Mourir à huis clos

De
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Le Kakongo, un pays imaginaire de l’Afrique équatoriale, renaît à la démocratie après trois décades d’une parenthèse monopartite. Durant la décennie perestroika, à la suite des élections présidentielles sur fond de repli identitaire, le pays bascule dans le chaos. La création de milices prétoriennes légitimées par le président de la République démocratiquement élu marginalise la force publique régulière. À Mavoula, la capitale, les obédiences et partis politiques s’opposent par milices privées interposées qui s’affrontent, avant que la situation ne dégénère sur l’ensemble du Kakongo. Pendant ces événements, le lieutenant Malanda, un officier de la Police, est intercepté par une des milices. Soupçonné d’intelligence, il se retrouve coincé entre deux mondes belliqueux, aveuglés par des préjugés ethniques très intégristes. Pieds et mains ligotés, les yeux recouverts d’un bandeau de supplicié, cet officier est conduit au bord du fleuve, à l’onde aux langueurs mystiques, pour y être « descendu ». Tout à coup, le destin s’interpose et le voyage ad patres est contrarié, heureusement.


Publié le : jeudi 26 février 2015
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EAN13 : 9782332665348
Nombre de pages : 260
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ISBN numérique : 978-2-332-66532-4

 

© Edilivre, 2015

Avertissement

La trame de ce roman est une histoire authentique. Cependant, les noms patronymiques de certaines personnes ainsi que les appellations des lieux ont été occultés à dessein ou substitués à d’autres pour des nécessités de commodité.

Toute ressemblance avec des personnes existant réellement serait fortuite.

Dédicace

Que ma prose aux senteurs de lunules,

Bien rimée aux anses de nos cœurs,

Ses effluves à flots d’or épandent,

En réelle dédicace à votre amour ardent.

À la mémoire de :

Alpha NoëlMALONGA

Norbert ALOKOMBOUMBOU

Guy RogerM’BANGO

ParfaitMOUSSAKI

En dédicace à :

Jean François NDENGUE

Philippe OBARA

Albert NGOTO

Jacques Antoine BOUITI

Médard BELEMENE

 

 

Et

À tous ceux qui, sincèrement, souhaitent que le Congo, souvent humilié par les pratiques insanes de certains compatriotes, retrouve la voie de la civilisation.

I

Dès que les coups de feu sont tirés et retentissent bruyamment dans les contrées environnantes, les premiers projectiles qui passent, sifflent à quelques centimètres des oreilles du supplicié. Le lieutenant Malanda s’évertue vainement à maîtriser ses émotions. Il n’ose faire le moindre mouvement de peur qu’un des projectiles le fauche au hasard de leurs trajectoires. Déjà, l’idée de la mort le met dans un état de profonde prostration. Éprouvant un horrible malaise, les tempes serrées et perdant la tête, il frissonne d’épouvante. Plutôt, les yeux bandés, la tête plongée dans un brouillard opaque, il se prend instinctivement à s’effilocher des hypothèses et des imaginations fantastiques. L’instant d’une seconde, une myriade d’idées et de pensées parfois invraisemblables s’entrecroisent et s’entrechoquent dans son esprit affligé. Mais, dans ses suppositions, il ne peut identifier avec certitude l’origine des tirs, ni savoir non plus qui tire, pourquoi, sur quoi. Une seconde salve de rafales crépite presque aussitôt. Il a la nette impression que les balles vomies par la Kalachnikov passent, à la vitesse de l’éclair, entre ses jambes déjà toutes tremblantes. Il est tétanisé et brisé par la peur.

– Tu vas bientôt tomber, crie triomphalement un milicien d’une voix emphatique. On va te tuer, continue-t-il ironiquement et d’un ton narquois, pendant qu’il manipule son arme, comme pour mieux préciser ses intentions.

« S’agit-il du même milicien, celui qui, à l’instant, vient de tirer ou quelqu’un d’autre », se demande le lieutenant Malanda dans son for intérieur. Une lueur vive bariolée en arc-en-ciel de feu illumine quelques instants le bandeau noir enrubanné autour de sa tête, à hauteur des yeux. Il comprend que son sort est scellé. Aussi, attend-il avec angoisse la cartouche fatale, celle qui lui ôtera la vie. Il imagine la violence avec laquelle la prochaine balle lui transpercera le corps, et comment celui-ci, inanimé, sera transformé en désuète passoire par la furie des autres projectiles qui s’y abattront, alors qu’il sera déjà sans vie, mais sur lequel, comme le veut la coutume, les miliciens enthousiastes vident leurs chargeurs rouillés sur les corps inanimés de leurs adversaires.

Instinctivement, comme projetées sur un écran virtuel, les funestes et pathétiques images de l’exécution de Nicolae Ceausescu, l’ancien président roumain, dont le corps ensanglanté gisait au sol à côté de celui de son épouse, lui reviennent à l’esprit. Quelle mort atroce ! Pauvre Ceausescu, se dit-il dans son tréfonds, osant déjà l’assimiler à la sienne. Par contre, lui, il se figure être entouré d’innombrables êtres étranges venus, à son chevet, des confins infernaux ou des profondeurs abyssales, là où siègent les censeurs du trépas. Certainement aussi, l’ombre de saint Michel, avec son trousseau de clefs, planerait-elle déjà dans les encablures de ce sillage, il serait prêt à ouvrir la porte qui lui conviendrait.

Bientôt, un des miliciens, dans cette cohue indescriptible de cris forains, vient subitement le tapoter dans le dos, presque amicalement, et lui demande d’une voix ironique :

– As-tu déjà fait ta dernière prière de salutiste, puisque tu es de cette confession religieuse, ou aimerais-tu simplement avoir l’assistance gracieuse d’un prêtre pour ton extrême-onction ? Rassure-toi, nous avons, parmi nous, autant de pasteurs, de prêtres, de guides spirituels, de bishops, un imam ou même Khomeiny et Mao en personne, ricane-t-il à gorge déployée, avec son haleine empestant une forte odeur vraiment fétide de chanvre.

Pendant que ce milicien le nargue vertement avec une ostentation si déconcertante, un autre vient aussi faire son numéro.

– Celui-ci, annonce-t-il à ses compères en touchant de son doigt indicatif pointé sur l’épaule du lieutenant, on le barre en second lieu. Faisons voyager d’abord l’infiltré qui a été intercepté à Kiadi, vers le stade municipal.

– Lequel ? s’interroge un autre milicien.

– Souviens-toi, mon gars, le militaire de ces hordes évanouies du professeur rêveur, celui qui se faisait passer pour un simple enseignant, mais qui s’est fait piéger comme un débutant par ses manies empruntées.

– Ah ! Oui, ce militaire nous prenait vraiment pour de pauvres cons. Un cafard a beau se saupoudrer de farine, il sera toujours identifié par un coq qui en fera un bon petit festin, Ah ! Ah ! Ah !

– Il devait certainement oublier qu’il y a parmi nous bon nombre de militaires, de policiers et de gendarmes qui ont préféré déserter la soldatesque du professeur et se rallier à la cause, se glorifie un autre milicien.

Le lieutenant, intéressé par la conversation des miliciens, est brusquement interrompu dans sa concentration. Brusquement, il sent le léger poids d’une petite charge posée sur son épaule dénudée. Puis, l’instant d’après, une courte rafale retentit à quelques encablures de ses oreilles tendues. Le crépitement continue de résonner, en écho, dans sa tête. Il tressaute instinctivement. Bientôt, il sent cet objet coulisser promptement sur sa peau jusqu’à une de ses parties les plus chaudes. Il comprend qu’il s’agit du canon d’une arme. Une autre rafale, plus longue que la précédente, déchire sa précaire quiétude et perçoit sur sa peau la chaleur de fournaise qu’émettent les projectiles expulsés du canon. Il essaie de se contenir, malgré son appréhension. Ses jambes, de plus en plus flageolantes, sont sur le point de s’effondrer sous son poids.

– Faisons-les voyager au même moment, c’est plus rapide et plus simple, propose un troisième. Pourquoi devons-nous attendre et continuer à s’embarrasser de ces énergumènes ? Blanc bonnet et bonnet blanc, c’est Dupont et Dupont. C’est identique et du pareil au même. Il nous faut gagner du temps en évitant de le perdre, mon vieux ! s’exclame-t-il. Nous n’avons pas que ça à faire, s’insurge-t-il enfin.

– Que dis-tu, toi « Cuirasse » ? demande un autre milicien à son acolyte. Qu’est-ce qu’on fait ?

– Tu veux que je dise quoi ! Moi, je n’ai pas la décision. C’est au chef Mao de décider. Il vient d’être appelé par le chef de poste de la « Main noire ». Attendons simplement son retour. Il saura nous dicter la conduite à tenir. Et puis, j’en ai déjà plein la gâchette.

– Ah ! Je comprends que ton palmarès est déjà suffisamment éloquent que tu préfères donner la passe aux autres.

– Penses-tu que j’ai déjà fini de déblayer le chemin ? rétorque Cuirasse, un milicien qui s’est fait une sinistre réputation de démolisseur. J’ai une conscience de tracteur qui ne s’embarrasse jamais de scrupules. Alors, casse-toi avec ces insinuations qui me font monter la moutarde au nez. L’un ou l’autre, personne, en tout cas, ne s’en sortira vivant. Qui des deux sera le premier à voyager ? Cela ne nous concerne pas et vous importe peu. Attendons les instructions.

Du fait de cet embarras de choix, une dispute semble s’engager et s’activer entre les miliciens, tous aussi surexcités les uns que les autres. Chacun voulant obstinément convaincre ses acolytes. L’infortuné lieutenant Malanda, abandonné à son triste sort, a du mal à comprendre que des humains, mortels comme lui, puissent s’amuser ainsi avec les vies de leurs semblables, sans apparemment le moindre remords. Il s’en prend sérieusement à lui-même. Si Henry Dunant pouvait vivre cela, il réviserait certainement quelques dispositions de ses fondamentaux, se dit le lieutenant Malanda.

« Que suis-je venu faire dans cette galère ? », se condamne-t-il, en piaffant d’impatience et en trépignant de nervosité comme une jument dans une arène de dressage. « J’aurais dû être tranquillement auprès de ma charmante et douce Isabelle en train de savourer les bienfaits d’une grasse matinée, bien engoncé dans mes draps, après une nuit assez sereine, m’éveillant les aubes joyeuses malgré la morosité des temps. »

La trêve, pourtant, a duré toute la nuit. Aucun crépitement d’armes automatiques ni hululement de mauvais présage des chouettes, ces déesses nocturnes qui ont déserté leurs maléfiques hauteurs nocturnes, n’a déchiré la quiétude de la nuit, ces nuits devenues longues et angoissantes.

Pour s’accorder une telle trêve, les pantins armés de ces bandes de milices politiques et paramilitaires en ont certainement marre de leurs damnables turpitudes qui les plongent, chaque jour davantage, dans les coulisses immondes de la bestialité et de la perdition. Obnubilés par les discours agressifs de certains politiciens qui ont galvaudé la noblesse du débat, ils ont été, du fait de leur candeur et de leur enthousiasme juvéniles, embrigadés dans des coteries du vice où ils apprennent à nier la vie.

Il est difficile de savoir si la lassitude de la duperie dont ils sont victimes les a contraints à l’accalmie ou simplement une trêve bien calculée. Apparemment, maintenant que le soir et l’heure inéluctable de la cogitation sont, semble-t-il, arrivés, les miliciens, jouant au jeu de la belligérance, sont déjà rentrés dans leurs antres de guet, la trogne enluminée par les insomnies forcées et les drogues. Ils attendent, impatients, leurs prochaines victimes, innocentes pour la plupart, choisies au hasard de la mire de leurs Uzi ou de leurs Kalachnikov, parmi ces exilés de fortune, dépouillés de tout bien et de toute âme, chassés de leurs demeures, errant et voguant craintivement, à vau-l’eau, sans mobile et sans destination, dans leurs contrées habituelles pourtant, mais devenues si étrangères et si hostiles à la fois.

*
*       *

Au réveil le matin, il a semblé plausible au lieutenant Malanda que les bandes armées, terrées dans quelques bâtisses en ruine de Kiadi, leur zone d’occupation où ils sèment la terreur et le désarroi, ont offert aux Kakongois une nuit calme, sans escarmouche perceptible, bien que du haut de la colline de Biafra des torches visibles des maisons en flamme scintillent clairement encore au firmament des hauteurs lointaines du quartier Labatamou en fumée.

Cependant, lorsque pâlissant dès son aurore, au-dessus de Mavoula inquiète de sa propre piperie, le soleil du matin, las et désolé de paraître, émet à regret, dans son habituelle course quelques rayons lumineux sur la voûte basse et lourde de cet immense ciel azuré. Il brille. Le ciel est bleu. Il est d’un bleu si intense que la houle moutonnante des cumulus en formation est clairement perceptible.

Le matin, le vent est alléchant, mais le suintement rouge du soleil sur ce ciel bleu à l’horizon lui paraît d’un si funèbre présage que Malanda referme ses volets. Officier de police de son état, il n’a dormi, comme à l’accoutumée, que d’un seul œil. Déjà, depuis que ces événements prévalent, nul n’ose dormir sur ses lauriers. Tellement qu’il ne dort que d’un seul œil, il réalise avec stupeur, tel qu’aimait le conter son grand-oncle, qu’à force de dormir ainsi, le risque de devenir borgne est exponentiellement grand. Pour se rassurer de l’acuité de ses yeux, il écarquille des orbites globuleuses, à fleur de tête. Il se les frotte, l’une après l’autre et réalise qu’elles ont une acuité normale et regardent les objets sans les dénaturer. Son effroi ne dure que l’instant de sa torpeur. Se retournant sur sa gauche, il fixe intensément le miroir accroché sur le mur qui lui renvoie une image éternelle, tel qu’il s’est toujours vu. Il se dit, tout rasséréné, qu’il a le même regard que la veille, l’avant-veille et les jours précédents.

Il s’étire longuement dans sa chambre en pensant aux victimes de la nuit, tous ceux qui, jusque-là, ont fait les frais des Ninjas et des Zoulous, ces lugubres bandes armées poursuivant on ne sait quel objectif et défendant on ne sait quel intérêt.

« Laissons les morts enterrer leurs morts », se dit-il, « Eux, au moins, sont désormais libres, d’une liberté que personne ne saurait aliéner ». Il se sent si incapable d’être utile à cette communauté, lui qui pourtant a pour sacerdoce d’assurer la protection des personnes et de leurs biens. Pour se dérober à ce sentiment de frustration et surpasser cette situation d’impuissance, il a une folle envie de bavardages, de liberté, de tout… Il veut fuir, se dérober complètement de cette solitude stupéfaite, bon gré mal gré. Il a envie de tout, de se défouler, de s’évader, même de pleurer. Il sent qu’il va exploser. Exploser de quoi ? De colère, de joie ou de déprime angoissante ? Peut-être d’inquiétude ? Lui-même ne comprend vraiment pas ce qui, soudain, motive cet état inaccoutumé. « Certainement, les larmes m’apaiseraient-elles », se résout-il à croire. Mais, les croyances ne représentent plus rien pour lui.

Tous les dieux l’ont délaissé, y compris ses frères, ceux de Ndamba-Kongo et de Kongo dia Ntotila. Lui et ses concitoyens de Mavoula « la verte », héritiers de Mfaa, dans le sillage du fantôme du sergent Malamine, sont prêts à marchander leur foi chrétienne pour quelques bribes de paix ou être sauvés et ne pas être victimes de cette incurie qui a déjà décimé de nombreux Kakongois. « Oui, se dit le lieutenant Malanda, ces pauvres gens connaissent dorénavant la valeur de la paix, de la tranquillité et de la quiétude. Ils apprennent à leurs dépens que la valeur de la paix ne se mesure que lorsqu’on l’a perdue. »

Ils veulent tous être sauvés, mais de quel salut ? La question est bien posée et certains se la sont toujours posée, ou plutôt les païens marxistes et animistes pratiquants d’hier, nouveaux convertis et prosélytes chrétiens, se la posent davantage aujourd’hui grâce à la liberté retrouvée, depuis la conférence nationale souveraine qui a libéré ou libéralisé le droit de culte dans la foulée du droit d’opinion, mais sans pour autant trouver de réponses adéquates à leurs préoccupations spirituelles.

Le lieutenant Malanda, dans ses pensées affligées, plaint le sort de ses concitoyens, jadis embastillés dans des conceptions athées du marxisme militant, fondamentalement nihiliste, et longtemps désespérés, car déçus par-delà la difficulté réelle des églises chrétiennes traditionnelles, en l’occurrence celles des catholiques, évangéliques, salutistes ou kimbanguistes à fournir une réponse appropriée à leurs attentes, matérielles plutôt que spirituelles. Ils se sont davantage tournés vers de nouvelles églises, se disant être les chantres du culte de la prospérité et de la foi abondante. Ils n’ont pas d’autres choix, faute d’assurance et d’ancrage spirituel, que de papillonner vaguement comme d’errants villégiateurs.

Il s’est rendu à l’évidence qu’au Kakongo, le catholicisme et la chrétienté des églises traditionnelles en général, ne sont pas seulement en concurrence avec l’Islam qui a longtemps défié le salut par Jésus-Christ. Mais, leur audience est surtout égrenée par la rivalité fulgurante et envahissante des sectes orthodoxes de la mouvance évangélique et charismatique de sensibilité et d’obédience protestante. Ces églises, dites du réveil spirituel, bien ancrées dans les réalités sociales et culturelles des populations, se targuent d’apporter une solution spirituelle appropriée à leurs problèmes, aussi bien spirituels, que ceux relevant des effets pervers de la mondialisation. Celle-ci s’accommode, pour de nombreux Africains, y compris les contemporains du Kakongo, avec la misère quotidienne de plus en plus opportuniste, malgré les richesses dont est pavé le sous-sol du pays.

Voilà pourquoi, depuis une décennie déjà, une nébuleuse opaque d’églises d’inspiration animiste, pentecôtiste ou charismatique éclot dans le sillage du microcosme des églises chrétiennes traditionnelles. Et le lieutenant Malanda a du mal à résister à la furie dévastatrice de ces églises sectaires. Il lui arrive même parfois de penser à troquer son uniforme blanc de salutiste avec une soutane marron au col blanc, comme les adeptes de certaines de ces églises. Mais, très souvent, il se ravise presque aussitôt. Il n’oserait jamais trahir, un seul instant, ses engagements de jeune soldat, pour faire allégeance à ces vendeurs d’illusions, très charismatiques dans leurs églises. Celles-ci fondent leur doctrine sur la valorisation des miracles et sur l’apologie de la prospérité. Car, par elles, les « enfants de Dieu », c’est-à-dire leurs adeptes, peuvent bénéficier d’une foi abondante et découvrir le filon, occulté dans les autres églises, de la prospérité, de la richesse matérielle, du voyage pour l’Europe, de la guérison miracle, du mariage, de la fécondité, du travail, d’un bon emploi rémunérateur, de la paix, de la chance, de la réussite tous azimuts, etc. « Comment ne pas être tenté par tant de promesses ? », s’interroge le lieutenant Malanda. Cela suppose que tous les maux collatéraux du sous-développement et de la pauvreté dont souffrent les gens peuvent être guéris dans ces églises. Le démon responsable de ces maux y est clairement identifié et dit maîtrisable.

Toutes les rues, dans tous les quartiers, sont pavoisées d’enseignes indiquant les horaires de culte. Les pasteurs ou plutôt les bishops ou archbishops, comme ils aiment se faire désigner, sont généralement de talentueux orateurs, pédantesques et volubiles dans leurs prêches-fleuves que de confidents traducteurs interprètent instantanément avec emphase dans une gestuelle qui leur est propre. Ces églises sectaires, en réalité, à les regarder de bien près, souvent très fondamentalistes, sont affiliées à celles du Nimakakongo voisin. Et, au regard de leur propension poussée du lucre et de la nationalité de la majorité de leurs prophètes, toutes semblent être des succursales des églises nigérianes ayant leur nombril et leur suppôt spirituel aux États-Unis d’Amérique, ce berceau du néo-évangélisme.

« Qu’à cela ne tienne, se dit le lieutenant Malanda, les fonctionnaires du Kakongo, coltinant l’amer et lourd fardeau de la misère du fait de la dévaluation monétaire, du rabattement de leurs salaires et de leurs indemnités, sont davantage épris de paix et de justice. Toute action qui leur permet de recouvrer la paix serait affectionnée avec le plus grand empressement et avec la plus grande attention. L’essentiel pour eux est de retrouver leur paix spoliée. »

Voilà pourquoi, las d’égrener indéfiniment un chapelet aux vertus latentes et virtuelles, des citoyens du Kakongo se laissent aller ou se jettent aveuglément par les genoux endoloris dans ces églises néo-apostoliques. « Le Kakongo, heureusement, se réconforte le lieutenant, est peuplé majoritairement de chrétiens pratiquants des églises traditionnelles. Et, il est alors si malheureux de les voir, conjurant alors des dieux pour qu’ils leur octroient la moindre bribe de paix, afin d’échapper ou de surmonter les miasmes et la morosité de l’existence, dans ce climat de guerres récursives. »

« Jusqu’à quand seigneur ! », ne cesse de conjurer le lieutenant Malanda, las d’interpeller indéfiniment le démiurge. « L’accomplissement de l’apocalypse est-il certainement déjà proche, comme pour convenir avec la doctrine pérenne des Témoins de Jéhovah dans leurs salles du royaume ». « Qu’aurais-je donc en pleurnichant ainsi et en m’endolorissant les genoux à force de prier et à intercéder indéfiniment et continûment auprès d’un Dieu créateur, si indifférent et si insensible à nos éternelles et justes supplications, compatissant certainement avec les manœuvres du diable dans ses prolifiques tentations ? »

Il sait d’avance qu’il est incapable de pleurer. Il ne cesse de se demander, une goutte de larme réticente au coin de l’œil, combien sont-ils ces veuves, ces orphelins voués à renflouer la cohorte honteuse des enfants dits de la rue, ces éclopés à vie, aussi bien dans leur chair que dans leur âme, ces innocents paraplégiques, ces délaissés, ces sinistrés, ces mutilés, ces disparus ? Tous ces êtres si chers dont la vie a été subtilisée et l’âme emportée au sublime. Pour eux, il le sait d’avance qu’aucune larme, émise à regret, ne peut l’apaiser ni le réconforter.

Déjà, nul ne veut, au mépris du vœu commun, largement exprimé, dresser le nécrologue tant soit peu exhaustif de la bêtise collective dans laquelle les politicards Kakongois, insatiables d’honneur, d’argent ou de sang, se reconnaissent le mieux.

Lui, il n’aimerait pas, avec les flots impétueux de ses fausses larmes tardives calculées, que l’émotion pousse à débiter sans retenue, éprouver davantage les âmes des disparus défunts. « Ces disparus qui, autrefois, se dit le lieutenant Malanda, dans une intimité cordiale, nous cajolaient parfois, nous aimaient peut-être, tendant leurs mains pour nous soulager et nous servir, certainement aussi pour nous aider et nous secourir, nous ces enfants si inexpérimentés, si nécessiteux, ou les joignant volontiers pour intercéder en notre faveur, pour expier nos imprudences et nos niaises jobarderies, à l’image du Christ qui, par l’offre de sa vie, a racheté les péchés des humains mortels. »

À six heures, approximativement, il tente d’ouvrir son poste récepteur radio, d’une marque bon marché que les commerçants chinois ont gracieusement déversé sur le marché, certainement pas pour s’informer. La Radiodiffusion Nationale locale, vestige omniprésent d’un passé révolu, qui n’est d’ailleurs pas captée sur toute l’étendue du territoire national, à cause de ses équipements obsolètes, n’informe pas. Malgré un environnement médiatique international pluriel très perceptible dans les pays voisins, le Kakongo ne dispose que d’une seule chaîne de radio d’État. Cette chaîne de radio ne diffuse plutôt que l’opinion du régime et ne propage essentiellement que de simples bobards, partisans sur toute la ligne et teintés d’absurdes jobardises activant davantage une haine ethno-tribale à nulle autre pareille.

En effet, depuis quelque temps, le Kakongo est en ébullition. Il est en proie à une véritable guerre locale qui se propage à grande vitesse sur une bonne partie du territoire. Il s’agit d’une guerre fratricide que l’on peut aisément qualifier d’automutilation et d’autodestruction, tant elle met aux prises des populations du sud du pays, toutes d’une origine ethnique commune : les Bambéko, vivant, pour de simples raisons de découpage administratif, dans des régions différentes. Du fait de la démocratisation et de la liberté retrouvée, ces populations, longtemps ployées sous le joug de la dictature marxiste, apprennent, à leurs dépens, à digérer cette nouvelle réalité à travers les idéologies des partis politiques prônant l’apologie de la tribu, de l’ethnie et de la région.

Ces populations se réclament d’une part du terroir régional de la vallée du Nyiragongo, autoproclamées Nibolek (sigle désignant les trois régions australes du Kakongo à savoir le Nyiragongo, le Boukavango et le Lékovango). La vallée du Nyiragongo constitue le fief politico-ethnique et électoral de l’Union panafricaine pour la démocratuerie nzobiste et sociale (UPADNS), le parti du président P. Nzabi dit « le professeur », détenteur du pouvoir politique acquis à l’issue des élections démocratiques de 1992. Et, d’autre part, il y a les populations originaires de la région de Malébo, fief irréfutable du mouvement kakongois pour la démocrature et le développement intégriste (MKDDI), le parti de B. Nkumbi dit « le vieux ». Ce dernier et son parti constituent la frange fondamentale de l’opposition. Le Nyiragongo et le Malébo se livrent aveuglément au jeu de la belligérance, à travers la confrontation armée des bandes de milices paramilitaires.

Ces différentes milices se sont affublées de diverses appellations, toutes plus sinistres les unes que les autres. D’un côté, il y a les Zoulous et les Aubevillois pour le Nibolek et, de l’autre, les Ninjas pour la région de Malébo et une grande partie de la ville de Mavoula, peuplée en majorité par des originaires de Malébo, le fief électoral de B. Nkumbi dit « le vieux » et d’Andrew Bouba Milgo, le Premier ministre du gouvernement de transition issu des assises de la conférence nationale souveraine. Ce dernier, avec sa lampe luciole éméchée, est arrivé en quatrième position aux élections présidentielles.

Ces différentes milices se livrent alors à de véritables tueries d’auto-extermination. Des violences se succèdent à d’autres violences, de plus en plus inouïes et davantage irréparables, dans un cycle de haine, exacerbé par un repli identitaire ayant planté les jalons d’indicibles inimitiés et rancœurs couvées. Cette fulgurante recrudescence (et la montée en puissance qui accompagne l’effervescence de ces milices) n’est point une réalité fortuite.

Au Kakongo, le nombre et la nature des milices ont profondément évolué depuis l’accession de ce pays à l’indépendance. En partant de la fameuse « Défense civile », la première force civile armée d’autodéfense nationale, parallèle sinon opposée à la force publique régulière, en passant par les milices populaires, paysannes, juvéniles ou ouvrières, les milices au Kakongo ressemblent aux protozoaires. Leur création résulte du phénomène de scissiparité, se multipliant à partir d’une cellule-souche, la milice mère. Et, chaque cellule devient une milice en puissance. Les médias officiels, de leur côté et en leur temps, comme un caméléon qui chaque fois se conforme aux teintes du moment, font à dessein, leur apologie. Voilà donc pourquoi, au Kakongo, certains journalistes ne se gardent nullement de plébisciter le repli identitaire, comme un ralliement inéluctable et d’attiser ouvertement une haine tribale manifeste, tout en encourageant et en activant sur les antennes de la radio diffusion nationale la commission, parfois en direct, de certains actes inouïs fondamentalement répréhensibles, attentatoires à l’ordre public ou à l’intégrité des gens. Ces journalistes pyromanes, ont-ils des comptes à rendre à quiconque ?

À cause notamment de la compromission de cette Radio nationale, dans l’apologie de la violence et des haines couvées, le lieutenant Malanda s’est donc juré de ne plus jamais l’écouter, ni même lui consacrer un seul instant de ses nuits insomnieuses. Le pouvoir du Professeur, ayant accaparé les médias, affiche une ostensible censure sur tout ce qui peut le contrarier, une censure que même le profane, le plus inculte, peut lucidement appréhender.

Écouter une telle radio, tellement truffée de journalistes griots et de fieffés propagandistes, ne ferait qu’accroître son mal intérieur, cette satanée douleur, si indicible qui lui dévore les plèvres et qui n’ose pas s’exprimer. Auraient-ils oublié, un seul instant, ces chevaliers de la plume, férus et professionnels du microphone, que les médias, l’audiovisuel particulièrement, sont une arme. Celle-ci est tout aussi redoutable qu’inoffensive, selon que la radio et tous les moyens de communication soient entre les mains d’un belliqueux pyromane ou celles d’un professionnel du métier. « Le vrai professionnel, se dit le lieutenant Malanda, est intègre, singulièrement impartial et objectif dans le traitement de l’information. »

« Il suffit, se dit-il, d’un mot mal utilisé ou à équivoque, d’une image mal cadrée, d’un commentaire partisan, d’un reportage ou d’un montage incohérent, sujet à polémique, pour produire l’effet d’une explosion de violence et de haine. Cela peut aussi enclencher l’amorce d’un génocide naïf ou de scènes de pillages. »

Un rien, ou tout au moins une simple peccadille, peut donc ameuter une cohorte de jeunes, pris au piège de leur candeur juvénile. Ils sont généralement enthousiastes, car déboussolés par des informations qu’ils ne comprennent et ne maîtrisent pas. Désabusés, surexcités et souvent fanatiques, ils dérivent facilement, au simple mot ou geste, vers une intolérance politique et ethnoculturelle à nulle autre assimilable ou vers un intégrisme des plus durs. Tels des islamistes dressés dans les rouages des talibans, suppôts d’Al-Qaïda, cette vaste conurbation aux multiples ramifications, ces jeunes embrigadés et désabusés se livrent innocemment à une violence aveugle, comme dans ces nouveaux khalifats islamistes du levant.

Autant les médias font et défont les hommes, autant ils créent la guerre ou l’escamotent. Les médias, comme d’ailleurs la Force publique, dépositaire de la puissance publique, sont donc si sensibles qu’il ne faudrait nullement les mettre entre les mains de n’importe qui. Il ne faut surtout pas les confier aux griots propagandistes. Goebbels, le célèbre propagandiste de l’idéologie nazie, n’affirmait-il pas que « plus le mensonge est grand et bien traité, plus les gens y croient ».

Pourtant, il ne s’agit simplement que d’informer en toute honnêteté, en toute objectivité. Et, le fameux Serment du journaliste, à quoi sert-il en fait ? L’objectivité, dit-on, est la règle, les faits sacrés, et le commentaire libre. Mais quelle liberté ! « Qu’aurais-je donc, bon sang, à les écouter et en regardant leurs ironies médiatiques », se dit-il machinalement. D’ailleurs, cette radio ne lui aurait rien appris. Cela au moins, il le sait d’avance. Habituellement, pour s’informer, il se contente simplement des nouvelles moins partisanes et plus fiables que diffuse Radio France Internationale (RFI), captée en ondes courtes au Kakongo, ou parfois, les simples reproductions très accessibles d’Africa n° 1, la radio panafricaine.

Mais, ce matin-là, au lieu de se rembourrer le crâne, déjà trop surchargé, comme un disque dur de mini-ordinateur saturé, s’emballant avec son langage codé en ASCII et débitant malencontreusement ces codes dans tous les programmes, le lieutenant Malanda a plutôt une folle envie de s’évader, de se libérer d’un poids émotionnel trop éprouvant, en voletant au grand air, tels des gerfauts perdus dans les champs de chalets nordiques, jacassant d’arbre en arbre, de branche en branche, malgré le guet des oiseleurs du dimanche et des estivants oisifs.

Il se souvient, soudain, qu’il y a déjà deux semaines que circule une rumeur. Des bandes de pillards armés courent les quartiers australs de la ville. Ils auraient saccagé et pillé son lieu de service. L’essentiel des équipements aurait été emporté, en organes entiers ou en pièces détachées.

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