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MON AMÉRIQUE À MOI

De
237 pages
A l’automne 1944, Tom, un lieutenant noir de l’armée américaine, est hébergé par une famille de paysans du nord-est de la France. Il se prend d’affection pour le fils de ces gens – l’auteur de ce livre. En 1971, à l’occasion d’un voyage touristique en France, Tom, devenu juge à la Cour suprême de l’état de New-York., retrouve l’enfant désormais adulte et l’invite à séjourner dans le ghetto noir de Brooklyn. Ce sera l’occasion d’un voyage passionnant et d’une grande enquête sur la communauté noire après les explosions des années 60.
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Mon Amérique à moi
Voyage dans l'Amérique noire
( 1944- 2000)

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la Vie d'une Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944,2001. Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en Isère (1939-1945),2001. Jean-WilliamDEREYMEZ (dir.),Etrejeune en France (1939-1945),2001. Jean SAUVY, Unjeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001.
Gérard SESTACQ PINTO, L'usurpateur ou la résurrection de LaZl1re, 2001. de Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes - Les Religieuses de Notre-Dame Sion face à la persécution des juifs en France (1940-1944), 2001.

Hanania Alain AMAR, Une jeunesse juive au Maroc, 2001. Louis DE WIJZE, Rien que ma vie. Récit d'un rescapé, 2001. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002. Jacqueline WOLF, Récit en hommage aux Français au temps de l'Occupation, 2002. Sous-Lieutenant Etienne GRAPPE, Carnets de guerre (1914-1919), 2002 . Rose GETRAIDA, Avec mes deux enfants dans la tourmente, 2002. Judith HEMMENDINGER, Revenus du néant: cinquante ans après: l'impossible oubli, 2002. Benjamin RAPOPORT, Ma vie et mes camps, 2002.

@ L'HARMATTAN,

2002 ISBN: 2-7475-3302-6

Claude Collin

Mon Amérique
( 1944- 2000)

à moi

Voyage dans l'Amérique noire

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITAliE

Du même auteur

Écoutez la vraie différence. Radio Verte Fessenheim, Radio SOS Emploi Longwy... et les autres, La Pensée sauvage, Grenoble, 1979. Traduction allemande sous le titre Hort die anderen Wellen, Express Édition, Berlin, 1980.

Ondes de choc. De l'usage de la radio en temps de lutte,
Publications de l'université des langues et lettres de Grenoble

I

L'Harmattan, Paris, 1982.
Avoir 20 ans en zone interdite. Histoires de Résistance en Meuse (en collaboration avec J.-P. Harbulot), Éditions du sapin d'or, Épinal, 1984. Dix jours qui ébranlèrent Verdun. L'affaire des péniches de sucre (20-30 septembre 1947), Dossiers documentaires meusiens n049, 1990. L'été des partisans. Les FTP et l'organisation de la Résistance en Meuse, Presses universitaires de Nancy, 1992. L'insurrection de Villeurbanne a-t-elle eu lieu? Presses universitaires de Grenoble, 1994. Jeune combat. Les jeunes Juifs de la MOI Presses universitaires de Grenoble, 1998. (24-26 août 1944),

dans

la Résistance,

Carmagnole et Liberté. Les étrangers dans la Résistance en Rhône-Alpes, Presses universitaires de Grenoble, 2000.

À Bertha et à Tom évidemment

"Je n'ai jamais pratiqué le double langage... Je ne suis pas un très bon conspirateur. Tu me demandes ce que je pense, je te dis ce que je pense. Tu me le demandes le lendemain, je te dis la même chose. Dans le monde politique, je ne suis pas certain que ce soit une qualité, mais au contraire un défaut, un handicap."
Entretien avec Thomas Russell Jones. Avril 1999.

Avertissement

La nature d'un ouvrage, lorsqu'elle est définie et correspond à des canons établis - essai, étude, autobiographie, récit de voyage, roman, etc. - n'a guère besoin d'être précisée. Par contre, quand un texte n'est rien de tout cela, mais un peu tout cela à la fois, il devient nécessaire de s'expliquer. Le document qui suit est le produit d'une histoire qui a connu divers développements et s'est étendue dans le temps. Si on peut situer précisément son début - septembre 1944 - on peut aussi dire qu'elle n'est pas terminée et se poursuit. Ce texte est aussi la trace de divers projets de nature différente qui se sont succédé, dont certains ont abouti, d'autres non. Cet Uobjet écrit non identifié" est une sorte de patchwork, d'agrégat d'éléments disparates rendant compte d'un work in progress, comme on dit, d'un travail en train de se faire plutôt que d'un travail abouti, d'une histoire encore en train de se dérouler plutôt que d'une histoire achevée. On trouvera dans les pages qui suivent des extraits de journaux de voyage, des notes prises sur le vif lors de différents séjours aux USA, des propos recueillis et mis en forme, quelques éléments d'un film documentaire envisagé mais jamais réalisé, des textes plus ou moins autobiographiques écrits à divers moments de ma vie, des bribes de lettres échangées, des extraits de presse écrite ou télévisée sur le problème noir aux USA... Pourquoi cet assemblage d'éléments hétéroclites? Peut-être parce que je n'ai pas été capable d'homogénéiser toute cette matière, peut-être parce que je n'ai pas eu l'énergie nécessaire pour le faire, mais peut-être aussi parce que ce mélange rend compte d'un projet qui veut mêler des registres très divers, l'individuel et le collectif, le privé et le public, l'intime et le social, la grande et la petite histoire. Ce livre parle de

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l'Amérique, d'une certaine Amérique, de son histoire, de l'organisation de la société américaine, mais il parle aussi de gens faits de chair et d'os qui ont eu une histoire personnelle, même si elle s'est située dans la grande histoire, l'Histoire avec un grand H. Ce texte évoque des êtres situés des deux côtés de l'Atlantique et leurs relations affectives, mais en cela il dit aussi des choses sur les rapports - souvent compliqués et parfois conflictuels - entre la France et les USA. C'est cette intrication de la grande et de la petite histoire, ce mélange de public et de privé qui m'a semblé constituer le coeur de ce dont je voulais rendre compte et qui, au moins en partie, justifie la forme un peu monstrueuse et protéiforme du travail proposé. Que le lecteur habitué au confort d'une lecture sur autoroute dans une berline confortable veuille bien m'excuser de l'emmener sur des routes secondaires, par des chemins de traverse dans lesquels il s'embourbera quelquefois, mais qui lui permettront - peut-être- de cueillir quelques fleurs au passage. Il devra en outre changer de véhicule à plusieurs reprises et les divers moyens de transport utilisés ne présenteront pas toujours les habituelles conditions de confort.

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Tom, mon héros noir, . mort au Japon

Tom, c'est d'abord un nom, le nom d'une chambre dans la ferme où j'ai passé mon enfance. La "chambre de Tom", c'est ainsi qu'on appelait la pièce située juste à droite de la porte d'entrée. A gauche, était la cuisine, cette salle à tout faire, cette pièce non pas unique mais centrale de toutes les fermes lorraines, où l'on préparait les repas, où l'on mangeait, où l'on recevait les invités, où l'on écoutait la radio, où l'on discutait parfois aussi. A droite donc, une chambre, la chambre d'amis, cirée à l'encaustique, où l'on n'entrait qu'avec des patins sous les pieds. Longtemps cette chambre fut appelée "la chambre de Tom". Elle était située au nord-est, donc frafche et même froide, sauf lorsqu'on la chauffait, et servait de glacière quand elle n'était pas occupée, au moins aussi longtemps que mes parents n'ont pas eu de réfrigérateur. On y déposait de la nourriture en attente, des fruits qui craignaient la chaleur et souvent ma mère m'envoyait, en fin de repas, y chercher ce qui tenait lieu de dessert. Tom a été présent tout au long de mon enfance sans doute parce qu'il avait donné son nom à une pièce de notre ferme, mais peut-être surtout parce que périodiquement mes parents évoquaient sa présence parmi eux, présence qui n'avait pourtant pas duré très longtemps, quelques semaines, quelques mois peut-être, à cheval sur l'automne et l'hiver 1944-1945. Je ne sais pas si je me souviens réellement de Tom ou si je ne garde que le souvenir de son évocation. Quand il a logé chez mes parents, je n'avais guère qu'un an et demi. Peut-on avoir des souvenirs à cet âge? Pourtant j'ai vraiment le sentiment de l'avoir connu et de me souvenir de lui, peut-être parce qu'il n'a jamais cessé d'être présent.

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Parce qu'on me l'a raconté, je sais qu'il s'était beaucoup attaché à moi, qu'il prenait volontiers sur ses genoux le bébé que j'étais, qu'il jouait fréquemment avec moi. Il me faisait, parait-il, imiter les cris d'animaux et son français hésitant m'a été rapporté comme suit: "Comment qué fa la vache? Comment qué fa le cheval ?" Et, inévitablement, le jeu se terminait par cette dernière question: "Comment qué fa l'avion des Boches ?" Après son départ, il a écrit quelques lettres que mes parents ont longtemps conservées et que j'ai lues et relues pendant des années. Elles sont hélas aujourd'hui disparues, perdues à jamais dans le déménagement qui a mené mes parents de la ferme à la ville. Il y avait aussi une photo, celle-ci existe toujours. Tom l'avait envoyée à mes parents quelques

semaines après nous avoir quittés. TI avait da la faire faire
en Allemagne et il avait écrit dessus au stylo: "To the gentle friends I have learned to love so well, the Collins. Lt Tom Jones, Apr. 1945." / "A mes gentils amis, les Collin, que j'ai appris à aimer. Lieutenant Tom Jones, Avril 1945." Tom ne m'a donc jamais quitté. Cette photo était dans une petite mallette où je conservais pieusement ce que je considérais comme mes trésors, des cartes postales anciennes, des billets de banque étrangers, une pièce de monnaie représentant Louis XVI, une boucle de ceinturon de soldat allemand de la guerre de 1914-1918 retrouvée dans un champ labouré, sur laquelle était inscrit "Mit Gott für Konig und Vaterland" / "Avec Dieu, pour le Roi et la Patrie"... Cette photo était sans doute mon "trésor" préféré, en tout cas celui qui me faisait le plus rêver. Ce n'était pas le visage de nègre avec ses lèvres épaisses et son nez épaté, pourtant particulièrement exotique au fils de paysans meusiens que j'étais, qui retenait mon attention mais le çasque qu'il portait. C'était ce casque, ce casque de soldat américain qu'il fat noir n'avait guère d'importance - qui me faisait sans cesse revenir à cette image, la contempler longuement en rêvant. Tous les garçons, me semble-t-il, se projettent dans la figure du guerrier - soldat, cow-boy ou policier incarnant à leurs yeux la force, l'autorité et le triomphe du

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bon droit. Plus que l'arme, l'attribut du guerrier a toujours été, en ce qui me concerne, le couvre-chef, le casque donc en l'occurrence pour le soldat. Tom a d'abord été pour moi un soldat américain portant un bel uniforme et surtout un casque sur la tête. D'ailleurs il me semble que le seul vrai souvenir que j'aie de lui soit lié à ce casque. Je me revois dans la cuisine de la ferme, je crois que nous sommes seuls. Tom est assis dans le fauteuil, il n'yen a qu'un, c'est celui où mon père s'assoit, le soir, après le souper, pour écouter la radio, pendant que ma mère fait la vaisselle. Je suis en face de Tom, chevauchant son casque posé à même le sol et nous échangeons des regards, peutêtre quelques mots, mais je commence à peine à parler. Puis je retourne le casque et je m'assois à l'intérieur. J'ai les fesses coincées, comme sur mon petit pot et nous rions tous les deux de cette situation. Ce moment est comme gravé dans ma mémoire, une sorte de flash indélébile. Ai-je vraiment le souvenir de cette scène ou l'ai-je rêvée? Ce qui est certain, c'est que quelques années plus tard, quand j'ai commencé à jouer à la guerre avec mes petits camarades, je me suis souvent dit à moi-même: "Mais que n'ai-je gardé le casque de Tom! Si je l'avais aujourd'hui, j'aurais vraiment l'air d'un soldat, je serais un vrai militaire, sans contestation possible ... bien plus qu'avec mon fusil en bois et mon revolver à amorces." Dès que j'ai commencé à percevoir les premiers rudiments de l'histoire récente de mon pays, Tom est devenu le héros à qui nous devions notre libération de l'occupation "boche", car, chez moi en Lorraine, l'Allemand ne pouvait être à l'époque et n'est pour certaines personnes âgées aujourd'hui encore que l'ennemi héréditaire honni à tout jamais. Tom était arrivé à l'automne 1944 avec les troupes américaines. Comme il était officier, il logeait chez l'habitant et non pas sous la tente comme la plupart des hommes de troupe. Le matin, une jeep venait le chercher et le ramenait le soir à la

maison. Parfois, il soupait ou prenait le petit déjeuner avec
mes parents et tout le personnel de la ferme. Tom avait appris le français et semble-t-il se débrouillait assez bien à

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l'époque. Tout cela, je ne l'ai su que beaucoup plus tard quand on me l'a raconté bien sÜr. Un jour Tom est parti. Les troupes alliées bloquées quelque temps dans l'est de la France reprenaient leur avance. Tom a écrit quelques lettres, la plupart étaient adressées à mes parents, mais quelques unes m'étaient destinées, à moi spécifiquement. Je les ai retrouvées des années plus tard dans un tiroir de commode et j'en ai été très fier. Tom parlait de la guerre en Allemagne où les troupes américaines étaient entrées. II tenait un discours violemment antiallemand, comme sans doute tout le monde à l'époque, faisant reposer sur l'ensemble de la population la faute, l'horreur perpétrée par les nazis, dans une certaine passivité du reste de la société néanmoins. En mai 1945, la guerre se termine en Europe, mais pour les États-Unis, elle se poursuit dans le Pacifique contre le Japon. Tom et ses hommes, stationnés en Alsace, s'entraînent. Ils doivent eux aussi partir très bientôt. Puis plus rien, la correspondance s'interrompt. Tom a-t-il cessé d'écrire? Mes parents n'ont-ils pas répondu à une de ses lettres? Du courrier s'est-il perdu? Toujours est-il que le contact est rompu. Tom ne donne plus de nouvelles. Pour mes parents, la chose est claire. Tom a été envoyé sur le front du Pacifique et, s'il ne donne plus de nouvelles, ~ est parce qu'il y a été tué. Il n'est plus seulement le libérateur mais devient le héros mort pour le monde libre dans sa lutte contre la barbarie.

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J'ai quatre ou cinq ans, j'aime jouer au soldat, j'aime les soldats sous toutes leurs formes, car ils représentent le bon droit et la lutte contre le mal. Pour moi, l'uniforme, le casque surtout, incarnent un monde d'ordre et d'harmonie. Je collectionne les soldats qu'ils soient en plâtre, en plomb ou à découper dans du carton. Je rassemble tout ce qui a à voir avec la chose militaire, calots, gourdes, objets divers, images, livres, jouets ... Tout ce qui évoque l'armée m'est cher, particulièrement cette armée américaine qui nous a libérés. J'ai une vingtaine de G.I.'s en plâtre, ils sont très fragiles mais j'en prends le plus grand soin. Quand il y en a un qui se brise, je lui recolle immédiatement la tête ou le bras avec de la cancoillotte, ce fromage coulant que fabrique ma grand mère et qui sert de colle dans cette période de pénurie. Je range mes soldats, je les mets en ordre de bataille, je les déplace, je les replace. Parmi eux, il y a un soldat noir, c'est Tom.

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Je viens d'avoir quinze ans. J'ai été reçu au "brevet", l'examen qui sanctionne alors la fin du premier cycle des études secondaires. A cette occasion, ma mère m'a offert un électrophone. Le premier 45 tours que j'achète est un disque du Golden Gate Quartet, un groupe noir qui chante des negro spirituals, ces chansons religieuses chantées autrefois par les esclaves dans les plantations du sud des États-Unis. Au lycée, quelques élèves des grandes classes ne jurent plus que par cette musique de nègre, le jazz, les spirituals, le blues, et je me suis rallié spontanément à eux. Quand j'ai dit à mes copains - ceux de 1ère ou de terminale,
alors que je n'étais qu'en troisième

- que

j'écoutais le Golden

gate quartet,je ne me suis pas attiré de quolibets, mais je me suis quand même entendu dire qu'il s'agissait là d'une musique adaptée à nos oreilles fragiles, à nos oreilles de blancs, à nos oreilles habituées à une certaine harmonie, que ce n'étaient pas là d'authentiques spirituals, de l'authentique musique noire, qu'il fallait trouver des enregistrements pris sur le vif, dans les églises, que c'était cela la vraie musique noire, qu'elle était plus rugueuse, plus discordante, moins flatteuse... mais véritablement authentique. Je me souviens alors avoir acheté un disque d'un certain Reverend Kelsey, enregistrements pris sur le vif qui nous montrent des 1/ comment le Reverend Kelsey et sa congrégation communient dans un dialogue passionné", comme l'indiquait la pochette. J'avoue que j'ai eu du mal à me faire à cette musique, beaucoup moins harmonieuse, beaucoup moins flatteuse que celle du Golden gate quartet. Je l'ai d'abord trouvée étrange, étrangère même, mais je l'ai écoutée et réécoutée et j'ai, bien

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sftr, fini par m'y faire et par l'aimer, comme si prendre plaisir à cette écoute me permettait de pénétrer plus avant dans ce monde d'oppression, d'injustice et de souffrance qui était celui dans lequel vivaient encore à l'époque les Noirs américains, un monde qui ne pouvait qu'éveiller la compassion de l'adolescent naturellement généreux et encore très imprégné de catholicisme et d'éducation chrétienne que j'étais. Cette musique nourrissait certes ma générosité adolescente, mais je crois qu'elle était aussi une façon de m'opposer à mon entourage. Cette "musique de nègres" était considérée par la grande majorité des gens, des adultes - même dans mon entourage - comme une "musique de sauvages". C'était "du tam-tam", comme disait ma grand-mère, ce n'était même pas de la musique. Et donc l'écouter, y adhérer, l'aimer, c'était aussi se distinguer, s'opposer, proclamer son rejet du conformisme. C'était, d'une certaine façon, s'opposer au monde des adultes et au fur et à mesure qu'on le devenait soi-même, tirer la langue ou montrer son cul aux "bourgeois" .

Ces années sont aussi celles de la présence de troupes américaines à Verdun dans le cadre de l'OTAN. Je me souviens notamment des soldats noirs et je ne peux m'empêcher de revoir ces bistrots qu'ils fréquentaient, bistrots où ils retrouvaient des filles qui faisaient commerce de leurs corps. Ces filles à soldats, à soldats noirs qui plus est, provoquaient chez l'adolescent que j'étais quelque chose de tout à fait contradictoire. Elles m'intriguaient, elles m'attiraient, me fascinaient peut-être. Je me souviens avoir certaines fois choisi délibérément des itinéraires qui me permettaient de passer devant ces bars à filles, dans l'espoir de les voir, de les entrevoir, d'en voir une. Je me

souviens de mon trouble lorsque, avec un copain, nous
étions un jour rentrés dans un de ces bistrots pour pouvoir, de plus près, côtoyer ces filles, leur dire quelques mots. Ce n'était vraiment pas grand chose et pourtant c'était fort

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troublant. Aujourd'hui encore, j'ai le sentiment s'agissait là de quelque chose de coupable.

qu'il

En même temps, ces filles provoquaient chez moi une espèce de pitié, car, si elles étaient parfois aguichantes, provoquantes, elles pouvaient être aussi - les mêmes à d'autres moments ou d'autres plus usées par le "travail" qu'elles faisaient - totalement tristes, désespérées, abîmées par l'alcool et par la vie qu'elles menaient, littéralement décaties. II y avait, dans ma relation à ce monde, que je ne faisais qu'entrevoir, quelque chose d'ambigu, de trouble, d'indistinct, car j'avais par ailleurs l'impression que, loin des leurs, loin de leurs familles, ces soldats noirs avaient besoin de cette chaleur presque animale, de ces filles dont ils achetaient la tendresse et qu'ils dégradaient, que je voyais se flétrir à vue d'oeil au fil des mois, des boissons englouties, des maladies contractées. J'avais l'impression que, dans ces cafés à filles, ces presque bordels, se reconstituait une sorte de ghetto, mais un ghetto d'un genre particulier où tous les hommes étaient noirs et toutes les filles blanches. Je ne sais trop que penser de tout cela. Ce que je sais, c'est qu'il s'agit de quelque chose qui m'a marqué et dont je garde un souvenir assez vif... presque douloureux, mais je ne saurais expliquer pourquoi.

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