple : Lorsqu’ils (les prêtres) entraient dans la tente du témoignage et s’approchaient de l’autel pour le service (leitourgein), ils se lavaient… (Ex 32 : 22 LXX – Ex 40 : 30 T.M.4). Avec la pourpre violette…, on fit des vêtements de cérémonie pour le service (leitourgikas) dans le sanctuaire (Ex 39 : 12 LXX – Ex 39 : 1 T.M.). Ils seront dans le deuil les prêtres, ministres (leitourgountes) de l’autel (Jl 1 : 9 LXX). Qu’entre le portique et l’autel pleurent les prêtres, ministres (leitourgountes) du Seigneur (Jl 2 : 1-9 LXX). C’est tout naturellement qu’il a d’abord servi à désigner tout le service à l’Eglise puis le service eucharistique en particulier. Dans le langage ecclésiastique en Occident ce mot sert plutôt à désigner l’ensemble des fonctions sacramentelles. En Orient il a exactement la valeur d’Eucharistie. Ainsi l’on dit : la liturgie de saint Jacques, de saint Basile… Enfin le mot messe, missa. Ce mot est dérivé de la racine latine mittere : envoyer, laisser aller, d’où le sens juridique classique de missa : congé ; senatu misso la séance du sénat ayant été levée…

3 LXX est l’abréviation courante pour Septante, version grecque alexandrine de l’Ancien Testament. 4 TM est l’abréviation courante pour Texte Massorétique, version hébraïque rabbinique de l’Ancien Testament.

12

Pendant assez longtemps le mot missa ne désigna rien d’autre que ce qu’il dit naturellement, c’est-à-dire renvoi, congé de l’assistance. Même quand le sens aura évolué il gardera encore cette acception : ainsi saint Avit évêque de Vienne (mort en 528) écrit : missa fieri pronunciatur : on congédia l’assistance. Le concile de Lérida en 524 dit que certains pécheurs publics peuvent rester à l’église usque ad missam catechumenorum —jusqu’au renvoi des catéchumènes. Dans la règle de saint Benoît (avant 543) le mot missa signifie clôture de l’office (c.17). De même qu’il y avait un renvoi des catéchumènes avant que ne commence l’office des fidèles, de même y avait-il à la suite de la communion un renvoi des fidèles : Ite missa est. Il y eut donc dès cette époque les expressions de messe des catéchumènes et messe des fidèles. Rester jusqu’à la missa des fidèles (Ite missa est, le renvoi des fidèles) c’est assister à tout l’office, C’est dans ce sens que l’emploie vers 390 l’abbesse Ethérie dans son Pèlerinage aux Lieux Saints. Les papes Innocent Ier et Léon le Grand font de même. Ce qu’il faut retenir avant d’aller plus loin c’est que missa n’est pas un nom essentiel du sacrifice eucharistique. C’est une locution dont l’emploi est presque accidentel. Toutefois nous allons voir en Gaule, entre le Vème et le VIème siècle, son emploi s’accroître considérablement et son sens devenir d’une précision technique déconcertante : Saint Jean Cassien dans les Institutions Cénobitiques (2*7) appelle missa tout office liturgique quel qu’il soit. De même la 2ème règle des Pères (32). Ces deux textes sont sensiblement contemporains (vers 428). La 2ème règle des Pères fut sans doute écrite à Lérins. La règle orientale (32,8) lui donne le même sens (vers 490). De même la règle de l’Abbé Macaire (vers 538).

13

Tous ces textes sont inspirés directement ou indirectement par Saint Jean Cassien. On pourrait presque affirmer qu’il est l’auteur de ce glissement sémantique du mot missa. Mais les choses ainsi seraient encore trop simples. Si nous ouvrons la célèbre Règle de saint Césaire pour les Vierges consacrées (Regula Virginum), nous lisons au paragraphe 66 : Après la douzième heure il y aura six missas, c’est-à-dire que l’on récitera de mémoire dix-huit lectures, ensuite dix-huit psaumes et trois antiennes… Après les trois nocturnes, trois missas doivent être lues au livre jusqu’à l’aube. Et ainsi de suite… dans presque toute la règle. Nous trouvons le même sens dans la Règle d’Aurélien d’Arles pour les moines. Missa a donc pris ici un sens extrêmement précis : c’est un petit office qui se compose de trois lectures séparées par deux collectes (prières) et suivies d’une antienne. Nous pourrions multiplier les citations tant dans les règles de saint Césaire et de saint Aurélien que dans les Règles monastiques d’Italie du Nord qui leur sont contemporaines, ainsi que dans les canons des conciles, en particulier ceux des conciles d’Orléans en 511 et de Tours en 513. Résumons donc : Ces citations montrent une évolution dans l’emploi du mot missa, évolution particulière à la Gaule et à l’Italie du Nord, évolution dont on peut dater le début dans les années 420 – 425. Un siècle plus tard, au temps de l’épiscopat d’Aurélien d’Arles, le mot missa est accepté dans toute la Gaule pour désigner une fonction liturgique et en particulier la fonction eucharistique. A partir de là son emploi devient quasiment universel en Occident et par l’intermédiaire des sacramentaires il est adopté partout. La Messe entre dans le vocabulaire courant. A moins de dénier à tous les évêques, abbés, moines et clercs mérovingiens tout sens grammatical, et de les placer tous dans la catégorie des barbares illettrés, on est en droit de se demander quelles furent les raisons de ce glissement sémantique

14

et du choix délibéré d’un mot dont le sens premier est apparemment si éloigné de celui pour lequel on l’emploie. II y a là plus que le simple emprunt du nom de la partie pour désigner le tout. L’idée de renvoi n’est plus évoquée, même de loin ! Il faut donc chercher ailleurs… et pour commencer revenir au sens de la racine latine de missa, le verbe mittere : renvoyer, laisser aller, congédier. En grec ce verbe se traduit par apostello. Il signifie bien comme en latin : laisser aller, congédier, mais il est surtout employé pour signifier envoyer (une ambassade, un messager…) et l’Evangile s’en sert dans son composé apostolos, apôtre — celui qui est envoyé. Ce sens existe aussi pour le verbe latin mittere, Tout le monde connaît le missus dominici de Charlemagne, l’envoyé du maître, et en français les mots dérivés mission, missive. On est en droit de penser que c’est dans ce sens que les vénérables clercs gallo-romains, à commencer par saint Jean Cassien, ont entendu ce mot. La missa, c’est la mission principale des chrétiens. Prier, faire entendre la parole de Dieu et célébrer par l’action de grâce le mémorial de la mort et de la résurrection du Christ, voilà notre mission. L’évêque Jean (Eugraph Kovalevsky) semble avoir compris et sous-entendu ce même raisonnement : lorsqu’il a voulu traduire le mot grec exapostilarion (terme désignant un petit tropaire que l’on chante aux matines du dimanche) il a tout simplement pris le mot latin : missa. Ce petit tropaire explique la mission particulière de la fête ou du temps liturgique en quelques mots d’une grande densité théologique. Une confirmation de cette hypothèse nous est donnée par le fait suivant : tandis que la liturgie romaine emploie ite missa est (allez, c’est le congé !) comme formule de renvoi, où le mot missa apparaît dans son sens primitif, les livres gallicans et mozarabes emploient constamment la formule : procedamus in pace ou une autre équivalente : solemnia completa sunt in

15

nomine domini nostri jesu christi votum nostrum sit acceptum cum pace. r./: deo gratias.5 Et la formule ite missa est n’apparaît jamais. Il semble donc bien qu’à Rome on en soit resté au sens de missa = renvoi, tandis que le sens du mot a évolué dans les pays du rite gallican. Le mot Messe ne serait donc pas une invention romaine mais gauloise ! Nous osons espérer par cette explication maladroite avoir rendu justice à notre messe et dans tous les cas avoir au moins mis un terme à l’ignorance à son sujet. Peut-être l’ostracisme dont ce mot fut l’objet chez nous cessera-t-il un jour ? L’évêque Jean Kovalevsky a publié le texte de cette liturgie sous le titre La sainte Messe selon l’ancien rite des Gaules6. Avec une telle référence, pourquoi, par la suite, l’avoir banni ?

5

Procédons en paix ; les solennité sont terminées, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, que nos vœux soient acceptés en paix.
6

Ed. St-Irénée, Paris, 1956.

Première partie : les documents

1

Quelques aspects de la situation géographique, politique et ethnique de l’Europe occidentale aux IVème, Vème et VIème siècles
Tout événement historique s’inscrit dans un tissu de contingences raciales, politiques, culturelles, sociales, économiques et idéologiques, qui lui permettent de se manifester et lui communiquent une résonance particulière. Ceci est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de décrire la formation d’un rite liturgique qui est en quelque sorte le résumé d’une idéologie et d’une mentalité. C’est pourquoi il nous a semblé important en commençant cette étude de rappeler quelques faits, de donner quelques idées des événements et des comportements de la société pendant les deux siècles qui vont voir se former, du moins se fixer dans sa forme définitive, le rite que nous décrivons et qui est utilisé aujourd’hui. Cet usage liturgique s’est formé en plusieurs étapes qu’il est difficile de circonscrire exactement mais qui suivent, bien entendu, les étapes de la formation de la liturgie chrétienne universelle. Au sortir du IIIème siècle la différentiation des rites occidentaux et orientaux est à peine esquissée. A la fin du IVème

17

siècle les grandes lignes, les caractères propres de chaque rite commencent à apparaître et pour ce qui nous concerne c’est aux Vème et VIème siècles, sans doute, que le rite des Gaules prendra la physionomie que nous lui connaissons aujourd’hui, à quelques détails près. Ce qu’il est convenu de longue date d’appeler le rite gallican, n’en déplaise à notre fierté nationale, fut un usage liturgique répandu dans presque toute l’Europe occidentale, son aire géographique déborde très largement les frontières de la France actuelle, et même de la Gaule au sens large. A tout prendre, d’ailleurs, ce terme de Gaules (avec s) est d’une terminologie ancienne certes, mais de sens peu précis. Au Ier siècle avant J.C., César distingue au moins deux pays portant ce nom : la Gaule Transalpine dite Gaule chevelue et la Gaule Cisalpine (par rapport à Rome). En ce temps-là l’Italie ne commençait qu’au sud d’une ligne allant du fleuve Rubicon sur l’Adriatique (Rimini) à la rivière Macra (actuellement MagrasLa Spezia) sur la Méditerranée. Cette région de la Gaule Cisalpine conquise par Rome en l’an 191 av. J.C., n’est organisée en province que par Sylla en 81 av. J.C., colonisation et organisation exactement contemporaines de celles des provinces transalpines autour de Nice, Marseille et Narbonne. En 285, sous le règne de Dioclétien, l’Empire subit un nouveau découpage administratif en quatre préfectures et quinze diocèses7. Cette redistribution des frontières est d’autant plus importante pour nous que l’Eglise va calquer son administration sur ce découpage. Chaque diocèse était subdivisé en Provinces et chaque Province en Cités. Le nom de la cité recouvre à la fois la circonscription et le chef-lieu de celle-ci, par exemple la civitas Turonensis : la cité de Tours, désigne la ville de Tours et toute la
Diocèse : à l’origine = subdivision administrative romaine dirigée par un vicaire impérial. A ne pas confondre avec l’acception moderne de juridiction ecclésiastique.
7

18

région administrative qui dépend d’elle. Il y aura en Gaule 113 cités, à chacune d’entre elles est préposé un évêque, l’évêque de la métropole provinciale prend le titre d’évêque métropolitain (et plus tard d’archevêque). Le chef-lieu du diocèse civil (Arles, Trêves), où siège le Préfet du Prétoire des Gaules ou son vicaire, est également la ville de l’évêque métropolitain le plus important, en quelque sorte le primat. Ainsi on comprendra facilement que les limites administratives recouvrent les limites des usages liturgiques. Au moment où nous commençons notre histoire des usages gallicans, la situation en Occident est la suivante : 1- Le diocèse d’Afrique a son rite propre qui disparaîtra bientôt après les invasions vandales et arabes. 2- Le diocèse d’Italie suburbicaire a le rite romain (sauf la Calabre et la Sicile qui sont d’un rite différent – oriental – étant majoritairement de langue grecque). 3- Le reste de l’Occident emploie un rite que l’on peut nommer Usage Gallican à défaut d’autre nom. Ce n’est guère un rite dans le sens où on l’entend aujourd’hui, mais plutôt une manière liturgique admettant une grande quantité de variantes, l’ensemble présentant toutefois des points de rapprochement importants et indéniablement inspirés par une source commune.

Quelles sont les limites de ces régions ?
Au Nord : Les Provinces de Belgique et de Germanie dont les frontières suivent le cours du Rhin de l’embouchure jusqu’au lac de Constance et dont les villes principales sont Trêves et Reims. Au Centre : Les deux Rhéties (1ère et 2de) : leurs limites suivent le cours supérieur du Danube jusqu’à Ratisbonne (Regina Castra : all. Regensburg) et Passau.

19

L’Italie Annonaire recouvre le Milanais, la Vénétie, le Frioul, l’Emilie et le Piémont actuels (Métropole Milan).

A l’Est :
La Province de Norique dont la métropole est Vienne et qui comprend le Tyrol et la basse Autriche actuels. La Province de Pannonie 1ère dont la métropole est Sabaria. La Province de Pannonie 2de avec les villes de Sirmium (aujourd’hui Sofia) et Singidunum (deux noms à consonance indéniablement celto-gauloise) recouvre la Bulgarie et la Serbie actuelles. Une partie de la Dacie (région occidentale de l’actuelle Roumanie) et de la Dalmatie (Croatie actuelle) dont la métropole est Spalatum (Split) puis Saloniae (Solin). A l’Ouest : Le Diocèse d’Espagne avec ses cinq Provinces : Taraconaise, Carthagénoise, Lusitanie, Galice et Bétique. Le Diocèse de Septimanie avec les Provinces de Narbonnaise 1ère et 2de, de Viennoise, d’Aquitaine 1ère et 2de (Bordeaux et Bourges) et de Novempopulanie (c’est-à-dire la Gascogne actuelle, métropole Eauze). Le Diocèse des Gaules, Trêves est sa métropole. Il comprend, outre la Belgique et la Germanie déjà citées, les trois Provinces de Lyonnaise et la Province de Séquanie. Ce partage administratif durera plus longtemps que l’Empire, car les divers peuples envahisseurs qui vont se succéder sur ces territoires entre 235 (sous le règne d’AlexandreSévère) et 480 (prise de Rome par Odoacre en 476) respecteront ce découpage, et les nouveaux royaumes utiliseront plus ou moins les frontières ainsi tracées et devenues en quelque sorte traditionnelles. Les nouveaux arrivants, tous d’origine germanique, c’est-àdire du Nord et du Nord-Est de l’Europe ne joueront qu’un rôle minime dans la formation des rites liturgiques car leur influence

20

religieuse sera nulle dans presque toutes les régions : ils sont ariens ou païens. Toutefois ils apporteront un sang nouveau, une esthétique nouvelle. Cet art celtique, qui restait souterrainement vivant dans ces régions inégalement romanisées, va renaître, une fois libéré de la tutelle impériale, sous l’influence des rois barbares. Ce goût des symboles extrêmement élaborés et schématisés, qui caractérise l’art celte, puis l’art barbare (Wisigothique, Franc ou Saxon), va influencer sans aucun doute la création liturgique, non seulement dans l’architecture et l’ornementation, mais également dans l’esthétique des textes, la poésie, le lyrisme, un certain goût pour les analogies très recherchées et pittoresques. D’autre part une vague nostalgie de l’époque impériale va faire pencher ces nouveaux riches que sont les Gallo-francs vers un certain conservatisme (Clovis, recevant les insignes du consulat que lui envoya l’empereur Anastase, parada ainsi une journée entière dans la ville de Tours pour montrer ses beaux ornements). Ce conservatisme se remarquera surtout dans l’usage des textes scripturaires, dans leur traduction extrêmement ancienne (Vetus Latina) et la résistance aux traductions nouvelles – l’usage de la Vulgate de saint Jérôme ne fut généralisé que très tardivement au VIIIème siècle. Plus tard cette même nostalgie sera sans doute en partie à l’origine de la facilité avec laquelle certains usages de l’empire d’orient furent adoptés en Gaule.

Bref aperçu des grandes invasions et des transformations politiques qui s’en suivirent
Les grandes invasions forment en quelque sorte le fond du paysage historique et social de la période qui nous intéresse, c’est dire l’intérêt que leur étude présente pour nous. Le premier acte de ce drame se produisit le 31 décembre 406 aux abords de la ville de Mayence. Cette nuit-là, la trombe ethnique, comme l’appellera Ferdinand Lot, traverse le Rhin :

21

Vandales, Alains, Suéves et d’autres tribus ont trouvé le point faible de l’Empire et vont déferler sur la Gaule. Cette trouée rhénane cependant ne fut qu’un épisode parmi d’autres, et sans doute pas le plus déterminant. Il y avait longtemps que le monde romain avait affaire à ces masses considérables de peuples dont la pression parfois avait fissuré les frontières. Le terme de barbare (du grec B£rbaroj) désignait à l’origine celui qui ne parle pas grec. A ce titre les Romains euxmêmes étaient des barbares, mais comme la raison du plus fort est toujours la meilleure, le mot finit par désigner celui qui n’était pas de l’Empire, avec une résonance de mépris, mépris de la civilisation de la Cité et de l’Etat envers la civilisation de la tribu. En l’an 102 av J.C., Marius Caïus avait arrêté les Teutons dans les plaines d’Aix-en-Provence puis les Cimbres à Verceil près de Milan (101). C’est pour barrer la route à Arioviste, un Suéve (= Souabe), que César entra en Gaule en 57 av. J.C. Au cours du IIIème siècle la situation devient grave : soit que l’Empire s’affaiblissait, soit que les Germains s’organisaient, la pression devint si forte qu’en 258 la frontière s’ouvrit et livra passage aux Francs et aux Alamans qui ravagèrent la Gaule et l’Italie. Les premiers s’installèrent sur les Bouches du Rhin, les autres au Nord de la Forêt Noire. Il serait faux de croire que cela bouleversait l’ordre et la tranquillité de l’Empire. Ces barbares mettaient beaucoup d’empressement à venir s’enrôler sous les bannières de l’Empereur. Selon le mot de Fustel de Coulange, ils ne voyaient pas dans l’Empire un ennemi, mais une carrière. Pendant les trois premiers siècles de notre ère, l’Empire recruta des soldats par unités complètes parmi les peuples germains. Quand, en 394, Théodose battit son rival Arbogast à Aquilée, il avait dans son armée des Goths, des Alains, des Ibères du Caucase (Géorgiens actuels), des Huns même et parmi ses généraux le Vandale Stilicon, futur défenseur de l’Empire, et Alaric le Goth, qui devait piller Rome en 410. Arbogast de son

22

côté avait des Francs et des Alamans ! Les Romains étaient sans doute spectateurs ! Vers l’an 400, la carte des tribus germaniques se trace un peu comme suit. Le long du Rhin, de la Mer du Nord au Main (Francfort) : la fédération des Francs. A leur Nord, du bassin de la Weser à l’Elbe : les Saxons, et plus au Nord encore : Angles, Jutes et Skires. Entre l’Elbe et le Main : les Lombards. Au Sud du Main, entre le Rhin et la Forêt Noire : les Burgondes. Du Main au Danube : les Alamans. En arrière, du côté de la Bohème actuelle : les Marcomans, les Hérules et les Rugiens. Derrière eux, la fédération gothique : Ostrogoths et Wisigoths. Plus à l’Est encore, dans la plaine russe : Gépides, Ouades et Slaves. Sur la Mer Noire : les Alains. Tous ces peuples sont de race aryenne et de langue indoeuropéenne. Plus loin derrière eux s’étalent les tribus Ouro-Altaïques dont la poussée va être à l’origine du drame et dont les plus célèbres sont les Huns (Hiong-Nou). Voici très brièvement le scénario des événements. 31 décembre 406 – Alains, Suéves, Vandales et Burgondes traversent le Rhin à Mayence et déferlent à travers la Gaule jusqu’en Espagne puis en Afrique du Nord où ils s’installent en 430. Les Burgondes s’installent entre la Saône et le lac de Neuchâtel (Sabaudia = Savoie actuelle). 24 août 410 – Prise de Rome par Alaric, roi des Wisigoths. En 416 les Wisigoths se fixent dans le Sud de la Gaule.

23