Mission secrète

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Septembre 1984, Addis-Abeba. Dans le hall de l’hôtel Éthiopia, une jolie dame aux cheveux blancs et bouclés se fait passer pour une touriste. En réalité, elle est en mission. Contactée par une association humanitaire, Tereska Torrès a accepté de partir en Éthiopie pour organiser le départ clandestin d’un groupe d’enfants falashas à destination d’Israël. Persuadés d’être les descendants du roi Salomon et de la reine de Saba, les falashas sont sur le point de réaliser leur rêve, gagner la Terre sainte. Faute de préparation, Tereska échoue.
Cinq ans plus tard, la voilà de retour. Et cette fois-ci, elle réussit. Par quel miracle?
Dans ce récit palpitant digne d’un film d’espionnage, Tereska Torrès lève le voile sur une page d’histoire méconnue.
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EAN13 : 9782847349825
Nombre de pages : non-communiqué
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couverture
TERESKA TORRÈS

MISSION SECRÈTE

Addis-Abeba – Jérusalem

TALLANDIER

À la mémoire de Yona Bogale,
chef de la communauté des Falashas d’Éthiopie
 (1908-1987).

Et je fus Éthiopie ton pêle-mêle

tendre d’encens brûlé et de colère.

À Saint-Duiorguis

de grands spasmes bruns d’âpres baisers raclaient

les seuils obtus de Dieu et ses ferrures de cuivres

À Baata Menelik sommeillait

à sa porte croisâmes noir et bleu

un Galla mon destin masqué

farouche et doux comme sa sagaie

Reine du Midi Reine de Saba

ci-gît l’oiseau Simmorg-Anka.

Éthiopie

Aimé CÉSAIRE

images

PRÉLUDE ÉTHIOPIEN

Tout commence ce jour-là. Nous habitons en Israël depuis quelques mois. Meyer, mon mari, lit tranquillement le Jérusalem Post, assis sur la terrasse de notre maison. Un entrefilet attire son attention : on annonce l’ouverture d’une ligne aérienne entre Tel-Aviv et Addis-Abeba. Meyer pose le journal et s’exclame :

– Nous allons pouvoir partir en Éthiopie tourner un film sur les Falashas !

– Sur qui ?

– Les juifs noirs d’Éthiopie, un peuple étonnant, demeuré juif depuis les temps bibliques.

Et Meyer d’ajouter : « On les appelle “Falashas”, ce qui signifie en amharique exilé ou immigré, mais eux préfèrent Beta Israël, la maison d’Israël. »

Meyer Levin était un écrivain américain1 qui avait pour habitude de « voir » des juifs partout dans le monde. Je n’étais pas vraiment surprise qu’il en déniche même au fin fond de l’Éthiopie !

Meyer poursuit son explication : « À la fin du XIXe siècle, un savant français, Joseph Halévy, découvrit l’existence des Falashas. Après lui, son disciple, Jacques Faitlovitch, consacra sa vie à étudier leurs rites religieux et à les aider. Figure-toi qu’ils étaient persuadés d’être les seuls juifs au monde ! »

 

Aussitôt je me plonge dans les récits de voyage des deux savants. Ces professeurs se rendirent souvent en Éthiopie, à la rencontre de ce peuple aux traditions juives mystérieuses et à la foi inébranlable. Certains spécialistes affirment qu’ils seraient les descendants de la tribu de Dan, une des dix « tribus perdues », 722 ans avant J.-C. D’autres pensent qu’il s’agit plutôt des descendants d’Israélites qui accompagnèrent la reine de Saba et le roi Ménélik, dix siècles avant J.-C., lorsqu’ils rendirent visite au roi Salomon pour lui apporter l’arche d’alliance. Jacques Faitlovitch construisit des écoles pour ces juifs noirs et envoya étudier en Europe et en Palestine les étudiants les plus doués. C’est ainsi que le jeune Yona Bogale quitta dans les années 1960 son village, dans le nord de l’Éthiopie, se rendit en Europe puis en Palestine. Il retourna au bout de quelques années chez lui assumer des responsabilités importantes dans sa communauté et décrivit « le pays de lait et de miel » où, selon la Bible, ils se rendraient un jour.

Mon mari se mit en tête de réaliser le premier documentaire sur la vie quotidienne des Falashas et sur leurs traditions religieuses. À moi, l’assistante improvisée, de dénicher en terre inconnue les contacts solides et absolument nécessaires à la réalisation d’un tel projet. Les textes des deux chercheurs étaient passionnants mais ne pouvaient pas résoudre mes problèmes logistiques…

Apprenant l’existence d’une ambassade israélienne à Addis-Abeba, Meyer se rendit au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem où l’entretien fut très vite orageux. Le diplomate israélien lui déclare : « Tant que les Falashas ne seront pas reconnus comme juifs par le rabbinat israélien, vous ne devez pas les encourager dans leur projet fou de s’installer en Israël. » Meyer est revenu furieux et encore plus décidé à s’intéresser aux Falashas. Ce jour-là, j’ai commencé à me passionner également pour leur cause…

 

Dès le début du tournage, en 1970, à Ambovar, dans ce petit village éthiopien haut perché du bout du monde, entourée de cette population qui semblait jaillir du Livre, je me sens comme si je retrouvais les miens après une longue errance. De surcroît, Meyer et moi avons noué une amitié solide avec le chef de la communauté, Yona Bogale, qui allait continuer à protéger les siens des années plus tard, en Israël. À la fin des dix jours de tournage2, nous quittons Ambovar le cœur serré. Je vois encore les enfants courant derrière la voiture en criant : « Shalom ! Shalom » !

Le 8 juillet 1981, mon mari meurt à Jérusalem sans avoir vu son rêve se réaliser. Trois ans plus tard la famine s’abat sur l’Éthiopie. Pendant ce temps, en Israël, les rabbins se disputent pour savoir si les Beta Israël font partie de la grande famille juive, si Israël doit leur ouvrir ses portes ou les ignorer totalement.

Après la mort de Meyer, je m’installe à Paris et j’organise le départ vers Israël d’une douzaine de juifs éthiopiens, tous adultes, en leur envoyant de faux papiers d’embauche. Une goutte d’eau ! En attendant que le gouvernement de Tel-Aviv décide de les faire venir, plusieurs organisations juives échafaudent des plans plus ou moins fantaisistes pour favoriser la fuite de petits groupes de Falashas. Je prends contact à New York avec une de ces ONG. Abe Gordon, son président, passe le plus clair de son temps à collecter de l’argent pour améliorer le sort des juifs noirs. Je l’ai connu avec mon mari quelques années plus tôt ; c’est un homme honnête et courageux. Je lui fais savoir que j’ai du temps de libre et que je suis disposée à me rendre utile. Puis aucune nouvelle d’Abe Gordon, ni de son association, jusqu’à ce coup de téléphone qui me réveille à trois heures du matin, à Paris, plusieurs mois plus tard…

1- Meyer Levin a publié une vingtaine de romans dont Compulsion (Crime, éd. Phébus, 1996).

2- Le documentaire Les Falashas a été souvent montré en Israël.

PREMIÈRE MISSION :

SEPTEMBRE-OCTOBRE 1984

Un appel en provenance de New York.

– Bonsoir, c’est Paul Asher. Vous vous souvenez de moi ? Je vous ai rencontrée avec Abe Gordon.

– Paul ?

Aucun souvenir d’un Paul Asher, d’Abe Gordon en revanche, oui. C’est lui qui dirige l’association d’aide aux Falashas que j’ai contactée après la mort de mon mari.

Comme j’hésite, Paul continue en français.

– Vous disiez vouloir nous aider… Paul Asher… Vous savez, je suis le monsieur qui est arrivé un peu en retard ce jour-là et nous avons discuté en français.

À trois heures du matin, j’ai du mal à me concentrer… Me revient en mémoire de manière floue cette soirée à New-York quelques mois auparavant avec Abe Gordon. Un homme d’une quarantaine d’années était en effet arrivé en retard, essoufflé. Un grand brun qui m’avait parlé de son dernier voyage en Éthiopie… Oui, il avait été à Ambovar, ce village éthiopien près de Gondar où vivaient à l’époque une bonne partie des Falashas. Ce Paul Asher avait vu le film de Meyer et m’en avait dit le plus grand bien.

Mon interlocuteur reprend :

– Je sais qu’il est tard, mais c’est très urgent.

– De quoi s’agit-il ?

– Je ne peux pas vous en parler au téléphone, faites-moi confiance, Madame, vous devez partir en Éthiopie le plus vite possible.

Partir à Addis-Abeba ? Je pense à ce que j’ai lu : des articles alarmistes sur une famine terrible qui sévissait au Sahel, au Soudan et surtout en Éthiopie.

– Cela concerne la famine ?

Paul Asher hésite.

– Ce n’est pas tout à fait le sujet… Mais il y a un rapport.

Je ne comprenais pas bien. J’aurais voulu en savoir davantage et questionner Abe Gordon que je n’avais rencontré que deux fois, mais en qui j’avais confiance.

– Vous aurez besoin de moi pour combien de temps ?

– Deux ou trois semaines. C’est très difficile de voyager en Éthiopie en ce moment, mais nous avons justement une opportunité. Abe Gordon tient beaucoup à ce que ce soit vous.

Le mystérieux Paul se fait pressant.

– Il faudrait que vous partiez immédiatement. Je vous expliquerai tout à Paris. J’y serai après-demain. Pouvez-vous me réserver une chambre dans un hôtel ?

J’étais interloquée. Paul Asher réagissait comme si tout était réglé et que j’avais déjà accepté. Une voix, tout au fond de moi, me disait :

À Londres, pendant la guerre, j’avais rejoint les Forces françaises libres sans hésiter une seconde, mais aujourd’hui je n’ai plus dix-huit ans. J’en ai bien quarante de plus.

Surtout je ne savais pas de quelle mission ce Paul qui m’appelait en pleine nuit voulait me charger.

– Expliquez-moi tout de même un peu, que je comprenne… Ce voyage en Éthiopie, c’est dangereux ?

– Oui, je ne vous cache pas que cela peut être dangereux, mais vous êtes exactement la personne dont notre association a besoin.

Dangereux ? Au lieu de me faire fuir ce mot m’attira comme un aimant. J’ai donc décidé d’accepter cette mission sans en savoir plus. J’étais libre et c’est vrai que j’avais dit à Abe Gordon que je voulais l’aider. Un étrange bonheur m’envahissait à l’idée de partir vers ce danger inconnu, une aventure, j’en étais certaine, qui avait pour but d’aider les Falashas.

Je conservais cette dernière image du jour de notre départ, à la fin du tournage : des enfants beaux, graves, courant derrière la voiture, nous saluant de leurs petites mains. Ces visages d’enfants qui mettaient toute leur foi en nous. Et moi, à l’arrière de la Jeep, je pleurais, persuadée que jamais je ne pourrai rien pour eux, que jamais je ne les reverrai…

Paul Asher m’a donné rendez-vous dans un restaurant proche de la rue des Saints-Pères. Je demande aussitôt : « Pourquoi êtes-vous venu me voir ? Parlez-moi de ce voyage en Éthiopie. »

Il murmure « Chut » et jette un regard inquiet autour de lui : « Pas ici. Nous irons à mon hôtel tout à l’heure. Je vous expliquerai tout dans ma chambre. » Est-il devenu fou ? Croit-il vraiment que des espions de Mengistu, le dictateur éthiopien qui fait régner la terreur dans son pays, est assez puissant pour le traquer dans un restaurant à Paris ?

Il baisse encore la voix d’un ton : « Tout à l’heure dans la chambre, je vous donnerai l’argent, les adresses, le code à apprendre par cœur. »

Nous montons dans sa chambre. Assis sur son lit, il extrait de ses poches des liasses de papiers griffonnés, raturés, avec des noms, des chiffres, des adresses pêle-mêle, qui tombent par terre, qu’il ramasse au hasard. Il sort d’un dossier une petite photo et me la tend : « Tenez, Tereska, voici Assafa, un contact sûr, vous le rencontrerez à l’escale de l’avion à Khartoum. Sur ma liste des noms, je le nomme GF. Lorsque je vous téléphonerai à Addis, c’est de GF dont je vous parlerai. Assafa entrera dans le hall des passagers de transit, grâce à un Somalien que j’ai recruté qui travaille à l’aéroport. Vous lui donnerez mille dollars “de la part de Paul”. Assafa me connaît. Au téléphone, à l’hôtel Éthiopia, quand je vous appellerai, je dirai : “This is Paul”, c’est tout. Comme cela, vous saurez que c’est moi. »

Il ouvre une petite valise, en sort une ceinture de toile, une sorte de poche à fermeture éclair et me la donne :

« Portez cette ceinture toujours sur vous. Avant d’arriver à Khartoum, allez dans les toilettes et sortez les mille dollars pour Assafa. Le reste de l’argent vous sera utile à Addis. Si vous avez besoin davantage d’argent vous parlerez de “paquets”. Vous me direz au téléphone : J’ai encore besoin d’un, de deux ou même de trois “paquets”. Vous comprenez ? » Je comprenais. « Chaque “paquet” correspond à mille dollars. »

J’examine la photo d’Assafa : un beau visage éthiopien, si jeune, presque un adolescent. Je la rends à Paul en mémorisant tous ces conseils. Paul me tend maintenant un papier :

– Tout ce que vous devez savoir est expliqué dans cette lettre préparée par l’association. Voici le nom de l’hôpital où travaille Belida.

– Belida ?

– Belida est une jeune femme qui nous aide. Elle prépare une liste de Falashas qui doivent partir vite. Elle vous donnera des noms.

Je la nommerai « la sœur ».

Paul sort encore un papier de son dossier : « Et voici le nom de l’avocat que vous irez voir. » Il est pressé, nerveux. « J’ai encore mille choses à faire avant de retourner à New York. Des gens à voir, des choses à mettre en route. Nous comptons sur vous, Tereska. Les Éthiopiens ne soupçonneront pas une femme de votre âge, vous n’avez pas l’air d’une aventurière. Abe compte sur vous. »

Paul Asher m’explique ce jour-là qu’il s’agit de faire croire au gouvernement éthiopien que des familles d’accueil, en France et aux États-Unis, sont prêtes à donner des bourses pour de bons élèves. Elles acceptent aussi d’accueillir des enfants malades pour un temps limité. Tout doit paraître très officiel : les familles, les tampons, les papiers. De « vrais faux passeports » en quelque sorte. Sauf que les enfants sont tous des Falashas, mais ce « détail » doit rester inconnu du gouvernement ! D’ailleurs les enfants ne vivent pas à Addis ; seule Belida sait comment les joindre et comment les faire venir. Certains d’entre eux ont déjà de la famille en Israël, un frère, un oncle, des vieux parents qui ont pu sortir d’Éthiopie sous un prétexte ou un autre. Ils ne sont pas plus d’une centaine, mais très motivés pour faire venir leurs parents, leurs voisins, leurs amis. Je comprends surtout, en écoutant Paul, que je devrais m’adapter aux circonstances, improviser.

 

Je sors de l’hôtel. Je me retrouve rue des Saints-Pères. Le bruit, la circulation, les passants, tout me semble irréel. Je pense saisir ce qu’Abe Gordon attend de moi, mais je me rends compte aussi que Paul Asher joue à des jeux dangereux, que l’aventure le grise et cette idée n’est pas rassurante…

Abe est un homme de 80 ans, intelligent, généreux. Il publie de très émouvants articles, surtout dans la presse juive américaine, sur les Falashas, leur vie, leur religion, leur désir passionné de vivre un jour en Terre sainte, ce pays rêvé de la Bible dont leurs prêtres leur parlent depuis des siècles. Tous les Falashas allaient enfin revenir à Jérusalem, sur « les ailes d’un aigle ». Ils attendent depuis si longtemps cet aigle !

Abe Gordon avait visité ces juifs noirs d’Éthiopie. Il s’était rendu dans leurs villages, dans le nord du pays. Il en était revenu bien décidé à les aider à accomplir leur rêve. Son travail consistait à écrire des articles, faire des conférences, trouver des moyens financiers, des amis puissants ou riches pour soutenir l’association et permettre à quelques juifs éthiopiens de partir.

Après avoir filmé la vie des Falashas à Ambovar, Meyer Levin s’était passionné pour ce peuple. Il avait été ému par leur foi inébranlable, leurs traditions juives qui remontent aux premiers siècles du christianisme et peut-être même avant : des textes évoquent une présence juive en Éthiopie au Ve siècle. Ils célébraient les fêtes de Pâques et de la moisson, les jeûnes, le Nouvel An juif, le Grand Pardon et les Tabernacles. Voir une étoile de David sur le toit d’un toucoul (maison traditionnelle en chaume) avait bouleversé Meyer. D’où venait ce peuple, se demandait-il.

Dans le passé, les Juifs qui vivaient en Éthiopie, pour la plupart dans le Gondar, mais aussi dans le Tigré, avaient des positions enviables. Ils pouvaient pratiquer les métiers de leur choix, mais depuis le XIVe siècle les Falashas sont décrétés falasi (errants) et sont persécutés, surtout dans cette région de Gondar où ils habitent dans quelques centaines de petits villages. Ils n’ont pas le droit d’y posséder de la terre et sont devenus des paysans pauvres, des forgerons ou des potiers. Ces juifs éthiopiens ne se plaignent pas : leur souhait n’est pas de vivre mieux en Éthiopie, mais de vivre en Palestine.

Comme Abe Gordon, Meyer se lance dans la bataille, écrit des dizaines d’articles, donne des conférences en Israël, aux États-Unis. Comme Abe Gordon, il se heurte au problème de reconnaissance des Falashas par le rabbinat israélien. À cette époque, le rabbinat exigeait des « preuves » que les Falashas étaient bien les descendants d’une tribu juive. Des preuves ! Pourtant, en 1973, un miracle se produit : le grand rabbin sépharade d’Israël, Ovadia Yossef, reconnaît les Beta Israël comme juifs à part entière. Ce soutien inespéré n’est pas suffisant.

 

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