Moi, Maurice, bottier à Belleville

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EAN13 : 9782296278462
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Michel Bloit

MOI, MAURICE, BOTTIER A BELLEVILLE
Histoire d'une vie

Préface de Alain Seksig

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de J'École Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur: Trois Siècles de Porcelaine de Paris, Editions Hervas, Paris (Prix Eugène Carrière de l'Académie française). Les Mystères de Paris en l'an 1789 (en collaboration avec Pascal Payen-Appenzeller), Sylvie Messinger, Paris.
En préparation Deux siècles de porcelaine en Berry, Poitou et Bourbonnais, Le Temps Apprivoisé, Paris.

Dans la collection Mémoires du XXème siècle dirigée par Alain Forest: Maurice Schiff, Histoire d'un bambin juif sous l'occupation nazie, 1993.

@ Éditions ISBN:

L'Harmattan, 2-7384-1955-0

1993

à Maurice

Préface

MAURICE OU L'HUMBLE FIERTÉ DE BELLEVILLE
Par Alain SEKSIG

Rue de Belleville, face aux marches qui, « dans le plus grand

dénuement », ont vu naître Édith Piaf, la jolie plaque émaillée
n'est plus visible depuis longtemps, qui parlait déjà d'ellemême: ARNOULT Bottier Chaussures sur mesure et toutes faites Maison fondée en 1937 Agrément n°... Quelque collectionneur indélicat l'aura sans doute volée mais l'homme est toujours là, occupant l'une des plus anciennes constructions de Belleville, héritée du dix-septième siècle. 5

Gravi, le petit escalier sombre et grinçant nous débarque dans une petite, très petite, cour d'immeuble sur le côté droit de laquelle se trouve le petit, très petit, atelier d'un des derniers grands artisans de la chaussure. Dans un quartier qui n'en manquait pas et fut, des dizaines d'années durant, le haut lieu de la bottine et de l'escarpin, Maurice Amoult demeure et porte témoignage. De l'évolution du siècle comme de celle de son métier et de son cher quartier parisien. Je connais Maurice depuis 1973. Tout juste nommé instituteur à Belleville, je m'enquérais de l'histoire de ce vieux quartier populaire de la capitale, traversé pour la première fois, trois ans auparavant, lors d'une manifestation commémorant le centième anniversaire de la Commune de Paris. Très vite, je découvrais un auteur: Oément Lépidis, l'écrivain «national» de Belleville! A,"la lecture de L'Arménienl, je décidais de le rencontrer. A travers l'histoire d'un artisan de la chaussure d'origine annéruenne, parti d'Istamboul «pour connaître enfin le Paris' des cartes postales », ce roman peint l'univers de Belleville, un monde' de travail, de peines, de solidarités et de joies simples. Au fil des années, ne reconnaissant plus son Belleville, Clément Lépidis a.déménagé. Et pourtant, dans ce quartier, les traces de son histoire sont encore perceptibles. Quelque chose s'est transmis et demeure de «l'âme» de Belleville qui fait qu'on peut ici, sans doute plus simplement qu'ailleurs, se regarder, se reconnaître et se parler. A Belleville - vous savez, ce quartier le moins cher au jeu du « Monopoly»... au point que, dans la réalité, il a suscité de nombreux appétits immobiliers! -, on garde volontiers une certaine fierté. Mais une fierté modeste que nulle arrogance ne vient parasiter et rendre aux autres insupportable; une manière d'humble
1. Clément Lépidis: L'Arménien, Éditions Le Seuil, 1973. 6

fierté, tranquillement convaincue que « le rêve habite encore la pierre et les murs de Belleville »2.
« Allez voir Maurice Amoult, maître Lournat pour les intimes! », me conseilla monsieur Lépidis. Alors un soir, à 18 heures, après l'étude, je me rendis pour la première fois dans l'atelier du maître bottier. Je trouvais un homme d'une grande. amabilité, disponible à la conversation, cherchant à comprendre autant qu'à renseigner. Je lui expliquai ma nomination dans une école voisine, mon souci d'apprendre l'histoire de ce quartier et d'en instruire mes élèves. Maurice Amoult était prêt à m'aider; d'autant plus volontiers, me dit-il, qu'il n'avait connu d'école que dans les arrièresalles de bistrots qui tenaient lieu d'université ouvrière, longtemps après son arrivée à Belleville à l'âge de 14 ans. C'est aussi cette histoire, la sienne, que je l'entendis si souvent conter à mes élèves successifs, toujours avec le même plaisir. Car depuis notre première rencontre, chaque année, avec mes élèves, je lui rendis visite. Je ne crois pas avoir connu plus fervent avocat de l'école, amoureux plus sincère des humanités, pédagogue plus convaincant et plus communicatif que Maurice. Surtout lorsqu'il s'adressait à mes élèves qu'il savait en peine à l'école. J'exerçais alors en classe de perfectionnement, auprès d'élèves en difficulté, et Maurice leur parlait du bonheur d'apprendre, de la joie stimulante que procurait la lecture des romanciers et des philosophes, combien la fréquentation des meilleurs esprits pourrait aider les enfants qu'ils étaient à grandir - dans tous les sens du tenne. De l'entretien, mes élèves sortaient souvent émus. L'un d'entre eux, en reconnaissance, offrit un jour à Maurice une nouvelle p1aque pro(essionnelle, en bois cette fois, qu'il avait lui-même confectionnée.
2. Tabar Ben Jelloun: l'Éducation, nov. 1977. «Les oiseaux de Belleville », Le Monde de

7

Je me souviens qu'un jour, tandis que Maurice nous contait quelques histoires de cordonnerie - de l'origine étymologique du mot donnée par ceux, « les cordoaniers qui travaillaient », le cuir de Cordoue, jusqu'aux mérites décisifs que, pour ses victoires, Napoléon attribuait aux cordonniers et maréchauxferrants de ses années -, nous nous autorisâmes quelque digression inspirée par la lecture de la «Psychanalyse des

contes de fées » de Bruno Bettelheim: de toute évidence, la
chaussure et le pied ont à voir avec le plaisir! Il n'est que de se référer à « Cendrillon » par exemple... Et mes élèves et moi de répertorier, au joyeux étonnement de Maurice, les expressions qui pouvaient témoigner de ce rapport-

là : du classique « Trouver chaussure à son picd » au moderne (pour l'époque en tout cas) « C'est le pied! ».
Au-delà de l'émotion et du plaisir de la conversation, mes élèves repartaient de l'atelier de Maurice plus confiants en euxmêmes, instruits alors de l'illustre exemple d'un homme, quasiment analphabète à 14 ans, à présent familier des poètes et des philosophes. Tant de fois je fus ébloui moi-même: capable, en une demiheure de discussion, de citer Flaubert et Victor Hugo, SainteBeuve et Robespierre, Démocrite et Platon, Spinoza et, régulièrement, chaleureusement, Jean Guéhenno, l'ami et le maître écrivain, d'évoquer les batailles d'Hannibal, la guerre de 14-18 dont il souffrit enfant, celle de 39-45 qu'il vécut en soldat engagé, Maurice Amoult est un homme d'une grande érudition et toujours en alerte. Mais le plus surprenant encore c'est que tout en vous parlant, tout en s'exprimant, Maurice ne cesse de travailler: il affûte sa lame, taille le cuir, l'appose avec soin sur la fonne en bois, attrape une petite poignée de clous que d'un mouvement rapide il place dans sa bouche, pour ensuite les en extraire un à un et fixer, d'un seul coup de marteau, le cuir sur la fonne... Alors, devant ce dernier geste où le bottier se fait presque fakir, on demeure proprement ébahi - comme le furent si 8

souvent mes élèves - de constater que les clous dans la bouche

ne l'empêchent nullement de continuer à parler!

,

C'est que Maurice est le métier fait homme. Avec tout ce que cela implique d'expérience, de technicité, de conscience professionnelle (on ne se laisse pas distraire de son travail, on le mène à bien, et proprement) et, aussi, de réflexion. Maîtrise des lieux, du geste et de l'intelligence; tout, ici, obéit le plus naturellement du monde à Maurice. En sa petite échoppe, rescapée d'une autre époque, Maurice exerce un véritable magistère. Dans le domaine de la parole autant que dans celui du faire. A observer l'ensemble des outils dont il se sert quotidiennement, sagement alignés au mur ou couvrant son établi en un savant désordre, on comprend qu'il s'agit là d'une armée de petits soldats, toute à son général. Au fil des années, l'aura discrète de Maurice Arnoult franchit naturellement - et presque à l'insu du principal intéressé - le cercle des amis et des écoliers de Belleville. En 1979/80, le journal Quartiers libres public, sous le titre « Ballade: bottier à Belleville», un long entretien cn trois volets avec Maurice3. La même année, un cinéaste, Patrick Brunie, tournc à la demande des syndicats parisiens de la CFDT, «La ville à prendre » un film documentaire - manifeste sur Paris: au chapitre des difficultés de vic des petits artisans, un portrait de Maurice au travail, livrant ses réflexions sur les mutations de son quartier autant que de sa profession. Quand le regretté Henri Fiszbin, député du 1ge arrondissement, doit en 1976 choisir une photo pour illustrer un chapitre du livre qui lui tiendra lieu de programme dans la bataille électorale qu'il affrontera un an plus tard pour la mairie de Paris, c'est encore, entre toutes celles qui lui sont proposées, un portrait de Maurice qu'il retiendra4. J'ai eu l'eccasion de vérifier
2 3. Quartierslibres nOS, 4 et 12, 36, rue Rébeval 75019 Paris. 4. Henri Fiszbin et Daniel Monteux: Paris, déclin ou renaissance, Éditions Sociales, 1976 (p. 170). 9

que l'un et l'autre ne se connaissaient pas, Henri Fizbin ignorant même que Maurice était, tout comme lui, de Belleville et que la photo avait été prise en sa terre d'élection! Seule l'avait séduit ici la postur~ de l'homme au travail, toute de simplicité et de noblesse. Il s'en est beaucoup écrit des articles sur Maurice, dans toutes sortes de journaux, y compris dans des revues consacrées aux métiers d'art5. Progressivement, des journalistes de la radio ont fait leur apparition dans l'atelier; sur les ondes on entendait les coups de marteaux, signe que Maurice n'arrêtait pas de travailler, le temps de l'enregistrement. A la fin de l'une de ces émissions, « L'oreille en coin », le journaliste qui l'interrogeait n'en croyait pas ses yeux: lorsque Maurice s'est levé, il portait à ses pieds une paire de chaussures... dépareillées: « C'est donc bien vrai, ajouta-t-il, les cordonniers sont les plus mal chaussés?... ». Puis les caméras de télévision ont succédé aux stylos et aux micros: pas un reportage sur Belleville sans une image et la voix dé Maurice. L'émission «Mosaïques» (FR3) et, à sa suite, «Ensemble aujourd'hui », ont pennis à Maurice de tracer, à plusieurs reprises, le portrait d'un Belleville terre d'accueil de tous ceux que les nécessités économiques ou les contraintes politiques ont conduits un jour à quitter leur pays pour Paris. Enfm vint le TEP, le Théâtre de l'Est parisien. Quand en octobre-novembre 1981, Georges Buisson et Alain Grasset qui venaient de rejoindre l'équipe d'Emmanuel de Véricourt et de Guy Rétoré, se lancent dans une grande aventure - la représentation multifonne d'« histoires de quartiers, histoires de familles» - leurs investigations les mènent très vite chez notre ami. Leur projet: un documentaire de dix à quinze minutes sur Maurice.
.
~

5. Cf. Revue Connaissance de Paris et de la France: « Les métiers d'art à Paris », n° 32, 1977. 10

A l'anivée: «La ballade du bottier », un film vidéo en quatre épisodes de vingt minutes chacun où, seul, Maurice conte et raconte encore. De l'aveu même des réalisateurs il fut très très difficile de sélectionner les séquences panni les quelque dix-sept heures de tournage. C'est que la parole de Maurice est rarement anodine. Elle se remarque. On la retient. Captivante et lucide, elle s'est, avec le temps, quelque peu mâtinée de nostalgie, parfois de légère amertume. Qui oserait l'en blâmer, quand nous sommes si souvent confrontés à la cynique désinvolture de nos modernes

« gagneurs» ?

,

Maurice Arnoult est le contraire absolu de cela: pour cet homme du peuple, honnête homme, le travail bien fait, la culture et le libre exercice de son propre jugement sont vertus cardinales. A quatre-vingts ans passés, il vit chichement et continue à gagner sa vie tous les jours, pour lui et sa femme que la maladie a gagnée, la contraignant à ne pas quitter leur appartement. Du domicile à l'atelier, une distance équivalente à plus de trois stations d'autobus - près d'I,5 km - que Maurice avale gaillardement, à pied, quatre fois par jour, aller et retour, matin et soir, chaque jour ou presque - le dimanche il s'autorise

simplement « un saut» - et quel que soit le temps qu'il fait...
L'écoutant, souvent il m'est arrivé de penser que Maurice était, ainsi que Sartre lui-même se définissait, simplement et

magnifiquement « tout un homme, fait de tous les hommes et
qui les vaut tous et que vaut n'importe qui »6... et qui toutefois, bien plus que beaucoup d'autres, mérite d'être entendu.
Alain SEKSIG

6. Jean-Paul Sartre: Les Mots, Gallimard, 1964. Il

..-'.,.

Première partie

Du berceau au mariage
( 1908-1928)

Chapitre 1

Enfance à Bagneaux

Vous voulez que je vous raconte mon plus vieux souvenir d'enfance? Voyons un peu. Il me semble que c'est une histoire d'abeille. J'ai ramassé une prune et l'abeille qui s'y trouvait m'a piqué le bras. Je m'entends encore en train de hurler. A vrai dire, c'est ma tante Blanche, la sœur de mon père qui habitait près de chez nous, qui m'a raconté cette histoire en ajoutant: « Tu devais avoir quatre ou cinq ans et tes parents ont déménagé après coup pour habiter la vieille maison. » J'en ai plus de 83 aujourd'hui. Oui, cette piqûre doit être mon plus vieux souvenir de Bagneaux, Bagneaux-sur-Loing en Seine-et-Marne, où je suis né le 23 juin 1908. Comme c'était la loi, mon père m'a présenté à la mairie deux jours après ma naissance pour montrer que j'avais tout ce qu'il fallait pour être Ul} garçon bien vivant. Comme témoin, il avait pris son père Marius et son frère Lucien. Je suis le troisième de la famille, après André et René, tous deux encore en vie. Seule ma petite sœur Paulette est morte. 15

C'était ma camarade de jeu et, chaque fois que j'y pense, j'ai envie de pleurer, mais je vous en parlerai plus tard. Bagneaux est dans la vallée du Loing, près de Nemours. Une centaine de familles y habitaient dans ce temps-là, à peiner dans des fennes trop petites, pour bien nourrir son monde. Heureusement, il y avait la verrerie qui donnait un supplément de travail aux hommes. Ene est toujours là cette verrerie, même que c'est devenu une énorme usine qui a mangé presque tout le village; on m'a dit qu'elle appartient maintenant à des Américains. Je me suis dit qu'un jour il faudra que je retourne à Bagneaux mais je n'ai jamais le temps. A ma naissance, ce sont mes grands-parents paternels qui occupaient la fenne Arnoult. Combien de fois j'ai entendu mon grand-père raconter comment la famille était devenue propriétaire. Il paraît que pendant la Révolution de 1789, la marquise de Fay, du château de Fay-Iès-Nemours, au moment de partir pour l'étranger, a confié huit cents écus à son métayer Amoult. A son retour, mon aïeul lui a rendu son or. En remerciement, elIe lui a donné la terre qu'il occupait. Mon grand-père y cultivait des pommes de terre, des haricots rouges et toutes sortes de légumes, tout en élevant des lapins, un troupeau de chèvres et des poules. Quant à ma grand-mère, une forte femme, de tête et de corps, c'était la sage-femme et l'infinnière du village. Pour les cas difficiles, elle faisait venir le docteur Chopy, de Nemours. Mon père s'appelait Paul. Son service militaire tenniné, il a épousé celle qui allait devenir ma mère, Juliette Maisonneuve. Ses parents avaient une petite ferme dans le village voisin de Chalette. Il paraît qu'un jour est arrivé à Chalette un colporteur qui parlait latin. Il a frappé à la porte du presbytère pour trouver un lit et le curé l'a envoyé chez une veuve qui avait une chambre de libre. Et c'est ainsi qu'il est devenu mon arrière-grand-père. Mes deux frères aînés sont nés à Nemours. Mes parents y tenaient un petit magasin de chaussures. Voyez, c'est par eux que la chaussure est entrée chez les Amoult. Ça ne leur a pas 16

porté chance. Mon père n'était pas doué pour le commerce. Je me demande d'ailleurs pour quoi il était doué, sinon le vin rouge. Toujours est-il qu'il a dû fenner boutique au bout de quelque temps et rentrer à Bagneaux. Il a trouvé de l'embauche à la verrerie et habitait une de ces maisons ouvrières construites autour de l'usine. C'est là que je suis né. Il se disputait souvent avec son patron monsieur Dellâtre qui lui reprochait, paraît-il, ses opinions anarchistes. Le jour où mon père est venu lui demander de l'augmentation, après la naissance de ma sœur Paulette, il s'est fait répondre: « Amoult, t'auras de l'augmentation quand tu changeras d'opinion ». Faut dire qu'au village, tout le monde savait comment chacun votait. Ma mère avait appris la couture. Toute la journée à la maison, elle cousait des costumes pour homme en gros velours noir. Pour joindre les deux bouts, elle travaillait tard le soir à la lueur d'une lampe Pigeon. Vous n'avez pas connu ça, les lampes Pigeon, mais à l'époque on en trouvait partout, avec le réservoir à pétrole bien astiqué et le globe de verre. C'était notre terreur à nous les enfants; on nous disait dix fois pas jour de faire attention à ne pas les renverser. C'est ma mère, en retournant un costume, qui a jeté la sienne par terre et failli mettre le feu à la maison. J'ai six ans quand la guerre éclate en août 1914. Mon père n'est pas mobilisé tout de suite, à cause de son âge et de ses quatre enfants, mais les autres hommes de Bagneaux s'en vont. Ses beaux-parents de Chalette lui signalent une place de contremaître dans une petite usine de distillation de goudron à côté de chez eux et proposent de l'héberger avec toute sa famille. Il accepte car ma pauvre maman est bien fatiguée par son travail et ses quatre enfants et comme ça, sa mère pourra l'aider. BientÔt on apprendra que maman élaussi la tuberculose, terrible maladie que l'on ne sait pas encore soigner. 1916 sera une année noire avec la mort de ma gentille maman. J'ai encore dans l'oreille ses quintes de toux qui nous réveillaient la nuit et les jurons de mon père. Et puis mon père 17

est mobilisé. Mes grands-parents Amoult viennent nous chercher et nous voilà de retour à Bagneaux avec ma tante Blanche et ses six enfants. C'est le moment que je choisis pour tomber malade moi aussi. Je n'ai jamais su de quoi exactement mais je pense aujourd'hui que c'était une fonne de tuberculose que j'ai dû attraper de maman. Ma grand-mère prit peur, tant j'étais mal en point et a fait venir de Nemours le docteur Chopy, celui qu'elle appelait dans les grandes occasions. Il a collé son oreille sur ma poitrine, avec sa barbe qui me chatouillait. Entendant une sorte de sifflement qui semble s'échapper par une plaie dans les bronches, il me déclare perdu. Pour faire descendre la fièvre, il conseille de me plonger dans une bassine d'eau tiède. Ma grand-mère n'est pas d'accord. Aussitôt le docteur parti, elle appelle sa fùle et lui dit d'aller chercher un gros lapin au clapier. Ma tante m'a dit que cette pauvre bête devait se douter de ce qui allait lui arriver et couinait fort. Ah ! Je parie que vous n'avez jamais entendu un lapin couiner. Le fait est que c'est assez rare. On dirait des cris de bébé. Ce lapin se débattait si fort, tout en couinant, qu'il a griffé le bras de ma tante. D'un grand coup derrière la nuque, ma grand-mère tue son lapin, lui entaille le cou et arrache la peau qu'elle me colle toute chaude et dégoulinante de sang sur le dos. Je pleurais, je pleurais... Le lendemain matin, la fièvre est tombée et j'étais sauvé. Mais ma"grand-mère savait que je n'étais pas. sorti d'affaire et que je devais éviter le froid et les courants d'air. Aussi, pendant quatre hivers, elle me gardera à la maison avec interdiction de sortir. Elle me fera même coucher dans son lit. Sa peau sentait bon et je me calais contre ses gros seins de paysanne. J'y étais bien. C'est comme ça que ma grand-mère m'a s~uvé la vie. Mais du coup, elle m'a empêché d'aller à l'école. A-'~douzeans, je suis aussi robuste que mes petits camarades, mais je ne sais ni lire ni écrire. Mademoiselle Cusset, l'institutrice, passe souvent voir ma grand-mère pour demander de mes nouvelles et savoir 18

quand je retournerai en classe. Mais ma grand-mère ne veut rien entendre. Elle a décidé que je garderai le troupeau de chèvres. Par contre, elle tient à ce que je fasse ma première communion. Tous les jeudis, je vais au catéchisme. Je fais semblant de savoir lire mais c'est ma grand-mère qui me fait apprendre par cœur les réponses aux questions. «Qu'est-ce que Dieu?» « Dieu est un pur esprit, infiniment bon, infiniment aimable, à qui le péché déplaît. », « Qu'est-ce que l'Eglise? ». Cette question est l'occasion pour mon grand-père, qui ne va jamais à la messe, de répondre à ma place: « C'est un grand bâtiment qui renfenne un tas de fainéants ». Tous les enfants rient mais ma grand-mère devient toute rouge et met mon grand-père à la porte . Son métier de sage-femme occupe beaucoup ma grand-mère. J'ai compté qu'elle a dû mettre au monde plus de quatre cents enfants à Bagneaux. Je l'entends encore, au retour d'un accouchement qui a retardé le dîner: «Ah! mes enfants, j'ai été longue, mais c'était un siège ». Ou bien: « Ce petit fripon ne voulait pas sortir. Il m'a donné la main, mais c'est sa tête que je voulais ». On venait aussi la voir pour des entorses et des brûlures. Souvent les ouvriers de la verrerie étaient blessés par des jets de verre en fusion. Elle commençait par souffler sur la plaie de haut en bas et de droite à gauche, fonnant une croix. Puis, elle récitait un petit poème qu'elle faisait répéter au malade: Feu, perds ta chaleur, Comme Judas perdit sa couleur, En trahissant notre Seigneur, Au Jardin des Oliviers. A la belle saison, c'est en compagnie de-mon oncle Lucien, le frère cadet de mon père, que je garde le troupeau de chèvres. Il est tout bossu et n'a jamais quitté la fenne de ses parents. Il 19

les aide comme il peut en récoltant le miel de ses dix JUches. Au printemps, il me demande de l'accompagner au moment de l'essaimage et de taper sur une vieiUe casserole pour faire sortir les abeilles. Combien de fois j'ai répété avec lui la chanson des éleveurs du Gâtinais: Essaim de mai vaut un poulet Essaim de juin vaut un lapin Essaim de juillet vaut pas un pet. Mais la guerre n'en finit pas. Mon père, depuis la mort de maman, ne fait que de rares apparitions. L'allocation que reçoit ma grand-mère pour compenser le salaire des mobilisés est dérisoire. Heureusement, il yale troupeau de chèvres qui donne du lait, du fromage et de la viande. Mais tout cela ne suffit pas et l'argent reste rare. Mon grand-père, malgré ses soixante-dix ans, retourne travailler à la verrerie. Il se lève à cinq heures pour être à son poste de six heures à midi. Après le déjeuner, il s'occupe du jardin. Un jour de novembre, toute la vallée était envahie par le brouillard. Je suis seul sur le perron de la maison lorsqu'un

homme arrive tout essoufflé de Nemours et se met à crier: « La
guerre est finie». J'ai vu alors tous les voisins sortir de leur maison. Certains pleuraient, d'autres riaient, beaucoup s'embrassaient. Le soir de ce Il novembre 1918, tout le village s'est retrouvé chez Deville, l'épicier qui servait aussi à boire. Au bout d'un moment, nous les enfants, on nous a envoyés nous coucher et pourtant, on serait bien restés. Le lendemain, mon grand-père a dit: «Voilà, la guerre est finie, les gars vont revenir». Quel courage il a eu de se remettre au travail à soixante-dix ans. Encore aujourd'hui, je r~dmire. Une nuit, au milieu de l'hiver, il s'est levé pour secouer ses puces. On en avait tous, des puces, et de temps en temps, il fallait nous en débarrasser. Ne le voyant pas revenir, ma grand20

mère s'est levée et l'a trouvé sans vie sur la terrasse. Elle a crié pour nous réveiller et l'aider à le ramener. On n'a jamais su de quoi' il était mort. Ma grand-.mère a prétendu que c'était l'effort qu'il avait foumi à l'usine et qu'il a lâché tout d'un coup, maintenant que les gars allaient revenir. Le seul à ne pas revenir, c'est mon père. Il s'était mis en ménage à Paris et ce n'est que beaucoup plus tard que je l'ai retrouvé. On s'est alors posé la question: « Que va-t-on faire de

Maurice? »
Ma grand-mère' vient de placer mon frère René comme apprenti serveur à l'hôtel du Moret à Fontainebleau. C'est un choix heureux qui va décider de toute sa vie car il va très bien

réussir dans la restauration.

.

Trouver un métier pour moi n'est pas facile. D'abord, je suis trop jeune pour entrer en apprentissage, mais surtout je ne sais ni lire ni écrire. Je vais passer encore quelques années à garder mes chèvres et aider au jardin. Je suis heureux mais ma grandmère ne cesse de répéter: «Que va-t-on faire de Maurice? » avec un gros soupir. Je ne suis pas assez costaud pour entrer dans le bâtiment. Quant à la verrerie, elle n'embauche plus depuis la fm de la guerre. Un ami de la famille se souvient d'avoir connu au front un compagnon bottier parisien" qui lui a souvent raconté combien c'est un beau métier. Peut-être accepterait-il de prendre Maurice comme apprenti. On lui écrit et au bout de quelque temps la réponse arrive: c'est oui. Et c'est comme ça que j'ai quitté mon cher Bagneaux pour apprendre le métier que j'exerce toujours.

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Chapitre 2

Apprenti

bottier

Le jour de mes quatorze ans, je suis parti pour Paris afm de commencer mon apprentissage de bottier. C'était le 23 juin 1922. Je prends le train pour la première fois et j'ai bien du mal à ne pas pleurer quand ma grand-mère et ma petite sœur Paulette m'embrassent sur le quai de la gare. Dans un grand panier sont entassées toutes mes affaires, les valises étaient inconnues chez nous. Je porte la grande cape noire d'écolier de mon frère René, un costume bleu marine tout neuf, acheté à Nemours. Dans le wagon, un monsieur m'aide à mettre mon panier dans le filet mais l'anse est trop haute et je le garde sur les genoux pendant tout le voyage. Je trouve une place près de la fenêtre pour regarder le paysage. Ce qui m'étonne le plus, c'est la hauteur des maisons qui dépassent souvent cinq à six étages, alors qu'à Bagneaux, à part la verrerie, aucune n'en a plus de deux. Arrivé gare de Lyon, je suis poussé vers la sortie par les voyageurs qui ont tous l'air pressé. Je tâte ma poche pour être 22

bien sûr d'avoir l'enveloppe sur laquelle ma grand-mère a écrit l'adresse de l'hôtel où doit m'attendre monsieur Brinkler, mon nouveau patron. Elle m'a bien recommandé de la montrer au chauffeur de taxi. Je ne connaissais que des chars à bancs et des tombereaux, mais me voilà traversant Paris à toute vitesse en automobile, mon panier toujours sur les genoux. Une longue rue qui monte, - je saurai plus tard que c'est la rue de Belleville -, et le taxi me dépose devant un vieil immeuble d'où sort un monsieur en chemise et bretelles. C'est le patron de l'hôtel: «Alors, mon petit gars, t'as fait bon voyage? En attendant monsieur Brinkler, je vais te montrer ta chambre. » Ma première chambre! Moi, qui avais toujours partagé chambre et lit avec un ou deux cousins quand ce n'était pas ma grand-mère. Elle se trouve au quatrième étage, avec un plafond en pente et une drôle de fenêtre qui donne directement sur les tuiles du toit. Mais, quelle vue! J'en ai presque le vertige. Et toutes ces maisons avec de temps en temps une grande cheminée d'usine en brique et des clochers d'église. J'arrange mes affaires comme me l'a recommandé ma grandmère et je descends pour rencontrer mon futur patron. Il a l'air vieux, monsieur Brinkler, avec ses longs cheveux blancs et ses grands yeux noirs qui me font un peu peur. «Allez, fiston, viens avec moi, on va té présenter à la patronne ». Après quelques pas dans une rue pleine de monde, je le suis dans une sorte d'impasse. Il pousse la porte d'un café qui donne sur une cour. Par un escalier, on entre dans une pièce où nous attend une grosse dame assise sur un lit. « Mélie, voilà notre apprenti, Maurice, qui arrive tout droit de sa campagne. On va essayer de lui apprendre ce que c'est qu'une paire de chaussures. Et s'adressant à moi: En attendant, assieds-toi là et regarde ». D'un coup de pied, monsieur BrinkIer dégage le plancher des morceauxtle bois en forme de sabots qui l'encombrent et place un tabouret près d'une table basse couverte d'outils et de bouts de cuir: c'est son établi. Pendant une heure je le vois taper, clouer, couper sans bien 23

comprendre ce qu'il fait. Aussi, je suis bien content quand il me renvoie, en me recommandant d'être à l'heure le lendemain matin. A huit heures pile, je frappe à sa pone. D'un mouvement du menton, la bouche pleine de clous, il me fait signe de m'asseoir sur le même tabouret. Et me voilà prêt pour ma première leçon. Monsieur Brinkler prend une de ces formes qui traînent par terre et me montre comment faire pour bien la caler entre les cuisses et y poser, en l'étirant, un morceau de cuir qui fonnera le dessus de la chaussure. Ensuite, avec un long marteau à deux têtes, il m'apprend à enfoncer un clou, assez pour accrocher le cuir, tout en laissant la tête dépasser d'un demi-centimètre et puis d'un coup sec, coucher la tête du clou sur le côté. « Fiston, voilà le premier geste du cordonnier. Plante tes pointes tout le long de la forme et rabats-les comme je t'ai montré. Avec cette

pince, tu les arracheras et puis tu recommences. »
Monsieur Brinkler, tout en travaillant sur une paire d'escarpins vernis promis pour le soir même, me sUIVeille de l'œil. Comme il me dira plus tard, il a été étonné de voir que je ne me tapais pas sur les doigts et que j'enfonçais bien ma pointe du premier coup. Il ne pouvait pas savoir que j'avais été à bonne école avec mon oncle Lucien qui m'avait appris à bricoler. La semaine suivante, je découvre le tranchet, l'outil de base du bottier. Un jour, j'ai entendu dire que le tranchet est au bottier ce que le burin est au graveur. C'est un morceau d'acier bleu, long de vingt centimètres. Tous portent une estampille en creux «Made in Sweden ». Je me suis toujours demandé pourquoi on n'était pas capable en France de fabriquer un outil aussi simple: une lame de trois centimètres de long, tranchée en biais dans le haut, d'où son nom. C'est avec son tranchet que le bottier saura, d'un geste rapide et précis, couper les cuirs et les peaux pour leur donner une forme et les assembler suivant le «patronnage». Le patronnage est le morceau de carton où sont dessinées les 24

différentes pièces qui, collées, clouées ou cousues, formeront la chaussure. A chaque opération correspond un outil. La pince à monter pennet de tirer les peaux sur la fonne en bois. La pince à bout supprime les plis. La mailloche est un curieux marteau qui ressemble à un"fer à repasser: elle sert à aplanir les peaux autour de la semelle, une fois la chaussure terminée. Travail de finition, c'est une spécialité réselVée aux femmes que l'on appelle les maillocheuses. Cette succession de gestes: découpe, cloutage, couture, collage, montage permet au bottier de façonner, seul, l'objet utile et raffmé que constitue la chaussure. Monsieur Brinkler va aussi m'initier au monde des cuirs et peaux. Bientôt, je vais reconnaître la partie la plus souple du dos du jeune chevreau qui seule doit être utilisée pour façonner les plus fines chaussures. Et j'aurai toujours le même plaisir à caresser le gros cuir de bœuf, brut de tannage et si chaud sous la main. Ce cuir épais est aminci au tranchet pour selVir de semelle aux chaussures de dames. Mais j'avance un peu vite en besogne en vous racontant tout cela maintenant. Je vais mettre des années à bien connaître ces outils et à choisir une belle peau. Le petit jeune homme que j'étais alors ne pouvait se douter que ce métier allait être le sien pendant près de soixante-dix ans. Pour l'instant c'est avec les Brinkler que je dois faire connaissance. Ils vivent dans une pièce unique qui leur sert d'atelier, de chambre à coucher et de cuisine, le reste étant « à l'étage ». Le déjeuner est pris en commun. La femme de monsieur Brinkler, Amélie, que tout le monde appelle Mélie, m'envoie à midi acheter trois cornets de frites avec un filet de poisson ou un cervelas à l'épicerie du coin. Monsieur Brinkler me crie de ne pas oublier son demi-seti~f' (prononcer stier) de rouge, mesure ancienne qui correspond à un tiers de litre. Je ne me le fais pas dire deux fois. Tout d'abord, je meurs de faim et puis j'ai besoin de m'étirer les jambes, après être resté 25

assis sur ce tenible tabouret bas des bottiers. Plusieurs fois dans l'après-midi, je descendais chercher d'autres demi-setiers pour mon patron, ce qui le rendait muet à partir de quatre heures. Un jour que nous étions seuls, Mélie m'a confié que son mari avait été gazé pendant la guerre de 14 et que seul le vin rouge calmait les douleurs de ses pauvres poumons brûlés. J'avais remarqué que Mélie mettait certaines peaux à bouillir sur un réchaud installé près de son lit et que le tout sentait horriblement mauvais. Me voyant me pincer le nez, monsieur Brinkler m'a expliqué que sa femme faisait comme les darnes esquimaudes: pour mieux tanner certaines peaux, elle les faisait tremper dans ses propres urines qu'elle conservait précieusement. Mon patron ajoutait en riant que ces dames du Grand Nord mâchaient ensuite ces peaux pour les assouplir, ce que ne faisait tout de même pas Mélie. En plus du déjeuner, je recevais un petit salaire pour payer mon hÔtel et dîner légèrement le soir. Si monsieur Brinkler estimait que j'avais bien travaillé, il me donnait une petite pièce pour aller au cinéma « L'Epatant» le dimanche après-midi. On y passait des fums pour enfants, encore muets à l'époque, tels que « La Vedette mystérieuse» ou les douze épisodes du feuilleton « Trompe la mort ». Assis sur des bancs en bois, nous hurlions de peur ou de joie à l'apparition des différents personnages. Au bout de quelques mois, monsieur Brinkler m'annonça qu'il n'était pas bon pour un apprenti de rester trop lontemps chez le même patron. Comme j'étais un petit gars qui montrait du cœur à l'ouvrage, honnête et courageux, il m'avait trouvé une place chez un de ses voisins, monsieur Bonnenfant. Monsieur Bonnenfant était spécialisé dans la chaussure pour les tout-petits, appelée «fafiot» dans l'argot du métier. Le fafiot étant cousu main, contrairement aux>autres chaussures où la colle et le clou entrent pour beaucoup dans la fabrication, j'aurai ainsi l'occasion d'apprendre la couture. Chaque journée, chez monsieur Bonnenfant, commençait 26

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