Mon destin

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L'auteur de ce livre, ancien Capitaine de l'Armée royale Lao, qui a servi son pays d'origine jusqu'à la chute du régime royaliste, raconte son parcours, sa déportation dans un camp de travaux forcés dans son pays, son implication dans la résistance armée puis sa carrière militaire en France. En effet, réfugié en France, il s'est engagé dans la Légion Etrangère, pour intégrer, six ans après, l'Armée régulière française.
Publié le : mercredi 1 septembre 2010
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EAN13 : 9782336256825
Nombre de pages : 278
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MON DESTIN

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12545-2 EAN : 9782296125452

Singto NA CHAMPASSAK

MON DESTIN

L’Harmattan

Je dédie ces écrits à la mémoire de
Ma mère, décédée après une longue maladie, et dont je n’ai pas pu malheureusement m’occuper comme je l’aurais voulu, ni assister à ses funérailles Aux Officiers de l’Armée royale Lao, morts dans des camps de détentions, ou tombés dans des embuscades au cours de leurs évasions Aux combattants de la Résistance armée Lao, morts pour la liberté, aux infirmes et aux rescapés.

Je remercie
Le frère du Lieutenant BOUAKHEO Les deux guides passeurs La population de la Province d’Attopeu, pour sa générosité La Saint-cyrienne Mes camarades de la Promotion de Saint-Cyr Lieutenant-Colonel BRUNET de SAIRIGNE (1967-1969), en particulier le Général Bernard VIALATTE La France, mon pays adoptif, qui m’a accueilli et pour qui j’ai beaucoup de reconnaissance et de gratitude

En souvenir et en mémoire de mes compagnons de route.

SOMMAIRE Introduction
1. Retour au pays 2. Prise de fonction 3. Soulèvement populaire dans le Sud du pays 4. Séminaire à l’école pédagogique 5. Le Camp de détention dans la province d’Attopeu 6. Préparation de l’évasion 7. Le jour J 8. Contact avec la résistance armée 9. La frontière Thaïlandaise 10. Le camp de réfugiés à Oubon 11. Embarquement pour la France Carte et Photos Chronologie des événements laotiens Le royaume de Lane Xang 1712 à 1975

Introduction

Alfred de Vigny écrivait dans Servitudes et grandeurs militaires : « La parole, trop souvent, n’est qu’un mot pour l’homme de haute politique. Elle devient un fait terrible pour l’homme d’armes. Ce que l’un dit légèrement et avec perfidie, l’autre l’écrit sur la poussière avec son sang ». Et l’on disait aussi : « Avec l’âge, l’homme acquiert de la sagesse et apprend à faire la part des choses ». Après mes études en Faculté et après mon stage à Saint-Cyr, la prestigieuse École de l’Armée de Terre française, j’ai voulu faire sortir mon pays de l’engrenage, dû à une guerre fratricide, l’aider et le soutenir, afin qu’il retrouve la paix et la tranquillité. J’ai voulu aussi aider à sa reconstruction et à son développement, en utilisant mes idées, mes connaissances et mon savoir-faire. Mon désir n’a pas été exaucé, en raison de la politique de finasserie d’un homme d'État malhonnête, ne pensant qu’à mettre en sécurité son clan et sa famille. En 1975, lors du soulèvement populaire, je suis resté l’arme au pied, respectant les ordres de mes supérieurs. J’ai exécuté bêtement leurs consignes et leurs ordres. Puis, j’ai été envoyé au Camp appelé le camp du Séminaire. J’y suis resté quatre années, dans des conditions de détention atroces, au péril de ma vie. C’est après une longue réflexion que je me suis rendu compte que j’avais pris le mauvais chemin. J’ai compris alors le degré de trahison de mes supérieurs et des hommes politiques de mon pays. Malgré l’amour sincère que je porte au Laos, à ma chère patrie, je ne pouvais plus supporter ce régime barbare et mensonger. J’ai alors décidé de m’évader. Le contenu de ce livre correspond à une réalité rencontrée quotidiennement lorsque j’étais détenu. Ce n’est pas une vengeance, malgré les atrocités du régime des prisonniers. J’ai quitté mon pays avec beaucoup de regrets dans l’âme, pour recouvrer ma liberté, en abandonnant mes compatriotes toujours sous le joug du marxisme-léninisme. Ai-je été lâche ? Peut-être. Dans tous les cas, je laisse aux lecteurs le soin de me juger. Je tiens quand même à féliciter dans ce livre les intellectuels qui sont restés dans le pays et ont supporté stoïquement les mauvais traitements et la barbarie du régime durant la période fatidique, soit par convictions personnelles, soit par patriotisme. Je regrette de ne pas avoir eu la chance de servir et de participer vraiment au développement de mon pays d’origine, que j’ai tant aimé et adoré. C’est la terre

de mes ancêtres où mes parents sont enterrés - mon cordon ombilical. Je prie Bouddha qu’il veille sur le sort de mon pays. Et malgré tout je lui souhaite d’être Lao et prospère.

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1. Retour au pays

- Fin du stage militaire en France J’ai terminé mon stage à l'École d’application de l’Infanterie le 10 juillet 1970. L’attaché militaire auprès de l’Ambassade du Laos à Paris m’a convoqué pour organiser mon retour au pays. J’ai pris le train de nuit Montpellier - Paris et suis resté quelques jours dans la capitale. Le 15 juillet 1970, je quitte définitivement la France pour retourner au Laos, via Bangkok. Mes amis Français et Laotiens, que j’ai côtoyés sur les bancs de la Faculté et des Écoles militaires, m’accompagnent à l’aéroport d’Orly. Après avoir bu quelques verres d’adieu, je me suis dirigé vers la salle d’attente avec le cœur serré. Je ne sais pas quand j’aurais encore l’occasion de revenir en France et de les revoir. A 15 heures, le Bœing 707 de la compagnie Air France, pour la ligne Paris – Bangkok, décolle. Il survole cette capitale que j’ai beaucoup aimée. Le paysage et la beauté de la ville que j’aperçois à travers le hublot de l’appareil me rappellent les souvenirs que j’ai eus pendant mon séjour. Ils disparaissent en quelques instants dans le brouillard. Il ne me reste dans la tête que les enseignements et la culture occidentale, qui seront plus tard un élément précieux pour participer à la reconstruction de mon pays. Mes pensées s’orientent ensuite vers la mission que l'état-major des forces armées laotiennes m’a confiée en tant que jeune Lieutenant, sortant tout juste de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr, et n’ayant pas encore l’expérience du terrain. Je commence à réfléchir sérieusement à la situation militaire, économique, politique et sociale de mon pays. Je suis aidé en cela par la lecture des journaux que j’ai à ma disposition. - L’arrivée à Bangkok Le 16 juillet, à 14 heures, le Bœing 707 où je me trouve survole l’aéroport de Done-Muoang à Bangkok, la capitale thaïlandaise. Le paysage que je vois à travers le hublot me rappelle des souvenirs d’enfance. Je vois une vaste étendue de rizières immergées dans l’eau et quelques arbustes sur les digues. Une baraque de fortune construite sur pilotis avec des bambous couverts de paille se dresse au milieu d’une diguette. Le cultivateur l’utilise comme abri pendant la période de repiquage. Une légère fumée sort de cette baraque et se propage doucement dans le ciel.

Je pense à mes parents, lorsque j’étais avec eux dans mon village natal de Champassak. Nous vivions ensemble pendant cette saison dans notre plantation. Sous la pluie battante, mon père labourait la terre avec une vieille charrue tirée par un buffle. J’étais torse nu, avec un panier attaché à la hanche, derrière lui, et je ramassais les crabes, les têtards et les rainettes qui émergeaient du sillon tracé par mon père. Le travail était dur et pénible, mais nous étions heureux sur notre terre. Ma mère restait à la maison, près du feu, et préparait la cuisine pour un copieux petit déjeuner. Soudain, un bruit assourdissant dû au choc des roues de l’avion sur le sol. L’arrivée sur la piste d’atterrissage me réveille en sursaut. Dans la carlingue, il y a une petite bousculade et quelques rires parmi les passagers. Nous sommes à l’aéroport international de Bangkok, en Thaïlande. Après avoir récupéré ma valise, je me dirige vers la salle d’attente, en attendant impatiemment le prochain embarquement pour le Laos.

- L’arrivée à Vientiane A 15 heures, je monte dans le Dakota. C’est un vieil appareil de l’armée de l’air américaine, utilisé pour transporter du matériel et du personnel pendant la seconde guerre mondiale, que la société Royal Air Lao a aménagé pour transporter des passagers. Sur la carlingue se trouve l’emblème de notre pays. Nous sommes accueillis par une belle et charmante hôtesse de l’air laotienne. Elle porte une longue jupe, tissée à la main avec des fils d’or très fins, une belle écharpe le long de son corps. Elle nous sourit quand nous pénétrons dans l’appareil. Elle ressemble physiquement à une jeune fille de la bourgeoisie de Paksé, dont je suis tombé amoureux lorsque j’étais collégien en 1961. Je n’ai jamais oublié son visage, son corps, sa taille, sa discrétion et sa douceur. Depuis que j’ai quitté la ville pour poursuivre des études supérieures, je n’ai pas eu de ses nouvelles. En pensant à mes souvenirs d’adolescent, mon cœur bat la chamade. L’appareil n’est pas très confortable. Il est bruyant et nerveux, mais le service à bord est excellent. Le Dakota transporte une trentaine de personnes. La plupart des passagers sont des hommes d’affaires et des fonctionnaires de l’ambassade qui rentrent au pays. Après une heure de vol, le Dakota traverse le Mékong, survole Vientiane et vient se poser sur l’aérodrome de Wat-Tay. L’hôtesse de l’air nous annonce notre arrivée dans la capitale, et nous informe que la température extérieure est de 35°. Elle s’approche de la porte de

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l’appareil et l’ouvre. Nous commençons à descendre et nous nous dirigeons vers le bureau de la Police de l’air pour accomplir les formalités administratives, puis nous récupérons nos bagages. Dans le hall central de l’aéroport, nos proches et nos amis nous attendent impatiemment. Certains agitent leur mouchoir, d’autres lèvent les bras pour nous faire signe. Je regarde à gauche et à droite pour chercher une personne de connaissance. Au bout d’un moment, j’entends une dame qui m’interpelle. Je tourne la tête dans cette direction et je vois ma mère. Elle parait âgée, maigre et légèrement courbée, alors qu’elle ne l’était pas auparavant. Elle est accompagnée de ma tante et de ma cousine. Je me dirige vers elle et je l’embrasse fortement. Je vois des larmes couler de ses yeux. Je ne savais pas qu’elle avait pensé à moi. Ce que je peux dire, c’est qu’elle m’aimait beaucoup, parce que je suis l’aîné de la famille. Je l’avais aidée quotidiennement dans les travaux du ménage, du commerce et de la plantation lorsque j’habitais sous son toit. Notre famille n’est pas riche mais modeste, grâce à la rigueur de mes parents et de leur ardeur au travail. A noter que mes frères et sœurs vivent convenablement. Ma mère travaillait dur toute la journée, passait des heures et des heures dans la cuisine, à préparer les repas, à laver la vaisselle et le linge. Nous étions à une époque où la cuisine était chauffée au bois et au charbon. Il fallait aussi aller chercher l’eau dans le Mékong. - L’arrivée à la maison Je reste une semaine à Vientiane chez ma tante, veuve d’un ancien Ministre de l'Éducation nationale, et premier Laotien licencié ès lettres de la Sorbonne. Pendant mon séjour dans la capitale, je vais rendre visite à mes amis. Je me présente également à l'État-major des forces armées royales Lao (Division instruction) afin de prendre mon ordre de mission et ma permission. Enfin je pars pour Champassak, avec un avion de la Royale Air Lao, la ligne intérieure du pays, Vientiane - Paksé. Le vol est direct et sans escale. Le voyage dure environ trois heures. L’appareil est le même que celui que j’ai pris à Bangkok, mais le pilote est Laotien. Il avait servi dans la Royale Air Force, et a été formé à Marrakech en 1955 avant le départ des troupes françaises stationnées en Indochine. Le jour de notre voyage, il pleut à torrent. Le ciel est noir et obscur, l'appareil ne cesse de tanguer au moment où il entre dans la masse des nuages.

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Ma mère, qui n’a pas l’habitude de prendre l’avion, prie afin que le temps s’éclaircisse. A midi, nous arrivons enfin à Paksé. Nous sommes accueillis par ma jeune tante dont le mari est le Gouverneur de la Province, le chao khouèng. Nous déjeunons avec eux dans leur résidence. Une maison de style colonial, construite au début du siècle par le gouvernement français pour loger le Résident général. A l’issue du repas, son chauffeur nous accompagne à la gare routière, afin de prendre le car, autrement dit un camion cargo aménagé pour le transport des passagers. Et nous rentrons à Champassak. Ma mère connaissait le propriétaire de cet autobus, parce qu’il venait souvent acheter des produits dans son épicerie. Le conducteur nous conduit avec soin et nous offre une place dans la cabine, à côté de lui, tandis que les autres passagers sont entassés derrière nous, mélangés pêle-mêle avec les marchandises et les cages de volailles. Le bus avance sur la route coloniale n°13 et s’arrête à chaque village, afin de permettre aux passagers de monter, de descendre et de décharger leurs marchandises. Le voyage est long et dure plus deux heures, pour une distance de cinquante kilomètres à vol d’oiseau. C’est fatiguant, mais nous n’avons pas le choix car il n’y a pas d’autres moyens de transport. Il faut juste s’armer de patience. A 16 heures, nous arrivons à Bane Mouang, le village natal de Son Excellence Thao1 Katay2. Bane3 Mouang est le district de la ville de Paksé, situé sur la rive droite du Mékong, à l’opposé de la ville de Champassak. Nous prenons la grande barque amarrée au bord du fleuve pour traverser le Mékong. Lorsqu’elle passe Done Phakam, un îlot au milieu du fleuve, j’aperçois la plantation de mon père. J’y venais fréquemment planter des arbres fruitiers lorsque j’étais enfant. Sur les berges du fleuve, je vois les villageois assis paisiblement dans leurs huttes, autour du feu de bois qui brûle plus ou moins, et dont la fumée se propage aux alentours. Leur savoir-faire leur permet d’éloigner les moustiques et les insectes nuisibles de leurs lieux de repos. La barque accoste, l’aide mécanicien se précipite sur les planches de bois qui, assemblées, constituent une sorte de pont amovible, et les installe entre la barque et la berge, permettant ainsi au bus de descendre de la barque. Puis l’autobus quitte la berge et se dirige vers le centre ville, en passant par Ho Paphine, où se trouve l’autel des souverains protecteurs de la ville. J’incline légèrement ma tête et je joins en même temps mes deux mains, en guise de respect, au moment où je rentre dans cette ville. Le bus continue sa route, passe devant la résidence de mon grand-père maternel Chao Rasdanay, et s’arrête 500 mètres plus loin.

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Nous sommes enfin arrivés chez nous. Je retrouve mon père et ma grandmère paternelle, mes frères et mes sœurs. Malgré leur âge, ils sont toujours en bonne santé. Ma grand-mère est joyeuse et enchantée de me voir. Je me mets à genoux et me prosterne devant elle. Je suis particulièrement heureux de la voir toujours en pleine forme. J’avais perdu ma grand-mère maternelle lorsque j’étais en France. Elle est morte d’une longue maladie, malgré les soins intensifs du médecin spécialiste.

- La retraite au monastère

La Division du Personnel des Forces armées royales Lao m’a accordé 45 jours de permission. À l’issue, je dois me présenter à l’académie militaire pour recevoir d’autres instructions. Mais ma mère a toujours souhaité que je devienne bonze, que je consacre mon temps à apprendre et à pratiquer les enseignements de Bouddha, prier et méditer dans le monastère en me privant de tous loisirs. Elle croit, comme tous les bouddhistes pratiquants, que lorsqu’elle mourra, si un de ses enfants est bonze, son âme ira au Nirvana. Une cérémonie de retraite est organisée dans la résidence de mon grand-père maternel, une maison de style colonial construite en 1923, au milieu d’un vaste terrain de trois hectares, avec un lac de lotus fleurissant pendant la saison des pluies. Je me suis donc habillé en toge jaune safran, le crâne rasé et les pieds nus. Pendant un mois, j’ai passé mon temps à me recueillir dans la pratique du Dhamma, au monastère Wat-That4 sous la direction d’un vieux moine, respectable mais autoritaire, compréhensif mais sévère. Dans le monastère Chao Soysisamouth, fut élevé le That « stûpa » du saint moine Phakou Phonsamek. Celui de Chao Soysisamouth se trouvait sur la berge du Mékong à 500 mètres, et menaçait de s’effondrer. Il y fut transporté en 1961 à côté de son saint protecteur. Le soir du troisième mois de la lune montante, les habitants de la ville viennent commémorer le jour de la mort du saint moine en posant des fleurs, des baguettes d’encens et des bougies allumées au pied de son stûpa. Dans ce « Wat » (Pagode) repose également la dépouille de mon grand-père et de mon arrière-grand-mère, du côté de mon père. Ma vie quotidienne dans le monastère est monotone : prière, méditation, et la quête matinale de la nourriture auprès des fidèles du village, selon la coutume. Dans la journée je consacre mon séjour à me documenter dans la bibliothèque. Je fais des recherches sur la médecine ancestrale que les bonzes pratiquaient auprès des malades. Cette recherche s’est

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avérée très utile, lorsque je me suis trouvé dans les camps de travaux forcés dits de rééducation sous le régime communiste laotien, dans la province d’Attopeu.

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2. Prise de fonction

- A l’Académie militaire de Vientiane Ma permission se termine le 1er décembre 1970. Je monte à Vientiane et me présente au Général, Directeur de l’Académie royale militaire, au camp de Chinaimo. Le Général me confie le commandement d’une Section d'Élèves Officiers d’active de la 24ème Promotion. Puis après à peine quatre mois, mon chef hiérarchique me désigne pour commander la 5ème Promotion d'Élèves officiers d’administration. Je suis content d’avoir l’honneur d’être appelé à servir dans cette institution prestigieuse, malgré le peu de moyens qui me sont consentis. Mais je suis fier de servir mon pays, fier de former des hommes qui seront un jour capables de défendre notre territoire et notre liberté contre des envahisseurs. Pendant les deux années passées avec mes stagiaires, j’ai eu l’occasion de connaître les paysans et les chefs des villages de Tha Deua, Bane Home, Salakham, Km 27 et Phou5 Khaokhouay. J’ai noué avec eux des liens amicaux à l’occasion des exercices pratiques sur le terrain. Mes élèves ont dans l’ensemble un bon niveau scolaire. Pourtant, ils ont été sélectionnés parmi les lycéens ayant échoué au baccalauréat. Nos instructeurs sont Laotiens, formés à Saint-Cyr ou dans des Écoles d’armes en France et aux États-Unis. Il y a également quelques Officiers français, chargés des cours de langue et de mathématiques. Nous travaillons ensemble dans une bonne ambiance de camaraderie, tout en échangeant nos savoirs. L'Académie militaire a beaucoup de succès parmi les adolescents vientianais, toutes classes confondues. Parmi nos élèves, il y a le fils d’un Général commandant en chef, et des fils de Ministres, de fonctionnaires, d’Officiers, de Sous-officiers, de commerçants et de paysans. Ils s’entendent tous à merveille. Nous faisons souvent des sorties pendant les fêtes nationales, pour commémorer les journées d’anniversaire de l’Indépendance, de la création de l’Armée nationale, du That louang6. Lors des catastrophes naturelles survenues pendant la saison des pluies, nous participons également aux secours, en apportant de l’aide aux populations sinistrées. Nous assurons la sécurité dans la capitale, nous assurons également la garde d’honneur au Palais royal lors des grandes réceptions organisées par Sa Majesté le Roi, ainsi qu’à l’issue des grandes fêtes religieuses. Nos actions sont rapportées dans les pages des journaux du pays.

La scolarité prend fin en mars 1972. Les élèves sont nommés au grade d’Aspirant par Ordonnance royale. La cérémonie grandiose de la remise des galons est présidée par Sa Majesté le Roi, à l’aérodrome du camp. Elle est émouvante, aussi bien pour les élèves que pour leur famille. Le major de la Promotion reçoit une carabine M1, présent de sa Majesté, ainsi qu’une bourse offerte par le ministère de la coopération française, pour effectuer un stage à l'École d’application d’Infanterie de Montpellier. Les jeunes Lieutenants sont ensuite répartis dans les diverses Régions militaires. Ils sont affectés dans des Bataillons, dont certains ont la chance d’aller au combat à l’issue. Personnellement, je suis affecté au bureau des études de l’Académie, comme instructeur volant, en attendant d’être muté ailleurs. Je donne entre-temps des cours de formation générale aux Capitaines et aux Lieutenants qui ont gagné leurs galons au feu, et ne sont pas titulaires du brevet de Chef de Section. Le contact que j’ai avec eux me permet de mieux comprendre la réalité des choses se déroulant sur le terrain. Ils ont mon âge et sont sympathiques, ouverts et courageux. Ils ont aussi de l’expérience et des connaissances parfaites dans l’exercice de leurs fonctions. L’instruction à l’Académie n’est que complémentaire. La plupart ont servi dans les Bataillons des Forces spéciales (S.G.U. : Special Unit Guérilla) soutenus et financés directement par les Américains. Ils ont participé aux batailles de Nam Bak, de Samsone (au Nord du pays), ainsi qu’à celle de Lam son 719 7. Au mois d’août de l’année suivante, j’ai l’occasion d’assister à une tentative de coup d’Etat monté par l’extrême droite. L'état-major de la 5ème Région militaire du camp Chinaimo, où s’était installée l’Académie royale militaire, est bombardé par un appareil T 28 vers sept heures du matin. Les coups de feu crépitent un peu partout. La radio nationale annonce un coup d’Etat et la prise du pouvoir par Thao Ma. C’est un Officier de l’Armée de l’Air, formé à Marrakech dans les années cinquante, ancien Général d’aviation, qui s’était réfugié en Thaïlande en 1966. Il aurait été acheté par l’extrême droite pour monter cette opération, afin de changer le gouvernement en place jugé inactif et procommuniste.

- A la Compagnie de Bane Hineheup Le 21 septembre de la même année, je me porte volontaire pour commander une Compagnie mixte, dans un secteur isolé. Avec l’accord du directeur de l'École et du commandant de la Région, je me fais héliporter par un H 34 (« une banane ») de l’Armée de l’Air à Bane Hineheup, à une centaine de kilomètres au Nord de Vientiane. L'hélicoptère me pose auprès du poste de

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commandement, situé sur une petite colline non loin de la rivière, où la végétation est plus ou moins clairsemée, et à peine à 500 mètres de la RN 13. Après le passage de consignes, mon prédécesseur le Lieutenant Okinh embarque dans l’appareil. Je suis tout seul, au milieu de soldats à l’allure de forcenés. Certains ont gardé les cheveux longs et la barbe. Leur corps est tatoué et ils ont l’air malveillants. Le Lieutenant Okinh est un ancien de Saint-Cyr, Promotion du Lieutenant-Colonel DRIANT (1965–1967). Nous nous connaissons bien. Lorsque les événements ont bouleversé le pays, il s’est réfugié en France et a organisé une lutte armée active de 1975 à 1990 contre le régime communiste. Mais son mouvement a disparu par manque de moyens et de soutiens de la part du monde libre. Bane Hineheup est un village d’une trentaine de maisons. La plupart sont sur pilotis avec le toit couvert de paille. Les façades sont faites de roseaux tressés. La population dans ce village est divisée en deux catégories. La première catégorie comprend des gens originaires du village, agriculteurs, petits commerçants, ou exerçant divers métiers non conformes à la loi du pays. Ils font le commerce de marchandises interdites et de produits stupéfiants (opium et khanxa ou chanvre indien). Ils ouvrent des casinos clandestins, coupent du bois sans autorisation, en prétextant être les hommes de confiance des Généraux. La deuxième catégorie comprend des gens provenant des zones de combat, ou des zones occupées par les forces communistes lao-viêt, de la région de Phon savan, Mouang mok, Long chèng et Phou khoun. Ils se sont installés dans des cabanes, à quelques kilomètres, sur les berges de la rivière. Ils ont des conditions de vie déplorables, par manque de matériel et de riz. Ils pratiquent la culture sur brûlis, en plantant du riz, de l’igname, du manioc et du maïs, afin d’améliorer leurs besoins alimentaires. Les enfants ne vont pas à l’école et aident leurs parents dans les travaux quotidiens et champêtres. L’aide accordée par le gouvernement par l’intermédiaire de la Division sociale (ustensiles de cuisine, vêtements, couvertures et riz) est insuffisante. Ma Compagnie est implantée sur une petite colline, au bord de la route nationale n° 13, à 300 mètres du pont Belley qui enjambe la rivière Nam Lik, et à deux kilomètres du village. Le site offre une vue imprenable sur le paysage et la rivière. C’est une Compagnie légère, composée de 90 hommes, dont la moitié sont mariés et pères de famille. Elle possède en dotation trois fusils mitrailleurs, trois M 79 (fusil lance-grenades de fabrication américaine), un poste radio 25, cinq caisses de grenades à main, des mines M 18, des fusils M 16 et trois unités de feu par personne, de quoi tenir au moins 24 heures en cas d’attaque.

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