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Militant et prisonnier de guerre

328 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296193079
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MILIT ANT PRISONNIER DE GUERRE

Collection
Déjà parus:

«

Destins Vécus»

Qui sont les Elohims de la Bible, les raisons scientifiques du nouvel athéisme, Luc Remaynet. Nathan, l'ouvrier juif, David Diamant.

Pierre

BUGEAUD

MILIT ANT PRISONNIER DE GUERRE

UNE BATAILLE POUR L'HISTOIRE
Préface de Pierre GASCAR Prix Goncourt

Collection « Destins Vécus»
LES NOUVELLES EDITIONS DU PA VILLON 5, rue Rollin 75005 Paris

EDITIONS L'HARMATTAN 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0518-5

A Catherine

REMERCIEMENTS

Mes remerciements vont à tous ceux qui m'ont aidé de leurs conseils et soutenu dans cette entreprise. On s'interrogera sans doute sur le pourquoi de celle-ci. Répondons qu'il s'agit d'un quasi«

«

pari ». Dès lors qu'on publiait sur l'origine et la vie initiale de ma » fédération, je ne pouvais me dispenser de dire « ma vérité ».

Qu'on me pardonne cette audace. Mes remerciements vont à Alice Kahn, chef du bureau honoraire à la Caisse des Dépôts et Consignations, à Lucienne Recchia, à Simone Seigneuray, à Ernest Ellinger, professeur d'histoire; à Pierre Landrieux, responsable de la Résistance PG en Prusse Orientale; à Edouard Maine, trésorier de l'ACPG-CATMde la Seine; à Jacques Malherbe, secrétaire de ladite association; à Robert Paumier, fondateur du MNPGD,vice-président de la FNCPGCATM ; à François Pyatzook, chef de service honoraire au ministère des Anciens Combattants et Victimes de Guerre; à Georges Tabaraud, directeur honoraire du journal « Le Patriote» de Nice, et plus particulièrement à mon ami Paul Kolodkine sans lequel cet essai n'aurait pas vu le jour.

Préface

La captivité en Allemagne, pendant cinq ans, de près de deux millions de Français reste un fait sans équivalent dans l'histoire des nations. Pour la première fois au cours des siècles, les représentants d'une génération dans sa quasi-totalité se trouvaient transformés à la fois en esclaves et en otages. On possède d'innombrables récits des épreuves physiques et morales qu'ils ont connues, mais ceux-ci, pour irremplaçables qu'ils soient, ne rendent pas toujours parfaitement compte de l'état de complète aliénation sociale dans lequel ces hommes (dont j'étais) se trouvaient placés. Tout ce qui fait d'un individu un participant effectif à la vie de la collectivité où il a sa place, du moins dans nos démocraties, se trouvait aboli. Une autorité extérieure absolue et aux desseins imprévisibles rendait impossible toute initiative commune de la part de ces hommes qui, jusque-là, avaient été, dans leur pays, des citoyens à part entière souvent engagés dans l'action politique, syndicale, corporative, etc. De plus, il arrivait que les prisonniers restent longtemps sans informations sur le déroulement des opérations militaires menées contre l'ennemi par nos alliés et les forces de la
«

France libre », et n'aient pas la ressource, dans leur dénuement

moral, de s'associer, au moins par l'esprit, aux efforts de ces derniers. Il serait trop long d'analyser la frustration psychologique éprouvée par la majorité des prisonniers de guerre, ainsi privés, pendant des années, de toute participation à la vie d'une collectivité maîtresse de ses destinées, dans le respect de la volonté du plus grand nombre. Cette frustration explique certaine difficulté de réadaptation ressentie par beaucoup d'entre nous, lors de notre

retour en France: sentiment du joueur resté

«

sur la touche»,

pendant la partie, impression d'être« déphasé »... Et puis, l'histoire va vite: en 1945, les vrais anciens combattants, aux yeux de la plupart des Français, étaient ceux de la Résistance; une guerre chasse l'autre et, surtout, une victoire chasse une défaite. Tout cela était dans l'ordre des choses. Pourtant certaines formes de résistance n'avaient pas été absentes, chez les prisonniers de guerre: refus du travail, propos 7

anti-n'azis tenus aux Allemands, sabotages, évasions... Celles-ci, quand elles réussirent, permirent que cet esprit de combat, empêché de se développer autant qu'on l'aurait souhaité dans les camps et les kommandos, en Allemagne, essaime en France, en la personne des évadés, et vienne se fondre dans celui qui y avait déjà pris naissance. C'est ainsi que Pierre Bugeaud et d'autres évadés, dont notamment François Mitterrand, animèrent un réseau de résistance d'anciens prisonniers de guerre. De la sorte, à travers eux, les hommes restés en Allemagne ne furent pas tout à fait absents moralement de la lutte contre l'occupant, dans notre pays. Dès la fin des hostilités, l'utilité de l'association fondée par Pierre Bugeaud et ses camarades eut à s'affirmer sur un plan pratique: les prisonniers libérés arrivaient en France dans un état de grand dénuement et trouvaient un pays exsangue. Il fallait pourvoir aux besoins des plus démunis. Parallèlement, la réinsertion sociale des anciens prisonniers s'imposait. Heureusement, le travail ne manquait pas, et permettait cette réinsertion sous son aspect matériel, même si c'était souvent dans des conditions précaires. Restait la réadaptation morale des rapatriés. En définissant et en défendant leurs droits, l'Association qui les groupait maintenant aidait à la réaliser: c'est dans l'affirmation de ses droits que l'individu acquiert sa pleine existence. Est-il besoin de préciser que l'Association assurait en même temps le maintien de l'implicite pacte de fraternité qui liait les prisonniers les uns aux autres? On trouvera dans le livre de Pierre Bugeaud le récit détaillé de la lutte de l' Association contre la trop fréquente inertie des pouvoirs publics, lutte qui, aujourd'hui encore, n'est pas parvenue à son terme. A certains moments, des conflits d'ordre politique ont opposé les dirigeants de l'Association. Quoi de plus naturel? Concevrait-on que la politique puisse être absente de débats portant sur les intérêts matériels et moraux de deux millions d'hommes? Au surplus, un accord fondamental, né de la communauté du sort qui avait marqué la jeunesse de tous ces hommes, subsistait derrière ces désaccords. Pierre Bugeaud relate, avec une minutie qui n'exclut pas la vue d'ensemble, l'activité, souvent proche du combat, de l'Association dont il a été un des fondateurs, puis l'un des dirigeants. Nous lui devons ainsi un document d'une grande richesse, dans lequel les historiens occupés à analyser les nombreux aspects des lendemains de la dernière guerre trouveront une source d'informations qui leur faisait défaut jusqu'ici. L'auteur a entremêlé cet exposé historique d'une évocation de sa vie personnelle, au cours des années qu'il recouvre, et y a apporté ainsi une attachante note humaine. A travers le récit d'une vaste action collective, apparaît de la sorte l'itinéraire d'un homme de bonne volonté.
Prix Goncourt et Grand Pierre GASCAR, Prix de l'Académie Française

8

Avant-propos
Parmi les prisonniers de guerre, chacun a « SA captivité mais

»

c'est l'ensemble de ces captivités, différentes et pourtant semblables, qui marque profondément leur vie, et profondément la vie des Associations qu'ils se sont données. Ce sillon profond de la captivité a sans doute permis, plus de quarante ans après la capitulation sans conditions de l'Allemagne nazie, que ces Associations nées de la guerre, de la captivité et du rapatriement, vivent encore dans tous les départements, dans d'innombrables communes et cantons... Ces Associations vivent, pourrait-on dire en paraphrasant Victor Hugo, parce qu'elles luttent: pour maintenir l'amitié, pour promouvoir l'aide et l'entraide, pour garantir des droits souvent encore menacés, pour défendre un honneur quelquefois encore décrié, pour construire la paix et puis aussi pour témoigner d'une histoire de la France, écrasée sous le nazisme et ses complices, d'une armée françaisecaptÎve. Ayant eu la possibilité d'être, sans discontinuer, témoin de la vie de ces Associations fédérées dans une organisation unique, témoin de la naissance de la Fédération Nationale des Combattants Prisonniers de Guerre et Combattants d'Algérie, Tunisie, Maroc, témoin et acteur aussi de son action, de son développement, j'ai pensé utile d'égrener mes souvenirs, mes regrets et mes peines, mes joies et mes satisfactions lorsque le but poursuivi était enfin atteint. Tant il est vrai qu'une vie ne vaut d'être vécue que si, même vers sa fin, elle offre encore une perspective.
Pierre BUGEAUD

9

CHAPITRE I

EN CAPTIVITÉ
AU STALAG IB

Par des milliers de routes, de chemins, de trains, voire de péniches, l'armée française captive fut dispersée en 1940 dans

quelque 56 « Stalags », 14« Oflags », et 80 000 Kommandos agricoles ou industriels situés en Allemagne et sur les territoires annexés de l'Autriche, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, ainsi que dans quelques « Frontstalags >~ situés en France dans la zone occupée. Chaque soldat, sous-officier, officier, chaque général se vit enregistré. Portant sous le menton l'ardoise classique de la photo carcérale, il reçut son numéro d'immatriculation qui devint sa nouvelle et seule identité allemande. Dreiundfünfzigtausendfünfhundertelf -Stalag IB (53511 IB) fut pour moi le premier rudiment de la langue allemande. Cela se passait en août 40. J'arrivais de Strasbourg dans ce camp situé à Hohenstein (Prusse orientale) au pied du gigantesque monument élevé à la gloire du maréchal Hindenbourg. De là, des groupes d'hommes affamés partaient chaque jour par centaines pour être largués dans les petites gares d'une terre si longtemps disputée à la Pologne par les Chevaliers Teutoniques. Nous ignorions que, sur l'emplacement du camp, s'était déroulée en 1410 la bataille de Tannenberg. Les prisonniers, ayant déjà perdu toute allure militaire, étaient inquiets du sort qui allait leur être réservé. Ils avaient interrogé du regard les villages traversés, aux noms de gare pour eux difficiles à lire. A l'arrivée, poussés vers un champ de foire, ils avaient été triés par des paysans prussiens venus chacun chercher son prisonnier. Il m'a fallu attendre 1944, et la libération de Paris, pour constater que le soldat allemand captif avait perdu sa superbe et nous était semblable dans l'inquiétude et le dénuement. La cinquantaine d'hommes dont j'étais, partie du Stalag, fut accueillie à Korchen par un magnifique entrepreneur, rose de joues, vêtu de la classique veste verte à col de velours. Parqués derrière des barbelés, nous héritions d'une baraque assez propre qui venait d'être évacuée de ses prisonniers de guerre polonais. Il

On nous servit une soupe de pommes de terre abondante. Aucun de nous n'en perdra le souvenir. Vint le travail, dix heures par jour, plus une heure pour aller au chantier, une heure pour revenir, les « Posten» en serre-file. Nous traversions quelques bois, deux hameaux où des enfants pieds nus, jusque tard en octobre, vivaient mal, semble-t-il, dans de basses maisons de briques rouges délavées. Nous devions doubler la voie, unique à cet endroit, du chemin de fer Allenstein-Koenigsberg et installer un poste d'aiguillage. Je ne discernais pas la raison de la construction en pleine nature, en dehors de toute agglomération, d'un quai le long de cette déviation. Je compris plus tard qu'il s'agissait d'un quai d'embarquement militaire, qui sera utilisé en 1941pour attaquer sur la frontière russe toute proche. Etions-nous unis dans ce Kommando ? Cette interrogation, je n'ai cessé de me la poser. Nous étions unis par l'épreuve commune subie, le dépouillement quasi total, la promiscuité devant le baquet qu'il nous fallait vider chaque matin et qui trônait au centre de la baraque avec les excréments de la nuit. Nous étions tous semblables et cependant différents: agriculteurs, ouvriers, commerçants, postiers, fonctionnaires, du tout venant de l'armée française, soldats ou sous-officiers de toutes armes. Nous étions unis pour râler sur notre sort, chacun s'interrogeait sur la responsabilité de ceux qui nous avaient amenés là. Le sentiment de la trahison dominait. Pêle-mêle, au hasard de leur formation, de la lecture de leur ancien journal, les captifs accusaient les anciens combattants qui avaient gagné la guerre de 14-18 et perdu la paix ou la cinquième colonne ou les « Munichois» ou bien le Front populaire, chargé de la tare d'avoir laissé une France désarmée. Dès juillet 1940, prisonnier à Strasbourg, je me souviens d'un colonel d'artillerie, dont l'unité avait été ramenée comme la nôtre du Donon, (prisonniers d'honneur après le 24 juin). Dans un discours à ses troupes, il n'avait pas de mots assez forts pour fustiger les Léon Blum et autres Pierre Cot. Cela avait laissé des traces. Les politiciens de tout poil étaient aussi vomis: «On nous avait menti. » Accusés aussi les officiers qui avaient filé, les généraux incapables... Bien plus tard, le général de Camas et le général Loizeau me contèrent les premières semaines de leur captivité dans la forteresse

de Kœnigstein 1. Les propos échangés entre généraux, pour être
d'un niveau supérieur, étaient proches de ceux tenus dans cette 'baraque perdue en Mazurie. Nous étions unis aussi par la misère, la faim, l'absence de nouvelles de nos familles qui devait durer plusieurs mois 2. Malgré la solidarité, sur le chantier s'exprimaient les différences entre ceux qui savaient porter le ciment, les traverses de chemin de fer, manier l'outil, et ceux qui mirent plusieurs sem.aines à combler 12

leur handicap sous les gueulements des «Meister» et autres «Posten». Dès l'automne qui précéda l'hiver si rigoureux 1940-41(- 44°en Prusse Orientale), les chantiers durent fermer à cause du gel. Les contremaîtres et le patron allemands surent trier ceux qu'ils voulaient garder. Je ne fus pas du nombre. Avec les inaptes je fus renvoyé au Stalag. l.1afin de la récolte des pommes de terre et des betteraves renvoya aussi sur le camp desmiUiers de po. Ils étaient destinés l'hiver aux usines, aux grandes villes.

Comment ai-je pu éviter le fameux « Transport Joseph» qui
vida en deux jours le Stalag de plusieurs milliers d'hommes expédiés vers l'Ouest? Epouillé, tondu, mêlé à la foule de la place d'appel, le n° 53511 a-t-il été appelé, oublié?

Je me retrouvai, au hasard de l'incompréhension d'un

«

Pos-

poste, etc. René Rousseau disparut avec le « Transport Joseph ».

ten», dans la baraque des DU3. J'ai souvent pensé à tous ceux qui sont partis ce jour-là et dont nombre ont trouvé la mort sous les bombardements de Hambourg. Arrivant au Stalag, j'avais vécu quelques semaines dans les baraques de passage aux paillasses grouillantes de poux. Au hasard d'une rencontre autour du poêle de briques où brûlait une maigre pelletée de tourbe, j'avais rencontré René Rousseau, qui devait devenir après la guerre le président de la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT). Par lui j'appris l'existence de groupes dePG opposés à Pétain, à l'Allemagne nazie et à la collaboration. Il s'agissait le plus souvent d~communistes,de sympathisants à ce Parti, de socialistes, de syndicalistes. Ils s'étaient investis dans le Front populaire, avaient été des grandes manifestations de 1936. On trouvait ces groupes constitués dans quelques baraques, dans celle des intellectuels, à la

Ala baraque des DUoù j'étais arrivé en compagnie de mon ami Gaston Dardoize (j'avais fait mon service militaire avec lui en 1933) et de Pierre Bouvier, je découvrais Maurice Sisterman, émigré juif roumain réfugié en France et engagé volontaire en 1939. L'atmosphère de cette baraque de malades était lourde. Le chef de baraque et l'interprète n'appelaient pas la confiance. Le camp cOl1naissaitune discipline dure: interdiction de circuler hors des blocs, rassemblement pour aller à la soupe sous les hurlements du « Feldwebel » (adjudant) que nous appelions « Baracken ».
La propagande du « Trait d'Union» que je lus pour la première fois en novembre, l'affiche apposée dans le camp contre l'Angleterre à propos du bombardement de la flotte française à Mers el-Kébir, eurent l'effet contraire au but recherché par les nazis. Ils auraient dû savoir que les Français possèdent un esprit critique.

Pierre Bouvier, avec sa gouaille bien parisienne, triomphait
avec ses exclamations répétées: « Les Allemands ? Tous des peaux de vache. » Au fur et à mesure que le « Trait d'Union» développait 13

« Hitler veut la paix », « ce sont vos hommes politiques qui sont coupables de cette guerre », « vous payez pour eux »,les photos d'Hitler y voisinant avec celles de Pétain,on s'interrogeait. L'antisémitisme n'était pas répandu dans les camps sous la forme de la race aryenne élue par opposition aux juifs. Cette condamnation allemande de l'incurie « française» d'avant la guerre conduisait à une réaction confuse de nationalisme. Il fallait défendre l'honneur. Cela sevit même dans la tenue qui devint plus militaire... Dans ce Stalag IB, contrairement à d'autres camps, il n'existait pas de «Cercle Pétain », du moins n'avait-il pas d'expression publique. Petit à petit, la partie de la Convention de Genève concernant le travail des sous-officiers fut connue. Individuellement arrivaient de Kommandos des sous-officiers qui voulaient voir ce qui se passait au camp. Ils évoquaient la Convention, certains même s'évadèrent pour rentrer au Stalag. Les Allemands durent ouvrir des baraques de sous-officiers réfractaires au travail.

ses thèmes:

Notre

«

organisation clandestine» transforma mon livret mili-

taire. De simple 2e classe, je fus« promu» sergent, y compris sur les

documentsde l'administration allemande (<< Kartei »). Mon refus de
travail s'illustra lorsqu'on voulut m'expédier en Kommando à Prosken sur la frontière russe. Notre refus répété, malgré la pelote quelque deux heures durant sous la neige, sous les ordres de
«

Baracken », revolver au poing, nous amena dans la baraque des

sous-officiers. Depuis mon retour de Kommando, chaque jour ou presque était lu dans les baraques un journal parlé. J'appris qu'il était rédigé par ClaudeCahen, professeur aux Langues Orientales d'histoire médiévale au Moyen-Orient. Journal objectif, tiré de la presse allemande, et si intelligemment fait qu'il contraignait chacun à se poser des questions. L'union, je la voyais se renforcer spontanément par des refus de

plus en plus réfléchis:

«

Travaillerpour l'Allemagne nazie: Non.

»

Avec Elkan, ancien secrétaire du syndicat ouvrier de la haute couture, Edmond Barbanson, syndicaliste des impôts, Roger Héloir, du syndicat de la chaussure, Guilbert, avocat parisien, d'autres encore, notre petit groupe de communistes et de socialistes, de sympathisants, restait en liaison avec d'autres groupes identiques. Nous avions cloisonné les contacts. Mais en même temps chaque groupe se devait d'élargir notre influence et plus spécialement en direction des Kommandos. Il était difficile au Stalag IBde sortir de son bloc constitué de trois ou quatre baraques. Un «Posten» accompagnait chaque sortie exceptionnelle : pour la messe, les cours d'allemand, pour aller chercher un colis, se rendre à l'infirmerie, etc.. Pour communiquer avec d'autres blocs il nous fallait, lorsque nous allions le matin aux cuisines percevoir une ration d'eau chaude où avaient baigné quelques branches de pins, nous glisser de la file 14

des PG de notre bloc dans celle venant d'autres baraques et spécialement celles de passage. Ainsi nous pouvions chercher quelques sympathisants. Théoriquement nous recherchions un ami, un parent. Il était bien rare que dans la matinée nous ne réussissions pas à rencontrer un opposant à Vichy. Et durant de longues heures il nous fallait expliquer , expliquer encore. Pétain, son passé, la collaboration, la nécessité de saboter, de s'organiser. Chaque Kommando devait clandestinement avoir son « triangle» (groupe de trois), lequel devait lancer les mots d'ordre de résister, de s'évader, en tant que sous-officier de refuser le travail, de multiplier les consultations d'infirmerie prétextant la maladie, etc., et ainsi étendre l'organisation de notre opposition militante contre le nazisme et Vichy. Nous connaissions la déclaration de Pétain, après sa rencontre

avec Hitler à Montoire : « Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays, j'en accepte le principe... »
Pour nous la situation était claire. Pétain, au centre du complot des cagoulards avec les Deloncle, et autres Corrèze, avait été le soutien de la politique de Jean GOy,de l'UNC, et des Croix de Feu en février 1934. Nous ignorions que

Maurras avait dit sa

«

divine surprise» de voir Paris occupé, mais

nous le subodorions. Autour de nous s'additionnaient les liaisons, se notaient les signes d'amitié. Plusieurs faits témoignent de cette compréhension, de ce commun accord pas toujours formulé mais qui attestaient un esprit de tolérance exceptionnel. Début février 1941, avec Claude Cahen, Elkan et d'autres, nous organisions une conférence-débat avec l'abbé Louis, du grand séminaire de Blois, l'abbé Gélaindu Loiret et un autre prêtre dont le nom m'échappe, mais qui avait été proche de celui qui deviendra le cardinal Gerlier. « Marxisme et religion», ce seul titre donne bien le sens de cette fraternité tolérante qu'à la même époque le gouvernement de Vichy voulait briser. D'autres discussions «publiques », c'est-à-dire devant une centaine de prisonniers, notamment sur la Révolution française de

1789, ne pouvaient pas ne pas opposer « liberté»

et « hitlérisme

»,

« égalité» et « racisme», « fraternité» et « oppression». Cette opposition organisée ou larvée s'exprima avec force le 22 juin 1941. Dès le petit matin nous avions entendu les avions déferler vers l'Est. Les sous-officiers furent rassemblés en hâte devant les trois baraques de leur bloc. Des officiers allemands en grande tenue, encadrés d'un important déploiement de « Posten» dont les armes se voulaient menaçantes, nous annoncèrent l'événement: «La guerre contre le bolchevisme est commencée. L'Union soviétique sera anéantie. L'Allemagne a besoin de travailleurs, nous vous demandons d'accepter de travailler. »
15

Les baraques du Stalag IB avaient une configuration particulière. On disait qu'elles avaient été construites pour recevoir la jeunesse hitlérienne venant chaque année défiler devant le mausolée dédié à Hindenbourg. Plus de cent mètres de longueur, une seule fenêtre et une porte à chaque extrémité. Au centre, sous la partie la

plus haute, une double rangée de châlits avec des paillasses. Une
allée les séparait de chaque côté d'un bat-flanc qui recevait aussi des prisonniers. Couché, on y touchait de la tête la pente du toit. Les officiers allemands avaient imaginé toute une mise en scène et s'étaient placés en forme de tribunal à une extrémité de chacune des trois baraques. Successivement, chaque sous-officier devait traverser seul cette baraque, de bout en bout, annoncer son matricule et répondre à la question posée par l'interprète allemand:
«

Voulez-voustravailler?

»

A l'extérieur, nous ne savions rien de ce qui se passait. Mon tour arriva. Mon refus fut net. Ce n'est que lorsque les officiers allemands se regroupèrent et quittèrent le bloc à mi-baraque avant d'entendre le reste des prisonniers que nous sûmes que nous avions gagné. Cet acte de résistance collectif de quelque quatre cents Français de toutes opinions, de toutes confessions, constituait en quelque sorte le commencement d'un « Front national », tel que nous le souhaitions. Peut-être que notre effort particulier y était pour quelque chose, mais ceci n'a aucune importance quant au fond. Des sanctions s'ensuivirent. Fouilles et appels répétés, changement de baraques, privation de lettres, de papier pour la correspondance, de distribution de biscuits de la Croix-Rouge, suppression des colis de nos familles, interdiction de sortir du bloc, etc. Vers le mois d'août 1941, on nous obligea à creuser dans le camp des tranchées profonde~ d'environ un mètre. Des corvées de bois allèrent couper des branchages; installés en forme de toit, après avoir été entrecroisés, on jeta de la paille dessus et on les recouvrit de terre. Ces installations devaient accueillir les prisonniers de guerre soviétiques qui furent décimés par dizaines de milliers au Stalag lB. J'ai retrouvé des installations de ce genre en 1945, lorsque, avec François Mitterrand et une délégation de l'Assemblée consultative conduite par Philippe Dechartre, nous nous trouvions dans un camp de déportés situé près de Landsberg. Les cadavres des détenus qui n'avaient pas été brûlés au lance-flammes reposaient par centaines dans ces sortes de tranchées. C'était le 1ermai 1945. Il n'y avait aucun survivant. Roger Héloir, qui avait été affecté à l'infirmerie du Stalag IBet y resta après mon départ, m'a dit depuis ce qu'avait été le calvaire des prisonniers de guerre soviétiques. Ils devaient chaque jour acheminer vers les fosses communes les cadavres qu'ils ne pouvaient 16

évacuer suffisamment vite. A chaque carrefour des allées du camp s'amoncelaient les cadavres. Le souvenir de l'infirmier Roger Héloir reste marqué par la nature de la peau parcheminée des survivants, lorsqu'il fallait, pour éviter la contagion, vacciner ces squelettes vivants. * ** Avant l'arrivée des Russes au Stalag IB, les Allemands rassemblèrent les sous-officiers et quelques autres Français immatriculés au camp, dont la structure administrative française subsista. C'était en septembre 1941.Nous allions découvrir le Stalag lA à Stablack, près de Preussisch-Eylau. Sur la route de la gare au camp, une maison portait une plaque précisant que Napoléon avait couché là. Evoquant Gaston Dardoize, je me remémore les années 1933-1934, la classe 32/3, le service militaire. Nous étions une équipe d'amis postiers, manipulants au Central télégraphique de Paris, qui avions connu, à la caserne du 18eGénie à Nancy, l'effet lointain de la manifestation factieuse du 6 février 1934 devant la Chambre des Députés. Consignés sur pied de guerre, avec distribution de cartouches, les jeunes de vingt ans que nous étions avaient du mal à imaginer ce que nous ferions si l'on nous dirigeait sur Paris pour y mettre de l'ordre. Heureusement, les préparatifs en restèrent là. Après l'extinc-

tion des feux, ici ou là, fusait « l'Internationale ».
Je « mariais» Catherine à la fin de l'année 1934. Laval dirigeait la France par décrets-lois. La déflation était au pouvoir . Les fonctionnaires voyaient leurs salaires amputés de 10 0/0, ceux qui étaient mariés perdaient une indemnité de résidence. Pour notre jeune ménage c'était une perte de 25 % sur deux maigres salaires, inférieurs ensemble à 2000 F à l'époque. Je crois qu'il faut chercher là le motif de notre adhésion au Parti communiste français, lequel soutenait fermement une politique de rassemblement contre Laval, l'austérité et le chômage. Puis ce fut

bientôt le Front unique avec les socialistes,le Front populaire avec
les radicaux et des chrétiens engagés dans cette union des Français. Chaque jour nous recevions des adhésions. Une cellule communiste voyait le jour au ministère du Travail et des Assurances sociales, où j'avais un modeste emploi de commis. En même temps je militais au syndicat qui avait, lui aussi, pris une grande extension (la grève de 1936). Je devais être révoqué par le ministre Pomaret en novembre 1938, à la suite de la grève décidée par le Congrès de la CGT et si mal suivie par certains de ses dirigeants, du moins à l'Union générale des fédérations de fonctionnaires.
17

C'était le lendemain du traité de Munich consacrant l'abandon de la Tchécoslovaquie, nous avions été rappelés sous les drapeaux. J'étais alors secrétaire de la section du VIle arrondissement de Paris du Parti communiste français dont le Bureau de Section comprenait: Alice Kahn (rédacteur à la Caisse des Dépôts et Consign.ations), Marcelle Désirat, Jacques Kahn 4, l'un et l'autre rédacteurs au ministère du Travail, André Hocdé, fonctionnaire avec LéoGiacobbi et moi de la Direction départementale des Assurances sociales, Alexandre Decraenede l'Imprimerie du Journal Officiel, André Sevens, employé des grands magasins. Alexandre Decraene et André Sevens, déportés, ne sont pas revenus d'Auschwitz. Marcelle Désirat fut déportée à Ravensbruck, Alice Kahn et Léo Giacobbi emprisonnés en France. André Hocdé, déporté à Mauthausen et Ebensee, y retrouva André Ulmann du MNPGD, acques Kahn responsableFTPF, fut emprisonné à Eysses et J déporté à Dachau. Tous pour leur action dans la Résistance intérieure française.
AU STALAG lA

Le Stalag lA connaissait une atmosphère qui surprit les sous-officiers réfractaires au travail arrivant du Stalag lB. Pareillement existaient des baraques de sous-officiers réfractaires. On nous y affecta. Mais ici la confiance était moins grande. Les «francisques» fabriquées dans des boîtes de conserve par quelques commerçants astucieux étaient vendues et portées. Des adjudants chefs de baraque, des interprètes ne s'en privaient pas. Un
« Cercle Pétain» fonctionnait. Il y avait, paraît-il, ou il devait y avoir plus tard un « Cercle Jeune Europe », un groupe « Collabora-

tion ». Les aspirants qui avaient été évacués des Oflags et rassemblés en Prusse Orientale y étaient arrivés en manifestant leur colère au chant de la «Marseillaise ». Pour les Allemands les aspirants n'étaient pas des officiers. Leur camp était embarbelé à l'intérieur du Stalag. Ils étaient placés sous une hiérarchie dont nous ne comprenions pas le sens. Qui étaient ces officiers ?Qui les avait mis là ? Le général Didelet rendait quelquefois visite aux «aspi », arrivant en voiture avec chauffeur. D'où venait-il? Un officier était recteur de l'Université des aspirants. Le colonel Laureux, le commandant Godard, le capitaine Aiby les encadraient, semblait-il. Plus tard nous apprîmes qu'ils exerçaient leurs fonctions comme officiers conseil de la mission Scapini. Le commandant Godard s'exposa à venir exalter dans notre

baraque les beautés de la « Révolution nationale» du maréchal
Pétain qui, etc. Il voulait justifier la «poignée de mains de

Montoire » qui nous était restée dans la gorge et la « collaboration»
qui en découlait. 18

.L'accueil fut franchement frais, il le sentit, essaya une nouvelle fois et, se le tenant pour dit, n'y revint plus. L'interprète de ma baraque était un nommé Bronner, autour de lui s'était formé un clan. Nous cessions de parler lorsqu'il s'approchait de nous. Il disparut un jour. Personne ne put répondre à nos questions. .Avait-il été arrêté, comme on le murmurait? J'apprendrai, après la libération de la France, qu'il avait été recruté par la mission Scapini à Berlin. Nous reconstruisions nos liaisons. Existaient au Stalag lA, comme au Stalag IB, des groupes de résistants. J'y trouvai Louis Turpin, futur conseiller municipal de Paris, FernandCorbier, ancien maire de la Vénarède (Gard). Jacques Desjardins y adhéra au Parti communiste français. Au camp des aspirants, avec Bréard, Lévy, Hoguet, etc., les liaisons étaient plus difficiles. 1942,c'est l'année où dans le « Trait d'Union », André Masson, futur commissaire aux prisonniers de guerre de Pétain-Laval, fait ses

classeset montre son aptitude à bien servir la « collaboration ». Ce
journal allemand n'a pas de partisans déclarés, mais il faut être prudent, la paillasse sous la mienne est occupée par Foucault, qu'on retrouvera, libéré, rédacteur à « Toute la France» 5. Est-ce que les prisonniers dans leur masse adhèrent à cette propagande, sont-ils sous le charme de la« Révolution nationale» ? Ceci n'apparaît ni dans nos baraques de sous-officiers, ni, en général, chez les « hommes» travaillant dans le camp (tailleurs, cuisiniers, etc.). L'habileté des propagandistes repose sur une seule idée: «Si vous êtes sages, Pétain va obtenir votre libération, collective ou individuelle. Bien sûr, si vous êtes remarqués pour votre bon esprit, il peut se faire que l'on vous choisisse pour un

départ anticipé. »
Certains s'y sont laissé prendre. Dans les baraques de passage on entend autre chose. Ce sont des prisonniers retour de Kommandos, des évadés, des prisonniers en instance de passer devant un tribunal pour sabotage, vol, etc. Pour eux, le jugement est rapide: Pétain, c'est la «mafia» du camp et tout ce qui grouille autour des chefs de baraque et hommes de confiance. Nous sommes en 1942. Les choses changeront plus tard, il y aura « presque» des élections pour choisir l'homme de confiance central. L'année est difficile, l'espoir d'une libération proche s'éloigne. L'armée russe recule sur le front de l'Est. La pression sur les sous-officiers augmente, on leur propose des contrats de travail, on les presse d'accepter. Des « hommes» travaillant dans le camp sont expédiés dans les Kommandos, «on» les remplace par des sous-officiers, la même pression s'exerce sur les aspirants; certains cèdent. Tout cela recueille l'approbation de Scapini. « Il ne faut pas
19

s'évader », recommandation est faite aux sous-officiers d'aller au travail, etc. En même temps, les évadés sont envoyés par mesure de représailles à Rawa-Ruska en Ukraine. C'est dans ce climat que nous voyons Claude Cahen arriver au Stalag lA. Reconnu malade au IB, il doit rentrer en France. Dénoncé (?), ou son nom seul en est-il la cause, le médecin allemand du camp vidange des chiottes, ramassage des poubelles... nous le soutenons. Dans sa baraque de passage, il continue avec ses conférences à instruire les camarades. Il sera finalement expédié au camp de représailles pour officiers à Lubeck (Oflag xc), en qualité d'ordonnance. Et les Allemands recommencent le. tri des sous-officiers qui doivent, à nouveau, défiler devant les officiers allemands du camp. C'est un choix: travailler = contrat avantageux; refuser = déportation en Pologne. Nous apprendrons plus tard qu'il s'agit du Stalag 369 à Kobierzyn près de Cracovie. Notre groupe est décimé. Louis Turpin,Coutarel, Bouquier, Blanc, etc., sont enfermés dans une baraque spéciale, gardée militairement avec interdiction d'en sortir. Jacques Desjardins et quelques autres invoquent nos prétendues « études »pour justifier un refus de travailler. Qu'à cela ne tienne, les « Posten» nous conduisent à l'Université des aspirants avec des papiers en bonne et due forme. Surprise: comprenant que nous refusons de travailler, le capitaine «français», recteur de l'Université, nous expulse. J'essaie de rejoindre Turpin et les autres amis. L'homme de confiance, sollicité pour ce faire, refuse toute démarche en ce sens. Réflexion faite, je crois qu'il aeu raison. C'est alors que nous prenons avec Jacques Desjardins la décision de nous évader. Pour cela il faut partir à l'Ouest. On nous propose d'aller à Brunswick, à l'usine Hermann Goering, nous acceptons. Cela ne réussira pas, le contrat a disparu dans quelque bureau. Fin 1942nou8 serons expédiés au Kommando de la poste civile de Koenigsberg (Postamt V). Nous avions vu auparavant ce qu'était vraiment la « relève ».
Le premier départ du Stalag lA au titre de la «relève» s'effectua sous les huées et les quolibets. De chaque côté de l'allée centrale, les aspirants d'une part, les «hommes» de l'autre, découvrirent, cachant leur visage honteux, ceux qui avaient gagné leur liberté par leur comportement avec les Allemands et sans doute aussi sur recommandation spéciale des officiers conseil de Scapini. Sans doute y avait-il aussi dans ce convoi des pères de familles nombreuses, des agriculteurs, des prisonniers âgés, des inaptes aussi, maison y voyait bien la « mafia »dont je parlais plus haut, porteurs

refuse son rapatriement. Ce savant 6 est astreint aux pires corvées,

de francisque et collaborateurs affirmés, rapatriés pour « services 20

rendus» ou pour « services à rendre» et parmi eux des « Foucault » en grand nombre. L'écœurement pour nous tous, aspirants et soldats, était à son comble.

* ** A Koenigsberg nous reconstruisons avec Jacques Desjardins et Guignard nos liaisons. Nous avons un système pour rester en contact avec Bréard, Furme, Hoguet,Decloître, chez les aspirants et, au camp, avec la baraque des tailleurs. Depuis la poste allemande rayonnent des liaisons dans divers Kommandos. Rapidement, nous découvrons des organisations de résistants fonctionnant comme nous par petits groupes et très cloisonnés. D'abord dans l'énorme entreprise industrielle de Schichau, à la fois Arsenal, construction de bateaux, de pontons, de sous-marins, chargée aussi de la réparation des bâtiments de guerre. François Pyatzook y avait été élu homme de confiance des Français dès 1940. Il Y avait organisé une grève qui avait été sanctionnée par son expulsion de Kommando et la prison. Avec lui déjà s'est constituée une équipe remarquable d'action contre les entreprises de l'Allemagne nazie, alliant la propagande au sabotage... C'était la force la plus décisive de notre action à Koenigsberg, autour de laquelle se constituera le Comité de résistance des prisonniers de guerre et déportés de Prusse Orientale (CPGD). Je veux saluer ici les noms de ces dirigeants exemplaires: Henri Ponelle, Pierre Landrieux (ancien volontaire français dans les brigades internationales en Espagne), Albert Hubentz, Maurice Ponthieu (décédé en captivité), Julien Bonnot (ancien conseiller municipal d'Ivry, décédé en 1942, par électrocution à l'usine), Raphaël Marti, Espagnol réfugié en France en 1939, engagé volontaire dans l'armée française en 1940, Gilbert Fremondeau, les frères Paul et Marie Godin, Joseph Mezenieff, ancien des brigades. internationales en Espagne, disparu lors des combats pour la prise de Koenigsberg, André Guillard, Pierre Deschamps, André Larriot, Paul Bricout, Louis Esnault, Robert Clappiez, Gérard Helsens, Paul Vuarin, Désiré Chevalier ,Léon Fourmeux, Louis Clappier '. A cette déjà longue liste, il faut ajouter les noms d'Esnault, de Domenech, de Chevalier du Kommando de la Reichsbahn, de Truchot, d'Ali à Steinfurt, de l'abbé Fichet avec lequel nous avions des liaisons et qui dirigeait un groupe à l'Opéra de Koenigsberg. Grâce à Ali nous recevions les informations radio de Londres, de Moscou. Jacques Desjardins les diffusait. Pour ce qui me concerne personnellement, avec Perlican (ancien secrétaire de la Section du VIe arrondissement du Parti communiste français) avec lequel j'avais organisé des réunions 21

communes dans les VIe et VIle arrondissements de Paris avant la guerre, salle des Agriculteurs, rue de "Grenelle, avec Adrien Mouton, futur député communiste d'Arles, nos liaisons atteignaient la région de Memel à la frontière lituanienne. De la Reichsbahnpartirent de nombreux évadés dont les vêtements provenaient souvent de nos vols à la Postamt V où nous « organisions» la récupération de moyens pour notre action de

résistance et, il faut Je dire, de « subsistance ». Nous disposions d'un service de faux papiers. Nos liaisons étaient fortes avec le Kommando D.K.W., fabrique d'armes à Metgetheim et avec d'autres kornmandos, (R.C. Meyer, Rothenfels, Arsenal). Elles s'étendaient progressivement dans la région de Koenigsberg, Angerapp, Allenstein, Labiau. Qu'on sache seulement qu'avec l'aide du capitaine Hoff, l'équipe de Schichau sauva de la mort des centaines de Français, de Slaves, de Juifs refugiés dans les sous-sols de l'usine où fonctionna une véritable salle d'opérations sous les bombardements et pendant les combats très durs pour la longue prise de Koenigsberg par les Soviétiques, intervenue seulement le 8 mai 1945 alors que Berlin était déjà tombé. * **
Mon évasion fut facile. Avec Roger Lafontan (du Gers), nous prîmes tranquillement le train pour Paris. Comme je l'ai dit, nous disposions d'un faussaire remarquable. Il s'agissait d'un prisonnier de guerre belge qui était employé à la mairie de Koenigsberg. Dans la cave de cette mairie, il disposait d'un atelier de réparation de machines à écrire, pendules, etc. Grâce à lui nous étions munis, Roger Lafontan et moi, d'un passeport de travailleur civil français portant notre photo et tous les cachets nécessaires pour justifier notre retour en France. En outre, une feuille filigranée volée à 1'« Arbeitseinsatz » 8 attestait que, travaillant à l'usine Schichau, nous étions réformés pour maladie et renvoyés en France. Notre retour à Paris, gare de l'Est, s'effectua en trente-six

heures sans encombre malgré de nombreux contrôles merie » et Gestapo).

(<< Feldgendar-

Malheureusement, Jacques Desjardins qui devait rentrer huit jours après nous et vivait en clandestin total dans Koenigsberg, deux fois évadé du Stalag lA, ne put rejoindre Paris. Le prisonnier de guerre belge, « donné» sans doute, avait été arrêté par la Gestapo. Personne d'entre nous n'a su ce qu'il était devenu. * ** 22

Dès mon arrivée à Paris, je rencontrais rapidement des personnes pouvant joindre ma femme et je réussissais le même jour à retrouver ma famille dans un lieu discret de telle manière que l'on ignore mon évasion dans le voisinage du domicile de mes parents. Je ne retournais pas à mon domicile personnel d'avant 1940. Ainsi allait commencer ma vie dans la clandestinité!

CORRESPONDANCE

Je n'avais pas voulu relire mes lettres d'Allemagne que ma femme avait précieusement conservées... Près de cinquante ans après la première lettre de France, reçue le 10 novembre 1940, je déplie des papiers jaunis. Un coin de mystère se soulève au détour des phrases. A côté des mots de tendresse pleine de pudeur, -la censure est constante, on ne peut écrire librement lorsqu'un autre se glisse entre sa femme et soi et les vingt-cinq lignes écrites au crayon ne permettent qu'un mot pour les parents, pour leur santé, pour leurs soucis, pour les amis. Mais les mots avaient aussi un sens particulier et, bien que très ordinaires, la capacité d'aller loin. 20 novembre 1940
«

Enfin j'ai une lettre, celle du 5 octobre.

D'après ce que je

comprends tu m'as écrit à Strasbourg. J'ignore ce qui s'est passé, ta dernière lettre est du 10 juin. Ainsi tu ne travailles plus, ce doit être dur pour toi avec ce petit qui vient, pourvu que je sois rentré pour sa naissance... »

10 mars 1941
«Je sais enfin q.ue j'ai une Marie-Claude 9. Je suis si content que tout se soit bien passé, je t'espère... »

29 juin 1941
«

Tu dois avoir bien du mal avec ces poupées.

Quelle

existence ce doit être. .. que dit-on des événements Ce doit être un joli charivari tO... »

en France?

Il juillet

1941

« Enfin reçu ta lettre du 8 mai... toujours guère d'espoir de retour avec cette guerre qui va s'éterniser. Depuis une quinzaine le moral est meilleur... »

23

28 septembre 1941 Il a dû te dire ce que je pense. La guerre n'est pas «Renitte près de finir, jusqu'où s'étendra ce fléau, là-bas aussi ce doit être difficile pour tout. Nous avons moins d'informations

qu'au IB, ce manque de nouvelles étrangères est bien dur. » 14 octobre 1941
«

Je crois en effet que c'est un long hiver qui nous verra

séparés, il faut en prendre son parti avec courage, ne pas le perdre, et faire honneur à ceux qui en ont, la confiance doit nous soutenir. Alice 12 est-elle rentrée? Donne-moi de leurs

nouvelles et de ceux qu'ils voient...
«

»

31 décembre 1941
... La dernière lettre de l'année, combien en enverronsnous dans l'autre? Depuis Noël il neige et la couche blanche est très épaisse, on espère tous que la fin de cette captivité approche. Pour moi, je pense qu'il faudra attendre encore pas mal de mois avant la fin de cette guerre. .. Envoie-moi des photos des petites, il faut que je puisse réaliser que je suis

papa...

»

«

30 janvier 1942 Ici rien de nouveau, il fait très froid - 33°, mais c'est
»

supportable en baraque.

Dimanche 15 mars 1942
... Remercie Charlot pour le beurre, quel plaisir. Est-ce 13 dont tu parles? Comment l'as-tu su ? Par André? Que va devenir son gosse? Est-ce que l'aide leur est apportée? Au fond je ne suis pas à plaindre. Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi? As-tu des nouvelles d'Alex? De Dédé ?
«

Marcelle de Nancy

29 mars 1942
«

Pour le conseil que je t'avais demandé,
14.

je crois que je ne qu'il continue à

tenterai rien, à moins qu'il n'y ait du changement, je te
remercie des nouvelles de l'oncle aller bien et passer brillamment présentes. »
J'espère

sur toutes les difficultés

19 avril 1942
« D'après ce que tu me dis des restrictions, ce ne doit pas être facile de vivre à Paris. Quelle misère et ce n'est rien à côté de tant d'autres. As-tu de bonnes nouvelles de Jacques? Que fait-il? La vie pour lui doit être bien difficile 15.»

24

26 avril 1942
«

Tu as tort au sujet de la Valtine

16,

si tu n'en trouves pas il

doit bien y avoir quelque produit de remplacement. Croismoi, si tu fais bien attention, il n'y a rien à craindre. Pour l'instant nous n'avons pas de nouvelles de l'oncle, je

pense que Joseph

17

se prépare activement. A part ça, j'ai

confiance, mais un peu peur que cette guerre ne finisse p~ cette année encore. Nous avons vu le changement de gouvernement en France. Laval nous apporte-t-illa Paix? ou

le pire?

»

8 août 1942
«Je pense aller vers le centre de l'Allemagne pour le travail, mais rien n'est encore sûr, j'ai eu des nouvelles de

Pitchoum

18,

il t'en fera part, il a des projets.

»

9 septembre 1942
«

Le pire est qu.'on vit quand même, mais quelle vie
et pourquoi? Mon espoir de départ pour

misérable, à remettre...

Brunswick 1gest enterré, je reste donc ici, je reste au camp, à moins d'être obligé de partir travailler en Prusse, tout est donc
»

15 octobre 1942
« Et encore celan' est rien, à côté d'André pauvre André, quelle vie il doit avoir... »
20

et d'Isis,

25 octobre 1942
«

Pas encore reçu de livres, mais les paquets

ont du retard,

merci pour les nouvelles de l'oncle, je suis comme toi, il s'en tirera. Mais peut-être que ce sera long. D'autant qu'il faudrait des soins que les docteurs devraient lui donner, ce qu'ils ne

font pas, ils attendent toujours le dernier moment

21. Fais-toi

faire une petite photo d'identité. Donne-moi la taille des petites, où Françoise va-t-elle à l'école? Tu peux m'envoyer de la farine Farrichon 22... c'est facile à confectionner ici.." »
1er novembre 1942

«On voit arriver pas mal de travailleurs civils, la relève! Ils nous donnent une idée plus exacte de vos difficultés. Combien de temps cela va-t-il durer encore? Heureusement j'ai un moral excellent et confiance, confiance, j'ai vu quelques copains ici et tous sont comme moi, cela fait plaisir, il y a de la ressource dès qu'il y a du courage, ce qui est terrible

c'est cette séparation...

»

15 novembre 1942
« Nous venons d'apprendre les nouveaux événements qui entraînent l'occupation de la France et la lutte en Algérie, grosse émotion parmi nous, que de paroles cela fait dire, la réaction doit être la même en France, bonne dans l'ensemble.»

25

22novembre 1942
«Mes projets sont définitivement à l'eau
23

derniers événements. Où aller? J'ai vu quelques jeunes qui viennent d'arriver, ils m'ont confirmé ce que je pensais de la France, quelle déception. Ce n'est pas drôle pour eux. Je pense que cela sera encore long, quoique cet hiver va voir approcher l'issue et que l'été prochain doit être décisif. Notre retour est donc encore loin, il faut attendre toujours,

avec" les

sûrs de notre amour.

»

29 novembre 1942
«

Pour les études des petites, je reconnais que je suis fou,
je veux que tu saches bien éveiller leur intelligence et le tôt possible, les suivre de ce point de vue dès à présent. Je des filles intelligentes et plus même... je me doute bien la maternelle elles jouent et chantent seulement, mais
»

mais plus veux qu'à

c'est déjà ça...

13 décembre 1942 «Je suis heureux que Requer
que j'ai de bonnes nouvelles
24

pu t'apporter toute
Comment sont traités

tranquillité à mon sujet. .. donne-moi de ses nouvelles, demande-lui si Maurice 2S est également rentré. Dis à Requer
de Turpin.

Alex et Dédé ?

26

Le moral est bas, cette terrible saignée ne
la fin viendra et alors ce sera le plus beau
»

peut durer toujours,

jour de notre vie.

30 décembre 1942
«

J'ai beaucoup de copains ici, demande à Requer de

t'expliquer, je sais les difficultés nouvelles chaque jour en ce qui concerne l'approvisionnement. Surtout ne m'envoie ni lait, beurre, chocolat, graisse, viande... Je travaillerai la nuit

de Noël et je penserai à la cheminée des petites...

»

20 avril 1943
«

Suis heureux de la répartition que tu as faite. J'espère

pouvoir envoyer la même somme. De quoi vit la mère de Dédé 27 ? Si j'ai bien compris, il n'y a que ceux qui sont expa.triés28, dont les familles touchent quelque chose. »

8 septembre 1943 «Déjà les nouvelles du Sud laissent espérer une fin
prochaine dans ce coin
»
29.

Il va peut-être y avoir une course de

vitesse 30 !

20 septembre 1943
«

Tu sais, je ne veux pas que tu te prives ainsi, m'envoyer
et n'en pas avoir, tu en as plus besoin que moi...

des douceurs

26

Merci pour les tuyaux de l'oncle 31,j'ai à peu près la même
idée que toi sur lui, cette maladie n'est pas mortelle, il en est de plus malades 32.Continue pour Françoise, même cet hiver, à l'habituer à l'eau, il faut qu'elle sache nager avant l'année prochaine, il est difficile de dire ce qu'on voudrait en vingt-cinq lignes, cependant... »

4octobre 1943
«

Un camarade
.14,

33

d'un petit bled à cinquante kilomètres

d'ici est venu me voir, c'était un copain connu au Stalag et qui travaillait avec nous dans le temps, il a comme moi organisé la

solidarité

je sais qu'un peu partout il en est de même, c'est

la seule chose possible. Et c'est le cinquième hiver que nous passons séparés et rien ne permet de croire que ce sera fini avant, il faudra attendre encore l'été prochain sans doute, à moins que... mais ce n'est

pas probable, il faudra bien qu'ils soufflent...

35 »

LA MAFIA

DES CAMPS

J'ai évoqué rapidement la manière dont souvent on qualifiait le groupe de «personnalités pO» qui entourait 1'« homme de confiance» du camp. Il y avait là les chefs de baraque, l'interprète général, les hommes du secrétariat, les responsables de la baraque des vêtements, de la Croix-Rouge, du théâtre, etc. Je dis multiple d'intervention. Les responsables allemands du Stalag se trouvaient souvent dans ce milieu, ils ne manquaient pas d'appeler ceux qui avaient la charge de tel ou tel secteur afin qu'ils viennent jusqu'au camp allemand qui jouxtait le Stalag. Au lA, je l'ai dit, c'était pour nous la «mafia ». Nous la regardions de l'extérieur et avec réserve. Et encore fallait-il y ajouter les officiers conseil des aspirants.... Naturellement, je ne parle que pour moi et pour quelques-uns qui étions en garde contre tout ce qui était en relation avec le commandement allemand. Il faut dire aussi que les premiers responsables du camp (1940-1941) s'étaient nommés eux-mêmes.

« personnalités» en ce sens qu'ils avaient « pignon sur rue » et droit

Souvent adjudants, ils aboyaient facilement à l'égal des « Feldwebel ». Avec le temps, les choses changèrent, des élections eurent lieu. D'abord dans les Kommandos. Or, les hommes de confiance, c'étaient quelques dizaines de milliers de responsables français de Kommandos. Avec des interprètes improvisés, dont la connaissance de la langue allemande était souvent très faible, ils avaient pris la suite des prisonniers de guerre originaires d'Alsace et de Lorraine,

27

qui avaient été rapidement libérés, et qui, malheureusement se Il faut se garder de généraliser . Refusant de travailler ,nous étions suspects pour les Allemands et une gêne pour l'encadrement français du camp. Au Stalag lA, les officiers conseil de Scapini qui encadraient les aspirants condamnaient notre attitude. De plus, les nazis ne pouvaient laisser cette masse de prisonniers français sans développer parmi eux leur propagande. Il y avait pour cela le « Trait d'Union », mais aussi les membres de l' « Abwehr», le service de contre-espionnage de la Wehrmacht, chargés de l'action psychologique. Leur rôle était d'infiltrer, de rechercher les renseignements. On trouve confirmation de ceci dans la mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine de Philippe Goldmann: (<< La propagande allemande auprès des prisonniers de guerre à travers le "Trait d'Union" ».) Ce mémoire publie des documents secrets de la Wehrmacht qui traitent de la pénétration de la propagande. On notera avec intérêt comment, pour ce faire, elle utilisait le gouvernement de Vichy et la mission Scapini.
Directive n° 1 - secret(Extraits) 4 juillet 1941

retrouveront souvent enrôlés dans les rangs de la Wehrmacht 36.

« Eu égard au but politique poursuivi par la prise en charge idéologique des prisonniers - répandre de plus en plus les mots d'ordre de "collaboration" parmi les prisonniers - il faut introduire des hommes de confiance dans les camps sans qu'à cette occasion l'influence allemande puisse être visible de l'extérieur. A leur arrivée, les hommes de confiance peuvent s'appuyer sur les rubriques "Entre nous" et "Après" 37 et les lettres du maréchal Pétain. Les prisonniers qui se distinguent aux yeux du responsable [de l'Abwehr], par des positions positives et une volonté authentique de participation à la propagande doivent être adjoints dans ce but et avec prudence et dans les formes appropriées aux hommes de

confiance.

»

Dans un autre document détenu par le Fribourg, on peut lire: Directiven° 2- secret-

«

Militararchiv

»

de

non daté

«Le lImai 1941, le vice-président du Conseil des Ministres français, l'amiral Darlan, a été reçu par le Führer, en présence du ministre des Affaires étrangères du Reich, Von Ribbentrop . Bien que le reste du contenu des conversations ne puisse encore être divulgué... il est possible que la politique de 28

collaboration commencée à Montoire le 24 octobre 1940et interrompue par la chute de LavaL.. soit reprise. Mais quelle que soit l'évolution politique dans un proche avenir, le but politique de la prise en charge idéologique des prisonniers de guerre doit être poursuivi sans dévier de la route.. .
Grâce aux visites des délégués de Scapini dans les camps, grâce aussi aux hommes de confiance des Oflags, des Stalags et des Kommandos, les mots d'ordre de collaboration... etc., progresseront de plus en plus fortement, sans qu'à cette occasion l'influence allemande puisse être visible de l'exté-

rieur.

»

L'expression

«

homme de confiance »est un peu ambiguë ici,

car elle signifie aussi en allemand «agent de renseignement» (<<Vertrauensmann »), mais le sens général de ces textes est révélateur de la manière dont usaient les nazis pour parvenir à leurs fins, soit en infiltrant des agents directement à leur service, soit en agissant habilement sur les éléments les plus faibles ou les moins perspicaces. Bien entendu, on ne saurait en conclure que les hommes de confiance ont manqué à leur devoir patriotique, mais l'astuce nazie de s'appuyer sur le pseudo-gouvernement français pour faire accepter la politique de collaboration, et par suite le pillage de la France, apparaît ici clairement. Craignons que quelques-uns s'y soient laissé prendre, spécialement au début de la captivité. Il faut aussi tenir compte du goût qu'ont les hommes pour l'encadrement. Nombre de sous-officiers avaient ainsi souvent l'occasion d'accéder à une sorte de commandement exercé sur une masse d'hommes imposante. Ils avaient l'occasion de diriger, de gérer, d'administrer. Pour nombre d'entre eux le goût du service, de la « bonne action», a certainement joué un rôle. J'ai pu constater dans ces activités la présence importante de jeunes cadres du

scoutisme. L'idée d'être « toujours prêts à servir », idée renforcée
par l'adhésion quasi totale de l'Eglise française aux thèses de la
« Révolution nationale» a fait que cet encadrement a été souvent de

qualité, bien que marqué par ces prises de position. Mais, progressivement, les yeux s'ouvrirent. Comme en France, le débarquement allié en Afrique du Nord, l'occupation allemande de la zone libre, la victoire soviétique à Stalingrad, changeront à la fois la mentalité des PG et celle de leur encadrement. Changeront aussi le comportement de la population allemande et de certains militaires malgré la pression plus exigeante du nazisme. La peur succède à l'enthousiasme du « peuple toujours victorieux» . Personne ne saurait donc comparer la mafia que j'ai connue, les Zaeppfel38 et Pré du Stalag lA avec des hommes de confiance comme les Gilbert Forestier des Stalags II, les Albert Tanneur du Stalag 369, 29

de Kobierzyn, les François Pyatzook du Kommando de Schichau de Prusse Orientale (1940-1941) et tant et tant d'autres de modestes Kommandos, tel Marius Lefebvre 39., et réélus et dont on savait élus qu'ils ne pouvaient flancher.

DOCUMENT

HISTORIQUE DU MOUVEMENT DE RÉSISTANCE DES PRISONNIERS DE GUERRE ET DÉPORTÉS À KŒNIGSBERG
Rédigé par Louis CLAPPIER (Auteur de « Place Forte Koenigsberg»)

1) Origine
Le Comité des Prisonniers de Guerre et Déportés (CPGD) de Koenigsberg (Prusse Orientale) est une organisation clandestine de résistance, dont l'activité fut inégale mais constante de 1941 à 1945. Dénommée tout d'abord «Mouvement pour la Libération du sol français», elle prit le nom de CPGD dès sa prise de contact officielle avec la Résistance française. Cette prise de contact se fit au début de 1944 par l'intermédiaire d'un membre actif du mouvement, le PGF Pierre Bugeaud, alors affecté au Kommando de la poste (Postamt V), à Koenigsberg, immatriculé au Stalag lA, et demeurant à Paris, 2, villa de la Croix-Nivert, ISe arrondissement, qui, mandaté à cette fin par le Comité Directeur du Mouvement, s'évada. Dès lors, le MNPGD dirigea et contrôla l'action résistante à Koenigsberg.

2) Formation et structure Cette organisation, qui, au moment de la Libération par les armées soviétiques, le 10 avril 1945, comptait plus de 800 cents membres actifs, fut formée à son origine par les trois PGFdont les noms suivent:

30

Landrieux

Messiers, Montreuil-sous-Bois (Seine). Ponelle Henri, Stalag IB,demeurant 14, rue Joseph Bara, Romainville (Seine).

Pierre,

Stalag

IB, demeurant

30 bis,

rue

des

Bonnot Julien, Stalag IB, demeurant dans la région parisienne. (Ce camarade, décédé accidentellement pendant le cours de sa captivité en 1943, repose dans un cimetière de Koenigsberg.) Tous trois appartenaient au Kommando E.44 dépendant des Usines Schichau (Arsenal Maritime de Koenigsberg), Prusse Orientale. Ils avaient créé dès fin 1940 dans ce vaste camp qui, à cette époque, occupait 1.800 PG,chiffre qui en 1943devait atteindre 2.500 (1.800 PG + 700 STO), une organisation qui fut l'embryon du mouvement. En 1941, ayant pris connaissance de la formation récente d'une organisation semblable dans un autre camp de la ville (Kommando Steinfurt), entreprise métallurgique importante employant environ 800 PG, ils prirent contact avec l'un de ses responsables, le PGP
Pichon Philippe, du Stalag lA, instituteur à Bourges (Cher), chemin des Prébendes. Avec l'aide de ce camarade, ils entreprirent dès lors de former des organisations similaires dans chacun des principaux camps de la ville et de ses environs et de les rassembler d.ans un vaste mouvement de résistance patriotique. C'est ainsi que, dès 1942, les principaux d'entre eux étaient fortement organisés, parmi lesquels: Schichau, Steinfurt (déjà nommés), Reichsbahn, Arsenal (réparations), K.D. , Auto- Roff, D.K.W., fabrique de canons de Metgetheim, Postamt V.Ces Kommandos occupaient en tout environ 10..000 PGF. Un Comité directeur, chargé de diriger les organisations de calL1ps, fut formé sur la base de Koenigsberg. Il comprenait les susnommés désig.nés aux responsabilités suivantes: - Landrieux Pierre, responsable général -Ponelle Henri, reponsable organisation - Bonnot Julien, responsable adjoint organisation - Pichon Philippe, responsable propagande A ces noms devaient s'ajouter dans les années qui suivirent, et au fur et à mesure de l'extension que prit le mouvement, ceux des prisonniers patriotes ayant fait leurs preuves sur la base de leurs organismes de camps. Voici leurs noms et les responsabilités qu'ils assurèrent: - Fremondeau Gilbert, Stalag IB, Kommando Schichau, demeurant à Saint-Avertin, responsable propagande. - Desjardins Jacques, Stalag IB, Kommando Postamt, demeurant à Paris, responsable inf., qui devait devenir, avec Landrieux, responsable général jusqu'à la dissolution de l'organisation. - Aspirant Decloître, Stalag lA, responsable aux renseigne-

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ments et de la commission Honneur et Estime. - FourmeuxLéon, Responsable du Kommando Schichau, Stalag IB, demeurant à Denain (Nord). A la lecture du rapport d'activité ci-dessous, l'on pourra se rendre compte du dévouement et de l'abnégation dont firent preuve tous les membres de l'organisation et, plus particulièrement, ceux qui furent appelés aux tâches du Comité directeur.

3) Activité a) Pendant la période 1941-1944 Lutte contre la propagande pro-allemande, particulièrement active du fait de la présence au Stalag lA du général Didelet et de ses satellites. Lutte active contre les comités Pétain. Opposition à la relève et à la « transformation».
Action souterraine de regroupement des éléments patriotiques. Détection des indicateurs de la Gestapo et mise en garde. Prise en main des activités sportives et intellectuelles des camps: théâtres, expositions, conférences. Edition de plusieurs manifestes, tracts, journaux, incitant les PGF à la résistance patriotique grâce à l'abnégation des POF travaillant aux imprimeries du « Koenigsberg Tageblatt » et de la
« Preussich-Zeitung ».

Ecoute de la radio alliée pour diffusion. Refus organisé de participer aux travaux de défense imposés par les Allemands. Exemples: En 1942, la direction de l'Arsenal Schichau de Koenigsberg faisait, par sondages de scaphandriers, retirer du Pregel une quantité impressionnante d'outillage comportant notamment des postes entiers de soudure autogène. En 1943, une grève de prisonniers éclatait à la Firme R.C. Meyer et durait une matinée. Sabotages individuels organisés. Actions revendicatrices continuelles pour de meilleures conditions de travail et d'existence. Fabrication de faux papiers pour évasions en France. Préparation de l'encadrement des effectifs~ Dissolution du moral allemand. Relations avec les éléments hostiles au régime. b) Pendant la période du siège et de la prise de la ville par les troupes russes (janvier-avril 1945)

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