Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan

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L'auteur retrouve les traces de ces passagers éthiopiens et érythréens en transit en Egypte et au Soudan, de 1967 à nos jours, en questionnant l"espace, et plus particulièrement les territoires urbains construits par ces migrants. Paradoxalement leur passage, au départ furtif, peut se prolonger dans la durée. Cet enracinement dans la précarité façonne le rapport des migrants aux temps historiques. L'auteur explore la notion "de perte d'histoire" et tente une exégèse originale des conséquences d'un long exil sur les phénomènes de dispersion de la mémoire.
Publié le : lundi 1 novembre 2004
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EAN13 : 9782296377387
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Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan
Passagers d'un monde à l'autre

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Mustapha CHELBI, L'Islam en procès, 2004. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Sid-Ahmed SOUIAH , Les frontières au Moyen-Orient, 2004. Raymond LE COZ, Les médecins nestoriens au Moyen Age, 2004. Jean-Jacques LUTHI, Egypte et Egyptiens au temps des vice-rois, 18{)}-}'(ffiJ,'LW.J. Pierre DARLE, Saddam Hussein, maître des mots, 2003. Bruno GUIGUE, Proche-Orient: la guerre des mots, 2003. Habib ISHOW, Structures sociales et politiques de l'Irak contemporain,2003. Véronique RUGGIRELLO, Khiam, prison de la honte, 2003. Mathieu BOUCHARD, L'exode palestinien, 2003. Carole H. DAGHER, Le défi du Liban d'après-guerre, 2002. J.-M. LARÈS, T.E. Lawrence avant l'Arabie (1888-1914), 2002. Bruno GUIGUE, Aux origines du conflit israélo-arabe, 2002. Mohamed Anouar MOGHlRA, L'isthme de Suez, 2002. Sepideh FARKHONDEH, Médias, pouvoir et société civile en Iran, 2002. M. KHOUBROUY-PAK, Une République éphémère au Kurdistan, 2002. Pascal QUERE, Les illusions perdues en Palestine, 2002. M.C LUTRAND et B. Y AZDEKHASTI, Au-delà du voile, Femmes musulmanes en Iran, 2002. Elisabeth V AUTHIER, Le roman syrien de 1967 à nos jours, 2002. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001. Jamal AL-SHALABI, Mohamed Heikal entre Ie socialisme de Nasser et l'Yntifah de Sadate (1952-1981), 2001. Amir NIKPEY, Politique et religion en Iran contemporain, 2001. Claude BRZOZOWSKI, Du foyer national juif à l'État d'Israël, 2001. Annie CHABRY, Laurent CHABRY, Identités et stratégies politiques dans le monde arabo-musulman, 2001. Annabelle BOUTET, L'Egypte et le Nil, 2001.

Khalid HAJJI, Lawrence d'Arabie, 2001.

Fabienne Le Houérou

Migrants forcés éthiopiens et érythréens en Egypte et au Soudan
Passagers d'un monde à l'autre

L'Harmattan

L'Harmattan

Hongrie

5-7,rue

de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Kilnyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u.I4-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti IS 10124 Torino ITALIE

« L'exil n'est pas une chose matérielle, c'est une chose morale. Tous les coins de la terre se valent. » Victor Hugo, Actes et paroles I, p. 398.

Ce travail est dédié à tous les passagers en transit qui ID'ont accueillie, guidée, aidée, soutenue, à travers les rues de Khartoum et du Caire; à toutes ces petites vendeuses de thé des villes soudanaises, héroïnes de la survie.

@L'HARMATTAN,

2004

ISBN; 2-7475-7307-9 EAN : 9782747573078

Mes remerciements les plus chaleureux vont à : Ghislaine Alleaume, directrice du Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej, Le Caire) au moment où débuta ce chantier de recherche, pour ses encouragements, ses observations, son successeur Bernard Botiveau, Robert Baron, les personnels du laboratoire pour leur aide précieuse dans le travail de documentation; plus particulièrement, la bibliothèque du Cedej: Hadia Achmawi, Mervat Aziz, Aicha Chellali, Maha El Tabat, Magda El Haqq, Mohammed Hadari, Mustafa Khayati, Saloua Louhichi, mais aussi Alifa Sebeh, Safa Maher, Ola Zaher, l'Office pour les réfugiés (Commission Organization for Refugees - COR) de Khartoum, en particulier son directeur, Bushra El Ala Min pour l'intérêt constant et bienveillant à l'égard de mes recherches, l'Université de Khartoum, le Directeur du Development Studies and Research Center (DSRC), Ie Pr Mustapha Zakaria, l'Ambassade de France, services culturels, Monique Babescoute et Anne-Claire Boulanger, Roger et Véronique Martin pour leur hospitalité, Bureau du Haut Commissariat pour les réfugiés au Caire, Vincent Cochetel, Anna Liria Franck, Karim Atassi, Mahmoud Rached, directeur du Département des droits de l'homme de la Ligue des Etats arabes, l'université américaine du Caire, Pr Barbara Harrell-Bond, directrice du programme des « Forced Migrations and Refugees Studies », pour son assistance, ses conseils et son aide inestimable au cours de l'enquête, Fanny Colonna pour ses lumineuses observations sur l'Egypte, pays qu'elle m'a fait connaître et aimer, Laurence Cavelier, pour sa relecture pertinente du manuscrit et sa finesse d'observation, et pour la préparation du prêt-à-clicher. Ils vont aussi à tous les gens rencontrés au Soudan et en Egypte pour leur chaleureux accueil. A Mulu, Hussein, Amaha, Abraham, Dabra, Ghidey, Gabianèche, et tant d'autres que j'ai croisés sur mon chemin avec bonheur au cours de mes va-et-vient entre Khartoum et Le Caire.

Sommaire

Introduction: . Chapitre I : Sources, méthodologie, terrains Chapitre II : Le départ du milieu et le milieu du départ Chapitre III : Migrants et réfugiés abyssins au Caire Chapitre IV : Les réfugiés urbains à Khartoum Chapitre V : Exil et perte d'histoire Chapitre VI : Les camps de réfugiés dans la région de Kassala-Gédaref et la mémoire Conclusion : Bibliographie : Annexes

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Introduction

En passant dans les quartiers espagnols de la ville de Naples, un 15 août 2002, nous avons découvert une affiche placardée sur un mur. Elle invitait les citoyens à débattre des flux migratoires et, plus particulièrement, d'un tournant historique qui a fait de l'Italie du XlXe siècle, grande exportatrice de migrants, un des pays d'immigration depuis la fin du XXe siècle.
« L'immigration croît de manière exponentielle depuis des années, aucune loi ne pourra arrêter le désir d'une vie meilleure, on ne peut pas refuser le choix du lieu ni dE la manière de vivre à celui qui n'a pas choisi où naître. ii

L'affiche assez désespérée, tant dans le ton que dans l'expression graphique fortement contrastée, invitait les Napolitains au dialogue, à parler de leurs craintes concernant cette immigration qui faisait tardivement son apparition dans le Mezzogiorno. Très nihiliste dans sa présentation - jouant de la classique opposition noirlblanc-, ce manifeste semblait réellement exprimer la peur tout occidentale des immigrants, la frayeur très européenne des « envahisseurs ». Depuis le sommet de Madrid en 1993, les Européens se sont armés d'un appareil juridique innovant, impliquant la collaboration consulaire des pays membres de la Communauté européenne. L'espace Shengen a pu être interprété par des chercheursI comme une politique de prévention des flux migratoires, une sorte de « police à distance », afin qu'ils n'envahissent pas la vieille Europe. La construction de ce couloir européen de protection virtuelle contre l'immigration clandestine (grâce aux consulats) nous semble néanmoins plus « douce» - elle tente de dissuader le migrant potentiel en amont - que le refoulement dans les aéroports ou dans les aérogares, plus brutal. Décourager celui qui s'apprête à bouger demeure moins violent que de l'arrêter à la frontière, valises et enfants à la main.
I Se rapporter aux travaux de Didier Bigo et Elspeth Guild, «La mise à l'écart des étrangers: la logique du visa Shengen », Cultures et conflits, n° 49-50, septembre 2003. 9

Dans le fond, la frontière intervient bien avant son franchissement physique par le circulanf. L'affiche napolitaine traduisait le désespoir de la société hôte de ne pas être en mesure de recevoir ces vagues de migrants sans se sentir menacée d'éclatement. Et qui peut soutenir que l'arrivée de flux continuels dans une société ne comporte pas de risques? Les capacités de réception sont limitées et la sensation d'envahissement provoque des bouffées de peur qui se traduisent politiquement par des comportements xénophobes. Cela existe chez nous, mais cela existe aussi dans les pays d'origine des migrants, en Afrique ou au Moyen-Orient. Les sociétés accueillent les réfugiés avec le même mélange de crainte - la hantise de devenir minoritaire - et de désespoir - celui de ne pas être capable de secourir ou de donner asile au passager en transit. Le manifeste napolitain exprimait donc parfaitement cette position ambivalente entre effroi et culpabilité. Les sociétés occidentales comme les sociétés orientales (en Egypte et au Soudan) sont désemparées face à ce problème mondial que posent les migrations, qu'elles soient forcées ou non. Une mappemonde résume tous ces mouvements, au moyen de flèches indiquant les parcours des populations qui convergent vers les grands pays d'immigration occidentaux et les pays du Golfe. Les pauvres migrent vers les pays riches. Ces mouvements tendent à ne plus être aussi linéaires qu'avant et ne se limitent plus à des trajets sud-nord. Atteindre les pays riches est devenu une entreprise si ardue que les populations les plus démunies sont contraintes de migrer par étapes. Ces migrations sud-sud sont vécues comme des facteurs de déstabilisation par des sociétés pauvres qui deviennent néanmoins des «hôtesses forcées ». Les migrants ne sont pas les seuls à être les victimes des forces qui les jettent hors de chez eux. La société qui les reçoit subit la même pression. Est-elle encore capable de mettre en œuvre la traditionnelle hospitalité? Quelle que soit sa réaction, aucune loi ne parvient à endiguer les départs. Nous l'avons vu en France, ce n'est pas la fermeture du hangar de Sangatte (Le Monde du 12 novembre 2002) qui a découragé les candidats à l'émigration! Dans une cartographie comparative de ces transits obligés dans des espaces contraints, il semble bien que l'horreur du lieu de transit ne freine jamais les mouvements de population, le choix d'immigrer, de
2

Ibid. 10

partir vers d'autres terres et des cieux plus cléments. La loi a pour conséquences de rendre la circulation des populations de plus en plus périlleuse, de contraindre les passagers à payer des sommes exorbitantes à des passeurs de frontières de moins en moins scrupuleux, mais elle n'arrête pas le mouvement. Nous apprenons quotidiennement que des candidats à l'asile politique se sont noyés, en mer, alors que leur voyage avait été négocié à raison de plusieurs centaines de dollars, voire des milliers. Aussi l'architecture de tout un arsenal de lois sur l'immigration ne fait-elle que rendre l'aventure plus risquée. Les candidats à l'exil se retrouvent encore davantage « nus de droit» (Victor Hugo). A la merci de tous les vents et de tous les chantages, le passager risque sa vie en s'en remettant à ces nouveaux flibustiers des temps modernes. C'est cette nudité du droit qui est ici à l'étude, cette absolue vulnérabilité des demandeurs d'asile, ces passants qui ne sont pas ordinaires mais « migrants forcés », qui ne partent pas par goût du voyage mais parce qu'ils sont chassés de chez eux, des hommes et des femmes qui fuient des situations incendiaires dans leur pays d'origine (guerres et famines), des Africains de l'Est pour qui le Soudan est une première porte avant d'atteindre l'Egypte puis les grands pays d'immigration traditionnels. Pour la plupart, ils fuient donc la disette et la guerre, ou le renversement de régime excluant tout un groupe social du pays. Le Soudan est le pays frontalier le plus accessible, on peut y aller facilement à partir de l'Ethiopie et de l'Erythrée. Depuis les années 60 (date du début de la guerre d'indépendance opposant l'Ethiopie à l'Erythrée), les Erythréens

arrivent par vagues au Soudan, à pied. avec leurs troupeaux - chaque
crise politique ou catastrophe naturelle ayant fait du Soudan un espace refuge des nomades musulmans des basses terres. Coincés dans des camps dans le nord-est du pays pendant parfois plus de trente ans d'exil (pour les premiers migrants), ils ont réinventé leur culture et leur histoire. Cet ouvrage évoque toutes les réinventions d'hommes et de femmes en situation d'exil; réécriture de leur histoire et métamorphoses de leurs coutumes. L'ambition est ici de mener des études comparatives dans deux pays musulmans (Soudan et Egypte) et de confronter deux environnements, l'un urbain, l'autre rural, tant il a été observé dans ces pays, comme dans d'autres situations migratoires, que les lieux transforment ceux qui y habitent. 11

Quelle que soit la nature du passage (passage éclair ou passage « garage»), celui-ci transforme le passager qui, tout en demeurant luimême, n'en est pas moins devenu un autre. Ce conflit inhérent à l'exil peut se conjuguer dans différentes sortes de déracinements. Les exils des poètes traitant cette étrangeté à soi ont rendu célèbres les mots d' Arthur Rimbaud « Je est un autre! », phrase que des milliers de réfugiés et de trans-migrants pourraient reprendre à leur compte lors de ces différents passages d'un monde à un autre exigeant, de leur part, bien des ajustements. La problématique de départ était d'interpréter historiquement cette transformation. Nous avions considéré, dans un premier travail universitaire, que les soldats de Mussolini en Abyssinie -les «ensablés », anciens appelés du contingent contraints de faire la guerre pour le Duce - étaient des « migrants forcés». Ces hommes involontairement jetés sur les terres brfilées d'Abyssinie étaient restés dans les colonies après l'échec du fascisme3. Les phénomènes d'amnésie historique et ceux de l'oubli consécutif à l'exil avaient déjà à l'époque éveillé notre curiosité. L'histoire de cette micro-société d'anciens colons était celle d'un oubli volontaire et d'une coupure avec l'histoire nationale, avec le devenir italien, avec la fluidité du temps qui passe. Ils avaient délibérément arrêté cet écoulement «naturel» du temps et s'étaient présentés comme des hommes refusant les changements post-fascistes de l'Italie du temps présent, comme des êtres a-historiques, alors que paradoxalement ils étaient le pur produit du premier fascisme italien populiste, celui qui a donné ses bras au projet colonial mussolinien. Ces « ensablés» avaient refusé de rentrer en Italie après la perte des colonies en niant l'Histoire, car elle avait pris une orientation - un sens - qui ne leur convenait plus. L'avènement de la démocratie libérale en Italie ne les intéressait plus et ils ont décidé de se couper de l'histoire de leur pays. Cela ne signifiait pas pour autant la perte de leur italianité ou de leur identité de Méditerranéens - cet oubli d'histoire n'impliquant pas un égarement de la mémoire. En rupture avec le devenir politique de leur pays, la coupure effectuée est une coupure de sens - I'histoire étant essentiellement assimilée à l'histoire politique, elle-même histoire de
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Fabienne Le Houérou, L'épopée des soldats de Mussolini en Abyssinie, Paris, L'Harmattan, 1994. 12

l'Etat, du pouvoir et des rivalités pour sa conquête. Et si nous nous sommes débarrassés4 de cette vision étriquée de l'histoire en Occident, il n'en est pas de même dans les pays « insuffisamment développés» qui ont encore peu d'intérêt pour l'histoire telle que la raconte l'école des Annales, celle qui insiste sur l'espace, les territoires, les mentalités. Ce dernier chantier de recherche sur les réfugiés abyssins en Egypte et au Soudan a confirmé cet intérêt pour les phénomènes de déliquescence du lien historique avec le pays d'origine. Un départ forcé coupe le réfugié de manière violente avec son pays et parfois son passé. Son statut dépend d'une reconnaissance juridique internationale et sa patrie, comme le disait un Ethiopien du Soudan, devient l'Onu.
« Mon pays désormais, c'est l'Onu! »

La métaphore du fil (Histoire) qui se déroule comme un lien entre le sujet (son histoire personnelle) et son pays illustrera cette rupture. Le ruban coupé, le sujet se retrouve dans une histoire personnelle qui n'est plus en relation avec l'histoire de son pays. Pour mesurer ce sens de l'histoire, nous avons adopté une méthodologie qui sera exposée dans les prochaines pages. Il semblait essentiel. là encore, de démontrer que la particularité des réfugiés, au Soudan comme en Egypte - considérant que les réfugiés appartiennent à une catégorie évidente d'exclus partiels -, était justement d'être privés d'histoire, l'histoire demeurant, encore et toujours, le récit de vainqueurs. Les réfugiés sont, par définition, interdits d'histoire. Or, c'est toujours en tant que catégorie juridique qu'ils sont étudiés, ils ne sont jamais historisés. Sujets d'études sociologiques, ils sont très marginalement replacés dans leurs histoires se résumant pour la plupart du temps à l'étude chronologique des flux migratoires. Les travaux traitent souvent de questions démographiques (combien sontils ?), économiques (les pays qui accueillent de nombreux migrants et réfugiés deviennent-ils plus pauvres?) ou encore d'analyses

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René Rémond, Pour une histoire politique, Paris, Le Seuil, 1988, 399 p. L'auteur estime que le marxisme et le fi'eudisme ont ruiné le prestige de l'histoire politique en amenant de nouveaux objets: «L'histoire politique traditionnelle, en isolant arbitrairement les protagonistes des foules, travestissait la réalité et trompait le lecteur. » 13

nutritionnelles et cliniques - tant le champ subit «l'imprégnation» des ONG qui ont structuré le discours sur les réfugiés et les déplacés en termes d'urgences humanitaires et d'action sur le développement. Gilbert Beaugé5 notait quant à lui 1'« effet colloque », impulsé par les agences internationales ayant contribué à appauvrir le lexique conceptuel sur le thème des migrations. Or les problèmes d'historicité ne sont pas des «luxes mineurs », lorsqu'il est établi que des millions de réfugiés (le HCR déclare en assister 21 millions dans le monde) sont soumis à des processus de «perte d'histoire ». Ce phénomène observé dans les communautés en exil ne s'apparente pas à cette lecture hégélienne de l'histoire. Il s'appuie sur une étude des représentations en situation d'exil, pour analyser une notion floue que nous appellerons «privation d'histoire ». Les questions liées à cette perte seront étudiées au chapitre V (exil et perte d'histoire). Cet effacement de l'histoire n'est certes pas le propre des réfugiés, car il demeure inhérent à différentes formes d'exil: les situations migratoires sont comparables, et nous évoquions plus haut les « ensablés» italiens. La comparaison est heuristique dans le sens où elle permet de mieux cerner ce qu'il y a d'universel dans les migrations forcées, et de se représenter les problèmes de manière moins émiettée, cet émiettement étant l'une des caractéristiques des études sur les migrations (forcées ou pas), généralement trop micro-centrées sur de tout petits objets. Ajoutons que les études marseillaises sur les Comoriens ont également enrichi la palette des situations migratoires comparées, et qu'à plusieurs reprises nous céderons à la tentation d'établir des analogies. Les Arabes désignaient les gens du haut plateau éthiopien et érythréen, les «high landers », par le terme Habasha6. Si cette étude porte sur les Habasha, c'est parce qu'ils représentent le groupe le plus important de «migrants forcés» au Soudan. Les motifs de leur présence dans ce pays sont malheureusement trop connus: cette partie du monde est perpétuellement en guerre et connaît des disettes chroniques. Se réfugier au Soudan est devenu une vieille habitude
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6

Gilbert Beaugé et Friedmann Buttner, Les Migrations dans le monde arabe, Paris, Editions du CNRS, 1991,327 p., p. 19. D'après les interprétations de certains linguistes, le terme habash viendrait du sud-yéménite et signifierait« mélange de peuples ». 14

pour ses voisins. Mais l'évidence quantitative n'est pas le seul élément d'explication. Pierre Bourdieu avait démontré au cours de ses séminaires à l'Institut tout l'intérêt pour un chercheur de questionner une périphérie lorsqu'il était en quête d'informations sur un centre. Ces théories ont largement inspiré l'enquête: questionner les marges (réfugiés aux confins du pays) afin de comprendre le cœur du pouvoir éthiopien. En d'autres termes, il semblait particulièrement fécond pour une historienne contemporanéiste d'aller questionner les exclus de la nation afin de comprendre les rivalités politiques de la région. Les témoignages des réfugiés peuvent-ils contribuer à accroître nos connaissances sur le monde contemporain de la corne de l'Afrique et nous aider à comprendre pourquoi cette région est la plus grande productrice de réfugiés dans le monde? Les migrants sont devenus des réfugiés après les années 50, suite à l'adoption de la Convention de Genève par la communauté internationale. Ces catégorisations juridiques modernes sont-elles les seules responsables de la croissance observée? Les migrants n'étaient jamais identifiés comme réfugiés avant la Seconde Guerre mondiale. L'emballement des flux migratoires en cette fm de XXe et début de XXIe siècle est-il réel ou est-il seulement une illusion produite par notre fonctionnement en matière de droit international? L'histoire des Ethiopiens présente par ailleurs des caractéristiques très originales en Afrique. L'Ethiopie et l'Erythrée, comme les spécialistes de la Corne s'accordent à le rappeler7, forment un «monde à part », formule pertinente que l'on doit à Gontran de Juniac. Il est «à part », en raison de son histoire et de sa culture originale: celle d'un Etat chrétien qui s'est construit dans la résistance aux pressions constantes de ses voisins musulmans. Les Ethiopiens sont héritiers de ce qu'il est convenu d'appeler une vieille civilisation. Les Habasha possèdent une écriture, dont nous détenons des témoignages grâce aux travaux des archéologues et des épigraphistes, depuis les temps aksumites (le royaume d'Aksum), et grâce aux stèles du roi Ezana qui se convertit au christianisme vers 330 après J.-C.
7 Marc Fontrier, La chute de lajunte militaire éthiopienne (1987-1991), Paris, L'Harmattan, 1999,545 p. 15

Cette écriture ancienne a fasciné de nombreuses générations d'archéologues, de linguistes et d'épigraphistes8, d'historiens de France et d'ailleurs qui ont concentré leurs travaux sur le nord de l'Ethiopie - tant dans la formation de nos disciplines il est admis que l'histoire et l'écriture sont inséparables. Ces travaux sont beaucoup moins importants, voire absents, pour les basses terres et les grands groupes comme les Oromo9. Les Amhara (du Choa, au centre du pays) se sont surtout imposés, au XIue siècle, avec la restauration de la dynastie salomonide (en 1270, avec le souverain Yekuno AmlaklO), élaborant progressivement une certaine vision de l'histoire des hauts plateaux : celle d'une longue rivalité politique entre deux grands groupes chrétiens dominants qui se succèdent à la tête de l'empire, les Tigréens et les Amhara. Les deux populations ont donné des empereurs qui ont contribué au mythe de la Grande Ethiopie. Les chroniques royales, La gloire des rois, furent à la base de l'historiographie. Ici comme ailleurs, l'histoire est la justification du Prince'l, une mise en scène du passé effectuée par le groupe ethnique dominant. Mais les origines grecques de notre manière occidentale de faire l'histoire nous rappellent que c'est Thucydide qui « en prenant l'intrigue d'une guerre comme échantillon pour étudier les mécanismes de la politique, a donné involontairement l'impression que l'histoire était le récit des événements arrivés à une nation ».12 L'histoire éthiopienne a été rédigée par des chroniqueurs royaux. Une écriture ancienne et la christianisation des populations à l'aube même de l'ère chrétienne sont des éléments qui expliquent, en
partie, ses analogies avec l'histoire (médiévale) européenne

-

l'une

d'elles étant le caractère éminemment linéaire de l'histoire. Contrairement aux représentations Nuer du passé (cycliques) ou
8 Voir les travaux de Christian Robin. 9 Gascon A., La grande Ethiopie, une utopie africaine. Ethiopie ou Oromie, l'intégration des hautes terres du Sud, Paris, CNRS Editions, 1995. 10 Il installe sa capitale au Choa (centre) et le géz. langue ancienne, cède la

place aux langues modernes comme l'amharique.
11

Michel de Certeau, L'écriture de l 'histoire, Paris, Gallimard, 1975,
357 p., p. 14.

12

Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, essai d'épistémologie, Paris, Le Seuil, 1971,385 p., p. 103. 16

d'autres populations rurales très liées aux rythmes saisonniers, les Ethiopiens ont un sens rectiligne de l'histoire. Par Ethiopiens, nous entendons ici des nordistes tigréens et amhara qui ont une vision du temps directement inspirée par leur religion copte. Jacques Le Goff, en évoquant le Moyen-Age, parlait de « christianisation de la mémoire et de la mnémotechnie, répartition de la mémoire collective entre une mémoire liturgique tournant en rond et une mémoire laïque à faible pénétration chronologique, développement de la mémoire des morts saints» 13 . Le temps se présente comme une ligne droite allant des origines (Adam et Eve) jusqu'au jugement dernier. Cette manière de concevoir le temps est totalement différente chez les Dassanetch, les Saho, les Maria ou les Bani Amer, chez qui l'on trouve des myriades de temporalités distinctes. Aussi pourrions-nous dire avec Maurice Halbwachsl4 que la mémoire s'emacine dans le groupe et qu'elle est une affaire collective. Il n'y a pas de temps universel, de temps un et unique, mais des temps sociaux. Cette vérité anthropologique tend à s'estomper avec l'usage mondial d'une temporalité unique et d'un calendrier homogène. La tyrannie de notre calendrier grégorien (qui s'est largement imposé dans le monde) a altéré les «particularismes régionaux» et les lenteurs des temps du sud ou des temps ruraux, qui calculaient les heures en regardant le ciel. Cette occidentalisation des temps par le vecteur de l'horloge standard est une forme d'homogénéisation. Lévi-Strauss remarquait, à ce propos, que dans les assemblées internationales, les pays « insuffisamment développés» ne remettaient jamais en cause leur occidentalisation, mais se plaignaient en revanche de ne pas en posséder les outilsl5. Il en déduisait qu'on ne pouvait pas défendre les originalités des cultures contre leur gré. L'uniformisation des temps est une des données incontournables de la modernité et la discipline de l'heure standard s'est imposée même dans tes monts Nuba. Cette manière homogène de découper le temps par un
13 Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, Paris, Gallimard, 1986, 409 p., p. 131. 14 Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, 295 p.
15

Claude Lévi-Strauss,

Mauss, n° 13, lor semestre 1999, p. 20.

17

calendrier est directement issue des patterns religieux. En Chine, le caractère cyclique des représentations du temps est d'inspiration bouddhiste et le déterminisme du karma façonne cette représentation de la durée. Les fêtes religieuses sont des étalons qui marquent les temporalités. Les calendriers se construisent à partir des mouvements célestes. Celui des musulmans utilise l'ère de l'hégire qui commence le 16 juillet 622, date du départ de Muhammad pour Médine. On vous donnera rendez-vous après ou avant l"Id al-kabîr, avant ou après ramadan; plus que des fêtes, ces moments deviennent des mesures du temps et permettent de se repérer tant le calendrier standard est vidé de sens pour les gens à un micro-niveau local\6. Dans une étude consacrée à l'islam et aux femmes, Fatima Memissi17 défendait la thèse selon laquelle la notion de bid'a (innovation) était interprétée comme un acte déviant des traditions et les Arabes, en général, étaient tournés vers le passé en raison des problèmes que posaient pour leurs identités les sociétés occidentales complètement focalisées par le futur. Citant Serge Moscovici, elle insistait sur l'idée que la civilisation occidentale était une « civilisation du temps ». Tout est temporalisé chez les Occidentaux. Cette temporalisation de l'espace est vécue comme une agression par des peuples qui ont la coutume de « prendre leur temps» et qui, face à cette forme de violence symbolique, se tournent vers leurs ancêtres ,se penchent sur leur passé, pour y trouver des réponses et une remise en ordre. Si notre choix s'est porté sur les Amhara et les Tigréens des hauts plateaux, c'est que leur calendrier copte (bien que différent du nôtre) est rythmé par les mêmes événements et surtout que les semaines sont pensées en fonction du dimanche Gour de la messe). Le dimanche était donc une vraie mesure temporelle. Au Soudan, les gens donnaient des rendez-vous avant ou après la messe du dimanche. Ils calculaient le temps qui s'écoule en termes de dimanches passés.

16

Les mois sont réglés sur les phases de la lune, chaque mois commence lorsqu'on a observé le premier croissant de lune, appelé hilâl. 17Fatima Mernissi, Women and Islam, United Kingdom, Oxford, 1991. Livre publié chez Albin Michel en 1987. 18

Chapitre Sources,

I terrains

méthodologie,

La recherche-action est surtout de tradition américaine et nous vient de la psychologie sociale (K. Lewin, 1890-1947)18. Elle est rarement invoquée comme praxis et exige une participation du chercheur qui n'est pas sans poser des problèmes épistémologiques: un engagement trop profond permet-il d'avoir un regard serein et suffisamment distancié pour décrire son objet de manière raisonnable? Nous avons collaboré dès notre arrivée en Egypte avec une anthropologue du droit, Barbara Harrell-Bond, créatrice à l'université d'Oxford, en 1989, des études sur les migrations forcées et les réfugiés. Elle venait d'être nommée à l'université américaine du Caire et avait mis en place un programme pluridisciplinaire. Cette approche exigeait d'incorporer dans les études la psychologie, le droit, les sciences politiques, les relations internationales et des spécialistes de l'environnement. Séduite par ce dialogue entre différentes disciplines pour comprendre des phénomènes complexes et totaux, nous avons été rattachée à un programme d'aide juridique en faveur des réfugiés. L'idée selon laquelle « il est inconsistant d'entreprendre des études sur les réfugiés sans rien faire pour eux)} avait été érigée en dogme par B. Harrell-Bond, directrice du département des Forced Migrations and Refugees Studies (FMRS). Elisabeth Colson19 souligne d'ailleurs la prégnance inévitable de l'action pour ce type d'études. Depuis sa création à l'université d'Oxford, le programme s'appuie sur une conception très active de la recherche, tant l'objet a été pensé au sein d'une réalité environnante déterminante dans sa construction. Les « refugees studies» partent du principe que les études ne peuvent se limiter à une approche purement académique. Le

18

L'un des fondateurs du Research Center for Groups Dynamics qui part du principe que le chercheur doit s'impliquer davantage dans son objet d'étude. Cf. Touraine, La voix et le regard, Paris, Le Seuil, 1978. 19 Elisabeth Colson, Forced Migrations and the Anthropological Response, juillet 2002, p. 26. 19

département est donc intimement lié au monde du travail, en constante interaction avec des travailleurs humanitaires et spécialistes de l'aide, et fournit par ailleurs des expertises dans le domaine des migrations forcées.
« La recherche universitaire, si importante soit-elle, demeure hors de propos si on la cantonne sur l'étagère d'une salle de classe. »

Ce programme ambitieux est donc non seulement novateur dans les universités anglo-saxonnes comme objet d'études stricto sensu, mais aussi comme manière de relier les recherches en sciences humaines à la réalité sociale, impliquant de manière remarquable l'objet de recherche lui-même -les migrants forcés qui deviennent de fait objets et acteurs. L'esprit « innovant» de cette approche incluant le regard du réfugié sur lui-même avait été ardemment défendu par Karadawi. Nous lui devons de nombreuses idées originales, en particulier celle d'ériger le point de vue du réfugié comme ancrage théorique fondateur. Le département des FMRS, en mettant en place parallèlement à un cycle d'études une aide juridique bénévole pour les réfugiés au Caire, s'inspirait donc de ces différentes réflexions sur l'interconnexion (interconnectedness) entre l'université et la réalité sociale, en impliquant une participation accrue du réfugié lui-même, approche qui se réclame en outre de la théorie de Mauss sur le don et le contre-don20. La tentative d'inclure le point de vue des réfugiés dans le champ disciplinaire pour penser les solutions est une approche féconde en anthropologie, mais aussi pour d'autres sciences humaines comme l'histoire. Elle représente également une constante dans nos propres explorations méthodologiques: ne pas imposer une vue du dehors, un regard de surplomb ou une supérieure clairvoyance, mais ouvrir des espaces de discussion et de connivence avec ceux dont on parle, afin de ne pas toujours être dans la position de s'exprimer au nom d'un groupe mais avec celui-ci, tentative qui demeure un effort et non une méthode aboutie et qui s'inscrit dans une approche défendue par Pierre Bourdieu, celle de donner la parole aux acteurs eux-mêmes (La misère du Monde, 1993) qui ont l'autorité de se définir. C'est ainsi
20Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, Quadrige/Presses universitaires de France, Paris, 1997,482 p. 20

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