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Moi, Moctezuma

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« Quatre mondes avaient disparu avant le nôtre. Le cinquième monde s’est effondré par ma faute, a disparu à jamais, tout simplement, mon monde a été anéanti. J’ai été choisi, moi, parmi tous les souverains du peuple aztèque, pour porter la responsabilité de ce désastre. »

Pour sauver son peuple, l’empereur Moctezuma a fait couler des rivières de sang, arracher des cœurs par centaines. En vain. Comme dans un rêve, il nous raconte comment les Aztèques furent humiliés par d’horribles dieux étrangers... Le cauchemar vécu de tout un peuple.


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© Tapatap 2013

Tous droits réservés


Avertissement

« Moi, Moctezuma » a été publié aux éditions Casterman en 1990, dans la collection « Moi, mémoires ». Pour l’illustrer, Jean-Michel Payet avait réalisé un grand nombre de dessins, d’aquarelles et de peintures dont une partie seulement avait été utilisée. Pour cette édition numérique, toutes les illustrations — à l’exception de celle de la couverture — sont des images originales qui n’apparaissaient pas dans l’édition « papier ». Avec l’avantage de pouvoir les agrandir à volonté au format pleine page…

Vous trouverez dans ce livre certains mots ou expressions issus de la langue des Aztèques, le nahuatl.

Leur prononciation est moins compliquée qu’il n’y paraît. Il suffit de savoir que la terminaison « tl » peut se prononcer « tel », comme dans « atelier », et que les « x » deviennent « ch », comme en espagnol (la fleur, xochitl se dit « chochitel »).

(Il existe de très bons guides de prononciation nahuatl sur internet…)

En touchant les mots colorés ou soulignés, vous accéderez à leur définition dans le glossaire ou à une carte situant l’action. Et vous pouvez revenir à la page initiale par la flèche de retour du bas de l’écran.


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Mon propre cri me réveille.

Je retrouve avec soulagement ma chambre claire et fraîche. Par la baie ouverte sur un ciel sans nuage, me parvient la lointaine rumeur de la ville. Un vent très doux, chargé de parfums de fleurs caresse mon corps moite.

Une fois de plus, ce cauchemar m’a tiré du sommeil bienheureux où je m’enfonçais pour toujours. Une salle ténébreuse, des créatures immondes aux crocs saillants, des cris assourdissants, des hurlements de douleur, de folie…

Je tourne les yeux vers la lumière, pour dissiper dans le bleu éclatant du ciel l’affreuse noirceur de mon rêve.

— Mais, qui êtes-vous ?

Assis sur le rebord de la fenêtre, entourant de ses bras maigres ses genoux repliés, un étrange personnage me regarde fixement. Il porte une cape de coton blanc qui flotte sur son corps. J’ai du mal à distinguer ses traits dans le contre-jour.

— Et toi ? Qui es-tu ?…

Il y a de la pitié dans sa voix.

— Je ne suis qu’un homme… un homme qui attend la mort.

Mon visiteur esquisse un sourire.

Nous restons longtemps silencieux. J’ai tout le temps de voir si cette apparition bizarre, sans doute une création de mon esprit malade, s’évanouit comme elle est apparue. Je me détourne et essaie d’oublier sa présence. La lourde somnolence me reprend. À peine ai-je baissé les paupières que les ténèbres m’assaillent. Les hurlements des monstres, les grésillements de la chair brûlée : je suis à nouveau dans la salle de mon cauchemar !

Un dernier éclair de conscience me sauve de l’épouvante. J’ouvre les yeux.

La blancheur du plafond… le bleu du ciel… l’homme assis dans l’encadrement de la fenêtre…

Le sifflement de ma respiration affolée se calme peu à peu. Mon visiteur n’a pas bougé. Paupières mi-closes, parfaitement immobile, il attend.

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— Mon nom est Moctezuma, dit-il soudain.

Son regard s’anime dans son visage de pierre, il guette ma réaction. Mais je suis bien trop fatigué pour réfléchir. Je voudrais seulement qu’il disparaisse de mon coin de ciel.

— Moctezuma, répète-t-il. « Celui-qui-se-fâche-en-seigneur » !

Qu’attend-il de moi ? Si j’avais la force d’appeler, viendrait-on le chasser ?

L’homme au manteau blanc semble lire dans mes pensées :

— Pourquoi me chasserais-tu ? Préfères-tu la compagnie de tes cauchemars ?

— Mais qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

— Je suis venu t’expliquer comment le monde fut détruit ; tout simplement te dire comment la fin du monde arriva. Te raconter mon histoire…

Pour la première fois depuis qu’il est apparu dans la pièce, il détache son regard de moi. Les yeux dans le vide, il reste un long moment silencieux, puis il commence son récit à voix basse, comme pour lui-même.

— Quatre mondes avaient disparu avant le nôtre. Le premier avait été dévoré par les jaguars, le deuxième avait été soufflé par le vent, une pluie de feu avait incendié le troisième et l’inondation avait emporté le quatrième.

Le cinquième monde s’est effondré par ma faute, a disparu à jamais, tout simplement, mon monde a été anéanti. J’ai été choisi, moi, parmi tous les souverains du peuple aztèque, pour porter la responsabilité de ce désastre.

Au jour de ma naissance, les devins n’ont rien entrevu de funeste dans ma destinée ; tous mes actes ont été dictés par la crainte de la colère des dieux ; les sages seigneurs tenochcas ont pris toutes les précautions avant de me désigner comme Grand Orateur... Et pourtant j’ai été incapable d’assurer la survie de la race humaine.

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Le soleil a légèrement tourné et frappe durement la nuque de mon visiteur. D’un bond inattendu, il saute dans la chambre. Il tient une natte sous le bras qu’il déroule à mes côtés.

S’enveloppant dans sa cape, il s’assied si près de moi que je distingue le moindre détail de son visage : le fin réseau de rides autour des yeux, les perles de sang séché aux lobes des oreilles, le petit ornement de turquoise dans la lèvre inférieure percée... Sa physionomie me donne une impression de malaise indéfinissable. Je voudrais lui dire de s’en aller, mais je me sens trop faible...

Il rapproche encore son visage du mien et reprend son récit sur un ton de confidence :

— Je me souviens comme d’un rêve de ce jour où ma vie bascula. Je venais de sacrifier trois perdrix bien grasses, et le soleil, un jour de plus, avait accepté de paraître.

Autour de l’enceinte sacrée, Tenochtitlan s’éveillait à la vie. Comme chaque matin, j’écoutais ce murmure familier, ce roulement lointain, obstiné, qui rythmait les voix et les chants. C’était un son si faible qu’il fallait tendre l’oreille pour le percevoir, mais il était immense comme la ville elle-même : c’était la chanson du maïs que les femmes mexicas écrasaient pour le repas du matin. Les premières barques glissaient en silence sur les canaux encore rouges du sang de l’aurore. Bientôt, elles seraient des milliers à sillonner la ville et l’immensité du grand lac. Tout allait se passer comme si le soleil devait briller toujours. Pour le peuple insouciant, l’angoisse de la nuit se dissipait comme la brume légère du matin...

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Le sang de l’offrande n’était pas encore sec lorsqu’on m’annonça la visite du roi de Texcoco. Habituellement, je ne rencontrais Nezahualpilli qu’aux réunions du conseil des trois cités de l’Alliance. Sa loyauté n’avait jamais été mise en cause, mais je redoutais l’inquiétant savoir qu’il tenait de son père, le Coyote affamé, Nezahualcoyotl... Nezahualpilli avançait en âge et je songeais depuis quelque temps à sa succession : il importait qu’il soit le dernier roi-prophète de Texcoco.

Je discutai longuement avec mon Serpent-femme de l’attitude à prendre face à cette visite imprévue, et il me conseilla de recevoir mon allié en compagnie de mon cousin Tzompantecutli qui connaissait six cent dix sciences de prophétie et les pratiquait avec facilité. Lui seul serait capable de déjouer un éventuel complot du roi de Texcoco.

Le soleil était déjà haut quand le cortège pénétra dans le palais. Mes courtisans s’écartèrent en baissant les yeux quand Nezahualpilli se dirigea vers la Maison du Serpent, précédé de serviteurs qui essuyaient le sol devant ses pieds.

Après les salutations d’usage, Nezahualpilli s’assit à mes côtés et la pièce se remplit de plats fumants sur leurs petits braseros. Le roi-devin avait l’air fatigué et amaigri. Il ne prêta aucune attention aux six seigneurs prêtres dont je m’étais entouré, mais il fixa Tzompantecutli en souriant jusqu’à ce qu’il rougisse et baisse les yeux.

Dans le bruissement des éventails de plumes que les servantes balançaient au-dessus de nos têtes, nous discutions sans hâte, prenant plaisir à échanger en longues phrases rituelles des nouvelles de nos familles. L’esprit ailleurs, Nezahualpilli mangeait avec un respect poli les mets que je lui tendais et prolongeait les entrées en matière. Je compris qu’il retardait le moment de me tenir un discours désagréable. Enfin, on enleva le paravent qui nous isolait de la salle pour servir mes restes aux courtisans. Après un long silence, il s’excusa de devoir troubler le calme de mon cœur.

— Depuis des mois, les rêves et les visions ne me laissent pas de répit et c’est comme une lance de feu qui me déchire la poitrine. Car, en vérité, une chose terrible et merveilleuse va se produire : d’ici quelques années, nos villes seront détruites, nos maisons incendiées et nos temples rasés, tout simplement, et nous serons morts et nos enfants avec nous, et nos vassaux seront anéantis.

Comme je m’effrayais et demandais quelle conduite adopter pour prévenir une telle calamité, Nezahualpilli me conseilla de ne pas m’en soucier. Puisque la destruction était inévitable, il était inutile de se tourmenter.

— Comme le chantait mon père Nezahualcoyotl, « l’homme qui parlait à son cœur » :

Même si vous étiez en jade,

même si vous étiez en or,

il vous faudrait partir là-bas,

chez ceux qui n’ont plus de corps.

Tout simplement nous allons disparaître,

personne ne restera.

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La voix profonde de Nezahualpilli s’éteignit dans un silence ému. Plusieurs seigneurs-prêtres essuyaient des larmes.

— Une seule chose me console, ajouta-t-il dans un soupir, c’est que je ne vivrai pas assez vieux pour assister à tous les malheurs qui vont s’abattre sur ce monde !

Je lui reprochai amèrement son égoïsme et le pressai de me dire si j’avais moi-même une chance d’y échapper.

— Les temps sont proches... et ta santé est excellente.

Personne ne put avaler une bouchée de plus et le repas s’acheva dans la tristesse.

Était-il possible qu’une telle catastrophe survienne de mon vivant ? Et si c’était le cas, le peuple n’allait-il pas m’en tenir pour responsable ? Nezahualpilli semblait amical et compatissant, mais ne cherchait-il pas à me terrifier dans un but inavouable ?

J’allai me recueillir sous la protection de Ciuacoatl, au plus profond du Collège du Noir. Dans le silence de l’école de magie, je me laissai imprégner par l’esprit de la déesse de la terre, de la féminité, des mystères de la naissance et du déclin, de l’origine et de la fin. J’étais dans une incertitude affreuse et je m’irritais de l’impuissance des prêtres, du Serpent-Femme et surtout de mon cousin Tzompantecutli. Ce dernier se contentait de me répéter que rien ne lui faisait présager la fin du cinquième monde, mais que Nezahualpilli était un très grand devin...

Je ressortis du Collège du Noir convaincu que le roi de Texcoco s’était joué de moi. Ce monde était encore solide, il puisait sans compter son énergie dans le sang de notre peuple. Depuis que mon ancêtre Moctezuma 1er avait instauré la « guerre fleurie » avec nos ennemis de Tlaxcala, jamais nous n’avions manqué de captifs pour les sacrifices. Les autels étaient couverts d’une épaisse croûte de sang séché et le soleil se levait toujours avec régularité et bienveillance. Nezahualpilli n’était qu’un sorcier malveillant à la bouche puante.

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Je pris toutefois des précautions au cas où une période difficile exigerait de nombreux sacrifices. J’ordonnai une campagne contre Tlaxcala pour augmenter notre réserve de captifs.

Je comptais sur les troupes de Texcoco, mais Nezahualpilli refusa d’engager ses troupes dans la guerre fleurie. Pour ces quelques années qui précédaient la fin du monde, il ne souhaitait plus que la paix et le bonheur de son peuple.

Sans les renforts de Texcoco, la bataille fut désastreuse. L’armée de Tenochtitlan et de Tlatelolco se brisa contre les rangs ennemis. Jadis, les Tlaxcaltèques avaient accepté d’acheter leur liberté au prix de la guerre perpétuelle que pourraient leur livrer les Mexicas. Ainsi, l’Empire disposait d’une réserve d’ennemis aux portes de la capitale, il pouvait capturer des victimes pour ses sacrifices tout en exerçant ses troupes contre d’excellents guerriers. Grâce à la guerre fleurie, Tlaxcala gardait son indépendance et les Mexicas économisaient de lointaines et coûteuses expéditions aux confins de l’Empire. Il n’y avait jamais de vainqueur ou de vaincu dans la guerre fleurie. Pourtant, cette fois, les légendaires guerriers mexicas s’enfuirent honteusement, abandonnant un grand nombre des leurs aux mains des ennemis.

Aucun roulement de tambour, pas le moindre son de trompe pour accueillir l’armée humiliée. La ville était déserte, silencieuse, et quand les soldats se présentèrent devant le palais, je refusai de les saluer. Je fis couper les tresses des chefs d’armées, arracher les parures et les vêtements de coton colorés. Les responsables de la défaite rentrèrent chez eux le crâne rasé et vêtus d’étoffes grossières comme les plus humbles des travailleurs de la terre. Et tous leurs biens furent confisqués et ils devinrent la honte de leurs familles.

Plusieurs hommes de valeur tentèrent d’obtenir une audience, mais je les fis chasser du palais. Même Temilotzin…

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— Temilotzin… répète-t-il dans un soupir.

Je m’étais habitué à cette voix chantante, et le silence qui suit m’oppresse inexplicablement. Pour y mettre fin, je tente un semblant de question.

— Temilotzin ?…

L’homme en blanc se redresse.

— Temilotzin était le plus brave de tous ! Mais il n’a pas supporté sa disgrâce. Après son blâme et son humiliante expulsion du palais, il s’est mis à boire le pulque, il a dilapidé son bien avec des prostituées ou en pariant au jeu de balle. Ruiné, il n’a plus eu d’autre ressource que de se vendre comme esclave pour vingt pièces de tissu.

La plupart de ceux qui renoncent à leur liberté vivent dans l’insouciance pendant près d’une année, avec une telle richesse. Temilotzin, lui, dépensa tout en quelques jours.

Il lui fallut donc se rendre à son maître pour mener la triste vie de tlacotli. Le commerçant qui l’avait acheté était l’un des plus prospères de la caste des pochtecas. Loin de se vanter de sa fortune accumulée grâce à des années de dangereuses expéditions commerciales en terre ennemie, il cachait son embonpoint sous un vaste manteau rapiécé, marchait la tête courbée et s’humiliait comme il se doit devant les guerriers aux précieuses parures.

...

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