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MOHAMED H.HEIKAL ENTRE LE SOCIALISME DE NASSER ET L'INFITAH DE SADATE (1952-1981)

De
384 pages
Mohamed Heikal, rédacteur en chef du journal Al-Ahram, fut le porte-parole " semi-officiel " du régime de Nasser. Après la mort de celui-ci, il dirigea la campagne électorale de Anouar El Sadate, mais devint très critique à l'égard de celui-ci et de sa politique à l'égard de l'Urss et d'Israël. Ces différentes positions firent de Heikal un homme controversé. Cet ouvrage essaie de montrer si Heikal a été fidèle à Nasser en tant que chef d'Etat ou à une idée, un idéal suprême, celui du " Socialisme arabe ".
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MOHAMED H. HEIKAL ENTRE LE SOCIALISME DE NASSER ET L'INFITAH DE SADATE

(1952-1981)

Collection Comprendre le Moyen-Orient dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Dernières

parutions

Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998. Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998 Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999. Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999. Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban, 1999. Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de 1979, 1999. Hassane MAKHLOUF, Cannabis et pavot au Liban, 2000. David MENDELSON, Jérusalem, ombre et mirage, 2000. Elias ABOU-HAIDAR, Libéralisme et capitalisme d'État en Égypte, 2000. Gérald ARBOIT, Aux sources de la politique arabe de la France, 2000. Jean-Pierre TOUZANNE, L'islamisme turc, 2001.

Jamal AL-SHALABI

MOHAMED H. HEIKAL ENTRE LE SOCIALISME DE NASSER ET L'INFITAH DE SADATE

(1952-1981)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint-Jacques Monnéal (Qc) CANADA H2Y IK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3
1026 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Cet ouvrage est tiré d'une thèse en science politique, soutenue à l'Université de Paris II Panthéon-Assas, sous la direction du Professeur François Monconduit en 1995. A cette occasion, l'auteur présente tous ses remerciements et exprime sa reconnaissance à son Directeur et aux autres participants de la soutenance: Monsieur Jean-Marie Demaldent, Ancien Doyen de la Faculté de Droit et Professeur de Sciences Politiques à l'Université Nanterre-Paris X, Monsieur Samaha Khoury, Professeur de Sociologie Politique associé à l'Université Michel de Montaigne - Bordeaux III.

@ L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0409-3

À la mémoire de Jean-Louis Seurin, Mon professeur à l'Université de Bordeaux I

Mohamed Hassanein Heikal: "Quand il était proche du sommet, tout le monde s'occupait avec intérêt de ce qu'il connaissait, mais quand il s'est éloigné du sommet, l'intérêt de tous s'est porté sur ce qu'il pensait"

L'ancien Ministre d'État des Affaires Étrangères dans le Gouvernement d'Antony Eden Nutting BBC, 4 décembre 1978

"Le passé ne nous fascine pas dans la mesure où il ressemble à notre temps; ce qui nous fascine, ce sont les formes que l'homme a prises sur terre, et à travers lesquelles nous tentons de le connaître. "

André Malraux Musée imaginaire de la sculpture mondiale

INTRODUCTION

"La paix est-elle possible au Proche-Orient?", "La coriférence de Madrid 1991". "La poignée de main historique entre Arafat et Rabin", "Les accords de principe de Washington de 1993". "Le traité israélo-jordanien de 1994". Tous ces titres des journaux, radios et télévisions, montrent à l'évidence l'importance que revêt dans le monde la région du Proche-Orient, et marquent fortement les résultats "positifs" sur lesquels ont débouché des années d'intenses efforts diplomatiques et politiques menés par les acteurs arabes et israéliens pour résoudre les conflits qui les opposent, encouragés dans cette voie par les puissances occidentales essentiellement et notamment les États-Unis. Mais, si ces événements sont autant de signes annonciateurs de paix et de stabilité dans la région, ils demeurent néanmoins inscrits dans un contexte qui n'est pas toujours porteur de "bons présages", surtout quand on sait que les tensions demeurent latentes entre Arabes et Israéliens, prêts à exploiter les circonstances pour prendre des formes parfois "dramatiques". Signe des temps nouveaux, l'islamisme fait surface, après l'échec du nationalisme arabe, exemplairement démontré, aux yeux de la population arabe tout au moins, par la crise du Golfe. Il fait surface avec pour mot d'ordre le retour à l'espace identitaire musulman, la redéfinition des champs de la politique, de la juridiction, de l'économie et de la société. Il fait surface aussi accompagné d'une vague de "violences" contre l'Occident et ses symboles, contre Israël "mémoire de l'Occident" dans le monde arabe.

Qu'il s'agisse des événements récents qui ont marqué les rapports israélo-arabes au Proche-Orient ou des "vagues déferlantes de l'islamisme", l'analyse des données actuelles de la situation politique, au Proche-Orient en particulier et dans le monde arabe en général, exige un retour sur l'histoire politique des relations entre le nationalisme arabe, l'islamisme, le libéralisme occidental et l'expansionniste israélien. Or, c'est l'Égypte qui est la mieux placée pour étudier les caractéristiques de ces relations, leur genèse et leurs développements ultérieurs. Le pays a en effet connu tous les éléments contradictoires qui agitent Je monde arabe à l'heure actuelle: nationalisme arabe nassérien, conflits incessants avec Israël, libéralisme sadatien, islamisme. Nasser n'était-il pas le leader du monde arabe dans les années cinquante et soixante, le champion de la lutte antiisraélienne et de l'hostilité à "l'impérialisme occidental" représenté par les États-Unis, le fer de lance d'une politique anti-intégriste ? Puis Sadate n'était-il pas l'alternative libérale au régime socialiste nassérien, le symbole de l'ouverture aux mouvements islamisants et au processus de paix dans le Proche-Orient avec Israël? Si la réponse à ces questions est nécessairement affirmative, alors l'histoire politique récente de l'Égypte est un modèle significatif pour la compréhension du présent arabe et même pour son avenir. Pour cerner cette histoire politique, nous avons opté pour l'analyse d'un personnage-clé de cette histoire, un personnage en apparence "contradictoire", symbole de toute une époque, qui a vécu successivement le régime nassérien et le régime sadatien. Il s'agit de Mohamed Hassanein Heikal, célèbre rédacteur en chef d'Al-Ahram et conseiller politique de Nasser et de Sadate. Dès le putsch du 23 juillet 1952 organisé par Gamal Abdel Nasser contre le pouvoir monarchique du roi Farouk, qui fut obligé de quitter le pays trois jours après, Mohamed Heikal montra son attachement aux idéaux du nouvel ordre qui venait de s'installer en Égypte et qui allait

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prendre progressivement la forme d'une révolution économique, sociale et politique, connue plus tard sous le nom de "révolution des Officiers libres" ou "révolution de Juillet". Cette révolution, celle de Nasser, eut pour conséquence un bouleversement de la scène politique moyen-orientale. Et avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et l'avènement des deux grandes puissances, l'Égypte fut confrontée à la nécessité de se déterminer par rapport à ces deux blocs. Le choix du régime nassérien se fit en faveur d'un "non-alignement" n'excluant pas certaines convergences avec la politique moyen-orientale des Soviétiques, mais sans jamais constituer d'alliance formelle avec ceux-ci. Au cours de la guerre froide, Nasser s'engagea dans la mobilisation des énergies nationales en vue d'intégrer l'Égypte dans le jeu diplomatique international, cherchant à lui assurer une place digne de sa position stratégique et de son histoire millénaire. Les priorités de Nasser étaient "la nation arabe", "l'unité arabe" "la sécurité arabe"et le "destin arabe commun et partagé". Ces priorités exprimaient les valeurs essentielles de l'idéologie du nationalisme arabe, celle qu'on qualifie de "socialisme arabe" ou de"nassérisme". Le nassérisme se définit comme l'ensemble des concepts et valeurs idéologiques qui alimentent la stratégie et l'action politique de Nasser. Cette action politique était inspirée et théorisée par les comme le définit le journaliste Yves Cuau, dans son livre préfacé par Raymond Aron Israël attaque, "l'un des plus proches confidents du président Nasser. Ses interminables articles qui paraissent chaque vendredi sous le titre de "Bissaraha" (Franchement dit) dans l'officieux AlAhram, annoncent toutes les crises, préparent aux épurations et laissent presque toujours prévoir le contenu et le ton du prochain discours du Raïs. Les deux hommes vivent depuis longtemps en état de symbiose intellectuelle. Heikal reprend au vol, met en forme les idées lancées par Nasser, et leur donne 9

un contenu doctoral. Le journaliste reflète si bien la pensée du chef de l'État, qu'en fait, ilIa modèle bien souvent"t. En effet, Heikal a fait partie intégrante du régime nassérien jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Sadate en 1970, ce dernier abandonnant le nassérisme avant d'être assassiné en 1981. Analyser la biographie, l'itinéraire politique ainsi que les productions intellectuelles de Heikal, nous permet non seulement de mieux concevoir la pensée du conseiller de Nasser et de Sadate, mais aussi de mieux comprendre l'action la stratégie et les conditions de l'élaboration de la décision politique de ces deux hommes. Mohamed Hassanein Heikal est né au Caire le 23 septembre 1923. Il étudia le commerce à l'Vniversité américaine de cette ville2, Il débuta dans la vie active en 1942 comme journaliste dans une publication anglaise, The Egyptian Gazette où il était affecté à des fonctions de secrétariat. Comme ce journal avait pour lectorat les Anglais résidant en Égypte et qu'il semblait voué à perdre de son importance après la Seconde Guerre mondiale, Heikal le quitta en 1944 pour aller travailler au journal Akhir Sa'a (la dernière heure), dirigé par Mohamed AI-Tabi'i, éditorialiste célèbre. Heikal, qui s'était initié au journalisme d'information dans l'Egyptian Gazette put se familiariser avec le journalisme d'opinion en écrivant dans l'Akhir Sa'a. En 1946, il quitta ce journal, qui était par ailleurs la tribune du parti nationaliste Al-Wafd pour écrire dans l'Akhbar Al-Yawm (Les Nouvelles d'aujourd'hui) où il resta jusqu'en 1957. Il demeura néanmoins rédacteur d'Akhir Sa'a, les deux journaux étant la propriété des frères Amine, connus pour leur appui au roi Farouk.

I Cuau,Yves, Israël attaque. préface de Raymond Aron, Robert Laffont, Paris, 1968, p. 27. 2 AI-Mohlawi, Hanafi. El-Sadate entre Heikal et Moussa, Maktabate Aldar Alarabiah Lilkitabe, Le Caire, 1994, p. 31. 10

Avec l'arrivée au pouvoir de Nasser en 1952, Heikal n'hésita pas à prendre parti pour la révolution et son leader, contre les Frères musulmans, les communistes et les rivaux de Nasser (comme par exemple Mohamed Naguib qui fut le premier président de l'Égypte contemporaine). La fidélité de Heikal pour Nasser se concrétisa dans les multiples articles qu'il écrivit en sa faveur et qu'il publia en tant que directeur du journal A I-Ahram de 1957 à 1974.

1- LE SUJET ET SON CONTEXTE
Heikal est une personnalité controversée de l'histoire politique de l'Égypte contemporaine dans laquelle il a joué un rôle clé en servant, en tant que journaliste et homme politique, deux régimes successifs sous Nasser puis sous Sadate. Le ralliement de Heikal à Sadate dont il favorise l'accès au pouvoir après la mort de Nasser et dont il dirige la politique officielle de l'information durant la préparation de la guerre de Ramadan (Kippour) puis son opposition de plus en plus radicale aux orientations de la politique sadatienne contribuent à faire de lui un personnage très controversé tant au plan personnel (opportunisme) que dans son engagement. Il a été accusé d'avoir travaillé pour la CIA puis pour les Soviétiques, d'avoir exercé un véritable monopole de l'information pour son profit et celui de Nasser au mépris de la liberté de la presse. Le retournement d'attitude de Heikal vis-à-vis du régime de Sadate permet que l'on s'interroge sur la cohérence de sa pensée politique: Heikal renie-t-il son engagement en faveur de la Nation arabe ou bien, au contraire, ce revirement attestet-il son indéfectible fidélité à des principes que la politique de rupture de Sadate vis-à-vis de l'héritage nassérien aurait à ses yeux trahis? Le soutien initial à Sadate apparaîtrait alors comme un malentendu, Heikal croyant que ce dernier poursuivrait l'œuvre de Nasser.

Il

Deux points méritent d'être soulevés: I°Heikal / Nasser: la convergence des idéaux. Sous Nasser, le rôle de Heikal est double: - il participe à la production et à la diffusion de l'idéologie du nassérisme (articles et éditoriaux du journal A I-Ahram, rédaction de La philosophie de la révolution (1954), de la Charte nationale (1962) et du Manifeste de mars (1968). - il participe au processus d'élaboration de la décision politique par son activité de conseiller privilégié et de ministre de l'Information. Son mode d'action politique présente une certaine originalité: c'est à travers le journalisme que se réalise sa socialisation politique, que se forme sa conscience politique et idéologique. Son engagement en faveur de Nasser dès son avènement lui permet de convertir en capital d'influence politique la notoriété préalablement acquise dans la profession de journaliste et les possibilités qu'elle lui offre d'agir sur l'opinion. Il conservera jusqu'au moment où il quitte, sous la pression de Sadate, la direction d'Al-Ahram en 1974, la double casquette. 2°Heikal / Sadate: le malentendu. Heikal apporte son appui à Sadate dont il conduit la campagne électorale en 1970 car il le considère comme le dauphin de Nasser tant du point de vue personnel qu'idéologique. Pour lui, la succession de Nasser est non seulement celle d'un homme mais aussi d'une oeuvre politique que Sadate allait selon lui suivre. Il va être amené à critiquer de plus en plus ouvertement la politique de Sadate, l'Infitah (l'ouverture politique et économique), au fur et à mesure que celle-ci s'éloigne, selon lui, des idéaux de la révolution nassérienne. C'est principalement sur les thèmes de la politique étrangère que se produit le divorce Heikal / Sadate: l'éloignement vis-à-vis de l'Union soviétique dès 1972 (expulsion des experts soviétiques) et le rapprochement avec les États-Unis, la guerre contre Israël en 1973 (la demi-victoire égyptienne), les négociations menant aux accords de Camp David en 1978. Heikal mobilise alors contre l'orientation 12

libérale du régime égyptien les mêmes ressources (capacité d'influence sur l'opinion) qu'il avait jadis mises au service de Nasser et de Sadate. Cette influence, il la joue, hors d'Égypte, par l'intermédiaire de journaux arabes, Al-Watan et Al-Kabas, au Koweit, Al-Kalige, dans les Emirats Arabes Unis, Al-Raj et AdDostour en Jordanie. De plus, il a publié plus de trente ouvrages sur l'Égypte, le monde arabe et le Proche-Orient en général.

11- LA PROBLÉMATIQUE

Devant la controverse que continue de susciter Heikal, il nous apparaît important d'éclairer les aspects obscurs de cette personnalité du journalisme et de la politique dans l'histoire de l'Égypte contemporaine qui a travaillé avec deux régimes différents et, en apparence, opposés: le régime socialiste nassérien et le régime libéral sadatien initiateur de l'Infitah. Heikal, conseiller renommé de Nasser et de Sadate, est une source précieuse pour connaître et comprendre l'histoire politique égyptienne. Il a en effet vécu deux époques contradictoires: le nassérisme, pendant 18 ans (1952-1970), et la politique sadatienne de l'Infitah, de 1974-1981. Les contradictions du personnage et de son oeuvre sont au cœur de notre sujet, la fidélité va-t-elle d'abord à la personne même de Nasser ou va-t-elle au rêve nationaliste arabe dont ce dernier était le porteur? Est-il un homme fidèle aux grands principes de l"'unité arabe" pour laquelle il faut lutter -jusqu'au bout et à tout prix ou un politique opportuniste qui cherche ses ambitions et ses intérêts personnels? Comment expliquer cette fidélité à Nasser lorsqu'on sait qu'il aida Sadate à atteindre les sommets du pouvoir? 13

Les réponses à ces interrogations renvoient à des questions préliminaires: 1) Qui est Heikal ? 2) Quelle est la nature de ses relations avec Nasser et Sadate? 3) Quelle est l'idée forte de sa pensée? 4) Quelles sont ses activités politiques? 5) Est-il fidèle aux principes nationalistes de Nasser après sa mort ? 6) Pourquoi a-t-il eu des ruptures avec Sadate? Sur la base des articles, des ouvrages et des interviews radiophoniques et télévisées de Heikal, ainsi qu'à partir des mémoires et des écrits faits par des acteurs politiques, des journalistes et des chercheurs sur l'Égypte, le monde arabe et occidental, nous entendons donner un autre regard sur les politiques nassérienne et sadatienne, sur l'histoire politique de l'Égypte contemporaine au cours de la présidence de deux hommes en apparence antithétiques, Nasser et Sadate.

111- MÉTHODE

Pour répondre à ces interrogations, nous avons adopté des moyens et une méthode qu'il nous faut préciser, ainsi que l'objet même de ce travail. 1- Objet Le choix d'un sujet est toujours délicat; il implique une approche nouvelle, un regard novateur sur le point de vue arabe dans l'histoire récente du Proche-Orient et surtout dans le conflit israélo-arabe depuis un demi-siècle. Il nous a fallu délimiter ce sujet: en effet, ce qui nous intéressait dans Heikal, ce n'était pas l'homme en tant que tel, mais l'homme politique face aux événements et à côté des Raïs Nasser et Sadate. 14

Cette approche du sujet nous permet de répondre à un double objectif: - éclairer les événements à partir de la vision et des écrits d'un homme politique. - comprendre un homme à partir des événements. Cette approche, qui reste centrée sur l'homme politique, nous a conduit à ignorer et écarter délibérément certains aspects de la personnalité et de la vie personnelle de Heikal, entre autres les aspects psychologiques et socioculturels. Ce qui nous intéresse surtout, c'est la confrontation entre l'homme et son idéal politique, entre l'homme et la réalité politique. En effet, nous nous interrogeons avec Max Weber quand il dit: "Peut-on être en même temps homme d'action et homme d'étude (politique et journaliste) sans manquer à la vocation de l'un ou de l'autre ?"I. Il distingue à cet égard la Morale de la responsabilité (celle de l'homme politique) de la morale de la conviction (celle du savant). Ce point sur la fidélité de Heikal à ses convictions sera central dans notre travail. Pour cerner cet objectif, nous avons eu recours à des moyens résidant essentiellement dans des écrits personnels de Heikal.

2- Moyens
Il s'agit ici de réfléchir sur les sources que nous avons utilisées pour élaborer ce travail, approcher la personnalité de M. Heikal et reconstruire "l'objet de cette thèse", c'est-à-dire son parcours tant journalistique que politique. La source principale est constituée des travaux de Heikal lui-même, articles ou ouvrages, interviews avec les journaux et enfin entretien personnel effectué au mois d'août 1994 à Alexandrie. Parmi ces sources, la plus importante est certainement ses
1 Weber, Max, Le savant et le politique. introduction par Raymond Aron, Plon, Paris, 1959, p. 8.

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articles hebdomadaires du vendredi, "Bissaraha" (Franchement dit) dans le journal Al-Ahram. L'origine de ces sources pose évidemment un "problème de neutralité" puisque ces documents sont tous de nature subjective, engagés et ne facilitent pas la recherche d'une objectivité "scientifique". Ils sont cependant incontournables dans la mesure où c'est la source la plus riche en éléments d'analyse, la plus dense en détails et en documents officieux. En dehors de ces documents, et malgré l'existence d'articles ou d'ouvrages arabes sur Heikal, il existe très peu de sources académiques sur ce thème. On peut citer la thèse de Munir Nasser, sur un parcours journalistique aux États-Unis'. Étant donné la faiblesse de ces sources, nous avons eu recours par ailleurs à des ouvrages plus généraux sur l'histoire politique de l'Égypte et du monde arabe. On peut signaler qu'il n'y a quasiment pas de documents occidentaux alors que les écrits arabes sont eux-mêmes très engagés, soit très partisans soit très hostiles, selon les idéologies (nassériennes, sadatiennes, Frères musulmans, communistes), à l'égard de Heikal. La difficulté d'engager une analyse politique objective a été d'autant plus grande que les documents utilisés, notamment ceux émanant de Heikal lui-même, sont très marqués par le style journalistique et littéraire, qui donne une place importante à l "image", à la "description", "aux jeux de langage" voire même parfois à "la rhétorique". Il est vrai qu'Heikal a un langage "diplomatique" où chaque mot a son sens et sa valeur dans l'explication globale de problèmes traitant des questions égypto-arabes. Nous avons conscience de la limite de ces moyens, de la faiblesse numérique de ces sources, de l'engagement partisan de la plupart de ces documents. Cependant, à partir de ces
I Nasser, Munir, Politics and power: Egypt's Heikal and Al Ahram, The Iowa State University Press, Iowa, I979.

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moyens, nous allons essayé d'élaborer une méthode d'appréhension du sujet qui nous permettra d'acquérir une objectivité relative. C'est l'aspect le plus délicat de la recherche et certainement celui qui prête le plus à la critique. Il est cependant incontournable en science politique. Quant à nous, nous avons essayé de suivre une démarche qui neutralise les polémiques pour au contraire mettre en évidence les valeurs au sens de M. Weber. En effet, dans Le savant et le politique', ce philosophe pose le problème de l'objectivité à travers les mots de "neutralité axiologique" ou de "rapport aux valeurs". Ce rapport aux valeurs touche le chercheur lui-même, c'est-à-dire nous en tant que jeune chercheur et jordanien d'origine palestinienne qui regardons la scène politique arabe, avec tout ce que cela comporte d'enjeux affectifs voire parfois passionnels, et J'objet d'étude, c'est-à-dire ici Heikal. En effet, il est difficile d'atteindre Heikal, en tant qu'objet d'étude, dans sa vérité objective absolue, dans la mesure où il est entouré d'un discours qui le présente de telle ou telle façon et de croyances qui nourrissent l'idéal de l'unité arabe qu'il porte en lui. A partir de cette volonté de chercher l'objectivité et, pardessus tout, de comprendre sans porter de jugement de valeur, nous avons établi un travail qui s'articule autour de deux parties. Dans la première partie, plutôt théorique, le premier chapitre sera consacré aux débuts de Heikal dans le journalisme (1942-1957), au commencement de ses relations avec Nasser, à ses liens avec la révolution, à son appui total au nassérisme et aux positions qu'il avait prises face aux diverses attitudes des intellectuels devant le nassérisme. Dans le second chapitre, on s'intéressera à la vision politique et philosophique de Heikal sur les adversaires de la révolution: les Frères musulmans et les communistes.
I Weber, Max, op. cit., p. 38.

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Dans la deuxième partie, qui est la partie pratique, nous tenterons de cerner les actes et les pensées de Heikal rapportées à la réalité politique égyptienne: la réforme agraire, l'économie socialiste, le parti unique, la politique du nonalignement en 1955, la crise de Suez en 1956, la guerre du Yémen en 1962, l'union syro-égyptienne (1958-1961) et la défaite de 1967 face à Israël. On traitera aussi dans cette seconde partie des relations entre Heikal et Sadate, en commençant par l'appui que le premier avait apporté au second dans son accession à la présidence de l'Égypte et par la coalition des deux hommes pour la conquête des "Centres de pouvoir" en 1971 et en continuant par la participation de Heikal à la préparation de la guerre de 1973. Les divergences Sadate / Heikal sur les accords de paix avec Israël seront enfin analysées.

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Première Partie

Le début d'une carrière journalistique et d'un engagement politique précoce

M. H. Heikal a toujours voulu être journaliste. C'est et ce sera son métier. Cependant, sa volonté de servir la cause de l'Égypte, sa passion pour la chose publique, vont progressivement l'amener à entrer dans le monde de la politique. En effet, le sentiment de participer à l'Histoire en train de se faire, la cause Nationale, l'avenir de l'Égypte seront autant de motifs personnels, professionnels qui le conduiront à ne pas se cantonner au journalisme et à participer directement à l'événement. M. Heikal ne sera jamais un professionnel de la politique, au sens de M. Weber (il vit "pour" la politique et non "de" la politique)l, mais on peut dire qu'il approchera, au plus près, les cercles du pouvoir. Dans ce sens, il appartient certainement à "la classe dirigeante", parfois même il effleure "la classe gouvernante". Cependant, la spécificité du cas de Heikal réside dans le fait qu'il ne franchira jamais le pas vers "La profession politique". Il accomplira toujours ces deux "vocations" simultanément. Ainsi, on ne peut véritablement comprendre la pensée et l'action de M. H. Heikal, aux côtés de Gamal Abdel Nasser, que si on les conçoit comme des lieux de convergence de deux influences déterminantes, comportant chacune ses exigences spécifiques: le journalisme avec toutes les "contraintes" de liberté et d'indépendance de l'esprit qu'il implique, d'une part et,

I

Weber, Max, op. cil.. p. 111. 21

d'autre part, son engagement dans l'idéologie révolutionnaire de Nasser, en tant que version particulière du socialisme arabe. De ces deux champs d'influence vont résulter ses attitudes face aux deux principaux courants socio-politiques qui formaient une espèce d"'opposition interdite", plus ou moins virulente selon les conjonctures, face au pouvoir nassérien : le mouvement islamiste d'un côté et, de l'autre, le mouvement communiste. Fidèle au nassérisme, Heikal va être la voix d'un pouvoir qui s'oppose à ces deux tendances et ne compose avec elles que lorsque les circonstances et/ou les données de la stratégie internationale l'exigent. Mais, en tant que journaliste, sa déontologie lui imposera d'aménager un espace, difficilement accessible, où s'érigent l'indépendance et la liberté de l'esprit entre le pouvoir et ses opposants. C'est dans le cadre de cette dialectique des contradictions, difficilement synthétisable, que peut être cernée l'identité de la pensée et de l'action de Heikal dans un cadre plutôt théorique. Telle est du moins notre hypothèse, que nous chercherons à développer plus profondément dans cette partie, en deux chapitres: le premier consacré au cheminement qui va mener progressivement Heikal du journalisme à l'engagement politique à côté de Nasser, et le second à ses différentes positions intellectuelles et pratiques face à l'islamisme et au commUnIsme.

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CHAPITRE I

Heikal - Nasser: la naissance d'une longue fidélité idéologique

Ce chapitre sera pour nous l'occasion de souligner deux points, intimement liés l'un et l'autre: d'une part le parcours personnel de Heikal du journalisme à la politique, c'est-à-dire un processus par lequel il a pu entrer dans la classe dirigeante et faire partie de l'élite égyptienne à partir de deux passions: l'écriture, le "journalisme" et l'Égypte, "la politique", d'autre part sa rencontre avec Nasser et l'évolution de cette rencontre. La relation Heikal-Nasser est le cœur, le carrefour de deux séries d'intérêts: - Un intérêt personnel au service de l'Égypte. Heikal, pour concrétiser ses ambitions pour l'Égypte, a besoin d'aller plus loin que le journalisme et de rencontrer des politiques. Il trouvera dans Nasser l'homme qui pourra symboliser et donner corps à ses idées. - Un leader politique nouveau, qui comprend rapidement l'intérêt des médias, de l'information pour donner corps à son projet politique. Ainsi, le poids de Nasser dans le régime politique nassérien et le poids de Heikal en tant que journaliste vont contribuer à nourrir cette relation pour lui donner corps. Celle-ci sera d'autant plus forte que ces intérêts réciproques sont confirmés par des liens affectifs profonds, un parcours social identique.

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Nous aborderons ce chapitre à partir de quatre sections qui nous permettront d'éclairer la personnalité de Heikal. Tout d'abord, dans la première section, nous évoquerons les débuts de sa carrière de Heikal dans le journalisme et nous tenterons de comprendre comment s'est effectué son cheminement vers les cercles du pouvoir politique, tout en nous attachant à analyser certaines composantes décisives de son parcours. Ensuite, nous aborderons son rôle lors du coup d'État militaire de 1952, qui avait mis fin au régime monarchique et inauguré les débuts du pouvoir républicain nassérien. La troisième section traitera quant à elle des complicités qui unissaient Heikal et Nasser. Elle nous permettra de savoir jusqu'à quel point le premier était vraiment attaché au second et au nassérisme. Enfin, dans la quatrième section, nous nous interrogerons sur l'une des crises qui secouèrent les milieux intellectuels égyptiens dans les années soixante et sur ses liens avec les questions de la démocratie et de la révolution. A ce niveau aussi, nous examinerons les différents points de vue de Heikal.

1. - Du journalisme aux coulisses du pouvoir Nous nous intéresserons dans cette section à la carrière journalistique de Heikal avant la révolution de juillet 1952. Cette période de sa jeunesse a structuré les traits permanents de sa personnalité, que nous retrouverons tout le long de son parcours professionnel, de ses engagements politiques et de son itinéraire intellectuel. Cette période a développé en lui un esprit d'observation et un pragmatisme stratégique, d'une part; d'autre part, elle lui a permis d'accéder aux sphères intimes du pouvoir, en raison des contacts qu'il avait été amené à établir dans le cadre de son métier. Ces deux dimensions de sa personnalité ont

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été corrélatives de deux types de pratiques journalistiques: journalisme d'information et le journalisme d'opinion.

le

A - Au journal anglais The Egyptian Gazette (1942-1944)
Dans les années quarante, l'Égypte traversait l'une des périodes les plus difficiles de son histoire contemporaine. C'était en partie en raison de sa position stratégique, qui en faisait une zone d'influence et un théâtre d'affrontements entre les grandes puissances. Ainsi, les Anglais y affrontèrent les Allemands au cours d'une des batailles les plus célèbres de notre siècle: "la bataille d'El-Alamein" en 1942, qui s'acheva par une victoire des Anglais et des Alliés et mit fin à la pénétration allemande dans le Moyen-Orient. C'était là un événement qui avait marqué la région et auquel d'autres succédèrent bientôt: la défaite égyptienne devant les Israéliens en 1948, la guérilla populaire contre les forces anglaises stationnées dans la zone du canal de Suez (1950-1951), et enfin le coup d'État de 1952 et ses bouleversements. C'est dans ce climat d'explosions et de changements politiques permanents que commença la carrière de Heikal dans le journalisme a partir du mois de février. Il travailla tout d'abord dans The Egyptian Gazette, un journal anglais, comme coursier entre la direction et la rédaction. Ce fut lorsqu'un journaliste tomba malade qu'il eut ['occasion de le remplacer, profitant ainsi de la possibilité d'améliorer ses connaissances dans le journalisme et dans le cadre des exigences de sa nouvelle fonction '. Dans le même temps, il fit des études à l'université américaine du Caire. Là, il rencontra un professeur qui allait avoir une influence déterminante sur sa conception de l'activité journalistique. Ce professeur était en même temps rédacteur l'Egyptian Gazette et il s'appelait Scot Watson. Lors de l'un de ses cours sur "les composantes de ['information", il avait donné
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AI-Mohlawi,

Hanafi, op. cit.. p. I

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des exemples tirés de son expérience de la guerre civile en Espagne, en montrant les facettes et les conséquences de la division des Européens en deux camps, l'un fasciste-raciste et l'autre démocratique-libéral. Ces analyses marquèrent profondément Heikal. En outre, c'est avec le concours du directeur de la rédaction qu'allait se déterminer son avenir. En effet, un jour, avant la fin d'un cours, Scot Watson proposa à tous ceux qui avaient un intérêt pour les travaux pratiques de le rejoindre dans son bureau. Heikal était l'uns des étudiants intéressés. Il raconte cette expérience avec émotion:
"Je me trouvais dans l'atmosphère d'un journalisme pratique, pour la première fois où j'exerçais ma profession, entre deux hommes qui eurent une influence manifeste sur ma formation journalistique initiale: d'une part Scot Watson lui-même, qui possédait en plus de ses aptitudes professionnelles une culture de gauche alimentée par l'expérience de la guerre civile d'Espagne avec tout ce qu'elle impliquait d'éléments intellectuels et de dimensions humanistes; et d'autre part Harold Erl, directeur de la rédaction du journal qui pratiquait un journalisme classique et travaillait en même temps comme correspondant pour le Manchester Guardian en Égypte"\.

Au cours de l'entrevue, le rédacteur en chef leur proposa de décrire la "bataille d'El-Alamein" d'un point de vue égyptien, en acceptant ce qu'impliquait cette expérience au niveau des risques et de la responsabilité personnelle. Et c'est de cette manière que Heikal se trouva au cœur de l'une des plus grandes batailles du siècle. Parlant de cette expérience décisive, il rapporte ainsi ses effets sur sa vie:
"Dans le passé, alors que je travaillais dans le service de l'actualité, un crime me sembla être le sommet du drame humain: c'est celui qui se produit quand un homme recourt à la force dès l'instant où il ne peut pas résoudre ses contradictions avec les autres par la raison. Au cours de mon expérience dans le
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Heikal, M.H, Entre le journalisme et la politique. Charikate Almatbouate
Beyrouth, 1984, p. 26.

Walnachre,

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journalisme, il me sembla aussi que la guelTe est le sommet de la misère au niveau des peuples et des nations, car, quand une société est incapable de résoudre ses conflits avec d'autres sociétés par la raison, elle utilise la force").

Au-delà des éléments humanistes qu'elle devait lui apporter, l'expérience de Heikal dans l'Egyptian Gazette lui avait inculqué une acuité d'observation et un rationalisme réaliste et pragmatique dont il usera plus tard avec habileté au cours de ses engagements nassériens. En tant que correspondant de guerre, il était en effet en contact avec des événements bruts qu'il devait rapporter avec le maximum d'objectivité possible, et il avait à décrypter les développements des situations et leurs portées stratégiques, d'où un caractère bien particulier dans l'analyse des phénomènes ressortissant à la diplomatie, aux relations internationales et aux stratégies militaires, caractère qui apparaîtra avec un relief des plus frappants lors des grands événements qui secoueront plus tard la région.

B - Au journal wafdiste Akhir Sa'a (La dernière heure) (1944-1946)
Après deux années de travail dans le journal anglais, Heikal travailla dans un autre journal, de langue arabe cette fois, sous la direction de Mohamed AI-Tabi'i, un journaliste qui cultivait surtout la beauté du style à travers le maniement éloquent de la langue. Cet homme était partisan d'Al-Wafd, grand parti politique égyptien, nationaliste et indépendantiste, bien connu dans le monde arabe pour avoir été le parti de Sa'd Zaghloul, figure de la lutte du peuple égyptien pour sa liberté et son indépendance. M. AI-Tabi'i, au cours d'une rencontre organisée dans les bureaux de Harold Erl, réussit à convaincre Heikal qu'il n'aurait pas de brillante carrière dans l'Egyptian Gazette, dont il
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Heikal, M.H, Entre lejournalisme et la politique, op. cit., p. 27. 27

prévoyait la disparition après la Seconde Guerre mondiale, en raison des liens qui l'unissaient à la présence étrangère dans la région. Convaincu, Heikal décida de rejoindre son journal. AlTabi'i lui avait dit en substance:
"Un jounaliste égyptien doit jouer son rôle dans le domaine du journalisme égyptien et en langue arabe (..) C'est là l'avenir,,l.

Même s'il est vrai que le but d'Al-Tabi'i était de convaincre Heikal de travailler avec lui, il est évident que des intentions nationales, pour ne pas dire nationalistes, animaient ses propos. Il parlait en effet de journalisme égyptien, de langue arabe et d'un avenir conditionné par une adhésion à ces deux options. Il est plus que probable que cet appel au sentiment national a influencé de façon déterminante la vision journalistique et politique de Heikal, ainsi que son projet d'avenir, en induisant chez lui un prise de conscience de ses responsabilités nationales, égyptiennes et arabes. Dans le journal d'Al-Tabi'i, Heikal effectuait des tâches de secrétariat et travai liait aussi comme correspondant. Il appelait AI-Tabi'i "Staline d'Akhir Sa'a" (un signe de fermeté), alors que celui-ci l'appelait le "magicien d'Akhir Sa'a" (un signe d'admiration), car Heikal débordait d'activité, se chargeant de tâches de secrétariat, de résumer les travaux des correspondants, de lui transmettre à partir des récits des correspondants étrangers les dernières nouvelles concernant les aventures du roi Farouk et de jouer le rôle d'intermédiaire entre AI-Tabi'i et les rédacteurs, tout en se consacrant à la rédaction de ses propres articles2. La transition opérée par Heikal n'était cependant pas facile car, alors que son premier directeur, H. Erl, croyait que le crime et la guerre étaient les domaines les plus favorables pour la formation d'un journaliste, son second directeur voyait dans le théâtre et le Parlement les domaines les plus propices pour cette
I Ibid, p. 28. 2 Hamame, Talat, Heikal l'homme mystérieux, Maktabate Nassar, Alkarak, 1984, p. 13.

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formation. Cette divergence d'appréciation sur le rôle idéal d'un journaliste reflète en réalité une divergence d'ordre culturel et politique. Alors qu'ErI appartenait à un grand empire colonial dont l'identité ne pouvait être sauvegardée que par la guerre et la sécurité intérieure, AI-Tabi'i voyait dans le théâtre le lieu d'expression des aspirations égyptiennes de liberté et d'indépendance, surtout dès lors que l'Égypte était sous l'occupation anglaise. Quant au Parlement, il était sans aucun doute l'une des caractéristiques distinctives du pouvoir avant la venue de Nasser. Bien qu'il fût un espace où éclataient les contradictions de la politique égyptienne, tiraillée qu'elle était entre la monarchie et les Anglais, il était chargé de beaucoup de significations symboliques depuis l'adaptation de la constitution de 1923 après les soulèvements populaires conduits par Sa'd Zaghloul en 1919. En tout cas, nous pouvons affirmer que cette époque était professsionnellement une phase de recherche d'un équilibre rationnel entre trois qualités qui attiraient Heikal : le rationalisme d' ErI, le romantisme de Watson et la beauté du style d'AI-Tabi'i. Au sein du nouveau journal, Heikal avait ses premiers contacts décisifs avec les sphères du pouvoir, car on lui confiait la publication d'articles sur la vie politique nationale et les partis politiques. L'écrivain jordanien Talat Hamame dit à ce propos:
"Heikal faisait preuve d'une étonnante patience dans la collecte d'infonnations sur les leaders des partis. On raconte qu'il était resté une fois debout toute une nuit et une journée (24 heures) devant la maison du Dr Mohamed Hussein Heikall, le doyen du parti Libéral Constitutionnel, parti de l'aristocratie égyptienne, afin de savoir si un ministre wafdiste, qu'il suspectait de fournir à l'opposition des infonnations précises sur le parti d'Al-Wafd au gouvernement, allait lui rendre visite,,2.

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Il est aussi l'auteur de la première nouvelle en langue arabe: Zaynabe, parue
op. cil.. p. 13.

en 1914. 2 Hamame,TaJat,

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Akh;r Sa'a signa donc l'entrée de Heikal dans les coulisses du pouvoir politique. Il semble qu'il garda toute sa vie une bonne impression de son directeur:
"Je pense que j'ai été à la fois son dernier élève et celui qui lui est resté le plus proche. Il estimait beaucoup mon travail et considérait que j'étais une de ses (découvertes). Ma relation avec lui, avec ses qualités positives, me permettait de lui parler sans barrières"! .

On peut sans exagérer avancer que, dans ce journal, Heikal avait largement la possibilité d'exprimer ses idées personnelles, passant ainsi du journalisme plutôt d'information, qui était celui qu'il pratiquait dans The Egyptian Gazette, à un journalisme d'opinion. Plus exactement, à son journalisme d'information s'était ajouté un journalisme d'opinion, les deux coexistant de façon dialectique. Comme le nouveau journal dans lequel travaillait Heikal était pro-wafdiste, c'est-à-dire contre le roi et les Anglais, il ne résista pas financièrement à la chute du gouvernement du Wafd en 19442 et au soutien accordé par le roi à un nouveau journal, Akhbar Al-Yawm (Les Nouvelles d'Aujourd'hui), qui devint très vite populaire. Ce sont donc des considérations d'ordre matériel, dans la continuité d'une même pratique professionnelle, et non pas des considérations idéologiques et un tempérament opportuniste ainsi que l'affirment certains, comme lalal Kishik dans son livre La révolution américaine de Juillet,3 ou Foud Zakaryal dans son
Heikal, M. H, Entre lejournalisme et la politique. op. cil., p. 31. AI-Wafd sortit du gouvernement par la démission du 8 octobre 1944, sous la contrainte des Anglais. Il passa alors avec Akhir-Sa'a dans l'opposition, face à un gouvernement de rassemblement constitué par Ahmed Maher à partir de petits partis. Ahmed Maher était aussi le chef des sa'diyines, parti qui jouissait des faveurs du palais. 3 Kishik, Jalal, La révolution américaine de juillet: les rapports entre Nasser et la CIA, Alzahrai Lilailame, Le Caire, 1988, pp. 237 - 238.
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ouvrage L'automne de la colère: Heikal et la crise de la raison arabe, I qui amenèrent Heikal à entrer dans le nouveau journal Akhbar AI-Yawm. AI-Tabi'i l'y avait d'ailleurs incité. De plus, dans ce troisième journal, il n'hésitera pas dans certaines circonstances à affirmer des opinions contraires aux principes idéologiques directeurs de celui-ci.

C - Au journal royaliste Akhbar AI-Yawm (Les Nouvelles d'Aujourd'hui) (1946-1957)
Face à une situation critique, Akhir Sa'a ne pouvait plus survivre, ce qui obligea AI-Tabi'i à le vendre aux directeurs d'Akhbar Yawm les frères Moustapha et Ali Amine.2 Ces derniers demandèrent à Heikal de devenir secrétaire général de l'ancien journal et assistant du rédacteur en chef du nouveau. Il accepta ces fonctions, mais ses rapports avec les frères Amine ne furent jamais très clairs. Par exemple: - Lors du jugement de Hussein Tawfik, un homme qui avait assassiné le Premier ministre Amine Otmane Pacha, le patron du journal voulait le décrire sous des aspects positifs en raison de son pro-royalisme, alors que Heikal voulait traiter l'affaire comme un crime et en tirer les conséquences nécessaires. - Des divergences ne manquaient pas de se produire en d'autres occasions. Par exemple, lors de la signature du traité Sodki-BevenJ entre Anglais et Egyptiens, traité qui se rapportait à l'évacuation du canal de Suez par les troupes anglaises,
I Zakarya, Fouad, L'automne de la colère: Heikal et la crise de la raison arabe, Kadimah Li alnachre, Koweit, 1983, p. 79. 2 Moustapha Amine et Ali Amine sont les fils d'une famille assez riche en Égypte. Leur oncle est Sa'd Zaghloul Pacha, leader nationaliste fondateur du Wafd. Moustapha Amine obtint un diplôme en sciences politiques à l'université américaine Georges Washington, à l'époque monarchique. Avec J'arrivée de Nasser au pouvoir, il s'impliqua dans des affaires d'espionnage au compte des services de renseignement américains. Emprisonné, il fut relâché par le président Anouar El-Sadate. 3 Ce traité, signé en 1950 par le ministre des Affaires étrangères égyptien Sodki Pacha et le ministre britannique des Affaires étrangères Beven impliquait que les Anglais évacueraient leurs troupes des grandes villes égyptiennes pour Jes cantonner dans la zone du canal de Suez.

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Moustapha Amine écrivit un article intitulé "On le signe, puis on le laisse tomber", alors qu'Akhir Sa'a publiait sous l'influence de Heikal un article intitulé "Si on le laisse tomber, alors pourquoi le signer ?,,1. Ces différences de points de vue, qui reflètent en réalité des divergences politiques fondamentales, étaient sans doute à l'origine du changement de la nature des activités journalistiques qu'exerçait Heikal à l'époque. En effet, alors qu'il s'intéressait auparavant à des domaines politiques, il changea un certain moment ses centres d'intérêt habituels pour se consacrer à la rédaction d'articles sur la situation sanitaire d'une région de l'est de l'Égypte touchée par le choléra. Mais ce changement lui apportera une grande distinction journalistique: "le prix du roi Farouk". Il dit à ce sujet:
"Je crois que les rapports que j'avais écrits sur le choléra avaient attiré l'attention de beaucoup de personnes en Égypte. Car je me suis trouvé après cela récompensé par le prix (du roi Farouk) décerné aux journalistes arabes. Ce prix avait beaucoup de valeur à l'époque, surtout dans le milieu des jeunes journalistesn2.

Ce succès, tant recherché, encouragea Heikal à demander aux rédacteurs en chef, les frères Amine, de l'envoyer à l'étranger pour décrire l'actualité mondiale. Cette demande de Heikal présente pour nous plusieurs significations: - premièrement, elle symbolise l'ambition personnelle de Heikal, qui voulait atteindre les degrés les plus élevés dans la hiérarchie sociale et professionnelle, d'autant plus qu'il venait d'une couche sociale modeste, étant fils de commerçant et habitant dans un quartier des plus pauvres et des plus peuplés du Caire (Bab AI-Shariyah). En bref, il voulait peut-être changer radicalement ses conditions objectives de vie. Lorsque j'ai rencontré Heikal, il a refusé cette analyse en disant que,
I Heikal, M.H, Entre lejournalisme et la politique, op. cit., p. 40. 2 Heikal, M.H., Entre le journalisme et la politique, op. cit.. p. 40. 32

"c'est vrai qu'on n'était pas riches, mais on n'était pas pauvres non plus"l. Cependant son ancien patron, Moustapha Amine, pense que Heikal avait un problème d'infériorité sociale et d'éducation2. - deuxièmement, comme sa notoriété de journaliste était acquise au niveau local, il voulait tenter une carrière journalistique internationale. Sa demande fut acceptée et c'est ainsi qu'il se retrouva comme correspondant au Moyen-Orient. Il travailla alors sur la guerre civile en Grèce, sur la guerre en Palestine en 1948, sur l'assassinat du roi Abdallah à Jérusalem en 1951, sur celui du Premier ministre libanais Riyad AI-Solh à Amman. Il s'intéressa aussi de près à la révolution iranienne de Mossadegh, de 1952 et enfin aux guerres de Corée et d'Indochine. Cette expérience enrichit sa connaissance des réalités et des enjeux internationaux. Au cours des cinq années passées comme correspondant, de 1946 à 1951, Heikal obtint trois fois (pour son travail journalistique) le prix du roi Farouk. Cela atteste de l'étroitesse de ses contacts avec le monde politique. Il écrit à propos de cet événement:
"J'ai découvert que beaucoup de gens s'intéressaient à ce que j'écrivais, et puis, je me suis mis au courant de ce qui se passait dans certains États et j'ai pu entrer en contact avec des hommes politiques ainsi qu'avec toute une génération de journalistes appartenant au monde. Mais, le plus décisif était que les portes de la politique égyptienne s'étaient largement ouvertes pour moi") .

C'est ainsi qu'il fut appelé au bureau du Premier ministre Mahmoud Noukrachy Pacha afin de lui poser certaines questions concernant la situation en Palestine, car l'Égypte ne s'était pas encore engagée dans la guerre contre Israël en 1948.
I Entretien personnel avec Heikal, Alexandrie, 9 août 1994, 2 Nasser, Munir, op. cil., p. 123. 3 Heikal, M. H., Entre lejournalisme et la politique, op. cU., p. 41.

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Heikal avait publié à l'époque un recueil d'articles sur les événements tragiques qui se déroulaient en Palestine sous le titre "Al nar fawgue alarde al-mokadassa" (Le feu en terre sainte), ce qui ne manquas pas d'attirer l'attention de l'opinion publique et des politiques sur lui. Dans ces articles apparaissent, comme nous l'avons déjà signalé, aussi bien l'influence d'AITabi'i sur le nationalisme de Heikal, que l'impact de Watson sur une certaine dimension aventurière de son esprit. Ces articles mettent en évidence les circonstances critiques qui caractérisaient la situation en Palestine. Heikal appelait à une intervention égyptienne bien calculée pour soutenir les "frères arabes" de Palestine, alors que l'État égyptien sous-estimait sciemment l'importance de la guerre en Palestine afin d'éviter de s'y engager militairement. Dans leur ouvrage Ô Jérusalem, Dominique Lapierre et Larry Collins commentent la participation intellectuelle de Heikal dans la discussion politique sur la situation en Palestine en montrant son réalisme et son pragmatisme: "Le Premier ministre Mohamed Noukrachy pouvait cette fois s'embarquer sans arrière-pensée sur le chemin de la guerre. Il ordonna que l'affaire de la Palestine revint à la une de tous les journaux afin de secouer l'apathie de la population et de réveiller ses instincts beliqueux. Puis il fit placarder sur tous les murs une affiche qui montrait un poignard dégoulinant de sang sur la garde duquel était dessinée l'étoile de David. Quelques voix tentaient encore de retenir le Premier ministre, notamment celle de Mohamed Heikal. Ce jeune et lucide journaliste revenait de Palestine et ses dépêches décrivaient les juifs comme des ennemis courageux et organisés. Convoqué par Noukrachy, il fut sèchement prié de modifier le ton de ses articles, qui sapaient le moral de la nation"l. Il fut aussi consulté en 1952 sur la formation du gouvernement:

I Lapierre, Dominique et Collins Larry, Ô Jérusalem, Robert Laffont, Paris, 1971, p. 314.

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"Quand Naguib AI-Hilali avait été chargé de fonner un gouvernement en mars 1952, il m'avait demandé panni d'autres quels étaient ceux que je croyais convenables et compétents pour assumer les responsabilités des différents ministères. C'était la première fois que je me trouvais au milieu d'un grand jeu politique. Je me souviens que je lui avais conseillé Mohamed Naguib comme ministre de la Guerre. Mais, lorsqu'il le proposa au roi, celui-ci refusa" I.

En conclusion, la carrière journalistique de Heikal l'a acheminé progressivement au centre des cercles du pouvoir politique, et elle a forgé en lui un esprit réaliste et pragmatique, doté d'une vive connaissance des réalités mondiales et des enjeux stratégiques. Et, malgré ce qu'on peut dire, il y a fait preuve d'une réelle indépendance dans ses opinions, dans les limites des choix que lui offrait le moment. En tant que journaliste, c'est l'action qui l'intéresse. C'est un journaliste de terrain qui va vers l'événement. Cet attrait pour l'action justifie certainement sa volonté d'aller plus loin, de dépasser le journalisme en tant qu'observateur et de participer à l'événement. Ainsi son parcours va-t-il irrémédiablement l'amener à participer à la révolution de 1952 auprès de Nasser, comme nous allons le vOIr.

2. - Le rôle de Heikal dans la révolution de Nasser
Deux thèses existent quant aux rencontres de Nasser et de Heikal. La première situe leur première rencontre une semaine avant le coup d'État de 1952, c'est-à-dire le 18 juillet. L'autre, plus probable, évoque de nombreux contacts à partir de 1948. A l'époque Heikal était correspondant en Palestine pour son journal; il couvrait les événements de Gaza. Nasser, qui prépare alors un projet politique de groupement unifié, est en contact avec plusieurs journalistes. Il cherche à
I Heikal, M. H., Entre lejournalisme et la politique. op. cil.. p. 43. 35

rencontrer Heikal, journaliste reconnu et déjà célèbre, dont le style, l'écriture lui ont plu. Il sait également c'est un homme très informé, sinon implanté dans les réseaux d'information tant à l'intérieur (nombreux contacts avec les arches politiques) qu'à l'extérieur. C'est ainsi qu'est née une relation qui durera plus de 18 ans et dont la première étape, décisive, réside dans la préparation du coup d'État de 1952. Si le rôle de Heikal en la matière est certain, son évaluation est ambiguë. A-t-il été manipulé par Nasser récupéré par les forces révolutionnaires ou a-t-il été pleinement conscient du rôle que Nasser voulait lui faire jouer? Ce paragraphe sera pour nous l'occasion d'approfondir ces interrogations.

A - L'Égypte a-t-elle besoin d'une révolution?
La veille de la révolution, la rue égyptienne vivait dans une ambiance explosive. D'un côté, il y avait la présence anglaise avec son étalage de puissance omniprésent et oppressant. De l'autre, les gouvernements se succédaient, mais sans que leur composition ne change véritablement. L'incendie du Caire en janvier 1952 survint alors, traduisant un malaise populaire généralisé et une activité politique fébrile. Groupe militaire dirigé par Nasser qui a pour objectif de changer le régime politique, les Officiers libres, jeunes et dynamiques, animés d'ambitions politiques, trouvèrent dans l'incendie du Caire le signe annonciateur de la chute du régime du roi. Au début, le programme des Officiers libres, tout en étant de gauche dans un sens plus social que politique, avait des contours imprécis. Plus tard, Nasser le structura en une doctrine précise "le nassérisme". C'est dans ce contexte qu'un changement qualitatif s'opéra dans la vie de Heikal. En raison des contacts qu'il avait cultivés 36

dans les sphères du pouvoir en tant que journaliste, il se trouva tout d'un coup au cœur du coup d'État de 1952. Là, il n'hésita pas à profiter de son expérience pour donner à Nasser des conseils précieux sur les choix stratégiques nécessaires à la réussite de la révolution. Même s'il est vrai que des interrogations peuvent se poser sur la conscience qu'il pouvait avoir des conséquences de ce qu'il faisait pour lui, c'était là le début d'une métamorphose et d'un long engagement politique dans la ligne idéologique nassérienne, ce qui n'était certes pas évident au départ, mais qui se précisa progressivement par la suite. En 1952, l'opinion publique égyptienne se scindait en trois fronts: tout d'abord, une minorité alliée au roi, ensuite un parti wafdiste ayant un grand charisme national mais incapable de proposer une alternative réelle, et enfin une masse populaire plongée dans une crise multidimensionnellel. Rien qu'au cours des cinq premiers mois de l'année 1952, l'Égypte vit se succéder cinq gouvernements sans qu'il y ait de véritable réforme des structures du pouvoir et de ses mécanismes de fonctionnement2. L'incendie du Caire était donc la conséquence logique d'un malaise populaire ayant atteint une intensité maximale.
"Le 25 janvier 1952, un bataillon de la police auxiliaire égyptien fut encerclé à Ismalïia et sommé de se rendre. Il refuse de s'incliner; attaqué par des tanks et de l'artillerie légère, il persista héroïquement. Il eut plus de soixante-dix morts. Sacrifices lumineux et injustes, souffrances imposées à des braves au nom de l'Angleterre. La nouvelle de ce carnage remua profondément l'opinion. Le lendemain, eurent lieu au Caire des manifestations

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Pour comprendre la situation socio-économiqueet politique, voir Jean et

Simon Lacouture, L'Égypte en mouvement, Paris, Seuil, 1956. 2 En six mois, en 1952, L'Égypte vit se succéder cinq gouvernements: celui d'AI-Nahase, puis d'Ali Maher, puis de Naguib AI-Hilali, puis de Hassan Sary, enfin de Nagib AI-Hilali. Il y avait ainsi un nouveau Premier ministre chaque mois.

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qui dégénérèrent en une orgie de violence. Ce fut la triste journée du 26 janvier. Le fameux samedi rouge" I.

Pour sa part, le penseur Jacques Berque commente l'incendie du Caire de la façon suivante:
"Le Caire vit un jour lugubre. Des flammes s'élèvent sur les établissements célèbres, tel le fameux hôtel Shepheards, sur les grands magasins, sur le Turf Club, séjour favori des Britanniques. Trop d'innocents trouvent la mort dans ces désordres. La foule se déchaîne. La police ne fait rien, les pompiers non plus. Ce n'est que bien plus tard, vers la fin de l'après-midi, quand l'armée entre enfin en action, que l'ordre revient. Les dégâts sont énormes: plus de 700 immeubles et magasins ont brûlé,,2.

Dans ses analyses des circonstances historiques de cet événement, Heikal minimise le rôle de l'armée (notamment des "Officiers libres" de Nasser), cherchant ainsi à occulter sa participation au massacre du "samedi noir". D'autres auteurs, par contre, comme Nada Tomich, lui accordent une importance majeure. Cet auteur dit dans son livre L'Égypte moderne:
"L'armée prend alors pleinement conscience, pour la première fois peut-être, de sa et de sa détermination à agir dans les plus brefs délais"3.

En revanche, pour Heikal, cet événement était l'une des raisons qui avaient justifié l'intervention des Officiers libres afin de mettre en oeuvre un plan de salut national pour empêcher que le pays ne sombre dans le chaos et pour entreprendre la réalisation des changements socio-économiques et politiques qui s'imposaient:

I El-Sadate, Anwar, Révolte sur Ie Nil, Pierre Amiot, 1957, Paris, p. 184. 2 Berque, Jaques, L'Égypte: impérialisme et révolution, Seuil, Paéis, 1967, p. 705. 3 Tomich, Nada, L'Égypte moderne, PUF, Paris, 1966, p. 70.

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