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Mihailovic

De
282 pages
Dragoljub - dit Draza - Mihailovic et l'organisation qu'il fonde en mai 1941 reçoivent d'abord le soutien de la communauté internationale pour sa résistance active à la domination hitlérienne. On sait que c'est le mouvement communiste et Tito qui prennent les rênes du pouvoir en Yougoslavie au sortir de la guerre. Que se passe-t-il entre temps ? Révolution ou restauration, autant de dilemmes pour ce colonel francophile.
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À ma mère, mes frères, toujours avec moi. À ma grand-tante Miona. À la mémoire de mon cher père et de mes grands-parents, Momir, Ljubica, Maurice et Odette.

REMERCIEMENTS
Il m’est très agréable d’exprimer toute ma reconnaissance à celles et ceux qui ont suivi, encouragé et promu ce travail : Madame Durandin Catherine, Monsieur Lory Bernard, Monsieur Prstojevi Alexandre, professeurs à l’INALCO, pour leur confiance et leur sollicitude constante. Merci très sincèrement également à Mesdames Andrejevi Marija, Radojevi Mira, Monsieur Dimi Ljubodrag à Belgrade, Mesdames Bernard et Žujovi à Paris, à Jean-Claude et Hervé qui m’ont relu avec rigueur et bienveillance, Dominik et sa mère qui ont permis mes séjours en Ile de France. R. V.

NOTE
L’orthographe du serbo-croate étant strictement phonétique, il suffit, pour une prononciation correcte, de retenir ces quelques correspondances : š ž h , = tch = ch = j (« je ») = kh c e j s = ts = é = y (« yourte ») = ss

PRÉFACE
Les guerres de l’éclatement de la fédération yougoslave nous ont laissé dans une sorte de stupeur d’incompréhension, dont nous ne sommes pas encore vraiment remis à ce jour. Cette incompréhension s’est déclinée sur plusieurs registres, parmi lesquels on trouve fréquemment l’idée que ces conflits inextricables ne faisaient que réactualiser des conflits plus anciens mal résolus. On a parlé de haines ataviques, ce qui dispensait de tout effort de compréhension. Le passé des peuples yougo-slaves est effectivement complexe et nourri de vieilles conflictualités. Mais celles-ci ne remontent pas à la nuit des temps et l’enquête historique peut en retracer le cheminement sans trop de difficultés. La Deuxième Guerre mondiale en Yougoslavie est une des matrices dans lesquelles on peut cerner bon nombre d’enjeux qui réapparaîtront un demi-siècle plus tard. Aussi, l’étude de cette période, loin d’être un exercice d’érudition réservé à une caste de chercheurs, peut fournir un éclairage sur des sujets tout à fait contemporains. Le conflit mondial fut un grand brassage violent que l’on peut lire sur plusieurs plans différents. C’est une histoire d’agression et d’occupation, de collaboration et de résistance ; c’est aussi une occasion de régler de vieux litiges nationaux ou sociaux ; c’est la possibilité pour des groupes marginaux de réaliser des objectifs jusque là fort chimériques ; mais c’est aussi une case dans un échiquier mondial où s’affrontent des puissances dépassant largement le cadre yougoslave. L’étude que propose Roland Vasic n’entend pas éclairer l’ensemble de cette problématique, mais un de ses aspects importants concernant essentiellement le volet serbe de l’histoire. Si le nom de Tito évoque encore quelque chose au public francophone, celui de son rival malheureux Mihailovi est de nos

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jours assez largement ignoré. Les mieux informés se souviennent que le général De Gaulle a toujours refusé de rencontrer Tito, par fidélité envers celui qu’il considérait comme l’allié des mauvais jours. Le mouvement de résistance mené par Dragoljub (Draža) Mihailovi est généralement désigné sous le nom de mouvement tchetnik. A ce terme un peu vague (qui peut se traduire par maquisard ou franc-titeur) on préfère actuellement celui de mouvement de Ravna Gora, ce qui est plus précis, car dans la nébuleuse tchetnik il y eut de nombreux chefs locaux qui ne prêtaient qu’une allégeance lointaine à Mihailovi . Ce terme a aussi l’avantage de marquer d’emblée une des caractéristiques majeures du mouvement : il était serbe, et qui plus est serbe de Šumadija. C’est l’occasion de rappeler que, comme la plupart des peuples d’Europe orientale, les Serbes ont vécu sous des régimes différents qui ont modelé des mentalités qui varient de région à région. La Šumadija, région située au sud de Belgrade entre Drina et Morava, s’enorgueillit d’avoir été le berceau des deux insurrections contre les Ottomans de 1804 et 1815 et le Piémont de l’émancipation nationale. Les Šumadiens ont un peu tendance à se considérer comme les « vrais » Serbes et à imposer leurs façons de voir à toute la nation…voire à toute la Yougoslavie. On retrouve cette tendance dans le mouvement de Ravna Gora et ce fut assurément une cause de son aveuglement et de son échec. (A contrario, R. Vasic montre bien la place singulière dans le mouvement de Stevan Moljevi , Serbe de Bosnie.) La présentation historique du mouvement de Ravna Gora a longtemps été lourdement caricaturale : soit pour le régime de Tito un ramassis de traîtres collaborateurs, soit au contraire pour l’émigration en Occident des héros honteusement trahis. Depuis une vingtaine d’années un discours de réhabilitation assez tonitruant s’est répandu en Serbie. Ces célébrations relèvent de la propagande politique et la recherche historique a du mal à garder la distance nécessaire vis-à-vis de ces commémorations. Mais les choses ont aussi évolué : on dispose de sources nouvelles et abondantes et une génération de chercheurs plus distanciés par rapport à leur objet d’étude a émergé.

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Sur la base de cette documentation plus riche et plus nuancée, Roland Vasic s’efforce de reconstituer l’histoire du mouvement en suivant deux fils conducteurs : Mihailovi lui-même, le leader du mouvement, et les idées politiques en cours en Serbie durant les années 1930 et la manière dont elles ont évolué durant la guerre. Les protagonistes de la guerre ont en effet été entraînés dans le tourbillon d’évènements et de violences avec tout le bagage d’idées, de déceptions et d’espoirs accumulé durant la décennie précédente. Traître ? Héros ? Ces qualificatifs n’ont pas lieu d’être. Loin des simplifications partisanes, penchons-nous sur le destin d’un homme, avec ses qualités et ses limites, confronté à une époque profondément tragique. Bernard Lory Maître de conférences Institut National des Langues et Civilisations Orientales

« Dès que l’homme s’élève un peu au dessus de l’égoïsme national, il lui apparaît clairement que la nation, par elle-même, ne représente pas ce qu’on appelle en philosophie une « valeur ». Ce sont les idéaux culturels au service desquels elle s’est mise, qui peuvent, seuls, lui en conférer.1 » Slobodan Jovanovi

INTRODUCTION

La période de la Seconde Guerre mondiale en Yougoslavie est un moment tragique où différentes « logiques » sont à l’œuvre et s’entremêlent : occupation et soumission à des puissances étrangères ; attentisme, adhésion au nouvel ordre, résistance ; implosion d’un État plurinational en cours de constitution ; logiques révolutionnaire et contre-révolutionnaire ; logique de guerre civile dite aussi « fratricide ». Cette complexité est à la fois particulière et caractéristique de la situation qu’Hitler et ses alliés, engagés à ruiner « l’ordre de Versailles » et la marche difficile d’un monde pluriel vers son organisation démocratique, imposent à l’Europe et une grande partie du reste de la planète.
Jovanovi Slobodan, Jedan prilog za prou avanje srpskog nacionalnog karaktera, in Iz istorije i književnosti II (Oeuvres complètes, tome 12), p. 573.
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Des mouvements de résistance à l’ordre hitlérien se constituent dans tous les pays occupés. Ils varient par « l’ampleur, la chronologie, la conjugaison différente des parties selon les régions et le rythme du conflit ; là domine la collecte de renseignements, ici la guérilla. 2» Selon Henri Michel, « La Résistance, sauf peutêtre en U.R.S.S., et ce n’est pas certain, était une juxtaposition de tendances, plus qu’une fusion ou une interpénétration de forces ; lorsqu’une union a été réalisée, ce fut toujours de façon temporaire, dans un cadre local, et pour des évènements d’une exceptionnelle gravité – attentat contre Hitler, insurrection de Varsovie, maquis du Piémont… » Si nulle part la Résistance n’a gagné seule la guerre, en Yougoslavie, le mouvement communiste, en mettant à profit et en combinant au mieux les dynamiques inhérentes aux logiques évoquées plus haut, a fondé très largement sur elle la légitimité du régime qu’il a installé pour plusieurs décennies. Un autre mouvement de résistance, se voulant « patriotique » plutôt que « politique », voit le jour alors que le Parti communiste yougoslave est encore soumis aux nécessités du Pacte germanosoviétique. L’objet de cet ouvrage est de mettre en relief les aspects politiques de ce mouvement mené par le colonel Dragoljub Mihailovi , en postulant que toute entreprise vouée à modifier le destin d’une collectivité est par nature politique, quand bien même les acteurs entendraient se référer à d’autres justifications ou exprimer d’autres motivations. Le mouvement en question, qualifié souvent de « tchetnik », a été défait par l’armée de Josip Broz dit Tito, en 1944 en Serbie, puis l’année suivante sur l’ensemble du territoire yougoslave. L’élimination et la condamnation de ses cadres sont concomitantes de l’installation du nouveau régime. L’histoire officielle titiste s’emploie alors à le présenter comme « traître et génocidaire » et l’associe directement aux mouvements d’inspiration fasciste et aux tenants des régimes de collaboration locaux. Pendant quarante ans dans le pays, cette version est unique dans l’espace public. A contrario, la « geste » des partisans de Tito est entretenue à travers
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Michel Henri, La guerre de l’ombre, Paris, 1969, p. 375.

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une véritable « politique mémorielle 3» pour être considérée comme le moment fondateur de la nouvelle « fraternité et unité » des peuples yougoslaves. Dans les milieux de l’émigration politique se réclamant de l’ex« Armée yougoslave dans la patrie » de Mihailovi , la mémoire est entretenue la plupart du temps sur un mode apologétique. La défaite de l’officier et dirigeant du mouvement tchetnik y est considérée dramatiquement : perte d’un ultime rempart, moment décisif à partir duquel le régime communiste parvient à s’imposer. A partir de la mi-1980, des écrivains serbes (les poètes Ljubomir Simovi puis Matija Be kovi ) expriment l’idée que la lutte entre partisans et tchetniks fut davantage un combat fratricide entre Serbes qu’une opposition radicale entre « libérateurs et félons ». En 1985, Veselin ureti est le premier historien en Yougoslavie à déroger au principe selon lequel la condamnation des ennemis de la révolution titiste est un préalable à toute étude des évènements de la Seconde Guerre mondiale4. Dans sa monographie, Les Alliés et le drame de guerre yougoslave, il exploite les archives britanniques, américaines et (pour la première fois) des sources de l’émigration pour tenter d’élucider les raisons du transfert du soutien allié de Mihailovi à Tito. L’ouvrage défend la thèse d’une compromission des troupes de Mihailovi justifiée par la volonté de préserver la population serbe et le constat selon lequel ce sont les Serbes qui donnèrent, de beaucoup, le plus grand nombre de victimes. Il inaugure ainsi une période à la fois de remise en cause du dogme titiste et de suspicion et revendication « victimaire » instrumentalisée avec « succès » jusqu’à l’éclatement des conflits des années 1990. Outre les ouvrages divergents de ce « dogme » et qui sont des témoignages essentiellement, que ce soit ceux de militaires britanniques ou américains présents sur le terrain, ceux d’émigrés ou de membres du « camp tchetnik », laudateurs pour certains, tendant vers l’impartialité pour d’autres, ceux encore de dissidents
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Cf. Dragovi -Soso Jasna, Saviours of the Nation , Serbia’s Intellectual Opposition and the Revival of Nationalism, London, 2002, p. 100. 4 Ibidem, p. 101.

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du « camp partisan » (Milovan ilas voire Vladimir Dedijer) révélant des épisodes cachés, l’histoire du mouvement de résistance de Mihailovi est marquée par la publication de monographies d’importance à partir seulement des années 1970. En 1973, est publié aux États-Unis, Tito, Mihailovi and the Allies 1941-1945 de Walter R. Roberts. Surtout, en 1975, The Chetnik Movement and the Yugoslav Resistance de Matteo J. Milazzo et The Chetniks de Jozo Tomasevich sont suivis de Draža Mihailovi and the Rise of the etnik Movement 19411942 de Lucien Karchmar en 1987 (thèse soutenue en 1973). Ces trois ouvrages peuvent être considérés comme les « classiques » sur le sujet. Ils mettent à profit la disponibilité d’archives britanniques, allemandes et italiennes et de témoignages de première main. En Yougoslavie, Draža Mihailovi izme u Britanaca i Nemaca (Draža Mihailovi entre les Britanniques et les Allemands) de Jovan Marjanovi en 1979 (date à laquelle est publié à Zagreb l’ouvrage de Tomasevich/Tomaševi retouché) contient des informations nouvelles et importantes tout en étant orienté vers la thèse officielle. C’est surtout avec Branko Petranovi et son Revolucija i kontrarevolucija u Jugoslaviji 1941-1945 (Révolution et contre-révolution en Yougoslavie 1941-1945) en 1983, que les historiens yougoslaves adoptent une approche tendant à la rigueur scientifique. Son Srbija u Drugom Svetskom ratu 1939-1945 (La Serbie dans la Seconde Guerre mondiale 1939-1945) en 1992, confirme et fonde solidement la démarche. Nombre des jeunes collègues et étudiants de Petranovi accèdent aux archives belgradoises et publient quantité de travaux à partir de la seconde moitié de la décennie 1990. Il convient de citer entre autres : Milan Mati , Ravnogorska ideja u štampi i propagandi (L’idée ravnagorienne5 dans la presse et la propagande) en 1995 ; Bojan Dimitrijevi , eneral Mihailovi - Biografija do maja 1941 (Le général Mihailovi - Biographie jusqu’en mai 1941) en 1996, Valjevski Ravnogorci (Les ravnagoriens de Valjevo) en 1998 ; Kosta Nikoli , Istorija Ravnogorskog pokreta (Histoire du
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« Ravnagorien » signifie « de Ravna Gora » qui est le lieu où Mihailovi installe son modeste état-major en mai 1941. Nous y reviendrons.

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mouvement de Ravna Gora) en trois volumes, en 1999. Miloslav Samardži publie également, depuis 1996, aux éditions Pogledi, une histoire de Mihailovi et de son mouvement, thématisée et riche de renseignements, en ayant toutefois adopté une démarche militante de réhabilitation. Enfin la publication, en 1998, par Nikoli , Dimitrijevi et Milan Vesovi d’une grande quantité des textes, messages et discours de Mihailovi (y compris ceux des interrogatoires et du procès en 1946) sous le titre : Rat i mir enerala - Izabrani ratni spisi (Guerre et paix du général – Ecrits de guerre choisis) en deux volumes, contribue aussi valablement à la connaissance historique. Il faut encore souligner la contribution récente en dehors de l’espace yougoslave de Heather Williams pour Parachutes, Patriots and Partisans. The SOE and Yugoslavia 1941-1945 en 2003 et la très précieuse synthèse de Stevan K. Pavlowitch, Hitler’s New Disorder : The second World War in Yugoslavia en 20086. Les « Archives de l’Institut d’Histoire Militaire » comportent un fonds d’« Archives tchetniks » d’environ 75.000 documents7. D’autres fonds : « Documentation allemande », « Gouvernement serbe (Nedi ) » et « Gouvernement de l’émigration du royaume de Yougoslavie » contiennent également des textes ou photographies rassemblés dans des recueils publiés, mais aussi des informations qui sont en cours d’exploitation. Les « Archives de Yougoslavie », « Archives de Serbie », les « Archives Historiques de la ville de Belgrade » recèlent enfin de nombreux autres documents. Le regard porté sur les aspects politiques du mouvement requiert quelques présupposés et conditions. Ce mouvement étant initialement un mouvement de refus de la capitulation face aux armées de l’ « Axe Berlin-Rome », de résistance et d’organisation militaire clandestine, il m’a semblé qu’il était difficile de ne pas revenir régulièrement sur l’évolution de la situation militaire
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Une bibliographie plus étendue figure en fin d’ouvrage. Quand des documents issus de ce fond seront cités, il sera mentionné : « AVII, a » pour « Arhiv Vojno-Istorijskog Instituta, etni ka arhiva » (« Archives de l’Institut d’Histoire Militaire, Archives tchetniks »).

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proprement dite, ses enjeux particuliers et ses développements. Le destin de ce mouvement s’est joué sur le champ de bataille, en confrontation avec d’autres forces. De même l’importance accordée aux personnes même de Mihailovi et de ses conseillers civils/politiques trouve une justification plus forte parce que l’activité politique en son sein se veut en grande partie nouvelle, en rupture avec les pratiques passées et procède d’initiatives. Un accent sera mis, au moyen de citations, sur les préoccupations et réflexions de ces personnages in situ. « Mouvement » de quelques personnes au départ, comment évolue-t-il en agglomérant et croissant ? Naît-il sans filiation politique ? Est-il d’abord un mouvement serbe, panserbe ou un mouvement yougoslave ? Il m’a semblé nécessaire également d’insister parfois sur des évènements antérieurs ou externes au mouvement lui-même. Cependant la chronologie générale pour l’activité politique (considérée sous divers aspects : initiatives des uns ou des autres, organisation proprement dite de la structure politique, évènements particuliers tels que discussions et congrès, aperçu de la propagande, de la presse et de son contenu) va de 1941 à 1945. La première partie s’ouvre sur un aperçu biographique de Mihailovi et se termine à un moment où l’activité politique va se réorienter. La seconde partie commence avec cette réorientation qui est aussi une tentative de développement et correspond à la perte d’une bataille importante. Il s’achève par la destruction du mouvement. Des cartes, un tableau et quelques photos sont proposés en annexe. Les premières8 illustrent combien le territoire est investi de passions qui fréquemment « se recouvrent » les unes les autres dans l’Europe des Balkans occidentaux. La Serbie dans laquelle naît Mihailovi à la fin du 19ème siècle et celle des années 1940 (Serbie officielle selon les critères de la légalité que l’Allemagne hitlérienne a imposé en l’occupant), où il
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Empruntées à De l’unification à l’éclatement, l’espace yougoslave, un siècle d’histoire, sous la direction de Laurent Gervereau et Yves Tomic, BDIC, Paris, 1998 et à l’ouvrage de Lucien Karchmar déjà cité.

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mène la partie essentielle de son activité, occupent sensiblement le même espace géographique, aux limites et à la superficie comparables. Entre temps, les frontières, la représentation de l’espace singulier de la nation ont été les objets de nombreux bouleversements : extensions, rétrécissements, ouverture à d’autres nations, cohabitation et rivalité avec elles, repli identitaire et pour finir invasion étrangère, démantèlement et occupation9. A cet égard, la Serbie ne fait pas figure de cas exceptionnel dans une Europe balkanique où se constituent successivement des Étatsnations, en interaction et à la mesure du démantèlement des ensembles impériaux voisins. Il faut dire que la région devient rapidement autant une zone de préoccupations que de compétitions des Puissances établies ou nouvelles. Depuis les deux mouvements insurrectionnels de 1804 et 1815, la société et l’État serbes se constituent essentiellement selon les critères de la modernité centre-européenne et occidentale (en particulier à travers les influences allemandes et françaises dans la culture, l’organisation économique, politique et la législation). L’inclusion pluriséculaire dans la périphérie de l’Empire ottoman n’est évidemment pas sans avoir marqué les comportements et les institutions particulières des Serbes, quand bien même la référence à cette influence servirait de modèle négatif. Enfin l’attachement à la lointaine Russie orthodoxe, qui a représenté un refuge réel ou imaginé pendant la présence turque et soutenu effectivement, la première, les luttes d’émancipation, n’est pas sans importance pour l’histoire de ce peuple. Là encore la plupart des peuples ou États voisins partagent ces contingences et les aspirations dominantes à prendre part aux développements de la modernité européenne. La Serbie de la toute fin du 19ème siècle est déjà très différente de ce qu’elle était cinquante ans plus tôt. Sa population a doublé (pour une même superficie de presque 38 000 km²) de 1834 à 1874. Sur un territoire qui augmente d’environ 30%, elle double encore de 1874 à 190510. Elle est rurale à plus de 85% jusqu’en 1910.
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Voir cartes en annexe. 678.192 habitants en 1834, 1.353.890 en 1874 et 2.688.025 en 1905. Cf. Nova Istorija srpskog naroda, publié par Dušan T. Batakovi , Beograd/Lausanne, 2000, pp. 179-191.

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Belgrade passe de 7.033 habitants en 1834, à 54.249 en 1890 et 89.876 en 1910. Alors que Niš, Leskovac, Pirot et Vranje augmentent lentement, Kragujevac, Požarevac et Šabac croissent plus fortement. En 1893 (année de naissance de Mihailovi ), la Serbie est officiellement indépendante depuis quinze ans et fortement dépendante de l’économie et du pouvoir autrichien. Le 13 avril, le jeune souverain, Alexandre Obrenovi , inaugure par un coup d’État un règne de plus en plus autocratique. Le régicide de 1903 permet d’installer le représentant de la dynastie rivale, Pierre Kara or evi . De forts secteurs de l’armée ont agi de manière décisive11. La période qui s’ouvre est marquée également par une volonté de se démarquer de Vienne (en recherchant le soutien de Paris et Saint-Pétersbourg), le renouveau simultané d’une vie politique se démocratisant, d’avancées constitutionnelles et de passion nationaliste : aspiration panserbe, recherche d’un accès du pays à la mer, nécessité de se prémunir contre les nouvelles velléités impérialistes de l’Autriche, volonté d’intégrer les populations serbes et certains territoires des Empires habsbourgeois (Bosnie-Herzégovine) et ottoman (Kosovo, Sandžak de Novi Pazar et Macédoine) où elles vivent avec d’autres nations et groupes ethniques. Après la guerre entre États balkaniques vainqueurs d’une armée turque qui reflue d’Europe, le royaume de Serbie s’étend en 1913 vers le sud et de façon plus que significative : il double quasiment sa surface et intègre 1.290.000 nouveaux habitants. La Première Guerre mondiale survient dans la foulée, qui a l’allure initialement d’une campagne punitive de Vienne contre Belgrade. Elle ravage le continent et fait succomber en Serbie vraisemblablement plus de 400.000 militaires et 800.000 civils, soit environ le tiers de sa population en 1912. Le pays compte le
Selon Batakovi , l’armée occupe la place que ne peut prendre une classe moyenne insuffisamment développée alors et s’érige en « interprète des idéaux nationaux ». Ceci oriente singulièrement une vie politique qualifiée idéalement par ailleurs d’ « âge d’or » ou « ère de Périclès » de la Serbie, sous le règne de Pierre 1er Kara or evi (saintcyrien et traducteur de J.S. Mill) de 1903 à 1914. Ibidem, p. 187.
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plus fort pourcentage de tués en rapport aux effectifs mobilisés de toutes les nations en guerre. On compte encore 100.000 invalides de guerre et presque un demi-million d’enfants orphelins12. L’ambition dominante de libérer et réunir les Serbes dans un même État puis, la guerre engagée, d’en faire de même pour Croates et Slovènes, se traduit par la création en 1918 d’un « royaume des Serbes, Croates et Slovènes ». Les aspirations nationales des voisins de Zagreb et Ljubljana ont convergé avec les « buts de guerre 13» serbes sous la pression des évènements. Le projet yougoslave (au 19ème siècle) était d’abord linguistique et culturel, formulé pour l’essentiel de Zagreb. Il a sous-tendu ensuite les luttes politiques des Croates, des Serbes et des Slovènes de l’Empire austro-hongrois contre les politiques de coercition des maîtres de l’Empire. En Serbie, les plus ambitieux quand au rôle « de Piémont » qu’aurait pour mission de jouer le pays, et ce depuis Garašanin et Mihailo Obrenovi dans les années 1860, semblent ne pas vouloir ou pouvoir trancher entre un rassemblement panserbe (où la définition de « ce qui est serbe », territoire ou/et population, doit en grande partie être préétablie) et une réunion des Slaves du sud (dans laquelle les Serbes ont à jouer le rôle central). Avant le déclenchement des hostilités, « il n’y ni plan ni mouvement populaire en faveur de la création d’un État yougoslave dans un avenir proche.14 » L’union des Slaves du sud de l’Empire avec la « Serbie victorieuse » s’est donc précipitée. La menace italienne notamment a poussé dans l’urgence les « Croates-Yougoslaves » à
Ibidem, p. 264. Le gouvernement serbe, à Niš le 7 décembre 1914, déclare devant l’Assemblée nationale : « Convaincu de la volonté du peuple serbe tout entier de persister dans le combat sacré pour la défense de son foyer et de sa liberté, le gouvernement du Royaume considère comme son devoir primordial, en cet instant, d’assurer une issue heureuse à cette grande lutte qui est devenue, dès l’instant où elle fut engagée, une lutte pour la libération de tous nos frères non encore délivrés : Serbes, Croates et Slovènes. » Srpske novine, Niš, No 282, 25.11 / 8.12.1914. 14 Yugoslavism. Histories of a Failed Idea 1918-1992, Dejan Djoki editor, London, 2003, Stevan K. Pavlowitch, « Serbia, Montenegro and Yugoslavia », p. 60.
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une entente après l’effondrement des structures de l’Empire austrohongrois. Les leaders nationalistes croates refusent eux de se départir d’un « droit étatique historique croate ». Les dirigeants serbes, à l’image de Paši le premier ministre, prennent part à l’entente en s’efforçant prioritairement de conserver les prérogatives d’une unité et souveraineté serbes. En 1921, le nouvel État commun s’étend sur 247.500 km2 et compte une population totale de 12.055.715 habitants15. La Serbie d’avant-guerre représente 35% de son territoire, les Serbes de l’ancien Royaume [Srbijanci] constituent environ la moitié de tous les Serbes [Srbi] et donc 20% de la population totale. Il faut remarquer que l’ensemble des « Yougoslaves ethniques16 » représente 80% du pays, alors que les minorités forment 24,6% de la population en Roumanie, 31% en Pologne, 35,6% en Tchécoslovaquie17. C’est la constitution serbe de 1903 qui sert de modèle à celle de 1921. Cette dernière n’est pas avalisée par le parti croate le plus important, le Parti paysan (républicain) croate opposé au centralisme et à l’unitarisme « belgradois ». Les deux partis serbes principaux insistent fortement sur l’unité du pays. Le Parti radical de Paši , fondé en 1881, premier véritable parti implanté dans les masses rurales serbes, est centraliste tout en défendant une unité où les identités nationales du « peuple à trois noms » restent distinctes. Le nouveau Parti démocrate de Ljubomir Davidovi et Svetozar Pribi evi , attaché à s’implanter dans tout le pays, est unitariste mais évolue, se scinde et tend, avec le premier leader, vers une solution fédérale.
4 704 876 Serbes (39%), 2 889 102 Croates (23,9%), 1 023 588 Slovènes (8,5%), 759 656 Musulmans (6,3%), 630 000 Slaves macédoniens (3,3%), 512 207 Allemands (4,3%), 483 871 Albanais (4,0%), 472 079 Hongrois (3,9%), 183 563 Roumains (1,6%), 143 453 Turcs (1,2%), des minorités slaves (1,6) et des italiens (0,1%). Selon les résultats préliminaires du recensement de population du 31 janvier 1921. Cf. Batakovi Dušan T., Yougoslavie, nations, religions, idéologies, Lausanne, 1994, p. 142. 16 Locuteurs du serbo-croate, du slovène et Slaves de Macédoine. 17 Cf. Pavlowitch Stevan K., Serbia. The History behind the Name, London, 2002, p. 113.
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La vie politique yougoslave évolue à partir de ce moment fondateur où un consensus suffisant entre Serbes et Croates a fait défaut. La Seconde Guerre mondiale survient après vingt ans dont près de la moitié de régime autoritaire. En dépit d’efforts de rapprochement et de conciliation, la défiance domine encore.

1ère partie

CONSTITUTION DU MOUVEMENT DE RESISTANCE ET ENTREPRISES POLITIQUES INITIALES