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Mort volontaire combattante

De
165 pages
Comment analyser ces pratiques suicidaires qui vont de l'immolation de soi sans victimes immédiates au geste kamikaze le plus meurtrier ? Que pouvons-nous comprendre aux motivations de leurs auteurs ? L'attentat-suicide serait-il devenu l'archétype même de l'acte brutal de violence qualifié de "terroriste" et le kamikaze, sa figure évidente ? A travers l'histoire et au-delà du Proche-Orient, ce numéro explore les logiques sacrificielles, les enjeux stratégiques de la mort volontaire combattante.
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Cultures & Conflits
Revue n° 63 - automne 2006

MORT VOLONTAIRE COMBATTANTE :
SACRIFICES ET STRATÉGIES

FRANCE L’Harmattan 5-7, rue de l’EcolePolytechnique 75005 Paris

HONGRIE L’Harmattan Hongrie Hargita u.3 1026 Budapest

ITALIE L’Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino

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Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles (français/anglais) et tous les articles publiés sur : www.conflits.org Résumés en anglais également disponibles sur : www.ciaonet.org Indexé dans Sociological Abstracts, International Political Science Abstracts, PAIS, Political Sciences Abstracts.

Cultures & Conflits
Revue n° 63 - automne 2006

MORT

VOLONTAIRE COMBATTANTE

:

SACRIFICES ET STRATÉGIES

Ce numéro a bénéficié des soutiens du Centre National du Livre, du Centre National de la Recherche Scientifique, du ministère de la Défense. Il présente une partie des travaux liés au programme CHALLENGE - The Changing Landscape of European Liberty and Security. Ce programme de recherches est financé par le 6e Programme Cadre de la DG Recherche de la Commission Européenne. Pour plus d'informations, consulter le site : www.libertysecurity.org.

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Revue n° 63 - automne 2006

Rédacteurs en chef : Didier Bigo (IEP de Paris), Antonia Garcia Castro (EHESS) Secrétaire général : Emmanuel-Pierre Guittet Secrétariat de rédaction : Estelle Durand Equipe éditoriale : Nathalie Bayon (université Michel de Montaigne, Bordeaux III), Philippe Bonditti (IEP de Paris), Laurent Bonelli (université Paris-X, Nanterre), Emmanuel-Pierre Guittet (université Paris-X, Nanterre), Jean-Pierre Masse (EHESS), Christian Olsson (IEP de Paris) Numéro sous la responsabilité scientifique de : Louis-Jean Duclos, Daniel Hermant Ont participé à ce numéro : Laurent Bonelli, Colombe Camus, Claire Duvivier, Emmanuel-Pierre Guittet, Dorothée Le Bris, Christian Olsson, Miriam Perier Comité de rédaction : Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, John Crowley, Gilles Favarel-Garrigues, Michel Galy, Virginie Guiraudon, Jean-Paul Hanon, François Lafond, Josepha Laroche, Khadija Mohsen, Gabriel Périès, Anastassia Tsoukala, Jérôme Valluy, Dominique Vidal, Yves Viltard, Chloé Vlassopoulou Comité éditorial international : Didier Bigo, RBJ Walker (co-éditeurs de l’édition anglaise de C&C), Hayward Alker (EU), Malcolm Anderson (GB), Bertrand Badie (France), Sophie Body-Gendrot (France), Lothar Brock (Allemagne), Jocelyne Césari (France), Alessandro Dal Lago (Italie), Michel Dobry (France), Louis-Jean Duclos (France), Elspeth Guild (GB), Martin Heisler (EU), Daniel Hermant - directeur de publication (France), Jef Huysmans (GB), David Jacobson (EU), Christophe Jaffrelot (France), Jirky Kakonen (Finlande), Yosef Lapid (EU), Bernard Lacroix (France), Ned Lebow (EU), Fernando Reinares (Espagne), Nicolas Scandamis (Grèce), Marie-Claude Smouts (France), Michael Williams (GB), Michel Wieviorka (France) Documentation / presse : Emmanuel-Pierre Guittet, Jacques Perrin Conception de la maquette : Véronique Boudon Conception de la couverture : Aurélie Veyron-Churlet Manuscrits à envoyer à : Cultures & Conflits, Centre d’Etudes sur les Conflits, 34, rue de Montholon - BP 20064 - 75421 Paris cedex 09 France
Tél. : (0033-1) 49 21 20 86 - Fax : (0033-1) 40 12 19 38 - redaction@conflits.org Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la responsabilité de leurs auteurs.
© Cultures & Conflits / L’Harmattan, 2006 Illustration de la couverture : « La Mort de Samson », par Gustave Doré

SOMMAIRE / MORT

VOLONTAIRE COMBATTANTE

Editorial /
p. 7 Louis-Jean DUCLOS - Daniel HERMANT Mort volontaire combattante : sacrifices et stratégies Daniel HERMANT Violence politique, attentats et kamikazat : l’hypothèque du 11 septembre Louis-Jean DUCLOS Le quasi-contrat du combat suicidaire Bruno ETIENNE Essai sur une thanatocratie islamique. Le cas des combattants suicidaires arabo-musulmans François LAGRANGE Les combattants de la « mort certaine ». Les sens du sacrifice à l’horizon de la Grande Guerre Laetitia BUCAILLE Israël face aux attentats-suicides : le nouvel ethos de la violence Olivier GROJEAN Investissement militant et violence contre soi au sein du Parti des travailleurs du Kurdistan Laurent GAYER Le « Jeu de l'amour » : trajectoires sacrificielles et usages stratégiques des martyrs dans le mouvement sikh pour le Khalistan Eleanor PAVEY Les kamikazes sri lankais Antonia GARCIA CASTRO « Qu’il nous soit permis d’écrire avant de disparaître ». Argentine, 1976-2006 (II) Emmanuel-Pierre GUITTET Les missions suicidaires, entre violence politique et don de soi ?

Articles /
p. 13

p. 25 p. 47

p. 63

p. 83 p. 101

p. 113

p. 135

Regards sur l’entre-deux /
p. 157

Chronique bibliographique /
p. 171

Editorial. Mort volontaire combattante : sacrifices et stratégies
Louis-Jean DUCLOS J Daniel HERMANT
« Il se pencha fortement, et la maison tomba sur les princes et sur tout le peuple qui y était. Ceux qu’il fit périr à sa mort furent plus nombreux que ceux qu’il avait tués pendant sa vie 1 ».

e présent numéro qui traite de la « mort volontaire combattante » met l’accent sur le contexte polémique de ce geste et indique fortement l’intention stratégique de ses auteurs ou promoteurs, sans que pour autant nous ne nous fassions beaucoup d’illusions sur la dimension rationnelle et l’efficacité de ces calculs 2. Il souligne également la dynamique de l’acte et la complexité des motivations qui y mènent, ce qui exclut de nos analyses les explications purement individuelles – psychologiques et bien sûr psychiatriques – ; nous utilisons le terme de « sacrifice » pour qualifier cette démarche. Nous n'avons pas repris dans notre titre le mot « kamikaze », même si l’actualité en recommande l’usage, parce qu’il pose problème.

L

L’expression, on le sait, fait référence à un vent divin qui avait stoppé au
XIIIe siècle, l’invasion mongole du Japon en dispersant opportunément la flotte

d’invasion mongole. Le nom a été réutilisé pour désigner les missions suicides d’aviateurs japonais pendant la Seconde Guerre mondiale 3 ; mais, parallèlement, les Américains l’ont interprété dans le sens de folie fanatique et c’est avec cette deuxième acception qu’il est entré dans le vocabulaire international. Le réemploi du terme dans les médias – depuis 2001 – renvoie aux mêmes
1 . Légende de l’illustration de couverture, La Bible, Juges, chapitre 16.30. 2 . Nous nous séparons sur ce point de Robert A. Pape, « The strategic logic of suicide terrorism », American Political Science Review, vol 97, n°3, août 2003. 3 . « “Kamikaze tokubetsu kogekitai” : forces d’attaque spéciales du vent des dieux […], couramment nommées à l’étranger kamikaze. Nom donné à divers corps de la marine et de l’armée qui se formèrent en vue d’attaques-suicides aux cours des dix derniers mois de la guerre du pacifi-

ambiguïtés : fanatisme pour les uns, sacrifice pour les autres, le tout dans un contexte où les dimensions religieuses, politiques et militaires se mêlent inextricablement. Notre page de couverture l’atteste, le « juge » Samson est un modèle d’un genre qui s’inscrit dans la longue durée. La première nécessité était de clarifier une notion fort complexe dont les usages obscurcissent de surcroît le contenu. Pour ce faire, nous sommes partis de la dimension polémique du terme, de son oscillation entre légitimité et illégitimité, qui, non seulement oppose principalement l’Occident à un certain islam, mais qui, comme le rappelle opportunément Bruno Etienne, traverse le monde musulman lui-même. Si dans nos esprits occidentaux le kamikazat est indissociable du fanatisme – japonais hier, musulman aujourd’hui – ailleurs, une partie de la presse ou de l’opinion célèbre les bombes humaines comme des martyrs ! Martyrs, c'est-à-dire témoins, exemples donc à imiter et avec d’autant moins de retenue que, comme nous dit le discours justificatif de victimisation, l’extrême violence du kamikazat n’est que la transformation de la pression insupportable que subissent des individus occupés, aliénés, dépossédés. L’analyse de la « réception » du phénomène, que mènent Daniel Hermant, en ce qui concerne le 11 septembre et ses suites en Occident et Laetitia Bucaille pour le kamikazat lié à l’Intifada al-Aqsa, montre comment se développe une véritable topique de l’indignation qui pousse les sociétés cibles à l’hyper-réaction. Cette situation hypothèque également les mentalités par l’angoisse qu’elle sécrète : angoisse du chaos et du déséquilibre – qui n’est pas simple pusillanimité de gens trop bien nourris – en Occident, angoisse devant les menaces de destruction en Israël (Laetitia Bucaille). Cependant, Bruno Etienne nous rappelle que les victimes les plus nombreuses du kamikazat sont les Musulmans, pensons à la dérive jihadiste meurtrière des « déshérités » de Casablanca 4, aux attentats du Sinaï, à ceux d’Arabie Saoudite, d’Irak 5 ou d’Indonésie. Cette violence s’explique par la faillite des gouvernements et des régimes arabes bien entendu, mais également par la perception catastrophique des régimes occidentaux dans le monde musulman. Tout cela complique sérieusement l’analyse de la production/réception de la violence et réintroduit des jeux de discours où, si l’on excepte les combattants suicidaires et leurs commanditaires ainsi que les formes spontanées de satisfaction de la rue arabe, de ressemblances en fausses semblances, le soutien au kamikazat se dessine souvent en creux jusque dans les sociétés cibles (Daniel Hermant).

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que. La première attaque eut lieu le 25 octobre 1944. En tout 2 198 pilotes se sacrifièrent ; 34 navires américains furent coulés et 288 endommagés. », Pinguet M., La Mort volontaire au Japon, Paris, Gallimard, 1984, p. 354. 4 . Qui n’est pas traité dans ce numéro mais qui fait l’objet d’un inédit : Hassan Nour, Sociologie politique du combat suicidaire au Maroc, 2006. 5 . Voir Thomas Hegghammer, Saudis in Iraq: Patterns of Radicalisation and Recruitment, inédit. Traduction française à paraître dans Cultures & Conflits.

L’archéologie « religieuse » du suicide, son ontogénèse, que nous livre Bruno Etienne, expose l’outillage mental que l’islam met à disposition des kamikazes, outillage d’autant plus facilement réutilisé par ces derniers qu’ils ne sont pas experts en théologie, et en aucune façon soucieux de le devenir. Voilà qui explique l’assimilation fréquente islamisme/terroriste contre laquelle il convient une fois de plus d’être mis en garde. Cependant, cet adossement du kamikazat à un discours idéologique dur n’a rien de spécifique à l’aire musulmane ; on peut le constater ailleurs en élargissant le champ d’observation aux frontières du monde islamique, kurdes (Olivier Grojean), sikhs (Laurent Gayer), au-delà, tamouls (Eleanor Pavey) et, bien sûr, rétrospectivement, japonais. Pour le PKK, Olivier Grojean parle de surintégration au groupe des militants et Laurent Gayer, d’apprentissage de « l’idiome du martyre » pour les Sikhs ! Les contenus sont divers et, contre-exemple intéressant, sans dimension religieuse chez les Tamouls, nous dit Eleanor Pavey. Qu’en est-il de l’Europe ? En première analyse, on ne voit pas très bien ce qu’il pourrait y avoir de commun entre les kamikazes, anciens ou modernes, et une Europe, société cible, qui les voue aux gémonies ; et pourtant les choses sont plus complexes. L’article de François Lagrange sur les « combattants de la mort certaine », nous montre qu’il existe chez nous une gradation d’attitudes entre la mort librement acceptée, voire anticipée, et la mort choisie ou même recherchée, autrement dit que l’analyse ne doit pas être faite en termes binaires qui opposeraient le mode d’action « suicidaire » – c'est-àdire très risqué – au « suicide » qui supprime l’idée même de risque, sauf à aller « à l’encontre d’une véritable compréhension des phénomènes de violence contre soi », comme le souligne justement Olivier Grojean. Cette hypothèse de continuité entre modes d’action que confirme l’examen historique auquel se livre Louis-Jean Duclos, a une forte valeur heuristique car elle court-circuite la polémique sur la légitimité et constitue, bien sûr, un des axes de notre numéro. François Lagrange souligne par ailleurs qu’il existe « un modèle de sacrifice de soi de forte intensité » lié a une élite militaire professionnalisée, mais qu’il a été marginalisé par l’évolution de la guerre, au profit d’une thématique plus modérée du sacrifice de soi (acceptation du risque – même élevé – de mort). On peut d’ailleurs noter que la typologie sur le suicide de Durkheim comporte un « suicide altruiste obligatoire » qui s’ajuste parfaitement au thème que nous étudions. Nulle exceptionnalité européenne donc. Ces détours historiques et méthodologiques montrent que la dimension idéologique, avérée et même tonitruante, ne nous dit rien de fondamental du

Editorial - Louis-Jean DUCLOS / Daniel HERMANT 9

6 . Sur ce point, on peut sans doute regretter qu’au-delà de l’essai de Bruno Etienne sur la « Thanatocratie islamique », la dimension pathologique d’un « kamikazat » qui désinhibe puis exhibe la pulsion de mort n’aie pas été explorée plus avant.

basculement existentiel 6 de celui qui va devenir kamikaze, sauf à le réduire à la manipulation ou la mise sous influence, situation qui existe mais qui reste marginale. Concluons qu’il faut chercher l’impulsion suicidaire ailleurs, par exemple, nous suggère Louis-Jean Duclos, dans les bases sociales (le terme est pris ici dans un sens large : forces armées, groupes clandestins révolutionnaires, etc.) constituées précisément en vue d’atteindre un objectif politique par la violence. De ce décentrement de l’analyse, Louis-Jean Duclos, dans sa contribution, tire toutes les conséquences à travers la métaphore juridique du « combat suicidaire » décrit comme un « quasi-contrat » passé entre partenaires. Il nous met en garde contre les chatoyances un peu vaines des discours, en substituant à l’idéologie un marché – souvent de dupes pour le suicidant – qui replace au premier rang la question du but et de l’efficacité stratégique. Or, cette perspective n’est pas souvent envisagée, l’impact considérable du 11 septembre tenant lieu de réponse. C’est pour cela que nous la rappelons dans notre titre « de la mort volontaire combattante », et qu’à côté des articles généraux, nous avons souhaité présenter quelques études de cas qui nous permettent de cerner de plus près cette réalité 7. Si Eleanor Pavey conclut avec des nuances à l’efficacité stratégique ponctuelle de la méthode, c’est grâce à la « valeur ajoutée » dont les attentats sont affectés en raison de leur exceptionnelle théâtralité. Mais cette règle générale possède une réciproque : leur multiplication correspond à une banalisation, et a donc un rendement décroissant, comme on peut le vérifier au Sri Lanka, en Irak ou en Afghanistan. Laurent Gayer, lui, parle du caractère « a-stratégique » de ces actions et voit dans l’irrésistible désir de mort de nombreux combattants khalistanis une raison de la victoire de l’armée indienne ! Et à l’échelle mondiale ? Un impact considérable bien sûr, mais – en termes politiques ou géopolitiques – des résultats directs dérisoires ou contre-productifs qui évoquent plus la survenance de « coups » qu’une stratégie cohérente. Reste la dimension sociologique. Nos auteurs détaillent les motifs quelquefois minuscules de l’engagement, les profils de la trajectoire : ludique, opportuniste, puisque d’une certaine façon il est possible de faire carrière. Au Sri Lanka, être choisi par l’organisation (LTTE) pour entrer dans les « Tigres noirs », c'està-dire l’élite des kamikazes, est un couronnement nous dit Eleanor Pavey. Mais on peut aussi échouer pour incapacité, comme le montre le parcours de Zacarias Moussaoui, pourtant très motivé ! Martyropathe 8 enfin, remarquent nos auteurs

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Cultures & Conflits n° 63 - automne 2006

7 . Bien entendu, nous ne visons pas à l’exhaustivité. Il y aurait eu beaucoup à écrire à propos de la guerre de Tchétchénie par exemple, ainsi que sur l’Irak, grand absent de ce numéro où le kamikazat n’est d’ailleurs qu’un modus operandi secondaire. 8 . Nous renvoyons aux trois idéaux types de l’insurgé religieux identifiées par F. Khosrokhavar : ludique, opportuniste, martyropathe, voir : « Le modèle Bassidji », Cultures & Conflits n°29-30, 1998, pp. 59-118. Laurent Gayer souligne que ce modèle s’applique très bien au Khalistan. 9 . Cette identité peut prendre une forme très moderne comme dans le cas des « cyberKhalistanis ».

en soulignant la forte dimension morbide du phénomène et l’espèce d’injonction contradictoire qui fait passer la victoire par la mort. Voici donc le kamikaze enchaîné à son sort, et à l’organisation. Mais cette dépendance est à double sens, car accepter de mourir scelle l’identité du mouvement 9, transforme les « martyrs volontaires », en icônes référents de rébellions sacralisées 10, suscite des attentes bien sûr, mais crée également des obligations. Le compromis ne faisant en aucune façon partie de la panoplie du martyr, les dirigeants ne doivent pas décevoir, sauf à risquer d’être désavoués 11, et à voir le recrutement se tarir, ils sont poussés à l’escalade. Retour au politique donc.
Editorial - Louis-Jean DUCLOS / Daniel HERMANT

Finalement, entre nos protagonistes il n’y a pas une relation hiérarchique – celle qu’on postule implicitement quand on cherche partout la main d’AlQaïda – mais une relation complexe fonctionnant dans les deux sens. Aussi nous n’avons pas, dans notre enquête, cherché à faire apparaître un modèle général qui n’existe pas, mais plus modestement, selon les conflits, tenté de décrire des configurations paradoxales dans leur fonctionnement car projet politique et dimension sociologique y sont si étroitement intriqués qu’il faut les analyser ensemble, les mettre sous tension en quelque sorte. Le chantier est ouvert, il doit être poursuivi. Alors que conclure provisoirement ? Le politiste serait tenté de dire « qu’il n’y a pas d’avenir significatif pour le suicide de combat et l’attentat suicide en particulier » (Louis-Jean Duclos), mais, à l’inverse, le sociologue constate que l’attractivité des organisations est fondée sur la radicalité des attitudes plus que sur leur efficacité ! Et ce n’est pas le plus rassurant !

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10 . « Te martyrium candidatus laudat exercitus » (« l’éclatante armée des martyrs célèbrent vos louanges »), Te Deum, chant liturgique catholique de rite latin. 11 . L’action suicidaire est aussi un moyen de contester la direction de son propre camp, nous dit Olivier Grosjean.

Violence politique, attentats et kamikazat : l’hypothèque du 11 septembre
Daniel HERMANT
Ancien directeur de l’IFP, directeur de publication de Cultures & Conflits, Daniel Hermant travaille sur la violence politique.

« Un fait mal interprété par une époque reste un fait pour l’historien. C’est au gré de l’épistémologue, un obstacle, c’est une contre-pensée 1 ».

e numéro, même si bien sûr il ne se limite pas à cela, a trouvé l’une de ses origines dans l’attentat princeps que fut le 11 septembre, tant la focalisation terrifiée sur le modus operandi de ce drame a contribué à mettre au premier plan la notion d’attentat-suicide. Ensuite, et notamment à travers l’usage débridé du mot « kamikaze », s’est imposée une sorte de reprofilage de la notion d’attentat terroriste.

C

Certes, on ne saurait réduire sans abus à un attentat, aussi considérable soit-il, la question de la mort volontaire dans un contexte belliqueux, question qui, rappelons-le, traverse l’histoire, de l’Antiquité à nos jours et qui a revêtu de nombreuses formes que ce numéro analyse. De surcroît, et surtout dans cette revue, il ne saurait être question de faire du 11 septembre la mutation fondamentale, voire le commencement absolu que beaucoup y ont vu ; cependant il ne faudrait pas a contrario raboter toutes les aspérités de l’événement et n’y voir que du spectaculaire, dont l’inusabilité proviendrait pour l’essentiel d’un discours de peur. Tout se passe en effet comme si, avec le 11 septembre, pour le plus grand nombre, mais également pour le petit monde des experts et des spécialistes, une nouvelle conception de l’attentat terroriste se mettait en place autour de la matrice implicite du kamikazat. A

1 . Bachelard G., La Formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 2004.

notre sens, il existe une véritable hypothèque du 11 septembre qui pèse sur les esprits et qui rend difficile tout examen objectif de la question des attentats-suicides. C’est cette hypothèque que nous voudrions examiner. Retournement Les attentats-suicides modifient notre perception de la violence et des conflits en en redistribuant les éléments constitutifs, et nous donnent ainsi l’impression d’une modification considérable du paysage. La focalisation du regard sur l’exécutant, plus que sur les dimensions collectives idéologiques politiques ou logistiques de l’action, la primauté de l’événement sur les mécanismes organisationnels, occultent pour l’opinion tout processus d’élaboration, toute friction avec le réel, toute atténuation par la force des choses. Au long terme d’un attentat préparé par des organisations et des planificateurs, succède la rapidité d’un événement conditionné par un choix individuel, voire d’un réflexe pathologique ; au calcul stratégique des gains et des pertes succède l’anomie d’une violence extrême, à la raison politique, la passion ou le ressentiment, à la pondération, l’improvisation. L’organisation, l’Etat, la logistique, les forces collectives et, à un moindre degré, les cibles, bref tout ce qui constitue pour l’observateur le palpable de la violence – et qui ossifie son jugement –, perd sa position prééminente dans l’analyse et ne vient désormais qu’en second lieu. La perception des rapports de forces ne peut se trouver que bouleversée dans cette hypothèse, puisque nous passons d’un monde où les événements, en quelque sorte nourris par les réalités, étaient le reflet de leur enracinement, où l’action était liée par son contexte, à un monde de rapports de craintes dans lequel le calcul stratégique s’efface devant une logique de coups, c'est-à-dire d’événements qui se succèdent de manière aléatoire plus qu’ils ne s’enchaînent. Le monde apparaît fait de retournements ou de ruptures. Certes la guerre clausewitzienne n’est pas morte, mais dans l’opinion, ce sont ses cadres stables d’analyse qui ont perdu leur position centrale. Radicalité Ainsi, avec l’attentat-suicide l’individu, rouage central de la violence, promu human bomber, retrouve une sorte de prééminence, et l’analyse psychologique reprend toute sa place dans nos réactions. La perception de la violence se fait à l’aune de ce qu’il y a de plus intime et souvent de plus volatil en nous, la volonté individuelle. Celle-ci apparaît d’abord dans l’idéologie des attentats-suicides. Comme il est difficile d’interroger un kamikaze sur ses intentions, surtout après son geste, celles-ci n’apparaissent aux sociétés cibles – les nôtres – qu’à travers la mise en scène et la propagande des discours de revendications, des bandes vidéos ou des photos « immortalisant » les kamikazes ou les meurtres d’otages. « Le mort saisit le vif », disent les juristes, ici c’est l’inverse, les morts –

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tous les morts : otages, kamikazes, victimes anonymes – sont instrumentalisés par les commanditaires. Il y a là pour la presse, comme pour le quidam, un effet de loupe et un message effrayant de violence, de sauvagerie, que la personnalité de Zarkaoui a assez bien illustré. Nous sommes la cible, et nous voici ramenés au statut de bétail qu’on égorge. A travers ces imprécations ou ces séquences sanglantes – qui choqueront jusqu’à ceux qu’elles sont censées servir – les valeurs de l’ennemi, c'est-à-dire les nôtres, refus de la mort, protection de la vie humaine, respect des droits de l’Homme, sont présentées comme une preuve de faiblesse, voire de couardise et leur inverse comme la promesse du triomphe. On ne sera pas surpris que, dans nos esprits, la radicalité de ce comportement, rende le kamikazat indissociable du fanatisme. Mais il existe également une dimension autocentrée de ce radicalisme, celle qu’on tente de déchiffrer, au-delà de la propagande, à travers le mystère d’un visage qui annonce tranquillement sa mort pour demain. Le suicide politique présente un profil qui interpelle et fascine, il y a incontestablement du chemin de Damas dans cette décision-là. Figure de la rupture, le kamikaze relève d’un choix radical, car comment être plus radical qu’en s’immolant ? Quand on se penche sur les trajectoires individuelles, ce qui inquiète, c’est qu’il ne s’agit pas d’un complot ourdi par de puissantes organisations transnationales contre lesquelles la puissance publique a les moyens de se défendre, mais à partir de l’air du temps, d’un basculement de vie, sociologiquement et statistiquement non significatif – aléatoire donc –, mais à l’égard duquel on se sent désarmé. Autant dire qu’on ne sait pas grand-chose sur un processus de radicalisation politique où le passage à la violence résulte de micro-décisions individuelles, bien souvent inaperçues, au moins dans un premier temps, par l’entourage proche, mais qui vont entraîner par la levée d’interdits majeurs comme le suicide ou la loyauté envers la société dans laquelle on vit, une sorte de situation de transgression non transgressive qui facilite le passage à l’acte. Or depuis le 11 septembre, cette posture fait florès. L’idée répandue en Occident que la mort volontaire renvoyait à un archaïsme religieux, lui-même issu d’un blocage sociétal dans le monde arabo-musulman, était supportable, parce qu’elle nous plaçait sur le bon côté de l’évolution et condamnait à l’érosion ce fanatisme issu du passé. Celle selon laquelle les volontaires de la mort sont le produit d’un échec de la modernisation dans les pays arabo-musulmans, quoique désagréable, l’était également parce qu’elle ne nous concernait qu’indirectement. En revanche, l’idée que la mort volontaire soit le résultat du rejet de nos sociétés occidentales, par les populations hétérogènes qui s’y sont installées, ne l’est pas. Dans un premier temps, on a pu essayer de contourner la difficulté en interprétant ces trajectoires comme des évolutions individuelles vers un nouvel idéal retrouvant, cinquante ans après, mais à rebours, une sorte d’exotisme révolutionnaire à la Régis Debray. A Madrid (11 mars 2004), le fait de la proximité géographique – une cellule marocaine – et d’une immigration trop récente,

Violence politique, attentats et kamikazat - Daniel HERMANT 15

pouvaient encore servir d’alibi à la thèse d’un terrorisme importé, exogène. A Londres (7 juillet 2005), il a bien fallu, après de nombreuses dénégations, convenir que le ver était dans le fruit, que les kamikazes étaient issus du cru et faisaient peu de cas de la loyauté à la société dans laquelle ils avaient été élevés. Malgré la répulsion qu’il provoque, malgré les accusations d’archaïsme religieux qu’il véhicule, on était obligé de constater que chez nous, à son échelle, depuis le 11 septembre, le kamikazat était puissamment mimétique et que, du salafisme, de la délinquance ou de l’ennui, au djihadisme, le chemin était souvent court 2. Ce jusqu’au-boutisme des candidats à la mort effraie et, par résonance, installe dans les opinions – et les polices – incapables de détecter le futur kamikaze, une atmosphère du soupçon faite d’anxiété qui empoisonne nos sociétés. Escalade A cette radicalité du comportement kamikaze s’ajoute une radicalité de l’attentat lui-même. On a parlé d’hyper-terrorisme ou de terrorisme d’un troisième type à propos du 11 septembre et beaucoup ont signalé la nouvelle ère que cet attentat hors norme inaugurait 3. Question de bon sens, le recours au suicide est perçu comme retournant d’une manière spectaculaire le principe de Clausewitz selon lequel l’attaque est toujours plus dispendieuse que la défense puisque, par l’accès aux armes de destruction massives, quelques individus peuvent déstabiliser gravement nos sociétés, voire altérer ou bouleverser la donne stratégique mondiale. Le faible a trouvé la parade au fort. L’attentatsuicide est donc, autre formule qui traîne dans les médias, « la bombe atomique du pauvre » ! L’affaire de l’anthrax aux Etats-Unis après le 11 septembre, la recherche de laboratoires chimiques en Afghanistan, le souvenir de l’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo, ou la récente révélation d’un projet d’empoisonnement, toujours dans le métro, à New York sont les brouillons de ce qui pourrait être en préparation et concrétisent dans nos esprits l’idée que la triade des armes de destruction massive dites NBC est, ou va être, dans la besace des kamikazes. Le 11 septembre, qui dans nos esprits par sa dimension spectaculaire agrège tout ces éléments, se constitue en matrice symbolique de l’escalade. Certes, rien de cela ne s’est passé, mais l’actualité nous ramène toujours à cette perspective, et les simulations d’attentats réalisées un peu partout par les autorités ne sont pas de simples manipulations. On com-

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2 . L’étude des trajectoires qui mènent à l’engagement violent et au kamikazat repose sur des sources nombreuses, dont la plus célèbre est le texte de Muhammad Atta retrouvé par le FBI dans ses bagages. Les procès, comme celui de Moussaoui, ou ceux dans les pays respectifs des libérés de Guantanamo ainsi que les enquêtes policières ou les rapports après les attentats de Londres ou de Madrid donnent également de nombreux renseignements. Voir Sageman M., Understanding Terror Networks, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2004 ; et en français : Khosrokhavar F., Quand Al-Qaïda parle, Paris, Grasset, 2006. 3 . Voir par exemple pour son titre l’ouvrage collectif dirigé par Heisbourg F., Hyperterrorisme : la nouvelle guerre, Paris, Odile Jacob, 2001.