Moscou 1941

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22 juin 1941. Hitler lance l’opération Barbarossa contre l’union soviétique. Dix jours plus tard, Alexander Werth, correspondant de la BBC, arrive à Moscou. Jusqu’à octobre 1941, il partage le quotidien des Moscovites durant ce terrible été marqué par l’effondrement de l’Armée rouge. Le récit qu’il en a tiré est un témoignage unique sur un moment crucial de l’histoire de la guerre à l’est, celui où l’Allemagne nazie semble invincible.
Ne disposant que des informations officielles, qui toutes minimisent systé-matiquement les reculs et les défaites de l’Armée rouge, tout en majorant les pertes de la Wehrmacht, Alexander Werth saisit toutes les occasions pour tenter de « prendre le pouls » de la vie réelle. Malgré les contraintes – espionite ambiante, méfiance et peur de l’étranger –, il rend compte avec brio de l’atmosphère à Moscou au cours des premières semaines de la grande guerre patriotique, à un moment où la menace ennemie se rapproche de la capitale soviétique, soumise aux premiers raids aériens. Alexander Werth quitte la ville alors que les détachements avancés de la Wehrmacht ne sont plus qu’à une trentaine de kilomètres de la capitale soviétique. À ce moment-là, la prise de Moscou semble inéluctable.
Publié le : jeudi 22 novembre 2012
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EAN13 : 9791021000278
Nombre de pages : 256
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couverture
ALEXANDER WERTH

MOSCOU

1941

Traduit de l’anglais par Evelyne Werth
 Édition présentée et annotée par Nicolas Werth

TALLANDIER

PRÉFACE

Moscow ‘41, paru à Londres en février 1942, est le premier livre sur la guerre à l’Est. Ou plutôt sur les tout débuts de la guerre, une guerre vue, soulignons-le d’emblée, à distance, de Moscou. Au cours de cette première mission comme correspondant de l’agence Reuters en URSS, Alexander Werth ne fut autorisé à se rendre sur le front qu’une dizaine de jours à peine, dans la région de Viazma, à quelque cent cinquante kilomètres à l’ouest de Moscou. Une région emblématique : ce fut, en effet, la première petite portion de territoire européen – quelques centaines de kilomètres carrés à peine – reconquise de haute lutte sur la Wehrmacht depuis le début de la Seconde Guerre mondiale.

Premier des trois « journaux de guerre1 » tenus par Alexander Werth durant ses années passées en URSS, Moscow ’41 raconte, d’abord et avant tout, les « retrouvailles » du journaliste britannique avec son pays d’origine, quitté alors qu’il était adolescent, vingt-quatre ans plus tôt, en pleine tourmente révolutionnaire. On chercherait en vain dans ce journal quelque nostalgie de son passé de « fils de bourjoui », élevé dans le milieu germanophone de la grande bourgeoisie industrielle libérale de Saint-Pétersbourg au début du siècle. C’est en « journaliste engagé » qu’Alexander Werth revient en URSS. Depuis la montée du nazisme, au début des années 1930, Alexander Werth, correspondant du Manchester Guardian à Paris, avait résolument pris position en faveur de la politique de sécurité collective, d’un rapprochement entre les démocraties occidentales et l’URSS, considérant que « la seule menace réelle qui pesait sur la civilisation occidentale ne venait pas de la Russie soviétique, mais de l’Allemagne nazie ». Puis il s’était activement engagé dans le camp antimunichois. Toujours en poste à Paris quand la guerre éclate, Alexander Werth assiste à la défaite française en mai-juin 1940, qu’il consigne et analyse dans un petit livre, The Last Days of Paris, publié fin 1940 à Londres, regagnée in extremis à bord du Madura, via Bordeaux. Journaliste reconnu, parlant parfaitement le russe, Alexander Werth apparaît d’emblée, dès l’invasion allemande de l’URSS le 22 juin 1941, comme l’homme de la situation pour couvrir la guerre à l’Est. Le 3 juillet, il part comme « correspondant spécial » de l’agence Reuters et du Sunday Times à Moscou. Il y restera – mis à part un court intermède de quelques mois, d’octobre 1941 à mai 1942 – jusqu’en 1948.

Moscow ’41 est davantage un témoignage sur l’arrière que sur le front. Et d’abord sur le quotidien de la capitale soviétique durant l’été et le début de l’automne 1941, vu à travers le regard d’un étranger « éclairé », admirable connaisseur de la culture russe, que les autorités soviétiques tentent de tenir confiné dans le petit périmètre réservé aux rares diplomates et journalistes étrangers en poste dans la capitale, périmètre délimité par les grands hôtels du centre-ville, les ambassades et le ministère des Affaires étrangères. D’emblée, Alexander Werth se sent à l’étroit, prisonnier dans cette cage dorée, « coincé dans l’ornière du petit milieu des correspondants », frustré de contacts avec les « Soviétiques ordinaires » et de nouvelles fiables sur ce qui se passe réellement sur le front.

Comment, dans ces conditions, faire son métier de journaliste ? Telle est l’interrogation permanente qui s’exprime à travers chaque page de ce journal. Pour toute information, Alexander Werth et la petite cohorte des correspondants étrangers à Moscou ne disposent que des articles de la presse soviétique, des communiqués officiels et des conférences de presse données, tous les deux jours, au Narkomindel 2 par le responsable du Sovinformburo (le « Bureau d’Information soviétique »), Lozovski3. Naturellement, toutes les informations officielles minimisent systématiquement les reculs et les défaites de l’Armée rouge et majorent tout aussi systématiquement les pertes de la Wehrmacht. Pour autant, la réalité, le plus souvent dramatique en ces premiers mois de la guerre, finit – généralement avec quelques jours, parfois quelques semaines, de retard – par filtrer. Toute l’intelligence et le métier du journaliste sont en permanence mobilisés pour lire entre les lignes, distinguer les bribes véridiques des fausses rumeurs, interpréter tel ou tel « signal », déchiffrer telle sentence de la « langue d’Esope » maniée avec dextérité par les interlocuteurs officiels.

Journaliste britannique, depuis longtemps partisan déclaré d’un rapprochement entre la Grande-Bretagne et l’URSS, Alexander Werth suit tout particulièrement, grâce à ses contacts privilégiés avec l’ambassadeur de Grande-Bretagne à Moscou, sir Stafford Cripps4, le développement – positif – des relations anglo-soviétiques et américano-soviétiques en ces mois décisifs de l’été et de l’automne 1941, avant l’entrée en guerre des États-Unis. Pour l’antimunichois qu’est Alexander Werth, l’agression allemande du 22 juin 1941 a, rétrospectivement, validé son refus, affirmé depuis toujours, de mettre un signe d’égalité entre Hitler et Staline. Elle justifie aussi, rétrospectivement, la « mue nationaliste » de Staline, entreprise au milieu des années 1930 aux dépens des « chimères internationalistes » chères à Trotski. « Si Staline avait appelé le peuple russe à se battre pour le marxisme, la réponse aurait été bien plus tiède et bien moins unanime », écrit Alexander Werth. Depuis le 22 juin 1941, la Russie soviétique a changé de statut : elle est devenue, ipso facto, l’alliée de la Grande-Bretagne. Pour Alexander Werth, qui affirme « n’avoir pas de sympathie particulière pour Staline », le temps, clairement, n’est pas à la critique du régime stalinien. Il espère que la victoire commune contre le nazisme favorisera la « démocratisation » du régime stalinien, déjà en germe, selon lui, dans la Constitution de 1936, et débouchera sur une convergence entre l’Ouest, qui sortira de la guerre « plus socialiste dans le sens large de ce terme », et l’Est, qui deviendra « plus démocratique ». On chercherait en vain, dans ce journal, la condamnation de la déportation massive des citoyens soviétiques d’origine allemande, décidée par Staline fin août 1941, ou des grandes purges qui, trois ans auparavant, ont décimé les « ennemis du peuple » jusque dans les rangs de l’Armée rouge. Pour Alexander Werth, l’« emballement » des purges est à mettre au compte du sinistre Iejov, le chef du NKVD, pas au compte de Staline. Partisan passionné d’une alliance entre la Grande-Bretagne et l’URSS, seule à même de vaincre le nazisme (quitte à fermer les yeux sur « certains aspects déplaisants » du régime stalinien), Alexander Werth n’en reste pas moins un observateur minutieux de la réalité quotidienne des Moscovites. Malgré les limitations imposées à ses déplacements, strictement encadrés par les officiels soviétiques chargés des correspondants étrangers, qui organisent pour eux des « sorties » dans tel kolkhoze-modèle de la banlieue de la capitale ou dans telle usine-modèle de construction automobile, Alexander Werth n’a de cesse de glaner des impressions au hasard de balades en tram et de longues déambulations dans les rues de Moscou, ou de grappiller quelques informations au hasard de rencontres. Toutes les occasions sont bonnes pour tenter de « prendre le pouls » de la vie réelle, loin des clichés et de la propagande. Pour autant, la tâche est rude : dans un pays traumatisé par la « Grande Terreur » de 1937-1938, l’espionite ambiante, la méfiance et la peur de l’étranger, les contacts restent difficiles et limités à un cercle étroit de Soviétiques dûment autorisés.

Malgré ces contraintes, Alexander Werth parvient à communiquer au lecteur l’atmosphère de la vie à Moscou au cours des premières semaines de la grande guerre patriotique, à un moment où la menace ennemie se rapproche de la capitale soviétique, soumise aux premiers raids aériens, mais toujours laissée dans la plus totale ignorance de la situation réelle sur le front. Rappelé à Londres pour raisons professionnelles, Alexander Werth quitte Moscou quelques jours avant la « grande panique » du 16 octobre 1941, journée au cours de laquelle la rumeur d’une prise imminente de la capitale par les Allemands entraîne un véritable mouvement de fuite d’une partie de la population moscovite, et tout particulièrement d’un grand nombre de membres de la nomenklatura communiste. Il reviendra sur cet épisode – et sur nombre d’autres questions laissées en suspens dans ce journal – dans son opus magnum, La Russie en guerre, publié vingt ans plus tard, en 19645.

Enfin traduit en français, Moscow ‘41 montre admirablement à la fois ce qu’un journaliste étranger, aussi familier de la culture russe fût-il, mais confiné dans le cercle restreint des correspondants en poste à Moscou, pouvait percevoir du régime stalinien ; mais aussi combien limitée était, pour un homme de gauche engagé depuis longtemps dans le combat contre le nazisme, la marge de critique d’un régime devenu, du jour au lendemain, le principal adversaire de l’Allemagne et le porteur d’un immense espoir : celui de voir un jour renaître une Europe démocratique libérée de la barbarie nazie.

Nicolas Werth

1- Les deux autres sont The Year of Stalingrad (traduction française à paraître fin 2012 chez Fayard) et Leningrad, 1943 (traduction française parue chez Tallandier en 2010).

2- Ministère des Affaires étrangères de l’URSS.

3- Solomon Lozovski (1878-1952), homme politique soviétique. Il occupa successivement les postes de président du Profintern (« Internationale syndicale ») dans les années 1930, de commissaire du peuple adjoint des Affaires étrangères et de vice-président du Sovinformburo (« Bureau d’information soviétique ») entre 1939 et 1945, puis de président du Sovinformburo (1945-1948). Membre du Comité juif antifasciste à partir de 1942. Arrêté et exécuté le 12 août 1952, avec 13 autres membres du Comité juif antifasciste, comme « espion ».

4- Sir Stafford Cripps (1869-1952), homme politique britannique, membre de l’aile gauche du Labour Party, s’engagea activement contre la politique d’apaisement avec l’Allemagne dans la seconde moitié des années 1930. Nommé par Winston Churchill ambassadeur de Grande-Bretagne en URSS (1940).

5- Les deux volumes de La Russie en guerre ont été réédités en français chez Tallandier en 2010 (collection « Texto »).

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