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Mon journal au Mexique en 1867, incluant Les derniers jours de l'empereur Maximilien, avec des pages du Journal de la princesse Salm-Salm

De
350 pages
Le journal du prince Félix de Salm-Salm, mercenaire prussien au service de l'empereur Maximilien du Mexique, est traduit pour la première fois dans son intégralité en français. Il relate la fin de l'empire du Mexique, après que la France l'eut abandonné à son sort, le siège de Querétaro, la captivité et l'exécution de Maximilien. Une seconde partie est constituée d'une contribution de la princesse Agnès de Salm-Salm, épouse de Félix. Puis vient le récit de la captivité et de la libération de Salm-Salm.
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MON JOURNAL AU MEXIQUE Félix SALM-SALM
Général, premier aide de camp et chef de la MaisonEN 1867
de feu Sa Majesté l’Empereur Maximilien du Mexique
Le journal du prince Félix de Salm-Salm, mercenaire prussien au service de
l’empereur Maximilien du Mexique, en 1866-67, est paru en 1868 en Angleterre
et en Allemagne. La première partie relate la fn de l’empire du Mexique, après MON JOURNAL AU MEXIQUE
que la France l’eut abandonné à son sort, le siège de Querétaro, la captivité et
l’exécution de Maximilien. La seconde commence par une contribution d’une EN 1867cinquantaine de pages de la princesse Agnès de Salm-Salm, épouse d’origine
canadienne de Félix, qui publiera elle-même son journal quelques années après la
mort de son époux (Ten Years of My Life – 1877). Puis vient le récit de la captivité I NC LUA N T
de Salm-Salm, jusqu’à sa libération. LE S DER N I ER S JOU R S DE L’EM PER EU R M A X I M I LI EN
Cet ouvrage, souvent cité par les historiens, mais jamais intégralement traduit
en français, jusqu’à présent, est un document historique en même temps qu’un
AV EC DE S PAGE S DU
récit passionnant sur les événements de la fn du règne éphémère de Maximilien
JOU R NA L DE LA PR I NCE S SE SA LM- SA LM au Mexique.
Récits de batailles, histoires de brigands, tentatives d’évasion, trahisons, faux
espoirs alternent dans les péripéties de ce récit, comme dans un roman d’aventures
ou un western, mais on en retiendra par-dessus tout la fdélité de Salm-Salm et de
son épouse à l’empereur et leur immense appétit de vivre, leur inlassable énergie,
qui, fnalement, triompheront de tous les obstacles, dont le moindre n’était pas la
détermination du président Juárez à réduire défnitivement à néant le prétendu
empire et ses supporteurs.
Pour fnir, disons que Félix de Salm-Salm mourut en 1870, au cours de la
guerre franco-prussienne, tué au combat par ces Français qu’il n’aimait pas.
Ancien élève de l’École normale supérieure de Cachan, Robert
Tubach a terminé sa carrière dans l’Éducation nationale en 2000,
comme inspecteur d’académie, inspecteur pédagogique régional
de l’académie de Grenoble. Il consacre son temps à traduire des
e eœuvres en anglais des xix et xx siècles, quand il n’écrit pas des
nouvelles policières avec son complice Jacques Delatour.
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Traduit et adapté de l’anglais M
é par Robert Tubach
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MON JOURNAL AU MEXIQUE
Félix SALM-SALM
EN 1867






MON JOURNAL AU MEXIQUE
EN 1867 Du même auteur

Maximilien d’Autriche au Mexique (1862-1867)
D’après les souvenirs de Sara Yorke Stevenson, traduction,
L’Harmattan, Paris, 2010.

En collaboration avec Jacques Delatour :
Les Enquêtes du commissaire La Rennie
L’Harmattan, Paris, 2011.


















Londres
© 1868
Richard Bentley




© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-33600549-2
EAN : 9782336005492Félix SALM-SALM
Général, premier aide de camp et chef de la Maison
de feu Sa Majesté l’Empereur Maximilien du Mexique





MON JOURNAL AU MEXIQUE
EN 1867

INCLUANT

LES DERNIERS JOURS DE L’EMPEREUR MAXIMILIEN

AVEC DES PAGES DU

JOURNAL DE LA PRINCESSE SALM-SALM



Traduit et adapté de l’anglais
par Robert Tubach



Documents Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin

La collection Documents Amériques latines publie témoignages et
textes fondamentaux pour comprendre l’Amérique latine d’hier,
d’aujourd’hui et de demain.

Déjà parus

François Xavier EDER, Missionnaire en Amazonie. Récit du dix-huitième
siècle d’un jésuite au Pérou, en Bolivie et dans les réductions indiennes,
2009.
PERSON E., Vocabulaire hispanique des chansons et des musiques
populaires caraïbes, 2007.
BRUNET V., Chili. Sur les traces des mineurs de nitrate, 2006.
PRIETO M., Mémoires d’un diplomate... chilien, 2005.
ROMERO F., Manuel Elkin Patarroyo : un scientifique mondial.
Inventeur du vaccin de synthèse de la malaria, 2004.
DEBS Sylvie, Brésil, l’atelier des cinéastes, 2004.
VILLANUEVA M., Le peuple cubain aux prises avec son histoire, 2004.
HOSSARD N., Alexander von Humboldt & Aimé Bonpland –
Correspondance 1805-1858, 2004.
PACHECO G., Contes modernes des Indiens huicholes du Mexique, 2004.
ABREU DA SILVEIRA M.C, Les histoires fabuleuses d’un conteur
brésilien, 1999.
EBELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de la frontière
argentine, 1876-1879, 1995.
TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995.
CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan
des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. 1995.
ATARD B., Juan Rulfo photographe, 1994.
VIGOR C.A. Parole d'Indien du Guatemala, 1993.
WALMIR SILVA G., La plage aux requins, épopée d'un bidonville de
Fortaleza (Brésil) racontée par un de ses habitants, 1991.
DURANT-FOREST (de) J., tome 1 : L'histoire de la vallée de Mexico
selon Chimalpahin Quauhtlehuanitzin (du XIe au XVIe Siècle), 1987 ;
tome 2 : Troisième relation de Chimalpahin Quauhtlehuanitzin, 1988.



Remerciements
Je remercie mon ami Carleton W. Carroll, professeur émérite de
l’Université de l’État d’Oregon, qui, de sa lointaine Amérique, m'a apporté
une aide précieuse lors de la mise au point de cet ouvrage. Il s'est
notamment astreint à un patient travail de relecture, qui m'a permis de
corriger les trop nombreuses fautes de mon manuscrit et d'apprendre, au
passage, à mieux écrire ma langue maternelle.
Toute ma gratitude va aussi à son épouse, Paulette, qui a bien voulu
m’aider de ses conseils éclairés par sa parfaite connaissance du français, sa
langue maternelle, et de l’anglais, dont elle maîtrise les nuances les plus
subtiles.
Je tiens aussi à remercier ma chère épouse, Elvire, qui, pendant que je
m’absorbais tout entier dans ce long travail de traduction, s’est occupée de
presque tout le reste, avec beaucoup de philosophie.




Avant-propos
Par Robert Tubach

Le journal du prince Félix de Salm-Salm, mercenaire prussien au service
de l’empereur Maximilien du Mexique en 1866-67, est paru en 1868 en
Angleterre et en Allemagne. L’ouvrage se présente en deux volumes, réunis
en un seul dans la présente traduction. La première partie relate la fin de
l’empire du Mexique après que la France l’eut abandonné à son sort, le siège
de Querétaro, la captivité et l’exécution de Maximilien. La seconde
commence par une contribution d’une cinquantaine de pages de la princesse
Agnès de Salm-Salm, épouse d’origine canadienne de Félix, qui publiera
elle-même son journal quelques années après la mort de son époux (Ten
Years of My Life – 1877). Cette femme, animée d’une énergie à toute
épreuve, s’était démenée tant et plus pour sauver Maximilien et son mari de
la mort qui les menaçait après leur capture par les juaristes, et pour les faire
évader, au prix de grands risques qu’elle n’hésita pas à courir. Les pages de
son journal qu’elle livre ici, outre qu’elles ne manquent pas de style,
ressemblent à un roman d’aventures avec ses trajets en diligences au milieu
des brigands, ses pourparlers avec l’intraitable président Juarez – qui finira
pourtant par accepter de relâcher Félix –, ses démêlés avec les généraux
excédés par son inlassable activisme, sans compter les coups de feu qu’elle
essuie en franchissant les défenses de la ville, etc.
La seconde partie des mémoires du prince relate sa captivité et ses
tribulations jusqu’à sa libération et son embarquement à Veracruz. En outre
Salm-Salm juge utile de publier le plaidoyer pro domo du colonel Lopez –
accusé d’avoir livré Querétaro aux juaristes –, ainsi que la réfutation qui en
fut faite par les officiers de l’empereur et par lui-même. En annexe on
trouvera le récit de la bataille de San Lorenzo et du siège de Mexico par un
témoin oculaire.
Bien que sans cesse cité par de nombreux historiens, le journal du prince
de Salm-Salm n’avait jamais été traduit intégralement en français. C’est
chose faite maintenant, à partir de l’édition anglaise de 1868, confrontée au
besoin à l’édition allemande publiée à Stuttgart la même année.
Le prince déclare dans sa préface :
Comme probablement il se passera bien du temps avant que je sois en position d’écrire
l’histoire du règne de l’empereur Maximilien, et comme j’ai reçu de bien des côtés le
message qu’on attendait de moi une publication de ce qui s’est passé à Querétaro, je me
suis résolu à publier ce récit en m’aidant de mon journal.

9


Je l’aurais fait plus tôt si je n’avais pas été retenu prisonnier au Mexique jusqu’au 16
novembre 1867 et si, après mon arrivée en Europe, je n’avais pas dû attendre plusieurs
mois l’arrivée de mes affaires et de mes papiers.
Il avait en effet été chargé par Maximilien de faire l’histoire de l’empire
durant les trois années de règne effectif de cet archiduc d‘Autriche, fait
empereur du Mexique par la grâce de Napoléon III et avec l’appui vigoureux
de l’armée française chargée de mettre un terme aux velléités républicaines
de Juarez et de ses partisans. La république du Mexique était cependant
reconnue comme seul gouvernement légitime par les États-Unis d’Amérique.
Le témoignage de Salm-Salm est précieux pour les historiens, car c’est
celui d’un témoin privilégié des derniers moments de Maximilien et de son
empire. Félix de Salm-Salm est en effet l’un de ceux qui sont restés proches
de l’empereur jusqu’au bout : il peut en revendiquer, sinon l’amitié, du
moins la grande confiance et la grande considération. Son statut de prince
authentique, le fait qu’il était allemand et parlait donc la même langue que
Maximilien, a dû faciliter ses relations avec le descendant des Habsbourg
dans un moment où ce dernier avait tant besoin de réconfort.
Mais ce témoignage, ainsi d’ailleurs que celui de la princesse, est aussi un
agréable divertissement pour les amateurs de récits d’aventures et de
westerns, car Félix de Salm-Salm est un mercenaire, un aventurier qui a
activement participé du côté nordiste à la guerre de Sécession et s’est montré
en de nombreuses occasions, lors de ce conflit comme au Mexique, un chef
militaire courageux, déterminé et quelquefois victorieux.
Le sous-lieutenant Albert Hans, de l’artillerie impériale, en laisse un
portrait gentiment caricatural dans ses mémoires : « […] le prince de Salm-
Salm, officier supérieur, dont le lorgnon, la moustache et le type germanique
révélaient un véritable officier prussien (le prince Salm avait été colonel
1d’un régiment américain dans la guerre du Potomac. »
Les autres mémorialistes le citent à l’occasion comme un officier de
qualité, proche de l’empereur, à qui il est resté fidèle jusqu’au bout, au
risque de sa vie.
En ces derniers moments de son règne éphémère, où Maximilien voyait
ses rêves s’évanouir et son pouvoir se déliter, son parti s’affaiblir de jour en
jour par découragement, traîtrise ou lâcheté, se trouvant finalement cerné
dans Querétaro par les républicains, il est certain que la présence d’hommes
fidèles et courageux près de lui a été d’un grand secours. Quand tout fut
consommé et que Maximilien s’est retrouvé prisonnier et qu’il a pu compter

1 Albert Hans, Querétaro, Souvenirs d’un officier de l’empereur Maximilien, Paris, E. Dentu,
1869.

10


sur ses doigts le nombre d’amis véritables qu’il lui restait, il a reconnu parmi
eux le prince de Salm-Salm et son épouse, la belle et téméraire Agnès.
Mais qui étaient ces personnages hauts en couleurs ?
Le prince Félix de Salm-Salm naquit le 25 décembre 1828 au château
d’Anholt en Westphalie. Lui-même, cadet de famille, reçut une éducation
militaire à l’école des cadets de Berlin. Il intégra l’armée prussienne en
1846, dans cette même ville, avec le grade de sous-lieutenant des cuirassiers
ede la garde. Mais c’est en tant qu’officier subalterne du 11 hussards, qu’il
avait rejoint en 1847, qu’il participa à la guerre du Schleswig-Holstein
opposant le Prusse au Danemark. C’est au cours de cette campagne que,
faisant preuve d’autant de témérité que d’insubordination, il prit de son
propre chef le commandement d’un parti de hussards et se lança à l’assaut
d’une unité danoise supérieure en nombre : l’attaque échoua. Il fut alors
gravement blessé et fait prisonnier. Selon ses propres dires – sélectifs – cette
campagne lui valut d’être décoré et de recevoir une épée d’honneur pour acte
de bravoure. Néanmoins, il fut muté au régiment des hussards de la garde et
ne dut qu’à la protection dont jouissait sa famille de ne pas encourir de plus
graves ennuis. Pressentant que cette affaire ne faciliterait pas sa carrière dans
l’armée prussienne, il choisit d’entrer comme sous-lieutenant dans l’armée
erautrichienne en 1854. Il devint rapidement lieutenant dans le 1 uhlans et
participa à la guerre franco-autrichienne en Italie du Nord.
Mais il fut finalement chassé de l’armée autrichienne à cause de ses
énormes dettes de jeu, dépassant largement la moyenne de ce qui était
généralement admis pour les jeunes officiers désargentés et sous-payés de
l’époque. Cet aspect de sa vie privée faisant scandale fut jugé, par les
autorités militaires, incompatible avec ce qu’on attendait de la conduite d’un
officier de l’empereur François-Joseph qui, lui-même, menait un train de vie
modeste et n’avait aucune indulgence pour les extravagances fastueuses et
les excès en tous genres de certains de ses officiers.
Le frère de Félix calma les créanciers et l’expédia en Amérique pour qu’il
y coure sa chance et s’y fasse oublier. Ce deuxième point ne faisait pas partie
de ses projets personnels. Quand il arriva aux USA, la guerre de Sécession
venait de commencer : il s’enrôla dans l’armée de l’Union et fut nommé chef
d’état-major général de la division Blenker, composée de soldats d’origine
1allemande.
Le 30 août 1862 il convola avec la belle Agnès Leclerq, fille d’un officier
canadien. Cette femme énergique, courageuse et ambitieuse – non-
conformiste par ailleurs – lui permit d’accéder aux hautes sphères militaires
où son éducation, sa prestance et le renom de sa famille firent le reste : sa
carrière américaine était lancée !

1 Voir Glenn Jewison et Jörg C. Steiner in http://www.austro-hungarian-
army.co.uk/mexican/mxmain.htm, notamment pour la biographie de Salm-Salm.

11


e eTrès vite il devint officier supérieur, commanda le 8 puis le 68 régiment
d’infanterie de New York. Enfin, on lui confia une brigade, mais toujours
avec le grade de colonel. Il fut ensuite nommé pendant un court laps de
temps gouverneur civil et militaire de Géorgie du Nord.
À la fin de la guerre, peu désireux de vivre une existence militaire
routinière dans quelque garnison des USA, et n’appréciant guère la mentalité
américaine, il résolut de partir au Mexique en plein accord avec son épouse,
à qui la perspective de l’inaction pesait tout autant.
1Selon Sara Yorke Stevenson ,

Le prince de Salm-Salm et son épouse, une élégante Américaine, arrivèrent au Mexique en
1866. Ils trouvèrent de sérieuses difficultés à se faire admettre dans les cercles de la bonne
société ou officiels de la capitale. Les rapports de la Prusse et de l’Autriche étaient assez
tendus à cette date, et peu après leur arrivée la guerre éclata pour culminer à Sadowa. Sujet
prussien, le prince fut naturellement considéré avec méfiance par les Autrichiens qui ne lui
manifestèrent qu’un minimum de respectIl avait apporté des lettres du baron Gerold, le
ministre de Prusse à Washington, du baron de Wydenbruck, le ministre d’Autriche, et du
marquis de Montholon, mais ces lettres furent, semble-t-il, insuffisantes pour lui procurer
même une audience de la part de l’empereur.
Les Français, de leur côté, n’avaient que peu de sympathie pour un prince allemand qui,
après avoir loué son épée à la république des États-Unis, était maintenant en quête d’une
nouvelle allégeance et offrait ses services au maître autrichien de l’empire du Mexique.
Quand, six mois après son arrivée à Mexico, grâce à ses efforts obstinés, il avait fini par
obtenir (juillet 1866) le grade de colonel dans le corps auxiliaire – sous les ordres du
général Neigre – il ne bénéficia d’aucune cordialité particulière. Il s’adressa alors au
ministre de la Guerre pour avoir la permission de passer dans le corps belge. À partir de
cette date lui et sa belle épouse suivirent dans l’ombre les destinées du colonel Van der
Smissen, dont ils s’étaient attiré la considération personnelle, jusqu’à ce que le retrait des
armées françaises et austro-belges, en libérant la scène pour le dernier acte, les mettent en
pleine lumière, sous les projecteurs de l’histoire, aux côtés de l’impériale victime.
À l’époque dont je parle, la princesse, ainsi que son mari, avaient revêtu l’uniforme gris et
argent du régiment belge et partageaient de bon cœur les corvées et les dangers de la vie de
camp en temps de guerre – comme une « soldadera », disaient avec mépris ses compagnes
de la bonne société, car ce mode d’existence attirait naturellement sur elle les critiques des
personnes de son sexe les plus conventionnelles de la colonie mexicaine. Mais malgré tout
cela, elle et son mari restèrent près de l’empereur jusqu’au bout, quand des amis plus
anciens et plus estimés, encore que moins courageux, s’étaient esquivés et l’avaient laissé
seul, dépouillé de sa pourpre impériale, se battre pour sa vie, aventurier parmi les
aventuriers.

Le prince Félix eut son heure de gloire militaire pendant le siège de
Querétaro quand, le 14 mars 1867, il s’empara d’un canon Parrott et fit de

1 Maximilien au Mexique – 1862-1867, Sara Yorke Stevenson (traduction de Robert Tubach)
– L’Harmattan, Paris, 2010.

12


nombreux prisonniers républicains. Malgré cela, et en dépit des promesses
que l’empereur lui aurait faites – sur lesquelles il revient souvent dans le
présent ouvrage –, il ne fut jamais promu général. En revanche il eut
l’honneur de partager la captivité de l’empereur, étant avec le ministre de la
Guerre et le secrétaire civil de l’empereur, Blasio, le seul prisonnier militaire
qui n’était pas général à avoir eu cet honneur.
Après l’exécution de Maximilien, le prince Félix se vit condamner à mort
comme tous les généraux, dont il avait choisi de rejoindre le groupe,
prétextant sa promotion à ce grade par déclaration orale de l’empereur. Mais
devant le tollé international provoqué par l’exécution de l’empereur, qui était
en étroite parenté avec les plus grands souverains de l’Europe, toutes les
peines capitales furent commuées en peines de prison de 2 à 10 ans.
Finalement, grâce à l’énergique action d’Agnès, Félix vit sa peine commuée
en expulsion à vie du territoire mexicain.
Revenu en Europe en 1868, Salm-Salm essaya de réintégrer l’armée
autrichienne – en vain, car son dossier de 1860-61 était toujours dans les
placards du ministère... C’est donc dans l’armée prussienne qu’il revint pour
finir glorieusement ses jours à Saint-Privat, tué sur le champ de bataille par
ces Français qu’il n’avait pas en haute estime depuis qu’il avait été témoin
de leurs exactions diverses au Mexique et de la façon dont l’empereur
Napoléon III avait, selon lui, purement et simplement laissé choir ce pauvre
Maximilien, qu’il avait pourtant promis de soutenir.

Annecy-le-Vieux, le 19 janvier 2012


13



PREMIÈRE PARTIE





Préface
Dans le codicille des dernières volontés de l’empereur Maximilien du
Mexique on trouve le passage suivant :
§ 15. C’est ma volonté qu’un récit historique des trois années de mon séjour au Mexique,
ainsi que de la période préliminaire, soit rédigé à l’aide des documents qui sont conservés
en Angleterre et à Miramar.
Je désire que l’ex-ministre don Fer. Ramirez et le prince Félix de Salm-Salm aient la bonté
de se charger de cette tâche.
Bien que j’aie su que ma personne était mentionnée en plusieurs endroits
des dernières volontés de l’empereur, j’en eus seulement l’assurance par l’un
des témoins qui les avait contresignées. Ni le contenu de ces dernières
volontés ni même les dispositions me concernant, ne me furent
communiqués, et j’ai tenté en vain, à Vienne et ailleurs, d’en obtenir une
copie. En fin de compte j’ai pensé qu’il était préférable de m’adresser pour
plus amples informations au grand sénéchal de Sa Majesté l’empereur
d’Autriche, le général prince Constantin von Hohenlohe, et de demander à
son altesse de m’indiquer de quelle façon accéder aux documents dont je
pourrais avoir besoin pour satisfaire le désir de l’empereur Maximilien, ainsi
qu’il l’avait exprimé dans ses dernières volontés, ce dont j’avais été informé
par hasard.
En réponse à ma lettre du 22 juillet 1868, je reçus du prince la lettre
suivante, datée du 29 juillet :
Vienne, le 29 juillet 1868

Votre Altesse,
J’ai l’honneur de répondre à l’aimable lettre de votre altesse, datée du 22 courant, que feu
Sa Majesté l’empereur Maximilien a effectivement exprimé dans ses dernières volontés le
désir que l’histoire des dernières années de son règne au Mexique puisse être écrite par
votre altesse et l’ex-ministre don Fernando Ramirez.
Comme toutefois seule la publication des dernières volontés de feu Sa Majesté relève de la
responsabilité du grand sénéchal du palais, et que l’exécution des dispositions concernant
ces dernières volontés est de la responsabilité du grand maréchal, je crois opportun de
transmettre la lettre de votre altesse au grand maréchal, comte von Küfstein, pour suite à
donner.
Par la même occasion, j’en profite pour renouveler à votre altesse l’expression de ma
parfaite considération.
Hohenlohe.

À Son Altesse le Prince Félix de Salm-Salm, etc.
Château d’Anholt.

17



P.S. Comme cette lettre a été retournée par la poste comme non distribuée, j’ai l’honneur
de la renvoyer à l’adresse de l’avocat Rump, à Bocholt, dont le nom m’a été donné comme
étant celui du mandataire de votre altesse, et par la même occasion j’ai l’honneur de
joindre une copie de la réponse que j’ai reçue dans l’intervalle de la part du grand
maréchal, comte von Küfstein.
(Par ordre)
A. Imhof,
Conseiller à la cour.

La lettre mentionnée dans ce post-scriptum est la suivante :

Vienne, le 18 août 1868.

En réponse à l’aimable note de Votre Altesse du 22 juillet 1868, j’ai l’honneur de vous
répondre :

L’affirmation donnée dans la lettre ci-jointe retournée au prince de Salm-Salm est exacte,
car le § 15 du codicille de feu Sa Majesté Maximilien du Mexique (lequel bien que non
signé a été publié par ordre de Sa Majesté l’Empereur, notre gracieux maître) indique
ceci :

« Je désire, etc. »

En conséquence, la requête du prince de Salm-Salm d’être autorisé à consulter les
documents respectifs est suffisamment fondée, mais la décision d’accorder cette
autorisation dépend de la volonté de Sa Majesté, car, selon le § 29 des statuts de la Maison
impériale, nulle publication ou exécution de testaments ne peut être faite sans l’aval du
chef de la Très Illustre Maison impériale. Comme Sa Majesté, par une note autographe du
10 septembre 1867, a ordonné la publication des dernières volontés de son frère, datées du
5 avril 1864, « à l’exception de l’indication contenue dans ces dernières volontés, relative
à la nomination d’un exécuteur testamentaire, » il est possible que Sa Majesté ait quelque
objection à ce qu’on examine au moins tous les documents d’État confidentiels relatifs aux
trois années de l’époque de la régence et de la période préliminaire. Il semble par
conséquent indubitable que l’on doive s’assurer, à cet égard, de la volonté de Sa Majesté.
Mais il n’est pas de la compétence du cabinet du grand maréchal de le faire, car les
documents qui pourraient être en l’occurrence concernés n’ont jamais été confiés à ce
cabinet, et ne relèvent en aucune façon de son domaine d’activités; en la matière l’autorité
de ce cabinet est limitée.

Küfstein

À Son Altesse le Major-Général, impérial et royal, Prince Constantin von Hohenlohe,
Grand Sénéchal de Sa Majesté.

L’amour que je conserve au fond de mon cœur pour la mémoire de mon
malheureux empereur suffirait à me faire un devoir sacré d’exécuter de mon

18


mieux chacun des désirs exprimés dans ses dernières volontés, mais son vœu
me touche d’autant plus que je sais combien il était soucieux d’être
équitablement jugé par la postérité. Mais il faut pour cela que l’on connaisse
toutes les circonstances : chose impossible aussi longtemps que certains
actes demeurent secrets et que les documents qui y font référence sont
détenus par des gens qui ont un intérêt particulier à en empêcher la
publication.
L’empereur attribuait une importance considérable à ces documents et,
sentant que sa situation au Mexique était assez incertaine, au moment où
l’impératrice s’embarquait pour l’Europe et alors qu’il était environné de
traîtres, il pensa que ces documents n’étaient pas suffisamment en sécurité à
Mexico et il les confia à son épouse pour qu’ils soient dûment conservés en
Europe.
Je n’ai aucune connaissance certaine du contenu de ces papiers, mais je
sais combien Maximilien était inquiet à leur propos quand il apprit la
maladie de sa femme et qu’il me demanda avec une grande insistance de les
récupérer, si nécessaire « le révolver à la main », et de m’en servir pour
écrire l’histoire de son règne.
Dans les dernières volontés de l’empereur il est dit que ces documents se
trouvent en Angleterre et à Miramar, mais un grand personnage à qui j’ai
écrit à ce sujet m’a répondu au sujet de ces documents et spécialement au
sujet de la correspondance entre l’empereur et le maréchal français Bazaine :
1« On dit aujourd’hui que le pape en est dépositaire. » *
Il est fort probable que diverses parties de ces documents se trouvent en
Angleterre, à Miramar et à Rome, mais je n’avais de certitude qu’en ce qui
concerne ceux de Miramar, c’est pourquoi j’ai commencé à faire des
démarches dans cette direction, avec le succès qu’on peut voir à la lecture
des lettres précédentes.
Je ne sais pas encore quelles dispositions futures je vais prendre, mais je
pense que j’ai quelques raisons d’espérer que Sa Majesté l’empereur
d’Autriche soutiendra volontiers mes efforts pour défendre la mémoire de
son frère.
Je ne sais qui détient les documents en Angleterre. On dit qu’ils sont
entre les mains de Sa Majesté la reine, mais avant d’avoir plus
d’informations certaines je ne crois pas opportun d’aller déranger sur de
simples « on dit »* Sa Sainteté le pape ou Sa Majesté la reine d’Angleterre.
Aussitôt que je serai en mesure de satisfaire le désir de feu l’empereur, je
prendrai contact avec don Fernando Ramirez pour que nous exécutions

1 N. du T. – Les mots et expressions en italiques suivis d’un astérisque sont en français dans
le texte.

19


ensemble, et de notre mieux, les dernières volontés de notre bien aimé
empereur défunt.
Supposant que la famille impériale d’Autriche serait désireuse de
recevoir aussitôt que possible le compte rendu authentique des derniers mois
de l’empereur, j’en écrivis le récit alors que j’étais encore emprisonné à
Querétaro et l’expédiai au secrétaire d’État, le baron Beust, à Vienne. Je ne
reçus aucune réponse à ce sujet, et quand j’eus l’honneur par la suite d’être
reçu en audience par Sa Majesté l’empereur, il n’en fit pas mention non plus.
Comme probablement il se passera bien du temps avant que je sois en
position d’écrire l’histoire du règne de l’empereur Maximilien, et comme j’ai
reçu de bien des côtés le message qu’on attendait de moi une publication de
ce qui s’est passé à Querétaro, je me suis résolu à publier ce récit en
m’aidant de mon journal.
Je l’aurais fait plus tôt si je n’avais pas été retenu prisonnier au Mexique
jusqu’au 16 novembre 1867 et si, après mon arrivée en Europe, je n’avais
pas dû attendre plusieurs mois l’arrivée de mes affaires et de mes papiers.
S’agissant de ces papiers, je suis au regret de dire qu’un bon nombre a
disparu, en partie durant l’occupation de Querétaro par les libéraux et en
partie durant mon emprisonnement. Je déplore particulièrement la perte de
ceux qui se trouvaient dans une petite malle que j’avais confiée à un officier
libéral, lors de mon transfèrement soudain d’une prison à l’autre. Quand je
fus à nouveau en possession de cette malle, tous les papiers avaient disparu,
alors qu’on n’avait pas touché à une somme d’argent.
Qu’il me soit permis de rappeler au lecteur que je n’ai nulle intention
d’écrire « l’histoire » des derniers mois de l’empire du Mexique, mais
seulement de faire le récit de mes expériences personnelles. Les pages qui
vont suivre n’ont d’autre prétention que d’être fidèles à la vérité.
S’agissant de cette véracité je me réfère au témoignage du général et ex-
secrétaire d’État à la Guerre, don Severo de Castillo, mon estimé ami et
compagnon de misère, comme aussi à cet autre ami qui partagea mes
souffrances, le général Escobar, hommes éminemment honorables et
respectés de tous. Ces messieurs, lesquels vécurent longtemps avec moi dans
la même cellule, me donnèrent des explications concernant des choses dont
je n’avais qu’une connaissance imparfaite et complétèrent ma narration des
faits bien connus en me fournissant des détails authentiques.
S’agissant de mes jugements sur les personnes qui jouèrent un rôle dans
les péripéties de la tragédie de Querétaro, je dois dire qu’ils sont en règle
générale le produit d’un échange d’idées entre l’empereur et moi-même.
Comme ma femme prit une part active dans les évènements relatés dans
1les pages suivantes, je lui ai demandé de joindre son récit au mien.

1 N. du T. – Voir la deuxième partie des mémoires de Salm-Salm, ci-après.

20


Bien que plus d’une année se soit écoulée depuis le décès de l’empereur
Maximilien, et que l’intérêt du public pour cette tragédie puisse s’être
quelque peu émoussé, et bien que d’autres aient pu me précéder s’agissant de
quelques détails, j’espère cependant que ce simple récit véritable, par un
témoin oculaire, ne sera pas considéré comme inutile.

FÉLIX DE SALM-SALM
Roschach, sur le lac de Constance,
Septembre 1868

21




1. LA MARCHE SUR QUERÉTARO
Durant la guerre de Sécession en Amérique du Nord, j’ai servi les États-
Unis de 1861 jusqu’à la fin des combats, d’abord comme colonel et chef
d’état-major général de la division allemande, puis à la tête d’un régiment, et
plus tard comme général de brigade et gouverneur civil et militaire de la
Géorgie du Nord, sous J. B. Steedman, commandant la division.
Après la guerre je fus recommandé par vingt-six sénateurs pour un poste
dans l’armée régulière des États-Unis, mais je ne m’étais jamais senti à l’aise
dans ce pays et étais horrifié à l’idée de vivre une existence monotone et
vaine dans quelque petite garnison éloignée de toute civilisation. J’avais été
soldat dès ma prime jeunesse et, ayant été formé à l’école des cadets de
Berlin, j’étais très tôt devenu officier et avais connu le service actif pendant
la guerre du Holstein, ce qui m’avait valu une décoration et, en outre, une
épée d’honneur offerte par le roi de Prusse, portant gravés les mots : « Fuer
Tapferkeit » [Pour conduite courageuse].
À dire vrai j’étais soldat dans l’âme et la guerre était mon élément. Ce
que j’en avais connu en Europe et en Amérique n’avait servi qu’à me rendre
plus désireux d’enrichir mon expérience, et je résolus d’offrir mes services à
l’empereur Maximilien du Mexique, pour lequel j’avais toujours eu
beaucoup de sympathie, ainsi que pour son œuvre civilisatrice.
Comme je n’étais pas personnellement connu de l’empereur, je dus me
procurer des références attestant de mes compétences militaires et des lettres
de recommandation de personnages influents. Le président des États-Unis et
le général sous les ordres duquel j’avais combattu me fournirent les
premières avec un empressement des plus sympathiques, et j’obtins des
1lettres de recommandation du ministre de Prusse à Washington, le baron
Gerolt, du ministre de France, le marquis de Montholon et du ministre
d’Autriche, le baron Wydenbruck, qui écrivit aimablement à l’empereur
Maximilien une lettre que devait lui remettre le comte Thun, ministre
d’Autriche à Mexico.
Ainsi muni, comme je le pensais, de tout ce qu’il me fallait, je
m’embarquai pour le Mexique à New York, le 20 février 1866, accompagné
du capitaine baron von Groeben, un parent éloigné, qui avait été mon aide de
camp pendant la guerre aux États-Unis.

1. N. du T. – Le ministre représentant son pays à l’étranger est un diplomate d’un rang
inférieur à celui de l’ambassadeur.

23


À mon arrivée à Mexico, l’empereur n’était pas là, mais je sollicitai par
lettre un poste dans l’armée et fus assuré par le secrétaire impérial du
cabinet, M. Pierron, que l’empereur était très enclin à donner une suite
favorable à ma requête, mais que ma nomination était retardée à cause du
comte Thun, qui retenait en outre la lettre qu’il avait reçue pour l’empereur.
Quand le ministre de Prusse à Mexico, le baron von Magnus, lui demanda la
raison de son opposition à mon égard, il lui répondit : « Le prince a été
recommandé comme s’il était le prince Eugène de Savoie : on n’aurait pu
faire mieux, mais c’est contre mes principes que de le recommander. »
C’était à cause de lui et du général comte Thun, son parent, qui commandait
le corps autrichien, qu’aucun Prussien ne pouvait trouver de poste dans cette
1armée.
Quand, par la suite, je fus invité, en compagnie du baron Magnus, à dîner
avec l’empereur, Maximilien dit au baron qu’on avait suscité de nombreuses
intrigues pour empêcher ma nomination et qu’on avait même raconté que je
n’étais pas le prince de Salm, mais un imposteur.
Toutefois, la bonté et les efforts du ministre de Prusse réussirent
erfinalement à surmonter toute opposition, et le 1 juillet 1866 je fus nommé
colonel de l’état-major général et détaché auprès de l’état-major du général
français Négri, lequel commandait ce qu’on appelait la division auxiliaire,
composée d’une brigade française et des corps autrichien et belge, ainsi que
des troupes de la ville et de la vallée de Mexico.
Comme la princesse, mon épouse, voulait me rejoindre à Mexico aussitôt
que j’aurais obtenu un poste dans l’armée, l’empereur me donna la
permission de l’amener. Je me rendis à Veracruz où je tombai malade de la
fièvre jaune qui faillit presque m’emporter.
Le départ de mon épouse de New York avait été retardé, et alors que
j’étais en route pour les États-Unis je la rencontrai à La Havane et revins
avec elle directement à Mexico.
Peu après notre arrivée, l’un des ministres proposa d’entreprendre
certaines négociations avec le gouvernement des États-Unis au sujet de la
reconnaissance de l’empereur, et comme ma femme et moi-même
connaissions le Président, les sénateurs et les membres du Congrès, nous
fûmes nommés pour cette mission. Pour défrayer nos dépenses éventuelles,
nous devions emporter avec nous deux millions de dollars, en or, sous le
contrôle du conseiller d’État, von Herzfeld ou d’un autre haut fonctionnaire.
Avant que cette affaire ne soit bouclée, toutefois, on apprit la triste
nouvelle de la maladie de l’impératrice. L’empereur se rendit à Orizaba, et

1. N. du T. – La Prusse et l’Autriche n’étaient pas en très bons termes – le contentieux
aboutira à Sadowa –, et les officiers autrichiens nourrissaient une certaine animosité à l’égard
de leurs homologues prussiens.

24


tout le projet fut finalement abandonné, les circonstances matérielles ayant
changé.
Mener une existence oisive m’était totalement odieux et je désirais de
tout cœur participer à l’action sur le terrain. Je demandai au ministre de la
Guerre de me permettre de me joindre, comme volontaire, à une expédition
du corps belge à l’intérieur des terres.
Nous marchâmes en passant par Pachuca jusqu’à Tulancingo où nous
relevâmes un détachement du corps autrichien, commandé par le lieutenant-
colonel Pollack, qui devait aller en renfort à Jalapa et qui partit, le 12
novembre, à cinq heures du matin. À onze heures du matin, le général
républicain Martinez, avec six mille hommes, apparaissait déjà devant
Tulancingo.
La ville n’était pas fortifiée et nos troupes ne comptaient que huit cents
hommes du corps belge et huit cents Mexicains. Leur commandant, le
1colonel van der Smissen , envoya trois messagers indiens, avec des lettres
dissimulées dans des cigarettes, au lieutenant-colonel Pollack, lui demandant
de revenir pour nous aider à attaquer l’ennemi. Le brave colonel consulta ses
braves officiers, et ils résolurent bravement de ne pas répondre à notre
invitation.
Comme nous étions trop faibles pour entreprendre quoi que ce soit contre
les assiégeants, je pris soin de fortifier la place aussi bien que le permettaient
les circonstances.
Alors que j’étais occupé à cela, je fus informé que le colonel Peralta, qui
ecommandait le 6 régiment mexicain de cavalerie dans la ville, était entré en
communication avec l’ennemi. Comme je n’avais pas de preuves suffisantes
pour l’accuser, je pris les mesures nécessaires pour éviter toutes
conséquences fâcheuses.
J’avais fortifié le palais de l’évêché et une église qui pourraient ainsi nous
servir de redoute. Les troupes mexicaines furent cantonnées dans le palais et
les belges dans l’église, depuis laquelle toutes les fortifications du palais
pouvaient être flanquées. J’avais, de plus, fait poser une mine sous l’édifice
par quelques sergents belges compétents, pour faire tout sauter si les
Mexicains se trouvaient être des traîtres.
Les mesures que nous avions prises semblèrent avoir impressionné
l’ennemi, qui n’osa pas nous attaquer mais essaya de prendre possession de
la ville d’une façon moins risquée.
erLe 1 décembre je reçus, d’une manière mystérieuse, une lettre du
colonel républicain Brulio C. Picazo, dans laquelle il m’était demandé de me

1 N. du T. – Source Wikipedia, article « Alfrede van der Smissen » : Il est le père présumé
du général Weygand. L'historien André Castelot évoque le témoignage du roi Léopold III de
Belgique qui lui a déclaré à Argenteuil : « Weygand est le fils de van der Smissen ». L'amitié
et une certaine intimité qui liaient van der Smissen à l'impératrice Charlotte du
Mexique peuvent laisser croire que celle-ci serait la mère de Weygand.

25


rendre seul et sans arme à l’hacienda San Nicola el Grande. Il garantissait
ma sécurité sur sa parole d’honneur et que lui-même irait aussi là-bas tout
seul sans aucune escorte. L’heure de la rencontre était fixée à huit heures
trente le lendemain matin. Après avoir consulté le colonel van der Smissen,
je résolus de courir le risque et de tenter l’aventure.
En conséquence, le matin suivant je me dirigeai vers l’hacienda, seul et
armé seulement d’un petit révolver dans ma poche. Quand j’arrivai à
l’hacienda, je fus plutôt surpris de trouver là deux cavaliers en vedette, mais,
alors que je passai devant eux sans montrer aucun signe de méfiance, ils me
saluèrent respectueusement.
Le colonel Picazo était un gentleman très bien élevé qui parlait
couramment plusieurs langues et avait les manières d’un homme du monde.
Il m’assura que la cause de l’empereur était perdue et, de plus, esquissa un
tableau complet de la situation qui n’était pas brillant, mais qui, hélas, était
véridique. Puis il s’efforça de me persuader d’amener le colonel van der
Smissen à rendre la place, auquel cas il me paierait vingt mille piastres.
Comme je savais qu’une telle offre est considérée comme chose banale
au Mexique et que cela n’impliquait aucune offense, je me contentai
simplement de décliner la proposition, à quoi il répondit que si nous ne nous
rendions pas dans les cinq jours, nous serions attaqués avec dix mille
hommes. Je répliquai que nous serions ravis de les recevoir. Toute l’affaire
se discuta avec un cigare et un verre de cognac.
Quand je le quittai, le colonel m’accompagna jusqu’à la cour, me serra la
main, et je retournai à la ville, heureux de m’en sortir ainsi, car j’avais vu
dans l’hacienda un détachement de trente cavaliers.
Nous n’eûmes, toutefois, aucune occasion de montrer notre courage en
cette circonstance, car fin décembre nous reçûmes l’ordre du maréchal
Bazaine de rendre Tulancingo au général Martinez.
Le chef d’état-major de ce général, le colonel Cruz, arriva le 27, avec un
drapeau blanc, pour arrêter les conditions de la reddition. Je vis qu’il tenait le
même ordre que celui que nous avions reçu, ordre signé, au nom de Bazaine,
par le colonel Boyer, chef d’état-major du corps expéditionnaire français. Le
colonel Cruz ne cacha pas qu’ils étaient dans les meilleurs termes avec les
Français et que, s’agissant de cette retraite, ils se tiendraient volontairement
à l’écart.
Les troupes du général Martinez avancèrent ce même soir jusqu’à nos
ouvrages.
Nous fûmes aussi informés qu’un célèbre chef de guérilla, du nom de
Carebajal, était arrivé avec une bande de huit cents hommes, en provenance
d’Uacinango, et le colonel van der Smissen donna des ordres pour que nul
officier ou soldat ne sorte au-delà des barricades. Le capitaine Timerance, du
corps belge, qui souhaitait dire « adieu » à une dame à l’extérieur, franchit
les barricades à dix heures du soir et fut attaqué et blessé par les guérilleros

26


de Carebajal qui le retinrent prisonnier. À la demande qu’on lui fit de rendre
cet officier, Carebajal répondit qu’il le ferait si nous le laissions d’abord
entrer dans la ville, mais van der Smissen lui dit de garder le capitaine
désobéissant, qui fut toutefois relâché par la suite à la demande du consul
d’Espagne et envoyé à Mexico.
À sept heures du soir le colonel Peralta, déjà mentionné, se présenta aux
quartiers du colonel van der Smissen pour prendre les ordres relatifs à la
marche du lendemain. Tous les présents remarquèrent son comportement
nerveux inhabituel, et quand il sortit, le colonel van der Smissen me
dit : « Vous verrez qu’il va passer à l’ennemi, mais je m’y serai préparé. »
Peralta avait reçu l’ordre de former l’avant-garde avec sa cavalerie, et une
compagnie du corps belge avait maintenant ordre de le suivre de près, son
capitaine ayant instruction de faire feu sur les Mexicains immédiatement
s’ils tentaient de passer à l’ennemi.
À six heures le lendemain matin, le corps belge et l’infanterie mexicaine,
sous le colonel Campos, un véritable et fidèle officier, se tenaient prêts sur la
place du marché, quand soudain nous vîmes arriver au grand galop, sabre au
eclair, le premier lieutenant Goslich, seul officier allemand servant dans le 6
de cavalerie mexicain. Le colonel Peralta, qui avait ordonné à son régiment
d’être prêt à quatre heures du matin, avait demandé au lieutenant Goslich de
venir à ses côtés et l’avait informé alors qu’il avait l’intention de passer aux
républicains avec son régiment et qu’il devait se considérer comme
prisonnier. Le lieutenant resta silencieux, ne pouvant rien faire, mais quand
après un moment le colonel se tourna de côté pour parler à un officier, il tira
son sabre, éperonna son cheval et, brandissant sa lame au-dessus de sa tête,
réussit à passer sans coup férir à travers tout le régiment et arriva sain et sauf
sur la place du marché.
Peralta ne fut pas, cependant, le seul misérable chien à déserter : un autre
animal de bien plus grande importance, Jimmy, le chien de ma femme, était
porté manquant. Ma femme m’avait accompagné dans toutes mes
campagnes en Amérique du Nord et avait fréquemment partagé ma tente
pendant des mois. Elle m’avait rejoint au Mexique et, naturellement, son
Jimmy avec elle, lequel ne l’avait jamais quittée de toute la guerre de
Sécession. Mais au lieu de s’être habitué au bruit des batailles, il en avait
rapporté la plus forte aversion pour tout bruit évoquant les coups de feu et
les tambours. Par conséquent, quand il arriva sur la place du marché, qu’il
entendit les tambours et qu’il vit tant d’armes à feu, il bondit jusqu’à nos
anciens quartiers chez le vice-consul d’Espagne, M. Gayon, et aucun
serviteur n’étant jugé assez digne de toucher son précieux pelage, mon tyran
exigea que j’y aille moi-même.
Quand je sortis de la maison – avec sous le bras le favori doté d’assez
longues pattes – j’eus la désagréable surprise de voir devant moi un officier
ennemi accompagné de cinq hommes, qui, selon les accords, n’auraient dû

27


entrer dans la ville qu’au moment où nous l’aurions quittée. Cependant, rien
ne se produisit ; les soldats ennemis me saluèrent et je rejoignis mes troupes.
Une demi-heure après que nous eûmes quitté Tulancingo, notre arrière-
garde fut attaquée par des voleurs de Carebajal, qui se retirèrent, toutefois,
après avoir eu quelques morts.
À Tulancingo le corps belge avait déjà reçu l’ordre lui signifiant qu’il
était dissout et en même temps l’offre du maréchal Bazaine de prendre en
charge le passage des hommes en Europe, ce que la plupart d’entre eux
acceptèrent avec plaisir. Quand nous arrivâmes à Buena Vista, qui se trouve
sur la route entre Puebla et Mexico, nous reçûmes l’ordre de nous arrêter
jusqu’à nouvelle instruction.
Le soir du 2 janvier 1867, nous apprîmes que l’empereur passerait par là
sur son chemin d’Orizaba à Mexico, le lendemain matin, et naturellement
nous étions prêts à le recevoir.
L’empereur voyageait dans une petite voiture tirée par quatre mules
blanches et était accompagné d’une escorte de lanciers et de hussards du
corps autrichien qui devait être dissout à Mexico, et aussi par un
détachement de zouaves français à cheval. L’empereur était accompagné du
général Marquez et de son état-major, le colonel Schäffer, le colonel
Lamadrid, le capitaine von Groeller, de la frégate autrichienne Elisabeth, du
père Fischer et du Dr Basch, son médecin.
Le général don Leonardo Marquez est un petit homme plein d’entrain,
aux cheveux noirs, à l’œil vif. Il porte toute sa barbe pour dissimuler sur sa
joue une vilaine cicatrice de blessure par balle. Son atroce cruauté lui avait
1valu le nom d’« Albe du Mexique » , qu’il mérita pleinement. En tant que
vieux dirigeant du parti clérical, il était au mieux avec tous les prêtres. Bien
que soldat d’une extrême bravoure, il n’était qu’un général quelconque, car il
n’avait aucune idée de ce que pouvait être une manœuvre stratégique. Son
talent le plus remarquable consistait à savoir bien organiser les troupes.
Le colonel Lamadrid, officier fort capable et d’une grande amabilité, qui
commandait un régiment de chasseurs à cheval, fut tué la semaine suivante
au cours d’une expédition à Cuernavaca.
Le colonel Schäffer avait servi auparavant dans la marine autrichienne,
sous les ordres de l’empereur, quand il était encore grand amiral, et était très
proche de lui. Il fut toujours à ses côtés.
Le père Augustin Fischer est un grand et fort gentleman, très intelligent et
non moins ambitieux. Il avait été nommé seulement quelques jours
auparavant « secrétaire de cabinet » de l’empereur et portait une tenue civile.
S’agissant de sa moralité, d’étranges histoires couraient sur son compte, et il

1 N. du T. – Allusion à Ferdinand Alvare de Tolède, duc d’Albe qui, sous Philippe II, fut
gouverneur des Pays-Bas espagnols qu’il dirigea d’une main de fer et au prix de nombreuses
exécutions d’opposants, dont le fameux comte d’Egmont ( 1568 à Bruxelles).

28
=


était de notoriété publique qu’il avait eu, bien qu’étant prêtre, de nombreux
enfants dans différentes parties du pays.
Quand l’empereur, une fois connue la nouvelle du triste état de
l’impératrice, se rendit à Orizaba, et que les Français et les Américains
s’attendaient à tout moment à ce qu’il abdique, Marquez, Miramon et le père
Fischer le suivirent en ce lieu et réussirent à le persuader de rester sur le
trône.
Marquez et Miramon promirent que le parti clérical l’aiderait
suffisamment en lui fournissant troupes et argent, s’il voulait bien se reposer
uniquement sur ses sujets mexicains, et ils furent très prodigues de leur
parole d’honneur.
L’empereur, qui savait très bien ce que valaient, en réalité, de telles
promesses, ne se serait peut-être pas laissé persuader de demeurer en place
sur leur seule foi, si le père Fischer, qui connaissait bien son noble caractère
porté à l’autosacrifice, ne lui avait dépeint sous des couleurs effroyables la
situation future de ses amis au Mexique, après son départ de ce pays.
L’empereur résolut par conséquent de ne pas abdiquer, à la grande
consternation du maréchal Bazaine et du général Castelnau qui avait été
envoyé spécialement en mission par Napoléon III, car cela contrariait tout
leur projet de règlement des affaires avec le gouvernement républicain,
dirigé par le général Ortega.
Peut-être que le père Fischer voulait le bien de l’empereur, mais les
intérêts de l’Église romaine passaient avant tout dans ses calculs.
Le Dr Samuel Basch est un gentleman de petite taille, modeste, très
intelligent et excellent médecin, et il était fort dévoué à son maître. Par la
suite, à Querétaro, il fut aussi promu médecin chef de tous les hôpitaux et se
sacrifia nuit et jour à cette tâche écrasante.
Le soir, les quartiers impériaux furent établis à Ayotla, à près de soixante-
dix kilomètres de Mexico. Je m’y rendis à cheval et, après avoir sollicité une
audience par l’intermédiaire du père Fischer, j’obtins de l’empereur
l’autorisation de lever un régiment de cavalerie, avec des volontaires
européens de la légion belge et autres.
Le six janvier la légion belge, partie de Buena Vista, marcha par Rio Frio,
Puentes Esmalucan et San Martin vers Puebla, où elle abandonna sa batterie
de canons rayés et ses excellents fusils au général français Douai. Je fus fort
étonné quand je retrouvai par la suite ces mêmes armes entre les mains des
troupes républicaines du général Porfirio Diaz !
La légion belge se dirigea alors vers Veracruz, où elle s’embarqua pour
l’Europe le 20 janvier 1867. J’avais accompagné la légion à Puebla dans
l’espoir de gagner quelques recrues pour mes nouveaux régiments. Je fus
toutefois fortement contrecarré dans cette entreprise par une circulaire de M.
Hooricks, secrétaire de la légation de Belgique, par laquelle les Belges

29


étaient prévenus contre toute tentative de les persuader de demeurer au
Mexique, leur gouvernement ayant besoin d’eux au pays.
Un document similaire fut publié par le chargé d’affaires* autrichien, le
baron Lago, et nombre d’officiers autrichiens firent eux-mêmes tout ce qu’ils
purent pour empêcher leurs compatriotes de s’enrôler.
Voyant qu’il m’était impossible de lever un régiment, je rentrai à Mexico
et demandai à l’empereur, par l’intermédiaire du père Fischer, de
m’employer quelque part ailleurs dans le service actif. L’onctueux
ecclésiastique me donna sa promesse. Je venais tous les jours le voir et il me
renouvelait ses promesses, mais mon affaire ne faisait aucun progrès.
Le comte Khevenhüller et le baron Hammerstein, deux très braves
Autrichiens, réussirent mieux que moi à lever des troupes. Avec de grandes
difficultés, le comte organisa un régiment de hussards et le baron un
bataillon de quatre ou cinq cents hommes.
Enfin, arriva le 5 février, jour où Mexico devait être débarrassé de ses
libérateurs tyranniques, les Français. C’était une de ces matinées mexicaines
claires et lumineuses ; toute la population était dans les rues et manifestait
une joyeuse excitation. Le départ des Français était un heureux évènement
pour tout le monde, car ils s’étaient rendus odieux à toutes les parties. Je n’ai
pas besoin de m’étendre sur la conduite du maréchal Bazaine ; elle a été
jugée dans de nombreuses publications. Il se peut qu’il ait agi conformément
aux instructions qu’il avait reçues, mais, si c’est le cas, il le fit non seulement
à sa manière particulièrement brutale, mais probablement il alla encore bien
au-delà dans nombre de cas, afin de satisfaire une ambition avide et
démesurée.
Les officiers français imitaient le maréchal et ils firent preuve d’une
arrogance et d’une cupidité intolérables. Cette expédition mexicaine ne fut
pour eux qu’un agréable divertissement, bien préférable à une morne vie de
garnison en France. Ce fut aussi une bonne occasion pour eux de s’enrichir ;
ils se moquaient comme d’une guigne de Maximilien ou des intentions
humanitaires et civilisatrices que l’on prêtait à l’empereur. Ils méprisaient les
Mexicains de toute leur arrogance française et insultaient tous les jours les
habitants de cette ville. Les hommes qui ne s’écartaient pas assez rapidement
pour leur faire place sur le trottoir étaient repoussés brutalement dans la rue,
et les femmes qui s’aventuraient à l’extérieur devaient subir leurs
sollicitations importunes et outrageantes. Du fait que les officiers et les
soldats français ne leur rendaient pas leur salut, les officiers de l’armée
impériale mexicaine préféraient sortir en tenue civile.
Tôt le matin déjà, les nombreux balcons de Mexico étaient bondés de
dames aux yeux noirs, leur rebosso coquettement disposé sur la tête et
l’épaule gauche. Je me tenais avec ma femme sur le balcon de l’hôtel
Iturbide, dans la rue San Francisco, et à nos côtés, se trouvaient le comte et
la comtesse Séguier et plusieurs femmes d’officiers français. Les Français se

30


mirent en marche à neuf heures du matin, passèrent devant l’Alameda, puis
s’engagèrent dans les rues San Francisco et Plateros, traversèrent la place
d’Armes, dépassèrent le palais impérial et sortirent par la porte San Antonio.
À leur tête marchait le maréchal Bazaine, suivi d’un brillant état-major ;
nulle parole amicale, nul adieu ne saluèrent ces oppresseurs détestés ; le
peuple les voyait passer en silence et les belles dames regardaient du haut de
leurs balcons, avec un sourire méprisant, les fringants officiers qui se
retournaient avec coquetterie. L’empereur n’alla pas à sa fenêtre quand ils
passèrent, mais il ne put s’empêcher de regarder derrière un rideau les
soldats de son perfide allié.
Quand les troupes passèrent devant notre hôtel les dames françaises
agitèrent leurs mouchoirs et tombèrent en extase. « Quelle brillante armée !
Avec de tels soldats on peut conquérir le monde. Et c’est ce qu’ils vont faire.
Qu’ils revoient seulement la belle France * et ils marcheront sur Berlin et le
prendront à la bayonet [sic]! *.» Je ne m’arrêtai pas à leurs discours, mais je
1fis seulement le vœu d’être à Berlin pour les y retrouver .
La citadelle ne fut évacuée qu’un jour après, la garnison ayant eu besoin
d’un délai pour détruire quarante canons, ainsi que les munitions. Six canons
à âme rayée ainsi que quatre mille obus furent soigneusement enterrés de
telle sorte que les républicains puissent les ressortir plus tard. Ce projet,
toutefois, tourna court, et ils tombèrent entre les mains des partisans de
l’empereur. Je suis en mesure d’affirmer que Bazaine offrit au général
Porfirio Diaz de remettre Mexico entre ses mains, ainsi que le général me le
confia en novembre, mais Porfirio Diaz déclina cette offre, ajoutant qu’il
espérait être capable de prendre la ville tout seul.
Le lendemain, la population de Mexico fut à nouveau effrayée par
l’apparition d’un grand nombre de soldats français dans les rues. Ce
n’étaient toutefois que des déserteurs de l’armée française.
C’est ainsi que le maréchal ne perdit pas moins de six mille hommes sur
son chemin vers Veracruz, lesquels pour la plupart appartenaient à la Légion
étrangère. Le maréchal les réclama, mais le général Marquez lui répondit
qu’il pouvait venir les chercher lui-même.
Napoléon souhaitant vivement que l’empereur Maximilien abdique et
rentre en Europe, le maréchal fit tout ce qu’il put pour obliger ce dernier à
agir dans ce sens, en favorisant les républicains. Il ne se contenta pas de leur
livrer villes et armement, mais il mit en outre tous les obstacles possibles à
l’organisation d’une nouvelle armée, en quoi il fut aidé par les ministres
d’Autriche et de Belgique.

1 N. du T. – Salm-Salm retrouvera les Français non pas à Berlin, mais à Gravelotte, où il fut
tué en 1870, au cours du conflit franco-prussien.

31


C’est ainsi que l’empereur se trouva, après le départ des Français, dans
une situation des plus précaires, mais Marquez fit tout son possible pour, au
moins, être fidèle à sa parole, en faisant des pieds et des mains pour
organiser de nouvelles troupes, tandis que le père Fischer déversait des
paroles lénifiantes dans l’oreille de Maximilien et que le cabinet promettait
monts et merveilles.
On ne savait rien des plans de l’empereur, mais le soir du 12 février un
rapport circula dans Mexico selon lequel il prendrait lui-même la tête de
toutes les forces disponibles et quitterait Mexico le lendemain matin pour
rejoindre Miramon à Querétaro, où l’on pensait que se trouvaient aussi les
généraux Castillo et Mendez. Avec l’appoint de leurs troupes il pensait
s’efforcer d’empêcher la concentration de l’ennemi au nord et son avance
vers Mexico.
Dès que j’appris cela, j’allai voir le baron Magnus qui me confirma ce
rapport et je lui demandai d’appuyer ma demande d’être autorisé à
accompagner l’empereur. Il le fit volontiers, mais en vain. Ma demande fut
rejetée du fait que l’empereur avait promis de se passer de tous les étrangers
et de ne plus faire confiance qu’à ses sujets mexicains. Marquez et ses
camarades craignaient l’influence des Allemands sur l’empereur et peut-être
encore plus leurs connaissances supérieures dans le domaine militaire.
Quand je fus réveillé le lendemain matin par le bruit familier annonçant
dans les rues le défilé des troupes, je sortis et fus rapidement convaincu que
tous les étrangers avaient effectivement été laissés sur place – même la seule
batterie à canons rayés que l’armée possédait.
L’empereur rejoignit ses troupes hors les murs à six heures du matin et
commença sa marche vers Querétaro. En chemin vers la prochaine étape (18
février 1867), il fut attaqué par les bandes de guérilléros de Forgoza qui
furent toutefois rapidement repoussées.
Il me semblait contre nature de ne pouvoir accompagner l’empereur dans
son expédition, et j’étais très malheureux. Aussitôt que cela me parut
convenable, je retournai voir le baron Magnus, espérant trouver de quoi me
consoler. En l’occurrence, je ne fus pas déçu. Le ministre me dit que le
général don Santiago Vidaurri devait rejoindre l’empereur à sa première
étape (Quicliclan) et que, peut-être, il consentirait à me prendre avec lui. Là-
dessus je me hâtai d’aller voir le général qui me promit de m’attacher à son
état-major, si je pouvais fournir une autorisation en ce sens émanant du
ministre de la Guerre.
Avec cette réponse je revins au baron Magnus, lequel donna ordre qu’on
me mène chez le ministre dans sa voiture. Mais par malheur le cocher
accrocha une borne d’encoignure avec sa roue et, toujours est-il, le timon fut
brisé. Ne prêtant guère attention à ce présage funeste, nous continuâmes
notre chemin à pied. Le ministre de la Guerre me donna l’ordre demandé

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avec plus d’empressement que je ne l’avais espéré, et à une heure de l’après-
midi je me présentai aux quartiers du général.
Le général don Santiago Vidaurri était un homme grand et maigre, d’à
peu près soixante ans, qui n’avait pas du tout l’air d’un Mexicain, mais qui
ressemblait pour son aspect extérieur comme pour ses manières à un
Américain du Nord. Il était selon moi l’homme le plus remarquable du
Mexique, y compris Juarez. Pendant des années il avait été l’un des
principaux chefs du parti républicain et s’était souvent battu contre Marquez
et Miramon. Il était alors gouverneur de l’état de Nueva Leon, et l’ordre qui
régnait dans cet État faisait l’admiration de tout le Mexique. La poste y
parvenait régulièrement, et on pouvait même lui confier de l’argent sans
escorte.
Le général Vidaurri avait été écœuré de l’état d’anarchie du Mexique
auquel il ne voyait pas de fin probable. Il avait rencontré, de plus, des
difficultés personnelles avec Juarez et s’était prononcé en faveur de
l’empereur Maximilien dont il espérait, la restauration d’un gouvernement
régulier, ce qui lui paraissait la chose essentielle. Comme c’était un homme
très éminent et très populaire, le fait qu’il était passé au parti impérial avait
eu un grand retentissement sur les habitants de son État, et de nombreux
hommes et officiers respectables avaient suivi son exemple. Comme il ne
s’était jamais prononcé pour le parti clérical mais était toujours demeuré un
libéral, le parti de Marquez se méfiait sans doute de lui et le maintenait à
distance de l’empereur. Pourtant, un homme de son influence et de son talent
ne pouvait pas être négligé, et quelques jours avant que l’empereur ne parte,
il fit venir Vidaurri. Il devait accompagner l’empereur à Querétaro, afin, à
partir de là, de gagner le Nord du pays, où il était bien connu et apprécié,
pour y organiser les États politiquement et militairement, tâches pour
lesquelles il était sans contredit l’homme qui convenait le mieux.
Le général était en outre un homme extrêmement bon et fut
particulièrement sympathique et aimable à mon égard, ce qui suscita une
certaine jalousie dans son entourage où l’on me considérait avec froideur. Je
dois faire une exception pour un capitaine allemand de forte corpulence du
nom de Willmann, qui était depuis plus de vingt ans l’aide de camp ou plutôt
« la bonne à tout faire » du général. Je le vis même cirer ses bottes. C’était à
l’origine un horloger, et il était Souabe, me semble-t-il : le mauvais allemand
qu’il employait quand nous conversions avait, du moins, des intonations
souabes très prononcées. C’était un garçon de petite taille, nerveux, très
gentil, qui faisait tout ce qu’il pouvait pour me venir en aide. Le fils du
général, le colonel don Ignatio Vidaurri, moi-même et le capitaine factotum
étions constamment avec le général.
Le général allait être escorté par un détachement des hussards de
Khevenhüller, commandé par le capitaine Echegaray et les lieutenants

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Pavlovski et Koehlig, et par un détachement de caballeros de las fronteras
dont la plupart des hommes étaient venus du Nord avec Vidaurri.
Nous devions quitter Mexico à une heure de l’après-midi, mais notre
départ fut retardé jusqu’à cinq heures, parce que le ministre de la Guerre ne
pouvait se résoudre à confier à Vidaurri l’argent qu’il devait remettre à
l’empereur. Il fallut envoyer aide de camp sur aide de camp pour l’obtenir.
Enfin l’argent nous parvint à quatre heures et demie.
Pour persuader l’empereur de rester, les ministres lui avaient fait des
promesses encore plus extravagantes que Marquez, Miramon et le père
Fischer. Ils avaient promis des monceaux d’or et étalé devant l’empereur des
relevés de comptes imaginaires qui l’avaient ébloui et qu’il prenait pour
argent comptant, n’étant pas lui-même un grand financier. Toutefois, tout
l’argent que les ministres purent fournir à l’empereur pour sa campagne se
monta à 50 000 malheureux pesos !
Le général Vidaurri se rendit en voiture jusqu’à la porte de la ville où il
monta à cheval. Il fut accueilli dans les rues par de grandes foules et
bruyamment acclamé, ce qui montrait la popularité de cet homme brillant.
Durant notre marche nous fûmes aussi attaqués par les guérillas, mais les
hussards les repoussèrent à coups de sabre.
Quand nous arrivâmes passé minuit à Quicliclan, ce fut pour trouver tous
les logements occupés par les troupes impériales, qui avaient aussi mangé
toutes les provisions. J’installai mon campement, avec les deux officiers
allemands de hussards, dans la cour d’une grande hacienda, et il nous fallut
nous contenter d’un souper de biscuits et d’eau froide.
À six heures le lendemain matin, les troupes étaient prêtes à repartir.
Quand le général Vidaurri me vit, il me gronda gentiment de ne pas être allé
partager ses quartiers, ce dont je m’étais gardé de crainte de l’importuner.
L’empereur fut accueilli avec un grand enthousiasme par les troupes. Il
montait un très beau cheval pie, avec selle et bride mexicaines, portait la
tunique de général sans épaulettes, des pantalons noirs et, par-dessus, des
bottes montant jusqu’aux genoux, ainsi qu’un large sombrero mexicain. Il
était armé d’un sabre et de deux révolvers attachés à sa selle. Il portait
toujours à la main une longue-vue très simple (dont il me fit présent plus tard
en guise de souvenir), avec laquelle il scrutait très fréquemment le paysage
devant lui.
Tandis que l’empereur chevauchait le long de la ligne, le général Vidaurri
et moi-même nous tenions sur l’aile droite. Quand il parvint à notre niveau il
donna sa main à Vidaurri et, me voyant, m’adressa un sourire et s’exclama :
— Morbleu ! Salm, comment êtes-vous arrivé ici ?
— Votre Majesté ne voulait pas me prendre avec elle, répondis-je, et
comme je ne voulais pas rester oisif à Mexico, j’ai demandé au général
Vidaurri de me prendre avec lui.

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