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Monsieur de Saint-Simon

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Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), est célèbre pour ses Mémoires décrivant la vie à la Cour de Louis XIV. Écrivain talentueux, il fut à la fois un courtisan assidu et un opposant invétéré qui sut dévoiler les secrets de la vie versaillaise et dénoncer les bassesses du pouvoir. Conservateur et réformateur, acteur et témoin d'une époque controversée, cet observateur authentique regarda toujours ses contemporains d'un œil critique, avec justesse et non sans humour. L'homme qui s'inclinait devant le Roi et les princes savait aussi faire parler la voix de la raison. Georges Poisson nous révèle le vrai visage de cet homme aux multiples facettes. Seigneur éclairé, soldat, diplomate, mais aussi mari aimant et ami fidèle, il fut avant tout un historien passionné. Un mémorialiste des petits faits, plus que des grandes actions, qui léguera à la postérité des écrits justes et distrayants sur la haute société de son temps.
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© Nouveau Monde éditions, 2007

24, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris

9782847362336

Dépôt légal : juin 2007

N° d’impression : xxxxxxxxxxxxxxxxxx

Imprimé en Espagne par Novoprint

Monsieur de Saint-Simon

Georges POISSON

PRINCIPAUX OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

Fontaines de Paris, Paris, Le Centurion, 1958.

Évocation du Grand Paris, 3 t., Paris, Éd. de Minuit, 1956-1961.

Napoléon et Paris, Paris, Tallandier, 2e édition 2002.

Île-de-France, pays du dimanche, Paris, Arts et métiers graphiques, 1964-1965.

Châteaux d’Île-de-France, Paris, Balland, 1968. Éd. allemande, Munich, 1968.

Le Val-de-Marne, Paris, Éd. de Minuit, 1968. Couronné par l’Académie française. Album Saint-Simon, Paris, Bibl. de la Pléiade, 1969.

Inventaire des églises des Hauts-de-Seine, Paris, Fédération des Sociétés historiques de la région parisienne, 1973-1975.

Les Musées de France, Paris, coll. Que sais-je ?, P.U.F. 3e éd., 1976.

Cette curieuse famille d’Orléans, Paris, Perrin, 3e éd., 1999.

Histoire des grands boulevards, Paris, Le Cadratin, 1980. Couronné par l’Académie française.

Histoire et histoires de Sceaux, préface de Georges Duhamel, Sceaux, 3e éd., 1981.

Dix siècles à Montfort-l’Amaury (avec M.-H. Hadrot), préface de Jacques de Lacretelle, Montfort-l’Amaury, 1983. Couronné par l’Académie française.

Choderlos de Laclos ou l’obstination, Paris, Grasset, 3e éd., 2005. Bourse Goncourt de la Biographie, 1985.

Monte-Cristo, un château de roman, préface d’Alain Decaux, Marly, Éd. Champflour, 1987.

Les Hauts-de-Seine autrefois, Lyon, Horvalth, 2e éd., 1994.

Guide des maisons d’hommes et femmes célèbres, Paris, Pierre Horay, 7e éd., 2003.

De Maisons-sur-Seine à Maisons-Laffitte, préface de J.-B. Duroselle, Maisons-Laffitte, 3e éd., 1993.

L’Élysée, histoire d’un palais, Paris, Perrin, 4e éd., 1999. Couronné par l’Académie française, 5e édition sous presse aux éd. F. X. de Guibert.

Les Maisons d’écrivain, Paris, coll. Que sais-je ?, P.U.F., 1997.

Histoire de l’architecture à Paris, Paris, Nouvelle Histoire de Paris, 1997.

Dictionnaire des monuments d’Île-de-France (direction), Paris, Hervas, 2e éd., 2000. Prix des V.M.F 1999.

La Curieuse histoire du Vésinet, préface d’Alain Decaux, 3e éd., 1998.

La Ferté-Vidame (en coll.), La Ferté-Vidame, 1998.

La Duchesse de Chevreuse, Paris, Perrin, 1999.

Maintenon (avec Françoise Chandernagor), Paris, Norma, 2001.

Les Grands Travaux des présidents de la VeRépublique, Paris, Parigramme, 2002.

Les Gabriel (avec Y. Bottineau et M. Gallet), Paris, Picard, 2e éd., 2004.

L’Aventure du Retour des cendres, préface de Jean Tulard, Paris, Tallandier, 2004.

Le Retour des cendres de l’Aiglon, Paris, Nouveau Monde éd., 2006.

Les Secrets de l’Élysée, Timée éd., 2006.

Sacha Guitry, Timée éd., 2007.

Combats pour le patrimoine, en préparation.

À Hélène Himelfarb

INTRODUCTION

La faveur du public, dont je suis très fier, accompagne depuis plus de trente ans cette biographie, et a entraîné quatre fois sa réédition, que je me suis chaque fois efforcé d’amender et d’enrichir. Elle est, au-delà de recherches personnelles, le résultat des travaux de tous les saint-simonistes de notre temps et en particulier de ceux de mes amis de la Société Saint-Simon. Elle essaie aussi, au rythme d’épisodes peu à peu révélés à travers des pièces d’archives retrouvées et en évoquant les cadres successifs de la pensée et de l’action du personnage, de faire comprendre la personnalité de cet auteur et, avant tout, d’inciter à le relire.


G. P.

I

LE PREMIER DUC DE SAINT-SIMON

Parvenu à de hautes charges à la Cour de Louis XIII, Claude, duc de Saint-Simon, écoutait volontiers les généalogistes complaisants qui le faisaient descendre de Charlemagne ou même de l’empereur romain Marcus Avitus1. Sans s’attarder sur ce souverain du Bas-Empire, d’ailleurs obscur, arrêtons-nous sur la première prétention.

Pépin II, arrière-petit-fils de Charlemagne, avait eu deux fils. Le second, Pépin, fut le beau-père du roi Robert le Pieux et par conséquent l’ancêtre en ligne féminine de tous les rois de France ses successeurs. Le fils aîné, Herbert Ier, fut la tige des comtes de Vermandois, branche carolingienne bien connue, longtemps réputée éteinte, vers le XIe siècle, en la personne d’Eudes l’Insensé. Mais vers 1560 un greffier au Parlement avait retrouvé un douteux cartulaire de Philippe Auguste2 semblant faire état du mariage de cet Eudes avec une certaine Avide, fille d’un certain seigneur de Saint-Simon : cette union aurait fait souche.

Le duc Claude s’imaginait ainsi cousin de Louis XIII et, sur son blason, à côté des armes des Saint-Simon – de sable à la croix d’argent chargée de cinq coquilles de gueules3 – faisait figurer l’échiquier d’or et d’azur que l’on attribuait aux Vermandois, cela d’autant plus aventurément que l’héraldique était inconnue à l’époque carolingienne4.

Le fils de Claude, notre auteur des Mémoires, héritera de cette chimère et, bien que généalogiste averti, soutiendra à son tour que sa maison était bien issue de celle de Vermandois, « au moins par une femme, sans contestation possible5 ». Contestons cependant6, et passons.

La réalité certaine est plus humble, encore que parfaitement honorable et, ce qui est rare, toujours attestée de nos jours, puisque les descendants actuels de la famille possèdent encore des papiers remontant au XIVe siècle7.

Mathieu de Rouvroy, dit le Borgne, avait épousé, vers 1430, Marguerite, fille de Jacques Ier, seigneur de Saint-Simon, et leur fils Jean avait relevé le titre. La terre de Rouvroy (Roburetum, lieu planté de chênes) se trouvait effectivement en Vermandois, c’est-à-dire en pays picard, à quatre kilomètres de Saint-Quentin. Quant à Saint-Simon, ce fief qui tient si peu de place dans la vie de celui qui en portait le nom, il se trouve non loin de là, mais en Île-de-France, sur la rive gauche de la Somme, près de Ham, autre lieu historique célèbre.

La famille était de simple noblesse mais comme nous l’avons dit ancienne, et bien alliée: le fils de Jean, Mathieu II, dit lui aussi le Borgne (la première infirmité était sans doute devenue un surnom héréditaire), avant de se faire tuer à Azincourt, avait épousé Jeanne de Haverskerque, dame de Rasse, fief – aujourd’hui Raches, à six kilomètres au nord-est de Douai –, qui apparaîtra bien souvent dans la biographie de Saint-Simon. De ce mariage naquirent deux fils: Gaucher, dont descendront les Monbléru, les Sandricourt, le philosophe Henri de Saint-Simon et les Saint-Simon actuels, tous noms que nous retrouverons, et Gilles, seigneur de Rasse, ancêtre direct de notre duc.

Ce Gilles s’implanta dans la région de Senlis : nommé en 1446 par Charles VII capitaine (ou bailli) de la ville, il acquit aux environs le château du Plessis-Chamant, qu’il fit reconstruire, et aménagea dans une des absidioles de la cathédrale une chapelle funéraire dont les clés portent encore les armes de Saint-Simon et des Haverskerque : les premiers y seront enterrés durant plusieurs générations, mais la Révolution nous a privés de leurs tombes.

La famille était parfois honorée de charges importantes: nous avons retrouvé dans les archives de la famille8 un brevet de 1537, accordé à un Jean de Saint-Simon, de premier panetier de la reine Éléonore, seconde femme de François Ier, signé d’elle-même, ce qui est peu courant.

Le baillage de Senlis resta jusqu’en 1571 aux mains des Saint-Simon, seigneurs de Rasse, et ce sont eux qui, sans doute sous François Ier, firent construire à Senlis l’hôtel Saint-Simon, dont nous reste 29 rue Bellon un beau mur de clôture à pilastres décorés de motifs différents, avec portail en anse de panier. Le baillage, très vaste, s’étendait jusqu’à Beaumont sur Oise, Mantes et Melun. Mais François de Saint-Simon, arrière-grand-père de notre duc, en fut dépossédé – on ignore pour quoi – et du coup s’engagea dans la Ligue où, de concert avec l’évêque de Senlis, il tenta d’enrôler les habitants. François et son fils Louis, faits prisonniers dans Senlis même, furent invités, en disgrâce, à «se retirer dans leurs terres », c’est-à-dire au Plessis-Chamant.

Ce sont les fils de Louis, Charles et Claude (futur père du mémorialiste) qui rétablirent la situation de la famille. Entrés comme pages au service de Louis XIII, le second y dut sa fortune à deux objets, un étrier et un cor.

Le Roi, dans le feu de la chasse, était toujours agacé de devoir perdre du temps à changer de monture, et le jeune Saint-Simon eut l’idée de lui présenter le cheval frais à rebours du précédent. Le souverain, sans descendre, n’avait ainsi qu’à changer d’étrier et faire volte-face. Quant au cor, cet instrument différent de la trompe, bien qu’ils soient souvent confondus, Claude avait, dit Tallemant des Réaux, le mérite de « ne point baver dedans » quand il avait l’honneur de se servir de celui du Roi.

Ces qualités, jointes à une fidélité et une bonne volonté indiscutables, avaient été à l’origine de la fortune de Claude. Le premier écuyer Baradat s’étant rendu insupportable à force de morgue, Louis XIII, poussé par Richelieu, avait fini par le destituer et donner la place à Saint-Simon, ce qui provoqua un commentaire méfiant de Malherbe : «Vous avez su, écrit-il en décembre 1626 à Peiresc, le congé donné à Barradas [sic]. Nous avons un Saint-Simon, page de la même écurie, qui a pris sa place9. »

Nous connaissons les traits de Claude de Saint-Simon10. Petit et malingre, comme le sera son fils, il avait des traits réguliers, un visage large et un peu niais11. Il manquait de prestance, et la gâchait encore par une négligence physique dont il n’est, à cette époque, certes pas le seul exemple: Tallemant des Réaux, son contemporain, le compare à un ramoneur. Chose plus grave, on lui donnait parmi les ministres le surnom de stercoral: c’est en langue noble l’exact équivalent du mot formé en ajoutant la finale -eux au mot de Cambronne.

Plus habile que son prédécesseur, Claude conquit l’affection de son maître, qui en était sevré et, privé de tendresse féminine, légitime ou non, cultivait volontiers l’amitié masculine phraseuse et démonstrative, voire équivoque. À cette époque, un favori, disait Richelieu, poussait «en une nuit comme un potiron ».

En distinguant de simples gentilshommes, Luynes, Saint-Simon, plus tard Cinq-Mars, et en les comblant d’honneurs, Louis XIII espérait s’assurer leur fidélité. Au fond, Louis XIV fera de même, mais avec des bourgeois, ce que Louis de Saint-Simon ne lui pardonnera jamais.

La faveur récente de Claude rejaillit sur son père Louis qui, dès l’année suivante, était nommé bailli et gouverneur de Senlis, et la ville organisa pour son intronisation une somptueuse cérémonie le 7 décembre 1627. Par la suite, les échevins prirent régulièrement le chemin du Plessis-Chamant pour présenter au seigneur les offrandes traditionnelles. Ainsi les voit-on l’année suivante apporter huit bouteilles de vin à Louis, six à Charles, quatorze à Claude : ce traitement de faveur était-il dû à la protection du Roi ?

Ainsi Claude, bailli de Senlis à son tour, grand louvetier, premier gentilhomme de la Chambre, accumula-t-il allègrement charges et pensions. En 1629, après le siège de La Rochelle, où il s’était bravement conduit, il recevait en fief tous les terrains situés entre les remparts anciens et les nouvelles fortifications, avec toute la ville neuve 12. L’année suivante, il obtenait le gouvernement de Blaye, place forte qui commandait l’estuaire de la Gironde: elle jouera un rôle de premier plan dans la vie de l’auteur des Mémoires. Mais Claude ne dédaignait pas non plus les petits revenus, d’où qu’ils vinssent: ainsi en 1635 obtint-il la concession des bateaux-lavoirs de Paris, concession que, devant les protestations de l’échevinage, défenseur des lavandières, il échangea contre beaux écus. En décembre de la même année, il demandera encore le don des îles nouvellement formées dans le lit de la Gironde, jusqu’au bec d’Ambès13. La rapacité de l’aristocratie française sous les Bourbons a été une des plaies du régime.

Louis de Saint-Simon, qui écrira de son père – plus d’un siècle plus tard, ce qui est une excuse : « Il fut toujours modeste et désintéressé, il ne demanda jamais rien pour soi », nous fait sourire: une fois de plus, ce cornélien peint son héros comme il aurait souhaité qu’il fût. Mais Claude était indiscutablement fidèle à son Roi, à la mesure des bienfaits reçus14.

Ayant, de plus, joué le bon cheval pendant la journée des Dupes en donnant à Louis XIII le conseil judicieux – et courageux – de rappeler Richelieu, Claude de Saint-Simon, cadet d’une branche cadette de sa maison, finit, en janvier 1635, par conquérir à vingt-sept ans ce titre de duc et pair15, clé de la vie et de la pensée de son fils. Il ne perdit pas un jour pour faire enregistrer ses lettres patentes, ce qui lui donnera le pas sur le duc de La Rochefoucauld, plus négligent : on reviendra sur cette vétille, jugée par Louis affaire capitale. Le frère aîné de Claude, Charles, profitant de la fortune de son cadet, devint lui-même marquis.

Pour constituer son duché – car il n’y a pas de duc sans duché, c’est une règle fondamentale du droit nobiliaire –, Claude avait acheté à ses cousins la terre de Saint-Simon, et y avait joint un certain nombre d’autres seigneuries. Mais il ne souhaitait pas y résider : ce puzzle de fiefs ne devait pas constituer une propriété imposante, et le château manquait de prestige16. Par ailleurs, le nouveau duc était depuis longtemps locataire et acquéreur éventuel d’une autre terre, dont la possession lui fut confirmée le 1er août 1635, pour 400 000 livres, somme considérable: La Ferté-Vidame, aux confins de la Normandie, de la Beauce, du Perche17, à cheval sur les terres à blé et les terres à bois. Grand fief qui, longtemps nommé La Ferté-Arnauld, du plus illustre de ses anciens seigneurs, avait pris son nom actuel lors de son acquisition en 1347 par Robert de Vendôme, de la famille des vidames de Chartres. Deux mots d’explication sur ce titre, que porteront Saint-Simon et son fils aîné.

Le vidame était, à l’origine, le chef des troupes d’un évêque. Les Vendôme avaient été héréditairement, au moins en théorie, vidames de l’évêque de Chartres, et le titre était resté attaché au fief18.

Nous dirons plus loin de quoi se composait cette importante seigneurie. Notons au passage, avec une certaine admiration, que Saint-Simon dira plus tard: « La proximité de Saint-Germain et de Versailles, dont La Ferté n’est qu’à vingt lieues19, fut cause de cette acquisition. » Cent deux kilomètres entre ce fief et Versailles sont une distance qui, aujourd’hui encore, fait reculer certains amateurs de résidences secondaires: les hommes du XVIIe siècle, à cheval ou en carrosse sur les routes poudreuses et creusées d’ornières, ne craignaient pas d’abattre du chemin.

Cependant, cet achat marqua pour le duc Claude non le début d’une nouvelle ascension, mais celui de la disgrâce. Ayant mal à propos défendu un sien oncle qui avait rendu une place forte aux Espagnols, et surtout ayant tenté de monter une cabale visant à faire disgracier Louise de La Fayette, Claude fut, en 1636, exilé dans son gouvernement de Blaye20, qu’il voyait, semble-t-il, pour la première fois21.

Située sur une acropole naturelle dominant la Gironde, Blaye n’avait longtemps présenté qu’un vieux château fort remontant aux Xe et XIe siècles et gardant le souvenir du célèbre troubadour Jaufré Rudel, prédécesseur de Claude en ce lieu. À côté, la ville haute s’entourait d’une médiocre enceinte. Mais, de 1630 à 1634, le gouvernement royal avait mené une importante campagne de travaux, peut-être dirigée par le comte de Pagan, et destinée à doter la place d’un système défensif moderne, construit suivant les nouveaux principes de la fortification bastionnée. Lorsque Claude arriva à Blaye en 1636, cette campagne était, sinon achevée, au moins interrompue, et le duc s’efforcera durant toutes les années suivantes de les faire reprendre. Il n’était d’ailleurs pas oublié de Louis XIII, et un arrêt du Conseil de 1638 lui attribua un droit de vingt sols sur chaque tonneau de vin chargé à Blaye, privilège enviable et rémunérateur que lui et son fils auront bien du mal à défendre et maintenir.

Claude de Saint-Simon ne reparut à la Cour que le 18 février 1643, trois mois avant la mort de Louis XIII, trop tard pour recueillir la succession de Cinq-Mars comme grand écuyer. Il en assura du moins l’intérim pour les obsèques et eut, en cette qualité, à jeter l’épée du Roi dans le caveau de Saint-Denis . « Il fut au moment de s’y jeter lui-même », dira son fils, héritier de cet éternel regret. Toute sa vie, Louis révérera la figure de ce souverain mort trente-deux ans avant sa naissance, peuplera de ses portraits ses diverses résidences, collectionnera les médailles à son effigie et, chaque année, se rendra au service anniversaire du Roi à Saint-Denis, en constatant chaque fois mélancoliquement qu’il s’y trouvait à peu près seul.

De retour à Blaye en 1647, Claude, la même année, s’implanta à titre personnel dans le pays en acquérant la seigneurie de Vitrezais , dont il entreprit de drainer et d’exploiter les terres: c’est le « Marais Saint-Simon », où l’on retrouve quelques traces de cette opération d’assainissement et de mise en valeur22.

Peut-être instruit par l’expérience, le duc sut, pendant la Fronde, au moment de l’arrestation des princes (janvier 1650), après quelques semaines de louvoiement, choisir le bon côté et, repoussant les offres du Grand Condé, cousin de sa femme, embrassa le parti de la Reine et de Mazarin, obtenant du même coup la reprise des travaux de Blaye. À la suite de la visite du jeune roi Louis XIV en 1650, le gouvernement royal se rendit compte que la place, menacée en permanence par les Frondeurs et les incursions espagnoles, était la clé de Bordeaux et de toute la Guyenne. Une nouvelle campagne, menée de 1650 à 1652 au prix de nombreuses expropriations, renforça le front est de la citadelle, et les travaux entraînèrent la démolition d’une église dans les vestiges de laquelle a été retrouvé il y a quelques années un relief de pierre aux armes du duc23.

Claude dut-il financer de sa bourse, au moins en partie, cette campagne de fortification et s’endetta-t-il ainsi au service du Roi ? Son fils l’a affirmé – nous n’en avons pas d’autre preuve, mais c’est vraisemblable24 – et voyait là l’origine du désordre financier de ses affaires, dont il n’arrivera jamais complètement à se libérer. Les «dettes de la Fronde» reviendront comme un leitmotiv dans les Mémoires.

En remerciement, Anne d’Autriche aurait donné à Claude de Saint-Simon le choix entre le bâton de maréchal et le rang de prince étranger (à cause de la fameuse ascendance Vermandois), faveurs qu’il aurait l’une et l’autre refusées « pour ne point tacher sa réputation du soupçon de n’avoir été fidèle qu’à ce prix25 ». Louis de Saint-Simon, qui écrivait quatre-vingt-dix ans après les événements, a pu mal interpréter les récits paternels ou même prendre ses désirs pour des réalités: nous le surprendrons souvent dans cette attitude. Si toutefois c’est exact, il est piquant de constater que Louis a failli hériter de ce rang de prince étranger qui sera une des phobies de son existence.

Le duc Claude, par la suite, vécut surtout sur ses terres de La Ferté-Vidame et, en 1659, dota les habitants du lieu d’une nouvelle église. Arrêtons-nous un moment devant cet édifice où Louis viendra si souvent.

L’édifice est construit dans le nouveau style baroque, qui commençait à peine à s’implanter dans la province française: une façade sommée d’un fronton, composée de trois travées au rez-de-chaussée et d’une seule au premier étage, les deux décrochements étant symétriquement amortis par deux gros ailerons. Mais l’architecte, inconnu, de l’édifice est resté fidèle au mariage de la pierre et de la brique cher à l’époque précédente, tout en donnant à cette alternance beaucoup de fantaisie: les pilastres de brique sont coupés de bossages de pierre, les ailerons, lourds et charnus, d’une vigueur massive héritée de l’époque Henri IV, sont en pierre avec remplissage de brique, le fronton est en brique avec encadrement de pierre, orné en son milieu d’une table de pierre qui devait à l’origine porter les armes des Saint-Simon, que l’on devrait bien y remettre. Le clocher est fait de lits de pierre et de brique alternés et surmonté d’un dôme quadrangulaire d’ardoise. Il faut aller jusqu’à Rouen et surtout au Havre pour trouver des édifices comparables26. Sur les bras du transept s’ouvrent deux tribunes accessibles de l’extérieur de l’église et dont l’une, côté épître, était celle du seigneur: quatre-vingt-seize ans durant, les deux ducs de Saint-Simon y siégeront, au premier rang après Dieu. De la même époque que l’édifice datent aussi, vraisemblablement, les fonts baptismaux de pierre, en amande, ornés de godrons, devant lesquels Claude, puis Louis accompagneront souvent les enfants braillards ou médusés auxquels ils accordaient leur parrainage.

Louis XIV traita avec bonté Claude de Saint-Simon, vieux serviteur de son père, chez qui il avait fait halte à Blaye en 1659, puis en 1660, juste après le mariage à Saint-Jean-de-Luz. Mais le duc ne paraissait pas très souvent à la Cour, et l’idolâtrie qu’il montrait envers le souvenir de Louis XIII devait faire sourire, quand elle n’agaçait pas.

Il aurait été dommage de voir ce rang ducal disparaître à la première génération, faute d’héritier. Veuf en 1670 de Diane Henriette de Budos, qu’il fit enterrer à la cathédrale de Senlis, Claude, «sur qui les appas avaient toujours eu du pouvoir », n’ayant qu’une fille de sa première union27, décida, à quelque soixante-sept ans28, de se remarier. Il choisit pour cela une jeune fille fort âgée pour l’époque: plus de trente et un ans. Ce n’était pas le meilleur moyen d’obtenir descendance, mais peut-être avait-il voulu atténuer la différence d’âge.

Charlotte de L’Aubespine de Châteauneuf d’Hauterive, nièce du garde des sceaux Chateauneuf qui avait été aimé de la duchesse de Chevreuse, avait encore sa mère, la marquise de Ruffec. Mais celle-ci n’avait pas voulu la garder avec elle, de peur – c’est assez fréquent à l’époque – que cette présence n’accusât son âge, et l’avait confiée à sa tante à la mode de Bretagne, la dernière duchesse d’Angoulême, petite-belle-fille de Charles IX et de Marie Touchet ; ainsi, avant même sa naissance, la vie de Saint-Simon est-elle marquée par les bâtards royaux29.

La jeune fille avait donc été élevée chez sa tante, dans le célèbre hôtel construit pour Charles d’Angoulême, rue Pavée, notre Bibliothèque historique. C’est là qu’eut lieu le mariage30, le 17 octobre 1672. On en fit des chansons:

« La duchesse de Saint-Simon
Est fort belle et fort agréable
Elle a épousé un barbon
Et l’on dit qu’il est redoutable31… »

La nouvelle duchesse va, durant plus d’un demii-siècle, traverser cette histoire. Elle nous apparaît comme une femme de tête, pétrie de bon sens et d’autorité, impeccablement fidèle à son époux: qualités, pour l’époque, peut-être plus bourgeoises qu’aristocratiques. Elle était en réalité d’une famille de robe, de noblesse certaine et bien alliée, où abondaient ministres et secrétaires d’État, mais récente: sur ce point, Saint-Simon n’aura de satisfaction ni du côté de sa mère, ni de celui de sa belle-mère, et les « quartiers » de ses fils en seront entachés. Mais, outre qu’elle était, grâce à une flatteuse alliance Mortemart, la cousine de Mme de Montespan, alors au faîte de sa puissance, elle apportait aussi au duc Claude, avec cinq cent mille livres de dot, l’espérance32 de la terre de Ruffec, une des plus considérables de l’Angoumois, et qui jouera un rôle important dans la vie du mémorialiste.

Surtout, Charlotte sut ne pas décevoir les espérances de son mari, ce qui sera signalé, dans un livre33 paru en 1687, comme un « prodige » : fils d’un père de soixante-neuf ans et d’une mère de trente-quatre, Louis sera, dans toute la force du terme, compte tenu de l’époque, un enfant de vieux.

II

CHERCHER À COMPRENDRE

Ainsi voit-on, dans deux familles inégalement illustres, naître à cinq mois de distance deux enfants qui allaient, chacun à sa manière, imprimer leur marque au XVIIe siècle finissant et au XVIIIe à ses débuts. Le 2 août 1674 venait au monde à Saint-Cloud Philippe d’Orléans, le futur Régent, et, dans la nuit du 15 au 16 janvier 1675, à Paris, à l’hôtel Selvois, dont nous allons parler, naissait Louis de Saint-Simon. Entre le premier, titré duc de Chartres, et celui que Claude de Saint-Simon para du titre de vidame de Chartres, l’amitié ne se démentira jamais.

À Blaye, cette naissance fut marquée par des fêtes: en l’absence du duc Claude, son cousin Claude de Saint-Simon-Monbléru, lieutenant du Roi, qui le représentait dans la citadelle, fit allumer un feu dans la ville, tirer « quantité de coups de mousquet » et mettre à la disposition des habitants une barrique de vin rouge. Les jurats écrivirent au duc une lettre collective « pour lui marquer la joye que nous avons de l’heureux accouchement de Madame la Duchesse et de ce qu’il a plu à Dieu de luy donner un fils1 ».

16 janvier 1675 : François-Régis Bastide a fait remarquer que l’enfant se plaçait ainsi sous le signe du Capricorne, avec Saturne comme planète dominante – « le signe de la solitude inquiète […] des enfants nés vieux, insatiables dans la connaissance, le signe de Sainte-Beuve, d’Edgar Poe et de Cézanne2… » On pourrait dire aussi: le signe de Mazarin, Talleyrand, Poincaré, Léautaud, Staline ; quelles ressemblances trouver entre tous ces personnages si différents ?

Penchons-nous plutôt sur l’état civil du nouveau-né. Le duc Claude l’avait prénommé Louis, en l’honneur non du souverain régnant, mais bien de son prédécesseur, «de triomphante mémoire3 », et lui avait, avons-nous dit, conféré le titre de vidame de Chartres, que Louis, à son tour, attribuera à son fils aîné. Donner à son héritier ce titre, déjà archaïque au XVIIe siècle, était pour Claude un moyen de faire oublier que la terre de La Ferté était d’acquisition récente, et d’implanter davantage sa famille dans cette région4 du diocèse de Chartres.

On reviendra sur le rôle important joué par ce « pays » dans la vie de Saint-Simon, mais on peut dès maintenant noter que, toute sa vie, il se sentit lié à l’évêque de Chartres, quel qu’il fût, prélat régissant un énorme territoire allant de Ville-d’Avray à la Loire5. La tradition voulait que, le jour de l’installation du nouvel évêque, celui-ci fût porté en chaise depuis la porte Saint-Michel jusqu’à la cathédrale par quatre barons percherons: le vidame de Chartres, le baron d’Alluyes6, le baron du Chêne-Doré et le seigneur de Longny7. Dès le XVIe siècle, cet usage était tombé en désuétude, et les évêques se contentaient de l’offrande faite à cette occasion par les quatre barons8.

L’enfant avait été ondoyé le jour même de sa naissance, par un prêtre de Saint-Sulpice, sa paroisse jusqu’à sa mort9, et, le 29 juin 1677, donc plus de deux ans plus tard, le jeune espoir de la lignée ducale était baptisé dans la chapelle de Versailles, la troisième en date, qui se trouvait à l’emplacement de l’actuelle salle du Sacre et de la salle située en dessous. L’enfant avait les parrains les plus illustres qui se puissent trouver, le Roi et la Reine; le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, officiait, dont Saint-Simon, par la suite, suivra passionnément la carrière mouvementée. Sur le registre de baptême10, la grande signature de Louis XIV, haute comme quatre lignes de texte, écrase celle, ramassée et contournée, de son épouse.

Ce bébé enveloppé jusqu’au cou dans des bandelettes, comme une momie, que l’on voit dans la Nativité de Georges de La Tour, c’est aussi, cinquante ans plus tard, Louis de Saint-Simon. « L’enfant, écrit le médecin François Mauriceau, doit être ainsi emmailloté, afin de donner à son petit corps la figure droite, qui est la plus décente et la plus convenable à l’homme, et pour s’accoutumer à se tenir sur ses pieds; car sans cela il marcherait peut-être à quatre pattes, comme la plupart des autres animaux. » S’il criait, on lui donnait un morceau de guimauve ou un « baston de reguelisse ».

Nous ignorons tout de la première enfance du jeune Louis, de ces premières années où il fut laissé aux mains des femmes. Gageons qu’on lui apprit le plus tôt possible saluts et formules de politesses, mais que, sur le chapitre de la propreté corporelle, son éducation ne fut guère différente de celle pratiquée à l’époque:

« Les enfants, dit un manuel de Civilité nouvelle, nettoieront leur face et leurs yeux avec un linge blanc sec. Cela décrasse et laisse le teint et la couleur de la constitution naturelle. Se laver avec de l’eau nuit à la vue, engendre des maux de dents et catarrhes, appâlit le visage et le rend plus susceptible de froid en hiver et de hâle en été. »

À l’âge de sept ou huit ans, Louis fut retiré des mains des femmes, et confié à un gouverneur. Cette seconde partie de son enfance nous est un peu mieux connue.

Du début de l’hiver à celui de l’été, il vivait dans l’hôtel du duc Claude, où Louis habitera trente-neuf ans durant. Notons que Saint-Simon, qu’on ne s’imagine qu’à Versailles, est en réalité un Parisien qui a passé dans la capitale plus de cinquante ans de sa vie. Il a aimé le visage de cette ville, et en a suivi les transformations.