Moi, Néfertiti

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« Avant même de soulever les paupières, je me pénètre des sensations de cette précieuse première journée. Ma main glisse sur le fin drap de lin. Je touche son corps. Aménophis a quinze ans comme moi, et hier, nous avons été mariés. »

Néfertiti, Grande Épouse Royale à l’une des plus brillantes époques de l’antiquité égyptienne, partage avec nous ses émotions de femme. Quelle fut la vie au jour le jour de cette déesse parmi les hommes ? Qui se dissimule sous les traits parfaits du visage le plus admiré de l’Histoire ?

Avec plus de quarante délicates illustrations saisissant, du bout du pinceau, tout le raffinement de l'Égypte de Néfertiti.


Publié le : mercredi 1 mai 2013
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EAN13 : 9791092276114
Nombre de pages : non-communiqué
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Avertissement

« Moi, Néfertiti » a été publié aux éditions Casterman en 1988, dans la collection « Moi, mémoires ». La plupart des illustrations de Véronique Ageorges se retrouvent dans cette version électronique, mais certaines ont été remplacées par de nouvelles. Elles sont surtout disposées différemment, avec l’avantage de pouvoir les agrandir à volonté au format pleine page (par un double « tap » du doigt).

En touchant les mots colorés ou soulignés, vous accéderez à leur définition dans le glossaire ou à une carte situant l’action. Et vous pouvez revenir à la page initiale par la flèche de retour du bas de l’écran.


Prologue

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Le bruit se précise.

La vibration a recommencé, mais moins sourde. Voyant que leur galerie ne menait nulle part, ils sont repartis perpendiculairement et je les sens se rapprocher. Ils ont des machines étrangement puissantes et bruyantes, mais heureusement, ils n’ont pas le sens de la pierre.

Je me souviens du sculpteur Bek, dans cette carrière d’Assouan, accroupi durant des heures sous un soleil impitoyable, écoutant en silence les avis et les conseils de ses carriers, puis se relevant et désignant en trois phrases sans appel la veine de granit rose d’où il fallait extraire l’obélisque. S’ils avaient un Bek avec eux pour leur besogne de charognards, ils auraient déjà trouvé la chambre secrète où ma momie repose. Pour l’instant, quelques mètres de roc me protègent encore de leurs mains avilissantes. Mais j’ai peur.

La nuit passée, mon Ba a déployé ses ailes et s’est aventuré dans leurs galeries. À même le sol, un jeune homme barbu à la peau livide reposait, exténué, ruisselant de sueur. À ses côtés, son assistant et ses ouvriers attendaient des instructions. Ils se tenaient là, attentifs, suspendus à ses lèvres. Le jeune homme, dans son épuisement, avait un regard extraordinairement concentré, hanté par un rêve d’une telle puissance que je me suis sentie entraînée loin, très loin en arrière. J’étais attirée par un autre regard, un regard en partie voilé par des paupières mi-closes, mais où brillait le feu de la passion d’Aton.

Cela se passait il y a des milliers d’années...


Chapitre 1

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Avant même de soulever les paupières, je me pénètre des sensations de cette nouvelle, de cette précieuse première journée. Un silence inhabituel. Dans la cour, le ruissellement de l’eau, répété en un murmure plus lointain par les mille bassins de Malgatta. Pas d’autre bruit, pas un son de voix ; toute l’activité du palais est suspendue autour de la chambre. Les jardiniers, les gardes, les serviteurs ont reçu des consignes, les enfants jouent dans une autre aile du palais, les courtisanes silencieuses — pas un chuchotement ! — se serrent derrière les tentures, guettant un signe de ma part pour se glisser dans la pièce. L’odeur du cèdre fraîchement sculpté perce sous les lourds parfums de Pount.

Ma main glisse sur le fin drap de lin. Je touche son corps. Aménophis est mon cousin, il a quinze ans comme moi, et hier, nous avons été mariés.

Pour des héritiers du trône d’Égypte, nous ne sommes pas si jeunes : le père d’Aménophis s’est marié à douze ans, et sa femme Tiyi n’en avait pas plus. Cela ne les a pas empêchés de vivre une très belle histoire d’amour. Tiyi, pourtant, a un sale caractère : impérieuse, calculatrice, elle mène son mari par le bout du nez et tout le monde la craint. C’est la seule personne au monde qui me fasse peur... mais c’est aussi celle que j’admire le plus.

Lorsqu’Aménophis et moi, nous jouions dans les jardins de Malgatta, j’ai parfois surpris Tiyi qui nous fixait en silence. Dès que nos regards se croisaient, elle se détournait et reprenait sa marche songeuse. Je crois que notre destin à tous les deux était déjà fixé à cette époque, bien dissimulé derrière ce regard impénétrable.

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Je me demande encore pourquoi elle m’a choisie, moi, parmi toutes les fillettes qui peuplaient le palais. Malgatta était le royaume des enfants, il y en avait toujours une vingtaine qui se répandaient dans les jardins à l’heure où leurs précepteurs les lâchaient. Ils poussaient des hurlements de joie et se ruaient dans les bassins, semant la confusion parmi le régiment de serviteurs et de nourrices qui les entouraient. Tous étaient de la plus haute noblesse et il ne manquait pas de beaux partis pour Aménophis... à commencer par sa sœur Satamon, qui n’avait pas encore épousé son père.

Le mariage de Satamon a été un grand événement pour tous les enfants de la Cour. C’était la première fois que l’une d’entre nous se trouvait ainsi propulsée dans le monde des adultes. Nous réalisions soudain que le temps des ballons et des poupées pouvait se terminer à tout instant. Les quelques années qui me séparaient de Satamon en faisaient pour moi une « grande », mais je jouais parfois avec elle. Nous vivions une passion commune pour une petite gazelle blanche qui se blottissait dans nos bras et que nous nourrissions de morceaux de gâteau dérobés dans les cuisines.

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Et voilà que Satamon devenait la deuxième Grande Épouse de Pharaon. Elle sortait de l’enfance sous le signe de son animal préféré : son front s’ornait désormais des deux têtes de gazelles qui paraient le diadème des favorites. Elle assistait sa mère dans l’organisation du harem et se faisait construire un somptueux palais dans l’enceinte de Malgatta. La Reine Tiyi ne sembla éprouver ni tristesse, ni jalousie pour sa fille. Moi-même, bien des années plus tard, lorsqu’Aménophis épousa nos filles, j’allais m’efforcer de ne rien laisser paraître de mes sentiments. Une Grande Épouse Royale n’est pas une femme comme les autres, même s’il m’est arrivé de le regretter.

Tant que je garde les yeux fermés, j’ai l’impression d’être toujours la petite fille de Malgatta. Ma première journée de reine n’a pas encore débuté et j’ai peur de ne jamais ressembler à l’imposante Tiyi.

Tiyi sait qu’elle restera toujours la souveraine du cœur de Pharaon. Aucune autre femme n’a jamais vraiment compté pour le père d’Aménophis. Et pourtant les rivales ne lui manquent pas : plus qu’à toute autre époque, les harems du Fastueux sont peuplés d’une foule de jolies femmes venues de toutes les contrées. Pharaon se félicite de la beauté et de la diversité des races qui se côtoient dans ses palais. Plus encore que la richesse de sa demeure, la splendeur de son temple funéraire ou la magnificence de ses fêtes nautiques, la beauté de ses femmes lui réjouit le cœur. Il a une passion de collectionneur. Ses goûts sont connus aux quatre coins de l’Empire et ses vassaux et amis lui envoient leurs plus belles filles en tribut. Ils le font par amour pour leur Pharaon, mais aussi par souci d’économie : ils tiennent davantage à leur or.

Toushratta, le roi du Mitanni, a la chance de régner sur une terre célèbre pour la beauté de ses habitantes. Ses relations avec l’Égypte ont beaucoup profité de cette bénédiction des dieux. Lorsqu’il envoya sa sœur Giloukhipa épouser Pharaon, celle-ci arriva avec une suite de trois cent dix-sept Mitanniennes qui mirent le Palais en émoi.

Le Fastueux vient souvent se détendre et ranimer sa flamme dans ses harems. On prétend que dans sa jeunesse, c’était un athlète accompli. Lui-même se plaît à raconter ses grandes chasses aux fauves et il a fait graver ses exploits sur les murs de Malgatta. Mais c’est un homme âgé et ventripotent, maintenant. Il souffre de maux de tête dus à l’état pitoyable de ses dents et ne supporte plus le vacarme des grandes assemblées féminines qui faisaient sa joie. À tel point qu’il a prié ses vassaux de ne plus lui envoyer de femmes à la voix aiguë.

Jamais l’Égypte n’a été aussi prospère. La paix règne depuis de nombreuses années. On dit que le pays est comme une planche bien lisse et le cœur des hommes doux comme l’huile d’olive. Les greniers regorgent de blé, l’or emplit les coffres des riches propriétaires et les pauvres mangent à leur faim. Le peuple vénère le couple royal, il est fier de pouvoir participer à la construction de temples si vastes, de palais si beaux et il admire la puissance de Pharaon dont témoignent l’importance et le luxe de ses harems. Tout le monde sait que Pharaon n’est pas seulement le Maître du Haut et du Bas Pays, il est aussi le principe mâle de la Divinité. Avec sa Grande Épouse, il incarne la Fertilité et rien ne pourrait vivre et se multiplier sans lui. Que deviendrait le Peuple du Nil, si les femmes de la Cour ne remplissaient pas avec conscience leur devoir d’entretenir la virilité de Pharaon ? Tout le pays s’est donc réjoui quand Satamon, fille du couple divin, chargée de tous les pouvoirs de son sang, a épousé son père afin de maintenir la prospérité de l’Égypte.

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L’organisation du harem de Malgatta n’est pas une mince affaire. Tiyi, parfaite comme toujours — peu de femmes le lui pardonnent — s’acquitte de cette tâche avec rigueur et circonspection. Elle a su s’entourer, comme elle a entouré son mari, d’administrateurs compétents, de scribes zélés et de serviteurs soumis qui lui permettent de diriger le harem comme on gouverne un royaume. Ses espions sont partout, et aucun des minables complots de Giloukhipa ne lui échappe. Les fileuses filent, les tisseuses tissent et les danseuses restent à leur place.

La fermeté de Tiyi n’est pas très populaire et on prend souvent sa réserve pour de la froideur. Pourtant, moi qui ai vécu longtemps au Palais, je peux témoigner que grâce à elle l’ambiance y était sereine.

J’étais encore une enfant lorsque je suis venue à Malgatta. Je n’avais presque pas connu ma mère. Elle était morte à la naissance de ma petite sœur Moutnédjèmet et mon père s’était remarié avec Tia, ma nourrice que nous aimions beaucoup. C’est avec elle que nous nous sommes installées au Palais, lorsque Aÿ, mon père, fut nommé commandant des chars de guerre. Sans vouloir diminuer ses mérites, il faut reconnaître que son illustre sœur n’était pas étrangère à la nomination de mon père. Tiyi a toujours eu le sens de la famille.

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Je me souviens de cette chaude soirée d’été où je découvrais avec l’émerveillement de mes huit ans les splendeurs de jardins comme je n’en avais jamais vus. L’air y était empli de senteurs nouvelles, de bruits étranges. Tout me ravissait : les arbres géants venus de Syrie, le bassin de plaisance grand comme un bras du Nil, et surtout la multitude d’animaux venus du monde entier : antilopes, chats sauvages, chevaux nains, singes et autruches. Je pensais ne jamais pouvoir en faire le tour.

Nouvelle venue, je n’osais pas aborder les autres enfants qui, épuisés par la terrible chaleur de la journée, jouaient sans passion à la balle ou à la toupie. À quelques pas de moi, Tia s’était déjà fait des amies. Au milieu des soupirs d’aise et des bénédictions pour la brise du soir, elle s’informait de la situation à la Cour des parents de chaque enfant. Malgré la récente promotion de mon père et notre parenté avec la Reine, je la sentais impressionnée par toute cette noblesse. À la présentation d’un fils de vizir ou de chambellan, elle redressait sa haute silhouette avec raideur et, aspirant une grande bouffée, reprenait la discussion sans réussir à cacher son trouble.

Tout en me promenant, je pensais avec ennui aux machinations matrimoniales auxquelles Tia m’avait déjà habituée, lorsque je remarquai un enfant de mon âge qui, assis au pied d’un arbre, s’usait les yeux à déchiffrer un papyrus à la lumière déclinante. Soudain, le soleil, réapparaissant entre deux branches, éclaira le jeune garçon d’une façon tellement irréelle que je m’arrêtai. Je le regardais les bras ballants, me balançant d’un pied sur l’autre. Je sentis derrière moi le ton des voix se modifier, puis ce fut le silence. Lentement, Aménophis leva les yeux vers moi. Il avait déjà ce regard rêveur, indéfinissable, sous ses paupières allongées. Illusion ou caprice du soleil couchant, il me sembla que ses yeux seuls sortaient de l’ombre. Le silence des femmes m’impressionna. Je me sentais épiée. Je me demandais pourquoi je restais là, à me balancer comme une idiote. Le soleil disparut brusquement. Prenant mes jambes à mon cou, je rejoignis le groupe de ma nourrice. La conversation reprit, mais Tia resta silencieuse. J’avais rencontré le fils de Pharaon, c’en était trop pour elle.

Le lendemain, je retrouvai Aménophis sous son arbre. Plus de jeu de lumière, plus de bavardage dans mon dos. Nous nous sommes souri. Je me suis approchée et j’ai regardé le papyrus par-dessus son épaule. Trois jours plus tard, nous étions inséparables.

Parmi les enfants, Aménophis était le lettré du harem. Il me prêtait ses lectures préférées, mais je ne pouvais suivre la cadence. Tiyi se montrait impressionnée par sa capacité d’absorption. Pourtant, bien que personne ne s’en doute, elle-même est une grande lectrice. Un jour, Aménophis, en grand mystère, m’a conduite dans le palais de sa mère. Il me tenait par la main et me guidait à travers les salles de réception aux hautes colonnades, les salons aux meubles...

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