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Miscelanea

204 pages
Au sommaire du numéro : Quand les clercs étaient au coeur des stratégies familiales : le cas Gonzalès Batres dans la Capitainerie Générale du Guatemala au XVIIIème siècle (Christophe Belaubre). L'imaginaire patriotique américain au miroir de la Conquête espagnole (Véronique Hébrard, Geneviève Verdo). "Xochitl" de José Obrégon : le début d'une nouvelle concéption de l'art national mexicain? (Marie Lecouvey). La redécouverte de l'Amazonie : Amazonie, équatorianité et éducation dans la première moitié du XXème siècle (Emmanuelle Sinardet). Manifestation et violence politique dans la rue. Santiago du Chili sous le gouvernement de l'Unité Populaire (Eugénia Palieraki).
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N° 15

2002-1

HISTOIRE ET SOCIETES DE L'AMERIQUE LATINE

REVUE DE L'AsSOCIATION

ALEPH

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRffi

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino

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HISTOIRE ET SOCIETES DE L'AMERIQUE LATINE Comité de rédaction Véronique Hébrard (coordinatrice éditoriale), Pascal Riviale, Emmanuelle sinardet Comité de lecture Mickaël Augeron, Olivier Compagnon, Raphaële Plu, Pascal Riviale, Emmanuel Saint Fuscien, Jorge P. Santiago, Geneviève Verdo

ALEPH (Amérique Latine: Expériences et Problématiques d'Historiens) est une association qui vise à promouvoir les études en histoire et sciences humaines sur l'Amérique latine. Elle réunit aussi bien des étudiants que des chercheurs plus avancés dans leurs travaux. ALEPH IHEAL, 28, rue Saint Guillaume - 75007 Paris Courriel: v.hebrard@worldonline,fr

Avertissement au lecteur Les idées et opinions exprimées dans les articles de cette revue n'engagent que leurs auteurs.
Couverture: José Obregon. La joven Xochitl, conducida por sus padres, ofrece al rey de Tula, Texpancaltzin, la primera jfcara deI pulque descubierto por el/a,. el principe prendado de su bel/eza la loma por esposa. Photo: Centro Nacional de las Artes (Mexico)

Revue publiée avec le concours du CNL @ ALEPH ISSN: 1245 - 1517

(Ç)L'Harmattan, ISBN:

2003

2-7475-4331-5

HSAL, nOI5, 2002 (1), 5 - 37

Quand les clercs étaient au cœur des stratégies familiales: Ie cas des Gonzalez Batres dans la Capitainerie Générale du Guatemala au XVIIIe siècle.
Christophe Belaubre *
«Esta América es enteramente eclesidstica, yen ella mas imperio tiene una cura que todo el brazo deI rey » Dans une lettre de Benito de Mata Linares à José de Galvez (1783)1

Les mécanismes qui permirent sous l'Ancien Régime la concentration de richesse entre les mains de quelques familles de pouvoir continuent de susciter des débats très riches et une abondante production historiographique. En Espagne, l'histoire de ces familles fait aujourd'hui l'objet de nouvelles études, fondées sur l'importance des réseaux mobilisés dans le but de transmettre les patrimoines de génération en génération2. Ces travaux affinent
CNRS, ex ERS2087 (GRAL: Groupe de Recherches sur l'Amérique latine) . Cet article est une traduction remaniée du texte publié dans la revue Anuario de Estudios Bolivarianos (n° 7/8, 1999) avec le titre suivant « Cuando los curas estaban en el corazon de las estrategias familiares : el caso de los Gonzalez Batres en el la Capitanfa General de Guatemala ». Je remercie Madame Geneviève Verdo du soin avec lequel elle a bien voulu relire ce manuscrit. 1 Cité par Richard KONETZKE, América Latina. II La época colonial, Mexico, SigloXXI Editores, 1993, p. 221. 2 Ces travaux sont cités dans la synthèse introductive de Jean Pierre Dedieu et Zacarias Moutoukias. Voir Castellano J.L. ; Dedieu J.P. (Dir), Réseaux, familles et pouvoirs dans le monde ibérique à la fin de l'Ancien Régime, Paris, Editions du CNRS, 1998. p. 23. Parmi les plus récents: Isidro DUBERT, Historia de la familia en Galicia durante la época moderna, 1550-1830 (Estructura, modelos hereditarios y conflictividadJ, La Corogne, Edicios do Castro, 1992 ; Maximo GARCIA FERNANDEZ, Herencia y patrimonio familiar en la Castilla del Antiguo Régimen ( 1650-1834 J. Efectos socioeconomicos de la muerte y la particion de bienes, Valladolid, Universidad de Valladolid, 1995.
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notre connaissance du fonctionnement de la Monarchie espagnole et recentrent les recherches sur les articulations complexes existant entre le monde des élites et celui des représentants de la Couronne. La concentration des richesses est indissociable des faveurs dispensées par la personne du Roi. En Amérique, certains historiens, arguant de l'éloignement physique du Roi, n'hésitèrent pas à conclure à son impuissance face à des élites créoles qui, pendant longtemps, ne crurent pas aux menaces d'intervention militaire3. Il était pourtant bien présent, surtout dans des zones comme la Capitainerie Générale du Guatemala où le maintien des liens « ethniques» avec l'Espagne était absolument nécessaire. Dans cette région de l'Empire, fortement dominée par les populations d'ascendance maya, les familles créoles n'occupaient le sommet de la hiérarchie que parce qu'elles étaient blanches4. Les élites n'avaient de cesse de rechercher cette présence royale. L'Église organiquement liée à la Couronne par le patronage royal et rouage essentiel du système économique offrait les postes les plus convoités5. Cette quête des règles non écrites nous amène à scruter le comportement des membres du haut clergé dans leur action publique et privée. En d'autres termes, comment les clercs parvenaient-ils à agir sans se soumettre à tout moment aux normes imposées par leur Église6 ? Les Créoles parvinrent à obtenir les prébendes dès la fin

3 Voir Mark A. BURKHOLDER; Dewit S. CHANDLER, From impotence to authority the Spanish Crown and the American Audiencias, 1687-1808, Columbia, University of Missouri Press, 1977. 4 Cette quête de capital symbolique explique pourquoi les élites créoles parvenaient à conquérir les femmes récemment débarquées d'Espagne avec autant de scélérité. J.L. CASTELLANO; J.P. DEDIEU (Dir), Réseaux, familles, op. cit., p. 29. 5 Son rôle dans l'économie coloniale n'est en outre plus à démontrer. Arnold BAUER, La Iglesia en la economia de America latina: siglo XVIXIX, Mexico, 1986 pp. 17-55. La Couronne ne chercha pas à limiter les ressources économiques d'une institution qui garantissait la cohésion sociale à l'intérieur d'un empire profondément inégal. 6 Il s'agit d'offrir une vision plus complète de la complexité qui caractérise tout réalité sociale. Voir pour plus de détail: Simona CERRUTI, « La construction des catégories sociales », in J. BOUTIER; D. JULIA (coords), Passés recomposés, champs et chantiers de ['histoire, Paris, Gallimard, 1995, pp. 224-234.

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de la Conquête, profitant de la faiblesse de l'encadrement qui provenait de la Péninsule. Les acteurs de notre étude font tous partie du groupe familial des Gonzalez Batres installé dans la Capitainerie Générale du Guatemala. Leur omniprésence a déj à été soulignée par plusieurs historiens7. L'accaparement des charges publiques et religieuses atteignit un tel degré que les contemporains eux-mêmes, sous la plume de José Cecilio DeI Valle, éprouvèrent le besoin de dénoncer cette puissance8. Nous essayerons de saisir l'ensemble des relations maintenues par les curés membres de ce groupe, autant entre eux que vis-à-vis de l'extérieur, avec le souci de prendre en compte les intérêts sous-jacents et connexes. En effet, la majorité des carrières ecclésiastiques ne sont compréhensibles que lorsqu'elles sont étudiées dans le contexte familial et social9. Notre objectif sera donc de replacer l'émergence des Gonzalez Batres dans son contexte historique et micro-social (reconstitution du réseau de parents, soit un réseau partiel aux contours imprécis), puis de déterminer les circonstances et les modalités de leur enracinement parmi les familles de l'élite (prise en compte des fidélités politiques et des amis), tout en étudiant plus particulièrement les liens tissés avec l'Église afin de mieux connaître les finalités de leur système relationnel. L'émergence d'une famille sur la scène coloniale au début du XVIIIe siècle: de l'importance de la parentèle Dans une société d'Ancien Régime, les liens de parenté régissaient dans une large mesure la vie collective et l'action sociale des individus. Solidaires et dépendants à la fois, ces acteurs
7 Gustavo PALMA MURGA, «Nucleos de poder local y relaciones familiares en la ciudad de Guatemala a finales deI siglo XVIII », Mesoamerica, 1986, p. 255. L'auteur souligne que la famille constitue le groupe le plus influent de l' ayuntamiento dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. 8 Pamphlet extraordinaire, publié dans le numéro du 20 octobre 1820 de l'Amigo de la Patriae Selon l'auteur, les charges cumulées par 64 membres de la parentèle Aycinena/Batres/Barrutia/Mufioz représentaient 89.025 pesos de salaire annuel. 9 « Familias novohispanas, siglos XVI al XIX, Seminario de Historia de la familia» , El Colegio de Mexico, 1991. Voir l'article de Paul GANSTER, Miembros de los cabildos eclesiasticos y sus familias en Lima y en la Ciudad de Mexico en el siglo XVIII, p. 163.

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s'organisaient de telle manière que le système social était reproduit efficacement de génération en génération. Pendant au moins quatre générations, les Gonzalez Batres figurent dans l'élite de la capitale. Les ancêtres de cette famille étaient probablement originaires des environs de Madrid, mais nous ne savons encore rien sur leur origine sociale. À la fin du XVIe siècle, ils s'établirent dans la circonscription de la ville de San Miguel (Salvador actuel). Le Capitaine Juan José Gonzalez Batres entra pour la première fois dans l'ayuntamiento de la ville de Guatemala en 16891°. Le choix d'épouser Maria Alvarez de Toledo ancra la famille dans l'oligarchie de la capitale et la rapprocha du pouvoir. Par exemple, l'évêque du Guatemala (de 1713 à 1725) devint un cousin par alliance Il. Grâce au testament de ce Capitaine, nous disposons d'un excellent document pour évaluer la fortune des Gonzalez Batres au début du XVIIIe siècle. Le patrimoine foncier, huit haciendas dont la valeur totale dépassait les 30.000 pesos, provenait probablement de la dot.

10Jonama RAMIRO ORDONEZ, La familia Batres y el Ayuntamiento, AGHG, n° 67, 1993, P 9. Voir aussi Edgar Juan APARICIO Y APARICIO, Conquistadores de Guatemala y fundadores de familias guatemaltecas, Mexico, 1927, p. 24. Il C'était la fille de Hernando Alvarez de Toledo y Quiroga et de Isabel de Miranda. Voir aussi Edgar Juan APARICIO y APARICIO, Conquistadores...op. cit., p. 20 et Domingo JUARROS, Compendio de la historia deI Reino de Guatemala, 1500-1800, Guatemala, Editorial Piedra Santa, 1981, p. 156.

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En dépit d'une assise foncière indéniable, la stabilité financière de Juan José n'était alors pas complètement assurée: les pertes enregistrées lors de la conduite de 800 têtes de bétail du Honduras vers les haciendas étaient importantes. Ses propriétés étaient en outre lourdement grevées par des cens dont les intérêts étaient versés pour l'essentiel au couvent des Mercédaires. Enfin, même si Juan José était surtout endetté auprès de sa belle-mère, Maria Ventura de Coronado y Arrivillaga, l'ensemble de ses dettes personnelles atteignait 21.000 pesos12. Ces capitaux correspondaient cependant à des investissements et les fils allaient en profiter pleinement, d'autant qu'au cours du XVIIIe siècle le prix de la viande ne cessa d'augmenter. Cette fortune foncière encore fragile se renforça tout au long du XVIIIe siècle parce que Juan José puis ses fils utilisèrent les profits du commerce de la viande pour financer des activités d'importexport13. En outre, les mariages des enfants de Juan José contribuèrent à accroître sensiblement le réseau opératoire de la famille. En lisant son testament14, on apprend que Juan José a attendu l'âge de 38 ans pour effectuer une union fructueuse, puisqu'il obtint la main de Juana de Arrivillaga, fille de l'héritier du majorat de cette même famille15. Ses dernières volontés nous révèlent les motifs d'un mariage aussi tardif. Le fils aîné, Diego, né en 1684, reçut la majeure partie de I'héritage, lequel passa à sa mort, en 1731, à son frère Manuel qui a son tour mourut en 1735 et qui le légua à sa sœur Lucia plutôt qu'à Juan José son frère. Lucia compléta alors la faible dot qui avait permis son mariage avec Miguel de Montufar en 1702. Notre Juan José fut de fait pendant une bonne partie de sa
12Voir l'Archivo General de CentroAmerica, Ciudad de Guatemala (Dorénavant noté AGCA), Al.20, Leg. 1230, Exp. 9722, fol. 109 v. 13Voir José Manuel SANTOS PÉREZ, «Los comerciantes de Guatemala y la economfa de Centroamérica en la primera mitad deI Siglo XVIII », Anuario de Estudios Americanos, LVI-2, Juillet-Décembre 1999, p. 469470. 14AGCA, A1.20, Leg. 1458, Exp. 9948. Notaire Juan José Zavala (1752). Ce testament est remarquable par la richesse de l'information et permet de se faire une idée du caractère méticuleux du personnage. Il renferme plus de 80 clauses qui prévoient avec minutie le partage de la fortune de Juan José Gonzalez Batres. 15 Juana de Dios Arrivillaga est une fille de Tomas de Arrivillaga, troisième titulaire du majorat de cette famille, marié avec Juana Maria de Roa y Cilieza.

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vie dans une situation financière trop précaire pour envisager un mariage intéressant. Il possédait probablement peu de terres et ses activités commerciales étaient encore modestes faute d'investissement. En revanche, profitant de la dot et de l'appui de la famille Arrivillaga, il accrut son pouvoir économique jusqu'à sa mort en 1752 comme le montre le graphique ci-après. Graphique n° 1 : Evolution de la fortune de Juan José Gonzalez Batres y Alvarez de Toledo, Source: A1-20, Leg. 1548, Clause 10, 150000 13, 14. >f- En pesos
100000 50000

1700

1723

1741

1752

Les dots de son premier mariage et du second avec Catharina Larrave y Galvez furent modestes: environ 4000 pesos au total. Le premier mariage rapprochait la famille des liquidités offertes par l'Église, en particulier des prêts consentis par la confrérie dont Juan José était l'administrateur en titre16. Il pouvait s'assurer de solides fidélités en accordant des fonds sur une oeuvre pieuse fondée dans l'église du couvent de San Francisco17. Cette relation privilégiée se perpétua, puisque tous ses fils demandèrent à être enterrés comme leur père dans la voûte de Loreto à l'intérieur de cette même église. Surtout, comme le montre le testament de Manuel, les fonds des confréries proche des Franciscains continuèrent

16 AGCA, A1.20, Leg.

1458, Exp. 9948, Clause n° 41 « Je déclare avoir

eu plusieurs quantités d'argent à usura pupilar et avoir remboursé toutes les dettes à ma charge et que j'avais contracté: dont les reçus se trouvent parmi mes papiers personnels rangés avec les obligations: et qu'ayant de la même façon eu à usura pupilar quelques quantités provenant de la confrérie de Nuestra Senora de la Concepcion dont je suis l'administrateur ». 17 AGCA, A1.20, Leg. 1458, Exp. 9948, Clause n° 15 «Je déclare être administrateur de (...) et de l' œuvre pieuse de Baltazar de Orena fondée dans le couvent des Francisains ».

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à être étroitement contrôlésl8. A la mort de Juan José, le réseau commercial était alors bien établi, avec des liens dans les villes de Cadix, Vera Cruz, Mexico, Puebla et Oaxacal9. Le second mariage obéissait sûrement à des préoccupations moins économiques car ce pater familias avait alors de nombreux enfants et l'absence de la mère dut se faire immédiatement sentir. Les gains plutôt modestes durant les cinq années du mariage s'expliquent par la guerre de Succession d'Autriche, qui paralysa les relations commerciales. L'amour permet d'autre part de comprendre pourquoi le fils unique qui survécut de ce lit, Francisco, fut mis sur un pied d'égalité avec les enfants du premier lit, déclaration testamentaire qui ne devait pas être sans conséquence dans l'avenir20. Si notre Juan José tira un grand profit de sa première union, plusieurs années auparavant sa sœur Lucia, en étant mariée à l'âge de 15 ans avec le Capitaine espagnol Miguel de Montufar, renforçait l'ancrage des Gonzalez Batres dans l'oligarchie de la capitale. Un des enfants de cette union, Miguel Francisco Montufar, parvint à être doyen du chapitre cathédral21. De nombreux postes de pouvoir dans l'Église étaient ainsi contrôlés à des degrés divers. Un autre enfant, Lorenzo, fut pendant plusieurs années gestionnaire des rentes du couvent de Concepcion. La parentèle étendit encore ses ramifications par le mariage d'une autre fille avec Gaspar Juarros dont de nombreux enfants entrèrent dans l'Église: le chanoine Juan de Dios Juarros

18 AGCA, AI-20, Leg. 1344, Livre des actes notariés de José Antonio Santa Cruz. Selon sa femme, Manuel « fut syndic de la chapelle intérieure de Saint Antoine dans le couvent de Saint François et administrateur de la confrérie de la Santa Vera Cruz dans la même église ». 19AGCA, Al.20, Leg. 1458, Exp. 9948, Clause n° 43, ses correspondants commerciaux étaient, à Cadix: Pardo y Freye, à Puebla Andres de Gastay, à Oaxaca, Francisco Canton Villasurca, à Vera Cruz : José Giménez Peres et Juan José Pérez au Mexique. 20AGCA, A1.20, Leg. 1458, Exp. 9948, Clause n° 15 : « (...)voyant que la différence que l'on peut faire entre les fils du premier et du second mariage du côté maternel est très faible par rapport à ce que j'ai moi même apporté, c'est ma volonté, que de toute la fortune existante qui m'appartient, moins les obligations de mes dernières volontés, tous soient traités à égalité conformément à ce que permet le droit (...) ». 21 Archives Générales des Indes, Séville (Dorénavant AGI), Liasse Guatemala n° 365, Relacion de meritos y servicios.

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fut ainsi membre du chapitre pendant 29 années (Voir le graphique numéro 2)22. Ces différentes carrières ecclésiastiques autour d'un même noyau familial ne s'expliquent pas toutes par le jeu des solidarités familiales, mais le parrainage de Domingo Juarros y Montufar par Catarina Gonzalez Batres y Uria prouve l'existence de liens solides et d'une certaine harmonie23. Cependant, les prébendes étant peu nombreuses, il est fort probable que les rivalités au sein de toutes ces familles ne furent pas absentes. Nos sources essentiellement notariales ne permettent de réaliser qu'une reconstitution lacunaire du réseau de parenté (l'absence de procès dans la section juridique des archives donne cependant une indication). On peut aussi supposer que le chanoine Juan José Gonzalez Batres profita pleinement de la présence de son oncle, Miguel Francisco Montufar, au sein du chapitre pour en obtenir l'accès; les ternas envoyées au Roi étant rédigées par l'évêque et le chapitre, ou par le doyen luimême en cas de vacance de l'évêché. Ces trois mariages fructueux expliquent l'omniprésence des fils et petits-fils de Juan José Gonzalez Batres dans les postes les plus importants de la vie publique24. Ce retour sur les premières traces laissées par le nom de
22Il faudrait aussi évoquer en détaille cas d'Isabel Maria Gonzalez Batres qui prit pour époux un autre capitaine, Antonio Zepeda, membre d'une vieille famille créole. Deux enfants de cette famille entrèrent dans l'Église. Ils eurent des destins différents puisqu'Antonio ne put éviter l'exil en 1767 après l'expulsion de son ordre, tandis que son frère vécut sur les intérêts confortables de plusieurs chapellenies sans, semble-til, éprouver le besoin de postuler à une cure, préférant se lancer dans des activités commerciales. Voir l'Archivo Historico de la Arquidiocesis, Ville de Guatemala, (Dorénavant AHA), T5, 52, Livre de chapellenie, «Il jouit d'une chapellenie de 4000 pesos que fit fonder son oncle Diego Gonzalez Batres ». AHA, T3,140, Livre de chapellenie, José Teodoro Franco reçut 50 pesos remis par José Maria Estrada, notaire public représentant les intérêts sur un capïtal de 500 pesos provenant d'une chapellenie de 2000 pesos fondée par Juan de Salazar, laquelle se trouve vacante en raison de la mort du bachiller Isidro Zepeda y Batres. AGCA, A1.20, Leg. 2583, Exp. 20911, (1780) Obligation souscrite à la Antigua Guatemala entre le père Isidro de Zepeda et Estevan José de Yudice, commerçant de Nueva Guatemala, pour mettre en place une compagnie commerciale.
23 AHA, Livre de baptême réservé aux Espagnols

24 Gustavo PALMA MURGA, «Nucleos de poder local y relaciones familiares en la cuidad de Guatemala a finales deI siglo XVIII », Mesoa-

(1772

- 1822).

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« Gonzalez Batres» marque bien l'importance du mariage comme vecteur d'intégration sociale. Après un départ avec des moyens plutôt modestes, les activités commerciales puis les investissements dans le bétail n'auraient pas à eux seuls permis d'asseoir un lignage sur la scène coloniale. Ce furent les alliances matrimoniales qui consolidèrent le patrimoine foncier et accrurent la sphère d'influence du groupe. Le réseau religieux: familiale? un élément fondamental de la stratégie

Tout en étant motivée par des convictions religieuses réelles, la présence d'un membre d'une famille de pouvoir dans telle ou telle composante de l'Église pouvait-elle correspondre à une stratégie? Il ne fait aucun doute que le placement des enfants dans l'Église était pesé et non dénué d'arrières pensées mais les pères de familles pouvaient-ils aller jusqu'à penser la carrière de leur progéniture de façon à ce qu'elle serve les intérêts de la parentèle? Juan José Gonzalez Batres eut trop de filles pour prétendre les marier toutes à des hommes de sa condition sans meUre sérieusement en péril le capital familial et, fort logiquement, elles furent très nombreuses à entrer dans les couvents de la capitale; mais comment expliquer la présence pour le moins exceptionnelle de son fils aîné dans l'Église? Nous allons voir que cette carrière était possible mais dans des circonstances familiales tout à fait particulières. Un singulier patriarche: le chanoine Juan José Gonzalez Batres y Arrivillaga Le testament de Juan José révèle que des mesures furent prises pour que son fils aîné, Juan José, puisse occuper un poste de pouvoir dans la hiérarchie de l'Église. Mais Juan José rédigea ce testament alors que son fils avait 26 ans et se trouvait déjà en possession d'un doctorat en théologie qui impliquait une carrière ecclémerica, p. 255, 1986. Les ventes des charges de l'Ayuntamiento sont peu fréquentes. Entre 1770 et 1821, 99 individus ou corps de familles accèdent à ce corps. D'après l'accumulation des années de charge on se rend compte de la présence d'un nombre réduit de familles. On peut visualiser l'importance prise par 28 d'entre elles (existence d'au moins deux générations successives). La famille Gonzalez Batres fait partie des cinq familles qui totalisent 20 années successives de participation.

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siastique très prometteuse. Ce père de famille avait alors accepté les choix de son fils aîné. Le testament lui réservait une place singulière : celle du curé de famille mais aussi celle, plus exceptionnelle, du patriarche. En 1825, à sa naissance, le choix de sa sœur Lucia comme marraine était tout à fait naturel car elle était alors héritière de la fortune familiale et le père ne voulait alors pas que son fils embrassât la carrière ecclésiastique. Pour comprendre cette étonnante carrière, le testament du père est essentiel. Le futur chanoine devenait en effet, par ce document, le principal héritier de la famille car il recevait la plus grosse partie des biens: la maison ainsi que les dix commerces attenants25. Juan José bénéficia surtout pleinement des précautions que son père sut prendre pour financer des correspondants à Madrid chargés de lui obtenir une prébende26. Celle-ci ne fut acquise que dix années après la mort du père, en 1761, mais le choix de ces correspondants, grassement rémunérés, est déterminant pour expliquer ce résultat. Certes la prébende consacrait aussi une position reconnue dans la société locale, puisque Juan José assurait alors les cours de droit canon à l'Université, avait déjà été par trois fois recteur de cette institution et possédait un titre d'avocat de l'Audience. Il avait non seulement obtenu, dans l'intervalle, un nouveau diplôme de docteur en droit canon mais avait aussi été nommé en 1750 promotor fiscal de la curie27 par l'évêque Pedro Pardo de Figueroa. Dès lors, son pouvoir dans l'Église, et plus généralement dans la société coloniale, se renforça continûment. Pendant plus de vingt ans, il occupa un des postes les plus rémunérateurs de l'Église: le «commerce» des bulles de la Sainte Croix28. Comme le montre le graphique ci-après, le cha25 AGCA, AI.20, Leg. 1458, Exp. 9948, clause n° 52: son père avait constitué un véritable petit majorat de 17586 pesos (11500 coût de la fabrication de la maison, 3500 pesos liquidation d'un censo qui la grevait, 700 pesos d'une sculpture, plus de 600 pesos de peintures religieuses et 1000 pesos en liquide pour payer ses funérailles). 26AGCA, Al.20, Leg. 1458, Exp. 9948, clause n° 18. Le récit imprimé de ses mérites et services est cependant daté de 1745, ce qui prouve que le paiement des correspondants est encore plus ancien. Voir AGI, Liasse Indiferente General 236. 27 AGI, Liasse Indiferente General 236, Relaci6n de meritos y servicios, nOI8. 28 Miles WORTMANN, Government and society in Central America 1680 - 1840, New York, 1982, p. 64. Ces dernières étaient vendues en toute illégalité aux populations indigènes. L'argent obtenu était utilisé

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noine cumulait les postes qui permettaient des rentrées d'argent régulières.
Graphique n° 2: Pourcentage de chaque activité par rapport au revenu global

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m Petit majorat, maison et commerces
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Il Subdélégué de la Bulle Ste Croix Il Usufruit d'une Hacienda .Avocat de l'Audience

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L'image du chanoine oisif et vivant retiré du monde est ici contredite. Juan José jouissait d'une richesse temporelle (garantie par les dîmes: 59 % des revenus) qui égalait pratiquement celle de l'évêque. La diversité de ses revenus témoigne aussi de son dynamisme. Sa position d'aîné associée à son prestige social faisait de lui le véritable patriarche de la famille Gonzalez Batres. Il exécuta les testaments de tous ses frères. Jusqu'à sa mort, en 1807, il parvint à maintenir la cohésion familiale. Un accès privilégié aux fonds conventuels et aux fondations pieuses Les couvents de religieuses et les marchands de la capitale étaient intimement liés par des obligations et des intérêts réciproques. Tant qu'il n'était pas possible d'effectuer un mariage avec un homme jugé de la même condition ou bien tout simplement tant que les moyens de la famille ne permettaient pas de réunir une dot
pour acheter de l'indigo, lequel était envoyé hors taxes (sans alcabala) à Mexico.

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suffisante, les couvents constituaient des refuges obligatoires. Cinq filles de Juan José Gonzalez Batres entrèrent dans deux des six couvents de religieuses de la capitale: Manuela Tomasa, Micaela Dominga prononcèrent leurs voeux dans le monastère des Clarisses et Prancisca Javiera, Josefa Antonia et Maria Ana entrèrent au monastère de Concepcion29. Lorsqu'en 1774, José Gonzalez Batres y Asturias eut besoin de 1500 pesos pour ses affaires, il se tourna alors tout naturellement vers son neveu, Lorenzo Montufar y Batres, administrateur des rentes du couvent de Concepcion, lequel obtint sans difficulté l'autorisation de l'abbesse qui n'était autre que Josefa Antonia Gonzalez Batres y Arrivillaga3o. Cette dernière fut à nouveau abbesse du couvent entre 1780 et 1783. Les liens lignagers permettaient cependant rarement d'atteindre ce degré de contrôle sur une partie de l'institution ecclésiastique. Cet exemple est probant mais il est difficile d'en trouver plusieurs et, quoi qu'il en soit, rien ne prouve que les relations au sein de la famille aient été exemptes de toute rivalité. De fait, les Gonzalez Batres imposèrent leur pouvoir de manière insidieuse, notamment grâce aux multiples relations de dépendance qu'ils surent créer au sein de l'Église. Les Gonzalez Batres dans la tourmente du transfert de la capitale Le chanoine Juan José ne ménagea pas ses efforts pour soutenir le Roi dans sa résolution de transfert de la capitale après sa destruction par les tremblements de terre de 1773. Comment expliquer cette attitude contraire aux intérêts de l'institution ecclésiastique? On pourrait avancer des raisons économiques: de trop lourdes hypothèques sur les maisons auraient pu motiver cet appui sans faille. Mais c'est peu plausible. Les listes des capitaux perdus par
29 AHA, T7,77, Exp. 1840. Yngresos y Profesiones de n'lonjas en el monasterio de La Concepcion del ano de 1741 a 1750. Francisca Xavier et Josefa Antonia entrent au couvent ensemble en 1748. Francisca Xavier née en 1729 est parrainée par l'alférez mayor Tomas de Arrivillaga, Josefa Antonia née en 1731 était parrainée par le curé Castellano de Morales, curé de la congrégation de San Felipe Neri. 30 AHA, TI,77, Exp. 1752. José Gonzalez Batres hypothéqua alors son hacienda, estimée à plus de 5000 pesos mais supportant déjà un censo de 1000 pesos, au bénéfice du couvent de la Merced. Lorenzo Montufar, marié avec Maria Coronado y Rodriguez, sera un peu plus tard alcalde ordinario de la ville en 1782 et 1783.

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les différents couvents ne confirment pas que la maison Batres ait été alors sérieusement endettée?1. Le testament de Juan José, rédigé en 1750, révélait une situation financière très saine. Les tremblements de terre provoquèrent bien sûr des pertes substantielles pour la famille, puisque Manuel, qui avait reçu du chanoine la jouissance de la maison paternelle, perdit d'un coup plus de 15000 pesos32.Mais cette maison était alors libre de tout cens. Peu importait donc que la maison soit reconstruite à Antigua ou dans la nouvelle capitale. Nous n'avons trouvé que deux écritures, qui sont insuffisantes pour accréditer la thèse d'un éventuel endettement des Gonzalez Batres en 1773. En effet, Juan José Gonzalez Batres y Arrivillaga perdit deux grosses chapellenies patrimoniales gagées sur des maisons de la capitale (la première dotée par son père de 6600 pesos33 et la seconde de 4000 pesos, fondées au moment de son ordination), mais cette perte représentait seulement un peu plus d'une année de ses revenus annuels 34. La somme reste modeste comparée à la fortune globale de la famille et à ses propres revenus. En outre, la plupart des familles de pouvoir perdirent des
31AHA, TI,89, Exp. 6043 ; TI,89, Exp. 6047 ; T2,93, Exp. 2731. Sur les 50.000 pesos perdus par le couvent franciscain, aucun n'est gagé sur des maisons appartenant à la famille Batres, de la même façon sur les 85000 perdus par le couvent mercédaire et les 36000 perdus par Santa Clara, le nom de cette famille n'apparaît pas. 32 Manuel Gonzalez Batres y Arrivillaga occupait le devant de la scène coloniale avant le tremblement de terre. En 1761, comme alcalde de primer voto de la municipalité, il fut chargé de rédiger le compte rendu des festivités qui furent organisées en l'honneur de l'intronisation de Charles III. J. Joaquin PARDO, Efemerides para escribir la historia de la muy Noble y muy Leal Ciudad de Santiago de los Caballeros del Reino de Guatemala, Guatemala, Tipografia National, 1944, p. 177. 33 Andres Guerra Gutierres, secrétaire du gouvernement, possédait ces capitaux contre l' hypothèque de deux maisons à Antigua. Les intérêts de ce capital furent payés avec régularité jusqu'à la ruine de cette ville: les pertes furent alors très importantes puisque la chapellenie fut ramenée à 1366 pesos par décision royale. AGCA, A2.2, Leg. 21, Exp. 510, Manuel Gonzalez Batres fonde cette chapellenie comme exécuteur testamentaire de Pedro Antonio Mejuto. AGCA, AI-20, Leg. 1344, Maria Josefa Munoz y Barba, dans le testament qu'elle rédige en lieu et place de son époux, précise que la toute dernière fille, Micaela Dominga, a finalement renoncé à son héritage (plus de 24000 pesos) pour rejoindre le couvent de Santa Clara.
34 AHA, T6,92, Exp. 5680, fol 2.

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sommes équivalentes, ou parfois supérieures. Pour comprendre l'appui que Juan José donne à la Couronne, il est déterminant de revenir aux années qui précèdent les séismes, car notre chanoine entretenait des relations ombrageuses avec l'évêque réformateur Pedro Cortés y Larraz. Le chanoine (et la parentèle dans son ensemble, car le patrimoine foncier des Gonzalez Batres se trouvait rassemblé dans la région d'Escuintla et sa valeur allait être peu affectée par la décision) ayant peu à perdre dans la solution du transfert de la capitale et tout à gagner en soutenant la Couronne contre l'intransigeance de son évêque, qui défendait les intérêts généraux de l'Église, n'hésita pas à peser de tout son poids pour faire accepter le transfert35. De précieuses amitiés avec les commissionnaires de l'Église Nous avons déj à décrit les liens parentaux qui donnaient à la famille des liquidités grâce aux cens du couvent de Concepcion. La position de pouvoir du chanoine facilitait en outre le rapprochement avec la dizaine de commissionnaires qui contrôlaient l'essentiel des richesses de l'Église coloniale. La «bruyante» affaire de la fortune du sous-diacre Francisco GonzéHezBatres est à ce titre très intéressante: en 1768, à la suite d'un jugement rendu par la cour ecclésiastique, ce fils que Juan José Gonzalez Batres avait eu de Catarina de Larrave fut déclaré démene6. Les différents témoignages qui appuient la nécessité de mettre le sous-diacre sous curatelle mettent en évidence les probables conséquences des
35 AGI, Liasse Guatemala n° 947, 28 folios. Dans une lettre datée de décembre 1770, signée par Antonio Alonso Cortes, Joseph Palencia, Juan José Batres, Juan de Dios Juarros et Miguel de Montufar, ces trois derniers étant apparentés, les chanoines se livrent à un véritable exercice de « démolition» : ils se plaignaient auprès du Conseil des Indes des directives de l'évêque, qui cherchait à revitaliser la vie religieuse mais qui prenait des mesures impliquant une modification profonde des habitudes des chanoines. Certaines phrases révèlent les tensions qui existaient alors: «(...) les fréquents et très longues réunions qu'il nous imposait nous fatiguaient en raison des questions et requestions de l'inspection C...) ». 36 AHA, Tl, 103, Exp. 6123 (1812). Déclaration de Juan José Batres y Munoz: «le ci-mentionné oncle don Francisco quoiqu'étant vivant, âgé de 67 ans et sousdiacre de l'archevêché a été déclaré dément en 1768 année de la réception du sous-diaconat: il est resté pendant 44 années avec ce défaut et il le reste: depuis cette époque il se trouve sous curatelle... ».

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nombreux mariages entre familles trop rapprochées par le sang37. Ce fils souffrait de troubles graves de la mémoire, pouvait être violent ou, au contraire, prodigue à l' excès38. Pendant' plus de 44 années, et jusqu'à sa mort en 1807, son demi-frère, notre singulier chanoine, se vit confier la curatelle. Cette fortune dépassait les 75000 pesos au moment où les membres de la famille Batres chargés d'exécuter le testament du chanoine se réunirent pour nommer un nouveau curateur39. En 1812, cette fortune fut confiée au curé José Teodoro Franco, lequel accepta la charge tout en se plaignant de la faible rémunération qui lui était accordée 40.Ce procès prouve l'ancienneté des relations les unissant, car José Teodoro Franco mentionne les nombreuses visites qu'il avait l'habitude de rendre au chanoine41. Cette amitié avec José Teodoro Franco, un des plus grands argentiers de l'Église, doit être comprise dans son acception la plus large. C'était un lien social fort dont bénéficiait l'ensemble des apparentés aux Gonzalez Batres42. La fortune du sous-diacre resta largement entre les mains de la famille puisqu'avant d'être
37 En plus de la folie du sous-diacre, son frère Thomas ne survécut que sept années et ~es deux sœurs moururent en bas âge, la naissance de la dernière occasionnant en outre la mort de Catarina Larrave. 38AHA, T6, 5, Juridiction des testaments, Déclaration de Manuel Torribio Mesa: «A la Antigua Guatemala, alors qu'il était aux bons soins de Rosalia Cordova, de l'argent ouvré qui était à sa portée, il soutira quelques assiettes et il les distribua gratuitement dans la rue, ce qui causa à la dame de nombreuses difficultés pour les récupérer et il le sut de la dame ellemême, elle lui raconta aussi qu'il s'enlevait les chaussures pour les donner ». Isidro Vazquez témoigne « que toutes les nuits ils les maintenaient

éveillés au point que le doyen lui mit une chaîne pour le contenir et ce
avec l'aide du père Torribio ». 39AHA, T6,5, Juridiction des testaments. 40AHA, T6,5, Juridiction des testaments. 41José Teodoro Franco (1759 1841) était un enfant illégitime éduqué par le curé Manuel de Pineda y Morga. Il réalisa une brillante carrière comme gestionnaire des biens de l'Église. En 1795, il obtint la responsabilité de la gestion des vacances de chapellenies puis, en 1800, devint sacristain de la cathédrale grâce à la protection du marquis de Aycinena. Il sera aussi gestionnaire des rentes du séminaire tridentin puis des couvents de Santa Catalina et de différentes oeuvres pieuses. 42 Concernant l'importance de l'amitié entendue comme lien social, voir Michel Rey, «Communauté et individu: amitié comme lien social à la Renaissance », Revue d'histoire moderne et contemporaine, 1.XXXVIIII, oc1.-déc. 1991, pp. 617-625.

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mis sous curatelle, son demi-frère Manuel Gonzalez Batres avait utilisé 28000 pesos pour ses affaires. La somme de 39514 pesos (le capital plus les intérêts de retard) est remise au doyen du chapitre en 1784 par la femme de Manuel qui exécute alors le testament de celui-ci. José Gonzalez Batres y Asturias emprunta alors le capital initial en se présentant comme garant à Ambrosio Taboada et à Juan de Oliver. Les intérêts servirent à constituer des capitaux plus petits, à leur tour prêtés par le chanoine à des familiers comme Manuel José Zepeda, qui reçoit en 1802 1700 pesos43 ou le marquis de Aycinena, qui emprunte la même année 1765 pesos44. En 1797, le Chancelier de l'Audience et Trésorier des rentes de la cathédrale, Juan Miguel Rubio y Gemmir, avait emprunté 3000 pesos de cette tutelle 45. La mécanique du réseau religieux Le réseau religieux des Gonzalez Batres n'était pas une simple juxtaposition d'atouts économiques liés à la présence de parents à des postes cruciaux dans les finances. Il constituait aussi un instrument de pouvoir qui permettait de s'attacher des fidélités parmi les familles les plus puissantes du Royaume. Par exemple, le testament du chanoine Juan José révèle l'étroitesse du lien qui unissait sa famille avec celle, beaucoup plus puissante, des Aycinena : sur les vingt-huit clauses, six étaient consacrées à la fondation d' œuvres pieuses dont les différents capitaux étaient tous remis au marquis de Aycinena46. Le rapprochement des deux familles n'est pas fortuit. Si Juan Fermin Aycinena puis ses héritiers utilisent un réseau largement issu de familles d'origine navarraise, comme

43 AGCA, AI-20, Leg. 952, Livre des actes notariés de José Diaz Gonzalez, fol. 375. 44AGCA, AI-20, Leg. 952, Livre des actes notariés de José Diaz Gonzalez, fol. 403. 45 AGCA, AI-20, Leg. 948, Livre des actes notariés de José Diaz Gonzalez, fol. 388. Cette relation avec la famille Rubio y Gemmir mériterait de plus amples développements en raison du rôle-clé joué par les Rubio dans le système financier de l'Église. Voir « La tesoreria diocesana y la familia Rubio: un ejemplo de proceso de integraci6n social via la Iglesia », à paraître au Venezuela dans la revue Tierra Firme. 46 AGCA, AI-20, Leg. 819, Exp. 9313, Livre des actes notariés de Jose Francisco Gavarrete : il s'agit des clauses 7 (4000 pesos), Il (1000 pesos), 12 (4000pesos), 13 (IOOOpesos), 15 (1500pesos), 16 (500).

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Antonio Bergafia, Juan de Gortari et José Garcia Goyena 47. Les liens noués avec la famille Gonzalez Batres leur donnent un accès privilégié aux liquidités offertes par l'Église. Or, sur la fin de sa vie, Juan Fermin Aycinena dut faire face à des problèmes d'argent. Son entreprise familiale souffrait de la crise de l'indigo. De fait, à partir de 1793, notre chanoine accorde à la maison Aycinena un crédit de 3500 pesos48, utilisant alors les fonds dont son père Juan se servait déjà lorsqu'il était majordome de la confrérie de Concepcion, fondée dans l'église de Saint François. Plus tard, ce même chanoine prête une somme encore plus significative à José de Aycinena, cette fois-ci sur ses propres biens49. Les biens de Francisco Gonzalez Batres y Larrave furent aussi abondamment utilisés. Le marquis de Aycinena accepta en 1804 de se porter garant de José Teodoro Franco, alors sacristain de la cathédrale, pour gérer les fonds issus des chapellenies vacantes à la suite du décès des titulaires50. Il est difficile de ne pas voir dans cette décision l'influence des Gonzalez Batres dont nous savons qu'ils étaient depuis fort longtemps en très bons termes avec ce curé, désormais sacristain de la cathédrale et dont l'influence économique et sociale ne cessait de croître. De l'apogée aux premiers signes du déclin (1800 -1830) Jusque dans la première moitié du XVIIIe siècle, il est difficile d'avancer que l'Église constituait un élément stratégique dans la politique familiale, mais l'entrée dans le chapitre ecclésiastique d'un membre du clan (qui y resta de très nombreuses années) y créa un espace de pouvoir spécifique. Surtout, lorsque l'esprit
47 Richmond F. BROWN, «Profits, prestige, and persistence: Juan Fermin de Aycinena and the Spirit of enterprise in the Kingdom of Guatemala », H.A.B.R., n° 75/3, p. 426. L'auteur s'attarde longuement sur l'esprit d'entreprise qui animait Juan Fermin Aycinena mais aborde très peu les relations très priviligiées et somme toute nécessaires que ce commerçant entretenait avec l'Église. 48 AGCA, AI-20, Leg. 944. Livre des actes notariés de Jose Diaz Gonzalez, fol 259. 49 AGCA, AI-20, Leg. 817, Exp. 9311. Livre des actes notariés de Francisco Gavarrette, fol 56. 50 AGCA, AI-20, Leg. 817, Exp. 9311. Livre des actes notariés de Francisco Gavarrette, fol 86, Le marquis de Aycinena engage 2000 ducats d'or.