Migrants soudanais/maliens et conscience ivoirienne

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Cet ouvrage analyse les migrations du Soudan-Mali vers la Côte d'Ivoire de 1903, début de la "pacification" de la Côte d'Ivoire, à 1980, fin de la période de prospérité économique amorcée à l'indépendance en 1960. L'auteur examine les politiques migratoires (coloniales, nationales) et la diversification des flux migratoires (soldats, marchands, anciens captifs, travailleurs) entre les deux pays. Ces flux s'inscrivent dans le prolongement des migrations anciennes reliant la vallée du fleuve Niger à la Côte d'Ivoire.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296206106
Nombre de pages : 345
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Migrants soudanais/maliens . .. . et conSCience ivoirienne

Les étrangers en Côte dlvoire (1903-1980)

Etudes Africaines Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa

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Daouda

GARY-TOUNKARA

Migrants soudanais / maliens . .. . et consclence lvolrlenne
Les étrangers en Côte d'Ivoire (1903-1980)

Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch

L'Harmattan

L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

@

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06347-1 EAN: 9782296063471

Remerciements
Ce travail a bénéficié du soutien de nombreuses personnes. Tout d'abord, je tiens à remercier Catherine Coquery-Vidrovitch pour son encadrement, ses conseils pertinents, ses critiques constructives tout au long de ce travail, son soutien sans faille, ses encouragements et sa patience. Je remercie ensuite Pierre Boilley, Issiaka Mandé, Élikia M'Bokolo, Claire Laudereau, Blandine Stefanson, Jean Sebastian Lecocq, Gregory Mann, Benoît Beucher, Cheickhna Mohamed Wagué et mon amie MarieChristine Deteigne, pour leurs lectures critiques et leurs suggestions; Juliette Mangin qui a effectuée un excellent travail de cartographie; Gwénolé Livinec de www.panitafilms.com. Aïssatou Kaba du ministère de l'Intérieur malien, Abdoulaye Traoré des Archives nationales du Mali, Danzié Traoré des archives du haut-commissariat de Sikasso, Théodore Kangan-Boni des archives de la commune de Bouaké qui m'ont gentiment accueilli; les services de La Documentation française, Françoise Dethine, Jérôme, Sébastien, de la bibliothèque, Jacky Guindet, du service photographique; Isabelle Nicaise et Sylviane Cheminot du laboratoire SEDET pour leur disponibilité et leurs conseils. Je remercie également Aboubacar Koné de Bamako, Boubacar Sangaré de Bougouni, Bassékou Diarra d'Abidjan pour leur mise en relation avec les migrants maliens restés en Côte d'Ivoire ou repartis au Mali; les habitants des villages de Digan, Farako, de N'Tenkoni, de Karagouan (région de Sikasso) pour leur hospitalité et le temps qu'ils ont bien voulu m'accorder pour évoquer leurs parcours migratoires. Mes pensées vont aussi à certains amis d'enfance à Bamako qui ont sans doute influencé ce travail par leurs interrogations. Combien de fois ne les aije pas entendus me poser des questions pour le moins surprenantes et auxquelles j'étais d'ailleurs incapable de répondre, car je n'avais gardé aucun souvenir de ma petite enfance à Paris: « Comment est la vie en France? Existe-t-il des déchets dans les rues? Les Toubabou [Blancs en langue bambara] possèdent-ils des chiens? » J'ai donc baigné dans la culture de l'émigration et de son imaginaire, d'où mon intérêt pour le fait migratoire. Je tiens enfin à remercier Marie-Christine, mes parents, frères et sœurs, en particulier ma sœur Diouma et ma tante Aida Camara à Bamako, qui n'ont cessé de m'encourager. Que les personnes qui ne sont pas citées veuillent m'en excuser; je leur reste reconnaissant.

Préface
Daouda Gary-Tounkara propose une étude précise et fouillée qui vient compléter heureusement plusieurs études antérieures sur des sujets voisins: les migrations des pays du sahel vers les zones dites « utiles» du sud côtier. On connaissait déjà l 'histoire des migrations des gens du Niger ou celle de Haute-Volta / Burkina Faso vers la Côte d'Ivoire, par deux thèses originales malheureusement non publiées (Painter [1985] et Mandé [1997]). On connaissait aussi, sur le Soudan (Mali), l'importance des migrations Soninké vers le Sénégal par le grand livre de Manchuelle (2004 [éd. franç.]) aujourd'hui décédé. Mais on ne savait rien encore des migrations maliennes vers la Côte d'Ivoire, et rien non plus sur le rôle que ces migrants ont joué dans l'évolution économique et politique de ce pays, dans le jeu subtil, par exemple, dont le Président Houphouet-Boigny s'en est servi à des fins complexes de politique intérieure. Or les « Soudanais/Maliens », comme les appelle l'auteur, arrivés pour la plupart de la région de Sikasso, furent très nombreux en Côte d'Ivoire. Ce fut la deuxième communauté étrangère dans le pays, et de loin la première dans la deuxième ville du pays, Bouaké. Ce travail vient donc combler heureusement une lacune dont personne ne soupçonnait l'importance. La migration des « Soudanais» vers le sud a une longue histoire, et l'un des grands mérites de ce livre est de la reprendre en longue durée, des origines de la colonisation aux temps contemporains d'après l'indépendance. Le pari passionnant et réussi de l'ouvrage est de tenir constamment en regard les deux pans de la chaîne: d'une part le départ et la nature des migrants, et d'autre part leur rôle déterminant dans la construction de 1'« ivoirité », faite de la prise de conscience d'une « identité» nationale construite en grande partie sur 1'« altérité» à la fois par l'utilisation et le rejet de ses immigrés. On peut mesurer I 'histoire si variée de ces migrants, dans une alternance étonnante d'attirance et de reflux vis-à-vis des Ivoiriens, du début à la fin du processus. Les premiers immigrés furent en effet les soldats dits « Bambara» recrutés par l'armée coloniale, qui leur attribuait au début du u siècle les qualités de redoutables guerriers pour participer à la conquête de la zone forestière. Ils furent ensuite requis, pendant la première guerre mondiale, pour assurer une bonne partie de la production stratégique exigée dans la zone forestière,. plus tard, au moment de la grande dépression des années 1930, la réduction du travail entraîna au contraire leur repli forcé. À partir de la seconde guerre mondiale le parti du PDCI-RDA, sous la gouverne d'Houphouët-Boigny, va utiliser la présence des étrangers pour réduire les oppositions internes, tout en excitant les uns contre les autres les groupes de migrants originaires des différents territoires voisins, parfois

expulsés comme cefut le cas pour les Dahoméens. L'expansion des migrants va connaître un point culminant avec les années dites du « miracle ivoirien» du café et du cacao (1960-1977). Mais, en même temps, leur statut ne cesse de se dégrader: considérés comme des fuyards par le Mali socialiste de Modibo Keita, ils sont jalousés et méprisés en qualité de « dioulas » par les Ivoiriens, qui les craignent autant qu'ils ont besoin d'eux. Ainsi passe-t-on du début à la fin du siècle des « bambaras» aux « dioulas », termes génériques aussi inexacts l'un que l'autre, sans signification autre que de souligner leur qualité permanente d'« étrangers ». Cette étude est précieuse parce qu'elle est sûre: les archives consultées sont quasi-exhaustives, collectées en de nombreux endroits parfois improbables, aussi bien en Afrique qu'en France. Le dépouillement de la bibliographie et de la presse est de tout premier ordre,' le travail indispensable d'enquêtes orales et d'histoires de vie est approfondi, malgré la difficulté, compte tenu des problèmes actuels, de mettre en confiance et de faire parler aussi bien Ivoiriens que Maliens de Côte d'Ivoire. C'est un travail important, qui pose les bonnes questions et, dans une large mesure, sait leur apporter les bonnes réponses. Il constitue un instrument désormais indispensable de l 'histoire des migrations africaines. Catherine Coquery- Vidrovitch Professeure émérite Université Diderot-Paris 7

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Pour moi, un étranger, c'est celui qui arrive maintenant et qui demande I 'hospitalité; c'est ça un étranger parce que je pense que partout où l'on est, on est autochtone, partout où l'on est, c'est la terre des hommes, c'est la terre des hommes. El Hadj Bassirou Diallo, Malien, né en 1936 à Kayes, employé de banque à la retraite, président de l'amicale des Maliens de Bouaké, Bouaké, 27 février 1998.

Le migrant de Sikasso ne sait pas qu'il y a une frontière. Quand il dépasse le nord de la Côte d'Ivoire, il dit: « Je vais en Côte d'Ivoire! »
Bokary Samassékou, haut-commissaire de Sikasso, Sikasso, 29 août 2001.

Lorsque la nation n'est plus cet exutoire, elle cède la place à la religion, l'ethnie, la tribu ou la race. L'Autre n'a plus d'alibi politique et devient l'absolument différent. Badie et Sadoun, 1996: 18.

Introduction
Cette étude porte sur les migrations du Soudan-Mali vers la Côte d'Ivoire et sur les perceptions de ces migrations dans la construction d'une conscience ivoirienne entre 1903 et 1980. Cette conscience peut être définie comme le processus par lequel les originaires de Côte d'Ivoire, territoire créé en 1893 par la France, s'identifient à ce territoire en partie ou en totalité. Elle se forge en interaction avec l'action des pouvoirs colonial et national en zone forestière - qui constitue les deux tiers du territoire. Ces pouvoirs tendent en effet à réprimer certains groupes autochtones et à leur imposer une identité dépréciée au regard de celle des migrants. « L'identité est avant tout un ensemble de traits culturels qui différencient une collectivité (nation, peuple, ethnie...) des autres, un code de communication (la langue avant tout) et de comportements observables ou implicites, qui cimentent des solidarités durables» (Nebil, 1990 : 169). Avant la conquête de la Côte d'Ivoire forestière (1903-1915) et les manipulations du nom par les administrateurs coloniaux, l'ethnie désigne l'ensemble des lignages se réclamant d'un ancêtre commun - mythique ou réel - ainsi que des groupes de personnes unies par une activité professionnelle (les marchands par exemple) :
Les ethnies signifiaient à l'origine - dès la seconde moitié du XVIII'siècle les païens: définition que l'on trouve encore comme sens premier dans le Littré. Mais c'est vers cette époque, c'est-à-dire vers la fin du XIX'siècle, que le mot fut réinventé par les ethnologues allemands; on quittait, pour désigner les non-civilisés, le domaine strictement religieux; mais à travers les thèses pseudo-scientifiques de type racial alors en vogue, une confusion évidente s'établit entre les sens racial, linguistique et psycho-social. C'est presque un siècle plus tard, au moment de la décolonisation, que le concept fut repensé et le mot redécouvert: les coloniaux ayant usé et abusé du mot tribu pour décrire les peuples autochtones, celui-ci avait fini par prendre une connotation péjorative. Anthropologues et historiens proposèrent donc pour l'Afrique noire de le remplacer par ethnie, concept régénéré puisqu'il était désormais lié à l'idée que ces peuples précoloniaux avaient eu comme les autres une histoire aussi digne d'intérêt que celle de l'Occident. En fait, ce choix ajouta à la confusion. Car ce que les sciences sociales appellent ethnie fait référence, en réalité, au sentiment ethnique, ce qui n'est pas la même chose (Coquery-Vidrovitch, 1995 : 127-128).

L'ethnie, en dépit des confusions entre les sens racial, linguistique et psychosocial, désigne moins un peuple que le sentiment d'appartenance à ce peuple, d'où le recours à la notion de sentiment ethnique (ou ethnicité) en sciences sociales. Depuis l'indépendance en 1960, la construction nationale ivoirienne interroge sur les rapports entre ethnicité et citoyenneté. Le peuple

ivoirien résulte en effet de la rencontre et du métissage sur le sol de l'actuelle Côte d'Ivoire de cinq aires culturelles de l'Afrique de l'Ouest du XI' au XVIII' iècle: Akan venus de l'actuel Ghana, Krou du Liberia, Mandés Nord de la Guinée et du Mali, Mandé-Sud du Mali, Voltaïques du Burkina Faso (ancienne Haute-Volta) et du Mali (Kipré, 2005 : 13, 26, 42). Ces migrations anciennes ont donné naissance à de nouvelles ethnies. Par exemple, l'ethnie koulango s'est constituée au milieu du XVI' siècle, à l'initiative de Bunkani, un métis né d'un prince dagomba et d'une mère lorhon. Elle regroupait les groupes lorhon déjà installés dans la région de Bondoukou et dagomba venus de l'actuel Ghana: « Le conquérant Bunkani, né d'une mère lorhon et d'un père dagomba selon les récits de création de Bouna, donne aux habitants de son royaume le nom de "Koulango" ("ceux qui n'ont pas peur de la mort" en lorhon) » (ibid. : 31). De même, « le terme "akan" désigne, de manière grossière, des populations de langue apparentée au twi, ayant adopté généralement le système lignager de type matrilinéaire et un système calendaire spécifique (ibid. : 62). Enfin, selon l'historien Jean-Noël Loucou, « contrairement au mythe des "soixante tribus" qui a la vie dure, la Côte d'Ivoire comporte quatre grands ensembles ethnolinguistiques: les Akan (Abron, Agni, Baoulé), les Krou (Bakwé, Bété, Dida, Godié, Krou, Neyo, Wê), les Mandé, divisés en Mandé-Nord (Malinké-Di oui a, Bambara) et en Mandé-Sud (Gagou, Gouro, Mona, Ngen, Ouan, Toura, Yacouba), et les Voltaïques ou Gour (Sénoufo, Koulango, Lobi) » (Loucou, 1992 : 10, note 1). De nombreux travaux d'anthropologues et d'historiens ont montré que les ethnies ont été fabriquées par les administrateurs à des fins politiques (Amselle, 1985 ; Chrétien et Prunier, 1989) :
Les termes de « tribu» et de « tribalisme» sont vivement critiqués pour les visions stéréotypées et péjoratives des Africains qu'ils charrient, et de nombreux anthropologues proposent de les rejeter au profit des termes d'ethnie et d'ethnicité appliqués indifféremment à toutes les sociétés (Poutignat et Streiff-Feinart, 1995 : 32).

Contrairement à l'identité, l'altérité renvoie à la diversité, à la différence. Dans la construction du sentiment d'appartenance, un groupe social ou un groupe d'individus joue des ressemblances et des différences (physiques, culturelles, sociales...) par rapport à un autre groupe: il se définit à la fois contre et avec l'autre. En effet, la relation entre le soi et l'autre permet au groupe ou à l'individu de se reconnaître dans l'autre et de s'en singulariser. L'altérité constitue une notion relative de la différence dans les constructions identitaires individuelles et collectives. La psychosociologue Denise Jodelet distingue deux niveaux d'altérité en fonction de la proximité culturelle et historique de l'autre: « D'une part, "l'altérité du dehors" qui concerne les 12

pays, peuples et groupes situés dans un espace et/ou un temps distants et dont le caractère "lointain" voire "exotique", est établi en regard des critères propres à une culture donnée correspondant à une particularité nationale ou communautaire ou à une étape du développement social et technoscientifique. D'autre part, "l'altérité du dedans", référant à ceux qui, marqués du sceau d'une différence, qu'elle soit d'ordre physique ou corporel (couleur, race, handicap, genre, etc.), du registre des mœurs (mode de vie, forme de sexualité) ou liée à une appartenance de groupe (national, ethnique, communautaire, religieux, etc.), se distinguent à l'intérieur d'un même ensemble social ou culturel et peuvent y être considérés comme source de malaise ou de menace» (Jodelet, 2005 : 26). Depuis les années 1960 et les tentatives de construction de nations, l'identité nationale est devenue l'un des premiers critères pour différencier les autochtones des migrants dans toute l'Afrique. Mais la nation demeure une « communauté politique imaginaire et imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine» (Anderson, 1996 [éd. franç.] : 19). L'identité est donc une donnée relative et fluctuante. Dans ces conditions, il importe d'interroger la pertinence des identités construites en Côte d'Ivoire: dans quelle mesure les individus et les groupes de personnes s'y approprient-ils les identités d'origine coloniale? Comment ces représentations y contrarient-elles à la fois la construction nationale et l'intégration des étrangers? La conscience ivoirienne se nourrit du rejet que font les Ivoiriens du pouvoir politique et, dans une moindre mesure, de la présence des Maliens en Côte d'Ivoire, assimilés à des étrangers et à des Dioula en particulier. Avant la conquête de la Côte d'Ivoire, du point de vue des autochtones de la zone forestière, les Dioula incarnaient dans cette région les marchands d'origine manding venus du haut Niger: Malinké, Bambara (aujourd'hui Bamana, Bamanan), Soninké (Person, 1982 : 47-48). L'historien Yves Person précise que le nom Dioula désigne un groupe social qui tend à être assimilé à une ethnie:
Les Dyula forment ici des noyaux enkystés au sein d'un monde dont la langue les isole. Ils opposent au milieu ambiant une culture manding originale fondée sur le commerce et l'Islam, même s'ils ont suivi au départ une aristocratie païenne [...]. On peut parler d'un peuple Dyula, mais la valeur ethnique de ce nom est récente et secondaire (Person, 1968 : 98).

Par ailleurs, Jean-Noël Loucou remarque que le terme Dioula qualifie « aujourd'hui, de façon abusive, tous les Manding et même tous les habitants du nord de la Côte d'Ivoire» (Loucou, 1984 : 90). Dans le contexte ivoirien, le Nord renvoie au nord de la Côte d'Ivoire mais aussi à la zone de savane s'étendant jusqu'au Mali et au Burkina. Depuis 1990, année de la 13

restauration du multipartisme, les Dioula désignent les musulmans nationaux et étrangers - résidant en Côte d'!voire : « Les Dioula sont surtout les musulmans aujourd'hui »1, confirme El Hadj Famori Doumbia, un Malien installé en Côte d'!voire en 1946. Cette étude, qui prend en compte les identités culturelles des Soudanais/Maliens présents en Côte d'!voire, privilégie aussi les identités régionale et territoriale des migrants. En 1903, dans le cadre de la conquête de la zone forestière, les administrateurs de la Côte d'!voire firent appel aux migrants de la zone soudanaise: Dioula, travailleurs, tirailleurs. Les soldats du deuxième régiment de tirailleurs sénégalais établi à Kati (au nord de Bamako) participèrent à la conquête des Lagunes, du Baoulé, du Haut-Cavally et du Haut-Sassandra. Ils ouvrirent ainsi la porte de la zone forestière aux Dioula disséminés entre la vallée du Niger (Bamako, Ségou, Djenné) et le nord de la Côte d'!voire (Odienné, Kong, Séguéla). Dans le même temps, les migrants originaires des villages de Bougouni, Sikasso, Koutiala, Bobo-Dioulasso, construisirent la voie ferrée à Abidjan en direction de Bouaké. En 1980, les flux migratoires maliens vers la Côte d'!voire ralentirent, du moins se stabilisèrent, en raison de la fin de la prospérité économique ou du « miracle ivoirien» (1960-1980) (Amin, 1973 [1967]). La Côte d'!voire, un temps épargnée par la chute du cours de ses matières premières (café, cacao, bois, bananes), rejoignit les autres pays africains frappés par la récession économique mondiale de 1973 et par la dégradation des termes de l'échange (Coquery-Vidrovitch et Moniot, 1992 [1974] : 223). Avec la crise économique, de plus en plus d'!voiriens (enseignants, diplômés, fonctionnaires, planteurs) remirent en cause à la fois le régime du président Félix Houphouët-Boigny, soutenu par la France grâce à des accords de coopération signés en 1961 et chef du Parti démocratique de la Côte d'!voire (PDCI), et la concurrence économique des étrangers: Maliens, Guinéens, Burkinabè, Ghanéens, Libanais... Dans les villes, les étrangers semblaient moins concernés par le manque de travail que les !voiriens. À Abidjan, par exemple, le chômage affectait 22 % des !voiriens contre 7 % des étrangers en 1988 (Côte d'!voire, 1992b : 90). Peu instruits et peu formés par rapport aux !voiriens, les étrangers y travaillaient dans le secteur économique informel, lequel échappait au programme de réduction des postes dans la fonction publique imposé par le Fonds monétaire international (FM!) dès 1981 (Mundt, 1995 [1987] : XXIII). Les !voiriens, confrontés aux effets sociaux de la crise économique et à un pouvoir durable, perdirent confiance dans l'avenir, d'où la naissance d'une crise identitaire divisant la Côte d'!voire, comme le souligne l'anthropologue Monique Glasman dès 1983 :
1

El Hadj Famori Doumbia, Malien, né en 1922, à Sido (région de Sikasso), employé de
de

société forestière à la retraite et planteur, ancien président de l'amicale des Maliens Treichville, à Abidjan, 26 août 1999, cité par Gary-Tounkara, 2005b: 601, note 3.

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La Côte d'Ivoire est un pays qui s'est très rapidement développé sans que nécessairement les Ivoiriens se soient adaptés à ce rythme de croissance. Les bouleversements qu'a connus le pays, tant dans son paysage économique que sociologique, ont marqué les mentalités. Il nous semble que les Ivoiriens sont à la recherche de leur identité (Glasman, 1983 : 128).

L'étranger, perçu à la fois comme un allié d'un régime autoritaire régime et comme un rival dans le domaine socio-économique dans l'imaginaire collectif ivoirien, a semblé donner à la communauté ivoirienne un sentiment de cohésion. Sous couvert d'une idéologie du développement économique et de l'unité nationale, le président ivoirien a en fait instauré un pouvoir personnel en divisant ses concitoyens et les étrangers, d'où le ressentiment de plus en en plus d'Ivoiriens à l'égard des migrants de 1960 à 1990.

État des lieux, problématique

et hypothèses

La question des étrangers en Côte d'Ivoire, l'un des marqueurs de la conscience ivoirienne Les raisons d'une étude sur les migrations du Soudan-Mali vers la Côte d'Ivoire sont multiples. Premièrement, la Côte d'Ivoire abrite la proportion la plus importante de migrants maliens résidant en Afrique, loin devant le Sénégal, les deux Congo (Brazzaville, Kinshasa), le Kenya, la Libye... En 1998, les Maliens formaient 20 % (792 258 personnes) des 26 % d'étrangers (4 000 047) recensés en Côte d'Ivoire contre 56 % (2 238 548) pour les Burkinabè (Côte d'Ivoire, s.d., : 14). Ils constituaient le premier groupe étranger à Bouaké, la deuxième ville du pays, ce qui faisait dire aux migrants maliens que Bouaké était une ville malienne en terre ivoirienne: « Les autochtones, eux aussi, le savent et soutiennent que de toutes les communautés africaines [...], la malienne est de loin la plus importante. Numériquement. »2 Les conditions de la constitution de cette communauté, dont près de la moitié des effectifs sont nés en Côte d'Ivoire, restent peu connues par rapport à celles de la constitution des communautés burkinabè et sénégalaise (Cordell, Gregory et Piché [1996] ; Mandé [1997] ; Bredeloup [1995bD. Deuxièmement, la crise économique aidant, les jeunes Ivoiriens dénoncent la concurrence socio-économique des étrangers en général et des

2 « Bouaké, ville étrangère », Fraternité Matin 8262, 21 avril 1992 : 8.

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Maliens en particulier3. Ceux qui ne trouvent plus de travail dans l'administration accusent les étrangers d'accaparer le commerce et les terres. Ils fustigent le monopole malien et guinéen sur les commerces, et burkinabè sur les terres. Ces jeunes, frustrés de la jouissance de la terre de leurs ancêtres, condamnent la politique foncière du président énoncée en 1963 : « La terre appartient à celui qui la met en valeur» (Yao N' Zué, 1963 : 1 ; Brou et Charbit, 1994 : 40 ; Chauveau, 2000 : 105). Comme sous d'autres cieux, ils tiennent un discours proche du seuil de tolérance à l'égard de l'immigration africaine en direction de la Côte d'Ivoire. Le seuil de tolérance, notion pseudo-scientifique, détermine le palier démographique à partir duquel une population autochtone ne tolère plus la présence des groupes de migrants et d'étrangers: il offre un « double avantage idéologique: d'une part celui de "naturaliser" le rejet, et d'autre part celui d'y trouver une "justification" du rejet et de l'intolérance. En effet, "respecter le seuil de tolérance" devient un impératif... pour éviter le racisme! » (Cordeiro, 1990 : 213). En 2001, à l'issue de la transition militaire et au lendemain de l'arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo, le cardinal Bernard Agré déclara:
Il Y a des monopoles professionnels d'étrangers que les Ivoiriens n'acceptent pas et n'accepteront plus jamais (Al Séni, 2001 : 4t.

Troisièmement, depuis le décès du président Félix Houphouët-Boigny, en 1993, les étrangers sont confrontés à une nouvelle forme de nationalisme affectant la Côte d'Ivoire: l'ivoirité. La disparition du président entraîna une rivalité pour sa succession entre le Premier ministre Alassane Dramane Ouattara, d'origine dioula, et le président de l'Assemblée nationale Henri Konan Bédié, d'origine baoulé. En 1995, en vue d'écarter son rival qu'il accusait d'être burkinabè, Henri Konan Bédié exalte une conscience ivoirienne à travers l'ivoirité qu'il définit comme « l'affirmation de notre personnalité culturelle, l'épanouissement de l'homme ivoirien dans ce qui fait sa spécificité» (Loucou, 1996 : 23). Pierre Kipré, retraçant I'histoire de l'ivoirité, précise qu'il s'agit d'un concept de ciment culturel en date de 1970 : « Utilisé la première fois par le Président Senghor en 1970, le terme est porté par A. Niava lorsque se pose la question de l'identité culturelle comme facteur de développement. L'homme de théâtre Niangoran Porquet tente de le populariser, en vain, en 1975. Discuté dans les cercles universitaires à la fin des années 80, il ne refait surface qu'en 1995, dans une enceinte politique» (Kipré, 2005 : 263).
3 En 1999, le Conseil économique et social critiqua la prétendue mainmise étrangère sur l'économie de la Côte d'Ivoire. Touré, 2000 : 75-93.
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Cité par Gary-Tounkara,

2005b : 611.

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À partir de 1995, pour de plus en plus d'Ivoiriens, l'ivoirité, concept détourné de son sens initial par le président Henri Konan Bédié, catégorise les citoyens au détriment des groupes culturels non akan : Krou, Mandé-Sud, Voltaïques et Mandé-Nord. « Les relents "régionalistes" font leur apparition dans le débat, l'opposition voyant dans ce concept une manière d'imposer le pouvoir des Akan à la tête de l'État et d'exclure ainsi toutes les autres communautés du pays. Les dérives "xénophobes" apparaissent aussi dans le débat, des tenants de l"'ivoirité" considérant qu'il s'agit de "défendre l'identité de la Côte d'Ivoire contre les étrangers", trop nombreux à leur goût» (ibid. : 265). À l'exception des Abron de la région de Bondoukou qui appartiennent à l'aire akan, l'ivoirité visait notamment les migrants originaires du Nord (Dioula, Sénoufo, Koulango, Djimini, Tagbana, Lobi...) auxquels se rattachaient Alassane Ouattara et, par extension, les étrangers musulmans (Mali, Guinée, Niger, Burkina...). L'ivoirité, une idéologie oscillant entre une synthèse des valeurs culturelles ivoiriennes et une préférence nationale et ethnique, fait couler encore beaucoup d'encre en Côte d'Ivoire. Elle dénote une xénophobie et un repli identitaire relativement anciens en Côte d'Ivoire liés aux circonstances politiques et économiques depuis la conquête. Il convient donc de s'interroger sur les interactions entre la fabrication d'une conscience ivoirienne et la présence de groupes étrangers en Côte d'Ivoire.
Un champ à défricher: Côte d'Ivoire les migrations soudanaises/maliennes vers la

L'étude des migrations en Afrique s'inscrit dans le cadre de l'histoire démographique qui analyse les mouvements de populations humaines dans une perspective diachronique. En effet, l'évolution d'une population dépend notamment de flux d'entrées (naissance, migrations...) et de sorties (décès, migrations. ..) de personnes. Le démographe étudie cette évolution en croisant des données d'état (identité, âge, sexe, profession, état matrimonial) et des données de flux (migrations) d'individus. La démographie historique africaine s'est surtout intéressée aux effets de la traite négrière, des coercitions coloniales et des sécheresses qui ont engendré des migrations forcées, des migrations urbaines, des migrations de travailleurs (Coquery-Vidrovitch et Moniot, 1992 [1974] : 466-474)... De nombreux débats ont porté sur les définitions et les modes d'analyse des migrations africaines. À cet égard, les typologies proposées - migrations anciennes/migrations modernes, migrations de peuple/migrations de maind'œuvre, migrations agricoles/migrations de travail, migrations rurales/ migrations urbaines, migrations spontanées/migrations planifiées - isolent les mobilités spatiales les unes des autres et rendent peu compte des 17

dynamiques en œuvre dans les sociétés africaines (Amselle, 1976). Ces typologies se recoupant, les chercheurs Dennis Cordell, Joel Gregory et Victor Piché optent plutôt pour une approche globale des migrations en recherchant les interactions entre les formes de mobilité spatiales et sociales:
This observation returns us to the perspective introduced above which emphasizes the continuities, rather than the discontinuities, between « traditional» and « modern» migration, between rural and urban zones, and finally between internal and international mobility. It is not that these distinctions are either unimportant or useless for understanding migration in West Africa (or elsewhere) but rather that they are expressions of interrelated and not autonomous spheres (Cordell, Gregory et Piché, 1996 : 14).

Les modes d'analyse des migrations africaines segmentent également la réalité socialé. Ils cherchent à expliquer les mécanismes migratoires selon des facteurs économiques, historiques et sociaux: les modèles microindividuels, les modèles historico-structurels et les modèles des ménages. D'après les modèles micro-individuels, les migrations sont fonction des différences de revenus entre les régions d'origine et d'accueil des travailleurs: l'individu demeure le seul maître de la décision de migrer (Stalker, 1995). Dans un contexte d'accentuation des migrations urbaines et d'affrontements théoriques sur le développement économique, les modèles historico-structurels prévalent dans les années 1960 et 1970 (Amin, 1974). Ils lient les migrations de travailleurs aux effets de la « situation coloniale ». Cette approche, outre qu'elle n'est pas toujours vérifiée, tient peu compte de l'économie domestique et de l'initiative des familles des migrants6. Les modèles des ménages accordent une attention particulière à la parenté et aux lignages. Ils considèrent les migrations de travailleurs comme l'une des stratégies mises en œuvre par les groupes sociaux pour assurer leur reproduction. Ces approches, complémentaires, rendent compte d'une même complexité des faits migratoires. Ceux-ci doivent donc être étudiés selon plusieurs niveaux d'analyse pour permettre une vision d'ensemble.
5 La critique des modèles migratoires en Afrique est empruntée à : Cordell, Gregory et Piché, 1996: 14-20.

6

Dans un article sur le rôle de l'esclavage et de l'émancipation dans la société soninké,

l'historien François Manchuelle montre notamment que les migrants soninké partis à l'étranger sont remplacés par d'autres travailleurs venus de régions plus pauvres: « A common view of modem African migrations is that they are the result of poverty engendered by colonial rule. This, however, does not apply to the Soninke, whose migrations began well before the French colonial conquest, and at a time when the Soninke homeland was comparatively wealthy. Moreover, these Soninke migrations could hardly have been the result of poverty or colonial rule when the Soninke homeland today is also a region of immigration for seasonal agricultural workers from neighboring regions. » Manchuelle, 1989 : 108. 18

Quand on pense aux étrangers et aux migrants vivant en Côte d'Ivoire, on pense aux Voltaïques/Burkinabè. Cet état de fait s'explique par des raisons historiques. Avec le début de la mise en valeur en 1919, la Côte d'Ivoire manqua de main-d'œuvre et, pour pallier le manque, l'administration aspirait à y créer un courant migratoire en provenance de la Haute-Volta. Durant l'entre-deux-guerres, les administrateurs de la Côte d'Ivoire rencontrèrent une résistance durable des migrants voltaïques qui circulèrent principalement vers la Gold Coast en vue de fuir le travail forcé (prestations, cultures obligatoires, recrutements forcés...) en vigueur en zone forestière. Les travailleurs voltaïques se décidèrent à prendre la route de la Côte d'Ivoire surtout à partir de 1946, année de l'abolition du travail forcé au sein de l'Afrique française. Les administrateurs de la Haute-Volta et de la Côte d'Ivoire ont toutefois produit une correspondance fournie sur la question des migrations entre les deux pays. Les historiens disposent donc de données nombreuses sur les circulations voltaïqueslburkinabè vers la Côte d'Ivoire. Dennis Cordell, Joel Gregory et Victor Piché (1996) et Issiaka Mandé (1997) notamment ont mené des recherches fructueuses sur les migrations voltaïqueslburkinabè vers la Côte d'Ivoire. La géographe Florence Boyer (2005) a récemment étudié le couple migratoire Niger/Côte d'Ivoire. Les travaux sur les migrations en Afrique de l'Ouest francophone, hormis la Côte d'Ivoire, concernent le Niger et le Sénégal. Les chercheurs Jean Rouch (1956) et Thomas Michael Painter (1985) ont analysé les migrations du Niger vers la Gold Coast (Ghana). L'historien François Manchuelle (2004 [éd. franç.]) s'est, quant à lui, intéressé aux migrations des Soninké du Sénégal (ainsi que de Mauritanie et du Soudan) vers le Congo-Brazzaville et la métropole. Les études sur les migrations du Mali ancien vers la Côte d'Ivoire documentent les va-et-vient des Dioula entre le haut Niger et le nord de l'actuelle Côte d'Ivoire du XII' siècle au début du xxe siècle (Person, 1982 : 51 ; Loucou, 1984 : 84). Les Dioula, dans le cadre de leur dispersion vers la zone maritime (du Sénégal au Nigeria), ont étendu leurs réseaux marchands et religieux à la limite de la zone forestière ivoirienne (Triaud, 1974a, 1974b; Miran, 2006). Les travaux, en dehors du commerce des colas et de l'Islam, évoquent peu la diversification des flux migratoires soudanais (pluriséculaires) vers la Côte d'Ivoire après la conquête (Kipré, 1985). Ces flux sont relégués au second plan au profit des migrations voltaïqueslburkinabè7. Si l'on constate des départs de Soudanais/Maliens en direction de la Côte d'Ivoire, des
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Les travaux sur les migrationssoudanaises/maliennes portent principalementsur le Sénégal

et, dans une moindre mesure, sur l'Europe. Les Soudanais ont en effet procuré au Sénégal la majorité des migrants, loin devant les Guinéens, les Gambiens, les Mauritaniens... Des migrants, après l'indépendance ou parfois avant, gagnèrent la France à partir du Sénégal et de son port Dakar. David (1980) ; Manchuelle (2004 [éd. ftanç.]). 19

départs très importants notamment parce que ce pays abrite des réseaux migratoires anciens et autonomes, peu de chercheurs se sont intéressés à ces migrations. Les démographes Christophe Guilmoto et Frédéric Sandron définissent les réseaux migratoires comme un ensemble de lieux et d'individus qui communiquent entre eux pour faciliter la circulation des personnes:
Les réseaux ou filières migratoires constituent le support le plus solide pour le maintien des flux migratoires [...]. Les migrants auront recours à des réseaux à différentes étapes de leur cheminement: soutien au projet migratoire, identification des destinations et périodes propices, avances des frais de déplacement, accompagnement pendant le trajet, passage des frontières, hébergement et insertion processionnelle dans le lieu de destination, échanges matériels et immatériels avec le village d'origine (Guilmoto et Sandron, 2000 : 120).

Tout cela montre que l'historiographie a sous-évalué l'importance croissante de la Côte d'Ivoire dans les migrations soudanaises/maliennes (Haeringer, 1973 ; Le Bay, 1985 ; Gbetibouo, 1987 ; Ba, 1998 ; Zanou 1999). Quand on songe à la montée du nationalisme en Côte d'Ivoire, on pense aux Dahoméens à la fin de l'ère coloniale et aux Burkinabè dans le contexte de l'ivoirité. Les chercheurs Herschelle Sullivan Challeanor (1979), Alain Tirefort (2003) et Joseph-Roger de Besnoit (2003) ont analysé les expulsions des Dahoméens de Côte d'Ivoire en 1958. Ils les ont replacées dans le cadre de la décolonisation de ce pays. Les anthropologues JeanPierre Chauveau et Jean-Pierre Dozon (1987 ; 1988) ont montré le rôle moteur de l'économie de plantation et du pouvoir colonial dans les constructions identitaires ethniques ivoiriennes durant l' entre-deux-guerres. L'ivoirité a retenu l'attention des chercheurs depuis 1994, année de son entrée dans le débat politique. Qu'il s'agisse des partisans ou des adversaires de cette idéologie, les études pèchent par leur manque de profondeur historique. La démarche est la suivante: il s'agit d'étudier les migrations du SoudanMali vers la Côte d'Ivoire d'une part et, d'autre part, le rôle des migrants dans la construction d'une conscience ivoirienne. Les SoudanaislMaliens étant nombreux à circuler vers la zone forestière, les motifs des départs des migrants sont à éclaircir. La compréhension de ces migrations passe par une étude des flux et des réseaux migratoires entre le Soudan-Mali et la Côte d'Ivoire mais aussi par une analyse des actions administratives du point de vue du pays de départ des migrants. Pour les États africains, les migrations sont surtout perçues sous l'angle de l'entrée et de la sortie des individus entre des pays. Ce faisant, ils soulignent leur contrôle dans la circulation des personnes qu'ils réduisent à des émigrés ou à des immigrés (Guerassimoff, 20

2005). Les États prennent peu en compte le point de vue des travailleurs qui circulent moins en fonction d'allégeance politique que de l'existence de réseaux migratoires dans les espaces traversés et de leurs motivations financières. Cette étude analyse les migrations entre le Soudan-Mali et la Côte d'Ivoire de 1903 à 1980 sous l'angle de la circulation migratoire des personnes, soit des va-et-vient des migrants entre les deux pays, et ce, pour deux raisons. D'une part, les migrants se jouent des frontières - coloniales et nationales - qu'ils semblent ignorer et construisent un espace. Pour eux, les frontières se diluent dans un ensemble de pays, de villes et de lieux qui constituent un champ migratoire. D'autre part, les travailleurs se déplacent temporairement (de six mois à quelques années). Il importe cependant de comprendre les conditions du passage de la circulation à l'installation des Soudanais/Maliens résidant en Côte d'Ivoire. Ceux-ci y deviennent progressivement étrangers du point de vue des Ivoiriens habitant le Sud dès la conquête (1903-1915) et de l'État ivoirien à partir de 1960 :
Dès lors, être étranger, c'est se trouver physiquement sur le territoire d'un État différent de celui dont on est le ressortissant [...]. Le migrant se distingue de l'étranger en cela qu'il perpétue sa situation de déplacement et la prolonge par une installation sur un lieu qui échappe à l'administration de son territoire d'origine et se trouve dans la dépendance politique et administrative d'un autre État (ChemilIier-Gendreau, 2003 : 17).

À l'instar des autres migrants, les Soudanais/Maliens vivant en Côte d'Ivoire maintiennent une circulation en direction de leur société d'origine par le biais de flux d'informations, d'argent et de biens. Ils restent en contact avec leurs régions d'origine grâce à des réseaux migratoires. À propos du migrant circulant en réseau, le politologue Bertrand Badie note: « Le migrant sorti de son territoire ne va pas se fondre dans un autre, mais faire allégeance au réseau avec lequel il fait corps et au sein duquel quantité d'individus vont déployer des rôles d'intermédiaires culturels échappant aux pesanteurs territoriales» (Badie, 1997 : 141). Cette étude, outre l'analyse des flux migratoires soudanais/maliens vers la Côte d'Ivoire, s'intéresse aussi aux migrants installés en zone forestière. Une fois arrivés en Côte d'Ivoire, dans quelle mesure ces migrants contribuent-ils à la construction d'une conscience ivoirienne et à la genèse de l'ivoirité dans sa dimension xénophobe? Ce travail montre que les migrants soudanais/maliens ont joué un rôle important dans l'affirmation d'une conscience ivoirienne et dans les prémices de l'ivoirité. Les migrants, en répondant à l'appel des administrateurs puis du président Félix Houphouët-Boigny, contribuèrent au processus de rejet de l'autorité politique et des étrangers par les autochtones de la zone forestière. Dans ce 21

processus, ils incarnèrent deux fonnes d'altérité pour les Ivoiriens: Maliens en général, Dioula en particulier. Cette double étrangeté des migrants pennet de revisiter différentes approches de l'altérité dans le contexte ivoirien « (semblable/dissemblable, autochtone/étranger, proche lointain/ ami/ennemi, nonnal/déviant, minorité/majorité, etc.) » (Jodelet, 2005 : 30). La problématique de ce travail se décline en deux questions principales. Dans quelle mesure la Côte d'Ivoire parvient-elle à polariser les flux migratoires soudanais/maliens? Les migrants séjournant en zone forestière donnent naissance à une communauté étrangère qui, par un jeu de miroir, pennet aux Ivoiriens de prendre conscience d'eux-mêmes, d'où une seconde interrogation: dans quelle mesure la présence soudanaise/malienne en Côte d'Ivoire contribue-t-elle à renforcer à la fois la conscience de l'identité ivoirienne et le rejet des migrants? Les flux migratoires soudanais/maliens s'opérant par dispersion, l'hypothèse avancée est que la Côte d'Ivoire supplante le Sénégal à partir de 1933, en raison de l'intensification de l'exploitation cacaoyère. En 1950, année de l'ouverture du port d'Abidjan, la Côte d'Ivoire consolide sa position de principal pays d'accueil des migrants et devient même un pays de passage vers l'Afrique centrale et l'Europe. En ce qui concerne l'identité ivoirienne, l'hypothèse retenue est la suivante: l'unité ivoirienne se construit par opposition à la présence étrangère et soudanaise/malienne en particulier, ce qui pennet aux Ivoiriens de rejeter surtout l'autoritarisme de la puissance coloniale et du régime de Félix Houphouët-Boigny, deux pouvoirs qui jouent la carte des étrangers en Côte d'Ivoire.

Sources et méthodologie
Les archives et les sources statistiques Des sources variées et abondantes sont disponibles, qui ont pennis de mener à bien ce travail: archives écrites, sources orales, archives statistiques et presse. Les sources d'archives coloniales et nationales, produites par les administrateurs, proviennent de douze dépôts, répartis entre la Côte d'Ivoire, le Mali, le Sénégal et la France:

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Archives nationales de Côte d'Ivoire (ANCI), à Abidjan, archives de l'ambassade du Mali en Côte d'Ivoire (AAMCI), à Abidjan, archives de la commune de Bouaké (ACB), à Bouaké, Archives nationales du Mali (ANM), à Bamako, archives du ministère de l'Administration territoriale et des Collectivités locales (AMATCL), à Bamako, archives du ministère des Affaires étrangères et des Maliens de l'extérieur (AMAEME), à Bamako, archives du haut-commissariat de Sikasso (ARCS), à Sikasso, archives du cercle de Sikasso (ACS), à Sikasso, Archives nationales du Sénégal (ANS), à Dakar, Archives nationales de France-Centre des archives d'outre-mer (ANF-CAOM), à Aix-en-Provence, Archives nationales de France-Centre d'accueil et de recherches des Archives nationales (ANF-CARAN), à Paris, archives de La Documentation française (ADF), à Paris.

Les conditions de conservation des archives coloniales et nationales sont relativement bonnes dans les différents dépôts, à l'exclusion des fonds du ministère de l'Intérieur malien (AMATCL), du haut-commissariat de Sikasso (ARCS) et de l'ambassade du Mali en Côte d'Ivoire (AAMCI) auxquels j'ai pu accéder. Les documents, poussiéreux, y sont entreposés sur des étagères, ou à même le sol, parfois rongés par les termites, de quoi dissuader d'éventuels visiteurs. Ils sont partiellement classés pour les années 1960 à 2001. On y retrouve des rapports mensuels et trimestriels (revues mensuelles et trimestrielles d'événements) que les administrateurs adressaient au ministre de l'Intérieur, ainsi que des rapports sur la politique migratoire malienne. À ce titre, les correspondances du haut-commissaire (ancien gouverneur) de Sikasso, qui administre la région frontalière avec la Guinée, la Côte d'Ivoire et le Burkina, sont très intéressantes. En revanche, les archives inédites de l'Union soudanaise (US), qui était le parti unique au pouvoir au Mali de 1960 à 1968, sont en bon état et conservées aux ANM. Elles contiennent également de nombreux rapports sur la politique migratoire et sur les colonies maliennes installées à l'étranger. En Côte d'Ivoire, le travail de dépouillement des archives nationales (ANCI) a été complété par la consultation des archives de la ville de Bouaké (partiellement accessibles) et de l'ambassade du Mali en Côte d'Ivoire (AAMCI). Ces archives se composent de rapports, lettres, circulaires, lois, décrets, discours, recensements... et traitent des questions relatives aux migrants, aux rapports entre les Soudanais/Maliens et les Ivoiriens, aux identités - administratives, territoriales, nationales. Elles permettent 23

d'analyser les faits migratoires du point de vue du pays d'arrivée des migrants. Enfin, au Sénégal et en France, j'ai consulté les archives du gouvernement général de l'Afrique occidentale française (AOF, 1895-1959) à Dakar (ANS) et à Paris (ANF-CARAN), sous forme de microfilms dans cette dernière ville. Parmi les archives de l'AOF, il convient de noter la série G (politique et administration générale) et la sous-série 2G (rapports des gouverneurs, commandants et chefs de service) :
C'est ainsi qu'on tirera profit des rapports politiques. Le chef de subdivision transmettait périodiquement des rapports au commandant de cercle pour rendre compte de son administration. Le commandant de cercle transmettait tous les mois, tous les trimestres, et tous les ans un rapport au gouverneur général. Enfin, le gouverneur général fait parvenir, chaque année, un rapport au ministre chargé des colonies. Chacun de ces rapports véhicule des données démographiques. Ils signalent, en effet, les résultats des recensements, mais également les mouvements migratoires (Mbaye, 1986: 13).

Les sous-séries 17G (AOF, affaires politiques, généralités), 18G (AOF, affaires administratives, généralités), 19G (AOF, affaires musulmanes, généralités), 20G (AOF, élections), 21G (AOF, police et sûreté) et 22G (AOF, statistiques générales et démographiques) intéressent aussi les chercheurs en histoire démographique. Elles traitent des migrations de personnes sous l'angle notamment du contrôle de la circulation des sujets. Les sous-séries 17G à 22G sont consultables aux ANS, aux ANF-CARAN et au fonds du ministère des Colonies, conservé à Aix-en-Provence (ANFCAOM). Les archives collectées en Côte d'Ivoire, au Mali, au Sénégal et en France contiennent une mine d'informations. Il a ainsi été possible de remonter la chaîne de l'information, entre les différents échelons des administrations. Les archives statistiques se composent de laissez-passer, en vigueur de 1928 à 1948, et de recensements de population dont les conditions d'élaboration laissent à désirer, comme le remarque Raymond Gervais: « Les "recensements" coloniaux furent des dénombrements [...] exécutés selon des calendriers aléatoires en fonction des disponibilités de temps et de personnel» (Gervais, 1993 : 13). Les recensements de population renseignent sur le poids démographique des SoudanaisIMaliens présents en Côte d'Ivoire de 1955 à 1998 (Côte d'Ivoire, 1960 ; Côte d'Ivoire, 1961b ; Côte d'Ivoire, 1992a ; Côte d'Ivoire, 1992b ; Côte d'Ivoire, s.d.). Le chercheur, en critiquant ces recensements et en les croisant avec d'autres d'archives écrites, peut apprécier les variations de la présence soudanaise/malienne en Côte d'Ivoire et apporter des éléments d'explication. Les recensements des années 1950 concernent des villes tandis que les 24

recensements postérieurs à cette période prennent en compte toute la Côte d'Ivoire. Le décompte des laissez-passer délivrés par les commandants aux migrants soudanais est intéressant, en ce sens qu'il indique le volume et l'orientation des flux migratoires à partir du Soudan. D'après la répartition des laissez-passer entre 1934 et 1948, on constate que la Côte d'Ivoire commence à détrôner le Sénégal comme principal pays d'accueil des Soudanais. Le nombre et la répartition des laissez-passer délivrés par les commandants de cercle maliens - le nom des administrateurs n'a pas été décolonisé - confirme cette évolution pour l'année 1963, au lendemain de la réintroduction du laissez-passer au Mali en 1962.
La presse et les sources orales

La presse représente une source privilégiée pour prendre le pouls de l'opinion. Plusieurs titres de la presse coloniale et nationale ont été passés en revue de 1956 à 2001 : Afrique nouvelle (AOF, Sénégal), La Semaine en AOF (AOF, Sénégal), La Concorde (Côte d'Ivoire), Abidjan Matin (Côte d'Ivoire), Fraternité, Fraternité Matin, Fraternité hebdomadaire (Côte d'Ivoire ), L'Essor, (Soudan-Mali), L'Essor hebdomadaire (Soudan-Mali), Carrefour africain (Haute- Volta), Dakar Matin (Sénégal), Le Monde (France).

Ces titres, en dépit de la censure officielle, apportent un autre regard sur les événements. Il se dégage de l'analyse critique du thème des étrangers et des Soudanais/Maliens circulant vers la Côte d'I voire une image ambivalente: les migrants apparaissent tantôt comme des bons étrangers (travailleurs, dociles), tantôt comme des mauvais étrangers (chômeurs, délinquants). Par ailleurs, les articles sur la politique étrangère du président Félix Houphouët-Boigny montrent les relations de fraternité (avec la HauteVolta) et de rivalité (Guinée, Ghana, Mali) qui lient la Côte d'Ivoire aux pays d'origine des migrants dans les années 1960 et 1970 ; c'est dire que l'attitude de l'opinion ivoirienne envers les étrangers dépendait aussi de celle du président ivoirien envers ses homologues des pays limitrophes.

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Dernières sources, et non des moindres, les sources orales: entre 1998 et 2001, plus d'une centaine de récits de vie ont été recueillis en Côte d'Ivoire (Abidjan, Bassam, Agboville, Soubré, Bouaké), au Mali (Bamako, Bougouni, Sikasso, ainsi que dans les villages de N'Tenkoni [cercle de Sido], Digan, Farako [Kolondiéba], Karagouan [Kadiolo]) et au Sénégal (Saint-Louis). Le choix des localités s'est effectué en fonction de l'ancienneté et de l'importance des flux migratoires entre le Soudan-Mali et la Côte d'Ivoire. Sikasso demeure la principale région de départ des migrants en raison de la proximité géographique et de liens historiques de part et d'autre de la frontière avec la Côte d'Ivoire. Abidjan et Bouaké comptent une forte minorité étrangère malienne. Bassam, première capitale de la Côte d'Ivoire (1893-1900), abrite une communauté malienne établie depuis longtemps, de même qu'Agboville, ville du rail, tandis que Soubré se situe dans la zone de production de café et de noix de cola. Les personnes interrogées sont des migrants restés en Côte d'Ivoire ou retournés au Mali - j'ai retenu les récits de vie les plus significatifs dans mon étude8. Leur profil, responsables associatifs, chefs de communauté ou de village, simples migrants, donne un panorama des parcours et des stratégies migratoires des SoudanaisIMaliens durant la période d'étude. Je me suis également entretenu avec des personnalités. Louis Nègre, ministre malien des Finances de 1966 à 1969, a relaté les conditions de la création du franc malien en 1962, les difficultés de l'inconvertibilité de la monnaie et les départs des Dioula et des travailleurs maliens pour la Côte d'Ivoire dans le contexte de la « réfonne monétaire »9. Modibo Diarra, ambassadeur du Mali en poste en Côte d'Ivoire de 1984 à 1988, a évoqué l'organisation de ses administrés et leurs rapports avec les Ivoiriens. J'ai rencontré un certain nombre de difficultés dans les enquêtes orales effectuées en Côte d'Ivoire en raison du contexte politique et de la méfiance des migrants maliens. À l'instar des autres étrangers, les Maliens parlent peu, par peur de représailles des autorités ivoiriennes. Les Maliens installés en Côte d'Ivoire, craignant d'attirer l'attention, se font discrets. D'autres passent sous silence leur histoire personnelle. Plusieurs raisons expliquent cet état de fait. Certains ont quitté le Mali dans des conditions douloureuses et ne souhaitent pas évoquer un passé enfoui dans la mémoire. D'autres craignent que leurs propos ne soient transformés et utilisés contre eux. Certains enfin, pour prévenir l'ostracisme, essaient de taire leur origine étrangère, au besoin, en se faisant passer pour des Ivoiriens:
8 Une liste non exhaustive des personnes interrogées dans l'étude est produite dans l'inventaire des sources. 9 Louis Nègre, Malien, né en 1928, à Bamako, vice-président de la Banque africaine de développement (BAD) à la retraite, ancien ministre des Finances de Modibo Keita (19661968), à Saint-Louis (Sénégal), 16 décembre 2000. 26

Le choix est alors parfois mutilation d'identité. psychologique aussi (Chemillier-Gendreau, 2003 : 26).

Il est perturbation

En vue de faciliter le récit des Maliens vivant en Côte d'Ivoire, j'ai donc, d'une part, établi une relation de confiance et, d'autre part, privilégié des entretiens semi-directifs. L'intérêt des sources orales est notamment de compléter les sources écrites. La démarche méthodologique procède d'un croisement des sources, ainsi que d'une approche pluridisciplinaire, les questions migratoires recouvrant des domaines aussi divers que la géographie, la démographie, la sociologie, l'économie, les sciences politiques... Le croisement systématique des sources écrites avec les témoignages oraux constitue une technique historique classique par laquelle on essaie de tendre vers une certaine vérité historique. Ce croisement associe notamment la critique et l'interprétation de textes d'archives, de presse et d'histoires de vie. Il permet également de construire des séries statistiques et des cartes qui alimentent la réflexion et illustrent les faits étudiés. Cet ouvrage comporte sept chapitres qui traitent simultanément des migrations soudanaises/maliennes vers la Côte d'Ivoire et de la construction d'une conscience ivoirienne. Dans le premier chapitre, j'analyse les conditions de l'intrusion soudanaise et sénégalaise dans la zone forestière dans le cadre de la conquête (1903-1915). En réaction, les résistants locaux défendent leurs frontières, se sentant à la fois menacés par la violence coloniale et par les circulations soudanaise et sénégalaise. Les migrants soudanais, perçus comme des auxiliaires des administrateurs en poste en Côte d'Ivoire, voient leur statut changer du point de vue des autochtones de la zone forestière. Dans le deuxième chapitre, j'étudie les modalités de l'appel aux « dix mille Bambaras» du Haut-Sénégal-Niger/Soudan pour pallier le manque de travailleurs dans le contexte de l'effort de guerre et de l'exploitation forestière (1915-1928). Dans le même temps, les migrants soudanais, qui font jouer la concurrence entre leurs pays d'accueil (Sénégal, Gold Coast, Côte d'Ivoire), commencent à rejoindre la zone forestière orientale de la Côte d'Ivoire. Je montre dans le troisième chapitre les circonstances de la formation d'une conscience ivoirienne lors de la crise économique de 1931-1938 et des afflux de migrants soudanais et dahoméens travaillant en zone forestière. Dans ce contexte, les élites ivoiriennes se replient sur elles-mêmes en réduisant les migrants soudanais à des Dioula et en exigeant l'expulsion des commis dahoméens de Côte d'Ivoire en 1938. Le début d'une conscience ivoirienne se forge dans une opposition hétérogène contre les différents groupes de migrants originaires de l' AOF et travaillant en zone forestière.

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Dans le contexte de l'affirmation d'une identité territoriale et du processus de décolonisation (1938-1958), je montre ensuite (chapitre IV) comment les Ivoiriens sont à la fois partagés entre le combat contre le pouvoir colonial et le combat pour affirmer leur identité. Cette dernière se confond avec une quête d'une souveraineté avant l'heure et passe par un déclassement des ressortissants de l' AOF installés en Côte d'Ivoire. Le PDCI s'appuie sur les Voltaïques, Soudanais et même Dahoméens (expulsés en 1958) en vue d'élargir sa base électorale croissante en Côte d'Ivoire. Dans le cinquième chapitre, je passe en revue la diversification des flux migratoires soudanais/maliens vers la Côte d'Ivoire dans le cadre de la disparition du territoire de l'AOF (1958-1960). À l'aide de réseaux de migrations, les travailleurs explorent de nouveaux pays en Afrique centrale (les deux Congo) et en Europe (métropole) depuis la Côte d'Ivoire et son port Abidjan. Les migrations soudanaises/maliennes à l'intérieur et à l'extérieur de la Côte d'Ivoire sont favorisées notamment par la libéralisation de la circulation des personnes au sein de l'AOF finissante. Enfin, dans les sixième et septième chapitres, j'analyse les migrations maliennes vers la Côte d'Ivoire dans le contexte du « miracle ivoirien» (1960-1980). Les migrants maliens sont dévalorisés dans le pays de départ comme dans le pays d'arrivée. Au Mali, ils sont assimilés à des fuyards qui contournent la politique du « retour à la terre» imposé par le président Modibo Keita de 1960 à 1968 (chapitre VI). Dans le même temps, en Côte d'Ivoire, ils répondent favorablement à la politique du président Félix Houphouët-Boigny selon laquelle « la terre appartient à celui qui la met en valeur ». Le président, sous couvert d'accorder l'asile économique aux Maliens notamment, s'en méfie et les classe en bons et en mauvais étrangers. Vingt ans après l'indépendance, la Côte d'Ivoire n'en finit pas de jouer sur l'identité de ses étrangers.

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Première partie - Un processus migratoire entre le Soudan et la Côte d'Ivoire à la fois spontané et provoqué (1903-1928)
Dès la fin du XIX' siècle, la présence des Dioula en Côte d'Ivoire, ancienne et voulue par le pouvoir colonial, est attestée. En 1892, un explorateur français arrivé en Côte d'Ivoire par le Nord et le Soudan, le capitaine Binger, note qu'« il existe des régions entières peuplées de Dioula et de nombreuses colonies disséminées un peu partout» (Binger, 1980 [1892] : 393). Au début du xx' siècle, ces Dioula profitent de la « pacification» ou conquête militaire (1903-1915) pour se disperser au sein de la zone forestière. La conquête terminée, les migrants du Haut-SénégalNiger descendent en Côte d'Ivoire par petits groupes. Dans ces deux premiers chapitres, je montre comment les réseaux migratoires soudanais construits par les migrants circulant vers la Côte d'Ivoire sont réactivés par la fin de la conquête et le démarrage de la mise en valeur de ce pays après la Première Guerre mondiale. Les migrations soudanaises vers la Côte d'Ivoire sont à la fois spontanées et provoquées.

I Une intrusion soudanaise et sénégalaise en Côte d'Ivoire sous la bannière du conquérant français (1903-1915)
À l'extrême fin du XIX'siècle, les migrations entre le Soudan et la Côte d'Ivoire s'inscrivent dans le contexte de la conquête. Avec la défaite de Samori, qui s'était réfugié à Guélémou (Man) en Côte d'Ivoire en 1898, le pouvoir colonial contrôla la vaste zone de savane comprise de Kayes à Séguéla, à la limite de la zone forestière ivoirienne. En 1899, l'administration renomma le Soudan Haut-Sénégal-Niger (qui comprenait les territoires du Soudan, de la Haute-Volta et du Niger) et en rattacha le sud (Kong, Bouna, Odienné) à la Côte d'IvoireJO. L'administration contraignit les sujets des pays de savane à travailler à son service par le biais de l'impôt de capitation. Dans les pays du Haut10

La dislocationdu Soudan irrita certains milieux marchandsen métropole,à l'image de ces

négociants bordelais qui proposèrent de déplacer le centre de gravité de l'AOF de Dakar à Bamako: « C'est donc à Bammako que devra logiquement résider le gouverneur général de l'AtTique occidentale et ce sont ses lieutenants qui devront siéger dans les comptoirs côtiers. » « La dislocation du Soudan français. », Bulletin du comité de l'Afrique française JO, octobre 1899 : 330.

Sénégal-Niger, les colonisés devaient payer l'impôt en argent alors que ces régions étaient quasiment dépourvues d'entreprises européennes. Ils s'engagèrent dans les régiments de tirailleurs de l' AOF et dans les entreprises de la zone maritime ivoirienne notamment. L'instauration de l'ordre colonial relança donc les migrations soudanaises vers la Côte d'Ivoire entre 1903 et 1915, période de « pacification ». Les marchands ou Dioula, contrairement aux soldats et aux travailleurs, sillonnaient depuis longtemps la Côte d'Ivoire. En effet, les Dioula, à partir de Djenné et de Ségou, migraient vers cette dernière: ils disposaient de postes avancés à l'entrée de la zone forestière occidentale, de Séguéla à Mankono. Mais ils s'en voyaient barrer l'accès par des Gouro et des Baoulé, qui étaient soucieux de conserver le contrôle sur la circulation des noix de cola depuis le XIX'siècle. Dans le cadre de la conquête, les Dioula, en vue d'asseoir leur emprise commerciale, s'associèrent indirectement aux administrateurs de la Côte d'Ivoire auxquels ils servirent parfois d'intermédiaires commerciaux. François Manchuelle (2004 [éd. franç.]) a déjà montré que les migrations des Soninké du Sénégal s'expliquaient notamment par une volonté d'enrichissement des migrants. C'était aussi le cas des Dioula circulant vers la Côte d'Ivoire. Les administrateurs des cercles de la zone forestière se réjouirent du concours des Dioula et des travailleurs soudanais qu'ils assimilèrent à une caution de l'ordre colonial. Mais les groupes résistants locaux (Haut-Sassandra, Haut-Cavally, Lahou, Baoulé...) ne l'entendirent pas de cette oreille et retardèrent la « pacification ». Au début du xx' siècle, les contacts entre les migrants soudanais arrivant en Côte d'Ivoire et les peuples ivoiriens de la zone forestière s'inscrivent dans un contexte de violence du point de vue de ces peuples. L'histoire de la conquête de la Côte d'Ivoire, très documentée sur la résistance de Samori dans le Nord, s'est peu intéressée à celle des peuples du Sud, parce que les administrateurs estimaient que les explorations entérinaient la prise de possession effective du pays. Les Abbey, les Baoulé, les Bété... retardèrent pourtant l'intégration de la Côte d'Ivoire dans la Fédération. Il fallut l'intervention des tirailleurs sénégalais - soldats de l'armée coloniale dont les premiers éléments provenaient du Sénégal, point de départ de l'expansion française dans la seconde moitié du XIX'siècle - ou plutôt soudanais pour achever la conquête du pays. Dans le cadre de la conquête de la Côte d'Ivoire, les résistants locaux virent dans les migrants soudanais et sénégalais des auxiliaires coloniaux, c'est pourquoi je parle d'intrusions soudanaise et sénégalaise. Comment les résistants à la conquête de la Côte d'Ivoire percevaient-ils les migrants venus du Haut-Sénégal-Niger? Les migrants semblaient profiter des opérations de police sinon pour travailler au service des 30

administrateurs, du moins pour rejoindre la zone forestière. Toutefois, les logiques migratoires étaient tout autres: les migrants recherchaient principalement des débouchés professionnels et commerciaux qui n'existaient pas dans leur pays d'origine. Les ouvriers travaillèrent sur les chantiers ferroviaires entre Abidjan et Bouaké afin de s'acquitter de l'impôt, tandis que les marchands aspirèrent à accroître les échanges de colas. Seuls les migrants engagés dans l'armée évoluèrent directement dans le sillage des administrateurs, mais ils avaient au final le même objectif que les ouvriers. Ce chapitre passe en revue les groupes de migrants du Haut-SénégalNiger circulant vers la Côte d'Ivoire lors de la conquête: tirailleurs, travailleurs, marchands. Il s'agit aussi de décrire les rapports entre les migrants soudanais, les populations locales et les administrateurs, et, enfin, d'analyser la cristallisation des identités sous l'effet du regard des administrateurs de la Côte d'Ivoire.

Les migrations de tirailleurs soudanais en zone forestière: la conquête militaire
La « pacification» de la Côte d'Ivoire favorisa les migrations militaires soudanaises vers la zone forestière entre 1903 et 1915. Auparavant engagés dans la conquête des pays de savane, les soldats descendirent dans la zone forestière qu'ils infiltraient à partir du nord de la Côte d'Ivoire et du HautSénégal-Niger. De 1910, date de la révolte abbey à Agboville, à 1914, date du début de la Grande Guerre en Europe, les tirailleurs étaient recrutés dans les villages de Sikasso (Sénoufo), Bobo-Dioulasso (Bobo), Koutiala (Minianka) et Kati (Bambara), pour le compte du Haut-Sénégal-Niger. Au début du xx' siècle, le pouvoir constitua un espace de libre circulation des personnes au sein des colonies de l'AOF. Réorganisée en 1904, la Fédération regroupait les pays suivants: Sénégal, Mauritanie, Guinée, Dahomey, Côte d'Ivoire et Haut-Sénégal-Niger (Benoist, 1979 : 9). Du fait des conditions naturelles locales, les zones désertique et forestière de l'AOF étaient en cours de « pacification» par les tirailleurs sénégalais. Après 1904, les pays de l' AOF ont renouvelé les effectifs de tirailleurs, principalement le Haut-Sénégal-Niger, en raison de sa population nombreuse. En hommage aux premiers tirailleurs, le pouvoir colonial a néanmoins maintenu le titre de tirailleur sénégalais, les tirailleurs continuant à « pacifier» l' AOF. Dès sa prise de fonction en 1903, le gouverneur Clozel constituait le Haut-Sénégal-Niger et surtout le nord de la Côte d'Ivoire en base arrière de la conquête: « Bien que ce pays diffère entièrement [...] de la Côte d'Ivoire proprement dite nous l'avons rattaché à cette colonie pour [...] servir de base

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à la pénétration de la forêt par le Nord. »11Représentant de la métropole et placé sous l'autorité du gouverneur de l' AOF, le gouverneur était le chef de l'administration locale (services des affaires politiques et administratives, de la sécurité, des finances, des travaux publics...). Le domaine de compétence territoriale du gouverneur couvrait une colonie, tandis que celui du gouverneur général, qui résidait à Dakar, siège de la Fédération, s'étendait au groupe de colonies constitutif de l' AOF. Les commandants de cercle circonscription administrative - étaient le représentant du gouverneur au sein de la colonie. Dans l'esprit des résistants, les migrants étaient des auxiliaires des administrateurs en poste en Côte d'Ivoire. En effet, les tirailleurs, auparavant engagés dans les opérations contre Samori, se redéployaient plus au sud, dans le Baoulé, les Lagunes et le Lahou. Ils peinaient cependant à conquérir les cercles de la zone forestière et du pays baoulé:
Les Colonnes parcourent la forêt dispersent les révoltés sans pouvoir finalement après avoir fait du mal avoir perdu de nombreux tirailleurs Budget locae2. en tous sens, bru lent [sic] les villages, les atteindre [...]. Les troupes se retirent au pays sans réussir à le pacifier, après et avoir imposé des lourdes dépenses au

Dans ces conditions, le gouverneur Clozel composait avec les groupes résistants (Abbey, Baoulé, Gouro, Bété) qu'il taxait peu, d'où une relative étroitesse du budget local. En outre, le gouverneur temporisait la répression en vue de prévenir le recul de la présence française: c'était la « pénétration pacifique ». En 1908, l'avènement du gouverneur Angoulvant changea la donne: dès 1910, il généralisa le recours à la force et aux tirailleurs de la Fédération. Partisan convaincu de la force, le successeur du gouverneur Clozel amplifia le recrutement de tirailleurs en provenance du Haut-SénégalNiger notamment (Capitaine XXX, 1910: 516). L'administration de la Côte d'Ivoire n'a pas attendu la fin des opérations de police pour lancer les chantiers ferroviaires à travers la zone forestière en 1903 (Semi-Bi, 1973-1974). La construction de la ligne de chemin de fer de la Côte d'Ivoire vers le Haut-Sénégal-Niger était un moyen d'intégrer la Côte d'Ivoire à l'AOF autrement que par les armes. En 1910, la section de la ligne entre Abidjan et Dimbokro fut achevée. Mais il fallait poursuivre la conquête et renouveler la main-d' œuvre ferroviaire - les exploitants forestiers installés le long de la voie ferrée offraient alors des salaires plus intéressants aux ouvriers. L'administration était en outre confrontée à l'hostilité des Abbey au niveau d'Agboville.
11 Archives nationales du Mali (ANM), IDI79-FA, Notice sur la Côte d'Ivoire, 1908, p. 4. 12 Ibid. p. 7. Voir en annexe le récit de l'occupation du Haut-Baoulé par les tirailleurs soudanais descendus de Kati à partir de 1898.

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En janvier 1910, les Abbey s'en prirent à la voie ferrée qu'ils détruisirent en plusieurs points entre Agboville et Dimbokro, terminus du rail. Les insurgés firent dérailler un train descendant de Dimbokro et torturèrent mortellement Rubino, un commis de la Compagnie française de l'Afrique occidentale (CFAO). La torture se voulait un désaveu de la « pacification ». L'administration a relaté l'agonie de Rubino: « Ils lui détachèrent alors la peau du dos qu'ils présentèrent à ses yeux, puis la peau des fesses, puis l'anus, ensuite ils lui arrachèrent un des yeux qui fut présenté au seul œil restant au malheureux. Enfin ils firent l'ablation des parties sexuelles qu'ils introduisaient dans la bouche. »13Quant à la presse, confrontée à l'opacité des conditions de la conquête de la Côte d'Ivoire, elle a donné une autre version de la mort de Rubino: « Après l'avoir tué de deux coups de feu, ils lui coupèrent la tête qui fut retrouvée à 200 mètres du lieu du crime, tandis que le corps était relevé sous le train. »14Le récit de la mort de Rubino était destiné à illustrer la cruauté prêtée aux Abbey. La destruction de la voie ferrée a néanmoins arrêté les travaux. Les ouvriers bambara, pris entre deux feux, ont pris la fuite ou les armes contre les insurgés abbey. Pour les administrateurs de la Côte d'Ivoire, les Bambara étaient les travailleurs originaires de la savane soudanaise (Gary- Tounkara, 2003a : 243-244). Ils réduisaient les groupes de migrants à une population donnée, elle-même identifiée à un territoire: le Haut-Sénégal-Niger et le Soudan nigérien en particulier. Le terme bambara renseigne sur l'idée que les Européens se faisaient de l'identité des migrants soudanais arrivant en Côte d'Ivoire. Il reprend en fait un ensemble de stéréotypes forgés par les Dioula et les marchands européens à partir du XVIII' siècle. En effet, cantonnés dans les comptoirs du Sénégal et de la Côte des esclaves (du Dahomey au Nigeria), les marchands connaissaient peu les peuples de l'intérieur des terres. Les Dioula regagnant les comptoirs en compagnie des captifs de guerre du Kaarta et de Ségou les disaient Bambara. En conséquence, les Européens dénommèrent Bambara les captifs originaires du Soudan. Pour les Dioula en revanche, les Bambara étaient les paysans animistes disséminés de la vallée du Niger au nord de la Côte d'Ivoire. L'anthropologue Jean Bazin a souligné les sens de l'identité bambara selon les périodes, les lieux et les acteurs: « On n'imagine pas l'extrême variété de ceux qui à un titre ou à un autre, selon le contexte ou la conjoncture, le point de vue ou l'interlocuteur, jadis ou naguère, ont pu se trouver désignés, répertoriés, honorés, redoutés, injuriés, maltraités, exterminés sous ce nom» (Bazin, 1985 : 97). Jean Bazin n'a cependant pas
nationales de France-Centre des archives d'outre-mer (ANF-CAOM), 1/affpoI/3047, AOF, missions d'inspections, mission Karr: inspection Côte d'Ivoire, 19181919. ]4 « La situation politique de la Côte d'Ivoire », L 'Afriquefrançaise 2, février 1910 : 61. 33 13 Archives

abordé les usages du nom Bambara (ou Bamana, Bamanan) (Konaré Ba, 1987 : 11-14), à l'époque coloniale et de la dispersion des travailleurs soudanais. Après la conquête et le découpage territorial à la fin du XIX' siècle, les administrateurs changèrent donc le sens de l'identité bambara qui ne désigna plus le captif mais le travailleur migrant originaire du HautSénégal-Niger. Animistes, captifs, guerriers, les Bambara étaient désormais les hommes à tout faire: soldats, ouvriers, dockers. Les Bambara posaient ainsi la voie ferrée entre Agboville et Dimbokro. Ils travaillaient au service des administrateurs de la Côte d'Ivoire. Aussi, lors de la révolte abbey, un détachement composé de tirailleurs et d'ouvriers bambara quitta-t-il Dimbokro pour Agboville :
Le Capitaine CHARDY à Dimbokro prévenu la veille des incidents [...] avait formé un train de 4 plateformes emportant 12 gardes de police, 100 travailleurs Bambaras 15.

Avec la révolte abbey, les ouvriers ont prêté main-forte aux tirailleurs. Ils semblaient ainsi confirmer leur statut d'auxiliaire. Les tirailleurs commettaient des bavures dans les villages traversés, encouragés en cela par leurs officiers. Le village d'Éry-Makouguié (voir carte I infra), près de la gare ferroviaire d'Agboville, connut une série d'exécutions sommaires pour ne pas avoir retrouvé un guide fugitif dans les temps. En effet, en quarantehuit heures, le lieutenant de Lavigerie fit décapiter une dizaine de notables innocents avant de retrouver le guide en question et de lui faire subir le même sort. Il chargea les tirailleurs d'assurer les basses besognes; les soldats, après avoir rapporté les oreilles des notables, tuèrent le guide, entretemps appréhendé par les villageois 16.L'administration qui dénonçait la « sauvagerie» des insurgés n'était pas en reste puisqu'elle exécutait des innocents et en exhibait les restes. Ce faisant, elle envoyait un signal aux groupements rebelles: soit ils se soumettaient, soit ils périraient. La violence répondait à la violence. Les opérations de conquête menées en Côte d'Ivoire étaient sanguinaires. Elles restaient parmi les plus répressives en AOF. Cependant, le gouverneur déclina toute responsabilité dans les exactions d'Éry-Makouguié. Le gouverneur Angoulvant voyait dans le Haut-Sénégal-Niger un réservoir de tirailleurs au sein de l'AOF. Il regrettait que la conquête de la Côte d'Ivoire par le Haut-Sénégal-Niger n'ait été entreprise plus tôt. Il
15 ANF-CAOM, l/tp/4-!6, Chemin de fer de la Côte d'Ivoire, direction temporaire du service des voies de pénétration: rapports trimestriels sur les travaux de construction et sur

16 Archives nationales de Côte d'Ivoire (ANCI), lNN!-3, Correspondance relative aux travailleurs armés du raiway [sic] en pays Abbey et cruautés commises par les tirailleurs dans Ie village de Makouguié en pays abbey, !91O. 34

l'exploitation,

lor et 20 trimestres

1910.

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